jeudi 19 janvier 2006

J'adore Lubitsch, qui est l'un des cinq plus grands cinéastes de tous les temps. Sérénade à trois (Design for Living) n'est peut-être pas mon film préféré mais, assurément, il est brillant et pose astucieusement la question de l'amour à trois, sans jamais sombrer dans la vulgarité ou le trivial. La situation est présentée, somme toute, comme ordinaire ; et ni Lubitsch ni Coward ne se laissent prendre au piège des explications ou des justificatifs. Nous sommes dans une tonalité légère et nous ne sombrerons jamais dans le grave. L'amour est primesautier, bien qu'essentiel. A aucun moment, il ne me viendrait à l'idée de mal juger l'un des trois protagonistes. Ils sont si déroutants de sincérité et si désarmants de finesse. Ils jouent, tour à tour, et aucun ne perd.
Le sujet : " Dans le train qui les conduit à Paris, un auteur dramatique en quête de succès (Frederic March) et un artiste peintre (Gary Cooper), deux amis, tombent amoureux d'une dessinatrice de publicité. Peu après leur arrivée dans la capitale, les trois jeunes gens décident d'habiter ensemble, selon un pacte, un "gentleman's agreement" : aucun des deux hommes ne devra coucher (disons-le clairement !) avec la jeune femme. Or, on s'en doute : aucun des deux ne tiendra cette chaste promesse. Pourquoi devrait-on parler de culpabilité ou de moralité face à une situation qui paraît, dans ce film, si saine ? Ceci nous amènerait à faire remonter à la surface les idées de Nietzsche (si souvent mal interprétées) quant à la morale : "Définition de la morale : la morale — l’idiosyncrasie de décadents, avec l’intention cachée de se venger de la vie — et cela, avec succès."

F. Nietzsche, Ecce Homo (1888), IV, paragraphe 7, trad. Éric Blondel, GF-Flammarion, 1992. (Eric Blondel, un excellent professeur de philosophie... ).

Cette comédie pétillante traite donc avec humour, fantaisie et virtuosité des péripéties sentimentales d'un "trio amoureux." Lubitsch sait se montrer osé sans consentir à nous choquer. Un réel tour de force ! La véritable provocation est peut-être celle-ci : penser autrement - mais ceci nécessite une force d'âme que peu de gens possèdent, car il faut s'exercer à trouver son propre regard sur le monde... Ce pourrait être un drame, une tragédie, et c'est une comédie. A les voir tous les trois, il est facile de se dire qu'on peut aimer double et que ce que l'on donne à l'un ne vole rien à l'autre. La société impose des conventions dont il est difficile d'évaluer le bien fondé, d'un point de vue plus existentiel ou viscéral. Et c'est une fervente émule de Tristan et Iseult qui écrit ces lignes !


Gilda Farrell : It's true we had a gentleman's agreement, but unfortunately, I am no gentleman.

« SI TU DESIRES L’UNE DES CHOSES QUI NE DEPENDENT PAS DE NOUS, IL EST IMPOSSIBLE QUE TU SOIS HEUREUX. »

Maxime première de laquelle tout le reste découle, dont on peut inverser la polarité, sous cette forme : «Le malheur est inévitable pour celui qui désire [positivement ou négativement une chose ] ce qui ne dépend pas de lui. » Or, rien ne dépend de lui, sinon sa représentation et l’assentiment qu’il donne aux événements qui échappent à sa volonté. Tôt ou tard, Epictète finit par avoir raison, puisque l’homme est limité, puisque rien n’est pour lui éternel, et rien de ce qui lui est autre n’est en son pouvoir. Ce qui est autre est le monde extérieur dans sa globalité, son corps inclus. Il ny a donc que son for intérieur qui soit à lui, ses idées, ses sentiments, en somme sa vision du monde.

Epictète présuppose à la fois, et contradictoirement, que le malheur est inévitable et à éviter. Inévitable du point de vue des faits réels (la mort, la souffrance, la perte des êtres aimés, les déceptions ordinaires de l’existence, etc.). Evitable du point de vue de la pensée : n’est un malheur un événement que si je le veux bien, n’est malheur que ce que je comprends mal (c’est un événement neutre, un événement justifié par le logos, qui a sa place au sein du cosmos ; dans un tel système, le mal n’existe pas). Il y a vis à vis de la souffrance une ambiguïté : la souffrance est acceptable à condition de l’éviter, et le seul moyen d’y échapper est de l’intellectualiser, de la réduire à une représentation ou de la traduire en un autre langage, celui de la raison et non plus celui de la sensibilité.

Le postulat des Entretiens ou du Manuel est le suivant : le malheur est à éviter. Rien à redire sur ce point pour le sens commun. Mais la souffrance est-elle, réellement, inacceptable ? De quel point de vue :

- Est-elle nuisible à l’homme ? Il y a des souffrances qui rendent sages, forts, qui illuminent l’existence ces hommes, qui donnent un sens à leur vie.

- Est-elle laide ? L’art – la tragédie - se nourrit de la mort et des douleurs des héros (la mort héroïque, par exemple) ; elle apparaît comme parée de toutes sortes de beautés, voire du sublime.

- Est-elle immorale ? Tout dépend si l’on parle de la souffrance que l’on inflige (qui sans conteste est souvent ou toujours immorale) ou de celle que l’on reçoit (l’ascétisme, la rédemption par la peine : Cf. Gorgias, etc. Attitudes qui se réclament de la morale), et qui est plus ambiguë.

- Est-elle fausse ? Epictète l’aborde par ce biais, et c’est très révélateur, excessivement troublant et intéressant.

Cavalièrement, la pensée d’Epictète se résume à une drôle de suggestion : vivre en soi-même, se réfugier dans une pensée rigoureuse, et composer selon le thème attribué à chacun de nous par la destinée. La vie est un jeu (théâtral), un exercice, une épreuve, une occasion de sagesse. Le jeu et l’exercice sont des comportements qui comportent une distance entre le sujet et son acte.

Pour Hegel, il y a intériorisation de la relation domination –servitude, que nous appellerons pour notre part nécessité : le maître est en soi et non plus à l’extérieur. L’auteur de la Phénoménologie de l’esprit parle d’«impassibilité sans vie, qui hors du mouvement de l’être-là, de l’agir comme du pâtir, se retire toujours dans la simple essentialité de la pensée. »Le stoïcisme est selon lui une pensée pure, une vérité sans contenu, où la liberté est fondée sur la seule pensée. Le stoïcisme est fondé sur une tautologie (une «réflexion doublée», écrit Hegel).

Mes nuits sont blanches, mais mes rêves sont gris. Non, je ne prétends pas que mes rêves soient en noir et blanc comme les films des années cinquante, ce serait trop beau. Ils ont plutôt l’aspect d’un blanc sale et triste, celui du linge trop lavé et qui s’est frotté par mégarde à des fibres de couleur et en garde des traces. Autrefois, je rêvais en technicolor. Je suppose que c’est ma punition, et que dans mes rêves je contemple mon âme déchue, monochrome. Certes, je poétise la situation, mais ça revient au même : je suis coincée. Je suppose également que personne ne me soupçonne d’avoir commis un tel crime, parce que je suis dans leur esprit quelqu’un de fade, à qui il ne viendrait pas l’idée de mal agir, n’ayant pas assez d’imagination ni de volonté. La description n’est pas fausse : je suis indifférente. Mais peut-être moins indifférente que fuyante ou endormie. Pourtant, on peut mal agir sans ouvrir la bouche ni lever le petit doigt. La passivité n’est pas toujours synonyme d’innocence. Au contraire. Elle est parfois le lit de la perversité. J’aime que les situations pourrissent d’elles-mêmes. J’aime l’idée que personne ne sache de quoi je suis capable. En contrepartie, je ne dors plus.

Je ne suis pas honnête : quelqu’un sait et c’est la raison pour laquelle je ne ferme plus l’œil. Je me dis souvent que s’il a deviné, cela signifie qu’il ne vaut pas mieux que moi. Celui qui pense au mal a déjà eu envie de le commettre, bien qu’il n’ait pas la plupart du temps le courage de le reconnaître. Chaque nuit, depuis un an, je refais le même rêve et pourtant je ne dors pas. Je n’ose pas. Je pourrais me trahir. Je m’accorde quelques heures, quand personne ne me veille, je reviens vite à ce monde avant qu’il ne soit trop tard. Un mécanisme bizarre se déclenche en moi quand il grimpe les premières marches, avant qu’il n’ouvre la porte, qui n’est jamais fermée à clef. C’est un jeu de patience. Il ne m’aura pas. Pas ainsi, en tout cas. Qu’y a-t-il derrière la porte ? Il suffirait d’ouvrir, mais je ne le peux. Bien sûr, je peux le faire physiquement, matériellement, mais cela reviendrait à abandonner ma stratégie de repli : ne pas bouger et ne pas parler. Donc, je ne peux pas. Quelle bêtise : pour échapper à une punition, j’en accepte une autre, qui est peut-être pire ! Possible, mais celle-ci à l’avantage de n’être pas fixée et de ne durer que le temps que je le déciderai. L’un de nous craquera, fatalement. Si je dis ça, je pense que ce sera lui, mais je crains de flancher la première.


Edward Lear (1812-1888) âgé de 73 ans et demi et son chat Foss âgé de 16 ans, par lui-même.
Suite à la demande de Simonne, je complète le portait du monsieur. Edward Lear était un célèbre peintre et dessinateur. Il écrivait aussi des petits poèmes ou textes drôlatiques, accompagnant ses dessins, et réciproquement. Le ton est celui anglais, du nonsense, de l'absurde. On appelle ceci des limericks (épigramme burlesque, d'après la ville irlandaise du même nom ; ÉTYM. xxe; angl. limerick (1896), pour désigner les poèmes d'E. Lear). Ses oeuvres ont un trait et un esprit très remarquables : ses dessins le représentent souvent tel Humpty Dumpty, perché au bord d'une situation dangereuse, grotesque, burlesque, risible et, toujours, désespéré dans et par ce rire qu'il crée. Exemples de limericks ici : http://www.bencourtney.com/ebooks/lear/ Ils perdent leur sens en les traduisant. En tout cas, je crains de n'être pas assez habile pour les rendre dans la langue de Molière. Autant Lewis Carroll, l'autre héraut du nonsense, s'ingénie à parodier la logique ou à la subvertir en jouant sur le sens des mots, autant le nonsense de Lear s'exprime par un jeu sur la seule sonorité des mots et par une absence totale de logique.
mardi 17 janvier 2006
Je trouve très émouvant de consulter les archives du New york Times et d'y lire l'annonce de la mort de mon bien-aimé Barrie. Un instant, je me fais l'effet d'être sa contemporaine et d'avoir des droits sur la peine de ceux qui l'ont connu et, peut-être, adoré. Je l'ai aimé mort ; Dieu que j'eusse préféré avoir le chagrin de sa perte. 
Comme de coutume, George Bernard Shaw est plutôt mordant et aussi rigide que le Pr Higgins lorsqu'il déclare n'être pas particulièrement affecté par la mort de Barrie, car celui-ci aurait eu selon lui une longue vie et le temps d'écrire tout ce qu'il avait à écrire... 77 ans n'est pourtant pas un âge canonique ! Et puis, la mort est tout aussi inacceptable, à mes yeux, à 7 ans qu'à 107 ans. 
La rubrique nécrologique revient sur les peines qu'il a dû endurer, comme son divorce - au sujet duquel, je joins cet extrait d'une autre coupure :
Barrie s'est effondré au tribunal. Il ne voulait pas de ce divorce et était prêt à pardonner à son épouse infidèle. Toute sa vie, il portera son coeur en écharpe. Oh, Mary A., est-il si difficile de l'aimer malgré tout ?
Cliquez sur les images pour les agrandir. 
lundi 16 janvier 2006
Le fantasme commun de tout lecteur et de tout auteur est de transgresser les limites de la lecture, de briser le cadre dans lequel s’exercent les rapports de celui qui écrit et de celui qui lit.
Qui, en effet, n’a jamais rêvé de pénétrer à l’intérieur du livre, de participer d’une manière ou d’une autre à l’action, voire de prendre la place de l’un ou l’autre protagoniste ? Qui n’a jamais eu envie que le romancier le prenne à parti, lui offre une occasion d’être plus qu’un lecteur, ou bien qu’il change les règles du jeu de la lecture ?
Ces limites sont d’abord celles du temps et de l’espace. Le procédé de l’écriture et celui de la lecture sont d’évidence séparés par le temps et par l’espace. L’écriture est éloignée du fait de la lecture par un laps de temps plus ou moins long : de quelques mois à quelques années ou siècles. L’auteur et le lecteur sont également distants dans l’espace, ils peuvent même habiter à l’opposé l’un de l’autre sur le globe terrestre.
Un livre est une trace, une brique, sur la route pavée de bonnes et de mauvaises intentions du lecteur. Le livre, lui-même, est un objet étrange et ambigu : il est à la fois un espace de liberté (on peut interrompre sa lecture, revenir en arrière, sauter des pages, commencer par la fin…) et une prison (le livre est écrit selon les codes qu’a choisis l’auteur). Il impose un ordre de lecture, avec ses pages et ses chapitres numérotés ; parfois, la présence d’un signet dans des éditions plus raffinées, ou d’un marque-page ajouté par le lecteur, balise la lecture. Tout dans le livre, en tant qu’objet, suggère un parcours, une quête vers le sens, qui sera donné par le fin mot de l’histoire. Une fiction est un univers en miniature. Le roman victorien se présente en tout cas sous cet aspect.
L’autre limite, facile à percevoir, est l’impossibilité d’une interaction réelle entre le lecteur et l’auteur. Au fond, la situation limite peut être exprimée de cette manière abrupte : le romancier ne peut tuer son lecteur et réciproquement. A la limite, l’auteur peut influer sur le lecteur en suscitant en lui toute la gamme des sentiments et des émotions, il peut le faire réfléchir, transformer certains de ses jugements, ouvrir son horizon, produire un désir d’émulation, etc. Mais il ne peut l’atteindre immédiatement. La situation du lecteur est encore plus exiguë, car celui-ci ne peut avoir d’influence sur l’auteur qu’en contournant la réalité du livre.
Le pacte de lecture :
La convention tacite qui existe entre l’auteur et le lecteur est héritée du roman du XIXe siècle, même si celle-ci connut quelques coups de canif. Elle signifie que l’auteur dira la vérité, qu’il ne trahira en aucune manière les apparences ni qu’il se jouera de manière déloyale de son lecteur (de la manière dont, par exemple, Hitchcock « trompe » le spectateur dans Stage fright).
« Le contrat en question suppose que l’auteur finira par révéler ses intentions sous-jacentes et les dessous de l’intrigue – en auteur en qui le lecteur peut avoir toute confiance, même s’il a été mené de surprise en surprise et constamment taquiné par les rebondissements de l’action. De nos jours, la fiction de qualité est beaucoup moins encline à expliciter ses mobiles, et même à avouer “ce qui se passe vraiment” dans le livre. Le caractère explicite du roman tel qu’on le concevait à l’époque victorienne se trouve compensé par l’extrême réserve dont il fait montre sur toute une série de sujets, dont bien évidemment, le sexe, mais aussi sur d’autres questions jugées indignes de mettre le lecteur en appétit : la folie humaine, les lieux d’aisance, le quotidien des pauvres. On glissait là-dessus, histoire de conforter ce mythe commode : que de telles horreurs n’existaient tout simplement pas. (1)
J’ai voulu bouleverser ces conventions dans le Quinconce en composant un livre qui puisse – à première vue – se lire comme un roman victorien, mais où les questions occultées par ce principe seraient agités en coulisse, menaçant à tout instant de faire irruption sur le devant de la scène, de déranger le noble tissu des apparences, dont l’idéologie victorienne, comme toute idéologie, se plaît à draper la réalité. » (2)
La morale qui pourrait s’appliquer à un roman tel que Le Quinconce est la suivante : « La vérité prend du temps », formule héritée d’une série américaine, parmi tant d’autres.
« J’ai surtout pris des libertés avec le modèle romanesque victorien en ce sens que j’ai laissé régner l’ambiguïté sur certains points relatifs à l’intrigue et à mes intentions. Une ambiguïté qui tient moins à l’insuffisance d’explications qu’à la redondance voulue de celles-ci : j’entends par là que le lecteur se voit offrir une explication parfaitement plausible au premier degré, mais qu’il en devine une autre en filigrane, qui n’est pas moins vraisemblable. » (3)
« (…) je conçois le roman – ou toute forme d’écrit destiné à la publication – comme un vecteur de significations possibles que le lecteur a le droit d’interpréter à sa guise. Il se peut donc que je n’aie pas plus percé le sens du livre qu’un autre lecteur. Il semble même que je n’ai pas mieux percé le sens de mon livre que n’a pu le faire le premier venu. » (4)
« Pour reprendre le mot fameux de Henry James, les romans victoriens ne sont pas loin d’êtres des “monstres ventripotents et flasques”, au lieu que la littérature moderne privilégie une structure formelle mûrement réfléchie – ainsi qu’il apparaît par excellence dans l’Ulysse de Joyce. Je voulais écrire un roman qui communique au lecteur cette impression de démesure “monstrueuse” propre à la littérature du réel – débordant, brouillon, “gratuit” -, tout en lui révélant peu à peu les lignes d’un projet soigneusement dessiné et pensé, l’effet final visé pouvant prétendre à la noble dénomination de dialectique, par le jeu que j’introduisais entre les forces du hasard et celles de l’intention, entre accident et dessein, entre canevas anciens et modèles contemporains. Cette tension - à mes yeux rien de moins que l’axe central du roman – n’était-elle pas, au surplus, accordée à la grande interrogation qui était celle des contemporains du début de l’ère victorienne, lesquels voyaient l’idée d’un monde ordonné par la divinité (le Dieu des chrétiens ou quelque autre Grand Horloger) battue en brèche par l’effrayante notion darwinienne selon quoi l’existence de l’univers ne serait pas le fruit d’un dessein mais le produit d’une longue interaction de hasards et d’accidents ? (…) Le monde ainsi défini n’a ni sens ni finalité autres que ceux que nous voulons bien lui trouver ou lui inventer. Dès lors la distinction entre “réalité” et “fiction” s’estompe, tandis que reviennent en force les vieux mythes réconfortants : fables chrétiennes, ou superstition du progrès. » (5)
La parole est plus proche de la pensée. L’écriture est un signe d’un signe. Elle ferait perdre ce qui reste dans la parole et constitue le signe en tant que tel : le sujet pensant. Extériorité de l’écriture qui élève l’objet à la dignité de la chose. La page devient un lieu, un destin, un manque, un impossible.
Pourquoi Bartleby a-t-il cessé d’écrire tout à coup ? Pourquoi Bartleby ne parle-t-il qu'au conditionnel ? Deleuze a écrit quelques lignes intéressantes sur le sujet.
"I would prefer not to" est un des plus grands mystères de la littérature, celui qui m'importe le plus, assurément.
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(1) On peut émettre des réserves sur ce jugement, si l’on évoque Wilkie Collins par exemple et même Dickens, dans une certaine mesure. L’un et l’autre ont abordé de front certains de ces thèmes dérangeants.
(2)Charles Palliser, Le Quinconce, Trad. Gérard Piloquet, postface de l’auteur, tome V, Ed. Phébus, Paris, 2003, je souligne.
(3) Ibidem.
(4) Ibidem.
(5) Ibidem.

J'ai pleuré lorsqu'il est mort. J'ai pleuré mes années de mansarde, lorsqu'il était la seule voix qui me donnait envie de vivre, certains jours et nuits crasseux d'ennui. J'étais transie de bonheur lorsque sa voix coulait en moi. Je l'avais vu plusieurs fois donner des récitals. Dont le dernier. Ce fut triste. Il ne tenait plus vraiment debout, mais la flamme vacillante continuait de brûler et d'éclairer. J'ai pleuré aussi, ce soir-là, dans l'anonymat de la salle. Il parlait du temps qui lui restait. J'avais un peu honte de ne pouvoir me retenir. Incontinence de l'âme. C'est con les larmes : ça laisse des traces ignobles. Ça laisse croire aux autres qu'on a du coeur quand pourtant on ne l'entend même plus. Je conserve aussi cette image de lui, soutenu par Piccoli, au cimetière, un jour d'été, venu rendre un dernier hommage à un autre sensible, qui l'avait devancé, Claude Sautet. Je n'ai jamais pu lui dire que je l'aimais. La concordance des temps me déplaît lorsqu'elle s'applique au verbe aimer, savez-vous ? Une grande photo orne mon bureau. Elle est coincée derrière une vieille pendule de cheminée, qui ne bat pas plus que son coeur, désormais. C'est un vieux 33 tours, chiné quelque part.
J'ai oublié. Je pense souvent à lui. J'aimerais boire comme lui. Ecoutez-le. 
dimanche 15 janvier 2006

Hier, je suis allée au cinéma. Je vais, en général, très régulièrement au cinéma (une ou deux fois par semaine, parfois plus ; quelquefois je fais abstinence) et je regarde encore plus de DVD, parce que j'ai découvert le cinéma il y a peu (il y a environ 5 ans, je pense) et j'ai beaucoup de retard. J'ai engagé une course vaine contre le temps. Depuis que j'ai compris que j'allais crever. Pour de vrai et pas simplement pour flatter mon imagination. Lire le maximum de livres et voir le maximum de films. J'entends de "bons" livres et de "bons" films, à savoir des oeuvres qui ont une chance de réformer mon âme, de me pincer là où j'ai envie d'avoir mal. Pour me sentir vivante ; afin de savoir si je dors ou si je suis éveillée. Il y a plusieurs catégories de films et celui dont je vais parler appartient au genre que je qualifie de mélodieux : la vie, simple, nue, dans sa présence monotone et monochrome. Rien. Un peu de laisser aller, du désespoir triste (que je distingue du désespoir poétique, celui qui vont donne de l'élan pour créer, même si c'est douloureux), la stérilité d'une vie passée à regarder, amorphe, le paysage qui se tient presque immobile, derrière une vitre sale. Une vie sans intérêt. Sans but important, sans haine radicale, sans malheur saillant, sans joie piquante, sans amour fulgurant. La salle d'attente de la mort. L'absence de révolte. La vie de tout le monde. Ou presque. Je ne parle pas des étoiles. Je ne suis que poussière de comète. Et puis, un jour, un sourire.
Un dérisoire clignement d'oeil. Rien n'a changé mais la couleur s'installe et l'on ouvre la fenêtre, avant de sauter de l'autre côté, avec un truc chaud dans le creux du ventre : le bonheur, ce truc auquel on n'avait jamais cru, un peu trop chaud et surfait, et qui advient malgré tout. Sans forfanterie, mais bel et bien là, pour soi. On donne la main à quelqu'un d'autre. Ce n'est pas un miracle, mais ça vaut la peine d'être vécu. Sans rien attendre de plus. Juste pour la joie de l'instant. Pourquoi gâcher le peu que nous possédons quand nous pouvons en tirer un peu de miel ? A cette catégorie de films appartiennent ces tendres oeuvres Ma vie sans moi et Des choses que je ne t'ai jamais dites [on peut trouver ce charmant film pour moins d'un euro sur cdiscount ; je conçois mal comment on ne pourrait pas être transporté par la simplicité et la vérité du propos ; Lily Taylor, actrice bien connue des amateurs de Six feet under y joue sur du velours] d'Isabel Coixet, qui m'ont laissé une empreinte profonde dans le coeur. Coïncidence amusante, Isabel Coixet et Steve Buscemi que je vais évoquer sont tous les deux crédités au générique d'un film en post-production, Paris, je t'aime... Autre affinité élective (Wahlverwandtschaft), Buscemi a participé en tant qu'acteur aux Sopranos, une série qui me plaît beaucoup. J'ai découvert, hier, deux mois après sa sortie, un ravissant film, qui fait résonance avec les précédents, et dont l'intrigue tient en une ligne : un écrivain raté (comme moi) rentre chez ses parents pour y cuver sa dépression. Il erre. Il pousse, inconsciemment, son frère tout aussi mal en point au suicide. Puis, il fait une rencontre d'un soir,
qui va s'étirer jusqu'à devenir la toile de fond du film de sa vie. Une ancre pour pauvre type à la dérive, qui s'avérera meilleur qu'on ne le pense, finalement. Et plus lucide surtout. Propos minimaliste mais le charme et la forme sont ailleurs. Ce film a été réalisé par Steve Buscemi
dont je ne savais rien jusqu'à hier soir. Il s'agit de son deuxième long métrage, réalisé en 16 jours, au moyen d'une caméra DV. L'image est granuleuse, presque inconfortable, mais la petite beauté de ce qui montré fait oublier cet inconvénient. On rit jaune, c'est certain, par exemple devant cette mère de famille, immuable dans son optimisme béat et dans ce que l'on prend pour une naïveté sans faille, jusqu'à ce qu'elle demande à son fils cadet (déprimé chronique et looser de première), après que son frère a tenté de se suicider : "Qu'est-ce que nous avons fait pour vous rendre aussi malheureux ?" sans se départir de son sourire. Et, lui, de répondre, sans penser à mal : "Certaines personnes ne devraient pas avoir d'enfants." Il y a un autre personnage qui sourit dans ce film, avec innocence. Seules ces femmes portent un sourire dans le film. Au milieu d'hommes et d'enfants tristes ou en colère. Seul un de ces sourires n'est pas de façade. Le sourire dont je parlais est celui de la radieuse Liv Tyler. Elle propose d'ailleurs de le coller sur le portrait d'un Hemingway qui fait la gueule, en compagnie d'autres écrivains suicidés comme lui (Sylvia Plath, Dorothy Parker, Virginia Woolf, etc.) qui sont les anges gardiens de Jim, l'anti-héros, et qui ornent le mur de sa chambre d'adolescent. Ne serait-ce que pour cette image et ce geste, ce film a une belle âme. Vivons heureux en attendant la mort, disait Pierre D.

Plaisantons un peu ! J'aime les dictionnaires et je le prouve. Fiction pure. Vieux texte, écrit lorsque j'étais petite. Tellement plus petite. J'étais déjà un peu cynique il y treize ans. J'ai même laissé les fautes. J'étais vieille à huit ans, de toute façon. Ne croyez pas que je me livre. Je suis une tricheuse.

Elle râlait, inhumaine. Elle râlait, mais cette fois ce n'était plus du dépit, de la lassitude ou de la colère. Je me faisais à l'idée de sa mort. Curieuse, j'étais pressée de savoir ce que cela faisait. Bien sûr, avant il y avait eu le grand-père, mais ce n'était pas pareil : lui, je ne l'aimais pas, pas vraiment…

Ses doigts étaient devenus blancs, lisses et brillants, comme s'ils étaient vitrifiés. Ils n’étaient pas maigres, mais ils avaient tant rétréci qu'ils semblaient maintenant appartenir à ceux d'une enfant. Ils n'avaient rien perdu de leur éclat originel, mais l'on sentait bien qu'ils s'enfonçaient désormais dans une autre vie. Je n'ai commencé à accepter ce dénouement que depuis quelques jours, lorsque je les ai surpris, par hasard, dans leurs vains efforts pour manier le gant de toilette. Ses petits doigts glissaient sur les choses sans parvenir à les agripper ; on eût dit qu'ils évoluaient dans un rêve, qu'ils affleuraient une matière impalpable. Mais peut-être était-ce simplement moi qui étais de trop dans cet univers qui m'était imperceptible et dans lequel elle s'enfonçait chaque jour davantage. Comment aurais-je encore pu communiquer avec cette bouche qui s'était asséchée et s'était pétrifiée dans un rictus triste et imbécile, comment aurais-je encore trouvé la force d'aimer et de maintenir ce corps qui me rejetait ? J’étais désormais le greffon incompatible. J’étais l'élément extérieur qu'il fallait combattre, éliminer ; j’étais le dernier rempart contre ce monde où les doigts ripaient sur les choses, où les corps n'avaient nul besoin de se nourrir et où la seule exigence était le sommeil sans rêves, sans trêve.

C'est à ce moment que je l'ai abandonnée à son sort.

Chaque fois que l'air entre dans ses poumons, sa carcasse fait davantage corps avec le matelas. Et puis il y a ce soupir qui grésille comme du beurre dans une poêle chaude, qui n'en finit pas, qui n'attend pas une nouvelle inspiration pour gonfler son vrombissement. Elle n'est plus rien d'autre que ce ronflement de chaudière en panne qui exaspère. Le râle exhalé par une bouche entrouverte laisse apercevoir une langue écorchée et pelée. Par endroits la peau se détache et on dirait de fines écorces d'oranges déshydratées ; un reste coagulé de médicament colore les parties sèches d'une plaie à vif. Les yeux sont immobiles, sans doute aveugles à tout ce qui entoure la momie. Le corps est tranquille, disloqué et mou comme celui d'une poupée de cire fondue. Je lui parle. Toujours, ce râle insupportable, une plainte intérieure, des pleurs sourds. Je hurle de nouveau. La respiration de l'agonie me vole la vedette. L'Ulysse de banlieue nous chuchote ce que nous avons toutes deviné, sauf la noire qui croit encore aux prédictions de Didier Derlich - qui prévoit une bonne année pour les natifs du signe du poisson- , à savoir qu'il ne nous reste plus qu'à attendre qu'elle se lasse, que le corps rende l'âme à qui il doit des comptes, si évidemment un tel caissier existe. Il explique que l'agonie peut durer des heures, voire des jours, et nous demande si l'on veut qu'on l'aide à sauter de l'autre côté. Une petite piqûre pour lui faire la courte échelle, c'est si simple. Nous serions bêtes de résister à la tentation. Je suis la première à accepter, parce qu'elle gueule vraiment trop fort, et tout est terminé rapidement. Impossible de dire quand précisément elle est passée d'un état à un autre. La mort, c'est bizarre, surtout quand on l'attend chez les autres : elle arrive même à surprendre les plus avertis, par sa discrétion ou par sa soudaineté. Elle vous entortille, elle vous embobine et le temps de réagir que c'est déjà trop tard. C'est ce qui s'est passé avec la grand-mère : je n'y ai vu que du feu. Elle est partie sans crier garde. Et après ? J'étais soulagée et idiote, pas plus dégourdie que la première fois, quand c'était le grand-père qui nous avait faussé compagnie. J'ai pleuré évidemment, pour la forme, car je ne savais pas quoi faire d'autre de mon être qui me paraissait indécent en face d'elle. La parisienne ne souciait plus que d'une chose : la propreté de la grand-mère. A vrai dire, je préférais les obsessions de sa mère, c'était moins répétitif. On l'a habillée avec sa seule jolie robe, une robe d'été rouge qui ne convenait pas vraiment avec le temps de ce samedi 27 mars, mais ce genre de détail n'avait plus d'importance, des bas beiges (à varices) et des chaussures d'été, celles qui lui faisaient le moins mal aux pieds. La noire s'enquit du bien-être de la grand-mère (avec un peu de retard me semble-t-il) : « Elle … elle… ne va pas avoir froid habillée comme ça ? » Je l'aurais giflée vingt fois de suite pour qu'elle eût une bonne raison de pleurnicher. Son masque pâteux dégoulinait le long de l'arête du nez, la coulée de mascara et de fards s'épuisait dans le petit creux au-dessus des lèvres, que la graisse du rouge à babines lui faisaient épaisses, et poursuivait avec lassitude sa course le long du cou avant de se fondre dans un pull de velours noir râpé. Je n'avais jamais vu un clown pleurer avant ce jour. Pourquoi n'était-ce pas elle qui était allongée, là, à la place de la seule mère que l'on m'eût jamais donnée ? La parisienne n'a pas perdu son temps en jérémiades - ce serait pour plus tard, lorsqu'elle s'offrirait un séjour en psychiatrie - et lui a bourré le slip de coton pour éviter les fuites : les morts, tout le monde sait cela, n'ont plus la politesse de la retenue. Le seul ennui, à présent, c'était la bouche qui ne voulait pas se fermer et les fausses dents qui avaient envie de prendre l'air. J'eus l'idée de lui caler la bouche avec mon gros Gaffiot déposé en dessous du menton. Personne n'émit d'objections. Je prouvais hardiment, bien que tardivement, à la noire, et a posteriori, l'utilité de l'étude des langues anciennes, tout ceci d'une manière qui n'était pas pour me déplaire. Et Dieu sait qu’elle avait tout fait pour me mettre des bâtons dans les roues afin que je n’apprisse ni le Grec ni le Latin : « J’paierai pas les livres, ni les suppléments. Tu coûtes déjà assez chère. Des langues mortes pour quoi faire ? T’as quand même pas la prétention de faire des études. C’est pas moi qui paierai. C’est pas une pauv’e mère célibataire comme moi qui ouvrira la bourse parce que mademoiselle a des goûts de luxe. J’t’en fouterais du Grec et du Latin ! T’es pas une gosse de riche !». On rabattit le drap sur la tête de Maman. Rideau ! Personne n'applaudit et je ne m'écrie pas « bis ». Résignée, je sens que tout cela est nécessaire à ma venue au monde : une vie contre une autre ; le receveur des cieux est expert en soustraction : il ne fait jamais de cadeaux.

Tu es morte comme tu as survécu : en colère et échevelée.

Je suis hypnotisée par l'art de Bouguereau (1825-1905). Dommage qu'on l'ait tant oublié. Qu'il peigne des anges, Psyché ou l'Amour, ou des scènes plus réalistes, il y a dans son trait et dans sa peinture quelque chose de pronfondément sincère et surtout une force presque tangible. Pourtant, je ne perce pas son mystère, ignorante que je suis de l'histoire de l'art et des techniques de la peinture. Je suis aspirée par cette beauté qui fracasse mon humeur noire. C'est tout. C'est rien. C'est l'émotion brute.

Je me suis retrouvée le regard figé devant cette toile que l'on prendrait pour une photographie ou, mieux encore, pour une personne plantée devant soi, tant le portrait est parlant. Je suis envoûtée par le portrait de Gabrielle Cot, la fille d'un des élèves les plus célèbres de Bouguereau, Pierre Auguste Cot. 
Je suis comme ces enfants, qui contemplent un tableau de Bouguereau : ébahie et impuissante à dire ce qui me touche.
" (Les hommes) ont besoin de la tragédie, que voulez-vous, c'est leur petite transcendance, c'est leur apéritif."
Camus, la Chute, p. 42.

J'ai une passion pour les encyclopédies et les dictionnaires. Cela remonte à une dizaine d'années, lorsqu'on m'offrit le Littré. Emile est devenu mon pote en cinq secs. Depu
is ce jour, je n'ai cessé d'envier le savoir que ces gros livres contenaient. Je pense également que les enfants privés de savoir, comme je le fus, sont avides par la suite de ce qui leur a manqué le plus. Me punir était simple, lorsque j'étais enfant : m'empêcher de faire mes devoirs et d'aller à la bibliothèque municipale. Méthode éducative paradoxale s'il en est... J'en possède beaucoup et en use chaque jour. Version papier et CD-rom. Version papier pour le plaisir tactile de la caresse et pour donner pitance à me bibliothèques. Version électronique afin de rechercher mille liens. Recensement de ma bibliothèque électronique : L'Encyclopaedia universalis : la meilleure, cousine de l'Encyclopaedia Britannica (je me l'offrirai un jour), dont le seul défaut est la persistance, d'années en années, de versions en versions, de défauts à l'installation (et un service technique ignare). L'Encyclopédie Encarta : plus accessible que la précédente, moins spécialisée, mais elle la complète parfaitement en s'intéressant à des sujets plus prosaïques. L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert : une merveille, un puits sans fond dont je ne suis jamais remontée. Le Grand Atelier de la langue française : 15 dictionnaires, dont Le Littré et le Dictionnaire philosophique de Voltaire, ainsi que certaines curiosités. Le dictionnaire de l'Académie française, qui fait partie du précédent, mais qui, dans cette édition-ci, solitaire, fait montre de son évolution au cours des temps. Le Dictionnaire Anglais-Français et réciproquement, Collins : un peu sommaire, mais utile néanmoins. L'Oxford Superlex : meilleur, bien évidemment, que le précédent, qui comporte en sus de l'Anglais, l'Allemand et l'Espagnol. Le dictionnaire Oxford est une référence. Le Dictionnaire Pierre Larousse du XIXe siècle : à mi-chemin entre le dictionnaire et l'encyclopédie ; articles fort inspirés. Le seul reproche est la présentation en mode image et non en mode texte. Il s'agit de "scans" du dictionnaire. Procédé très étonnant. Le trésor de la langue française informatisé : on le trouve en ligne, gratuitement. Il est la base de travail de tous les dictionnaires français actuels. Excellent outil. Le dictionnaire Larousse : une suite, qui comporte une encyclopédie (peu développée mais précise), un outil de conjugaison, et le dictionnaire Anglais-Français et vice-versa Chambers. Le Grand Robert de la langue française : je viens de l'installer et la citation mise en exergue est tirée de ses entrailles. Son principal atout est la base de citations et la recherche que l'on peut effectuer sur ce fond. Liens : http://www.dictionnaire-france.com/ http://www.britannica.com/ http://www.oup.co.uk/ep/prodsupp/ref/obilingd/ http://www.universalis.fr/ http://fr.encarta.msn.com/artcenter_/browse.html Je rêve d'un dictionnaire Latin et Grec.
jeudi 12 janvier 2006
Poursuivons un instant l'effeuillage de ma petite étude sur ce sujet hautement divertissant...
«Je sais tout.»
Hercule Poirot est comme Œdipe[1] : il sait. Mieux - ou pire [2] : lui, il sait tout (« Moi, je sais tout : n’oubliez pas cela. »[3]) En effet, Œdipe ne sait que ce qu’il y a de plus malicieux à découvrir – et paradoxalement, le plus difficile à savoir ou à deviner – et pas le plus évident. « II y a sur la terre un être vivant qui a quatre pieds le matin, deux à midi et trois le soir. Seul de tous les êtres, il peut changer de forme, et c'est quand il a le plus de jambes qu'il va le moins vite. » Cet être, c'est l'homme : enfant, il se meut à quatre pattes, et c'est alors que sa marche est la plus lente ; dans sa vieillesse, il a un bâton qui est sa troisième jambe, et il ne va plus très vite. Œdipe devina sans peine ce rébus enfantin, et aussitôt le monstre, de désespoir ou de dépit, se précipita du haut de l'Acropole et disparut. De cette capacité à résoudre la devinette de la sphinge et de cette impuissance à comprendre la subtilité ou l’ambiguïté de l’oracle, une question ne peut pas ne pas naître quant à l’intelligence d’Œdipe : quelle est la nature de son savoir ? Deviner et savoir ne sont pas une seule et même chose, de même que la maîtrise de la logique, d’une part, et la finesse ou la clairvoyance, de l’autre, ne sont pas toujours compagnes. Nous serions tentés de dire que le héros grec est plus rusé qu’intelligent. Que manque-t-il à la ruse pour être intelligence ? Et pourquoi ne serait-ce pas l’intelligence qui serait en défaut ? Nous avons écrit « malicieux » plus haut non sans en mesurer les conséquences : la malice n’est jamais sans une certaine dose de méchanceté. L’intelligence pure, mathématique ou logique, appliquée ou non au réel est indifférente, nulle, ni bonne ni mauvaise, ni belle ni laide. La ruse implique toujours une manière de penser détournée de son usage ordinaire, ce qui est aussi une manière de surprendre son interlocuteur et de le prendre en traître. Œdipe devine cette ruse dans la question de la Sphinx et pour être en mesure d’éviter son piège, il faut qu’il soit lui aussi plein de malice. La ruse est plus que la logique, qui n’invente rien, alors que la première est créative.
On pourrait se demander alors pourquoi Œdipe ne comprend pas l’ambiguïté des paroles de l’oracle, puisqu’il est si malin. Plusieurs raisons possibles à cette défaillance : 1) Œdipe peut ne pas vouloir voir (comprendre) [4] ce que veut lui montrer l’oracle, a) soit par défi, car il a une haute image de lui-même et se croit plus fort que la prédiction, b) soit parce que cette perception du vrai impliquerait un renoncement à ses parents adoptifs et qu’il refuse ce deuil symbolique, soit encore c) qu’Œdipe ait la conscience diffuse du désir qu’il a de sa mère (adoptive) et de l’idée fugitive et irréelle (fantasme) de tuer son père. 2) Œdipe peut tout simplement ne pas croire en la prophétie, a) soit qu’elle lui semble absurde, d’un point de vue logique b) soit qu’elle lui apparaisse comme incroyable à cause de quelque chose qu’il sait ou croit savoir sur lui-même, son caractère, ses sentiments pour une autre personne et que nous ignorons, etc., soit c) parce qu’il ne veut pas croire (pour les raisons exposées en 1). 3) Œdipe peut croire trop fort aux paroles de l’oracle et la peur s’emparer de lui si bien qu’il en oublie, involontairement ou inconsciemment, une part du réel possible masquée par ses désirs.
L’attitude d’Œdipe qui fuit son pays natal et ses parents adoptifs nous contraint à penser qu’il croit aux paroles de l’oracle et qu’il s’attache à leur sens le plus immédiat et premier, du point de vue de sa personne.
La meilleure façon d’éviter son destin aurait été de ne pas se marier et ne pas tuer ; seul un homme modeste et absolument suspicieux pouvait éviter ce destin-là. Or, Œdipe fait encore trop confiance à son jugement (ou à ses désirs) et surtout au réel, sur lequel on ne peut pas compter, ainsi que le répète à l’envi Jaspers. Œdipe souffre à cause d’un déficit de logique…
Nous ne nous aventurerons pas à décider fermement si Poirot bluffe et prêche le faux pour savoir le vrai [5], sondant au hasard les âmes de ceux qu’il met mal à l’aise par son assurance – puisque bien sûr tout le monde à quelque chose à cacher, des détails qui n’ont pas nécessairement à voir avec son enquête, et il ne peut donc se tromper en affirmant qu’on ne lui dit pas la vérité [6]- ou s’il détient ce qu’il prétend. La morgue du personnage n’a d’égal que celle de l’infortuné roi de Thèbes. Tout n’est certainement pas tout, même s’il est mieux que rien. Une déclaration du Docteur Sheppard est instructive pour la suite : « (…) les médecins ne savent-ils pas tout ? Seulement voilà, ils savent aussi se taire… »[7] Nous avons donc affaire à deux hommes qui savent tout. Mais qu’est-ce que ce « tout » ?
Ce savoir, en ce qui concerne, Poirot semble un peu forcé : «N’est-ce pas mon métier d’avoir raison ?» [8] On pourrait dire une chose semblable du philosophe…
[1] Etymologiquement : il n’a pas seulement les pieds enflés, il est celui qui sait (oida).
[2]Qui sait si le savoir n’est pas une malédiction ? L’histoire de la pomme, d’Adam et de Eve peut le laisser croire.
[3] Le meurtre de Roger Ackroyd, Ed. Le livre de poche, trad. de Françoise Jamoul, Paris, 2000, p. 202
[4] Qu’il ne comprenne pas l’astuce de l’oracle alors qu’il a résolu l’énigme du Sphinx semble invraisemblable pour des raisons d’intelligence. Il s’agit plutôt d’une paralysie de la pensée.
[5] Quelle ironie que le faux puisse servir le vrai !
[6] Sûrement ne lui ment-on pas toujours, mais la vérité n’est pas toujours toute la vérité et rien que la vérité. Et hors de ces restrictions, est-elle encore vérité ? Le fragment (de vrai) existe-t-il comme tel hors du tout, parfois même s’opposant à lui ? [7] Ibidem, p. 14. [8] Ibidem, p. 159.
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Oracles

Le meurtrier « invisible » de Rideau (ou Poirot quitte la scène*) suggère les crimes à ceux qui ne les commettraient pas son « aide ». De même, pourrait-on dire que les oracles agissent à l’encontre de ceux qui viennent les consulter. Peut-être ne réaliseraient-ils pas ce qu’on leur affirme être nécessaire sans la conviction que l’on place en eux. Dans quel but ? Pour punir leur curiosité ? S’est-on jamais demandé pourquoi les oracles parlent double et pourquoi les pauvres malheureux qui les questionnent interprètent de travers, pour leur plus grand dommage ? Racine se demandait : « Un oracle dit-il tout ce qu’il semble dire ? » Pourtant la parole est infaillible. Mais peut-être y a-t-il mille interprétations possibles dont le réel n’en retient qu’une : l’oracle dit tout et le contraire de tout, comme tous les marchands d’orviétan, d’hier et d’aujourd’hui. Toutefois, la tradition de l’oracle est intéressante à étudier du point de vue du principe d’incertitude et de la modalité du possible.
L’oracle suggère et Poirot aussi : « Il lançait quelques allusions ou suggestions, mais n’allait jamais plus loin. »Il laisse à ses interlocuteurs le soin de conclure, et la responsabilité de leur déduction. Un exemple de ce type est la scène qui se déroule, dans le dernier tiers de l’histoire, entre Poirot, le Docteur Sheppard et sa sœur, Caroline, sorte de préfiguration de Miss Marple. Poirot parle de la faiblesse d’un homme qui, acculé, peut tuer et celle-ci s’imagine que le détective parle de Ralph Paton, alors que Poirot parle, visiblement, de son frère.
Un énoncé est n’est jamais compréhensible objectivement, en dehors de ceux que formulent la science. Il y a dans toute compréhension une interprétation, une part inaliénable d’affectivité qui le fait varier de son pivot (à savoir la parole, elle-même entachée de subjectivité, que transmet l’interlocuteur). Il suffit, si l’on veut s’en persuader, de songer à la dernière parole blessante ou accusatrice qui nous a atteint, alors que, peut-être, celui ou celle qui nous l’a adressée n’avait nulle envie de heurter. Les mots n’avait pas le même poids pour l’un et pour l’autre, ni le même goût et des connotations et des champs lexicaux différents. Un mot n’est jamais un fragment qui existe seul, absolu, indépendamment des sentiments qui lui donnent vie dans l’esprit et la bouche, sauf dans les dictionnaires ou les grammaires, ces herbiers de mots séchés auxquels manquent l’eau de la bouche pour les ranimer – et encore : les mots ne portent-ils pas les stigmates de ceux qui leur ont donné vie et des circonstances dans lesquelles ils ont vu le jour ? Une phrase est une empreinte de l’âme et de l’univers de celui qui la dit, qu’il le veuille ou non. Et ces mots, recueillis dans le labyrinthe de l’oreille font écho dans une autre subjectivité. Le son original et l’écho n’ont jamais le même ton ni la même portée : il y a déformation. Le mot dit et le mot entendu ne sont pas jumeaux.
L’interprétation, bien que désirant écouter et entendre avec l’oreille d’un ou d’autre, ne le peut tout à fait. On ne sait jamais tous les détails de l’univers de l’autre. Poirot affirme : « (…) je ne cache jamais ce que je sais. Mais chacun interprète mes paroles à sa façon.» Cette mise en garde, à peine voilée
Au début du récit, le narrateur parle de « prémonition », de « pressentiment » des malheurs qui vont arriver. Il fait figure d’une sorte d’oracle. « Je n’irais pas jusqu’à prétendre qu’à cet instant, je prévoyais déjà les événements que me réservaient les semaines suivantes. J’en étais même fort loin. Mais mon instinct me soufflait que ma tranquillité était gravement menacée. » ou encore « C’est en évoquant cette scène [le tête à tête entre Mrs Ferrars et Ralph Paton, je crois pouvoir l’affirmer sans me tromper, que j’éprouvai pour la première fois le pressentiment dont j’ai parlé. Rien de bien précis encore, non. Mais une sorte de prémonition de ce que nous réservait l’avenir. »Certes, il est bien facile de parler de prémonition au sujet d’événements passés.
MORE TO COME... Ne pas lire ce qui suit si vous n'avez pas lu Poirot quitte la scène ! * Le roman où Poirot devient un assassin. Agatha Christie n'a pas publié ce roman de son vivant. Il fut écrit en 1940 et conservé pendant plus de trente ans dans un coffre à la banque. Plus que jamais ce roman montre à quel point, dans l'esprit de Mrs Christie, l'assassin et la victime sont liés. Mais, également, à cet étrange couple, se joint celui, non moins pervers, de l'auteur et du lecteur...

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