vendredi 18 août 2006
Je ne vais pas vous refaire le coup de Nick Hornby et de Stephen Frears, dans High Fidelity, que je n'avais d'ailleurs pas aimé, sûrement parce que la musique qui était au centre du film ne m'évoquait rien. Et puis, David, mon vieux camarade, va m'accuser de verser dans le sentimentalisme visqueux.
Je suis de la vieille école. Je suis une sale petite midinette trentenaire à la peau bientôt (qui a dit "déjà" ?) flasque et j'aime la variété française des années 70-80. Je ne suis pas démodée. Je n'ai jamais suivi le tempo de mon époque. J'étais déjà vieille à ma naissance. Le concept de mode est, par parenthèse, une ineptie en soi. Son contenu est aussi fluctuant que le phénomène qu'il désigne. Ce qui est qualifié d'(in)démodable est implicitement périmé.
Je rétrécis au fur et à mesure. Je chante à tue-tête.
La vie est jonchée de tas de petits fragments sonores et visuels. Une vie, c'est petit, c'est immense aussi et, parfois, quand c'est trop tard, c'est tout sec et raccorni. La mienne est un trou dans un tronc d'arbre. J'y entasse mes souvenirs et je joue aux osselets avec eux. De quel côté vais-je tomber ?
Hier, j'ai assisté à deux concerts : celui de Dave
et celui de Michel Delpech.

Le premier est ironique, dans un mouvement d'autodéfense, de cynisme entretenu, peut-être. Sa voix est intacte. J'aimerais bien que les minets à la mode, aphones pour la plupart, se mesurent à lui. On verrait alors de quel côté sont les rieurs.
Ma chanson préférée de Dave :
Dave

Delpech est fidèle à lui-même : vaguement mélancolique, la main posée à plat, qui tremble un peu, sur une hanche, rieur, convaincu. Je le devine blessé, probablement un peu inquiet. Le feu sacré brûle toujours. Je suis admirative face aux gens qui gardent le souffle, malgré le temps qui passe, malgré l'ingratitude du public et l'incompréhension des stériles. A ces derniers qui sifflent les insultes de ringardise, j'aimerais leur dire que, dans leur petite vie minable, ils n'ont pas, pour la plupart d'entre eux, accompli un seul acte un peu vaillant, qui laissera une infime trace quand ils seront crevés.
Une chanson qui pouvait être, à l'époque, qualifiée de prémonitoire est entonnée... Ironie devancée.
Delpech
Je me défends souvent (je suis bientôt en train de le faire ici même), presque coupable, immédiatement fusillée par les regards que je devine moqueurs. Si vous êtes de ceux-là, passez votre chemin. Je n'ai aucune indulgence pour vous. Je me souviens de ce lecteur, à l'esprit pourtant pas si mal torché, qui s'étonnait ici que je m'enthousiasmasse pour mon idole, Julia Roberts, malgré ma connaissance du propos nietzschéen sur le sujet. Je devine son éventuel commentaire et ceux de ses semblables...
J'aime ces sexagénaires. J'ai toujours eu le double de mon âge. J'appartiens à leur classe. Je suis à l'aise avec eux. C'est moins évident en compagnie de ceux qui ont moins de cinquante ans, à quelques exceptions près.
La variété est un art à part entière.
Avez-vous déjà essayé d'écrire une chanson ?
Je vous suggère de le faire pour constater que la simplicité apparente du procédé est une illusion. Trouver un refrain qui va balancer la vie des gens pendant des décennies n'est pas aussi facile que d'écrire 800 pages pour une thèse de philosophie. J'ai expérimenté tout ceci. On atteint dans l'art de la chanson quelque chose d'essentiel, d'indicible, un éphémère durable, un paradoxe. Ne serait-ce que de gribouiller trois lignes pour dire cette émotion marginale et nécessaire, je suis incapable de retranscrire les oscillations de mes sentiments... N'est pas Philippe Delerm qui veut - même si je ne l'admire pas tous les jours... L'art de dire le minuscule et le dérisoire demande certainement une innocence et un talent dont je suis dépourvue.
J'aime l'opéra et le classique mais, dans mon coeur, dans ma vie, force est de constater que Mozart ou Verdi ne collent pas aussi bien aux divers instants de mon existence.
Je sais précisément ce que j'écoutais en boucle, en août 1990, quand untel est mort par exemple. Mon prénom est un hommage à une chanson d'Hugues Aufray.
Dave, et plus encore Delpech, ont tamponné divers moments de mon enfance et de mon adolescence. Ils chantaient avant ma naissance, mais j'ai fini par les rejoindre. Je suis bien dans le creux de leurs chansons. Ils sont importants.
Tout à coup, je constate que, devant moi, il y a une femme brune que je reconnais avant même de la regarder. Elle ne porte plus ses longues jupes amples. Elle a remisé ses bottes de cow-boy. Elle s'appelle toujours Aline. Son Christophe est parti depuis longtemps. Elle a vieilli. Elle ne se maquille toujours pas. Ses yeux sont recroquevillés dans des plis et des replis. Elle est toujours belle. Aussi douce que lorsqu'elle s'occupait de la première classe de maternelle, en 1977.
Elle débutait à l'époque. Je ne crois pas qu'elle soit encore à la retraite. J'ai vieilli dans son reflet, un peu plus loin.
Nous mesurons notre propre déchéance à celle des autres. Dave a plus de cheveux blancs, Delpech n'en a plus beaucoup, mon corps se capitonne disgracieusement. Bientôt, j'aurai des rides. Où sera Aline à ce moment-là ?
Je la rencontre parfois. Je n'oserai pas aller la déranger, à moins que cette délicatesse ne s'adresse qu'à ma peur de bouleverser l'ordre de souvenirs un peu tristes.
Le temps qui passe est la conjonction de ces chansons, de mon passé retrouvé et déjà perdu, de ma fureur de vivre présente et de l'ombre pressante de quelque chose qui va disparaître.

Delpech.


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