lundi 13 février 2006
Un recueils de textes pour les enfants de tous les âges. Illustré par de grands artistes, comme Mabel Lucie Atwell par exemple. Contenant des textes d'auteurs victoriens : Il a la particularité d'avoir été conçu par Lady Cynthia Asquith, aujourd'hui encore célèbre pour avoir été la secrétaire - gouvernante de J. M. Barrie. Il aimait à jouer avec son fils et reproduisit la relation qu'il eut avec Sylvia Llewelyn-Davies (née du Maurier, je le rappelle). Elle a fait publier plusieurs anthologies (de textes sur les fantômes, de nouvelles), écrivant également de son côté. Ce livre m'est cher pour une autre raison : on y découvre un texte de Barrie assez difficile à trouver autrement :

Le sage est celui qui sait donner une mesure à son chagrin (métriopathie, c’est-à-dire l’équilibre des passions », qui équivaut à la « thérapeutique des passions » de Chrysippe). Le sage est celui qui donne la voix à la raison, à ce qu’il y a de meilleur en son âme, tandis que celui qui s’adonne au « chant de déploration » laisse le champ ouvert à ce qu’il y a en nous « d’irraisonné, de paresseux, d’enclin à la lâcheté ». Si l’on se réfère aux Lois, on voit l’homme tiraillé par des fils qui vont dans des directions opposées : il doit se laisser aller à l’une d’elle (la direction qui est donnée par la traction du fil d’or) et résister aux deux autres (induite par la traction des fils de fer). Or, dans le cas de celui qui est manié par son chagrin, il ne fait aucun effort pour résister à ces mauvaises tractions, c’est en ce sens que l’on peut dire de lui qu’il est paresseux. Le paresseux ne déploie pas d’efforts et est entraîné vers ce qui lui cause le moins de peine morale ou physique. La tragédie flatte et exacerbe ces derniers penchants ou ces parties de l’âme, ce « tempérament bigarré ». En effet, celui qui suit sa raison est toujours un, « il ne s’écarte jamais de lui-même », tandis que celui qui écoute ses passions fait enter la « dissension » dans ses actes et dans ses opinions, car ses passions l’entrent dans des sens différents, alors que la raison le conduit toujours sur une route droite, elle n’a qu’un sens. Le poète « réveille et il nourrit cet élément inférieur de notre âme et, en lui donnant de la force, il ruine l’élément capable de raisonner ; pareil à celui qui livre à des méchants l’Etat en leur y donnant le pouvoir, tandis qu’il fait périr les plus gens de bien ; de même, dirions-nous, le poète imitatif installe une mauvaise constitution dans la propre âme de chacun de nous, par sa complaisance envers ce que celle-ci à de déraisonnable et qui ne sait reconnaître, ni ce qui est plus grand, ni ce qui est plus petit, mais tient les mêmes choses tantôt pour grandes, tantôt pour petites : faisant des simulacres avec des simulacres et éloigné du vrai à une distance énorme ! – Hé oui ! absolument. – » Platon fait référence, dans ce passage, à un autre moment de la discussion, là où il a distingué les trois parties de l’âme (livre IV 436 sq.). Ici, il semble plus simplement opposer au λογισκόν aux deux éléments inférieurs (θυμοειδές - θυμος et έπιθυμητικόν - έπιθυμία ) réunis sous le seul terme générique d’αλόγιστον. L’âme est composée des mêmes parties que la cité et il existe les mêmes vertus dans l’une et dans l’autre : la justice gouverne dans l’Etat si chaque classe remplit sa fonction, de même l’ordre règne dans l’âme si les parties irrationnelles obéissent à la partie rationnelle. La partie rationnelle mesure et donne une juste taille aux choses et aux événements, tandis que la partie irrationnelle n’est pas capable de leur restituer leur dimension exacte. Par mesure, il faut entendre non seulement le sens premier, mathématique, la taille des choses (aspect rationnel, cognitif), mais aussi un sens plus moral (aspect raisonnable, comportemental), que les stoïciens vont reprendre : donner aux événements la mesure, l’importance, la valeur, qui leur convient (ex. le chagrin d’un père qui perd son enfant). Les deux principes en l’homme ne mesurent pas identiquement : l’un porte à la passion (à la démesure), l’autre au juste calcul (au raisonnable). La poésie en général, et la tragédie en particulier, influe sur le premier principe, et donc incite à la déraison (1). L’analogue de la raison dans l’âme est la loi dans la cité, ainsi l’analogue de la partie irrationnelle dans l’âme (qui soumet l’être au joug des passions) est le tyran dans la cité. Nous comprenons mieux alors pourquoi Platon dit des poètes tragiques en 568 a-b qu’ils sont « les panégyristes de la tyrannie ! ». Juger avec raison revient à peser les choses avec justesse, à étudier les événements de façon circonspecte. Seules les choses réellement sérieuses méritent notre attention et notre intérêt. Mais « (…) aucune des choses humaines ne mérite d’être prise avec grand sérieux (…) » (Lois, VII) « Considérons chacun de nous, êtres animés, comme une marionnette fabriquée par les Dieux : soit que la composition en ait été pour ceux-ci un objet d’amusement, ou qu’ils y aient mis un certain sérieux ; car c’est une chose en vérité dont nous ne connaissons rien ! » « Bien plus, quoique les affaires humaines ne méritent certes pas une attention très sérieuse, il est cependant nécessaire, à la vérité, d’y montrer du sérieux ; et voilà qui n’est pas un bonheur ! (…) Ma réponse est qu’on doit traiter sérieusement ce qui est sérieux, mais non point ce qui n’est pas sérieux ; que seule la Divinité est par nature digne d’un attachement dont le sérieux fasse notre bonheur ; que, de son côté, l’homme, ainsi justement que je l’ai dit à un moment antérieur de notre entretien, a été fabriqué comme objet d’amusement pour la Divinité, et il est de fait qu’être cela constitue réellement ce qu’il y a de meilleur en lui : que c’est donc en accord avec cette idée, c’est-à-dire en s’amusant aux amusements les plus beaux possible, que tout homme et toute femme doivent passer leur vie : de cette façon-là oui, mais non pas de la façon dont ils comprennent aujourd’hui leurs amusements ! (…) Chacun doit donc parcourir dans un état de paix la plus grande partie de son existence, aussi bien que la meilleure. (…) ils vivront toute leur vie selon ce que comporte leur nature : marionnettes le plus souvent, mais qui, en certaines petites choses, ont cependant part à la réalité ! » La tragédie se propose, de par son style et son sujet, de mettre en avant la grandeur de l’homme face à un sort qui s’acharne contre lui. Elle traite avec sérieux un sujet qu’elle estime sérieux. Par sérieux, il faut entendre dans la bouche de Platon ce qui a trait à la réalité la plus réelle (plus on s’éloigne des Idées, plus on s’éloigne de cette réalité ; la réalité sensible, dont nous faisons partie, n’est pas très sérieuse car elle n’est pas très réelle !). Platon se moque des hommes qui s’imaginent avoir une quelconque importance au regard de l’univers - de même nous nous moquerions des insectes, s’ils s’imaginaient en proie au tragique de l’existence, lorsqu’un des leurs se retrouve écrasé sous notre chaussure. Perspectivisme étonnant de la part du philosophe ? Pas tant que cela si l’on considère que seule l’âme de l’homme intéresse Platon, et si l’on fait attention à la marge d’indétermination que son discours dessine (peut-être y a-t-il malgré tout un certain sérieux dans notre existence, peut-être ne sommes-nous pas simplement les jouets des Dieux, sinon Platon ne se donnerait pas tant de mal pour guider les hommes vers le meilleur d’eux-mêmes…). La tragédie est risible, ridicule et dérisoire parce qu’elle met en scène des êtres qui n’ont aucun intérêt. En outre, la tragédie véhicule des mensonges au sujet des Dieux, elle est impie et pleine de « menteries » (381 d). Elle est donc doublement irrespectueuse à l’égard des Dieux. Malgré ces remarques, il ne faut pas s’imaginer que Platon n’accorde pas de valeur aux hommes qui essaient de se surpasser, toute son œuvre dit le contraire : l’homme peut (et doit) faire vivre la meilleure partie de son âme, « afin d’assurer en nous au fil d’or la victoire sur les autres. De la sorte serait donc sauvegardée la signification morale de cette histoire, qui nous représente comme des marionnettes ; en outre, ce que veut dire l’expression « être supérieur » ou « être inférieur à soi-même » deviendrait en quelque façon plus clair (…) » La tragédie ne nous rend pas supérieurs à nous-mêmes puisqu’elle tire sur les mauvais fils. Le « tempérament bigarré » qu’échauffe la tragédie est celui qui mêle les déterminations de l’έπιθυμία et du θυμος. La partie irrationnelle est double, tandis que la partie rationnelle est une.

(1) « Or, ce qui lui commande de se raidir, n’est-ce pas la raison et la loi, et ce qui le porte à s’affliger, n’est-ce pas la souffrance même ? » (Rép., Ed. G.-F., trad.Robert Baccou, Paris, 1992, p. 369)


On a exprimé le désir de voir quelques photos de la pièce que je dédie à Barrie. Je m'empresse d'exaucer son souhait, avec gourmandise. Il ne faut jamais me lancer sur les rails de ce sujet !!!! Le "musée" n'est pas encore réellement dans l'état que je projette. Je rassemble un certain nombre de documents, que je mettrai en scène au fil des jours et des nuits de mon existence. Je possède un paquet de photographies empruntées aux films tirés de son oeuvre, des programmes de théâtre, des cartes postales d'époque de Kirriemuir et de Barrie, etc.
Barrie voisine un peu avec d'autres êtres de qualité, afin qu'il soit moins seul. Il est entouré de fées et de fleurs.
Un penny magique qu'il m'a offert est en évidence sur un morceau de papier de la même couleur que le papier peint, qui a le ton de l'humeur qu'infuse en moi la lecture de Barrie.
J'aime beaucoup les illustrations : J'ai récemment acquis une série qui ne demande qu'à être encadrée. Détail :Je collectionne et lis les essais consacrés à Barrie, de près ou de loin : Je me fais aussi un plaisir de partir en chasse de la moindre préface ou texte de Barrie : Un plan est affiché en bonne place, celui des Jardins de Kensington : N'ayant guère le sens de l'observation, j'ai accroché une boussole :
Ensuite, après ma promenade autour de la Serpentine, je pourrai toujours admirer ce curieux livre qui me parle de cricket (il y a des photographies de Barrie et de son équipe, dont Conan Doyle !), c'est un des livres du "musée" Barrie qui me plaît le plus.
Ma dernière aquisition en date, un livre de Mary Ansell, l'épouse malheureuse de Barrie, sur les chiens et les hommes (Dogs and Men), où elle parle entre autres de ... Porthos, l'adorable chien de Barrie (et le sien), qui ne vécut pas assez longtemps... More to come...
samedi 11 février 2006

De Philippe Delerm, je connais surtout la progéniture, Vincent, que j'apprécie grandement. J'ai cependant lu un adorable livre du papa,
un livre à déguster les jours pluvieux, lorsque le coeur est en berne et la belle humeur (pour reprendre une expression nietzschéenne) partie buissonner dans des contrées étrangères. On se moque souvent de la naïveté, de la simplicité, de l'immédiat plaisir du mot, pourtant il s'agit là du bonheur le plus pur de l'écrivain et du lecteur. Je viens de lire le dernier livre de Philippe Delerm, entièrement consacré à Paul Léautaud,
qui est, mes généreux lecteurs quotidiens ou de passage le savent peut-être, un écrivain que j'aime, que j'admire et auquel je m'identifie sans peine (oui, mon cher Siréneau, je sais que cela vous heurte un peu de m'imaginer avec le bonnet, les frusques et la voix de Paul L. ...) ! Delerm a écrit un essai biographique au style léger et chaleureux, mais surtout proche de la réalité de mon vieux Léautaud, traquant la caricature pour ne restituer que le portrait fidèle. On ressent à quel point Delerm aime gratuitement Léautaud et le comprend. Il s'efface la plupart du temps pour faire vivre les textes de Léautaud et pourtant Delerm parle une langue, la sienne, qui atteint le vif en nous. C'est le talent de Delerm : la sincérité d'un coeur que je crois assez noble. L'honnêteté est un valeur désuète.
vendredi 10 février 2006
Scène classique d’un polar : un tueur à gage arrête un homme et lui demande s’il se nomme x. L’homme répond par l’affirmative et reçoit aussitôt trois pruneaux, qui lui laissent un rictus malséant sur son visage chiffonné. Il lui eût suffi de se méfier et de répondre « non » pour être vivant lors de la séquence suivante. Autre tableau : une femme, dans le métro, arbore une énorme bague de fiançailles en diamant ; un homme, l’air honnête, s’assit près d’elle, engage la conversation et lui fait remarquer qu’elle ferait mieux de celer au regard un tel bijou, car le métro n’est pas un lieu sûr pour exhiber de pareilles tentations. Au lieu de répondre en s’esclaffant : « Qu’importe, c’est une fausse : on peut bien me la dérober ! », elle manifeste une inquiétude soudaine et remercie du conseil. Sur quoi, l’homme, lui arrache la bague et profite d’un arrêt de la rame pour s’enfuir. Qui n’a jamais en regardant un film ou en lisant une histoire où des personnages sont tués ou blessés, ou simplement malmenés, par la conséquence directe d’un acte ou d’une absence d’acte, eut le sentiment que leur destin eût pu être évité ou changé très facilement ? Parfois, il peut arriver que l’on se plaise à s’imaginer, en frissonnant un peu, à leur place, forts de ce qu’ils ignoraient lorsqu’ils ont rencontré leur destin, adoptant l’attitude qui lui eût permis d’éviter ce qui leur fut irrémédiablement fatal. Le bien-être ressenti est du même type que celui que l’on éprouve, blotti au fond d’un lit douillet et chaud, lorsque l’on entend la pluie qui fait battre les arbres dehors ou les pas de quelques malheureux qui courent sous la pluie. On se plaît à imaginer uninstant que l’on est dehors tout en s’enfonçant un peu plus sous l’édredon ventru. On pense ou on imagine sous le mode bienveillant du conditionnel passé. Pourtant, rien ne vient faire taire cette voix dérangeante qui affirme qu’à leur place, nous nous aurions été aussi dupes ou morts qu’eux. Mais la voix n’étouffe pas l’illusion rétrospective de notre pouvoir sur les événements, qui ne tient cependant qu’à un irréel du passé ou du présent.
Ceux qui me lisent savent que la Sphinx (je tiens au féminin, je le rappelle) m'est familière. Emerson, peu traduit en français, était un philosophe et un écrivain de talent. Il était très attaché au poème qu'il composa en hommage à cette créature pluriforme.
Emerson considérait que ce poème était peut-être son meilleur et il l'avait placé au début de son recueil de poèmes. Il écrivait ceci : "J’ai souvent été interrogé sur le sens de La Sphinx. La perception de l’identité unit toutes choses et elles s’expliquent les unes par les autres, réciproquement, et ce qui est le plus curieux et rare est aussi facile que le plus commun. Mais si l’esprit vit uniquement dans les choses particulières, et voit seulement les différences (voulant le pouvoir de voir le tout en chaque chose), alors le monde adresse à l’esprit une question à laquelle il ne peut répondre, et chaque nouveau fait le déchire en petits morceaux, et il est vaincu par la variété qui l’empêche de se concentrer. " (Œuvres complètes, IX, 412) Emerson se soumet à la Sphinx dans la nature. Dans Histoire, il écrit : "L’esprit humain écrit l’histoire, et celui-ci doit la lire. La Sphinx doit résoudre sa propre énigme. Si l’histoire tout entière est contenue en un seul homme, cela signifie que le tout est expliqué à partir d’une expérience individuelle." L’énigme maîtresse est de savoir si La Sphinx veut signifier que le poète a ou n’a pas rencontré la condition qui lui permettrait de "raconter un de mes sens ."

Traduction de l'ensemble par mes soins.

"C’est que le paranoïaque, il faut s’en convaincre malgré les apparences d’une logique vraisemblable, vit dans un autre monde, ou plutôt à cheval sur deux mondes qui lui semblent aussi réels l’un que l’autre. Il n’y a pas de silence psychique quand il semble adhérer à tel ou tel raisonnement [qui le contre]. Il y a compétition, inaudible, indicible entre une logique et une autre. Ce n’est pas le parasitage de la pensée normale, avec lequel il faudrait seulement composer ; c’est une machine en mouvement, un moulin qui moud sa propre poudre, plus vite ; plus fort, plus loin que l’autre machine. Là, il rentre une qualité d’émotionnel, d’affectif, d’écorchures, de vérifications en apparence infinitésimales qui sont les munitions alimentant des missiles psychiques, lesquels vont tout submerger, ne concédant que ce qui n’est pas indispensable à cet autre vécu qui est autrement, qui est ailleurs." Claude Olievenstein, L’homme parano, Ed. Odile Jacob, Coll. Poches, Paris, 2002, pp.16-17.
jeudi 9 février 2006

J’ai revu, hier, ce grand film d’Hitchcock,
un des quatre films que le maître a tournés avec James Stewart.

Ce film est très célèbre, entre autres, parce qu’il est censé être constitué d’un seul plan continu. Bien que ce ne soit pas tout à fait le cas, Hitch a accompli un prodige réel en n’usant que de neuf plans coupés (on en aperçoit cinq très facilement : des gros plans sur le dos d’un des acteurs et sur le fameux coffre reconverti en cercueil – procédé grossier, car les raccords sont trop visibles). Toute l’équipe souffrit beaucoup afin de relever le défi. Les acteurs répétaient un jour et tournaient le lendemain. Certains dirent que seules les caméras avaient droit aux répétitions.
Hitchcock réinitiera une épreuve technique d’un autre genre avec Le crime était presque parfait. Ce film sera tourné en 3 D, avec un système de caméras binoculaire. Hitchcock utilise alors la profondeur pour composer l'image. Il use et abuse également de la plongée ou de la contre-plongée et, à certains moments clefs, il utilise toute la puissance du procédé pour mettre en valeur la fameuse clef et la paire de ciseaux. Pour réaliser en 3D, le plan serré où le doigt de Ray Milland compose le numéro de téléphone, Hitchcock se servit d’un téléphone géant et un faux doigt. On a pu admirer certains des objets, acteurs des films du Maître, lors d’une exposition et d’une rétrospective, à Beaubourg, il y a quelques années.
Cet été-là loge parmi les plus beaux étés dans ma mémoire-bibliothèque-à-souvenirs. Je me souviens – ceci est une digression – d’une jeune fille brune, aux cheveux courts, qui se déplaçait dans un fauteuil roulant, et dont le visage radieux m’émut. Je la retrouvai à chaque séance, puisque, comme moi, elle semblait passer ses journées à Beaubourg, pour le seul talent d’Hitchcock. J’ai eu envie de lui parler, je n’ai jamais osé. Je le regrette. Je suis persuadée que nous aurions pu avoir de jolies conversations autour des films d’Alfred. Occasion manquée.
Rope est un film qui date de 1948, de même Le secret derrière la porte de Fritz Lang. Je ne sais lequel des deux fait référence à l’autre, mais je pense qu’Hitchcock fait un appel du pied à Fritz Lang, lorsque le jeune meurtrier dit à son complice que la pièce où s’est déroulé leur forfait, et tous les objets qui la compose, devraient constituer une pièce de musée. La coïncidence est trop grande pour être fortuite.
Le scénariste d’Hitchcock
fit preuve de plus de clairvoyance que le réalisateur lorsqu’il exprime ses regrets (Cf. les bonus – ou boni, pour les latinistes – du DVD). Il aurait souhaité qu’Hitchcock ne montrât pas la scène du crime,
afin que le suspense portât sur cet élément. On notera au passage que la strangulation est le péché mignon d’Hitchcock ; il suffit de visionner ses divers films pour s’en convaincre…
Les deux jeunes gens jouent-ils ou ont-ils réellement assassiné un camarade, feignant de comprendre les théories supposées de Nietzsche ? La question, le doute eurent été profitables au film, qui aurait gagné en nervosité, en tension. En effet, au fil de mes visions de ce film, je trouve qu’il perd de la force. Il eût recueilli plus d’ambiguïté et de suspense si, au lieu de se
demander simplement quand James Stewart va confronter les deux tueurs et ouvrir le coffre, on s’était également posé la question de savoir s’il y avait réellement un cadavre dans le coffre. Dommage qu’Hitchcock eût cette faiblesse.
Il succomba à une autre. La pièce d’où est tiré le film
met en scène des homosexuels (les deux assassins et leur professeur), alors que le film tait cet état. A cause de la censure et surtout parce que personne ne voulait imaginer James Stewart dans un rôle autre que celui d’un mari fidèle. Pourtant, certaines scènes suggèrent métaphoriquement et subtilement la liaison des deux assassins. Par exemple, au début du film, après le meurtre, lorsque le plus hardi veut allumer la lumière et que l’autre préfère demeurer dans l’obscurité… Hitchcock n’est pas parvenu à gommer toutes les équivoques que le scénariste avaient semées.
Cary Grant refusa le rôle, car il craignait que l’on confondît la vie fictionnelle et la vie réelle. Il eut tort, car Cary Grant est parfait dans tous les registres, surtout ceux où l'ambigu, le
désespoir ou la noirceur règnent en maîtres. James Stewart, quant à lui, est très mal à l’aise dans ce rôle. Il s’étiole dans cette composition un peu fade. Quelque chose sonne faux à mon oreille.
Hitch, toujours malicieux, ne peut s’empêcher de faire des clins d’œil textuels au beau brun, qui déclina sa proposition (Cary Grant tournera pourtant trois films avec lui) :
Les protagonistes de ce film-ci faisant mine de ne pas se souvenir du titre du film dans lequel il officie aux côtés d’Ingrid Bergman (Notorious / Les Enchaînés) :
Hitchcock apparaît dans presque tous ses films. On appelle ce procédé un cameo. Ici, étant donné que le film est presque tourné comme une pièce de théâtre, il n’a que peu d’occasions de montrer le bout de son nez. Les plus observateurs l’apercevront ici, au début du film :
Il avait eu l’idée de signer son film, en plaçant un néon représentant son profil que le spectateur aurait pu contempler par la fenêtre de l’appartement des deux meurtriers. Mais l’idée était trop blagueuse et ne convenait pas au propos.
Dans les Miscellanées de Mister Schott, on trouve la liste de ces apparitions furtives.
On appréciera les divers niveaux de langage et l’humour extrêmement macabre et pervers dans les dialogues du Maître. De ce point de vue, le film est très rigoureux.
mercredi 8 février 2006

Je traduis, pendant mes loisirs, à main levée, une autobiographie de Cary Grant, jamais traduite en Français, à ma connaissance. Jouissance inexplicable et inexcusable de caresser mon fantasme du bout de la prunelle... Extrait, mesdames, mesdemoiselles et messieurs...

Mon nom de famille est Leach. Un nom auquel, à mon baptême, furent ajoutés les prénoms Archibald Alexander, et je ne fus pas autorisé à protester. Pendant plus de la moitié de mes cinquante-huit ans, j'ai prudemment observé le monde de la façade de l'homme connu sous le nom de Cary Grant. La protection de cette façade fut à la fois un avantage et un inconvénient. Si je pouvais à peine scruter le monde à travers elle, comment quelqu'un aurait-il pu davantage m'entrevoir derrière elle ?
         Je suis né en Angleterre, dans une ville provinciale, Bristol, mais j'ai depuis fréquenté avec avidité les capitales les plus animées du monde entier et, aujourd'hui, je demeure principalement à Hollywood, une autre capitale, nommée à tort la capitale du chic. 
         Je n'eus pas de sœurs, je fus séparé de ma mère à l'âge de neuf ans, et devins de ce fait bégayant de timidité en présence des filles ; pourtant, j'ai été marié trois fois et je me suis trouvé à faire la cour à l'écran - en public, devant des millions de personnes, rendez-vous compte ! - à des femmes aussi fascinantes qu'Ingrid Bergman, Doris Day, Mae West, Irene Dunne, Deborah Kerr, Eva Marie Saint, Sophia Loren, Marlene Dietrich et Grace Kelly.

lundi 6 février 2006

Spider le héros du film (1) éponyme de David Cronenberg (sorti en novembre 2002 en France) est un malade mental qui sort de l’asile après de longues années d’internement. Il essaie de trouver la raison pour laquelle, il a été enfermé depuis son enfance. Spider (interprété magistralement par Ralph Fienes) est un escogriffe étique et inquiétant, qui marmonne des monologues incompréhensibles et qui écrit ses trouvailles dans un carnet caché ; ses yeux bleu terne sont la seule chose de belle et de véritablement ambiguë dans son physique. Il collectionne les morceaux de ficelle et les bouts de tout et de rien qu’il ramasse à terre et fourre dans ses poches (2). Son nom lui est dû à sa manie de tisser des sortes de toiles d’araignée. Sa mère le lui a dit : «Tu es très habile de tes mains, c’est bien.» Il aime les toiles d’araignée car sa mère est sensible à leur beauté. Elle lui relate une histoire d’araignée au début du film. Ces insectes pondent dans des poches de soie puis abandonnent leur « nid » une fois leur tâche accomplie. Spider - petite araignée - se sentirait-il menacé d’abandon de la part de sa mère ? A-t-il pris cette histoire pour un avertissement à demi-mot ?

Spider est soudain persuadé que son père a assassiné sa mère et l’a remplacée par une prostituée. Le film nous montre cette version de l’histoire, qui est aussi le film qu’essaie de reconstituer, dans son cerveau, Spider devenu adulte. L’actrice qui incarne la mère de l’enfant et la prostituée est la même, bien qu’elle soit méconnaissable au premier coup d’œil dans l’un ou l’autre rôle. On se doute de ce que l’enfant a fait et comment il a accompli son forfait. Un jour, l’enfant est allé chercher son père au pub afin de le prévenir, de la part de sa mère, que le dîner était prêt. Il n’était pas là, dans un premier temps. Une prostituée se moque de lui et sort de son corsage un de ses seins. L’enfant est traumatisé par la violence du geste, par la pornographie de cette femme. A plusieurs moments, sa mère va se comporter, à ses yeux, comme une prostituée (elle se laisse peloter par son père) et achète des dessous affriolants. A partir de plusieurs détails (le sein de la prostituée, la combinaison en soie de sa mère et les gestes pressants de son père sur le corps de sa mère), le petit Spider va tisser une (autre) réalité. Il préfère penser que sa mère est morte plutôt que d’admettre qu’il y ait quelque chose de commun entre elle et l’autre femme. Spider tisse sa toile psychiquement (il tisse un texte, une histoire) et physiquement : il invente un mécanisme diabolique. Le robinet du gaz est relié par un circuit de ficelles qui sillonne la maison et dont l’extrémité repose à portée de sa main. De sa chambre, il va tirer sur la ficelle et le gaz va s’échapper et tuer sa mère assoupie dans la cuisine. Lorsque le père sortira sa femme de la maison : l’enfant verra sa mère morte. Derrière le visage grimaçant de la prostituée, qui s’est évanoui, il découvre celui de sa mère. La réalité ne peut être rétablie que par la mort de sa mère. Il n’a plus besoin de la confondre avec la prostituée. La prostituée était un autre possible de sa mère, possible refusé par l’enfant. Nous pouvons expliquer ceci également par la théorie de Freud quant au « roman familial des névrosés » (3) exposée dans un petit essai remarquablement commenté par Marthe Robert (4). L’enfant aime d’abord ses parents comme des dieux et il est lui-même un enfant-dieu à cause de sa filiation. Ensuite, il découvre le monde et l’imperfection de ses parents par comparaison à d’autres parents. Il doit faire le deuil de la perfection supposée de ses dieux ; or, il ne le peut. Il s’invente donc d’autres parents (censés être les vrais, puisqu’il a compris qu’il ne pouvait être qu’un enfant trouvé) parés de toutes les perfections. Ainsi, il fait le deuil de ses faux parents tout en conservant les qualités des vrais intactes. La seconde phase de son développement est plus subtile : l’enfant accède à la conscience de la sexualité, qui lui permet d’effectuer une différenciation entre le père et la mère, alors que dans la première phase ils étaient confondus. De sa mère on est toujours sûr, de son père jamais. Le père est le représentant du principe d’incertitude. Alors l’enfant ne s’imagine plus trouvé mais bâtard, ce qui l’autorise à se penser fils d’un dieu ou d’un roi. En même temps, l’infidélité de sa mère lui fait perdre sa perfection et la dégrade. La maman devient la putain.
Spider ressemble à Beckett ou à ses personnages. Pour Spider, le monde entier pue le gaz, lui-même empeste cette odeur.* Il porte quatre chemises superposées et s’enveloppe le thorax de journaux. Les mots le réchauffent-ils ? Comment pourrait-il le protéger de l’odeur ?
Le film illustre l’idée selon laquelle il y a pire que de perdre la raison : la retrouver. Il est fascinant car il nous montre deux réalités juxtaposées dans la mémoire du héros et cette dualité nous renvoie à notre propre statut de spectateur-acteur dans et face au film : nous ne reconnaissons pas comme identique l’actrice qui interprète les deux rôles de la mère et de la prostituée, car nous croyons – au début – à l’histoire que la mémoire de Spider lui restitue, et ce malgré sa bizarrerie évidente.

[1] Ce film est remarquable par son économie de mots et d’explication. Le film est tout entier bercé par des « couleurs de merde » : ocre, marron, noir, gris. C’est un thriller intérieur.
[2] Ce comportement s’inscrit dans le genre obsessionnel, catégorie nidificateur ou collectionneur.
[3] In Névrose, psychose et perversion, Ed. P.U.F., Paris, 1999
[4] Roman des origines et origines du roman, Ed. Gallimard, Coll. Tel, Paris, 2000.
* Comparer avec ceci : « - Hamm. : Oui, mais comment le saurais-je, si tu étais seulement mort dans ta cuisine.
Clov. : Eh bien… je finirais bien par puer.
Hamm. : Tu pues déjà. Toute la maison pue le cadavre.
Clov. : Tout l’univers. »
Fin de partie, Ed. de Minuit, p.65.

Katharine Hepburn, la moitié de Spencer Tracy, a tourné dans deux adaptations d'oeuvres de James Matthew Barrie. Quality Street est le jeu de l'amour et des malentendus : une femme invente un double censé être plus jeune qu'elle afin de plaire, de nouveau, à un homme qui la délaisse. Ne vous y trompez pas, le fameux couple
qui orne les boîtes de toffees est bien une référence parfaitement assumée à Barrie et à sa pièce de théâtre. Amusant, n'est-ce pas ? Quant à Little Minister, c'est une ravissante histoire d'amour que je vous conterai un autre jour.
Je collecte patiemment, à travers le monde, grâce à Internet, des documents relatifs à la vie, à l'oeuvre de Barrie. J'ai même attribué une petite pièce de la maison où je vis à cet homme délicieux. C'est bien le moins que je pouvais faire pour lui rendre hommage, à ma manière. Je l'aime comme j'aime toujours : dans les douleurs de l'excès. Telle est ma complexion : enfantine et violente.

Difficile de dire en deux ou trois lignes ce que représente pour moi ce cinéaste licencieux et pudique. C'est un poète, un doux provocateur, un homme d'une sensualité presque gênante. Dans son dernier film, Va et vient, le spectateur sent la main de la mort qui le meut au bout d'une ficelle de plus en plus courte ; pourtant, c'est un de ses films les plus enchanteurs : une fantaisie gaiement triste. Une scène me frappe : lorsqu'il poursuit une jeune fille, puis vient se rasseoir d'un air un peu sage sur le banc d'un jardin public. Qui n'a vu aucun film de Monteiro est à plaindre et à blâmer. Qu'attendez-vous ? La vie contient si peu de joies durables. Pourquoi ne pas aller s'abreuver à cette source claire ? Il est l'un des plus grands cinéastes contemporains. Un portugais, amateur de chairs variées, collectionneur de choses impossibles, gourmand de mets défendus, esthète de la fragilité et surtout dieu parmi les hommes.
Mes films préférés de ce Dionysos apprivoisé : Souvenirs de la maison jaune, La comédie de Dieu, Les Noces de Dieu et, avant tout, Va et vient. Dois-je préciser qu'il est acteur de ses films ? Et quel acteur ! Il est lui-même.

« Ainsi travestissons-nous de mille manières la mort, convertissant sa nécessité en accident. »

(Paul Ricœur, De l’interprétation, op. cit., p. 347.)

Nous passons à côté de la pensée de la mort. Nous pensons à la mort mais nous ne la pensons pas. Cette conversion ou subversion est celle de l’obsessionnel par excellence. Chez une telle personnalité, le trait est grossi, mais il n’agit guère différemment du sujet sain ; ce qui le distingue de l’homme « normal » est simplement l’excès de pensée qu’il dépense pour se protéger du réel, si par réel on comprend ce qui est et ne peut pas ne pas être, ce que nous avons souvent coutume de nommer nécessité, et qui est peut-être bien la seule nécessité dont nous puissions nous réclamer. L’obsessionnel ou le phobique est dispendieux : il pense trop. Penser trop signifie dans son cas penser plus que de raison, à savoir plus qu’il n’est utile eu égard aux circonstances dans lesquelles il se trouve : il élargit démesurément le champ de son action possible et de sa connaissance. Par exemple, lorsque cette dame n’ose pas prendre le train, de peur qu’il ne déraille ou bien que quelqu’un ne dépose une bombe dans un wagon, ou bien parce qu’elle a peur de se faire agresser durant son voyage, ou encore lorsqu’elle ne sait quelle place choisir dans le train, estimant qu’un destin est attaché à tous ses choix, même les plus infimes, elle pense au-delà de ses possibilités ; elle pense faux si penser vrai est penser proportionnellement à ce qu’il est « normal » de penser. La normalité de la pensée se mesure à l’extension et à la compréhension de celle-ci. Mais comment mesurer ? A partir de quel étalon ? Selon quelle échelle ?

Il est normal d’être prudent, il n’est pas normal d’extrapoler, d’imaginer des scénari abracadabrantesques. Le mot de prudence nous invite à définir ce que nous nommons normalité, et qui correspond à la voie moyenne qu’emprunte l’homme sage, et au chemin que tente de rattraper l’homme commun ou le sujet « sain ». Le moyen est le juste milieu entre deux excès possibles.

Pourtant, en y songeant sérieusement, les idées de la dame précédemment évoquée sont-elles aussi folles qu’il y paraît ? Tous les dangers qu’elle redoute à force de penser sont possibles ; il n’y a rien qui permette d’affirmer que rien de ce qu’elle a imaginé n’adviendra pas. Est-ce à dire pour autant que ses craintes sont fondées ? Non, car si la dame poussait jusqu’au bout ses raisonnements, elle ne pourrait plus sortir de chez elle, et même ne pourrait plus bouger à l’intérieur de sa maison, et elle pourrait même en venir à redouter que le danger pût venir d’elle-même. Vivre, c’est risquer sa vie et affirmer que le risque est plus avantageux à l’être vivant que l’absence de risque.

En effet, il convient de mettre en exergue une ambiguïté qui tient à la manière dont on conçoit la nécessité : la nécessité est la caractéristique que l’on attribue à un événement et on peut l’attribuer à un événement passé, présent ou futur. Or, il ne s’agit pas à chaque fois de la même nécessité. Celle qui concerne les faits passés et présents est une « nécessité » avérée de fait, tandis que celle que l’on conjugue au futur est une nécessité qui n’est pas prouvée, qui est simplement conjecturée, et qui est beaucoup plus troublante et difficile à penser que la précédente. De ce type de nécessité est ce que l’on appelle le destin ou la fatalité. En effet, dire de ce qui est ou a été que cet événement est nécessaire est une sorte de truisme. Puisque l’on ne peut ni changer le passé ni le présent, les faits qui appartiennent à l’un ou à l’autre, mais cette nécessité est une nécessité de discours, une nécessité après coup, et non une nécessité ontologique, qui appartienne en propre à l’essence des êtres ou événements qu’elle concerne. La nécessité de discours, ce que nous appelons ainsi, et qui ne concerne les faits qu’extérieurement et a posteriori est toujours conçue comme accidentelle, quoi qu’on en dise. Tout autre est la nécessité des choses à venir, la nécessité nécessairement nécessaire. Il y a bien trois sortes de nécessités à distinguer ici : trois niveaux qui s’entrecroisent dans notre représentation de la mort – mais également de tout événement significatif pour nous. La nécessité comme ordre métaphysique présidant à l’existence de tout ce qui existe et organisant les rapports des êtres et des choses au sein de l’univers, la nécessité logique inhérente à la pensée et au langage, à leur possibilité même, et la nécessité du fait présent ou passé, autre nom du réel. Toute la difficulté consiste à séparer ces trois manières de penser la nécessité et à ne point les confondre entre elles.

Considérer la mort comme une nécessité, qu’est-ce que cela signifie ? Et, au contraire, éviter de la penser comme telle, qu’est-ce que cela veut dire ?

La mort est un fait expérimentalement vérifiable. Mais il s’agit toujours de la mort des autres, une expérience par personne interposée et une « expérience métonymique ». Constater de visu la mort d’un être, contempler, toucher ou sentir un cadavre ne nous permet pas d’expérimenter la mort mais de simplement de la constater à titre de conséquence d’un processus biologique, physique. Ce n’est pas la mort à proprement parler que l’on constate mais l’absence de vie ; le médecin qui signe un certificat de décès ne fait que relever les preuves d’une cessation de l’activité vitale, il ne peut saisir l’essence de la mort en elle-même, il ne peut que la mettre en relation avec la vie, comme contraire de celle-ci. Ni plus ni moins. Or, la mort est un processus actif qui a partie liée avec la vie ; mort et vie sont un couple indissoluble, une paire, les deux plateaux d’une balance, la trame et la chaîne. Si l’une cesse, l’autre également. La mort n’existe donc que tant que la vie existe et pourtant elles ne se concernent pas réciproquement.

Logiquement, la mort n’est pas nécessaire : elle ne s’oppose à aucun principe logique qui empêcherait la pensée d’avancer ou le discours de se délier. Affirmer que « la mort n’est pas nécessaire » n’est pas une proposition illogique. En effet, rien ne vient heurter la logique formelle, ni même la logique appliquée aux faits. Dire que la mort est « probable », « certaine » convient aussi bien que de dire d’elle qu’elle est nécessaire. Proclamer qu’elle n’est pas nécessaire n’engendre aucune difficulté logique ou linguistique. Scientifiquement, la mort n’est pas envisagée sous son aspect nécessaire.

Rien non plus ne semble laisser penser que la mort soit une nécessité métaphysique. Non pas que l’homme récuse la nécessité de la mort en général, comme horizon ou ligne de fuite, mais il la récuse dans tous les cas particuliers où elle peut se présenter à lui.

Le philosophe n’est pas en reste puisqu’il joue sur différentes manières de concevoir la nécessité. La mort est pour la raison une nécessité intellectuelle qui n’est absolument pas vécue, qui ne peut être vécue, c’est à peine si on peut la penser en première personne. La question étant désormais de savoir si oui ou non on peut penser la mort autrement que sous la forme d’un évitement. Que signifierait penser la mort philosophiquement sans échappatoire ? On le pressent cette pensée authentique de la mort doit porter sur le caractère nécessaire de celle-ci, nécessité objective en même temps que subjective, nécessité subjectivement objective et objectivement subjective. La nécessité est un concept abstrait, elle est construite par l’intellect à partir de faits qui sont pensés en relation les uns avec les autres, et non pas perçue par les sens. La nécessité ne concerne jamais un fragment du réel en lui-même et pour lui-même et est toujours au minimum duelle. La nécessité est un lien logique qui établit une relation entre plusieurs fragments du réel ; cette relation est absolument construite, intellectuelle. La nécessité n’existe que dans ma pensée. Hume et, à sa suite, Kant ont parfaitement compris la nature de ce concept. S’il me paraît nécessaire que je sois malade aujourd’hui, c’est parce que je relie le fait d’être présentement mal en point à celui de n’avoir pas fait preuve de prudence ou de sagesse en m’exposant sans précautions au froid la veille. Si je juge qu’il est nécessaire que je meure un jour, c’est parce que je relie cet événement personnel à l’expérience que nous avons de la mort des autres, à la connaissance que nous avons acquise de la mort comme un fait naturel qui parachève chaque existence, humaine, animale, végétale. Si j’affirme qu’il est nécessaire qu’un triangle ait trois angles, je ne le puis et ne le dois qu’à la faveur d’une élémentaire connaissance des figures géométriques. La nécessité est donc une reconnaissance qui s’appuie sur la logique propre à tout discours et sur l’expérience que nous avons des choses, expérience concrète ou expérience de pensée sans preuve concrète ; la nécessité n’existe pas réellement, elle est simplement utile à la pensée, voire indispensable pour établir la vérité de certains faits, ou plus exactement leur véracité. La différence que nous faisons entre vérité et véracité tient à la part subjective de croyance inhérente à la seconde : la vérité n’a besoin de personne pour être, elle tient en quelque sorte toute seule et exerce la plus grande des tyrannies sur le sujet qui n’a pas d’autre choix que de reconnaître s’il use correctement de son entendement et s’il est de bonne foi, tandis que la véracité d’un fait ou d’une déclaration est le versant subjectif de la vérité, que lesdits fait ou déclaration soient objectivement vrais ou faux. Dans la véracité, ce qui est importe le plus est le crédit que nous accordons à ce qui est présenté à nos sens et/ou à notre intellect comme vrai, en dehors de toute considération objective de vérité – bien que le vrai demeure à titre d’exigence, ou comme arrière-pensée de la véracité, qui sans lui perdrait son sens. Pourquoi alors ne pas parler de vraisemblance ou de probabilité des choses ou du discours sur les choses ? Parce que la probabilité, comme la vraisemblance ou le caractère de vérité ne s’applique qu’à l’objet qu’ils qualifient, tandis que la véracité peut s’appliquer, par exemple, à un phénomène comme l’illusion, comme le mensonge ou même la fiction, dans la mesure où ils nous parlent, où ils nous disent quelque chose que l’on ressent, à bon droit ou non, comme vrai. Dans une représentation théâtrale, tout est faux mais tout est vérace. Ce qui est faux, au théâtre, c’est la stricte concordance entre les faits donnés à voir, à entendre, à comprendre et leur existence hors de la scène. Les acteurs ne sont pas ce qu’ils donnent voir, ils ne sont que représentatifs d’homme et de femmes qui n’existent pas concrètement – mais ils existent bel et bien à l’état d’idées, de modèles, abstraitement donc. L’acteur prête sa corporéité à ce qui en est dépourvu.

Toutefois, il s’avère que l’on oublie la nature exclusivement logique de la nécessité et qu’on substantialise ce concept. Le destin, la fatalité tragique, Dieu ne sont que des visages de la nécessité logique à laquelle on attribue une volonté, un entendement, un plan qu’elle met en œuvre. Cette contamination de l’univers par la pensée humaine, par la logique, par le principe même de toute pensée possible, par cette forme d’anthropomorphisme est ce qui permet de donner un sens à l’existence humaine.

« Nous insistons toujours sur le caractère occasionnel de la mort : accident, maladie, infection, profonde vieillesse, révélant ainsi nettement notre tendance à dépouiller la mort de tout caractère de nécessité, à en faire un événement purement accidentel. L’accumulation de cas de mort nous effraye. »

« Cette attitude à l’égard de la mort réagit cependant fortement sur notre vie. La vie s’appauvrit, elle perd en intérêt, dès l’instant où nous ne pouvons pas risquer ce qui en forme le suprême enjeu, c’est-à-dire la vie elle-même. Elle devient aussi vide, aussi creuse qu’un flirt dont on sait d’avance qu’il n’aboutira à rien à la différence d’un amour réel, alors que les deux partenaires sont tenus de toujours penser aux sérieuses conséquences du jeu dans lequel ils se trouvent engagés. Nos attaches affectives, l’insupportable intensité de notre chagrin nous détournent de la recherche de dangers pour nous-mêmes et nos proches. Nous reculons devant de nombreuses entreprises, dangereuses, mais indispensables, telles qu’essais d’aviation, expéditions dans des pays lointains, expériences sur des substances explosives, etc. Et ce qui nous retient, c’est la question que nous nous posons dans chacune de ces occasions : qui remplacera, en cas de malheur, le fils à la mère, l’époux à l’épouse, le père aux enfants ? La tendance à éliminer la mort du registre de la vie nous a encore imposé beaucoup d’autres renoncements et éliminations. Et, cependant, la devise hanséatique proclamait : Navigare necesse est, vivere non necesse ! Naviguer est une nécessité ; vive n’est pas une nécessité. Et nous sommes amenés tout naturellement à chercher dans le monde de la fiction, dans la littérature, au théâtre ce que nous sommes obligés de nous refuser dans la vie réelle.

Nous y trouvons encore des hommes qui savent mourir et s’entendent à faire mourir les autres. Là seulement se trouve remplie la condition à la faveur de laquelle nous pourrions nous réconcilier avec la mort. Cette réconciliation, en effet, ne serait possible que si nous réussissions à nous pénétrer de la conviction que, quelles que soient les vicissitudes de la vie, nous continuerons toujours à vivre, mais d’une vie qui sera à l’abri de toute atteinte. Il est, en effet, trop triste de savoir que la vie ressemble à un jeu d’échecs où une seule fausse démarche peut nous obliger à renoncer à la partie avec cette aggravation que, dans la vie, nous ne pouvons même pas compter sur une partie de revanche. Mais dans le domaine de la fiction nous trouvons cette multiplicité de vie dont nous avons besoin. Nous nous identifions avec un héros dans sa mort, et cependant nous lui survivons, tout prêts à mourir aussi inoffensivement une autre fois, avec un autre héros.»

Le risque donne peut-être sa saveur à la vie, la mort son poids à nos décisions et à nos actes ; il est possible que la fin de notre existence soit également sa fin, son but. » Freud, Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort

«Je voudrais ajouter quelques mots sur la notion de kairos, dont il a été question plusieurs fois. C'est une notion spécifiquement grecque. Elle s'est développée dans une réflexion sur la pratique, pratique rhétorique, militaire, médicale. Le kairos, qu'on traduit en latin par opportunitas, en français par occasion, relève de la nature des choses : l'état par exemple des sentiments d'une foule, de la santé d'un patient; mais il relève aussi d'un savoir: la connaissance que le rhéteur a du moment où l'on peut faire basculer un auditoire, que le médecin a du moment où l'on doit donner le médicament pour renverser la situation. C'est aussi du temps, mais qui est hors de la durée; c'est l'instant fugitif mais essentiel, soumis au hasard mais lié à l'absolu. Ainsi, considérer la sensation comme le kairos est une vue très profondément grecque, parce que le kairos renvoie au cours du monde, au hasard, au déroulement imprévisible des choses, mais aussi à un savoir antérieur. Le kairos n'est rien sans le savoir qui permet de le reconnaître ; il n'est qu'événement parmi d'autres pour celui qui ne sait pas. Mais, pour celui qui sait, il est ce qui lui révèle son propre savoir, par le choc de la réalité qui se révèle comme signifiante.» 
Jackie Pigeaud, Louis Guillermit, lecteur de Platon.

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