lundi 15 septembre 2008
Dans les rôles principaux, se présentent à nous :


Andrew Crocker-Harris                              Michael Redgrave (admirable acteur)
Millicent Crocker-HarrisJean Kent
Frank HunterNigel Patrick
TaplowBrian Smith
GilbertRonald Howard
FrobisherWilfred Hyde White




Carlotta, excellent éditeur de DVD, nous offre une sublime occasion de découvrir (pour ma part) ou de redécouvrir un grand film anglais






réalisé en 1951 par Anthony Asquith, qui porta à l'écran Pygmalion de G. B. Shaw*, avant Cukor. [Cynthia Asquith, bien connue des barriens, était la femme du demi-frère d'Anthony Asquith, Herbert Asquith, tous deux fils de deux lits différents de Herbert Henry Asquith.]

Je suis redevable à mon amie Virginia de cette rencontre, n'ayant pas eu auparavant la curiosité de déployer davantage la filmographie d'Anthony Asquith.

Andrew Crocker-Harris, surnommé "le croulant" (jeu de mots fondé sur son nom) par ses élèves, est un professeur de langues mortes. Il me rappelle mon ancien professeur de Grec, une femme que je n'ai peut-être pas, à l'époque, assez comprise, et qui me semblait tout autant que lui inabordable. Pourtant, je crois avoir ressenti pleinement qu'il y avait quelque chose derrière la face qu'elle ne perdait jamais. Je l'ai entrevu à certains instants, en dépit des quolibets des autres enfants. Il y avait une parenté d'elle à moi, de moi à elle. Je le savais. Elle le savait probablement aussi bien que moi, mieux peut-être. Mais nous n'étions pas assez fortes, ni l'une ni l'autre, pour nous l'avouer. Je n'avais pas la générosité innocente de Taplow, dans ce film. Mais je savais , je crois, la gratuité, pourtant : avide d'offrir sans savoir comment, les mains ouvertes, faisant tomber mon offrande et la brisant.
L'homme est détesté de tous. Il n'essaie en aucun cas de se rendre aimable, affecté d'on ne sait quelle maladie de l'âme, en prise avec une maladie physique, plus évidente (le cœur, organe mythique, qui désigne tout à la fois le corps et l'esprit - le film étant construit sur cette dichotomie : lui étant tout esprit, créature éthérée en quête de vérités indicibles, de nourritures psychiques impondérables, esprit de finesse qui ne peut s'incarner, tandis que sa femme n'est qu'un corps avide de jouissance physique, une brute animale, qui n'éprouve que pour mieux ne pas ressentir), qui le contraint à une retraite forcée, à un autre poste, moins exigeant.On apprendra de lui, par la suite, ce que nous supposions d'emblée, sans pourtant se rendre compte du degré de sur-conscience de cet homme : cette attitude d'indifférence ou son incapacité à être touché par les autres n'est pas un choix, plus ou moins (in)conscient, mais un comportement adopté par nécessité, à défaut de pouvoir créer une persona plus aimable pour les autres. Au départ, il pensait que les autres tiraient de lui un certain divertissement et exagérait certains comportements, afin de montrer une face amusante, propice à l'imitation, à défaut d'être aimable. En effet, comment peut-on s'aimer, supposer que les autres puissent vous aimer, quand personne ne vous aime en premier, quand ce miracle n'advient pas, quand quelqu'un vous a ôté l'idée que vous êtes digne d'affection? Andrew Crocker-Harris donne le sentiment d'être maudit et damné, d'accepter cet état, non sans une profonde souffrance intérieure, mais qui ne se laisse pas deviner par le commun sous des dehors rigides, froids. Gestes et paroles articulés autour de la présupposition que son caractère est figé. L'homme fait vivre un caractère et offre le spectacle de quelqu'un qui n'habite pas ce caractère. Tout le monde dit qu'il n'est pas humain. Mais c'est, bien sûr, cette déclaration qui le rend tel et le crucifie.
La moquerie des élèves se transforma en dégoût, puis en haine pour certains, qui guettent les signes de sa déchéance physique, jusqu'à souhaiter qu'il s'effondre, mort, devant eux.


Le film est tiré d'une pièce de Terence Rattigan. J'ose dire que l'on sent la solidité de la pièce à travers le film, qui ne brille pas, au premier abord, par une mise en scène exceptionnelle, mais frappe, en revanche, immédiatement, par des dialogues secs, incisifs, gorgés de sous-entendus qui ne prennent tout leur sens que dans des séquences légèrement décalées. Et c'est là, dans cet infime retard de la conscience face à l'effet posé de la parole, que retentit en nous, à notre insu, le travail du cinéaste. Nous sommes pris au piège d'une réserve formelle, harmonieusement mise à l'unisson du caractère du héros.
Il me semble que le petit secret du film repose sur ce moyen discret. Nous sommes bouleversés et nous n'avons guère eu moyen de nous prémunir de cet assaut de l'émotion, comme c'est souvent le cas.
On le comprend peu à peu : la sobriété et l'effacement de tout ce qui pourrait nuire à l'éclosion du ressenti sert infiniment le propos ; le talent du cinéaste réside bien dans cette capacité à ne pas éblouir le regard du spectateur, pour mieux laisser filtrer jusqu'à lui ce rai de beauté qui sort des êtres - quand la perversité, la méchanceté, elles, s'exposent sans états d'âme, dans une lumière crue et violente, lumière qui sert de paravent à des états d'âme et de pensées terriblement subtiles. C'est alors que l'on est pénétré, d'abord lentement puis jusqu'à la suffocation, par la noblesse de la réalisation, par son élégance, par la discrétion des plans, par la caresse de la caméra et le choix des angles. Le propre d'une réalisation digne de ce nom est peut-être également de ne pas faire sentir sa présence, de se dévouer à ce qui la transcende, surtout lorsque l'objet est si fragile.
L'objet à filmer, à montrer autant qu'à faire ressentir, est un impalpable: le vacillement des êtres, d'un être en particulier. La vérité ou la force de ce film, au-delà de l'histoire en elle-même, réside dans cette réussite : rendre palpable les instants infinitésimaux de la conscience.
En vérité, à bien y regarder, les plans choisis par Asquith sont habiles : le héros est vu de profil, de dos, donnant la sensation qu'il est insaisissable, ce qui rend les scènes où on le voit de face plus intenses. On lit sur les visages une émotion qui s'épanouit en même temps dans les âmes, dont nous prenons presque conscience avant même les intéressés. Il y a quelque chose d'assez prodigieux à nous suggérer le sentiment, l'évolution intérieure du personnage, avant même qu'il ne l'accepte lui-même.
Les deux ressorts du film sont la notion du temps (le héros, l'homme qui n'est plus qu'une ombre - quand tant d'autres personnages n'en possèdent point et je songe à son épouse en écrivant ces mots, qui est brutalement là, dans sa vérité meurtrière, sans arrière-pensées, enveloppée dans sa franchise cruelle - est obsédé par les signes physiques du temps : horloge, montre, cloches qui marquent le rythme mécanique sur lequel il modèle sa temporalité, puisque vidé de toute dimension existentielle, de projection dans le futur...) et la pièce d'Eschyle, Agamemnon, qui sert de miroir au héros, à la différence près que ce dernier est seulement mort dans son âme.
A plusieurs reprises, son assassin, sa Clytemnestre de femme, dit qu'il est déjà mort, que rien ne peut plus lui advenir. En effet, il semble ne plus rien ressentir. Il est un automate. Mais l'hibernation - puiqu'il ne s'agit que de cela - de cet homme grisâtre n'est qu'un sommeil, dont un seul geste de compréhension véritable et de pitié pourrait le tirer.
Or, en attendant ce presque impossible, c'est le règne de la femme qui le tue à petit feu, chaque jour. La cruauté de cette femme pitoyable, qui n'inspire qu'un mépris haineux - je l'éprouve ainsi - est le parangon de la cruauté, de l'absence totale de compassion, de sympathie au sens le plus faible de ce mot. Certes, ses failles sont visibles à l'œil nu, son aigreur, ses ambitions déçues et son incapacité à ressentir, pourraient nous toucher, mais jamais cela n'est permis, car elle commet un acte, qui la perd à jamais à nos yeux.
Un acte simple, brutal, mais qui arrache en nous toute capacité à pouvoir la comprendre, à se mettre à sa place précisément. Elle ôte à son mari l'espoir d'être aimé par un de ses élèves, qui vient lui offrir une traduction d'Eschyle par le grand poète Browning, déclarant que ce dernier le fait par intérêt, afin de passer dans la classe supérieure.
L'amant de sa femme, collègue de Crocker-Harris, dégoûté par son acte la bannit à jamais de son existence et va s'employer à sauver le professeur de langues anciennes, malgré lui, le contraignant à la reddition de son ancienne persona, qui s'est déjà déchirée, lorsqu'il a sangloté face à ce jeune garçon qui lui offre un cadeau d'adieu, le seul être qui lui manifeste un sentiment, qui soit banalement mais miraculeusement humain, tandis que tous les autres se réjouissent de son départ et même de sa mort possible. Taplow est le seul élève qui exprime une forme inférieure d'humanité, d'abord de la politesse, qui se transforme en compassion, puis en admiration lorsqu'il découvre la traduction vivante et moderne (ancrée dans sa temporalité et non plus figée dans des temps immémoriaux) de l'ancienne tragédie d'Eschyle réalisée, autrefois, par son professeur. Le titre du film fait, en effet, référence à la traduction par Robert Browning de la tragédie d'Eschyle, Agamemnon. Je ne la connaissais pas et je me suis mise à la lire, après avoir vu ce film, hier. [Après tout, les tragédies grecques, c'est un peu mon domaine de compétence, du moins l'un d'entre eux, puisque je ne suis à jamais qu'une dilettante... ]
Le professeur avait, dans sa jeunesse de professeur, commencé une traduction moderne du chef-d'œuvre d'Eschyle, il y a bien des années de cela, sans pouvoir l'achever. Les raisons de cet inachèvement ne sont pas claires. Mais l'on peut penser que ce premier échec par démission est le début de cet endormissement et de cet enfouissement de son humanité dans une persona froide et, apparemment, vide. Cette impuissance créative est corrélative de son impuissance physique, qui est le motif suggéré de la haine de la femme à l'égard de son mari et aussi justifie l'acceptation de cette vie matrimoniale exsangue par Crocker-Harris. Il se sent coupable et pense mériter le mépris de sa femme.
On peut aussi songer que ce titre fait référence à la vision de l'histoire (du monde) différente de Browning et non pas simplement à une traduction / adaptation. De même, dans sa traduction avortée, Crocker-Harris faisait vivre un autre Agamemnon, un autre lui-même peut-être. Il ne s'agit pas simplement de voyager d'une langue à l'autre. Il s'agit de prendre et de donner quelque chose d'autre.
Une traduction est une partition, entre soi et celui que l'on traduit. Partition à quatre mains, où l'un se tait quand l'autre parle. Pour moi, la seule traduction possible est celle qui permet de trouver un chemin, qui passe par le traducteur, jusqu'à l'auteur dont on s'approprie tout, mais auquel on doit rendre le meilleur de soi.
Il en est de même des relations profondes entre les êtres, à certains égards.




***


Le discours d'adieu du professeur à ses élèves : Cf. cette page.



*Carlotta nous fait bénéficier d'une édition de ce film en zone 2, précédé dans cette démarche par un autre éditeur qui n'avait certainement pas pris soin de restaurer ce film.


[Toutes les captures d'écran extraites du DVD qui illustraient jadis ce billet ont été perdues et je n'ai pu les restaurer]

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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