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mardi 16 décembre 2008
{Note du 26 décembre 2011 : suite à la destruction de mon compte Picasa, je n'ai pu restaurer les captures d'écran qui illustraient ce billet et celles, bien rares, qui furent retrouvées ne le furent pas dans leur taille originelle...}





L'artiste au sens large, qu'il écrive, qu'il peigne, qu'il compose de la musique ou qu'il filme, que nous importe, est celui qui possède au plus haut point ce que nous nommons, ailleurs, l'instinct de l'équarrisseur ou du charognard - celui qui fouille dans les entrailles et la pourriture du réel, qui sait voir le beau dans le laid et réciproquement, puis se nourrir de cette denrée privilégiée - uni à l'abstraction la plus redoutable, la plus pure, la plus efficiente également, qui peut aussi bien être pensée que geste artistique au sens large, dans une forme de perfection. C'est toujours Dionysos qui dévore Apollon et le fait un peu sien, à la fin. Guy Maddin nous convie à ce genre de banquet cannibale et incestueux, où ne savons plus très bien qui dévore qui et qui dévore quoi. Le passé est-il le père du présent ou bien simplement un placenta qu'il convient de digérer ? Guy Maddin nous avoue en images des choses inavouables, que nous avons tous pensées, j'en suis certaine, mais que nous croyons être les seuls à forger au centre d'un sentiment, qui fait office de rouet et qui file nos remords, notre honte d'être venu au monde.
Il faut avoir déjà raclé ses propres entrailles psychiques, en s'essayant à se dire et à exprimer les infimes oscillations de soi aux autres, pour reconnaître le sens profond et viscéral de l'œuvre de Guy Maddin. Le film que je vous présente ici est une biographie de l'inconscient du cinéaste. C'est une illustration des idées de Freud quant à la horde sauvage pour qui sait un peu "lire" ce film !

Pour peu que l'on soit un tantinet familiers de ces expériences ultimes, éprouvantes, exaltantes et terribles, on accédera à plusieurs des sens superposés de cette œuvre, qui paraîtra simplement belle, étrange, bizarre, inconnue, ou impossible à comprendre aux autres. Les autres ? Les tranquilles et les bienheureux, qui ne doutent pas du monde dans lequel ils vivent et attendent.

Le propos est simple et poétiquement attrayant : un homme mûr revient à la demeure de son enfance - un phare - parce que sa mère qu'il n'a pas revue depuis trente ans lui demande de repeindre ce phare. "Deux bonnes couches de peinture", exige-t-elle. C'est son voeu de future morte. Deux bonnes couches de peinture pour dissimuler le passé mais l'effet inverse se produit. Et Guy de se souvenir des visages d'enfants qui hantaient jadis ce triste phare...

Des enfants égarés (par qui ?), plus fils de Barrie que de Dickens...
Il y a vraiment du Barrie chez Maddin (Wendy Hale et les orphelins ou les enfants perdus, échoués sur cette drôle d'île où trône le phare)




un soupçon de Fantômette et d'Enid Blyton,


quelques images terriblement mouvantes qui rappellent L'île aux trente cercueils, le tout est mâtiné de Lord of the Flies,


sans réelle intention, je le gage, de la part de l'auteur, simplement parce qu'il fait parler, en ventriloque, les effrois de l'enfance par les sens de l'adulte devenu et que toutes les frayeurs primaires de l'humanité sont les mêmes, en nombre assez restreint, ma foi : l'homophagie, la peur que l'on lise dans ses pensées, le vol de l'âme...
Ce film est un chef-d'oeuvre de perversité et un hymne à la liberté que les enfants doivent prendre sur leurs parents. A bien y regarder ce film a valeur de mythe ou il illustre tous ceux qui fondent l'humanité, à son échelle de film-monde.

Les parents, le couple propriétaire du phare-orphelinat, se délectent au sens propre des enfants - buvant le nectar de leur jeunesse, qu'ils extraient de leur cerveau - autant que les enfants (les deux légitimes, les deux non-orphelins) en viennent, ensuite, à chasser et à tuer les parents...



  L'érotisme de la découverte amoureuse des deux héros principaux, Guy et sa soeur, se conjugue contre les tentatives incestueuses de la mère à l'encontre du fils et du viol symbolique du père sur sa fille.

Je ne suis guère étonnée que David Cronenberg ou Tom Waits apprécient le travail de Guy Maddin, qui est un cinéaste tout à fait inclassable, comme le sont les artistes véritables – ce qui ne signifie pas qu'il ne s'inscrit pas dans des filiations diverses : Feuillade, Bunuel, Cocteau, Méliès, Murnau... Et il recompose au sein de son imaginaire une autobiographie fantasmée, en douze chapitres (douze étant à peu près l'âge de la puberté),


une inquiétante étrangeté terriblement vivante qui corrompt toute velléité d'innocence rétrospective prend place en nous et nous étreint jusqu'au malaise. Le surréalisme de l'oeuvre n'est pas une démarche élaborée d'écriture automatique, mais une plongée pleinement consciente, malsaine et salutaire, lumineuse et glauque dans l'inconscient de l'auteur – et le nôtre pour peu que nous ayons eu une mère abusive (ne le sont-elles pas toutes par le simple fait d'avoir un "droit d'existence" sur leur rejeton?), incestueuse, tant sur le plan physique que psychique.
La mère, celle qui donne la vie et transmet la mort, est au coeur de toutes les pensées du réalisateur. Elle articule les enfants et le monde qui les porte.
Cette femme, monstre ordinaire revêtu des oripeaux du conte, que met en scène Guy Maddin, n'est pas sans me rappeler Mrs Darling, qui trie les pensées de ses enfants pendant qu'ils dorment, qui pénètre autant leur coeur que leur esprit, afin de les dresser dans l'ordre qui lui plaît, puis de se mirer dans leur âme. Que cherche-t-elle en cet endroit ? La preuve qu'elle n'est pas aimée, parce que grandir, c'est trahir la mère - dans le meilleur des cas, sinon on demeure un enfant ?
Dans le premier chapitre du roman Peter Pan, James Matthew Barrie fait une description parfaite du phénomène que Guy Maddin met en scène dans son film. « Madame Darling avait entendu parler de Peter pour la première fois alors qu’elle s’efforçait de mettre en ordre l’esprit de ses enfants. C’est là l’habitude de toutes les bonnes mères que d’attendre le sommeil de leurs enfants afin de fouiller dans leur esprit et d’y ranger les choses pour le matin suivant, remettant à leur juste place les nombreux éléments qui se sont éparpillés pendant la journée. Si vous pouviez demeurer éveillés (mais bien sûr vous ne le pouvez pas) vous verriez votre propre mère agir ainsi et vous prendriez un grand intérêt l’observer dans cette activité. C’est un peu comme ranger des tiroirs. Vous la verriez à genoux, je le suppose, s’attardant avec humour sur certaines des idées que vous recélez dans votre esprit, se demandant où diable vous êtes allé dénicher ça, découvrant des choses douces et moins douces, pressant ceci contre sa joue comme s’il s’agissait d’un gentil chaton et, en toute hâte, le rangeant hors de vue. Quand vous vous réveillez le matin, les vilaines conduites et les passions méchantes avec lesquelles vous êtes allés au lit ont été pliées soigneusement et placés au fond de votre esprit, tandis qu’au sommet de celui-ci, vos plus jolies pensées ont pris élégamment l’air et sont étendues, prêtes à être enfilées. » (notre traduction, je souligne)
Barrie donne une image du psychisme humain très intéressante, qui est aussi une illustration du travail de l'écrivain sur son propre psychisme, sorte de garde-manger pour l'écrivain - qui est toujours un ogre, de manière consciente ou non. Et Guy Maddin procède de la sorte pour réaliser ce film, conçu à la manière d'un film muet, pour les images, et narré par la voix-off d'Isabella Rossellini.



La mère de Guy Maddin, cinéaste et héros du film, lit sans réserve dans les coeurs, cardiomancienne inquiétante,
qui tire un à un les fils qui constituent la trame pensante et éprouvante de ses enfants, rêvant de la jeunesse de sa fille et songeant à coucher avec son fils,

incarnant ce qui ne devrait que demeurer symbole. Elle fait éclater les rêves de sa progéniture, comme des cloques, plonge sa pensée et son œil dans les cratères de leur imagination, tous ces mondes, toutes ces îles, espèces de grands nids, qui sont l'apanage des enfants et des jeunes gens qui tombent amoureux pour la première fois.
Brand Upon the Brain! (Des trous dans la tête) est sans hésitation le film qui m'aura le plus surprise et le plus émue cette année, suivi par La frontière de l'aube de Philippe Garrel



deux poèmes cinématographiques dont les vertus cardinales sont la beauté trouble et la profondeur. Il s'inscrit très facilement dans mes propres thèmes de recherche, de réflexion et d'écriture : le rapport des enfants et des adultes, la maternité, le passage de l'enfance à ce qui n'est pas elle et l'impossibilité à coïncider exactement de soi à soi, dans le prolongement des premières années, qui possèdent assurément quelque chose d'irréel, comme si, finalement, nous n'avions jamais été des enfants ou bien que nous ne sachions rien de l'enfance vécue et que nous nous en inventions une, effrayés de l'avoir perdue sans l'avoir connue, à l'instar de Peter Pan ou de Peter Schlemihl qui sont épouvantés par la perte de leur ombre.

En découvrant ce film, instinctivement, j'ai songé à deux autres films liés par un fil de soie solide : Sparrows de William Beaudine (sorti en DVD par Bach Films)

avec la délicieuse Mary Pickford et, terrifiant et superbement onirique, The Night of the Hunter de Charles Laughton.



Nous atteignons par la simple puissance suggestive des images notre propre inconscient et nous lisons, tremblant, ce qui ne peut s'énoncer que sous une dissimulation esthétique particulièrement séductrice et dangereuse.
Bande annonce du film :


********************
Il m'a semblé judicieux de mettre en relation avec ce film un livre découvert il y a quelques mois, par l'entremise de mon ami américain, Jim, et qui est peut-être le livre qui m'a le plus ravie en 2008, parmi tous ceux que j'ai lus - et il y en avait un certain nombre à l'appel...










Achetez ce livre à ceux que vous aimez !
Achetez ce livre à ceux qui ne sont pas sots au point de croire qu'aimer l'enfance est soit faire preuve d'infantilisme soit sacrifier à des penchants condamnables. Achetez ce livre à tous les garçons que vous connaissez et à tous les hommes, qui ont encore du garçon en eux. Les meilleurs d'entre eux sont encore des boys.
Il y est question des rapports entre plusieurs artistes, écrivains, penseurs (dont mon bien-aimé James Matthew Barrie), des garçons plutôt que des hommes à franchement dire, et de leur mère. J'espère avoir un peu de temps pour reparler de ce livre en tous points exceptionnel pour dire les relations complexes qui unissent ces êtres.

Lien pour en savoir plus.

Je vous souhaite à tous et à toutes, par avance, un Joyeux Noël !
Merry Christmas to the happy few!
A bientôt, peut-être... Ici ou ailleurs... Un jour ou l'autre. Un jour, certainement.
MélancHollyquement vôtre,
Céline
samedi 14 avril 2007
Pour Fauna, qui m'a offert ce disque-là et bien d'autres bonheurs et trésors, je dépose dans la nacelle de son absence ces quelques lignes, afin qu'elles l'accueillent tendrement à son retour. Je contemple une jolie fée de papier, celle-ci, qui sied si élégamment à mon musée Barrie et qui porte sur son dos les mots de mon amie aux mille visages mais à la voix unique. Elle seule retrouvera son chemin dans le labyrinthe de mes pensées, dans ce billet à plusieurs entrées et à liens secrets.

***
La longe qui tenait mon cœur s’est rompue.
Vous n'aviez pas compris ?
Les choses ont changé.
Le centre de gravité s'est déplacé. Personne d'autre ne s'en était rendu compte.
D'égoïste, je suis devenue égocentrique.
Sacrée différence tout de même.
Le soleil, c'est moi.
Je brûle, je ne suis plus calcinée.
Voilà, je suis devant vous sans fards.

On pourrait palper le cadavre sous la peau. On le devine. Je vois toujours le cadavre chez les gens. C'est la première chose que j'estime en serrant la main de quelqu'un. Je calcule ses chances de survie.
Cela m'apaise.
Non, ce n'est pas morbide. Ce n'est pas plus mon amour du gothique, ce romantisme noir, inversé, la cause de tout ceci.
Comment pouvez-vous croire cela un instant ?
J'ai peut-être simplement un sens des raccourcis aiguisé, mais du landau au fauteuil roulant il y a moins qu'on ne le croit ; exactement la même distance qui persiste à s'établir entre le premier cri de vie (et de désespoir, si l'on en croit Schopenhauer) du nouveau-né cyanosé et le hurlement de bête du vieux en train de crever dans son lit à ridelles ; la vie et la mort sont des putes, mais la seconde fait toujours payer comptant. Entre les deux extrêmes, tout n'est que divertissement. Profitons-en. Nous avons tous les mêmes chances, un peu esquintés ou en bonne santé.
Dans la lumière crue et malade de ma caméra, qui me fait un teint jaune et des mires poudrées de violet, je prends les mesures de mon cercueil dans le temps qui me reste ; je compte les cercles autour de mes yeux, comme si je datais un tronc d'arbre. Cela tient en une photographie.
Il était une fois, une très vieille dame, qui allait mollement sur ses quatre-vingt-dix ans. Elle se dandinait un peu, à cause de sa bosse qui la faisait chavirer léger. Quatre-vingt-dix ans. Oui, je sais que cela doit vous sembler très vieux et vous vous dites, sûrement, qu’elle était bonne à mourir, après tant de temps passé dans le four de l'existence. Je ne suis pas sûre que vous oseriez employer le mot crever, ou alors bien discrètement, dans le secret de votre citadelle intérieure, à l’abri du regard de l’autre. Car l'autre est gardien de la morale, vous le savez.
Personne ne meurt réellement de chagrin. C’est quelque chose que j’ai appris très vite. Avant tout le reste, alors que je croyais encore au Père Noël et que je regardais sous les cotillons d’organdi de la Mort, que je prenais pour ma mère imaginaire, que j’appelais et taquinais dans mes jeux. Je la piquais un peu parce que je la trouvais lente et que ses gestes imprécis me troublaient un peu.
Personne ne meurt réellement de chagrin. Je savais.
Tout ça parce que je sentais, en moi, en vie, la vie et l’envie qui glougloutaient en trombes saccadées et généreuses. Elle a touché le bout de mes cheveux, avec tristesse, et m’a offert un quart de sourire. Mes cheveux sont longs et bruns. Ils sont la sève qui suinte de mon corps vivant. Les siens sont blancs, clairsemés et secs. Sous le sourcil gauche la peau commence à se décoller par bribes et s’attarde, finale, royale, immuable, tenace, vorace, dans ce désert où il est planté ce visage au bout d’une pique.
De l’adolescence à l’aube de la seconde enfance, nous sommes tous des ordures. Certains plus que d’autres, mais nous puons tous le renfermé. Reniflez, fouillez, vous lirez votre avenir dans les viscères du premier crevé que vous croiserez. Il n’y a que deux attitudes possibles face à la vieillesse : le dégoût violent et le rejet ou bien la compassion extrême. Il est des prédateurs et des sauveurs ; il existe, en revanche, très peu de gens honnêtes avec leur ressenti. Aucune des deux attitudes n’est la bonne. On s’accommode très bien de sa propre déchéance - le premier moment de surprise altéré, il n’en est pas de même de celle des autres. Personne n’aime fixer dans le blanc de l’œil – que les vieux ont plutôt jaunâtre – la mort. Ce n’est pas tant la vieillesse qui est haïe que ce dont elle est porteuse. Croyez-vous que cette bosse ait toujours été à sa place et qu’aucune jeune main n'ait jadis cajolée son emplacement ? Pensez-vous vraiment que le doigt était si cintré qu’il eût pu autrefois crocheter un napperon sans aiguille ? Êtes-vous capable de croire une seconde que le vieux ait toujours été vieux ?

Elle a sauté dans le vide. Du quatrième étage. Une fin d’après-midi. Son corps s’est arrêté à la surface du béton, retenu par une anse de feuilles et d’arbres. Le sang a coulé. On est venu la chercher. On savait que les bébés entraient et sortaient par les fenêtres, mais les vieillards ? C’est rendre sa force et son droit à la vieillesse que de croire en l’impossible. *
Elle s’est brisée en mille morceaux ; elle a survécu et j’ai pleuré deux fois : pour la morte et pour la vivante.

Elle aimait follement son mari (il existe heureusement de rares êtres qui meurent de chagrin) qui, hélas, était encore plus vieux qu’elle et avait dépassé les 102 ans. Il ne bougeait plus. Il vivait dans son lit. Il parlait peu mais entendait encore et voyait, mal, mais il apercevait l’ombre de sa femme et de son médecin. Il vivait et il était rassuré, coincé entre les crans d'arrêt de cette joie simple mais réelle de l'instant. Oh, bien sûr, rien de digne, comme se le figurent les gens-qui-savent, ceux qui ont la main sur le cran de la perfusion pour faire partir un peu plus vite. Il vivait tant et si bien qu’il donnait une raison de vivre à sa vieille femme. Il le savait, cela le portait dans les cieux. Puis, un jour, peu avant Noël 2006, il est mort. Alors, sa vieille a décidé qu’elle allait le rejoindre. Un jour, comme ça, sans prévenir. Elle s'est jetée de la fenêtre du quatrième étage. Moi, pendant ce temps-là, je pipais mon vécu.
Je me suis dit que c'était de ma faute. Oui, j'aurais dû retourner la voir très vite mais j'avais les foies. Cette vieille, c'était moi. Je n'aime pas me mirer dans mon avenir. Je ne suis pas assez solide. Mais j'ai imaginé son vieux corps tout moche, que j'aimais non pas par compassion mais par amour, de cette petite bonne femme mystérieuse, qui s'écrasait sur le sol.
Et, parce qu'il n'y aucune raison de vivre ou de mourir, elle a survécu.
J'aime cette photographie. Je clarifie, mon cher Jim, j'aime le regard que je porte sur mon regard. Je suis comme un des héros de Paul Auster, qui prend une photographie, chaque jour, du même endroit pendant des années. Je le fais avec mon regard. J'essaie de scruter en moi une étincelle d'humanité.
Je suis l'objet sur la photographie.

Je n'ai plus vraiment peur.

Ni de vous, encore moins de moi. Pas plus que d'elle. Je lui tiendrai la main, quand elle partira, et je ne pleurerai pas.

Je suis déjà partie, de toute façon, avec elle.

Il n'y a vraiment qu'une chose positive en ce monde : la joie. Mon regard vous le cèle peut-être, mais n'en doutez pas. J'ai coupé la calotte de mon cerveau et l'on peut plonger les deux mains à l'intérieur, comme dans un pain-surprise. Il y a un peu de tout à l'intérieur.

Ecoutez ! Admirez mes monstres intérieurs !

Ladies and gentlemen
Harry's Harbour Bizarre is proud to present
Under the Big Top tonight
Human Oddities
That's right
You'll see the Three Headed Baby
You'll see Hitler's brain
See Lea Graff the German midget who sat in J.F. Morgan's lap




Je ne sais plus très bien écrire. Je suis partie un peu loin, je me noie dans la goutte d'encre italienne.
Vetri a lune.

J'avais envie depuis le moment de ma découverte d'écrire ma passion pour un disque, pour une oeuvre qui n'est pas commune et dont l'écoute m'est nécessaire en ce moment plus qu'à n'importe quel autre. Lorsque je me vide de ma fiction personnelle, j'éprouve le besoin d'une perfusion des idées et des mots des autres, à condition que ceux-ci soient frères de peur des miens. J'y vois un encouragement à ne pas renoncer au centre de ma douleur exquise d'écrire.

"Au milieu du chemin de notre vie, je me suis retrouvé dans une forêt obscure. J'avais perdu la voie droite." (Dante)

Ainsi, vous serez un peu dans mes pensées et vous n'aurez pas l'impression que je vous abandonne tout à fait.


Vous savez combien j'aime les histoires, celles que me racontent les autres et celles que j'invente. De tout temps, les histoires ont été les nourrices de l'humanité et je crois même que la Rumeur, la grande clameur anonyme et salope, menteuse et fiévreuse, de la ville n'est que la bâtarde des histoires que l'on ne raconte plus au coin du feu.


Ecoutez celle-ci ! Abreuvez-vous à la source du conte.


Tom Waits est l'Ogre de mes jours et de mes nuits. Je sais qu'il en est de même pour mon amie. J'ai toujours bien aimé le Grand Méchant Loup ; sous sa peau se cache autre chose, car les véritables monstres portent rarement fourrure et crocs acérés, c'est même tout le contraire. Mais je ne vous apprends rien, à moins que vous ne soyez de ces amnésiques de l'enfance, et dans ce cas nous n'aurions plus rien à nous dire.

Musicalement, cet album est une curiosité, y compris peut-être pour ceux qui sont familiers du dandy dépenaillé à la voix rauque. Il est peut-être difficile de l'héberger dans le creux de l'oreille. Ce n'est pas une mélopée pour divertir ou accompagner le pas chancelant des pensées intimes, c'est le sens de l'histoire qui fait sens, qui bat la chamade, qui heurte et berce avec une violence sourde et la légèreté de l'innocence. On y reconnaît, plus ou moins bien cachées, des mélodies écrasées d'Ennio Morricone, des musiques gitanes comme celles que choisit Kusturica dans ses films... et mille choses que personne ne peut énumérer, à moins d'y perdre la raison.

Cet album est issu d'un spectacle musical composé par un trio. L'album comporte des versions studio des morceaux écrits pour la pièce, mise en scène par Robert Wilson et écrite par William S. Burroughs.

L'histoire s'inspire plus ou moins d'un conte ou d'une légende de l'Allemagne, Der Freischütz . Un homme fait un pacte avec le Diable.
I said Satan will fool you
Cette histoire avait déjà été adoptée par Carl Maria von Weber dans un opéra. Wagner, entre autres, sera beaucoup influencé par cette oeuvre.
Forts de ce succès, Tom Waits et sa compagne, Kathleen Brennan, retravailleront avec Robert Wilson pour deux "opéras", Alice (dont je parlerai mieux sur ma page Lewis Carroll) et Woyzeck (d'après Büchner ; Cf. l'album Blood Money que ma Fauna m'a également offert).
L'ambiance est crépusculaire et fait songer à Tod Browning en maints endroits. On vous prend la main et on vous entraîne dans une danse infernale, vous prenez part au banquet des morts-vivants et au carnaval des âmes (damnées ou non). La voix de Tom Waits, qui est son meilleur instrument de musique, vous découpe l'esprit en plus de morceaux que vous ne pouvez en compter. Même sa scie ne peut faire mieux. La richesse cacophonique et oxymorique de sons de cet album n'a d'égal que celle des images que peint Tom Waits, qui passe d'une ballade romantique à l'évocation des entrailles de l'âme, en bougeant à peine, avec la même crédibilité.

Come on a long with the Black Rider
We'll have a gay old time
Lay down in the web of the black spider
I'll drink your blood like wine

Sifflets de train, corbeaux, ambiance (faussement) lugubre (je n'ai pas peur du noir ou de la laideur apparente, car je sais que le Beau est toujours derrière), The Black Rider a tout pour me plaire. Tom Waits déclare qu'il a essayé de "Frankensteiniser" la musique pour obtenir une sorte d'épave de train déraillé. Personne ne peut mieux dire que lui.
Il suffit de redevenir un enfant.
Now when I was a boy
My daddy sat me on his knee
And he told me
He told me many things
And he said sone
There's a lot of things in this world
You're gonna have no use for
And when you get blue
And you've lost all your dreams
There's nothin' like a campfire
And a can of beans
Il suffit d'écouter les conseils de Papa Waits :
The more of them magics you use, the more bad days you have without them
So it comes down finally to all your days being bad without the bullets
It's magics or nothing
Time to stop chippying around and kidding yourself,
Kid, you're hooked, heavy as lead
Il suffit de savoir que la fin n'en est pas une :
And when I'm buried in my grave
Tell me so I will know
Your tears will fall
To make love grow
The briar and the rose
Extraits :
Lucky Day : waits
The Last Rose of Summer : waits
****
Je joins à ces notes disparates, une bibliographie qui tient en un seul livre, acheté hier, chez un bouquiniste de ma connaissance, et déjà en train d'être dévoré, Romantisme Noir, Cahier de l'Herne.


Je suis aux anges.

*Emprunt de ces deux phrases à mon ami Siréneau que je fais miennes.

**********
Catégorie :
mardi 30 janvier 2007
Je me retire quelques jours, pour cause de travail en retard. Simplement quelques jours. Trois ou quatre. Peut-être moins, peut-être plus. Avant de vous laisser et de baisser le rideau de fer de ma boutique, je mets un peu d'eau fraîche pour les roses et j'écris ce petit billet qui tourne dans ma tête et dans mes mains depuis un moment.

"Mojo" (pouvoir magique, mot d'origine africaine).

Un mot que l'on emploie en anglais, souvent, pour dire de lui son étrangeté. Celle-ci n'est rien d'autre que l'indicible de sa situation. 


Sans Fauna, je n'aurais pas connu Tom Waits ou certainement pas aussi rapidement. Je sais, je me répète, mais il m'est essentiel de dire le nom de mes créditeurs, c'est un souci d'honnêteté intellectuelle et un témoignage d'amitié. Ensuite, je puis faire seule mon chemin si l'on me met sur une voie qui peut être la mienne et, présentement, c'est le cas. Je suis en excellente compagnie.

Je l'avais déjà rencontré sans le savoir dans les films de Jarmusch auxquels il a participé. Je ne devais pas encore être prête pour lui.
Pourtant, il a tout pour me retenir : le personnage qu'il ne cesse de créer et de retoucher, de peur sûrement que le maquillage ne soit plus aussi parfait et laisse entrevoir autre chose, une créature dont trop de gens sont dupes. Mais c'est précisément cela qui m'importe : cette fantaisie qu'il met dans l'interprétation de son existence, chapeau vissé sur le crâne, rugissement de fauve ensommeillé, dégaine de paumé, bateleur de génie et charmeur outrancier, parfois crooner qui dissimule les épines du porc-épic sous une coulée de chantilly. Il apparaît, ténébreux et enténébré, vaporisant sur nous ces histoires usées que tout le monde connaît et oublie et ses espoirs défroqués, chantant l'abandon et la rédemption. Il est le père et l'amant de la petite fille et l'égal du petit garçon que vous fûtes autrefois. Il est beau et repoussant. On ne sait pas très bien faire. Notre gaucherie ne trouve de répondant que dans sa superbe. On perd ses moyens en face de sa prestance et de ses artifices de prestidigitateur. Et puis, finalement, au bout du conte, à l'extrême fin, on a envie de croire qu'il n'y a aucun truc et on accepte sa magie comme un don supérieur et inexplicable. Le souffle que l'on perçoit, cette respiration dans la voix, on la sent. C'est ce frisson qui passe sur le visage et les bras. Il est là, tel le magicien africain du conte Aladdin .
On imagine qu'il pourrait nous pousser dans des abîmes qu'il caresse du regard, mais dans lesquels il ne se vautre pas (il a arrêté la cigarette et l'alcool, du moins l'affirme-t-il).
Il masturbe le sexe des anges, ce mec. C'est un nougat dur. Une bonne pâte d'homme. Une personnalité complexe qui ne demande qu'à être déchiffrée. Le mystère vient des autres, pas de lui. Oui. Et si tout était très simple ? S'il était moins désespéré qu'il n'y paraît parfois ? S'il ne cessait de jouer quelque petit malheur, celui que bercent les enfants dans leur rage de n'être pas plus grands, tout ça pour éviter la grande tragédie de l'existence humaine, celle qui ne s'en laisse pas conter par ceux qui font semblant d'explorer les bas-fonds et qui ont caché dans la poche un ver luisant qui leur sert de torche et de veilleuse, quand il fait trop sombre ?
Tom Waits est comme vous et moi : c'est un enfant émerveillé. La différence, c'est que lui ne l'oublie pas tous les quatre matins. Il tape dans les mains jusqu'à vous faire saigner le coeur et joue jusqu'à l'épuisement, le vôtre.
Tom Waits n'est pas simplement un génial écrivain-chanteur, un conteur un tantinet faiseur qui a de la trempe, une voix dont il joue et qui se fait câline ou un peu monstrueuse. Juste ce qu'il fait de levure chimique pour gonfler le ballon qui se cogne contre les parois de notre crâne.
Tom Waits est un ours en peluche qui peut, la nuit venue, se transformer en animal féroce. Qui sait ? En tout cas, c'est ce qu'il s'ingénie à faire croire, disque après disque, et à le démentir aussi sec.
Il explore l'antichambre des contes cruels et fait gicler les gonds de notre inconscient. Tout grince et ça gronde là-dedans, les émotions et les idées voguent un peu trop fort. Vlan ! Mes premières années me sont revenues dans la gueule et je pisse la morve et le sang et j'ai un goût de foutre dans la gorge.
J'ai toujours pensé qu'un artiste véritable, quel que soit son instrument et son domaine d'expression, ne l'est que par la force qu'il possède en lui, une force qui se retourne contre ceux qu'il parvient à arrêter et à entraîner dans son chemin, sans rien demander. Bien sûr qu'il n'aurait pas déparé dans la roulotte de Freaks et qu'il aurait revêtu le costume le plus effrayant de ce grand Carnaval des âmes damnées et qu'il aurait dansé sur les tombes des petits enfants, comme Peter Pan.
Mais je ne peux m'empêcher de voir en lui un petit d'homme qui, d'un doigt délicat, tremblant, soulève le papier de soie qui recouvre les albums calfeutrés dans le moisi et le rance des greniers, l'estomac de la maison des souvenirs.

J'ai acheté plusieurs disques de cet artiste (Alice, par exemple, qui est une merveille).

waits

L'amoureuse de Lewis Carroll que je suis ne pouvait être insensible. Mais je ne vais pas vous faire un dessin. Vous êtes trop grands. J'entends une scie. Elle découpe un petit morceau de chair dans votre livre d'histoires préférées, celles que vous écoutez la nuit, avant le grand plongeon dans le Noir. Une larme coule. Un grenat.

Alice

It's dreamy weather we're on
You waved your crooked wand
Along an icy pond with a frozen moon
A murder of silhouette crows I saw
And the tears on my face
And the skates on the pond
They spell Alice

I disappear in your name
But you must wait for me
Somewhere across the sea
There's a wreck of a ship
Your hair is like meadow grass on the tide
And the raindrops on my window
And the ice in my drink
Baby all I can think of is Alice

Arithmetic arithmetock
Turn the hands back on the clock
How does the ocean rock the boat?
How did the razor find my throat?
The only strings that hold me here
Are tangled up around the pier

And so a secret kiss
Brings madness with the bliss
And I will think of this
When I'm dead in my grave
Set me adrift and I'm lost over there
And I must be insane
To go skating on your name
And by tracing it twice
I fell through the ice
Of Alice

And so a secret kiss
Brings madness with the bliss
And I will think of this
When I'm dead in my grave
Set me adrift and I'm lost over there
And I must be insane
To go skating on your name
And by tracing it twice
I fell through the ice
Of Alice
There's only Alice

J'ai entrepris ce grand voyage dans l'oeuvre de Waits sur la seule foi que je dépose dans le jugement de cette singulière jeune femme évoquée plus haut, qui aurait pu être écrite par lui, des pieds à la tête.

Aujourd'hui, abrupte envie de dire un mot sur ce triple album, dernière oeuvre en date de l'Ogre-dandy. Il y a des inédits (30), des titres égarés ( "Beaucoup de chansons tombées derrière les fourneaux pendant que je préparais le dîner.", ce sont eux aussi les orphelins), des choses toujours étranges et poétiques, parfois incompréhensibles, souvent gueulées et pleurées, tout à la fois. On ne sait pas très bien, mais parler de Waits, c'est sombrer dans le cliché détestable. Je viens de le faire. Pardon.

Et je n'ai rien dit de sa voix, qui est selon toute évidence le fait remarquable. Il dit d'elle qu'elle est son instrument. Ni plus ni moins et c'est assez incroyable. "Au beau milieu de cet enregistrement, il y a ma voix. Je fais de mon mieux pour haleter comme un train, pour peser de tout mon poids sur mes pas, pour pleurer, pour murmurer, pour gémir, pour user des rauques, pour gueuler, pour cracher, pour tempêter, pour geindre, et séduire. Avec ma voix, je peux faire la fille, le danseur de boogie, un thérémine, un pétard, un clown, un docteur, un meurtrier... Je puis être tribal. Ironique. Ou dérangé. Ma voix est réellement mon instrument." (Trad. Holly)
Un acteur ne dirait pas mieux de son corps, de la personne dont tous les personnages prennent possession, sauf que sa voix nous engloutit et se nourrit de la torpeur dangereuse qu'elle induit en nous.

Il me rappelle un vieux bonhomme qui jouait, un temps, de la scie, boulevard Saint-Germain, où j'avais appartement, où j'erre encore souvent. Je lui avais filé 500 balles que, bien sûr, je ne possédais pas. Juste pour voir l'étonnement dans ses yeux mités. J'ai toujours été très généreuse avec l'argent des autres.

Oui, tout est si simple. Il suffit de l'entendre et de se prendre au jeu.


"Quand j'étais petit, je pensais toujours que ceux qui écrivaient des chansons s'asseyaient seuls devant leur piano dans de petites chambres, très exiguës et enfumées, avec pour toute compagnie une bouteille et un cendrier. Puis, tout entrait par la fenêtre ouverte par un coup de vent pour sortir ensuite du piano sous la forme d'une chanson... et c'est bizarre, mais c'est exactement ce qui se passe...
Qu'est-ce que l'album Orphans ? Je ne sais pas. Orphans, c'est un enfant au bout du rouleau, qui traverse l'Ohio à bord d'un cercueil dotés d'énormes pneus. Il porte des lunettes de soudure, un maillot de corps et il y a un pétard allumé dans son oreille." (propos traduit par Holly) Waits fait sûrement ici référence au film de Jarmusch, Dead Man. Je renifle un relent de Mark Twain également. Par quelques mots, vous voyez bien, Tom Waits ouvre toutes les portes de votre imaginaire, présent, passé et futur. Il s'engouffre en vous. C'est l'effet qu'il me fait. Un coup de vent qui se hisse à la noblesse d'une tempête.


Les Ramones, Daniel Johnston, Leadbelly, Kurt Weill, l'ombre du Woyzeck de Büchner et... Bertolt Brecht voisinent et s'acoquinent ici, sans oublier le génie tutélaire, Kathleen Brennan, sa femme.

J'aime. C'est bien pire.

Le sous-titre de l'album est à lui seul une évocation, pleine d'allitérations crasseuses et radieuses, de bruit et de fureur : Brawlers (bagarreurs), Bawlers (gueuleurs) and Bastards (bâtards, salauds). Un cauchemar pour ceux qui, comme moi, ont un léger cheveu sur la langue. Le second disque est mon préféré et c'est peut-être le meilleur.
Le titre Orphans (orphelins) quant à lui m'évoquerait le Londres victorien et Dickens (celui de Bleak House plus que celui de David Copperfield ou d'Oliver Twist). Chaque texte pourrait faire l'objet d'une analyse qui vous révélerait des pépites d'or cachées, tel n'est pas mon propos, car je ne suis pas professeur - Dieu me garde !

Children's story

waits


Once upon a time, there was a poor child,
With no father and no mother,
And everything was dead,
And no one was left in the whole world.
Everything was dead.
And the child went and searched day and night,
And since nobody was left on the earth,
He wanted to go up in to the heavens,
And the moon was looking at him so friendly,
And when he finally got to the moon,
The moon was a piece of rotten wood.
And then he went to the sun,
And when he got there,
The sun was a wilted sunflower.
And when he got to the stars,
They were little golden flies, stuck up there like the shrike sticks among the black thorn.
And when he wanted to go back down to Earth,
The Earth was an overturned piss-pot,
And he was all alone.
And he sat down and he cried.And he is there to this day.
All alone.
Okay, there's your story.
Night night.(Laughs)

Goodnight Irene

waits

Irene, goodnight.
Irene, goodnightGoodnight, Irene.
Goodnight, Irene.
I'll see you in my dreams.
Last Saturday night I got married.
Me and my wife settled down.
Now, me and my wife are parted.
Gonna take a little stroll downtown.

[Chorus]

Yeah, sometimes I live in the country
And sometimes I live in town.
Yeah, and sometimes I take a great notion
I'm gonna jump in the river and drown.

[Chorus]

Stop ramblin'.
Stop that gamblin'.
Stop staying out late at night.
Go home to your wife and family.
Stay there by the fireside, bright.

[Chorus]

Goodnight, Irene.
Goodnight, Irene.
I'll see you in my dreams.

Jayne's Blue Wish

waits

The sky holds all our wishes
The dish ran away with the spoon
Chimney smoke ties the roofs to the sky
There's a hole overhead
It's only the moon
Will there ever be a tree
Grown from the seeds I've sown
Life is a path lit only by the light of those I've loved
By the light of those I love
Life's a path lit only by the light of those I've loved
By the light of those I love

Little Drop Of Poison

waits

I like my town with a little drop of poison
Nobody knows they're lining up to go insane
I'm all alone,
I smoke my friends down to the filter
But I feel much cleaner after it rains
She left in the fall, that's her picture on the wall
She always had that little drop of poison
She left in the fall, that's her picture on the wall
She always had that little drop of poison
Did the devil make the world while God was sleeping
Someone said you'll never get a wish from a bone
Another wrong goodbye and a hundred sailors
That deep blue sky is my home
She left in the fall, that's her picture on the wall
She always had that little drop of poison
She left in the fall, that's her picture on the wall
She always had that little drop of poison
A rat always knows when he's in with weasels
Here you lose a little every dayI remember when a million was a million
They all have ways to make you pay
They all have ways to make you pay


Little Man

waits

Sure as fire will burn
There's one thing you will learn
Those things you have cherished
Are things that you have earned
Luck is when opportunity
Meets with preparation
And the same is true for every generation
Little man
As you climb upon my knee
The whole future lies in thee
Little manLittle man
Never hurry, take it slow
Things worth while need time to grow
Little man
Don't look back
There are things that might distract
Move ahead towards your goal
And the answers will unfold
Little man
Love is always in the air
It is there for those who care
Little man
Don't look back
There are things that might distract
Move ahead towards your goal
And the answers will unfold
Little man
Love is always in the air
It is there for those who care
Little man
Little man
Little man
Little man



"Si un disque fonctionne de bout en bout, il doit ressembler à une poupée fabriquée à la maison : avec des guirlandes en guise de chevelure et des coquillages à la place des oreilles, bourrée de sucreries et de fric. Ou comme toute bourse de femme digne de ce nom : avec un couteau suisse et un serpent venimeux à l'intérieur." (Tom Waits, Trad. Holly)


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dimanche 14 janvier 2007
Ce n'est pas du tout le billet que je prévoyais d'écrire aujourd'hui, mais la découverte la nuit dernière de ce film a chamboulé mes idées. Je sais que ce long-métrage n'a pas eu le succès qu'il méritait en salles et j'aimerais donner envie à ceux qui croiseront peut-être ces lignes d'acheter le DVD, pour que ce film ne meure pas. Souvent, je me demande pourquoi les critiques manquent à ce point de cœur. Songent-ils vraiment que l'esprit est inversement proportionnel au sentiment ? Je souris sans méchanceté en songeant que ceux qui médisent du sentimentalisme sont souvent ceux qui en ont le plus besoin et qui le haïssent à proportion de leur manque. Voici qui est le fin mot de ce film : le manque. Oui, le manque, qui n'est pas le désir ou la privation. Le manque comme appel en soi de ce qui semble, à tort plus qu'à raison, nous rendre incomplets ou creusés par une absence intolérable. A ceux qui m'écrivent et disent apprécier ce petit univers, cette minuscule goutte de rosée qu'est ce JIACO, je dis : "Aimez ce film." Il vous le rendra au centuple. Je ne prétends pas qu'il s'agisse d'un chef-d'oeuvre et que le film soit dépourvu de défauts ; néanmoins, ses faiblesses ne le desservent jamais, je crois même qu'ils le rendent encore plus touchant. Il y a peut-être trop d'application et de récitation dans le dialogue, mais qui s'en soucie ? Quel mal y a-t-il à être simplement ému et emporté par de jolies pensées ? Cœurs en papier émeri ne soyez pas déçus : le bonheur ne dérange pas notre folie et notre sauvagerie, il ne fait que les rendre un peu plus supportables et aimables pour les autres. Le bonheur est l'état le plus dangereux, car on sait bien que le pire sera le festin du lendemain. On ne peut que déchoir du bonheur, comme de l'enfance. C'est aussi une des raisons de ce film. Le bonheur est plus proche qu'on ne le croit ; il déçoit souvent ceux qui le manquent en s'imaginant par avance qu'il a plus de gueule et d'allant. Il déçoit encore plus ceux qui le trouvent et qui l'estimaient plus grand ou plus lointain. Non, c'est simplement votre esprit qui est trop petit. Vous faites une erreur de perspective en dessinant les lignes de votre cœur et de vos mains. Vous êtes passé juste à côté de lui. Trop tard. Je sais que le bonheur est toujours un petit peu idiot et gauche dans ses démonstrations, pourtant c'est bien lui ce satané petit bonheur qui fait de chaque jour un tapis volant pour la princesse et son joli crapaud, caché dans son giron. Ne le méprisez pas, ne le sous-estimez pas, ne le grandissez pas non plus. Prenez-le entre vos mains et soyez bons pour lui. Est-ce dégringoler ? Pour ma part, j'aime l'innocence des grands enfants ; je suis davantage portée par eux que par le vice et les duperies des gens comme il faut, qui savent exactement quelle est leur place dans ce monde, qui ne se trompent jamais de mots ou de gestes, car ils sont d'authentiques adultes. Ce film exprime cette vérité personnelle. J'aurais aimé l'écrire. Je ne suis qu'une lâche et une incompétente.
A toutes fins utiles, je précise qu'il est de Serge Frydman, l'homme qui avait écrit le scénario et les dialogues de La fille sur le pont,
un film magnifique, que je n'ai jamais pu oublier.
Je dédie ce billet à ma très chère et délicate Marie. Je crois que, si elle ne connaît pas déjà ce film, elle pourrait être émue par sa grâce et sa sensibilité, comme je le fus.

L'histoire se déroule dans un pays qui se veut imaginaire, même s'il a les traits de la Belgique et de la Hollande. Une jeune femme, Colette (Vanessa Paradis) est désespérée. Elle est en manque d'enfant. On l'imagine dans la trentaine, ce minuit de la féminité (le temps ne cesse de filer dans ce film ; la plupart des plans montrent une horloge ou un réveil, et Colette devient un double du Capitaine Crochet qui a peur de ce temps qui le grignote à chaque instant et va le révéler à la lumière de son échec), ce moment fatidique où le ventre réclame trop fort et s'impatiente dans l'attente d'une immense floraison - il y a un livre à faire sur le ventre des femmes, croyez-moi -, où la vieillesse cligne de l'oeil au reflet de la femme, si celle-ci est suffisamment mature (flétrie peut-être aussi... Il est remarquable à quel point Vanessa Paradis est fatiguée et vieillie dans ce film, elle qui était une nymphe autrefois. Bien sûr, elle est toujours sublime, à mes yeux en tout cas, mais elle semble porter ses enfants sur son visage tendu et prêt à pleurer...) pour avoir envie de tendre le relais à un enfant.

Je ne suis pas une amie des mères. J'ai de solides raisons. Je me méfie d'elles autant que je puis les aimer quelquefois, leur reconnaissant de temps en temps un rare mérite, qui est celui de l'inconditionné. Il est simplement dommage que la majorité d'entre elles confondent cet enfant intérieur dont je parle souvent, caché ou non, derrière l'ombre de Barrie, avec celui auquel elles donnent vie. L'erreur est là, très aisée à commettre, voire tentante. Je me demande souvent, en regardant Colette / Vanessa, si elle ne se trompe pas de cible et si elle n'embrasse pas son propre manque, le confondant avec l'amour d'un enfant rêvé, à la manière de Charles Lamb. Elle a peur que son tour ne soit bientôt passé, comme elle le dit joliment. On songe au manège des enfants et au ticket supplémentaire qui permet une dernière danse sur le dos d'un cheval en bois. On ne sait rien de cette femme, qui est déjà mère dans son âme et dans son désespoir, à qui il ne manque qu'un petit pour la combler. Du moins le croit-elle fermement, jusqu'à se rompre. Elle essaie, dans sa tendre folie, de trouver un homme, n'importe lequel, qui puisse lui faire un enfant, avant de retrouver celui qu'elle aime, afin qu'il prenne soin d'elle et lui donne une maison pour les jours de pluie. L'enfant serait un cadeau qu'il ne pourrait refuser. Cette naïveté charmante est coupable, mais on ne peut lui en vouloir, n'est-ce pas ?

On sait très bien, d'emblée, que son amoureux l'a laissé tomber. On se doute que tout est fichu et qu'elle n'est qu'une môme qui mime avec des jouets grandeur nature le rôle de la maman et de la putain.

Elle remplace une amie dans une vitrine et fait la pute, avec beaucoup d'innocence et de tendresse, lorsque le coup de fil d'une étrangère lui demande d'aller chercher son fils dans un institut pédo-psychiatrique et de l'attendre à la gare où un train devrait la conduire. L'enfant possède la clef d'une consigne, où toutes les économies que sa mère-pute a dérobées à son maquereau sont cachées. Elle raccroche brusquement et Colette, malgré elle, se rend à ce rendez-vous. Colette ne cesse de faire ce qu'elle prétend ne pas vouloir faire. Elle ne peut affirmer sa volonté que dans le refus de l'évidence. Elle dit "non" et cela signifie "oui". Les femmes sont des êtres compliqués. Elles ont une bombe dans le corps. Le compte à rebours débute à leur naissance.

Colette se rend quelque part. On dirait une prison. Est-elle une bonne fée ou bien Gretel ? C'est l'une des plus belles scènes de ce film, finalement plus étrange qu'il n'y paraît. On a le sentiment de se retrouver quelques instants chez Dickens, lorsque tous ses visages d'enfants mangent des yeux cette hypothétique mère qui vient chercher l'un d'entre eux. Cela me rappelle aussi certaine scène coupée de la pièce Peter Pan - pardon, je suis obsédée, mais je ne compte pas me soigner - où prend place une farandole de Beautiful Mothers qui viennent chercher un bambin, un des enfants perdus, et sont... auditionnées par Wendy !

Elle rencontre pour la première fois un jeune garçon, Billy (Vincent Rottiers). Il est plus âgé qu'on ne peut le penser tout d'abord. Mais il semble déficient, un peu simple d'esprit, mais il ne souffre pas de ce manque que seuls les autres lui imputent ; à moins qu'il n'ait compris ce que les gens intelligents ont tant de mal à saisir, car c'est un peu une fable que ce film, en plus d'être un conte.

Il sera son Hansel, très rapidement. Ils traverseront une forêt, symbolisée ici par une fuite et un voyage. L'un doit échapper à l'assassin de sa mère, l'autre veut rejoindre son pâle amoureux.

Pendant ce voyage, les rôles vont peu à peu s'inverser, puisque l'adulte va retomber en enfance (à moins qu'elle ne finisse pas l'accepter) et l'enfant va devenir homme (a-t-il cessé de l'être ?). Cette fausse passation de pouvoir permettra à Colette de se réconcilier avec ce que l'on devine être son passé et à faire le deuil d'un amour qui l'a conduite aux portes de la déraison, douce mais réelle.

Vanessa Paradis est de ces femmes-enfants qui m'ont toujours fascinée et émue. J'ai déjà livré deux mots sur ces créatures presque mythologiques. Il y a du sang de sirène en elles, à condition de bien se souvenir de la triste et sublime fin de celle d'Andersen. Ce n'est peut-être pas un hasard si Serge Frydman a utilisé quelques chansons de Tom Waits (allez voir le billet de mon amie Fauna sur cet artiste singulier) pour ce premier film qu'il offre en tant que réalisateur (et scénariste et dialoguiste) et qui n'est autre qu'un conte sur l'enfance. Venant de moi, cela ne vous étonnera puisque l'enfance est le monde où je m'ébats. Tom Waits est le chanteur qui convenait car sa seule voix est déjà une histoire à elle seule. Elvis Presley donne aussi, grâce à sa voix divine, une idée d'un certain paradis, celui des rêves... Sans oublier la présence décalée de Thomas Fersen, en père gardien d'une voiture de pompier, dans un café... Cela lui va très bien.

J'en ai presque trop dit sur ce film qui n'attend que vous pour être adopté, tel un enfant.

*** Serge Frydman s'explique sur ce film : "Petit, (...) je croyais, comme à peu près tout le monde, que les acteurs inventaient ce qu'ils disaient, ce qu'ils faisaient, je croyais qu'ils s'aimaient à en mourir, savaient vider les coffres de banques, faire du cheval, sauter des trains et courir sur les toits. Je croyais qu'ils vivaient mieux et plus que les autres. En tournant Mon Ange, en écoutant pendant trois mois battre les coeurs de Vanessa Paradis et de Vincent Rottiers, (...) j'ai compris que tout ce que j'avais cru, petit, au cinéma, était vrai, que les acteurs inventent ce qu'ils font et ce qu'ils disent, qu'ils vivent plus fort que nous". (Source : Allociné)

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