vendredi 26 janvier 2007
Pour Jean-Christophe, avec toute mon amitié.
And if the doubting faces made you go
It's only mine that matters now
Those looks will soon begin to fade
If you come back and show them all you're not afraid
***
L'amour n'est-il jamais que le rêve ?
Dressed in dreams for me, you were what I wished to see, Elizabeth, Elizabeth
Love was very new, make believe was coming true, Elizabeth, Elizabeth
You were all much too much, out of reach and out of touch
When you came to me, I found it could never be, Elizabeth, Elizabeth, Elizabeth
So a dream has to end when it's real, not pretend, dressed in memories
You are what you used to be, Elizabeth, Elizabeth, Elizabeth
Mais un de ceux que je préfère est sans conteste Watertown.
Petits extraits de cet album.
What's Now is Now, le pardon est inutile.
Michael and Peter, père et enfant à la dérive.
Lady Day, la chanson finale.
*
Je ne sais pas parler des disques. Encore moins d'eux que du reste. J'apprendrai. Manque de culture, de recul et d'objectivité. Mon champ de vision est très petit. Le panorama risque de ressembler à un polaroïd. Je me suis dit que j'allais écrire ce billet en anglais. Parfois, malgré my broken English, je pense mieux certaines choses dans cette langue. Essentiellement les tristes choses, d'ailleurs, comme si l'anglais était la langue de mes états d'âme. Je ne sais pourquoi, peut-être parce que cette langue étrangère autorise une distance avec mes émotions et me permet de souffler dedans comme dans des bulles de savon. Il est possible que les roses de décembre deviennent un jour billingues... J'y songe depuis un moment.
L'avantage de la musique, y compris en ce qui concerne les chansons qui se disent ou se murmurent en anglais ou dans une autre langue, est qu'elle est universelle. Que l'on comprenne ou non les paroles, les notes transcendent presque toujours l'incompréhension possible. Écrire une chanson en anglais ou en français, c'est changer de continent, tant l'approche est différente. Chez nous le sens prime tandis que chez eux la sonorité fait souvent loi et guide l'idée.
Je ne connais rien de la musique. Oui, je l'avoue.
Mais mon joli lecteur violet, glacé et transparent, est plein à ras bord.
Je le nourris essentiellement de Cole Porter, de Sinatra, de Peggy Lee, de crooners, d'auteurs, de ce qui stimule ou s'accorde avec ma fantaisie propre. Je ne suis pas à la mode. Je ne l'ai jamais été. Who does really care if I am old-fashioned ?
Bien sûr, rien ne vaut le disque, cet objet du désir, avec parfois des pochettes sublimes, mais l'un n'empêche pas l'autre. Je n'aime pas la musique dématérialisée sans le support possible du disque, à portée de la main. Mais c'est un bonheur de la copier sur mon lecteur et de tenir dans le creux de ma paume mon univers musical. Entre toutes ces voix, il en est une, en particulier, qui m'accompagne depuis l'enfance. Je n'ai pas su immédiatement à qui elle appartenait. Puis, il m'a fallu attendre encore un moment avant de saisir les paroles qui caressaient mon tympan sans s'y fixer.
Mais je ne sais rien de la musique.
Néanmoins, je prends le risque de parler de cet album-ci, qui signifie beaucoup pour moi, parce qu'il me paraît révéler un autre Sinatra, moins connu, plus intimiste, en conformité avec l'acteur qu'il fut également.
Un de mes amis m'écrivait il y a de longues semaines et l'évoquait. Il m'a donné l'inspiration ou le la de ce billet.
Ce disque, lorsque je l'écoute, me fait l'effet d'une nouvelle ou d'un film. Il raconte une histoire, ce qui est assez rare pour un disque où l'on saute en général à cloche-pied d'une chanson à l'autre.
Autant Cary Grant représente pour moi l'élégance faite acteur et homme autant Sinatra
[Benny Goodman (à gauche) et l'acteur et chanteur Frank Sinatra, qui inversent leurs rôles.]
est pour moi, à jamais, l'ultime voix, celle que j'entends chaque jour où que je sois, même lorsque je rends viste à Mélancholia.
En 1970 sort un album qui n'aura pas le succès qu'il mérite, car Sinatra y chante et y joue le rôle d'un homme brisé par l'abandon de sa femme. Quel choc ! Quel manque de décence, n'est-ce pas ? Une femme qui quitte mari et enfant pour je ne sais quel Eldorado sentimental ou par lassitude. Les femmes quittent souvent leur mari, mais rarement leurs enfants. Elles ont peut-être tort. Non, je ne suis pas en train de m'offrir une provocation facile. C'est pire : je pense ce que j'écris.
Peut-être que l'amour meurt simplement lorsque la femme (ou l'homme, mais c'est infiniment plus rare car les hommes ne tiennent pas tant que cela aux enfants... Ils ne les rêvent pas de jour comme de nuit avant qu'ils ne viennent au monde. Les femmes sont presque mères avant d'en avoir l'idée, sans le savoir. Les hommes aiment leurs enfants quand ils peuvent s'assurer de leur réalité) fait passer l'enfant avant l'homme (ou la femme en elle). J'ai une théorie à ce sujet. Ce n'est qu'une théorie. Je suis simplement une observatrice de mes congénères, c'est une position aisée, j'en conviens. Mais lorsqu'une femme dit "mes enfants (mon fils, ma fille) et mon mari (compagnon, amant, amoureux)", dans cet ordre-là, j'éprouve un mauvais pressentiment pour le couple en question. J'ai rarement été démentie par les faits. Écoutez, observez. Neuf fois et demi sur dix, les femmes disent cela ; les hommes se contentent de le dire six fois et demi sur dix. Cette digression pour expliquer les ressentis divers que peut provoquer ce disque (cette histoire) et la réflexion qu'il peut engendrer.
On songe un peu au film de Benton, Kramer contre Kramer.
Mais le propos est bien plus délicat et noble. Il s'agit avant tout d'une histoire d'amour, celle d'un homme pour sa femme indépendamment de tout ce qu'elle peut avoir fait. Il n'est même pas question de faute ou de pardon. L'homme aime. Il ne (se) pose aucune question. Tout le monde devrait aimer et être aimé ainsi. Sinon cela ne vaut vraiment pas la peine.
If I knew that you'd leave me, if I knew you wouldn't stay
I would be in love anyway
***
And if the doubting faces made you go
It's only mine that matters now
Those looks will soon begin to fade
If you come back and show them all you're not afraid
***
L'amour n'est-il jamais que le rêve ?
Dressed in dreams for me, you were what I wished to see, Elizabeth, Elizabeth
Love was very new, make believe was coming true, Elizabeth, Elizabeth
You were all much too much, out of reach and out of touch
When you came to me, I found it could never be, Elizabeth, Elizabeth, Elizabeth
So a dream has to end when it's real, not pretend, dressed in memories
You are what you used to be, Elizabeth, Elizabeth, Elizabeth
L'Amérique a besoin de bonheur, de joie de vivre et Sinatra incarne certainement une certaine frivolité aux yeux du très grand public. Pourtant, la mélancolie a toujours été présente dans sa voix et ses chansons. Il avait déjà enregistré un disque dans cette tonalité, A Man Alone.
Mais un de ceux que je préfère est sans conteste Watertown.
Ce disque est peut-être l'un de ses meilleurs.
Tout m'émeut dans ce disque : la voix un peu fatiguée de Sinatra, les textes sobres et authentiques, la pochette qui fait naître l'idée de la solitude, de l'abandon.
What's Now is Now, le pardon est inutile.
Michael and Peter, père et enfant à la dérive.
Lady Day, la chanson finale.
J'entends un train. La femme pourrait revenir. Elle ne le fait pas. Elle dit pourtant que le retour est proche. Pourquoi ? Quelqu'un avait suggéré une hypothèse que je trouve, ma foi, très plausible : et si elle était morte entre-temps ? Les paroles de la chanson qui conclue l'album laissent entendre cette tragédie implicite :
Her day was born in shades of blue
Her song was sad the words were true
Her morning came too fast too soon
And died before the afternoon
Il est toujours trop tard.
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Libellés :Frank Sinatra,musique,Watertown
mercredi 24 janvier 2007
L’écriture est un vertige, une pointe éphémère. On n’écrit jamais que pour l'entretenir, presque reconnaissants de zigzaguer et d’avoir impression de vivre quand on ne fait qu’épuiser la lancée, pauvres poids de compétition que nous sommes, jetés dans la mêlée par quelques fous, des gens en mal d’enfants, des parents, des déraisonnables qui jouent aux quilles avec la vie d’autrui. A défaut de pouvoir trouver meilleur équilibre dans la véritable existence, nous nous dandinons entre deux pages, nous nous promenons en enfer, comme si nous avions permission de sortie le dimanche après-midi, mais tout ceci n’est que l’antichambre de la mort qui scellera à jamais notre défaite. Dans l’entre-deux, nous nous illusionnons, nous nous fixons à la patère de l’éternité pour trois lignes mal dégrossies, pour une métaphore de traviole, pour un petit attentat syntaxique ou bien une griffure sur la triste réalité de notre combat raté. Il faudrait ne pas naître ou bien ne plus parler pour comprendre les vertus de l’imminence et recaler toute velléité d’enfantement, réel ou symbolique.
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Miscellanées
Libellés :écrire,pensée du jour
mardi 23 janvier 2007
De même qu’il pleurait souvent dans la rue, quand la vieille avait le dos tourné, car il savait que les larmes attirent toujours les bonnes mères. A l’instar des sourciers, elles s’en vont de par le monde avec pour baguette leur ventre vide de femelle assoiffée de maternité pour y trouver des cœurs ruisselants à éponger, à tordre, à étendre, puis à raccommoder. Un jour d’eau, lorsque ses deux paupières ressemblèrent à un parapluie qui s’ébroue, il rencontra la femme-saule-pleureur. Elle lui raconta comment elle déposait, chaque nuit de Noël, sur la table de chevet de ses cinq enfants morts, des cerises qu’elle avait le plus grand mal à faire pousser l’hiver dans une petite serre pas plus grosse qu’un livre, qui pouvait donc tenir dans sa main ouverte. Ces cerises de la taille d’un pois ressemblaient à des coccinelles. Elle prétendait que c’était là les cœurs de fées mortes de chagrin.
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Libellés :petit rien
lundi 22 janvier 2007
"Les fantômes furent créés par le premier homme qui s’éveilla au coeur de la nuit"
James Matthew Barrie, The Little Minister-------------------------
Imaginer est un acte magique. C'est le premier et unique pouvoir qui nous est accordé par la naissance.
Mais les dames et les messieurs bien élevés vous diront que c’est chose fort condamnable. Ils sont déjà montés en graine, les jours et les années leur ont appris le mot importance. Leur tête ne touche plus le sol, mais hélas ils ne sont pas assez haussés par leur valeur personnelle pour qu’elle se perde dans les gracieuses et divines volutes de la voûte étoilée. Ils ne sont guère en mesure, maintenant, de passer la tête à travers les nuages et d’ouvrir la bouche pour gober la barbe à papa du vieux beau céleste. Ils sont coincés à mi-chemin entre le monde des songes et celui des contes, sur la terre ferme des êtres sérieux, dans le royaume du souverain Poncif.
Imaginer est aussi rapide qu’un éternuement et aussi facile que de fermer les paupières. C’est une très petite chose, sans mérite clinquant ou utilité ostensible, que d’ouvrir son âme et son cœur à ce modeste acte de foi. Tous les enfants en sont capables, même les plus petits d’entre eux. La plupart des grandes personnes sont plus difficiles à convaincre et à contenter, parce qu’elles ont oublié beaucoup de choses. Elles sont trop économes de leur temps et de leur raison pour gaspiller des copeaux de leur existence à entretenir le feu du foyer et à habiller de songes la jolie mendiante qui vient frapper à la porte de leur esprit. Les rares adultes qui n’ont pas peur d’elle se gardent bien de révéler leur secret, car ils veulent éviter les représailles des autres, ceux qui pincent les lèvres mordicus. Fors cette engeance, notre monde est bien triste. Son ambition est de vous coincer le doigt dans une porte dès que vous êtes né.
Une licorne veille sur mon sommeil.
Depuis quelques années déjà. C'est l'une des dernières licornes au monde, car ces créatures s'estompent de la mémoire, c'est la conséquence de l'oubli des hommes.
Elle vient de Venise, de la boutique où Kubrick avait fait fabriquer ses masques pour son dernier et magistral film, Eyes wide shut.Tel est mon univers. Je ne pourrais jamais vivre ailleurs que dans les mots, ceux des autres et les miens. Je suis inapte à toute activité mercenaire aussi bien qu'aux relations sociales non choisies. J'éprouve comme de la honte en entendant ces considérations météorologiques et tous ces mots qui ne sont que de l'huile pour les rouages des relations entre les hommes. Cette fausseté me blesse. Je n'aime que la simplicité des relations sincères et l'amitié est mon trésor.
Lorsque je sors en ville, et qui plus est dans une plus grande ville que la mienne, je fais la tournée des librairies et des bouquinistes. C'est plus fort que moi. Grand bien m'a prise, une fois de plus, puisque ma hotte est bien remplie. J'admire beaucoup Lovecraft mais je n'avais pas encore lu son unique roman. Le voici donc dans mes bras. J'en ai lu du mal, j'ai envie de contredire.
Je ne quitte pas l'époque victorienne, qui fut celle entre toutes de l'éclosion de la féerie.
Je possède un certain nombre d'ouvrages de Pierre Dubois consacrés au petit peuple et mon coeur a bondi en découvrant ce dernier volume,
sorti assez récemment.
Il s'agit d'un faux manuel scolaire pour étudier elfes, fées, géographie, faune, flore et histoire de ces pays où j'aime me rendre. Quelques pages pour apaiser votre regard gourmand.
Il y a même des exercices et des sujets de rédaction pour les élèves... Tout à fait charmant !
Pierre Dubois fait aussi une promenade dans ce livre d'entretiens avec Regis Loisel au sujet de son oeuvre autour de Peter Pan.
"On sait que demain on se réveillera en train de patauger dans la boue des mirages fondus, mais, pour l'heure, l'Esprit de l'enfance illumine chaque flocon. Fairy Fay trouva donc tout naturel que l'étoile des Voeux descende vers elle. Cela ressemblait à un petit ludion des réverbères qui sans cesse voltige et s'agite dans sa cage de verre. Ses paupières lourdes et lasses papillonnèrent sous le pétillement léger des étincelles."
"Les contes ne sont pas tous jolis, au fond des bois des "Il était unefois" se cachent de grandes peurs et bien des douleurs."
"Il avait beau les mettre en garde sur les mamans inconstantes qui, unefois qu'on s'est envolé, ferment la fenêtre à tout jamais, y scellent desbarreaux et laissent d'autres enfants pousser à votre place, dans votre propre berceau ! Les avertir que grandir est très dangereux, que chaque fois que l'on dit "je ne crois plus à l'existence des fées, l'une d'elles meurt", et qu'ainsi les grandes personnes en ont fait mourir des milliers...Et en affirmant cela, Peter grinçait de toutes ses dents de lait et mettait à respirer à petits coups très brefs - à raison de cinq par seconde - car un adage de l'île prétendait en effet que chaque fois qu'un enfant respirait, une grande personne tombait raide morte. Aussi Peter s'efforçait-il de respirer le plus souvent possible."
Loisel n'a jamais prétendu la connaître véritablement, cette oeuvre - il s'est contenté de se laisser inspirer, avec grand talent, du roman Peter et Wendy, sans pour autant affilier son travail à la vie et à l'oeuvre de Barrie. C'est pour cette raison précise que j'ai toujours beaucoup aimé son travail, même s'il a été écrit en marge de l'oeuvre barrienne. Il ne lui fait pas de tort, ne s'en réclame pas. Loisel a assez de génie pour parler de son univers personnel et c'est ce qui fait de lui un grand artiste, un homme de talent, qui est allé chercher loin, dans les profondeurs de son inconscient le matériau d'une oeuvre plutôt crue et cruelle. Je n'en dirais pas autant de bien d'autres.
Kathleen Kelley-Lainé, quant à elle, qui intervient ici pour tirer les vers du nez de Loisel, a écrit un livre assez sensible
sur Peter Pan, mais il parle davantage d'elle que de Barrie ou de son oeuvre. Malgré de très belles intuitions, puisque l'auteur est psychanalyste et rescapée d'une enfance fragilisée, sur l'enfance, sur Peter Pan ou Barrie, l'auteur s'égare dans ses propres souvenirs. Ce n'est pas un tort en soi. Ce qui est plus dommageable, ce sont les références qu'elle emploie et qui témoignent d'une connaissance finalement parcellaire de l'oeuvre (dans le livre de Loisel, il y a des erreurs mais je ne crois pas une seconde, en revanche, qu'elle en soit responsable, car son livre en était exempt si mon souvenir est bon) et puis le sentiment qu'elle juge Barrie (lorsqu'elle prétend qu'il a essayé de "voler" des enfants à d'autres familles que les Davies par exemple ou qu'elle lui impute des intentions contestables), ce qui est inadmissible de la part d'un psychanalyste. Elle ne se le permettrait pas, je le suppose et l'espère, face à un patient ; je considère donc qu'elle doit agir avec la même morale face à un auteur qu'elle étudie, ou plutôt derrière lequel elle se cache. Si elle livrait ses conclusions sur le mode de l'hypothèse plutôt que de la certitude, je serais moins embarrassée, je pourrais trouver de la légitimité à la démarche. Je suis ennuyée, car il est des choses qui me plaisent beaucoup dans son travail et, cependant, je suis irritée par certaines déclarations non objectives.
Ma conclusion provisoire de tout ceci est que l'oeuvre de Barrie suscite, presque malgré elle, de la part de ceux qui s'y adonnent avec trop de force, moi comprise, une forme de révélation sur eux-mêmes. Plus que pour toute autre oeuvre, Peter Pan me paraît exercer un tropisme très particulier sur ceux qui ont des comptes (contes) à régler (à écrire) avec leur enfance.
Libellés :James Matthew Barrie,Loisel,Peter Pan,Pierre Dubois
vendredi 19 janvier 2007
... quelques extraits en images du livre de Sebastian Peake, le fils de Mervyn, qui consacre un livre à son père, sobrement intitulé The Man and His Art, et dont il parle sur son blog. Le livre est très beau. Il relate la vie du grand auteur et est richement illustré. Peake était un génie, aussi bien capable de dessiner l'inquiétante étrangeté que de peindre des oeuvres de facture très classique. Ses mots sont à la hauteur de ses images et réciproquement. Il est un cas presque unique dans l'histoire de la littérature. Si le lire ne vous donne pas de l'audace, vous êtes perdu à jamais pour la littérature. Je ne peux concevoir que l'on découvre son oeuvre sans en être bouleversé pour la vie entière.
C'était un aventurier de l'imaginaire, qui n'avait peur de rien et qui partait à la conquête de lui-même dans des univers obscurs et magnifiques, dont l'absurdité ou la bizarrerie vous paraissent, à la lecture, très logiques et naturels. Et puis Fuchsia, c'est moi. Et je sais aussi que je ne suis pas la seule à le penser.
Ici Mervyn et sa femme Maeve,
l'auteur d'un très beau livre de souvenirs, A World Away, que j'ai eu le plaisir et la chance de lire. Je ne peux que le recommander à tous ceux qui aiment Mervyn Peake.
Une blanche-Neige qui me plaît beaucoup avec son petit air hautain :
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C'était un aventurier de l'imaginaire, qui n'avait peur de rien et qui partait à la conquête de lui-même dans des univers obscurs et magnifiques, dont l'absurdité ou la bizarrerie vous paraissent, à la lecture, très logiques et naturels. Et puis Fuchsia, c'est moi. Et je sais aussi que je ne suis pas la seule à le penser.
Ici Mervyn et sa femme Maeve,
l'auteur d'un très beau livre de souvenirs, A World Away, que j'ai eu le plaisir et la chance de lire. Je ne peux que le recommander à tous ceux qui aiment Mervyn Peake.
Des illustrations tirées de Gormenghast :
Une blanche-Neige qui me plaît beaucoup avec son petit air hautain :
Je suis désolée mais ces copies ne sont pas de belle qualité, car le livre est grand et mon scanner petit et je savais comment le manoeuvrer sans abîmer les pages. J'essaierai de montrer d'autres pages, car celles-ci ne sont pas inédites.
Lily a écrit un billet enthousiaste sur le premier volume de la trilogie.
Lily a écrit un billet enthousiaste sur le premier volume de la trilogie.
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Libellés :Gormenghast,Mervyn Peake
Je désirais simplement présenter, avant le week-end, en quelques lignes, cette petite pièce, en quatre scènes, que Barrie avait écrite pour l'amusement des enfants Davies, The Greedy Dwarf. Dix jours après sa représentation mourrait la reine Victoria et quelques mois plus tard George partirait chez Wilkinson (Cf. le milieu de cette page-ci ou reportez-vous à mon édition du Petit oiseau blanc). La fin d'une époque.
Le titre m'évoque le nain Quilp, un odieux personnage du Magasin d'antiquités de Dickens.
[caricature de Joseph Clayton Clarke]
Je ne sais si mon intuition est juste, car hélas il ne reste pas, à ma connaissance, d'exemplaires de ce texte, très mince et en grande partie révélé par le programme. Toutefois, grâce à l'immense et insurpassable travail du biographe de Barrie, Denis Mackail (qui assista à cette pièce alors qu'il avait neuf ans sans savoir qu'il écrirait bien des années plus tard la vie de Barrie ! Cette coïncidence n'était-elle pas belle ?)
et à celui d'Andrew Birkin nous pouvons reconstituer l'ambiance et le contenu de la pièce. Il s'agissait d'une pantomime, dans la plus pure tradition victorienne. Le Noël précédent, Barrie avait emmené George et Jack à un tel spectacle, Les enfants dans les bois.
L'année suivante, il décida de faire quelque chose de plus amusant : écrire sa propre pantomime ! Son but était de "faire se tordre de rire tous ceux qui ont quatre ans"comme il l'écrit à l'un de ses compagnons de cricket... Et si le terme "moral" apparaît dans le programme, c'est une petite pique destinée à la gouvernante des enfants Davies, Mary Hodgson. On trouvera écho de ceci, encore une fois, dans Le petit oiseau blanc. Cette gouvernante se disputait avec Barrie l'affection des enfants et était outrée par le comportement de l'auteur, qui aimait tant les histoires...
La pièce fut donnée dans sa salle d'étude.
Ah que j'aurais aimé assisté à cela ! Il y eut une seule et unique représentation. Les spectateurs furent tous invités ; c'étaient des enfants. Cette représentation eut lieu le 7 janvier 1901, l'après-midi. Ce ne sera pas la première pièce privée que donnera Barrie, coutumier du fait.
Les costumes étaient dans le style des illustrations de Kate Greenaway (j'ai parlé d'elle ici en un mot). Tous les acteurs, à l'exception de Gerald du Maurier, avaient plus de trente ans ; Barrie lui-même allait vers ses quarante-et-un ans.
En lisant le programme, on apprend que Miss (!) Sylvia du Maurier a été ramenée en hansom cab de l'année 1892 (!) afin de jouer le garçon à cheval sur les principes" ! Barrie, quant à lui, jouait le rôle du vilain garçon de l'école. Il portait une perruque. Il effrayait les enfants avec son déguisement en faisant peut-être un peu son Capitaine Crochet pour l'occasion... Son morceau d'anthologie était la scène où, afin de se battre, il enlevait les douze (vous avez bien lu !) manteaux qu'il portait sur lui. Gerald du Maurier (le fameux nain ! Il interpréta alors son premier rôle dans une pièce de Barrie.) de son côté, se servait de ses mains à la place de ses pieds, tandis qu'un autre acteur lui prêtait ses menottes. Madame Barrie jouait le rôle de la Brave Petite Fille, elle se tira de tous les dangers qui la menaçait, mais finit par se déguiser en fauteuil, recouverte d'une couverture... Porthos, le saint-bernard bien connu, joua aussi son rôle à la perfection, qui consistait à manger un biscuit et à boire du lait.
Grâce à Andrew Birkin et à ses trente ans (est-ce aussi un peu de mon destin de tisser ma vie avec celle de Barrie, de repriser son ombre ? Si tel est le cas, j'y consens de tout coeur, ce rôle me plairait assez) de passion pour Barrie et la famille Davies, grâce à son oeuvre, nous avons moyen de lire le programme de la pièce, d'en apprécier l'humour, d'être touchés par tant d'amour de la part d'un poète qui s'adresse à l'enfance, et émerveillés par ce pouvoir que, finalement, nous possédons tous d'enchanter la vie des autres. Oui, chacun d'entre nous, et sans limite, que nous soyons doués ou non.
Je me rappelle de ma soutenance de D.E.A. de philosophie, il y a quelques années, lorsque j'avais plus ou moins sidérés mes juges en faisant preuve d'autant de foi enfantine que de maturité tragique - je parlais de la mort de l'être aimé dans ce texte que je présentais - en affirmant que la magie n'était pas un vain mot mais une manière très simple de déplacer son regard dans le halo des choses et des êtres.
Ce n'est point naïveté de ma part que de le croire et de l'exprimer. Il suffit de tellement peu pour ouvrir la voie d'un bonheur quotidien, durable, et pour faire entrer le merveilleux, comme le soleil qui cogne à la fenêtre, dans notre coeur et dans celui des autres.
Ce matin, j'ai reçu une belle lettre rose-mauve, écrite en violet, d'une personne que j'aime tant, d'une amie qui n'a pas peur d'exprimer ces sentiments. C'est exactement ce dont je parle et ce que Barrie fait vivre encore aujourd'hui pour moi et quelques personnes à travers le vaste monde.
Le programme de la pièce présente un dessin assez proche d'une photo de Peter Davies, que j'ai jointe également dans cette présentation. L'auteur est nommé "Peter Perkin" ! La photo le montre plus jeune qu'il ne l'était en 1901.
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jeudi 18 janvier 2007
Mes yeux sont fatigués. J'ai passé une partie de la journée à préparer des mises à jour pour mon site Barrie (il faudra encore travailler avant de les mettre en ligne) et, puisque je ne suis guère douée en informatique et encore moins en graphisme, tout ceci est très long pour un résultat médiocre. Je fais des essais de "diaporama" depuis quelques temps. Le dernier en date ici, les anciens sont ici et là. Le cadre où apparaissent des photographies (qui ne sont hélas pas toutes de la même taille) est une donnée difficile à modifier. Je n'ai pas encore trouvé l'astuce... Je mérite vraiment la dénomination de dilettante autant que celle d'autodidacte.
Il est très émouvant de fouiller parmi ces centaines de photographies et de lettres qu'Andrew Birkin m'a généreusement transmises. Je me sens encore plus proche de l'homme et, partant, de l'auteur. Des deux hommes.
Comment demeurer insensible devant cette photographie de classe de l'enfant, qui portait déjà en lui Peter Pan ? Il avait huit ans au moment de la photographie. Son grand frère David était déjà mort.
J'ai lu avec des larmes et des étoiles dans les yeux une page de son "Querist Album,"* offert par sa mère pendant l'enfance (disons la fin de l'enfance, en 1877) et qu'il transmettra ensuite à Michael, son préféré, en 1911. À la question "Avez-vous déjà été amoureux et, si oui, combien de fois ?", il répond, à dix-sept ans, ceci : "Oui ! A chaque fois que j'entre dans une confiserie !" C'est tout à fait l'esprit barrien. Son héroïne préférée est la Cordelia du Roi Lear. Cela tombe très bien, puisque j'ai toujours été proche d'elle.
Et puis quel étonnement de trouver une lettre de Henry James ou une carte de Millais adressée à Sylvia pour ses fiançailles. Cette famille Davies est décidément au confluent de tous les arts...
*Les victoriens étaient friands de ce genre de petits livres de confession, où étaient imprimés des questionnaires en série, auxquels il fallait se soumettre.
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Barrie
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Libellés :famille Llewelyn Davies,James Matthew Barrie
mercredi 17 janvier 2007
Deux petites choses : une nouvelle page consacrée à Crochet sur mon site Barrie et, pour faire suite à mon mini-billet d'hier une version alternative à la chanson de Carla Bruni sur le texte de Yeats, Those dancing days are gone, qui est offerte au téléchargement sur le site Naïve, via l'OpenDisc. Sa particularité : la présence de Lou Reed !
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Libellés :Carla Bruni,James Matthew Barrie,Lou Reed,Yeats
Little Mary est une pièce très insolite (ou disons qu’elle est pleinement conforme à l’esprit de l’auteur et nous serons plus proches de la vérité) de J.M. Barrie, qui précède sur scène son immense succès, Peter Pan (le 27 décembre 1904 au Duke of York’s Theatre). Je crois bien que je vais garder pour moi son petit secret et le fin mot de l’humour qui la caractérise. Je ne veux pas gâcher la surprise. Contrairement à ce que l’on pourrait très facilement penser, elle contient des éléments essentiels à la compréhension de Peter Pan et des autres œuvres de Barrie. Jamie n’a jamais exactement redit la même chose, même si le thème majeur demeure présent. Chaque texte est une pièce maîtresse pour la résolution de l’énigme qu’il ne cesse encore d’être. Pour toujours, je le souhaite.
La pièce a été donnée, pour la première fois, au Wyndham’s Theatre, le 24 septembre 1903. Parmi la distribution, notons la présence de Gerald du Maurier dans le rôle de Lord Rolfe (il sera bientôt Crochet et Monsieur Darling, puisque par convention le même acteur interprète ces deux rôles… et ce n’est pas un hasard…) et de Nina Boucicault (futur Peter Pan, la première actrice à l’incarner au théâtre ; je lui préfère Pauline Chase, [Toutes les photographies ici présentes sont offertes par Andrew Birkin, l'ange gardien de Barrie. Je le considère comme tel et je crois qu'il sait mon admiration pour lui.]
bien que je ne puisse juger que sur photographie !) qui donne vie à Moira Loney, l’héroïne si adorable de la pièce. Moira est l’un des prénoms de Wendy, l’autre étant Angela – elle est en quelque sorte une anticipation de cette petite mère - et cela fait, très évidemment, référence au destin, aux Parques ou Moires bien connues. Je vous renvoie à mon site en construction pour glaner photos et détails. Je devrais dès cette semaine me remettre à faire des mises à jour.
Petit extrait de cette pièce qui fera partie du Volume Barrie à paraître en 2008. Il s'agit d'un fragment de l'acte I. Pardon pour la mise en page, qui n’est pas conforme aux us et coutumes de l’Imprimerie quant à la présentation d’une pièce, mais les « copier-coller » dans Blogger sont décidément trop capricieux et je n’ai pas le courage de reproduire les italiques et autres académismes requis.
Monsieur Reilly (à lui-même). Étrange, mais c’est un bon présage.
oira. Quoi, grand-père ?
Monsieur Reilly. Que celui-ci vienne précisément cette nuit-là entre toutes les nuits !
Moira. Parce que c’est mon anniversaire !
Monsieur Reilly. Oh, ton anniversaire, mon enfant !
Moira. Oui ! Tu ne te souviens pas ? J’ai douze ans (1), aujourd’hui ! (Elle se relève.) Nous sommes si bien amusés ! Regarde !
Elle prend sur la table une coiffe en papier qui provient d’un cracker et le met sur sa tête, où il demeure en place.
N’as-tu pas envie de m’embrasser, grand-père, pour mon anniversaire ?
Monsieur Reilly. Oui, mon enfant !
Elle est contente. Elle court à lui gaiement et lui tend son visage. Mais déjà il l’a oubliée, replongé au plus profond de ses pensées. Elle est si déçue qu’elle pleure un peu mais courageusement combat ses tristes émotions.
Moira (elle est assise, elle coud et irradie). Vas-tu écrire ce soir, grand-père ?
Monsieur Reilly. Non, Moira. Je ne vais plus jamais écrire.
Moira. Ne plus jamais écrire ? Pourquoi ? Je ne peux me souvenir d’une nuit où tu n’aurais pas écrit !
Monsieur Reilly. Ta mère avait coutume de me dire cela aussi, ma chère enfant. Souvent, souvent, elle le disait. Je me rappelle aussi d’une autre jeune femme, qui s’asseyait près du feu (1), et regardait le livre grossir*. Il s’agissait de ta grand-mère, Moira… Une épouse, un enfant, un petit-enfant !
Il se lève.
Moira !
Il détache la clef de la chaîne qu’il porte autour du cou.
Apporte-moi le livre !
Moira prend la clef et se dirige vers le coffre qu’elle ouvre. Monsieur Reilly atteint la table de travail, la débarrasse pour y recevoir les livres, et met ses lunettes. Il déplace le panier à ouvrage à l’extrême bout. Le livre est constitué de trois tomes impressionnants. Elle apporte les Volumes 1 et 2, qui sont si lourds que ses bras ont du mal à les porter. Quand Monsieur Reilly prend les livres, elle soulève le panier de table et le met par terre. Il prend les deux tomes et les place l’un à côté de l’autre. Il s’assoit et jubile à leur vue. Il ouvre le Volume 2. Il est en train d’en lire des passages quand Moira apporte le Volume 3, qui contient un morceau de papier buvard. Il ferme le Volume 2, place le Volume 3 dessus, pour finalement le laisser ouvert à la page blanche, où se trouve le buvard.
Moira (pathétique). Combien tu les aimes, grand-père ! Tu n’oublierais pas de les embrasser !
Monsieur Reilly. Mon livre ! Moira, ce livre, c’est moi – et non pas cette charpente affaissée qui est déjà presque complètement rongée. Je me suis fondu dedans. Dans ce livre, je demeurerai toujours jeune et vigoureux à travers les âges.
Il appuie sa tête sur le livre, se lève et désigne la commode où est posé un porte-plume. Moira, le porte-plume !
Moira. Mais je croyais que tu ne devais plus écrire… ?
Elle prend l’écritoire sur la commode avec le porte-plume qui repose dessus et dépose l’ensemble sur la table, à côté des livres.
Monsieur Reilly (Il laisse sa chaise à Moira.). Il n’y a qu’un mot à écrire. Je pensais autrefois que ma femme l’écrirait, puis j’ai pensé ensuite que ce serait ta mère, mais c’est toi qui vas l’écrire, mon enfant.
Il installe Moira sur sa chaise, puis il prend le porte-plume et le trempe dans l’encrier, le donne à Moira et lui désigne le livre.
Ecris ici le mot « Fin ».
Moira. « Fin », grand-père ?
Monsieur Reilly. Le livre est terminé. Ecris « Fin » !
Elle écrit. Il se tient dans son dos et la regarde faire.
Fin ! Fin !
Il éponge la page avec le buvard, le regarde, le referme, le pose sur le Volume 2, enlève ses lunettes, les met sur le Volume 3, quitte la table et va s’asseoir sur une chaise.
Monsieur Reilly. C’est ma fin !
Moira (qui va à lui). Mon cher grand-père ! Mon cher grand-père !
Monsieur Reilly. Je suis un petit peu agité, Lucy.
Moira. Je suis Moira, mon petit grand-père. Lucy, c’était maman.
Monsieur Reilly. J’oublie quelquefois que tu es la petite Moira qui n’a jamais eu un mot plus haut que l’autre à l’encontre du livre. Elles étaient fatiguées de ce livre. Parce que j’en expérimentais les conclusions sur elles. Elles n’aimaient pas cela. Les femmes sont étranges.
Moira (qui se rapproche de lui). Mais tu disais que je devrais lire ce livre quand le temps serait venu !
Monsieur Reilly. Le temps est venu !
Il prend le Volume 1 sur la table et il lui tend.
Tu vas le lire, Moira, et je vais m’asseoir pour te regarder. Ensuite, lorsque je serai parti, tu resteras assise à le lire. J’ai mis de l’argent de côté pour toi, mon enfant, depuis six ans. Jusqu’à tes dix-huit ans, tu n’auras rien d’autre à faire, sinon lire ce livre.
Moira. Oh, grand-père ! Comme je vais l’aimer !
Monsieur Reilly. Ensuite, tu iras chez les grands de ce monde et tu en convertiras certains.
Moira. Moi ?
Elle recule un peu.
Monsieur Reilly. Toi ! Moira !
Moira (effrayée). Mais tu viendras avec moi ?
Monsieur Reilly. Je serai toujours avec toi, car ce livre c’est moi. Tu dois m’emmener avec toi partout où tu te rendras, mais seuls tes yeux doivent me regarder. Personne, pas même ceux que tu soigneras, ne devra savoir la nature du remède. Cela les surprendrait dangereusement. Ces nobles personnages doivent être sauvés discrètement...
Moira. Mais n’est-ce pas les tromper, grand-père ?
Monsieur Reilly. C’est pour leur plus grand bien.
Moira. Alors, je ne serai plus digne de confiance ? Je ne peux pas faire cela ! Je ne le peux !
Monsieur Reilly (féroce). Tu refuses ?
Il se lève.
Dans ce cas tout le travail de mon existence est réduit à néant et je me jette dans le feu.
Il se dirige vers le foyer de la cheminée et menace de jeter le livre dans les flammes.
Moira (elle va à lui, horrifiée). Non ! Non ! Grand-père ! Je le ferai ! Oui, je le ferai !
Elle l’empêche de le lancer en posant sa main sur son bras.
Monsieur Reilly (avec émotion). Mon enfant… Je suis quelque peu désolé pour toi, car je ne peux rien sinon constater dans quel domaine (il regarde les lits où sont couchés les bébés) ton bonheur le plus grand aurait pu s’épanouir. Mais nous faisons cela pour le bien de ces chers Saxons, pour l’Angleterre, Moira, de la part des Irlandais reconnaissants.
Moira. Je ne les aime plus autant qu’auparavant…
Monsieur Reilly. Pour sauver celui qui se tenait ici même tout à l’heure.
Moira. Oh ! Comme j’aimerais le sauver !
Monsieur Reilly. Le moi doit être sacrifié. Toutes les aspirations personnelles doivent prendre le chemin du devoir.
Moira (fébrile). Oui ! Oui !
Monsieur Reilly (désignant les lits). Tous ceux-ci doivent partir.
Moira. Les enfants ! Grand-père ! Oh, cela me tuerait !
Monsieur Reilly. Rien ne doit interférer avec le livre.
Moira. Et je n’aurai plus rien** à materner ?
Monsieur Reilly. Ton ardent désir aurait fait de toi une femme ordinaire. Mais quelle femme extraordinaire tu vas devenir en y renonçant ! (2) Assieds-toi, Moira !
Moira s’assoit.
Assieds-toi près du feu et commence à étudier. Mes vieux yeux ont faim de voir la personne que tu seras dans six ans (3).
Il porte une lampe et la tient à côté de Moira, afin de lire par-dessus son épaule. Elle est assise, l’air dubitatif, avec le Volume 1. Il se tient debout, la lampe toujours à la main, il la regarde. Il triomphe.
Cela s’appelle… Mon enfant, lis le titre.
---------
Traduction C.-A. F. aka Holly G.
Ne pas reproduire sans mon consentement, comme pour chacune des pages de ce JIACO. Précision visiblement utile pour certains êtres sans vergogne, pour des malotrus et autres parasites ! Autant je partage avec grande joie mon travail, sans aucune arrière-pensée, autant je ne supporte pas que l’on essaie de voler des idées et des fragments issus de mon labeur. Je ne suis pas flattée par le plagiat.
(1) Les lecteurs de Barrie ne seront pas étonnés par cet âge…
(2) Anticipation d’Alice-sit-by-the fire (1905)
(3) La même idée, bien qu’inversée, se trouve dans Le petit oiseau blanc.
(4) Barrie use toujours, à partir d’un point ancré dans le présent, de distorsions temporelles dans ses écrits.
* comme un ventre de femme enceinte...
** "rien" et non pas "personne", le choix de ce mot n'est pas anodin, bien évidemment...
*****
P.S. : Dans un de ses romans, Richard Matheson prend pour héroïne, sans la nommer, Maude Adams, l’une des actrices qui fut Peter Pan. Il parle d’ailleurs de son interprétation dans les pièces de Barrie – elle a joué notamment dans Le petit ministre (le rôle de Babbie)
- et de sa vie. Je voulais rapporter cette anecdote depuis fort longtemps et j’oublie à chaque fois. Je répare donc ce jour ma négligence.
Catégorie :
Barrie
mardi 16 janvier 2007
Catégorie :
Miscellanées
Libellés :Carla Bruni,No Promises,Walter de la Mare
« Chercher le bonheur dans son travail, c'est comme creuser une galerie dans la roche dure, à la recherche de l'or. On a besoin de toute son énergie, de toute la force et de l'ardeur de sa nature pour y parvenir. »(Elizabeth Goudge, L'arche dans la tempête)
*****
Il y a quelques jours, alors que je peinais à ma table de travail, sans mon ordinateur personnel (suite de cet épisode-ci : c'est la carte mère qui a grillé ; ce matin, je devrais être délivrée de mon tourment et retrouver mon précieux caisson de survie), et à la faveur de la lecture inspirée de l'excellent site de Greg, qui a su si bien créer une atmosphère étrange et poétique, en mêlant peintures, images et littérature, j'ai relu d'une traite Les contes du Whisky de Jean Ray.
Vieux souvenir d'une lecture, alors que je me trouvais autrefois sur les îles anglo-normandes, lieu idéal d'une villégiature pour amoureux d'Elizabeth Goudge. Je ne connaissais pas encore cette dernière ni Barrie. Je n'étais donc pas encore née.
Comment ? Je n'ai encore jamais parlé d'elle ici ? Et pourtant, si vous saviez comme elle m'importe ! Je repense à elle car j'ai besoin d'écrire, pour cause d'éruption romanesque, sur ces lieux où le vent et la mer appellent déjà les âmes perdues mais aussi creusent le sentier des fées... Mais... Peut-être qu'elle reviendra ici vous parler. Ne perdons pas le sujet de ce mince billet en se laissant emporter quelques années en arrière.
La littérature et le thé sont mon whisky, moi qui autrement ai la sobriété d'un nouveau-né, et qui pour alcool fort n'ai que la sève de certains auteurs. Jean Raymond Marie de Kremer est très connu, sous ses divers pseudonymes. Jean Ray est celui que j'ai envie de retenir.
Bien sûr, les gens associent d'abord son nom à Harry Dickson,
celui que l'on a nommé "le Sherlock Holmes américain". Au départ, il ne s'agissait pour Ray que de traduire, mais très vite il s'est mis à réécrire les histoires, puis à en inventer de nouvelles, pour le plus grand bien du personnage. Mais je crois que le meilleur de lui est ailleurs.
Malpertuis, par exemple, est une œuvre baroque en diable, construite sur le pan le plus fragile de notre insconcient, comme l'était autrefois la maison Usher.
« Elle est là, avec ses énormes loges en balcons, ses perrons flanqués de massives rampes de pierre, ses tourelles crucifères, ses fenêtres géminées à croisillons, ses sculptures menaçantes de guivre et de tarasques, ses portes cloutées. Elle sue la morgue des grands qui l'habitent et la terreur de ceux qui la frôlent. La façade est un masque grave où l'on cherche en vain quelque sérénité. C'est un visage tordu de fièvre, d'angoisse et de colère, qui ne parvient pas à cacher ce qu'il y a d'abominable derrière lui. »
Ne frissonnez-vous pas un peu ? Je ne suis pas étonnée. Quoi ? Non, ce n'est pas le froid, mais la prose de Jean Ray. Vous êtes en grand danger. Vous venez simplement de comprendre. Soyez assurés que je le regrette.
Il faut aussi voir le film de Harry Kümel, avec Orson Welles, dans le rôle de l'oncle Cassave.
Même si Jean Ray a un style incarné par des images puissantes, parfois terrifiantes, ce film-ci est une réussite dans sa trahison, ne serait-ce que par la présence de celui que je nomme, très respectueusement, L'Ogre. Je suis persuadée cependant que Roger Corman en aurait fait quelque chose de plus inquiétant et de plus esthétiquement insupportable, pris dans le sens positif de ce dernier terme.
Un livre, (Les frontières du fantastique, Approches de l'impensable en littérature », de Roger Bozzetto et d'Arnaud Huftier ) essaie de donner une définition de ce genre presque impossible à circonscrire et peut-être même artificiel que l'on nomme "le fantastique" et auquel Jean Ray est plus ou moins affilié par les manuels savants :
« (...) si les philosophes dits des Lumières avaient pour ambition de mettre au clair mes choses cachées, ils oubliaient qu’allumer une bougie c’est aussi créer une ombre : cette ombre, le fantastique l’explore »
Cette belle définition convient par certains égards à l'écriture violemment et magnifiquement imagée de Jean Ray, qui revêt tout à tour manteau d'orage et robe couleur de lune (vous voyez à qui je fais allusion !), est à sa façon un surréaliste, au sens où l'entendait Breton dans son premier Manifeste :
"L'image est une création pure de l'esprit.
Elle ne peut naître d'une comparaison [comme le ferait l'entendement qui compare et pèse des réalités concrètes ou absraites] mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées.
Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l'image sera forte - plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique..." (p. 31)
L'image est une peinture mentale dont la justesse ou vérité n'est pas déterminée d'après un critère universel, tel celui appliqué par les sciences, par exemple, dans ce qu'elles ont souvent de tristement utilitaire et de volonté féroce à maîtriser le réel, mais par le pouvoir d'évocation, d'ouverture et d'abandon de notre esprit à ces images. Au fond, Breton fait bien de convoquer Freud, car il semble appliquer les découvertes de ce dernier quant au rêve et nous provoquer à imaginer. Il n'y aucune différence de nature entre le rêve, tel que Sigmund l'analyse, et l'image dessinée par l'imagination. La différence est simplement donnée par le degré de conscience que nous prêtons à ces images.
Jean Ray, par sa force d'écrivain, parvient à nous libérer de ce fallacieux réel dans lequel nous nous inscrivons au quotidien, par l'exercice vital de nos facultés dans un travail, une famille, une vie d'homme ordinaire. Il nous invite au vertige et à la perte des repères et la naissance ou à la résurrection d'une autre réalité, celle de l'imaginaire qui n'est pas irréelle (Cf. ce billet-ci où il est question de Clément Rosset, puis celui-ci, où il est question, en creux, de l'imaginaire de l'enfance.)
Alors, Jean Ray est peut-être un écrivain du fantastique, mais je lui préfère un autre terme, plus vague, plus lâche, plus libre, le merveilleux. Je redonne la parole à Breton :
"(...) le merveilleux est toujours beau, n'importe quel merveilleux est beau, il n'y a même que le merveilleux qui soit beau." (pp. 24-25)
Tant que l'on considère que le beau est seulement le produit ou l'effet de l'art, on ne peut que souscrire à cette déclaration d'amour d'où est exclue toute raison. Il faut toutefois comprendre, dans ce cas, que l'art n'est pas seulement création d'une oeuvre, mais aussi le regard du sujet (comme ce regard, peut-être, évoqué précédemment lorsque je parlais d'une nouvelle de Walter de la Mare) qui s'aiguise et se perd au-delà des simples apparences paragées par le sens commun. Voici une autre déclaration de Breton à laquelle aurait applaudi Sir J. M. Barrie, mon tendre Jamie :
" De bonne heure ceux-ci [les enfants] sont sevrés de merveilleux, et, plus tard, ne gardent pas une assez grande virginité d'esprit pour prendre un plaisir extrême à Peau-d'âne.
Si charmants soient-ils, l'homme croirait déchoir à se nourrir de contes de fées, et j'accorde que ceux-ci ne sont pas tous de son âge. Le tissu des invraisemblances adorables demande à être un peu plus fin, à mesure qu'on avance, et que l'on en est encore à attendre ces espèces d'araignées... Mais les facultés ne changent radicalement pas. La peur, l'attrait de l'insolite, les chances, le goût du luxe sont ressorts auxquels on ne fera jamais appel en vain. Il y a des contes à écrire pour les grandes personnes, des contes encore presque bleus." (p. 26)
Que serait le monde si les adultes conservait ce pouvoir ? Qui sait peut-être que tout serait pire ? Peut-être qu'il ne faut qu'une goutte de merveilleux sinon la solution deviendrait instable. On ne saura jamais.
Hé bien, je crois que Jean Ray en a écrit quelques-uns de ces contes-là, des très beaux, des un peu gothiques, des un peu étranges, des souvent surprenants et des toujours nécessaires, afin que le lecteur ne s'endorme pas dans le réel et perde ce sens ultime du beau, le secret de l'enfance.
"Cette imagination qui n'admettait pas de bornes, on ne lui permet plus de s'exercer que selon les lois d'une utilité arbitraire ; elle est incapable d'assumer longtemps ce rôle inférieur et, aux environs de la vingtième année, préfère, en général, abandonner l'homme à son destin sans lumière." (p. 14)
***********
"On m'a appris que Dieu, dans sa bonté infinie, a donné à notre âme d'ombre un frère de lumière qu'on nomme notre ange gardien."
"Il y avait un soleil sanglant, sinistre, posé sur la ligne d'encre de la mer ; un immense goéland volait longuement sur la bavure rouge de l'horizon, des butors ont crié... et, ma foi, je ne sais pas trop pourquoi j'ai senti qu'autour de moi il y avait quelque chose pas trop en ordre... Et j'ai bu..."
***********
Des vapeurs du whisky, dans une atmosphère gothique et marine, s’élèvent un cousin fantôme de Scrooge, la petite prostituée de Whitechapel, ou un fils ingrat, une main secourable dans la nuit ou encore une froide et implacable vengeance aux relents wildiens ou hawthorniens. Jean Ray est le plus londonien des belges. Ce n’est pas en vain qu’il se réclame du plus grand, de notre père littéraire à tous, Charles John Hufman Dickens. Jean Ray est sans conteste l’un de ses héritiers, de même qu’il y a en lui des traits qui font songer à Maupassant (et, contrairement à l’évidence, pas seulement le Maupassant des histoires fantastiques), mais aussi à Lovecraft. Parmi les contemporains, un grand écrivain comme Ray Bradbury me semble assez proche, non pas tant de son univers que de sa manière de raconter, de piquer au vif le lecteur sans l'ébouillanter.
Jean Ray n’est pas seulement un conteur exceptionnel à l’écriture tiède (comme un Stephen King par exemple, que j'aime). C’est aussi un peintre, à mi-chemin entre le flamand Jan Van Eyck, le néerlandais Bosch et l’allemand Hans Holbein. Certains tableaux m’évoquent son œuvre, tels The Ambassadors.
L’anamorphose du crâne au premier plan est une métaphore possible de l’œuvre de Jean Ray.
Il y a de la folie dans les histoires de Jean Ray, mais lui-même apparaît résolument sain, à la différence d’un Maupassant. Horla. C'est cette distance entre ce qu'il écrit et l'esprit qui maintient à distance le fantastique qui crée cette atmosphère langoureuse et presque fétide.
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- Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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