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mercredi 7 octobre 2009
Silence.

Je ne peux pas parler de Michael. Il est trop tôt. Juste avouer qu'il a révélé en moi ce qui demeurait encore caché de mon enfance et de mon état permanent d'écriture. Michael était un génie dans son registre et un artiste complet (une voix exceptionnelle - écoutez les versions a cappella - au service d'une écriture et d'une musique, un danseur extraordinaire - quand on pense que Spielberg n'a pas voulu de lui pour incarner Peter Pan, alors qu'il vole plus qu'il ne danse ! -, un écrivain, un homme de cinéma - regardez ce moyen-métrage, si vous ne le connaissez pas, un acteur, un mime, etc. ).

Ils sont rares ceux de sa trempe. On les tue, en général, ces demi-dieux, parce que notre médiocrité n'en est que plus éclatante face à eux.
Il en est mort. Mort à cause de sa sensibilité pure, mort à cause de l'incapacité des adultes à concevoir sans la trahir et sans la revêtir d'opprobre cette pureté chez les autres, ceux qui leur ressemblent mais qui, pourtant, ne sont pas des adultes de leur genre.
Michael était le fils légitime de Chaplin (ce dernier emprunta quelque chose à Barrie), à bien des égards.

Michael n'était ni bizarre ni excentrique. Il était immensément vivant. Il avait le courage d'être ce qu'il était, ce qu'il savait être. Il me fait songer, en bien des points, à J.M. Barrie et à ce discours en particulier, où Jamie exprime sa tristesse à être toujours considéré comme "whimsical", entre autres qualificatifs.
Extrait :
Aucun de vos adjectifs ne peut mieux toucher au but que celui que j’ai trouvé pour me désigner : "l’inoffensif Barrie". Je constate à quel point cela vous frappe d’emblée, vous tous. Une comprimé amer à avaler, mais il semble que, au moins en ce qui concerne ce seul sujet, je sois le critique le plus qualifié dans cette pièce. Le mot que vous choisiriez pour moi serait probablement "formidable". J’étais tout à fait préparé à l’entendre de la bouche du Président de cette assemblée, parce que j’ai pressenti qu’il ne pouvait pas être mesquin au point de dire "fantasque" et qu’il était possible qu’il oubliât de dire "insaisissable". Si vous saviez combien ces mots m’ont souvent déprimé ! Je suis tout à fait sérieux ! Je n’ai jamais cru être jamais désigné par ces choses jusqu’à ce que vous les enfonciez en moi. Peu ont autant que moi essayé d’être simple et direct. J’ai toujours également pensé que j’étais plutôt réaliste.
Source : mon site.

Je me doute qu'il y en aura encore pour ne pas comprendre pourquoi j'aime Barrie et Céline ou Kant, Mahler ou Wagner et Michael Jackson, par exemple. L'art, l'intelligence ou la beauté ne s'enferment pas, cependant, dans de petites boîtes bien classées et munies d'étiquettes.

Une des plus belles chansons de Michael Jackson, justement, commence avec le Pie Jesu du très beau Requiem de Maurice Duruflé :



Little Susie

Somebody killed little susie
The girl with the tune
Who sings in the daytime at noon
She was there screaming
Beating her voice in her doom
But nobody came to her soon...

A fall down the stairs
Her dress torn
Oh the blood in her hair...
A mystery so sullen in air
She lie there so tenderly
Fashioned so slenderly
Lift her with care,
Oh the blood in her hair...

Everyone came to see
The girl that now is dead
So blind stare the eyes in her head...
And suddenly a voice from the crowd said
This girl lived in vain
Her face bear such agony, such strain...

But only the man from next door
Knew little susie and how he cried
As he reached down
To close susies eyes...
She lie there so tenderly
Fashioned so slenderly
Lift her with care
Oh the blood in her hair...

It was all for gods sake
For her singing the tune
For someone to feel her despair
To be damned to know hoping is dead and youre doomed
Then to scream out
And nobodys there...

She knew no one cared...

Father left home, poor mother died
Leaving susie alone
Grandfathers soul too had flown...
No one to care
Just to love her
How much can one bear
Rejecting the needs in her prayers...

Neglection can kill
Like a knife in your soul
Oh it will
Little susie fought so hard to live...
She lie there so tenderly
Fashioned so slenderly
Lift her with care
So young and so fair


Si vous n'entendez rien, en posant votre oreille sur l'œuvre, cela ne peut signifier que deux choses : ou bien qu'il n'y a rien à entendre ou bien que vous êtes sourd. Dans le cas précis, si vous n'entendez rien, vous êtes mort.

« Tous les hommes ont un cancer qui les ronge, un excrément quotidien, un mal récurrent : leur insatisfaction ; le point de rencontre entre leur être réel, squelettique, et l’infinie complexité de la vie. Et tous s’en aperçoivent tôt ou tard. Et tous s'en aperçoivent tôt ou tard... Presque tous – semble-t-il – retrouvent dans leur enfance les signes de l'horreur adulte. Chercher à connaître cette pépinière de découvertes rétrospectives, d'effrois, l'angoisse qu'ils ont à se retrouver préfigurés dans des gestes et des paroles irréparables de l'enfance. Les Fioretti du diable. Contempler sans pose cette horreur : ce qui a été sera. »

Cesare Pavese, le 26 novembre 1937, dans son journal intime, Le métier de vivre.

Ceci me permettant de citer cet autre livre, qui met en parallèle deux de mes bons génies, Nietzsche et Pavese.

Je dois la découverte de ce livre à une amie artiste, qui réalise des collages époustouflants. Et le parallèle entre ces deux hommes, dont la justification tient seulement au regard de l'auteur qui les met face à face, possède un trouble auquel j'ai été plus que sensible, notamment certains passages, qui parlent de l'enfance ou y renvoient implicitement pour comprendre l'âme du littéraire (de l'artiste, au sens large).

J'aime les rapprochements, les correspondances, les liens que l'on noue. Et c'est ainsi que, lorsqu'il s'agit de l'enfance de l'artiste et de l'enfance artiste, je me dois d'évoquer un autre livre consacré à cet enfant-homme qui compte beaucoup pour moi, et de plus en plus.


Yann Moix parle à la perfection de Michael Jackson, parce que, précisément il ne parle pas de lui, ou pas uniquement, mais plutôt de lui-même. Je ne conçois pas la découverte des motifs autrement : il faut donner de soi pour comprendre l'autre. Je cite Moix ci-dessous, abondamment, parce que son propos rejoint le mien, et ce que j'écris ici et là depuis quelques années : ma vérité d'enfant dans la peau d'un enfant qui ressemble de loin à un adulte, trouve écho dans ce tout petit livre. Certains le jugeront opportuniste, mais je ne le crois pas, j'ai cette naïveté-là. Si Moix n'aime pas à la folie Michael Jackson, alors c'est un excellent comédien. Je suis loin de me sentir proche de cet auteur (par principe, tous les écrivains de sa génération, surtout ceux qui fricotent avec certaine engeance germanopratine, provoquent en moi une envie de cracher et de feuler), qui a gâché et gâche de mille manières son talent très réel, mais je reconnais bien volontiers une fraternité de lui à moi, dans son amour célinien et dans ses éructations. En vérité, ce type ne me déplaît pas complètement. N'étant pas habitué à aimer à moitié, son cas me pose un problème, car je hais positivement certains aspects du personnage. Mais, là, n'est pas mon propos. Extrayons quelques gemmes.

"Un enfant ne peut pas mettre au monde d'autres enfants." (p. 61)

[Au fond, ceci a toujours été ma raison principale de n'être pas mère.]

"Pays de jamais qu'on pourrai facilement traduire par : pays du jamais. Le pays que vous ne trouverez jamais, même en le cherchant bien - parce que ce pays c'est l'enfance précisément, et vous êtes incapables, tous autant que vous êtes, d'y retourner. Pays où généralement on ne peut jamais revenir, retourner : c'est le lieu de l'alya impossible. Pays, aussi, où l'on ne vieillit jamais - ce qui, dans la traduction géographique, dans l'acception spatiale, donne : pays dont on ne peut jamais s'enfuir. Ne peuvent, donc, y retourner que ceux qui ne peuvent s'en échapper. N'est-ce pas une excellente définition de l'enfance ?

[Comment ne pas penser à la Mary Rose de Barrie ?]

L'enfance n'est pas strictement rattachée à l'enfant. L'enfance est une notion qui déborde (de beaucoup) la notion d'enfant. C'est qu'il y a chez les enfants des sortes de traîtres. Il y a, chez les enfants, dans la population des enfants, des enfants qui sont chez eux dans l'enfance, des enfants dont l'enfance semble l'écosystème parfait, le milieu naturel idoine ; et d'autres dont on sent bien qu'ils ne sont que des futurs adultes, des adultes préparatoires (des enfants transitoires) - l'enfance n'est alors perçue par eux que comme une salle d'attente, ils ont la prémonition qu'ils ne sont pas conçus pour rester comme cela ; qu'ils ont vocation à s'en aller tôt ou tard pour devenir autre chose que ce qu'ils sont. Ils ont l'instinct déployé vers l'issue ; ils sont tendus, comme des élastiques, vers la porte de sortie. Ces enfants-là sont comme en transit dans l'enfance ; ils se comportent dans l'enfance comme des touristes. (...) Michael, qui put avoir enfin accès à l'enfance à partir de la moitié de sa vie, n'aimait pas ces enfants touristes. Pour lui, l'enfance n'était pas un sas. Il n'aimait pas les enfants dont les âmes se déformaient aussitôt la puberté venue ; il n'aimait pas pas ces adolescents dont le premier coup de canif servait à tuer cette part d'enfance en eux. Finalement, il n'y a pas d'un côté les enfants et les adultes : il y a l'intérieur et l'extérieur de l'enfance. Ceux qui sortent de l'enfance à la première occasion s'appellent "adultes", quel que soit leur âge ; ceux qui jamais ne cherchent à s'y soustraire, c'est ceux-là que j'appelle des hommes." (pp. 66-67)
"Si le réel est ce qui nous résiste, comme le pensait Simone Weil, l'enfance est ce qui nous permet de résister au réel." (p. 77)
"Celui qui coupe la vie humaine en deux, avec d'un côté l'enfance (période définie, avec un début officiel, un milieu répertorié et une fin établie) et de l'autre l'adultance, a une vie misérable, méprisable. (...) Est un enfant celui qui est exilé dans le monde." (p.78)
"Un enfant est quelque chose qui a une âme ; un adulte est une pourriture qui l'a perdue (...)" (p. 95)

Je souscris à chaque de ces phrases.

Nul doute que l'enfance soit l'espace-temps de la fiction, car nul ne peut croire avec la ferveur d'un enfant en l'impossible, en possédant un sens du juste et de l'injuste , du beau et du laid, qu'aucun adulte ne peut se représenter. L'enfant crée les mythes dans lesquels l'adulte vit parfois.

«C'est bien Freud, n'est-ce pas, qui définit l'inconscient : l'infantile en nous [Cf. L'homme aux rats ; mais cet infantile n'a pas le sens péjoratif que nous lui donnons ordinairement] Alors, nous avons une vie d'homme, l'âge adulte pour disputer aux forces occultes l'otage que nous leur avons cédé, l'enfant que nous avons été. Il nous hèle, du fond du temps, pour que nous revenions disperser les ennemis aux mains desquels il est tombé d'entrée de jeu, et avant cela, encore, dans les limbes, pour le délivrer. Il s'agit de convertir le subjectif en objectif, de rapporter à sa cause, donc de situer hors de soi, ce qui nous est entré dans le corps sans qu'on pût l'en empêcher, ce qui se confondait avec nous, qu'on prenait pour soi alors que c'était un élément extérieur, funeste à notre liberté.
Si le passé m'apparaît sous un jour différent, c'est que j'y vois plus clair, du fait du recul, et aussi du lent progrès de la réflexion, qui ne s'empare jamais en un instant de tout ce qui nous échu mais le réduit peu à peu. Pareil travail ne finira qu'avec nous puisque c'est la vie qu'il vise à transférer dans l'ordre second, facultatif, précaire, miraculeux de la conscience claire. Heureux si nous avons expédié le gros de la besogne avant terme. Une phrase d'Héraclite m'accompagne depuis longtemps que je l'ai lue : “Nul homme n'explorera jamais la totalité du pays de son âme.” »
(1)

L'enfant est subjectif ; l'adulte est objectif ; l'enfant est instinct immédiat et sensibilité ; l'adulte est réflexion et raison ; l'enfant invente le monde ; l'adulte vérifie qu'il est là, protégé par les gardiens du vrai que sont la raison et l'expérience.

Bergounioux semble nous dire cela, mais aussi il met en perspective cette double nature – deux façons de ressentir et de penser- en nous. L'enfant demeure derrière nous, comme une peau morte mais qui demeure collée à nous, qui conserve nos empreintes digitales à jamais. Il est une part tombée dans l'obscurité, soudain, de ce continent qu'est notre personnalité. Cette terra devenu incognita pourtant existe toujours en nous. Jadis, nous parlions une langue qui s'accordait avec sa géographie, mais nous l'avons oubliée en nous ouvrant à la langue universelle des adultes, mais au détour d'une pensée ou d'un sentiment elle revient nous hanter, sous forme de remords.

L'enfance, la pensée que l'infantile dans l'enfant sécrète, est le socle sur lequel je solidifie la vision de l'enfant que je suis, dans la mesure où, lorsque j'écris, cela procède d'un mécanisme apparenté à cet état psychique qui produit des pensées magiques, par exemple.

« L'inconscient est l'infantile, et il est même ce morceau de la personne qui s'est autrefois séparé d'elle, n'ayant pas participé au développement ultérieur et ayant pour cette raison refoulé. Les rejetons de cet inconscient refoulé sont les éléments qui entretiennent ce penser involontaire en quoi consiste sa souffrance. » (2)

Ce que nous explique Freud, dans L'homme aux rats, c'est qu'il existe plusieurs « étages » - ce que nous nommons la « maison » de l’homme - dans la pensée humaine ou plusieurs couches qui ne s'amalgament pas.

L'infantile en nous signifie deux choses contradictoires et irréconciliables : la toute-puissance des pensées et, en même temps, la prise de conscience que le monde ne répond pas à toutes nos questions, qu'il est absurde au sens étymologique (surdus : sourd, en latin) de ce mot. L'enfant pense le monde comme s'il était neuf et ses questions, nombreuses et impossibles à satisfaire, l'embarras des adultes à y répondre sont le fait d'un étonnement authentique devant l'univers et devant la conscience que nous prenons de nous-mêmes, alors que nous ne sommes pas encore complètement faits, quand notre armure n'est pas encore complètement cousue autour de nous., à même la peau. Penser le monde comme un enfant n'est pas encore penser le monde, puisque la (non-)pensée ne peut croître qu'à l'intérieur d'un aveuglement – hors de danger si l'on veut – mais étudier cette pensée qui n'en est pas encore une permet de dire ce qu'est l'aveuglement ou le refus de voir, par opposition.

La caractéristique première de l'artiste véritable est peut-être de faire vivre plus qu'aucune autre personnalité constituée sa part infantile.

Parfois, il peut advenir que cette part d'enfance s'ouvre et laisse jaillir de sa poche des mots, des souvenirs, des images.

Les Songs of Innocence et les Songs of Experience
de William Blake (3) exposent la complexité de la vision des êtres humains : certains possèdent une forme de grâce attachée à leur état (les enfants et les vieillards, par exemple, auxquels nous ajoutons la race des poètes ou des littéraires au sens large), et ils déflorent notre poche amniotique d'ignorance. Mais peut-on vivre sans mensonge ? L'innocence, nous laisse entendre Blake, existe avec l'expérience, dans une juxtaposition, comme les deux faces d'une feuille de papier peut-être. On pourrait dire de même de l'ignorance et du savoir. Blake fait vivre cette double vision, qui est celle de l'artiste ou de Don Quichotte.
« For double the vision my eyes do see
And a double vision is always with me,
With my inward eye, 'tis an old man grey
With my outward, a Thistle across my way » (4)


L'œil intérieur ou l'œil de l'âme qui n'est pas sans connotation platonicienne (Cf. Le Parménide) autorise une vision qui n'est pas celle des sens soumis à la raison, car celle-ci, au contraire, est une vision qui divise, qui critique, qui sépare, quand l'œil intérieur, dans un battement de cils presque érotique, saisit une immédiateté infragmentée, peut-être mensongère elle aussi, mais qui fait vivre alors une fausseté plus viscérale ou archaïque, faisant surgir sous les paupières les puissances occultes de l'enfance, celles qui demeurent en marge de toute vision rationnelle, ne serait-ce qu'au simple titre de prétendantes au réel.

L'artiste, l'enfant, et Michael est tout ceci, a cette autre vision, du for intérieur. Et il est impossible de le comprendre si nous n'ouvrons pas en nous ce regard-là.

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(1)
Bergounioux (Pierre), Où est le passé ?, Paris, L'olivier, 2007, p. 24.

(2) Freud, Remarques sur un cas de névrose de contrainte, op. cit., p. 24.

(3) Cf. les travaux de Jacques Blondel sur ce poète, notamment William Blake, Émerveillement et profanation, Paris, Archives des lettres modernes, 1968.

(4) Lettre à John Butts, en date du 22 novembre 1802, citée dans l'ouvrage de Jacques Blondel susmentionné.

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The Lost Children


I am one of them...

samedi 14 avril 2007
Pour Fauna, qui m'a offert ce disque-là et bien d'autres bonheurs et trésors, je dépose dans la nacelle de son absence ces quelques lignes, afin qu'elles l'accueillent tendrement à son retour. Je contemple une jolie fée de papier, celle-ci, qui sied si élégamment à mon musée Barrie et qui porte sur son dos les mots de mon amie aux mille visages mais à la voix unique. Elle seule retrouvera son chemin dans le labyrinthe de mes pensées, dans ce billet à plusieurs entrées et à liens secrets.

***
La longe qui tenait mon cœur s’est rompue.
Vous n'aviez pas compris ?
Les choses ont changé.
Le centre de gravité s'est déplacé. Personne d'autre ne s'en était rendu compte.
D'égoïste, je suis devenue égocentrique.
Sacrée différence tout de même.
Le soleil, c'est moi.
Je brûle, je ne suis plus calcinée.
Voilà, je suis devant vous sans fards.

On pourrait palper le cadavre sous la peau. On le devine. Je vois toujours le cadavre chez les gens. C'est la première chose que j'estime en serrant la main de quelqu'un. Je calcule ses chances de survie.
Cela m'apaise.
Non, ce n'est pas morbide. Ce n'est pas plus mon amour du gothique, ce romantisme noir, inversé, la cause de tout ceci.
Comment pouvez-vous croire cela un instant ?
J'ai peut-être simplement un sens des raccourcis aiguisé, mais du landau au fauteuil roulant il y a moins qu'on ne le croit ; exactement la même distance qui persiste à s'établir entre le premier cri de vie (et de désespoir, si l'on en croit Schopenhauer) du nouveau-né cyanosé et le hurlement de bête du vieux en train de crever dans son lit à ridelles ; la vie et la mort sont des putes, mais la seconde fait toujours payer comptant. Entre les deux extrêmes, tout n'est que divertissement. Profitons-en. Nous avons tous les mêmes chances, un peu esquintés ou en bonne santé.
Dans la lumière crue et malade de ma caméra, qui me fait un teint jaune et des mires poudrées de violet, je prends les mesures de mon cercueil dans le temps qui me reste ; je compte les cercles autour de mes yeux, comme si je datais un tronc d'arbre. Cela tient en une photographie.
Il était une fois, une très vieille dame, qui allait mollement sur ses quatre-vingt-dix ans. Elle se dandinait un peu, à cause de sa bosse qui la faisait chavirer léger. Quatre-vingt-dix ans. Oui, je sais que cela doit vous sembler très vieux et vous vous dites, sûrement, qu’elle était bonne à mourir, après tant de temps passé dans le four de l'existence. Je ne suis pas sûre que vous oseriez employer le mot crever, ou alors bien discrètement, dans le secret de votre citadelle intérieure, à l’abri du regard de l’autre. Car l'autre est gardien de la morale, vous le savez.
Personne ne meurt réellement de chagrin. C’est quelque chose que j’ai appris très vite. Avant tout le reste, alors que je croyais encore au Père Noël et que je regardais sous les cotillons d’organdi de la Mort, que je prenais pour ma mère imaginaire, que j’appelais et taquinais dans mes jeux. Je la piquais un peu parce que je la trouvais lente et que ses gestes imprécis me troublaient un peu.
Personne ne meurt réellement de chagrin. Je savais.
Tout ça parce que je sentais, en moi, en vie, la vie et l’envie qui glougloutaient en trombes saccadées et généreuses. Elle a touché le bout de mes cheveux, avec tristesse, et m’a offert un quart de sourire. Mes cheveux sont longs et bruns. Ils sont la sève qui suinte de mon corps vivant. Les siens sont blancs, clairsemés et secs. Sous le sourcil gauche la peau commence à se décoller par bribes et s’attarde, finale, royale, immuable, tenace, vorace, dans ce désert où il est planté ce visage au bout d’une pique.
De l’adolescence à l’aube de la seconde enfance, nous sommes tous des ordures. Certains plus que d’autres, mais nous puons tous le renfermé. Reniflez, fouillez, vous lirez votre avenir dans les viscères du premier crevé que vous croiserez. Il n’y a que deux attitudes possibles face à la vieillesse : le dégoût violent et le rejet ou bien la compassion extrême. Il est des prédateurs et des sauveurs ; il existe, en revanche, très peu de gens honnêtes avec leur ressenti. Aucune des deux attitudes n’est la bonne. On s’accommode très bien de sa propre déchéance - le premier moment de surprise altéré, il n’en est pas de même de celle des autres. Personne n’aime fixer dans le blanc de l’œil – que les vieux ont plutôt jaunâtre – la mort. Ce n’est pas tant la vieillesse qui est haïe que ce dont elle est porteuse. Croyez-vous que cette bosse ait toujours été à sa place et qu’aucune jeune main n'ait jadis cajolée son emplacement ? Pensez-vous vraiment que le doigt était si cintré qu’il eût pu autrefois crocheter un napperon sans aiguille ? Êtes-vous capable de croire une seconde que le vieux ait toujours été vieux ?

Elle a sauté dans le vide. Du quatrième étage. Une fin d’après-midi. Son corps s’est arrêté à la surface du béton, retenu par une anse de feuilles et d’arbres. Le sang a coulé. On est venu la chercher. On savait que les bébés entraient et sortaient par les fenêtres, mais les vieillards ? C’est rendre sa force et son droit à la vieillesse que de croire en l’impossible. *
Elle s’est brisée en mille morceaux ; elle a survécu et j’ai pleuré deux fois : pour la morte et pour la vivante.

Elle aimait follement son mari (il existe heureusement de rares êtres qui meurent de chagrin) qui, hélas, était encore plus vieux qu’elle et avait dépassé les 102 ans. Il ne bougeait plus. Il vivait dans son lit. Il parlait peu mais entendait encore et voyait, mal, mais il apercevait l’ombre de sa femme et de son médecin. Il vivait et il était rassuré, coincé entre les crans d'arrêt de cette joie simple mais réelle de l'instant. Oh, bien sûr, rien de digne, comme se le figurent les gens-qui-savent, ceux qui ont la main sur le cran de la perfusion pour faire partir un peu plus vite. Il vivait tant et si bien qu’il donnait une raison de vivre à sa vieille femme. Il le savait, cela le portait dans les cieux. Puis, un jour, peu avant Noël 2006, il est mort. Alors, sa vieille a décidé qu’elle allait le rejoindre. Un jour, comme ça, sans prévenir. Elle s'est jetée de la fenêtre du quatrième étage. Moi, pendant ce temps-là, je pipais mon vécu.
Je me suis dit que c'était de ma faute. Oui, j'aurais dû retourner la voir très vite mais j'avais les foies. Cette vieille, c'était moi. Je n'aime pas me mirer dans mon avenir. Je ne suis pas assez solide. Mais j'ai imaginé son vieux corps tout moche, que j'aimais non pas par compassion mais par amour, de cette petite bonne femme mystérieuse, qui s'écrasait sur le sol.
Et, parce qu'il n'y aucune raison de vivre ou de mourir, elle a survécu.
J'aime cette photographie. Je clarifie, mon cher Jim, j'aime le regard que je porte sur mon regard. Je suis comme un des héros de Paul Auster, qui prend une photographie, chaque jour, du même endroit pendant des années. Je le fais avec mon regard. J'essaie de scruter en moi une étincelle d'humanité.
Je suis l'objet sur la photographie.

Je n'ai plus vraiment peur.

Ni de vous, encore moins de moi. Pas plus que d'elle. Je lui tiendrai la main, quand elle partira, et je ne pleurerai pas.

Je suis déjà partie, de toute façon, avec elle.

Il n'y a vraiment qu'une chose positive en ce monde : la joie. Mon regard vous le cèle peut-être, mais n'en doutez pas. J'ai coupé la calotte de mon cerveau et l'on peut plonger les deux mains à l'intérieur, comme dans un pain-surprise. Il y a un peu de tout à l'intérieur.

Ecoutez ! Admirez mes monstres intérieurs !

Ladies and gentlemen
Harry's Harbour Bizarre is proud to present
Under the Big Top tonight
Human Oddities
That's right
You'll see the Three Headed Baby
You'll see Hitler's brain
See Lea Graff the German midget who sat in J.F. Morgan's lap




Je ne sais plus très bien écrire. Je suis partie un peu loin, je me noie dans la goutte d'encre italienne.
Vetri a lune.

J'avais envie depuis le moment de ma découverte d'écrire ma passion pour un disque, pour une oeuvre qui n'est pas commune et dont l'écoute m'est nécessaire en ce moment plus qu'à n'importe quel autre. Lorsque je me vide de ma fiction personnelle, j'éprouve le besoin d'une perfusion des idées et des mots des autres, à condition que ceux-ci soient frères de peur des miens. J'y vois un encouragement à ne pas renoncer au centre de ma douleur exquise d'écrire.

"Au milieu du chemin de notre vie, je me suis retrouvé dans une forêt obscure. J'avais perdu la voie droite." (Dante)

Ainsi, vous serez un peu dans mes pensées et vous n'aurez pas l'impression que je vous abandonne tout à fait.


Vous savez combien j'aime les histoires, celles que me racontent les autres et celles que j'invente. De tout temps, les histoires ont été les nourrices de l'humanité et je crois même que la Rumeur, la grande clameur anonyme et salope, menteuse et fiévreuse, de la ville n'est que la bâtarde des histoires que l'on ne raconte plus au coin du feu.


Ecoutez celle-ci ! Abreuvez-vous à la source du conte.


Tom Waits est l'Ogre de mes jours et de mes nuits. Je sais qu'il en est de même pour mon amie. J'ai toujours bien aimé le Grand Méchant Loup ; sous sa peau se cache autre chose, car les véritables monstres portent rarement fourrure et crocs acérés, c'est même tout le contraire. Mais je ne vous apprends rien, à moins que vous ne soyez de ces amnésiques de l'enfance, et dans ce cas nous n'aurions plus rien à nous dire.

Musicalement, cet album est une curiosité, y compris peut-être pour ceux qui sont familiers du dandy dépenaillé à la voix rauque. Il est peut-être difficile de l'héberger dans le creux de l'oreille. Ce n'est pas une mélopée pour divertir ou accompagner le pas chancelant des pensées intimes, c'est le sens de l'histoire qui fait sens, qui bat la chamade, qui heurte et berce avec une violence sourde et la légèreté de l'innocence. On y reconnaît, plus ou moins bien cachées, des mélodies écrasées d'Ennio Morricone, des musiques gitanes comme celles que choisit Kusturica dans ses films... et mille choses que personne ne peut énumérer, à moins d'y perdre la raison.

Cet album est issu d'un spectacle musical composé par un trio. L'album comporte des versions studio des morceaux écrits pour la pièce, mise en scène par Robert Wilson et écrite par William S. Burroughs.

L'histoire s'inspire plus ou moins d'un conte ou d'une légende de l'Allemagne, Der Freischütz . Un homme fait un pacte avec le Diable.
I said Satan will fool you
Cette histoire avait déjà été adoptée par Carl Maria von Weber dans un opéra. Wagner, entre autres, sera beaucoup influencé par cette oeuvre.
Forts de ce succès, Tom Waits et sa compagne, Kathleen Brennan, retravailleront avec Robert Wilson pour deux "opéras", Alice (dont je parlerai mieux sur ma page Lewis Carroll) et Woyzeck (d'après Büchner ; Cf. l'album Blood Money que ma Fauna m'a également offert).
L'ambiance est crépusculaire et fait songer à Tod Browning en maints endroits. On vous prend la main et on vous entraîne dans une danse infernale, vous prenez part au banquet des morts-vivants et au carnaval des âmes (damnées ou non). La voix de Tom Waits, qui est son meilleur instrument de musique, vous découpe l'esprit en plus de morceaux que vous ne pouvez en compter. Même sa scie ne peut faire mieux. La richesse cacophonique et oxymorique de sons de cet album n'a d'égal que celle des images que peint Tom Waits, qui passe d'une ballade romantique à l'évocation des entrailles de l'âme, en bougeant à peine, avec la même crédibilité.

Come on a long with the Black Rider
We'll have a gay old time
Lay down in the web of the black spider
I'll drink your blood like wine

Sifflets de train, corbeaux, ambiance (faussement) lugubre (je n'ai pas peur du noir ou de la laideur apparente, car je sais que le Beau est toujours derrière), The Black Rider a tout pour me plaire. Tom Waits déclare qu'il a essayé de "Frankensteiniser" la musique pour obtenir une sorte d'épave de train déraillé. Personne ne peut mieux dire que lui.
Il suffit de redevenir un enfant.
Now when I was a boy
My daddy sat me on his knee
And he told me
He told me many things
And he said sone
There's a lot of things in this world
You're gonna have no use for
And when you get blue
And you've lost all your dreams
There's nothin' like a campfire
And a can of beans
Il suffit d'écouter les conseils de Papa Waits :
The more of them magics you use, the more bad days you have without them
So it comes down finally to all your days being bad without the bullets
It's magics or nothing
Time to stop chippying around and kidding yourself,
Kid, you're hooked, heavy as lead
Il suffit de savoir que la fin n'en est pas une :
And when I'm buried in my grave
Tell me so I will know
Your tears will fall
To make love grow
The briar and the rose
Extraits :
Lucky Day : waits
The Last Rose of Summer : waits
****
Je joins à ces notes disparates, une bibliographie qui tient en un seul livre, acheté hier, chez un bouquiniste de ma connaissance, et déjà en train d'être dévoré, Romantisme Noir, Cahier de l'Herne.


Je suis aux anges.

*Emprunt de ces deux phrases à mon ami Siréneau que je fais miennes.

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Catégorie :

Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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