Robert Frost (1874–1963) Mountain Interval, 1920. The Road Not Taken Two roads diverged in a yellow wood, And sorry I could not travel both And be one traveler, long I stood And looked down one as far as I could To where it bent in the undergrowth ; Then took the other, as just as fair, And having perhaps the better claim, Because it was grassy and wanted wear ; Though as for that the passing there Had worn them really about the same, And both that morning equally lay In leaves no step had trodden black. Oh, I kept the first for another day ! Yet knowing how way leads on to way, I doubted if I should ever come back. I shall be telling this with a sigh Somewhere ages and ages hence : Two roads diverged in a wood, and I— I took the one less traveled by, And that has made all the difference. * «Poetry is a way of taking life by the throat.» Simpson’s Contemporary Quotations
«Comprendre avec Descartes l’ego pensant comme le fondement de tout, être ainsi seul face à l’univers, c’est une attitude que Hegel, à juste titre, jugea héroïque. Comprendre avec Cervantès le monde comme ambiguïté, avoir à affronter, au lieu d’une seule vérité absolue, un tas de vérités relatives qui se contredisent (vérités incorporées dans des ego imaginaires appelés personnages), posséder donc comme seule certitude la sagesse de l’incertitude, cela exige une force non moins grande. » (1)
Kundera nous explique dans le traité cité pourquoi et comment le roman remplit cette fonction dont nulle autre discipline (par exemple, la philosophie) ne peut être investie. 
(1) Kundera (Milan), L’art du roman, Ed. Gallimard, Paris, 1987, p. 21.
jeudi 23 février 2006
Il y a presque cinq mois que je me prête à cet exercice quasi quotidien et, parfois pluriquotidien. J'ai écrit 347 billets, celui-ci compris. Je suis effarée. Mes doigts souffrent d'impatience(s) et jouent leur partition sur le clavier avec acharnement. Comment est-ce que je trouve le temps de lire et d'écrire, de travailler personnellement, mais surtout de vivre, me demande-t-on parfois ? Je ne sais pas. Je crois que je vole du temps au temps et je m'en porte, ma foi, plutôt pas mal. Merci à ceux et celles qui me lisent. A bientôt !

En zone 1 : Indiscutablement, deux sorties à ne pas manquer : le beau film de Minnelli consacré à la vie de Van Gogh. Un film puissant et majestueux. Puis le chef-d'oeuvre de David Lean. Qui peut rester insensible à la beauté de ce triste film ? Lean m'avait déjà arraché le coeur avec Brève rencontre. Que me reste-t-il à perdre devant La fille de Ryan, emportée presque malgré elle par un amour plus rêvé que réel ?
En zone 2 :

La saison 4 de mon adoré Lieutenant (Frank) Columbo avec, en guise de bonus, le pilote de la série Madame Columbo (qui n'exista que pendant treize petits épisodes!) ... Il ne faut pas montrer ce qui est caché ! Kieslowski est un grand cinéaste et ces éditions feront plaisir à bon nombre de cinéphiles :

Ce DVD en particulier fut attendu pendant très longtemps :

De quoi me faire perdre la notion du temps car, devant un grand film, on palpite à travers mille vies. Le temps et l'espace se dédoublent.

La mère Bébert était aussi longue que large, et peut-être plus large que longue. Le premier mot, étrangement,  qui me vient à l’esprit est « sandwich ». La mère Bébert était continuellement entortillée dans des morceaux de chiffons à la propreté douteuse. Cette femme était un morceau de barbaque enroulée dans des feuilles de tissu badigeonnées de sauces, de crème et de graisses. Un petit visage bedonnant et strié de couperose était greffé sur un corps enflé comme un œdème. Ses chairs avaient l’aspect de viandes trempées pendant des mois dans un bain de saumure. Ce  coloquinte perché sur une citrouille géante arpentait les rues de C. et hantait l’unique hall de la gare déserte dans l’espoir affiché d’y récupérer des trésors égarés dans les poubelles. Ses yeux, d’une couleur incertaine, étaient pochés dans les vins cuits et l’alcool à brûler. Ses lèvres étaient aussi obscènes qu’un prolapsus ; elles faisaient en tout cas fortement penser à un anus déroulé. Ses chicots, véritable garde-manger, réservaient, pour vous allécher, des odeurs de fromages, de rillettes, et de plats aillés.  Son nez, éclaté comme un ballon de foire, était constellé de cicatrices. Ses cheveux noués n’importe comment avec un bout de ficelle ou de laine étaient trop sales pour être gras : ils étaient cuits.  Son cuir chevelu était parsemé de croûtes de pain, de pellicules ou autres denrées rares de ce type. Ses jambes, énormes jambon de pays dépassaient l’entendement, tant par les proportions que par la couleur. Ses gigantesques pieds s’écrasaient dans des baskets trouées et rapiécées avec de larges morceaux de papier adhésif grisâtre.  Son vocabulaire se limitait à quatre cents mots – Racine a bien écrit son œuvre avec cinq cents mots … Mais elle avait l’intelligence des simples d’esprit : la ruse. Elle récupérait les détritus, tous les détritus, y compris ceux qui habitaient l’hôtel ; ceux-là,  elle ne les recyclait pas pour son usage personnel, mais elle les cajolait et,  eux, en échange de leur pension, finissaient leur vie dans son lit. Elle les réchauffait. Une fin plus digne que celle proposée par les hospices. Le bon côté de la mère Bébert, tout le monde en a un, même si pour le trouver il faut parfois regarder de biais.
Son logement était – d’après les reconstitutions qui ont été faites par le journal local –un entrepôt abritant de piles de vieilleries sans valeur, récupérées dans les poubelles de la ville. Imaginez une benne à ordures renversée dans vingt mètres carrés et vous aurez une petite idée de son intérieur. La pauvre femme vivait à l’hôtel Henrouille depuis des lustres, bien avant que Mimie ne reprît la direction, du temps où Dame Henrouille tenait encore les rênes, dressée sur ses deux pilons. Et ce n’était pas le genre d’hôtel où l’on venait faire le ménage ou le lit... Pourtant, un jour, il y eut une inspection de l’hôtel et un fonctionnaire décréta que la piaule de la mère Bébert portait atteinte aux normes de l’hygiène et à la sécurité de l’établissement. En clair, elle avait une semaine pour se défaire du fruit de dix ans de tribulations.  
Tout est relatif.
Un détritus n’a pas la même odeur, la même couleur, la même consistance et la même définition à l’hôtel Henrouille et dans un ministère. Un trésor, non plus.  Mais un souvenir ou une amitié ont partout la même valeur.
La mère Bébert s’est exécutée. Mais pas de la façon qu’on s’y attendait.  Elle a mis le feu à sa vie  et s’est assise au milieu de ses effets. Elle est morte carbonisée.
Quinze jours après, l’hôtel faisait encore les frais d’une publicité dont il se serait bien passé. Il s’agissait cette fois d’une adorable personne qui habitait un appartement dans l’autre aile de l’hôtel – car Les Henrouille louaient aussi des meublés -, une américaine naturalisée,  Mrs Smith. Le journal local a publié cet article d’une sobriété exemplaire :


Elle vivait parmi les cadavres de ses animaux

Une vieille dame de 77 ans a été confiée à ses proches, après la découverte d'une trentaine de cadavres de chiens, de chats et d’oiseaux – dont un corbeau empaillé avec lequel visiblement elle dormait -  qu'elle conservait dans sa chambre de l’hôtel Henrouille à C., depuis plus de dix ans.  Jeudi dernier, des inspecteurs chargés en urgence par la municipalité de contrôler les lieux, un véritable taudis où vivaient une vingtaine de chiens et chats, parmi des excréments et des immondices, ont découvert des sacs, cartons et boîtes à chaussures contenant les cadavres de ses anciens animaux de compagnie. La septuagénaire, qui vivait seule et ne sortait que le matin pour faire ses courses, dormait sur un petit canapé au milieu des immondices et des animaux.
Ce sont ses voisins, se plaignant depuis longtemps des odeurs nauséabondes émanant de l’hôtel, qui avaient alerté les autorités.  Quelques chiens ont été recueillis par des bénévoles, mais cinq autres ont dû être euthanasiés, de même que huit chats.

Tout est relatif. Surtout si l’on considère que la pauvre hère est morte  - de chagrin, on ne perd pas sa famille impunément, et même si les membres sont de poils – une maison de retraite où l’on fouaille les vieux lorsqu’il mouillent leurs couches, où on les laisse crever de faim et où, enfin,  on leur ôte leur bien le plus précieux, la liberté et la considération d’eux-mêmes. Vivons-nous donc maintenant dans une société telle qu’il faille mourir selon les règles décrétées par « Ceux-qui-savent » ? N’a-t-on pas le droit d’être vieux, de puer un peu et de choisir sa tombe, qu’elle soit de dentelles ou un lit d’ordures ? N’importe, « Ceux-qui-ont-décidé » ont eu tort.  
Après ces incidents, l’hôtel a fermé ses portes, pour longtemps.  Pour toujours, jusqu’à preuve du contraire.
Freud citait volontiers Heine :
"Avec ses bonnets de nuit et les loques de sa robe de chambre le philosophe bouche les trous de l'édifice du monde".
Que penser de ces assertions péremptoires (pas tant que cela dans le fond...) ? On voit ce que peut dire le psychanalyste au philosophe à propos d'un mécanisme de défense du moi - comme par exemple l'invocation des mécanismes de défense spécifiques du Moi que sont la généralisation ou la sublimation, auxquels participe la pensée philosophique. Mais la philosophie aurait-elle ce seul privilège ? L'art n'accomplit-il pas un prodige identique ?

Le philosophe est un enfant : il essaie de se consoler et d'étendre ce bienfait personnel à l'univers entier.
mercredi 22 février 2006
Ceux qui me lisent ici savent que je suis fondue de Miss Havisham, dont je n'avais jamais trouvé de pendant qu'avec l'Emily de Faulkner.
En revoyant Sunset Boulevard de Billy Wilder, je me suis rendue compte à quel point Norma Desmond était proche de Miss Havisham : même grandiloquence, même désespoir, même solitude et même impossibilité à aimer. "Brisé !" Son coeur l'est ; il n'y a aucun doute. Une mélancolie identique irigue ces deux squelettes, qui refusent le mouvement de la vie.

Une scène assez émouvante et plutôt horrible, avec le recul, que j'ai envie de fixer sur cette page: ce plan sur le singe mort de Norma

qu'elle fait enterrer dans un cercueil d'enfant. Quelques citations qui ont du chic et qui choquent, qui claquent comme le fouet :
L'un des plus grands films de l'histoire du cinéma. Sans conteste. Cynisme. Tristesse. L'envers du décor, où se tapissent des ombres ou des figures de cire ("waxworks"), telle celle de Buster Keaton :
On pourrait écrire un livre sur ce film. Je n'ai hélas plus de temps, aujourd'hui...

Je viens de recevoir un message électronique. De ceux qui vous rétament le moral si vous êtes dans un mauvais jour. Ce n'était pas le cas. Je suis pinson en ce moment. J'ai de beaux projets qui m'attendent, pour lesquels je veux donner mes forces vives. On prétend que je suis une mauvaise joueuse et que j'use de plusieurs pseudonymes, étant à la fois Audrey H. ou Maître Renard ! Rien que cela. Que les intéressés me pardonnent, je n'ai rien fait pour prêter crédit à cette confusion. Il paraît qu'on ne prête qu'aux riches. Le suis-je, riche ? Si l'on parle en monnaie sonnante et trébuchante, de cette fausse monnaie que produit l'imaginaire, je le suis excessivement. Si l'on parle d'enthousiasme et de foi dans le pouvoir des mots, là encore, je suis une privilégiée. Le principe de ce JIACO a toujours été clair à mon esprit, dès le départ : il est écrit dans un but purement égoïste et égocentrique. Je n'ai aucune intention d'exposer mes états d'âme et de faire admirer les écorchés que je pourrais produire au sujet de mon petit moi. Parler de moi en première personne ne m'intéresse pas. Si je le fais, c'est et ce sera toujours à la première personne du pluriel et non à celle du singulier. Entendez via des lectures, des films, des admirations profondes, des essais pseudo-littéraires. Ce JIACO est un laboratoire et non pas un miroir de mon âme. Il se trouve qu'il est devenu plus que cela, malgré moi. J'ai la chance d'être lue par quelques personnes qui, on ne sait pourquoi, trouvent plaisir à le faire. Certaines postent des messages, d'autres se contentent de lire, chaque jour. Je le sais grâce à mon compteur. Je les en remercie. Cela me fait plaisir. Mais, si personne ne lisait, je continuerais d'écrire mes inepties, afin de contribuer à ce merveilleux phénomène que l'on nomme la serendipity. Ces quelques lignes, pour dire que je suis sincère et que derrière Holly G. il n'y a que ce blog.
Je ne sais si cela est dû à l'imminence d'un voyage aux États-Unis (une contrée dont j'ai tant rêvé, qui me fait si peur, qui a le goût d'Auster, d'Hemingway, de Truman Capote ou de Marilyn Monroe), mais je me sens soudain nostalgique de séries qui ont rythmé mes longues années d'ennui (l'enfance et l'adolescence). Les rues de San Francisco est l'un de mes meilleurs souvenirs datant de cette époque pourrie à point.
La série était un grand cru.
Une jeune star en devenir, Michael Douglas - pour qui, nécessairement, j'en pinçais - et une pointure Karl Malden (je n'étais pas non plus insensible), qui avait déjà une belle carrière derrière lui, formaient un duo (la sagesse tranquille et l'impétuosité combative) qui quadrillait les rues de San Francisco. Mike Stone et Steve Keller, deux archétypes, se débattaient dans des histoires pas toujours très bien construites ou originales. Malgré tout, l'alchimie entre les deux protagonistes était si forte que l'on ne pouvait qu'être pris au piège de leur relation. Les enquêtes étaient moins importantes que les personnages et les impressions physiques suscitées par cette série.
Il me reste des sensations visuelles (le nez boursoufflé de Malden) et auditives (la voix de doublage de Mike Stone, quand il s'énervait) et gustatives.
Ce goût qui me revient est ferreux ; c'est la saveur des films noirs mis en couleurs et en petites bobines. Sapidité de l'insignifiance, du bitume, des pots d'échappement. Bouquet garni de la ville et de ses habitants.
Jeu de la vie et de la mort. Mais les dés sont pipés, bien sûr.
Le mot "série" s'appliquait parfaitement à ce genre de productions télévisuelles, comme Mannix, avec l'inégalable Mike Connors - qui me faisait aussi de l'effet ; je ne suis guère constante, mais fidèle malgré tout... - car les scenarii ne présentaient aucune réelle surprise ; on connaissait la fin dès les premières minutes. Mais, paradoxalement, il fallait une sacrée dose de savoir-faire pour maintenir à flot l'attention du spectateur.
Michael Douglas quitta la série, après quatre saisons, en 1976, et l'on affubla Karl Malden d'une autre recrue, Richard Hatch.
L'ambiance avait la même texture chaleureuse mais les spectateurs ne suivirent guère les aventures ; ce qui prouve si besoin était que le spectateur, à l'instar du lecteur, est davantage attaché aux personnages qu'aux intrigues ; la série fut annulée après une saison.
En 1992, un téléfilm que je n'ai malheureusement pas vu a été produit, Back to the Streets of San Francisco.
Aujourd'hui, je suis toujours en extase devant Karl Malden, un peu moins devant Michael Douglas, dont je nie pas, néanmoins, le grand talent.
lundi 20 février 2006

Réel plaisir de revoir cet épisode de la série Alfred Hitchcock présente ! Je ne me souvenais pas que Patrick Macnee
y faisait une incursion ! Avec ou sans melon, John est égal à lui-même (il se prénomme comme Steed ici). J'adore l'humour noir , très noir, d'Alfred. L'histoire : un homme, éleveur de poulets,
dans une ferme ultra-sophistiquée, se débarrasse d'une ancienne fiancée très cynique. Il l'étrangle avec le même geste qu'il réitère fréquemment pour trucider ses poulets. Il fait disparaître le corps en le broyant dans son moulin automatique et la donne à manger à ses volatiles, poussant le vice jusqu'à préciser que cet ingrédient donne un goût indéfinissable à la volaille. Il ne manque pas d'envoyer deux coqs à l'inspecteur de police bredouille, pour son Noël.
Hitchcock était un pervers, cela ne fait aucun doute à mes yeux et je ne m'en plains pas. Il éveille en nous des penchants assez difficiles à redresser et nous hésitons, un instant ou deux, entre l'horreur glacée et le rire cynique. C'est cette hésitation courte qui donne son prix à l'oeuvre d'Hitchcock. Alfred a une propension à mettre en scène des histoires aux relents de cannibalisme ou dans lesquelles l'estomac joue un rôle (d)étonnant. Cet épisode fait écho à celui précédemment évoqué du gigot. Certes, la morale est sauve, car dans l'épilogue, Sir Alfred précise le sort qui adviendra à l'assassin impuni... une mort qui ressemble à l'esprit de celle orchestrée par Patricia Highsmith dans la nouvelle connue sous le titre L'amateur d'escargots... * 
Digression absolue : à propos d'estomac, une pièce de Barrie porte le titre de Little Mary. Savez-vous ce que désigne cette expression ? L'estomac tout simplement et elle est passée dans le langage courant. Barrie is everywhere.
Tous les journaux en parlent. Il fait trop chaud, ce matin. Deux semaines d’affilée, sans la moindre interruption, que je suis en première page. Je ne sais pas comment je vais m’habiller. Couvertures locales et nationales. J’ai toujours voulu être célèbre. Pas de veine, d’avoir les bronches fragiles même en été. J’ignorais juste la manière. Je mangerais bien de la ratatouille à midi. J’existe enfin. L’important étant de faire réduire à petit feu les légumes. J’existe dans l’esprit des gens ; un être singulier et invisible qui devient le centre d’attraction d’une foule, un jouet pour un monstre aveugle et muet ; j’ai une place dans la tête poreuse et tortueuse d’inconnus, des gens que je frôle dans la rue et qui ne se doutent de rien, et je suis même présent dans les rêves de tas de gens célèbres. Ne pas mettre d’huile, juste un minuscule cube de beurre et quelques cuillères d’eau ; le gras m’écœure. Ça me fait un frôle d’effet d’être, par exemple, dans la tête de Jean-Paul Belmondo ou de Sophie Marceau et d’agiter, ne serait-ce que pendant deux ou trois millièmes de secondes, les neurones de la présentatrice du journal de vingt heures, aussi bien que ceux de la kiosquière au coin de la rue, la vieille qui ne me regarde jamais et qui ne sourit pas. Il faudra faire attention à ne pas être aussi négligent que la dernière fois. Qu’est-ce qu’ils pensent tous de moi ? Faire réduire les légumes mais s’arrêter à temps, avant qu’ils ne prennent une teinte marronnasse. Qu’est-ce qu’ils croient connaître de moi, de ma vie, de mes rêves et de mes déceptions ? Les légumes étaient trop cuits. Rien, ils ne savent rien, car ils n’ont pas assez d’imagination, voilà tout. Ils étaient ratatinés et tout mêlés ; j’ai jeté le plat à la poubelle. Le secret de la cuisson, c’est de savoir quel est le moment précis pour stopper le processus juste avant que les légumes ne se décomposent : lorsqu’ils sont encore à peine croquants et déjà fondants. En somme, c’est comme la mort. Il faut de la subtilité et du doigté. Je suis un artiste. J’aime porter du velours côtelé quelle que soit la saison. Aujourd’hui, je sens que Capra va me porter chance. J’aime ce costume bleu ; il met en valeur la couleur de mes yeux ; les yeux sont une porte sur le mensonge. Hier, j’ai encore oublié d’acheter du fil de nylon. Les yeux sont des vampires. Quelle autre méthode serait appropriée ? Le mal n’est pas ce que l’on croit. En somme, une notion très surfaite (« surfait » n’est-il pas le mot qu’emploient volontiers les snobs ? Il faudra surveiller mon langage), à l’instar de toutes les réputations, sans exception. Ils ne devinent pas mon mobile ni les raisons qui justifient le choix de mes victimes. Précisément : il n’y ni mobile ni raison véritables. Pour mettre un nom sur ce qu’ils appellent dédaigneusement mes « crimes », il est nécessaire qu’ils déroulent la pelote de mes émotions et qu’ils suivent le fil. Ils ne sont pas assez patients. La vérité est là, c’est moi. Clac, le fil je le romps avec mes dents ! Et, puisque les philosophes et les psychologues s’obstinent à penser que l’acte gratuit n’existe pas, je vais mettre sur le tapis un motif valable.

Je suis un cinémaniaque et je hais la laideur.

Mais n’est-ce pas déjà un motif ?

My funny Valentine Toutes celles que j’ai tuées avaient ce point commun : elles heurtaient ma vue par leur laideur et par la complaisance qu’elles semblaient tirer de leur état répugnant. Quand on est moche à ce point, on devrait se montrer discret et se sentir coupable, c’est la moindre des choses. Elles auraient dû demander pardon au monde entier de le blesser de cette manière. Le plus drôle, dans cette histoire, c’est que les flics n’oseront jamais l’admettre. Cela ne se fait pas de dire des choses pareilles, à moins de vouloir passer pour un cynique. Attitude mal vue dans la police... A cause de leur bonne éducation, innée ou forcée, j’en tuerai d’autres. Deux, quinze ou cent. Mille, pourquoi pas ?

My funny Valentine J’aime cette salle de cinéma et, entre toutes, c’est la plus charmante que je connaisse. Je vais lui rendre hommage de manière indélébile. Enfin, façon de parler, car j’ai trouvé une autre méthode. Le sang n’est ineffaçable que dans les tragédies de Shakespeare. Le plafond, on dirait du velours, il est de la même couleur que mon costume : bleu nuit. Partout, il y a de minuscules ampoules incrustées dedans. La voûte céleste doit ressembler à cela. Depuis le temps que j’attendais de revoir ce film. La vidéo ne me vaut rien. Je n’aime pas vraiment la solitude et le décor de mon cagibis n’est pas approprié. Mais non, Mister Capra, ce n’est pas tout à fait exact… It isn’t a wonderful life ! J’ai bien choisi mon jour, et Paris est si jolie aujourd’hui. My funny Valentine Je l’ai repérée dans la file d’attente. Elle ne doit pas avoir plus de vingt ans – tant mieux, elle n’aura pas trop ennuyé le monde par sa présence et ses jérémiades, car on doit fatalement se plaindre lorsque l’on est pourvue, comme elle, d’autant de disgrâces. Ses dents de devant sont mauvaises et tachées, défaut irrémédiable, à moins de les arracher et de les remplacer par des prothèses en porcelaine … et encore … avec cette bouche sèche et donc envieuse, rien n’est réparable. On gâcherait son temps à vouloir l’arranger. Pas moyen de traiter avec la laideur ; elle n’est pas honnête. Elle est perverse. Le nez est désespérant à force de mauvaise volonté ; il est tordu et penche du côté gauche ; il a un air sournois. Les yeux sont petits et recroquevillés : ils ont raison de se cacher derrière d’immenses lunettes. Le corps est négligé, aussi bien du point de vue de l’épiderme que de celui du vêtement. Je l’aurais épargnée si elle n’arborait pas cet air-là. De la supériorité ? De l’assurance, en tout cas. Et une bonne dose d’inconscience. Ne se rend-t-elle jamais compte à quel point elle est objectivement répugnante ? Je m’assois derrière elle. Elle est seule. Elle semble inquiète. Elle reluque à droite à gauche, elle aimerait bien se retourner, mais elle n’ose pas. Pense-t-elle à moi ? Pas été suffisamment puisqu’elle est tout de même venue ce soir. Ça m’ennuie de liquider une admiratrice de Capra, mais je n’ai pas le choix. D’habitude, je supprime celles qui tombent en pâmoison devant les films de Godard, de Chéreau ou d’Assayas, par exemple. Rien ne me donne plus d’inspiration dans ma démarche que l’ennui que suscitent chez moi certains cinéastes. Tout a commencé ainsi : un dimanche, par désoeuvrement, lors de la projection de Pierrot le fou. Je hais Godard. Un fou rire s’est soudain emparé de moi devant tant de naïveté – je déteste que l’on prétende m’éduquer - et personne pour le partager. Une sourde présence, pleine de réprobation a répondu à cette manifestation nerveuse. Ma réaction nerveuse offensait le Maître. Le déclic. Je suis passé à l’action le lendemain. Le poison met plusieurs heures à agir. Je n’en verrai heureusement jamais l’aboutissement D’abord, le corps se couvre lentement de minuscules cloques irritantes, une irrésistible démangeaison s’ensuit, puis les pustules s’élargissent dès qu’on les effleure, et c’est pire si on se laisse aller au plaisir de les gratter. Le processus s’accélère. Bientôt le corps est recouvert de cette vermine, sans un interstice de peau saine. La mort survient par asphyxie. Le mécanisme est très lent à se déclencher et à produire tous ses effets, aussi lent que la cuisson des légumes. J’en ai ramené la recette dans mes bagages ; le produit est inédit dans la plupart des coins du globe ; il leur faudra du temps avant de comprendre, s’ils y parviennent… La forêt amazonienne, c’est si loin … Et si j’ajoutais du cumin ? A moins que le paprika ne soit plus approprié pour cette composition de légumes ? Etrangler des individus dans une salle de cinéma devenait trop dangereux, surtout avec toute cette publicité que les journalistes m’ont faite. En plus, je me taillais avant la fin du film et je gâtais mon plaisir. Se placer derrière l’élue. Attendre que l’écran l’hypnotise. Veiller à ce qu’elle soit sous l’effet d’une émotion réelle. Ne pas faire de bruit. Attendre. Encore attendre. Faire semblant de mettre mon manteau (il fait toujours froid dans les salles de cinéma), pour induire en erreur et cacher mon geste à ceux qui sont assis derrière moi et à côté de moi, à droite et à gauche et, dans le même mouvement, prendre sa tête dans le lasso de fil de nylon que j’ai préparé et dont j’ai le secret. Mouvement vif, rapide, précis. Pas un cri. Je ne puis me payer le luxe d’un soupir de sa part, sinon tout est fichu. Terminé. La tête penche doucement. Je la tiens encore avec le fil de nylon. Pauvre marionnette. Je l’articule avec précaution. On dirait qu’elle s’endort. Une piqûre aussi indolore que celle d’un moustique, voilà qui est plus discret et tout aussi efficace. Bien sûr, ça rajoute de la laideur au monde, mais je ne suis pas là pour la contempler. Je ne verrai pas le corps dans son état final. Une semaine et demie ! Ils sont encore moins doués que je ne le présupposais. Ils ont mis une semaine avant de réaliser que les trois mortes étaient allées au cinéma dans les vingt-quatre qui ont précédé leur trépas. Maintenant, ils savent que c’est encore MOI et que je ne me contente plus du nylon. Les gens continuent, dans leur grande majorité, à aller au cinéma. Goût du risque, je-m’en-foutisme, inexpérience ? Personne ne croit à sa propre mort, pas même moi, pas plus que je ne crois à ma culpabilité. Ils cherchent le dénominateur commun, et ils commencent à renifler du bon côté. Encore un effort messieurs ! Soyez cyniques et vous m’attraperez peut-être. Mon mobile ? La laideur. Je le répète.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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