lundi 14 mai 2007


Je viens à vous en tenant fermement à la main deux photographies d'une jeune artiste très talentueuse, Tanya Gramatikova. L'apparente candeur de ton (surtout dans la première image) me semble masquer quelque chose de moins perceptible, de plus lancinant et de salement glauque ou vert-de-gris, au sens propre et figuré. Une atmosphère qui m'est familière, car j'aime masser le monde pour en faire sortir la pourriture, y plonger le doigt et y trouver ce que nul n'a envie de voir ou de goûter.

Je porterai les lèvres sur la lèpre qui dévore mon âme et je n'en mourrai pas.

La beauté dans la laideur.

La laideur dans la beauté.
L'une des sorcières de Macbeth pourrait me venir en aide, en laissant tomber quelques grains de sel sur la blessure, dans la béance.
Ces deux images qui ouvrent et ferment ce minuscule billet sont le reflet dernier d'une de mes associations d'idées, ces collisions diverses qui se produisent dans le vase clos et fissuré d'une journée de travail. Imaginez les valves d'un coeur vivant dans ce corps que vous ouvrez longitudinalement et qui est vôtre.
Observez.
Ouvrez celui de votre prochain.
Du semblable et du différent. Un dernier sursaut de vie accompagne ces mots.

Je hais l'imitation, à ne pas confondre avec l'émulation ou la concordance d'âmes soeurs. Imiter est la plupart du temps une lâcheté. Nous ne fustigeons pas ceux qui copient des modèles pour trouver, dans l'incise, leur propre mouvement d'âme et d'esprit, guidés en cela par le génie lumineux de maîtres, sur l'obscur chemin de leur majorité artistique. Nous rejetons ceux qui ne prennent aucun risque. Je ne peux retenir mes foudres qui s'abattent sur ceux qui collent aux basques de meilleurs qu'eux, parce que soit ils n'ont pas le courage de reconnaître la vacuité de leur personne - parfois le silène est vide, n'en déplaise à Alcibiade - soit parce qu'ils sont incapables de faire l'effort ultime d'eux-mêmes, écroués dans le refus de la chance ou de la nécessité - ce qui est encore plus condamnable.
Vous ressentez précisément ce que je signifie ici, si d'aventure vous avez déjà eu le sentiment d'être vaguement parodié dans vos meilleurs effets, écorchés par le plagiat de quelqu'un que vous ne pouvez vous empêcher de mépriser maintenant, ou pire lorsque vous vous retrouvez si bien en autrui que vous n'avez soudain plus que le sentiment d'être le pâle reflet d'un original.
Hawthorne ou Poe sont parmi ceux qui ont le mieux saupoudré de chaux les traînées et les vagabondages de ce double qui nous hante, qui nous dévore viscéralement comme un termite.


Tel n'était certainement pas le cas d'Angela Carter, dont j'ai lu La compagnie des loups, encouragée en cela comme en bien des choses, par mon amie Fauna. Pourtant, Angela Carter s'aventure sur le dangereux terrain des contes de fées, où nul n'est à l'abri du faux pas, puisque nous pénétrons dans le lieu commun de l'imaginaire collectif des histoires redites, des twice-told tales. Elle répond pourtant aussitôt, sans se défendre de quoi que ce soit, à cette question cruciale et douloureuse, souvent muette, pour tout artiste, qui est celle de l'originalité.
Être original, c'est être soi. Quand bien même on ne serait que singulier sans jamais pouvoir prétendre à l'inédit. Cela vaut toujours mieux que de vouloir être autre. Angela Carter est originale et inédite, et pas pour la seule raison qu'elle donne à vivre les contes d'un point de vue différent, celui de la féminité.
La compagnie des loups (The Bloody Chamber dans la version originale) est un recueil de nouvelles, dont chaque histoire reprend un conte du temps jadis, tels le Chat botté, le Petit Chaperon rouge, Barbe Bleue, ou la Belle et la Bête. Angela Carter est un auteur, dont les mots sont une langue de feu qui vous pique l'esprit et qui travaille au corps votre sensualité avec une violence redoutable, mais sans jamais user d'artifices mortifères. Vous frissonnerez de plaisir, sous la main d'une femme, d'une femelle plutôt, en éprouvant de ces nouvelles, dans le vif, l'érotisme discret - bien qu'inscrit au fouet dans le coeur de l'héroïne, dans le gîte de la fureur sexuelle.
Il est des matières que l'on ne peut toucher sans dégoût ou des sons qui vous font grincer des dents et, néanmoins, on aime, de temps en temps, à s'aiguiser contre eux, à éprouver le rejet que nous nous faisons d'eux à leur contact prolongé, jusqu'à briser la résistance ardente de notre rébellion intime. Tel est un peu le sentiment que l'on éprouve à la lecture d'Angela Carter. Elle arrache la beauté au coeur même de ce qui, dans la première seconde, pourrait être une laideur.
Ne demeurent, dans nos mains, que des lambeaux sanglants et soyeux, des fragments d'histoires transmuées et magnifiées par le talent d'un écrivain.

Son style est d'une beauté rare et la traduction française est sublime, absolument digne de la voix première.



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