jeudi 15 décembre 2005

Souvenir d'enfance et de "Temps X" : la série nommée La quatrième dimension, dont le titre original est tellement plus excitant et proche de la réalité décrite par cette immense oeuvre télévisuelle. La zone crépusculaire est celle de la demi-conscience, des choses qui nous échappent, de l'inquiétante étrangeté freudienne dont je parle (trop) souvent Rod Serling en est l'inventeur. Il a écrit 92 épisodes sur les 156 existants. La plupart des épisodes sont surprenants, intelligemment mis en scène et suscitent un profond malaise, dû la plupart du temps à un léger décalage entre notre attente (celle du sens commun) et la réalité qui se déroule devant nos yeux, à un goût affirmé du paradoxe comme norme, en lieu et place des évidences communes. Le point commun entre chacune de ces petites histoires est l'imprévisibilité de la chute-guillotine. Je me souviens de l'une d'entre elles qui décrit mon pire cauchemar. Un homme, amateur de Dickens, ne trouve jamais le temps de lire autant qu'il le désirerait : il est interrompu par sa femme, par son patron à la banque, etc. Un jour, lors de sa pause déjeuner, il s'enferme dans le coffre de la banque, afin d'y lire en paix. Or, une castastrophe survient et notre héros binoclard se retrouve seul survivant sur terre. D'abord désemparé, il se reprend en constatant qu'il a des vivres pour tenir jusqu'à sa mort et surtout... des milliers de livres à dévorer. Il se précipite vers une bibliothèque éventrée qui déverse des monceaux de livres, puis heurte quelque chose et tombe à terre. En se relevant, il marche sur ses lunettes et les casse. Fin. Des milliers de livres et aucun moyen de les lire. La morale est identique à chaque fois : l'ironie gouverne l'univers et nous ne sommes que des marionnettes. Cette petite fable est un parfait exemple de la perversité à l'oeuvre dans la majorité des épisodes de cette série. A propos de perversité, je conseille la lecture de cet excellent livre : La perversité de Patrick Vignoles, aux éditions Hatier.
mercredi 14 décembre 2005


Je me sens souvent proche de Léautaud, qui est comme un vieil ami auquel je me confie dans le silence des mes jours. Il ajoure le rideau de velours de ma mélancolie passagère, bien que durable.

La photo que je joins à ces quelques lignes est signée Doisneau. La demeure de Léautaud ressemble étrangement à mon bureau. Je n'exagère même pas. Certes, il y a moins de chats, à peine moins...
Léautaud est un grand écrivain. Son Journal littéraire est une somme. Il est imprimé en plusieurs gros volumes, sur papier bible. Un luxe démesuré pour un homme qui vécut chichement.
Je ne l'ai pas lu in extenso, mais je m'y plonge souvent. Cela me donne le ton d'une époque, d'une manière d'être en retrait. Léautaud ajoute des couleurs à mes haines de circonstances ou à celles qui sont plus éternelles. Il y est souvent injuste et méchant, mais toujours brillant et fier. Il fustige en rafale, flingue comme on respire et se fait un honneur d'être toujours contre. Contre tout le monde. Contre ceux qui sont contre. Contre lui-même.
Cet homme-là est un passionné, un faux aigri, un coquin, un peu pervers parfois, un vilipendeur, un misanthrope, un amoureux des animaux.
Léautaud est l'homme que je serais si je n'étais pas femme et si j'avais bien (mal) tourné.
Le petit ami est son chef-d'oeuvre. Il y a parle de son seul amour, un amour impossible et destructeur, un amour qui fut la matrice de toutes ses amours mort-nées*. La destinataire de cet amour sans retour est sa mère. Une cocotte qui l'a abandonné. J'en connais une qui ne la vaut même pas... Bref. La relation qu'il a tissée avec son père ressemble, par certains aspects, à celle que Sacha Guitry entretenait le sien, l'affection en moins. Cet amour bizarre fut presque consommé. Mais qu'importe l'inceste physique quand l'inceste moral fut déjà. Les choses ne pouvaient être pire.
La langue de Léautaud est une langue bien élevée et cela même quand il dit des choses qui le sont moins qu'elle.
Ses entretiens radiophoniques avec Léo Mallet sont un moment d'anthologie. Sa voix, ses colères sont celles de ses textes. Il frappe le sol avec sa canne, hurle, rit aux éclats, s'emporte et ne s'excuse jamais. Mais le vernis de la haine craque.
On sent la fêlure. Et je pense à Fitzgerald. Au texte qu'il intitule ainsi (The Crack-up) et où il explique que toute existence est un "processus de démolition".

*Intéressante difficulté de la langue française, si sournoise et délicate.
mardi 13 décembre 2005

J'ai visionné un épisode du Prisonnier, Danse de mort. J'y ai remarqué la présence de Mary Morris, dans le rôle du numéro 2, costumée en Peter Pan. Ce qui est à souligner, c'est le fait qu'elle avait déjà joué sur scène le rôle de Peter Pan, dans les années 40. Amusant, n'est-ce pas ? C'est le genre de petits détails dont je suis à l'affût pour mon futur site internet.

Noël me rappelle à ce classique de la littérature. On me l'avait offert, autrefois, lorsque j'étais petite. Où es-tu mon enfance ? Qu'il est difficile d'être vieux à trente ans ! Je n'ai pas relu ce roman de Victor Hugo depuis ce lointain Noël. J'ai perdu cette édition (impossible de me souvenir de la couverture qui drapait les pages) au cours de mes nombreux déménagements et, ce matin, un irrésistible besoin de ce livre m'agite. Tout me revient. Une claque dans le cœur. Je n'avais pas bien, je le crains, compris les sacrifices de Fantine et la force d'âme de Jean Valjean. Je ne parle même pas de l'ambiguïté inhérente au caractère de Javert. Hugo me poursuit ou peut-être est-ce l'inverse. Ne suis-je pas allée le rejoindre à Guernesey ? http://www.visitguernsey.com/ Je pense à Juliette Drouet, sa maîtresse à vie, qui a tant sacrifié à ce monstre (de la littérature), qui l'a suivi dans son exil. Cela en valait-il la peine, chère âme ? Le coeur du "grand petit homme" battait-il si fort pour vous ?


Je sacrifie à cette tradition, l'après-midi, et à toutes les autres heures de la journée. Sans ma drogue, je ne suis plus moi. C'est mon seul vice (avouable). Je ne carbure qu'au thé.
Contrairement au café, cette substance ne provoque en moi aucun effet secondaire. Le café, qui est un inotrope positif, d'après mon médecin préféré, est néfaste pour mon coeur. Le thé, lui, est une boisson qui me stimule sans me laisser au bord de l'agonie.
En cette période de Noël, je rends hommage au thé de Noël de Mariages frères, L'esprit de Noël. Cette dénomination me fait illico presto songer à Dickens. Le goût de ce breuvage est délicatement épicé.
A déguster avec des scones tièdes, du beurre, de la crème fraîche très épaisse et de la confiture d'orange.
Je vous invite dans le salon de thé de Mariage Frères, dans le VIe arrondissement (13 rue des Grands-Augustins). A moins que vous ne préfériez quelque endroit plus traditionnel et exotique... Dans ce cas, allez rendre visite à Madame Li. Il s'agit d'une authentique maison de thé.
Vous me rencontrerez peut-être ici ou là...



Lors d'une promenade, hier matin, dans un grand magasin, qui vend des produits "culturels", je suis tombée nez à nez avec ce DVD (zone 2, contrairement à la photo qui agrémente ce billet), accompagné d'un CD. Pour moins de 20 euros, vous avez un grand film et un CD. Pourquoi pas ? D'autant plus que peu de films ne me font de l’œil, en ce moment, au cinéma. Je n'ai pas reconnu tout de suite le film dont il s'agissait, car le titre français n'était pas apposé sur la jaquette et j'avais oublié l'original. La version française nous donne une traduction étrange : "La femme aux chimères". Je ne comprendrai jamais ce qui motive les professionnels du métier à choisir des titres aussi saugrenus ou éloignés de l'original. Qu'est-ce qui les motive à cette infidélité ou à cette surenchère interprétative ? Quoi qu'il en soit, le sujet de mon billet quotidien n'est pas là. Je me réjouis plutôt de la sortie de ce DVD dans notre contrée. J'aime beaucoup les films musicaux, inspirée ou non de la vie de personnages réels, dans la lignée de The Glenn Miller Story d'Anthony Mann, avec le magnifique James Stewart (qui a toujours rivalisé dans mon coeur avec Cary Grant) ou, plus récemment, de Accords et désaccords (Sweet and Lowdown) de Woody Allen. Michael Curtiz n'est plus à présenter. C'est un grand cinéaste, qui a oeuvré dans des registres divers (Robin des Bois, Noël blanc ou Capitaine Blood). Tout le monde a vu et pleuré devant Casablanca. L'histoire interprétée par Kirk Douglas est celle d'un homme, un trompettiste blanc (inspiré par Bix Beiderbecke, célèbre dans les années 20, terrassé par l'alcool la décennie suivante) depuis sa découverte de la musique jusqu'à son inéluctable déchéance, puis sa miraculeuse rédemption (le cinéma aime faire plaisir aux spectateurs). A noter que Harry James donne son souffle à l'instrument dont est censé jouer Kirk Douglas. Le plus beau morceau du film est le standard intitulé "With a Song in My Heart" que l'on retrouve, bien évidemment, sur le CD. Extrait : ici. Doris Day est toujours aussi pimpante dans ce film et Lauren Bacall toujours aussi fatale.
lundi 12 décembre 2005

Un joli film, qui ne fait pas de bruit et dont le thème, pourtant, est presque scandaleux pour l'époque (1958). Cary Grant retrouve dans cette comédie amère Ingrid Bergman qu'il avait fougueusement embrassée et enlevée dans Notorious (Les Enchaînés) d'Hitchcock*, en 1946. Il s'agit d'une histoire d'amour (encore ! ) entre une femme et un homme, qui prétend être marié. Il s'agit donc d'une passion adultère (même si la faute morale entre les deux protagonistes est imaginaire, elle est bien réelle pour la femme qui la commet). Le film est, de ce point de vue, très ambigu. Il y a une élégance désuète, volatile, dans ce film de Stanley Donen, ce petit rien qui n'existe presque plus de nos jours... et qui rendait l'amour artiste. Lorsque le coeur parle par sous-entendus, lorsque l'on attend de l'autre une compréhension de choses non encore avouées... 

*Existe-t-il une scène plus dramatiquement romantique que l'enlèvement de Cary Grant, à la fin du film d'Hitchcock ? Je dois avouer que cette scène m'a beaucoup troublée. Je la trouve terriblement érotique, même si (et surtout parce qu'il) n'y a rien de physiquement agressif entre eux à ce moment. Les moments les plus chargés en érotisme sont ceux où les corps exultent dans le non-dit de la passion, qui couve sous les regard et les gestes. La brusquerie discrète avec laquelle il l'entraîne dans son sillage, dans ses bras, est l'un des moments les plus sauvagement sensuels de l'histoire du cinéma. A mes yeux, bien sûr. Mais, Cary Grant a toujours été mon phantasme number one.

Certains film d'Alain Resnais ont l'heur de me plaire. D'autres me donnent la nausée (Pas sur la bouche, que j'ai trouvé ridicule - mais le pire est que je me suis ennuyée à mourir - et que la critique a encensé avec outrance). Mon oncle d'Amérique appartient à la première catégorie, à l'instar de L'amour à mort, Mélo, La vie est un roman, etc. Mon oncle d'Amérique est un film né en 1980. On pourrait presque croire qu'il s'agit d'un documentaire, car les personnages y sont analysés et étudiés comme le seraient des souris de laboratoire. Ce film est très inspirée par la pensée d'un biologiste, Henri Laborit. Ce dernier participe d'ailleurs au film en tant que commentateur "hors texte" des histoires entremêlées auxquelles nous assistons. Le but est d'illustrer les lois dégagées par Laborit (dont Resnais connaît et apprécie toute l'oeuvre) quant au comportement humain devant certaines situations invalidantes et dont les réactions sont conditionnées par tels ou tels paramètres. Les deux attitudes principales étant soit la fuite devant l'ennemi soit l'affrontement ou, dans le pire des cas, l'inhibition (qui conduit au suicide). L'éloge de la fuite de Laborit (Ed. Folio) est un livre très accessible et riche d'enseignements. Je vous livre quelques citations de Laborit, extraites des notes que j'ai rédigées après sa lecture. « Quand il ne peut plus lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route, il y a deux allures que peut encore prendre un voilier : la cape (le foc bordé à contre et la barre dessous) le soumet à la dérive du vent et de la mer, et la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l’arrière avec un minimum de toile. La fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussi de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l’horizon des calmes retrouvés. Rivages inconnus qu’ignoreront toujours ceux qui ont la chance apparente de pouvoir suivre la route des cargos et des tankers, la route sans imprévu imposée par les compagnies de transport maritime. Vous connaissez sans doute un voilier nommé " Désir". » « Le sens de la vie nous échappe et nous échappera sans doute toujours. Par contre, connaissant ce que nous savons déjà du signifiant, ce que l’évolution et la récente biologie des comportements commencent à nous faire entrevoir de sa structure, la syntaxe dont elles sont en train de nous faire découvrir les lois, nous ne serons plus pardonnables bientôt si nous continuons à faire des fautes de grammaire. Nous ne saurons point sans doute si le message est compréhensible, d’où il vient ni à qui il est destiné. Mais nous aurons au moins la certitude de ne pas ajouter de bruit ou de parasites dans sa transmission. Nous serons dans la position d’un ingénieur des télécommunications. Chacun pourra y trouver alors, s’il lui plaît et s’il en a besoin pour se sécuriser, une conscience émettrice pour une fin cosmique. (…) Le sens de la vie humaine n’est sans doute que l’accès à la connaissance du monde vivant sous laquelle celle du monde inanimé n’aboutit qu’à l’expression individuelle et sociale des dominances sous la couverture mensongère du discours. » « Le sens de la vie ne peut être celui de l’individu séparé de son contexte social, puisque nous avons dit déjà que l’Homme n’existait pas en dehors des autres qui le font. »
samedi 10 décembre 2005

Robert Burton (1577-1640), un « cousin » anglais de Montaigne, a dans son incroyable Anatomie de la mélancolie tenté de définir ce trouble de l’humeur. Il avoue, dans sa préface, qu’il écrit « sur la mélancolie pour lui échapper». Pour ce penseur, la mélancolie règne en maîtresse sur l’humanité entière. Keats, auteur de cette formule qui a retenu notre attention, « joy of grief », a écrit une Ode à la mélancolie qui est inspirée de la lecture du volumineux ouvrage de Burton. Le poète voit en la déesse mélancolie beauté et douceur et exhorte à chasser la fausse mélancolie, funèbre et affligée qui nous fait tendre à désirer l’oubli. Il nous demande de garder dans notre bouche son goût mêlé de tristesse et de joie. On retrouve la même idée dans le poème intitulé « Fill for me a brimming bowl » : « I should have felt a sweet relief / I should have felt "the joy of grief.'' » http://www.jose-corti.fr/titresetrangers/anatomie-melancolie.html Les éditions José Corti gâtent leurs lecteurs et nous offrent, en plus de ce chef-d'oeuvre en trois volumes gansés de noir, d'autres ouvrages d'une qualité exceptionnelle, assez difficiles à trouver et inédits dans la langue de Molière, dont Les Pseudodoxia Epidemica de Thomas Browne (1605-1682). Il s'agit d'un vaste ouvrage, qui recense les idées fausses et autres bêtises de son époque. L'intérêt réside dans la composition de l'ouvrage et dans l'étendue des sujets abordés. C'est un livre curieux, mystérieux, plaisant. Une oeuvre hors norme, pour le dire en quelques mots.


Les amateurs les plus acharnés du Seigneur des Anneaux (je parle du livre, car les films, je ne les ai point vus) ne supportent guère que l'on émette une critique à l'égard du Maître de leur univers imaginaire. Pourtant, si je respecte cet écrivain et le professeur qu'il fut, j'ai coutume d'opposer à un enthousiasme aveugle, quelques détails censés tempérer des ardeurs un tantinet indécentes. L'hystérie n'est pas si souvent mon fait, malgré la nature de mon sexe. D'une part, le premier mérite que l'on a coutume de lui attribuer est d'avoir créé un univers (mais que font donc les autres romanciers ? C'est toujours le cas, même si cet univers est moins apparent...) cohérent à l'extrême (je pourrai y trouver des failles et ce fait est plutôt pour me rassurer). D'autre part, l'originalité de Tolkien me paraît moins flagrante qu'il n'y semble au premier abord. Tout le monde semble oublier les sources auxquelles s'abreuve le père de Bilbo : Beowulf en premier lieu (qu'il connaissait fort bien), les sagas islandaises et Platon, bien sûr, à qui il emprunte l'anneau (Cf. l'histoire de Gygès dans La République II). Ceci dit, la lecture de Tolkien m'a enchantée, mais pas au point d'en faire la pierre de touche du monde nocturne de mes songes. Certaines féeries de Shakespeare possèdent davantage le don de me transporter que le langage quelque peu laborieux, de temps en temps, de Tolkien. Rassurez-vous : je n'ai aucune envie d'assassiner le mythe de bien des esprits chanceux.
vendredi 9 décembre 2005

Hier, j'écrivais un billet ayant pour thème La Femme d'à côté. Je me demande comment, en tant qu'obsédée notoire par toute forme d''intertextualité, j'ai pu manquer d'évoquer la référence cinématograhique qui est faite par Truffaut sans son film ! Il cite, sans pourtant le nommer, le troublant film de Tod Browning, The Unknown (L'inconnu) ou l'histoire d'une femme qui avait peur des bras des hommes...

Les éditions Studio Canal ont été bien inspirées de sortir en DVD les films les plus représentatifs du cinéma britannique, tournés dans les Studios Ealing. Il existe 4 coffrets de deux film chacun ou un immense coffret, qui rassemble les huit films proposés à l'achat. Nous signalons ceux qui nous ont le plus ravis. Noblesse oblige (Kind Hearts and Coronets) est un film de Robert Hamer, datant de 1949.Le film est l'exemple-type de l'humour noir made in U.K. et c'est un des films les plus emblématiques des grands succès rencontrés par les studios Ealing au cours des décennies 1940 et 1950. Alec Guinness, qui interprète huit personnages (!) dans le film, dont un de femme, y donne la pleine mesure de son immense talent d'acteur. Ce film n'est pas sans rappeler celui de Sacha Guitry, Le roman d'un tricheur (le meilleur film du Maître), par son aspect brillant et son humour grinçant. Il y a, dans ces deux films, un goût évident pour l'esbrouf(f)e portée au rang d'art majeur. On y appréciera à l'extrême l'ironie consommée des choses (la fin de Noblesse oblige - que je ne révèlerai pas et qui est un des plus beaux camouflets jamais assenés à un personnage - et la morale immorale du Roman d'un tricheur : les bonnes actions ne paient pas !). Tueurs de dames (oubliez l'affreux remake des frères Coen !) est un chef-d'oeuvre d'humour noir, dans la lignée d'Arsenic et vieilles dentelles, offert par Alexander Mackendrick. Alec Guinness apparaît dans ce film affublé d'un visage rappelant sciemment celui, grimaçant, de Lon Chaney (acteur privilégié de Tod Browning) dans Le fantôme de l'Opéra ; de même, Raymond Massey "s'était fait" la tête de Boris Karloff (dans Frankenstein) pour Arsenic et vieilles dentelles. Le réalisateur livra cette confidence pénétrante au sujet de son film : "Je suis très attiré par la comédie, du moins une certaine forme de comédie, parce que je crois qu'elle seule peut dire certaines choses. Dans un monde atteint de psychose, les névrosés paraissent parfois normaux. C'est ce que j'ai essayé de montrer..." Subtile décalage, au sein de la pensée, de l'étalon mesure de nos comportements. Un des intérêts (nombreux) du film de Charles Crichton, De l'or en barres (The Lavender Hill Mob) est la discrète présence d'une débutante charmante : Audrey Hepburn ! Nous retrouvons Alec Guiness, au meilleur de sa forme, dans un rôle de filou.Quant à Whisky à gogo (Whisky Galore), autre création d'Alexander Mackendrick, son pari est très osé puisqu'il s'agit de faire l'apologie de l'ivrognerie ! Le goût du paradoxe est porté à son comble, dans ce film, qui nous présente une situation aberrante comme si elle était parfaitement normale !!!Des heures de bonheur en perspective pour les heureux possesseurs de ces films...
jeudi 8 décembre 2005
"La vie a plus d'imagination que nous." Truffaut fait dire cela à l'un de ses personnages. Je pense que "la vie" est une expression bien commode, creuse et vide, un cache-misère. "La vie" n'existe pas. La vie, c'est la pensée que nous avons des événements auxquels nous attribuons des expéditeurs et des destinataires. La vie est une lettre envoyée poste restante. Mais les mots de Truffaut sont une autre manière de dire que la réalité dépasse nos propres fictions. Les faits divers ne retiennent que l'aspect sordide des faits crus, sans rien avouer de la passion, parce qu'elle meurt sans bruit ni fracas avec le dernier souffle des êtres. La passion amoureuse est une combustion spontanée, qui ne laisse que cendres derrière elle. Qui pourra dire qu'elle n'a pas fait que brûler les êtres mais qu'elle les a également réchauffés ? Une scène du film dit cela, métaphoriquement, peut-être, lorsque Mathilde éteint un début d'incendie, qui se produit dans la cuisine de Madame Jouve. Ce film est brutalement vrai et dur, comme l'amour qui ne peut exister puisque le temps de le vivre, il est déjà mort. "Ni avec toi, ni sans toi." La différence entre aimer et être amoureux se situe dans la distance qui sépare la passion de la compassion. La passion est autoritaire, égoïste et égocentrique. Être amoureux ou être ivre revient au même : vouloir soumettre l'autre à son propre délire. Aimer demande l'abnégation d'une part de soi-même. J'ai revu ce film de Truffaut, hier soir. Plus je revisionne les films de Truffaut, plus ils me semblent construits de manière très stricte, voire obsessionnelle, avec des repères communs : des histoires en miroir (l'une d'elle, une "historiette", contenant le motif caché* de la trame principale) une voix off - dont je parlais précédemment -, et certains thèmes communs (le principal étant l'infidélité) qui irriguent chaque film. Ici, le suicide raté et la passion malheureuse de Madame Jouve préfigurent la propre tragédie de Bernard (Gérard Depardieu) et de Mathilde (Fanny Ardant). L'enfant de Bernard et de sa femme est le reflet de l'enfant avorté de Malthide et de Bernard : elle dessine un petit garçon aux cheveux bruns, qui ressemble à l'enfant blond de l'autre couple, comme pour exorciser cette perte. Les dessins de Mathilde sont en avance sur le déroulement du film. Son éditeur lui fait remarquer que le regard des personnages d'un livre ne doit pas être tourné vers l'intérieur de la page, mais vers l'extérieur. Lors de la scène finale, du double meurtre et suicide, la voix off nous apprendra que les deux amants regardaient vers l'extérieur. De même, la flaque de sang qui auréole la tête d'un enfant tombé à terre, sur une des esquisses de Mathilde, nous laisse pressentir que le sang coulera, d'une manière ou d'une autre, dans la réalité du film. * Le motif caché, voici qui nous renvoie à la longue nouvelle d'Henry James, intitulée Le motif dans le tapis. Truffaut adorait le frère de William James, le psychologue. Cf. La chambre verte, son film le plus "henry-jamesien". Comment faire d'une énigme le principe même d'un récit ? Dans Le Motif dans le tapis, Henry James met en scène un critique littéraire qui consacre sa vie à la recherche du secret que le romancier Hugh Vereker prétend avoir dissimulé dans son oeuvre. Ce "motif" ou dessin caché expliquerait ce qu'aucun critique n'a su percevoir dans ses écrits : ce qui en est la raison d'être. L'obsession du narrateur contamine le lecteur qui devient, à son tour, un chercheur passionné et hanté par cette absence ou présence muette. L’écrivain fait remarquer, en soupirant, que ni lui ni les autres lecteurs professionnels n’ont découvert le motif, la chose, le dessein qui gouverne son œuvre, la moindre ligne qu’il écrit. Il jouit de cette incapacité et, pourtant, s’en désole aussi puisque son œuvre n’est pas appréciée pour le seul motif qu’il reconnaisse comme valable, la raison qui l’anime. Il répète que «Personne ne voit rien.» et que tous « passent à côté » du motif malgré son omniprésence : « Mon effort de lucidité tout entier constitue cet indice ; chaque page, chaque ligne, chaque lettre. La chose en question y est présente, aussi concrète qu’un oiseau dans une cage, qu’un appât sur un hameçon, qu’un morceau de fromage dans une souricière. Elle est coincée dans chaque volume tout comme votre pied est coincé dans votre chaussure. Elle régit chaque ligne, elle sélectionne chaque mot, elle met le point sur chaque i, elle place chaque virgule.» Le sens caché de l’œuvre réside certainement plus dans le fait de la lecture, qui entre en communion soudaine avec le fait de l’écriture, dans une immédiateté, une intuition, que l’intelligence brise en voulant la dire et l'expliquer.
mercredi 7 décembre 2005
J'aime les films muets. J'ai découvert une mine sur le net : http://www.silentera.com/ Je suppose que cela aidera ceux qui, comme moi, sont amateurs de films anciens. D'aucuns se demanderont sûrement à qui appartient ce ravissant minois qui illustre ce billet riquiqui. Il s'agit de Mary Pickford, une actrice du muet dont je me suis éprise, cinématographiquement parlant. Je l'ai connue grâce à son rôle dans Daddy-long-legs, adaptation d'un délicieux roman de Jean Webster (grand-nièce de Mark Twain), que l'on peut lire en Folio... Junior !
Freud, dans un de ses essais intitulé "Le motif du choix des coffrets", montre, à partir d’une interprétation du Roi Lear, que l’homme ne choisit pas la mort, parmi les trois femmes, représentant respectivement la mère, l’amante et la destructrice, (ou leurs métaphores les coffrets d’or, d’argent ou d’airain - que l'on retrouve dans Le marchand de Venise, autre pièce de Shakespeare) à moins qu’elle n’ait revêtu les traits contradictoires de la vie et de la beauté… Il ne dit pas oui à la mort volontairement, spontanément. « Ainsi, la substitution, dans notre motif, d’un élément par son contraire désiré, remonte à une identité archaïque. » Cette « identité archaïque » est celle du couple de contraires vie / mort (Cf. également un autre essai, "Sur le sens opposé des mots originaires" : «les oppositions sont contractées en une unité ou représentées par un élément unique » ; notre manière de penser est fondée sur des associations contradictoires de ce type que l’on retrouve dans des langues anciennes, où un mot veut dire une chose et son contraire). Il appert que, dans la pensée de la mort, l’homme agisse de même, et qu’il ne pense la mort qu’à travers la vie, « Ainsi, l’homme surmonte la mort qu’il a reconnue dans sa pensée. ». « (…) il [l’homme] ne renonce qu’avec le plus grand déplaisir à sa position d’exception. Nous savons que l’homme utilise l’activité de sa fantaisie pour satisfaire ceux de ses désirs qui ne sont pas satisfaits par la réalité. » Une des méthodes pour subvertir les réponses du réel à nos désirs est de faire semblant d’aimer ce qu’on a au lieu d’avoir ce qu’on aime. Attitude stoïcienne par excellence. Cette remarque de Freud vaut pour la logique, qui est au fondement du langage : le contraire n’existe que par le contraire. « La même réflexion nous fournit la réponse à la question de l’origine de l’élément du choix qui est venu marquer le mythe des trois sœurs. Ici encore une inversion de désir a eu lieu. Le choix est mis à la place de la nécessité, de la fatalité. On peut ne peut concevoir triomphe plus éclatant de l’accomplissement du désir. On choisit là où, en réalité, on obéit à la contrainte, et celle [des trois filles de Lear] qu’on choisit n’est pas la terrifiante, mais la plus belle et la plus désirable. » Il y a deux moments dans le choix : le premier où l’homme choisit l’opposé le plus extrême de la mort, puis le moment où il choisit la mort mais en lui donnant une autre allure, qui la rend acceptable, voire désirable.« Le libre choix entre les trois sœurs n’est pas à vrai dire un libre choix, car il doit nécessairement se porter sur la troisième, sans quoi, comme dans Le roi Lear, il va entraîner tous les malheurs possibles. » Non seulement le choix est nécessaire, mais encore l’objet de ce choix lui-même l’est. Les trois filles du roi Lear, les trois coffrets, ne sont pas sans rappeler les trois Parques (ou Moires). Freud, se référant au Dictionnaire des mythologies grecque et romaine de J. Roscher, déclare que « Les noms des trois fileuses ont également fait l’objet de la part des mythologues d’une exégèse significative. La deuxième Lachésis, semble désigner le “fortuit au sein du destin” – nous dirions : l’expérience vécue – comme Atropos, l’inéluctable, la mort ; enfin resterait pour Clotho la signification de la disposition fatale, innée. » Clotho est une personnification du caractère de l’homme singulier qui le prédispose à être tel ou tel, Lachésis l’espace et le temps de son existence et Atropos le cachet qui scelle son existence par la mort et lui attribue, de ce fait, une identité définitive. En effet, qui peut dire ce qu’a été ou ce qu’est un homme avant qu’il ne meure ? Un seul acte ne peut-il pas être en mesure de racheter la vie d’un salaud, par exemple ? A contrario, la vie d’un saint peut-elle être disloquée par un seul acte, à la fin de la vie ? Si le saint avait manqué des circonstances qui puissent le rendre salaud ? Bien sûr, que tout ceci est foncièrement caricatural, mais on retrouve l’idée d’Aristote selon laquelle il faut attendre la fin de la vie d’un homme pour décider si oui ou non il a eu une vie heureuse. Qu’est-ce donc que l’identité d’un homme, dans ces conditions ? Car, c’est bien l’identité qui est l’enjeu de la question que pose le tragique à la philosophie en particulier, à la pensée en général.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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