lundi 18 septembre 2006

Les jupes se remontent discrètement, avec deux doigts vulgaires et bagués de toc. Vernis grossier sur les ongles, maquillage cache-misère sur une tronche qui en a vu d’autres. On s’exhibe. On se met en vitrine et en valeur. La peau se doit d’être appétissante, juste à point, entre le caramel et le pain brûlé. Les grolles sont pourvues de talons. On se donne de la hauteur, à moins que ce ne soit du vertige. On boit un peu trop. On tapote la moquette aux couleurs kitsch du bout du pied. On attend d’être choisie. Accepter une danse équivaut à prendre un engagement. Ce n’est pas rien. Vous pénétrez dans le thé dansant des exclus du sentiment et du sexe. Vous faites acte de présence au beau milieu de ces soirées tristes, où l’attraction suprême est la tombola, qui vous fera gagner un ventilateur, quand un vibromasseur serait peut-être du meilleur usage. Ce monde sans fioritures ni aménités excessives existe. Il a pour nom de baptême « solitude ».

Ce n’est pas parce que nous sommes tous les deux castelroussins, issus de cette fosse d’aisances que l’on nomme C., en lieu et place de cette petite ville de province moribonde, que je me sens attachée d’une manière spéciale à Gérard Depardieu. Non. Et puis Gérard Depardieu est, avec Alain Delon, le plus grand acteur français vivant. Ni à l'un ni à l'autre, on ne leur pardonne pas leur éblouissante insolence et, peut-être, encore moins leurs erreurs. Mais ce ne sont pas vraiment des fautes. Je clame haut et fort mon amour et mon admiration pour ces deux hommes.
Ce n’est pas davantage parce que je suis (en tout cas, la part de mon être qui s’exprime dans ce JIACO) à la littérature et au reste ce que les chanteurs de bal et de salles des fêtes sont à la variété : des minables, des médiocres, des gagne-peu, des ratés. J’ai toujours eu un faible pour ces derniers. Entre confrères… Non, ce n’est pas pour toutes ces raisons.
Je ne suis pas un aficionado du cinéma français contemporain. Mais je puis consentir à l’aimer quand il est de cette qualité. Mais ce n’est pas encore le motif, car ce film n’a besoin de personne pour exister. Il a obtenu d’excellentes critiques à peu près partout, à de rares exceptions.
La variété, alors, peut-être ?
Sûrement. Ceux qui m’ont lu ici et savent que j’en suis ! Mauvaise habitude, mauvais genre, dont je me délecte, qui remonte à mon enfance moyenâgeuse, traversée de rares beautés, qui passaient par les ondes de la radio et arrivaient à se faufiler entre les barreaux de ma prison. Je connais le répertoire de Mike Brant et de Joe Dassin sur le bout de la langue.
Je suis parée.
Fidélité à tout crin à un vieux sentimentalisme que ne me reprocheraient peut-être pas Barrie et consorts. Certes, ça la fiche plutôt mal dans le curriculum vitae d’un écrivain et d’un philosophe de quinzième zone. Et pourtant… J’étais bien parmi les premiers rangs lors de l’un des derniers concerts de Julio Iglésias. Je vous sens sceptique. Vous avez tort. Je ne mens pas tous les jours. Je donne des verges à certains lecteurs moins bienveillants que d’autres. Je n’en ai cure. Je me sens à l’aise, à l’instar du héros de ce beau film – car il est inutile dans le cas présent d’en parler à l’économie et dire qu’il s’agit d’ « un bon petit film ». Pourquoi rabaisser le plaisir quand il est authentique ? Il ne manque rien à ce long-métrage et, si on le trouve petit, c’est parce qu’il ne fait que dire cette très petite chose qu’est l’amour et qui tient dans trois mots et trois notes, car la « roucoule », comme l’appelle le héros, ne ment jamais. Je crois bien que le personnage de Depardieu


a saisi une vérité essentielle. Mais nous n’osons pas nous l’avouer car nous avons des idées tellement plus grandes et plus hautes sur notre propre compte. On se prend pour Cendrillon, pour Yseult, pour le Prince Charmant, pour un Gérard de Nerval, quand nous ne sommes que d’humbles artisans du sentiment. Ce n’est pas si mal. C’est mieux que de crever d’indifférence ou de froideur. Mais on a le droit (et le devoir ?) de demander mieux, bien que ce début ne soit pas des plus mauvais.
Écrivaillon du dimanche et des jours féries, je suis ce que j’ai envie. Je ne manque pas d’orgueil mais j’espère le placer aussi bien qu’Alain Moreau / Gérard Depardieu, dans quelque chose qui me dépasse et me rend meilleure que je ne le suis : une mission, aussi modeste fût-elle.
La moquerie ne force pas la cuirasse du ringard. Le mépris n'est jamais assez fort pour faire chanceler la persévérance de celui qui se sait à sa place et ne revendique rien de plus que l'exercice d'un métier auquel son humilité défère de la noblesse. Les rares instants de sublime d'une carrière, il les connaît aussi bien et peut-être mieux que ceux qui ont gravi la marche supérieure. D’ailleurs, il sait d’instinct les limites de son royaume, puisqu’il s’enfuit alors qu’il a été choisi pour faire la première partie du concert de Christophe – qui prête sa présence à ce film. Justement, Christophe est de ceux que les malotrus qualifient de « ringard » ! Il faut croire qu’ils sont sourds ceux-là. En plus d’être un mélodiste appliqué, un chanteur désarmant et ému, il est cinéphile averti, mais c’est une autre histoire. (Christophe, je t'aime. Je n'ai pas osé te déranger lorsque tu prenais ton petit-déjeuner, en fin d'après-midi, chez Dalloyau...) Dans ce film, le chanteur des si délectables « Paradis perdus » [allez voir la page de Wictoria, qui en a parlé dernièrement et à qui je dois beaucoup : elle a résolu mon problème de « menu tombant » sur ce JIACO !] représente une autre version de la ringardise qui, comme la beauté, n’appartient qu’au regard de celui qui juge et jauge. Une ringardise supérieure, si l’on veut. Le Grand Robert définit le ringard comme «Acteur, chanteur, artiste de variétés médiocre et passé de mode. » Alain Moreau est les deux. L’étymologie du mot est obscure et l’on se demande si le mot a quelque chose à voir avec son homonyme qui signifie : « Barre de fer servant à attiser le feu.» Parce que le substantif décrirait mieux Alain Moreau (Depardieu), qui pense, à juste titre, que le ringard est simplement celui qui dure et paie pour cet honneur ou ce privilège une avalanche de quolibets et de lazzi. Mais rien n’est pire que l’idée de n’être plus aimé et d’être tout à fait oublié. Connaissez-vous la chanson d’Alain Chamfort, « Le retour du has been ? » Elle fait écho à la chanson de Delpelch qui sert de titre au film. Combien peuvent se prévaloir de continuer à exister ? La mode a ses retours de flamme dangereux. Les traversées du désert sont longues. Les survivants sont peu nombreux. Miracle ordinaire des gens qui ne peuvent se résoudre à abandonner la partie.
Le spectateur hésite souvent entre le rire et un discret sanglot de fosse. Lorsque l’on contemple et entend Depardieu, trop gros, des mèches blondes « pour rester dans le coup », trop lourd, trop sensible également, qui se réchauffe à une lampe à bronzer, qui chante faux, mais qui ne se départ pas de son regard clair et lucide, on éprouve de la honte.
A tort, on croit souffrir pour lui, on s’imagine à sa place, humilié – car la question essentielle de ce film est celle-ci. Or, une des intelligences de ce film est de renverser les rôles et de nous mettre face à cette vérité dérangeante, inconfortable, pénible : nous avons honte de nous, car nous sentons pertinemment que nous ne sommes pas à la hauteur de cet homme, qui a engrangé en lui un grand fond de respect et d’amour du prochain. Lorsqu’il fait le baisemain à cette vieille femme dans une maison de retraite, en lui susurrant la chanson de Guichard, « Faut pas pleurer comme ça », entourés tous les deux de vieux et de chaises vides, n’est-ce pas de nous que nous sommes honteux ? Mépriser un homme qui, certes n’a qu’un petit talent, à peine suffisant pour justifier sa modeste vocation, mais qui l’offre sans compter à de plus pauvres en vie que lui. Nous avons honte de notre mesquinerie mais, comme nous sommes malhonnêtes, nous attribuons cette gêne à la médiocrité et à l’inconscience du héros.
Cécile de France est une trop belle en face de cette tendre bête qu’est Depardieu. Nous nous identifions facilement à elle ; je crois que c'est le but secret du réalisateur. Nous ressentons la lutte intérieure de cette femme, qui est séduite malgré elle, qui refuse d’être amoureuse de cet homme qu’elle juge (qu’elle croit juger) pitoyable à l’extrême. Pourtant, ne projette-t-elle pas sur l'homme son propre manque d'estime d'elle-même ?
Elle couche avec lui, dès le premier soir. Histoire d’évacuer (le verbe est laid mais il dit cette fonction d’excrétion) le trouble qu’il provoque en elle. Il paraît que c’est à la mode. L’amour vient après, éventuellement, mais c’est juste un pourboire. Toujours la honte, lorsqu’elle se réveille dans la chambre d’hôtel et qu’elle entend chantonner son amant d’un soir dans la salle de bains. Elle se débine. On la comprend, on ne lui en voudra que plus tard, lorsqu’elle s’enfuira à nouveau, suite à une danse accordée à Alain / Gérard. Ce n’est pas l’homme qu’elle fuit mais elle-même. L’antienne est connue. C’est banal, c’est vous ou moi.

On ne sait pas vraiment son passé, sinon qu’elle a connu de graves blessures d’amour et qu’elle a un fils avec qui elle ne sait ou ne peut parler. Elle l’aime mais elle ne sait pas dire cet amour, qui l’encombre. Elle souffre, imbue de fierté, elle étouffe, elle allume des feux qui ne la brûlent pas. Elle vit à l’hôtel, donc nulle part. Dans sa chambre, à côté de son lit, un autre lit, plus petit, celui d’un enfant. Il est vide. On la sent encore plus dépeuplée à l’intérieur d’elle-même. Acceptera-telle l'évidence de cette rencontre avec un homme simple, solitaire, qui partage sa vie avec... une chèvre ? Devancera-t-elle l’ex-femme d’Alain, qui est devenu son « manager », qui l’aime encore mais préfère en épouser un autre, parce qu’elle n’est pas de taille face à lui ? Il lui fait peur. Alain Moreau effraie ceux qui n'osent pas assez, telle est l'histoire de sa vie. L'ex-femme était, tout le monde le lui répète, la véritable artiste de leur duo. Mais il est seul à avoir persévéré. La flamme sacrée, certainement, la foi peut-être. Ce qui a de l’importance, c’est de durer et ce n'est possible que si l'on jette au vestiaire sa peur.
Mais ce qui est encore plus essentiel, c'est de tenter. Le premier pas.
Prendre un risque ailleurs qu'au jeu - d'où le personnage antinomique, l'ami d'Alain, agent immobilier, qui a "réussi" mais qui, somme toute, n'est qu'un miteux, un homme souffreteux.
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