jeudi 16 février 2006

Personne ne peut oublier la petite musique indicative ni les blagues macabres d'Alfred qui entouraient cette série, dont le maître a réalisé une vingtaine d'épisodes.
La série vient de sortir en DVD, en France, dans deux coffrets distincts (une bêtise). Choisissez impérativement l'édition 5 DVD afin d'avoir la VOST. La série date de 1955 et conserve sa fraîcheur, l'esprit grinçant d'Hitchcock y contribuant largement, ainsi que le choix des histoires puisées chez des écrivains aussi divers que Roald Dahl ou Saki. Un de mes épisodes favori est L'inspecteur se met à table. Vous y reconnaîtrez Madame Ewing (pour les amateurs de Soaps comme Dallas), car Barbara Bel Geddes eut une carrière avant le soap le plus célèbre (elle tourna notamment avec Ophüls dans Caught). Une femme qui est sur le point d'être quittée par son mari le tue avec un gigot qui sort du congélateur et fait manger l'arme du crime aux inspecteurs de police. De retour à Noël, Jour de pluie et Le cas de M. Pelham sont les autres histoires qui m'ont le plus marquée. J'ai hâte de les revoir. J'avoue avoir déjà commencé à les dévorer en Suisse (l'expression, pas le pays, n'est-ce pas !).



     Il paraît que les histoires d’enfants heureux n’intéressent personne. D’ailleurs, il n’y a rien de très étonnant à cela : les histoires de leurs aînés ne sont guère plus enthousiasmantes lorsqu’elles tombent trop droites comme les ourlets de pantalon. S’il n’y avait eu, de tout temps, que des gens heureux, personne n’aurait eu l’idée d’inventer des histoires. On écrit des histoires tristes, de préférence,  parce qu’on est très tristes pour des gens encore plus tristes que soi. Et si vous ne me croyez pas, tant pis !
Cela tombe bien car cette histoire commence très mal et j’ignore comment elle s’achèvera. Si  cela dépendait uniquement de moi, il n’y aurait pas de fin,  car elles sont rarement à la hauteur de nos désirs … Et puis que savons-nous des fins, de celles qui feront plaisir à tout le monde ? Probablement qu’il n’existe rien de tel.    
En tout cas, voici une quasi certitude : il ne peut rien arriver de bon lorsque l’on habite ici. Angus considérait ce fait comme une évidence et je crois bien qu’il n’avait pas tout à fait tort de penser cela, même si l’avenir devait lui donner quelques démentis, assortis néanmoins de quelques mésaventures. En effet, ici est une ville sombre et sale, du moins dans mon souvenir, et rien au monde ne saurait me convaincre de revenir sur mes pas pour vérifier l’exactitude de cette déclaration. Le malheur est comme un vieux chewing-gum : on le croit définitivement sec et racorni, inoffensif, et, si l’on s’aventure à le ramasser afin de le jeter définitivement dans le ventre de la poubelle,  il se remet à vous coller, et alors plus moyen de s’en débarrasser. Je ne reviendrai, par conséquent, pas de sitôt ici. Il me semble qu’Angus soit encore plus raisonnable que moi : il n’a jamais quitté la ville de sa naissance et j’ignore s’il le fera un jour. Peut-être, en définitive, a-t-il apprivoisé ses peurs.    
C’est pourquoi je puis affirmer, quoiqu’il advienne (je n’en sais pas davantage que vous au moment où j’écris ces lignes), qu’il est heureux que le hasard ait fait naître Angus dans un endroit en apparence si peu propice aux rêves. Les gens qui ont de jolies choses à contempler et beaucoup de divertissements n’ont pas besoin de rêver ; quand bien même ils en auraient la tentation, ils n’en trouveraient pas le temps ni un motif suffisamment fort pour lutter contre la paresse des gens satisfaits. Après, ils seront bien trop vieux et n’auront plus envie. Angus avait donc, contre toute logique, beaucoup de chance d’être un enfant taciturne, maladroit et peu aimé. Je dis qu’il était « peu aimé », car je n’ose affirmer qu’il avait entièrement d’être raison triste et maladroit, n’ayant aucune personne qui l’aimât véritablement pour le rendre gai et talentueux. Avez-vous déjà remarqué que l’on hésite souvent à affirmer des choses trop moroses, comme si on ne croyait pas (ou ne voulait pas) qu’elles soient tout à fait vraies ?
Si Angus avait eu davantage qu’un petit coin de cinq mètres carrés dans lequel il dormait et jouait, il ne serait probablement jamais rendu compte qu’il avait le don de rêver. Oh, bien sûr, vous allez me rétorquer que tout le monde a le pouvoir de rêver, mais pas comme Angus A. Anonyme, vous pouvez me croire sur parole, même si vous êtes d’un naturel suspicieux, ce dont je ne saurais vous tenir rigueur longtemps.  

***
*

Le matin qui précéda le jour de Noël, Angus comprit tout à coup que le monde n’était pas beau ; il décida, par mesure de représailles, de ne plus jamais se réveiller.
Je ne saurais dire comment il en était arrivé à cette navrante conclusion qui, en général, échappe aux enfants de treize ans, mais celle-ci s’imposa à lui tout à coup. Il n’eut pas mal et ne fut pas étonné ; je crois qu’il avait deviné depuis longtemps, même s’il n’osait formuler à haute voix son idée. Peut-être était-ce simplement à cause d’un mauvais concours de circonstances qui avait fait coïncider son anniversaire et le jour de Noël. En effet, personne ne lui avait jamais réellement souhaité son anniversaire. Sans doute estimait-on que deux fêtes, pour lui tout seul, en un jour unique, pourraient gâter son caractère. Quoi qu’il en soit, il ne se réveilla pas ce jour-là, ni les suivants.
Lorsqu’il découvrit ce secret que les grandes personnes cachent aux enfants qui n’en sont plus tout à fait, il n’en conçut aucun chagrin ni rancœur ; il avait l’habitude qu’on lui mente, bien que l’on exigea de lui la vérité, ce qui lui avait toujours fait ressentir l’injustice de sa situation. D’ailleurs, les adultes mentent tout autant par peur de ce qu’elles cachent aux enfants. Le petit garçon décida  de demeurer dans son dernier rêve qui, le hasard lui étant pour une fois favorable, était charmant. Il ne souhaitait pas réellement embêter les membres de la famille Anonyme, mais n’avait pas trop à cœur de leur éviter des inquiétudes. Il désirait vivre à sa façon et estimait qu’il était assez vieux pour choisir cette manière inédite de grandir.  
Augustine A. Anonyme, sa mère d’occasion, lui cria à travers la cloison qu’il était l’heure de se lever. Elle n’entendit pas le petit garçon lui répondre, comme à l’accoutumée : « J’ai mis le premier pied sur le sol. Attends deux minutes. Le second va suivre. » Elle s’étonna, car Angus était un enfant docile et ponctuel, bien qu’il aimât gagner quelques minutes de sommeil supplémentaires grâce à ce subterfuge. Bien sûr, il n’y avait pas d’école pendant les vacances de Noël, mais elle ne voulait pas lui donner le goût de la paresse. Il devait se lever à sept heures chaque jour de l’année. Lorsqu’elle le trouva endormi, elle se fâcha beaucoup, et ne commençât à s’inquiéter que lorsqu’elle eut épuisé ses menaces sans obtenir le moindre frémissement de la part du corps endormi. Elle soupira et se mordit le poignet. Elle agissait toujours ainsi lorsqu’elle se retrouvait devant une situation embarrassante.
Lorsque j’affirme qu’il avait décidé de ne plus se réveiller, je suppose que cette décision a pu apparaître un peu farfelue et impossible à tenir à certains d’entre vous. Je puis d’emblée vous affirmer qu’Angus a toujours réussi ce qu’il a entrepris. Certes, Angus, aux dires de tout le monde, était un enfant très bizarre. J’ignore ce qui permettait aux gens de penser cela, car Angus n’avait pourtant rien extérieurement qui le rendît différent. Je puis ajouter que, dans son cas, les apparences n’étaient pas trompeuses : il était très ordinaire. A peine sa tante, Albertine A. Anonyme, avait-elle remarqué, avec curiosité, que son neveu était en avance sur son âge. Elle avait osé émettre cette opinion dérangeante devant le reste de l’assemblée des Anonymes à cause de la propension qu’il manifestait à l’égard des objets cassés et de l’habileté patiente qu’il développait afin de les réparer.
Quatre paires d’yeux Anonyme se penchèrent sur le lit trop étroit d’Angus (il y dormait depuis  longtemps, et devait y dormir encore plus longtemps, bien longtemps après que ses jambes auraient dépassé la longueur autorisée par ses dimensions). Il y avait le faux-père alcoolique, Alfred A. Anonyme, 67 ans, une mère indigne, Armelle. A. Anonyme, 30 ans, fille du précédent, une tante, maniaque, Albertine A. Anonyme, 34 ans sœur de la précédente, et Augustine A. Anonyme, 66 ans, mère d’occasion et, respectivement, femme et mère de première main des précédents. Alfred dit : «Il fait semblant ! » et haussa les épaules. A quoi Armelle répondit : « C’est un sale gosse, il le fait exprès pour nous pourrir la journée » ; elle le pinça et lui envoya la fumée de sa cigarette dans les narines. Albertine, circonspecte, supposa : «Il est malade» et recula dans la crainte d’une éventuelle contagion. Augustine acheva la discussion par ces mots terribles : « Il est triste ». Elle était la plus proche de la vérité, mais le sourire qui survola le visage de l’endormi démentit chacune des opinions.
On crut qu’il allait se réveiller mais un ronflement les mit en garde contre des conclusions trop hâtives. Il dormait et tout le monde décida d’attendre.  Il ne viendrait sûrement pas à l’idée d’un enfant ordinaire de manquer le jour de Noël, quand bien même il vivrait dans une famille aussi détestable que celle des Anonyme. Il est bien connu que tous les enfants qui en ont entendu parler (et même les enfants usagés, les adultes si vous préférez), croient tous au miracle de Noël. Rares sont ceux qui l’admettent, mais Noël donne lieu à de fausses espérances.      
mercredi 15 février 2006
  • Le κυριεύων λόγος

     L’exposition de l’aporie de Diodore Cronos, que Léon Robin appelait le « prince de la dialectique », (le Dominateur) et ses diverses interprétations est fondamentale pour comprendre l’histoire des conceptions philosophiques en faveur de la contingence ou de la nécessité. Cet argument du Dominateur est à l’origine du De Fato de Cicéron, où sont relatés les débats des anciens. Il est fort instructif et intéressant puisqu’il s’agit de rien de moins que la destinée humaine.
C’est un paradoxe du temps parallèle aux paradoxes de l’espace de Zénon d’Elée.
     L’argument est rapporté par Epictète (Entretiens, II, XIX, 1), bien que celui-ci semble ne pas lui attribuer une importance considérable (l’important étant d’agir comme il convient à la nature de l’homme)  : « Voici, me paraît-il, les points à partir desquels on pose l’argument Dominateur : il y a, pour ces trois propositions, un conflit entre deux quelconques d’entre elles et la troisième : " Toute proposition vraie concernant le passé est nécessaire[proposition A]. L’impossible ne suit [α’κολουθε˜ιν] pas logiquement du possible [proposition B]. Est possible ce qui n’est pas actuellement vrai et ne le sera pas. [proposition C]. " Diodore, ayant aperçu ce conflit, utilisa la vraisemblance des deux premières pour prouver celle-ci : " Rien n’est possible qui ne soit  vrai actuellement et ne doive l’être dans l’avenir." Un autre, dans les deux propositions à conserver, gardera celles-ci : "Est possible ce qui n’est pas actuellement vrai et ne le sera pas ; l’impossible ne suit pas logiquement du possible" ; mais alors il n’est pas exact de dire que toute proposition vraie concernant le passé est nécessaire ; c’est là ce que paraît soutenir l’école de Cléanthe, avec qui est généralement d’accord Antipater. D’autres admettent les deux autres propositions : «Est possible ce qui n’est pas actuellement vrai et ne le sera pas ; toute proposition vraie portant sur le passé est nécessaire" ; mais alors l’impossible suit logiquement du possible. Mais il n’y a pas moyen de conserver les trois propositions à la fois, parce qu’il y a dans tous les cas conflit entre l’une et les deux autres. » C’est Chrysippe qui choisit les  propositions A et C. Le rejet de l’une ou l’autre des prémisses équivaut, chez les Anciens, à une affirmation d’une forme de nécessitarisme ou à une forme de contingence. Selon, Diodore, tous les possibles se réaliseront (possible = réel = nécessaire) ; selon, Cléanthe, eu égard à la doctrine de l’éternel retour, le passé n’est pas irrévocable, car il peut revenir, et il rejette la proposition A ; Chrysippe exclut la proposition B, quant à lui, au prix d’une redéfinition de l’impossibilité : est impossible non pas ce qui n’arrive nécessairement pas (de manière absolue), mais ce qui ne peut pas arriver compte tenu des circonstances extérieures dues au destin : la liberté et la nécessité sont inclues dans le destin.
     Tout laisse à penser que Diodore a inventé cet argument afin de mettre en défaut Aristote qui accorde un statut positif à la contingence (De Interpretatione, Chap. 9 consacré aux « futurs contingents »). D’après Aristote ce qui, aujourd’hui, est nécessaire ce n’est pas que demain il y ait une bataille navale OU qu’il n’y ait pas de bataille navale, mais cette alternative elle-même, pas les éléments qui la constituent. Diodore refuse la notion de possible aristotélicienne, fondée sur la distinction entre l’acte et la puissance.  Les énoncés du futur ont, pour Aristote, une nécessité conditionnelle et non absolue.  La contingence ontologique est le fait des êtres en puissance ; la nécessité absolue, celle des êtres en acte. Cette contingence ontologique est le fait des êtres et des événements du monde sublunaire.

Féerie à nulle autre pareille, ce film de Minnelli emprunte certains de ses traits à James Matthew Barrie et en particulier à sa pièce, Mary Rose. Qui s'en souvient encore ? Alan Jay Lerner a suffisamment expliqué comment Brigadoon est né de son admiration pour Barrie, et de son amour pour ses histoires écossaises. Je vous offre cette copie de l'article qu'il écrivit pour le New York Times :
Cliquez sur les images pour les agrandir.
lundi 13 février 2006
Un recueils de textes pour les enfants de tous les âges. Illustré par de grands artistes, comme Mabel Lucie Atwell par exemple. Contenant des textes d'auteurs victoriens : Il a la particularité d'avoir été conçu par Lady Cynthia Asquith, aujourd'hui encore célèbre pour avoir été la secrétaire - gouvernante de J. M. Barrie. Il aimait à jouer avec son fils et reproduisit la relation qu'il eut avec Sylvia Llewelyn-Davies (née du Maurier, je le rappelle). Elle a fait publier plusieurs anthologies (de textes sur les fantômes, de nouvelles), écrivant également de son côté. Ce livre m'est cher pour une autre raison : on y découvre un texte de Barrie assez difficile à trouver autrement :

Le sage est celui qui sait donner une mesure à son chagrin (métriopathie, c’est-à-dire l’équilibre des passions », qui équivaut à la « thérapeutique des passions » de Chrysippe). Le sage est celui qui donne la voix à la raison, à ce qu’il y a de meilleur en son âme, tandis que celui qui s’adonne au « chant de déploration » laisse le champ ouvert à ce qu’il y a en nous « d’irraisonné, de paresseux, d’enclin à la lâcheté ». Si l’on se réfère aux Lois, on voit l’homme tiraillé par des fils qui vont dans des directions opposées : il doit se laisser aller à l’une d’elle (la direction qui est donnée par la traction du fil d’or) et résister aux deux autres (induite par la traction des fils de fer). Or, dans le cas de celui qui est manié par son chagrin, il ne fait aucun effort pour résister à ces mauvaises tractions, c’est en ce sens que l’on peut dire de lui qu’il est paresseux. Le paresseux ne déploie pas d’efforts et est entraîné vers ce qui lui cause le moins de peine morale ou physique. La tragédie flatte et exacerbe ces derniers penchants ou ces parties de l’âme, ce « tempérament bigarré ». En effet, celui qui suit sa raison est toujours un, « il ne s’écarte jamais de lui-même », tandis que celui qui écoute ses passions fait enter la « dissension » dans ses actes et dans ses opinions, car ses passions l’entrent dans des sens différents, alors que la raison le conduit toujours sur une route droite, elle n’a qu’un sens. Le poète « réveille et il nourrit cet élément inférieur de notre âme et, en lui donnant de la force, il ruine l’élément capable de raisonner ; pareil à celui qui livre à des méchants l’Etat en leur y donnant le pouvoir, tandis qu’il fait périr les plus gens de bien ; de même, dirions-nous, le poète imitatif installe une mauvaise constitution dans la propre âme de chacun de nous, par sa complaisance envers ce que celle-ci à de déraisonnable et qui ne sait reconnaître, ni ce qui est plus grand, ni ce qui est plus petit, mais tient les mêmes choses tantôt pour grandes, tantôt pour petites : faisant des simulacres avec des simulacres et éloigné du vrai à une distance énorme ! – Hé oui ! absolument. – » Platon fait référence, dans ce passage, à un autre moment de la discussion, là où il a distingué les trois parties de l’âme (livre IV 436 sq.). Ici, il semble plus simplement opposer au λογισκόν aux deux éléments inférieurs (θυμοειδές - θυμος et έπιθυμητικόν - έπιθυμία ) réunis sous le seul terme générique d’αλόγιστον. L’âme est composée des mêmes parties que la cité et il existe les mêmes vertus dans l’une et dans l’autre : la justice gouverne dans l’Etat si chaque classe remplit sa fonction, de même l’ordre règne dans l’âme si les parties irrationnelles obéissent à la partie rationnelle. La partie rationnelle mesure et donne une juste taille aux choses et aux événements, tandis que la partie irrationnelle n’est pas capable de leur restituer leur dimension exacte. Par mesure, il faut entendre non seulement le sens premier, mathématique, la taille des choses (aspect rationnel, cognitif), mais aussi un sens plus moral (aspect raisonnable, comportemental), que les stoïciens vont reprendre : donner aux événements la mesure, l’importance, la valeur, qui leur convient (ex. le chagrin d’un père qui perd son enfant). Les deux principes en l’homme ne mesurent pas identiquement : l’un porte à la passion (à la démesure), l’autre au juste calcul (au raisonnable). La poésie en général, et la tragédie en particulier, influe sur le premier principe, et donc incite à la déraison (1). L’analogue de la raison dans l’âme est la loi dans la cité, ainsi l’analogue de la partie irrationnelle dans l’âme (qui soumet l’être au joug des passions) est le tyran dans la cité. Nous comprenons mieux alors pourquoi Platon dit des poètes tragiques en 568 a-b qu’ils sont « les panégyristes de la tyrannie ! ». Juger avec raison revient à peser les choses avec justesse, à étudier les événements de façon circonspecte. Seules les choses réellement sérieuses méritent notre attention et notre intérêt. Mais « (…) aucune des choses humaines ne mérite d’être prise avec grand sérieux (…) » (Lois, VII) « Considérons chacun de nous, êtres animés, comme une marionnette fabriquée par les Dieux : soit que la composition en ait été pour ceux-ci un objet d’amusement, ou qu’ils y aient mis un certain sérieux ; car c’est une chose en vérité dont nous ne connaissons rien ! » « Bien plus, quoique les affaires humaines ne méritent certes pas une attention très sérieuse, il est cependant nécessaire, à la vérité, d’y montrer du sérieux ; et voilà qui n’est pas un bonheur ! (…) Ma réponse est qu’on doit traiter sérieusement ce qui est sérieux, mais non point ce qui n’est pas sérieux ; que seule la Divinité est par nature digne d’un attachement dont le sérieux fasse notre bonheur ; que, de son côté, l’homme, ainsi justement que je l’ai dit à un moment antérieur de notre entretien, a été fabriqué comme objet d’amusement pour la Divinité, et il est de fait qu’être cela constitue réellement ce qu’il y a de meilleur en lui : que c’est donc en accord avec cette idée, c’est-à-dire en s’amusant aux amusements les plus beaux possible, que tout homme et toute femme doivent passer leur vie : de cette façon-là oui, mais non pas de la façon dont ils comprennent aujourd’hui leurs amusements ! (…) Chacun doit donc parcourir dans un état de paix la plus grande partie de son existence, aussi bien que la meilleure. (…) ils vivront toute leur vie selon ce que comporte leur nature : marionnettes le plus souvent, mais qui, en certaines petites choses, ont cependant part à la réalité ! » La tragédie se propose, de par son style et son sujet, de mettre en avant la grandeur de l’homme face à un sort qui s’acharne contre lui. Elle traite avec sérieux un sujet qu’elle estime sérieux. Par sérieux, il faut entendre dans la bouche de Platon ce qui a trait à la réalité la plus réelle (plus on s’éloigne des Idées, plus on s’éloigne de cette réalité ; la réalité sensible, dont nous faisons partie, n’est pas très sérieuse car elle n’est pas très réelle !). Platon se moque des hommes qui s’imaginent avoir une quelconque importance au regard de l’univers - de même nous nous moquerions des insectes, s’ils s’imaginaient en proie au tragique de l’existence, lorsqu’un des leurs se retrouve écrasé sous notre chaussure. Perspectivisme étonnant de la part du philosophe ? Pas tant que cela si l’on considère que seule l’âme de l’homme intéresse Platon, et si l’on fait attention à la marge d’indétermination que son discours dessine (peut-être y a-t-il malgré tout un certain sérieux dans notre existence, peut-être ne sommes-nous pas simplement les jouets des Dieux, sinon Platon ne se donnerait pas tant de mal pour guider les hommes vers le meilleur d’eux-mêmes…). La tragédie est risible, ridicule et dérisoire parce qu’elle met en scène des êtres qui n’ont aucun intérêt. En outre, la tragédie véhicule des mensonges au sujet des Dieux, elle est impie et pleine de « menteries » (381 d). Elle est donc doublement irrespectueuse à l’égard des Dieux. Malgré ces remarques, il ne faut pas s’imaginer que Platon n’accorde pas de valeur aux hommes qui essaient de se surpasser, toute son œuvre dit le contraire : l’homme peut (et doit) faire vivre la meilleure partie de son âme, « afin d’assurer en nous au fil d’or la victoire sur les autres. De la sorte serait donc sauvegardée la signification morale de cette histoire, qui nous représente comme des marionnettes ; en outre, ce que veut dire l’expression « être supérieur » ou « être inférieur à soi-même » deviendrait en quelque façon plus clair (…) » La tragédie ne nous rend pas supérieurs à nous-mêmes puisqu’elle tire sur les mauvais fils. Le « tempérament bigarré » qu’échauffe la tragédie est celui qui mêle les déterminations de l’έπιθυμία et du θυμος. La partie irrationnelle est double, tandis que la partie rationnelle est une.

(1) « Or, ce qui lui commande de se raidir, n’est-ce pas la raison et la loi, et ce qui le porte à s’affliger, n’est-ce pas la souffrance même ? » (Rép., Ed. G.-F., trad.Robert Baccou, Paris, 1992, p. 369)


On a exprimé le désir de voir quelques photos de la pièce que je dédie à Barrie. Je m'empresse d'exaucer son souhait, avec gourmandise. Il ne faut jamais me lancer sur les rails de ce sujet !!!! Le "musée" n'est pas encore réellement dans l'état que je projette. Je rassemble un certain nombre de documents, que je mettrai en scène au fil des jours et des nuits de mon existence. Je possède un paquet de photographies empruntées aux films tirés de son oeuvre, des programmes de théâtre, des cartes postales d'époque de Kirriemuir et de Barrie, etc.
Barrie voisine un peu avec d'autres êtres de qualité, afin qu'il soit moins seul. Il est entouré de fées et de fleurs.
Un penny magique qu'il m'a offert est en évidence sur un morceau de papier de la même couleur que le papier peint, qui a le ton de l'humeur qu'infuse en moi la lecture de Barrie.
J'aime beaucoup les illustrations : J'ai récemment acquis une série qui ne demande qu'à être encadrée. Détail :Je collectionne et lis les essais consacrés à Barrie, de près ou de loin : Je me fais aussi un plaisir de partir en chasse de la moindre préface ou texte de Barrie : Un plan est affiché en bonne place, celui des Jardins de Kensington : N'ayant guère le sens de l'observation, j'ai accroché une boussole :
Ensuite, après ma promenade autour de la Serpentine, je pourrai toujours admirer ce curieux livre qui me parle de cricket (il y a des photographies de Barrie et de son équipe, dont Conan Doyle !), c'est un des livres du "musée" Barrie qui me plaît le plus.
Ma dernière aquisition en date, un livre de Mary Ansell, l'épouse malheureuse de Barrie, sur les chiens et les hommes (Dogs and Men), où elle parle entre autres de ... Porthos, l'adorable chien de Barrie (et le sien), qui ne vécut pas assez longtemps... More to come...
samedi 11 février 2006

De Philippe Delerm, je connais surtout la progéniture, Vincent, que j'apprécie grandement. J'ai cependant lu un adorable livre du papa,
un livre à déguster les jours pluvieux, lorsque le coeur est en berne et la belle humeur (pour reprendre une expression nietzschéenne) partie buissonner dans des contrées étrangères. On se moque souvent de la naïveté, de la simplicité, de l'immédiat plaisir du mot, pourtant il s'agit là du bonheur le plus pur de l'écrivain et du lecteur. Je viens de lire le dernier livre de Philippe Delerm, entièrement consacré à Paul Léautaud,
qui est, mes généreux lecteurs quotidiens ou de passage le savent peut-être, un écrivain que j'aime, que j'admire et auquel je m'identifie sans peine (oui, mon cher Siréneau, je sais que cela vous heurte un peu de m'imaginer avec le bonnet, les frusques et la voix de Paul L. ...) ! Delerm a écrit un essai biographique au style léger et chaleureux, mais surtout proche de la réalité de mon vieux Léautaud, traquant la caricature pour ne restituer que le portrait fidèle. On ressent à quel point Delerm aime gratuitement Léautaud et le comprend. Il s'efface la plupart du temps pour faire vivre les textes de Léautaud et pourtant Delerm parle une langue, la sienne, qui atteint le vif en nous. C'est le talent de Delerm : la sincérité d'un coeur que je crois assez noble. L'honnêteté est un valeur désuète.
vendredi 10 février 2006
Scène classique d’un polar : un tueur à gage arrête un homme et lui demande s’il se nomme x. L’homme répond par l’affirmative et reçoit aussitôt trois pruneaux, qui lui laissent un rictus malséant sur son visage chiffonné. Il lui eût suffi de se méfier et de répondre « non » pour être vivant lors de la séquence suivante. Autre tableau : une femme, dans le métro, arbore une énorme bague de fiançailles en diamant ; un homme, l’air honnête, s’assit près d’elle, engage la conversation et lui fait remarquer qu’elle ferait mieux de celer au regard un tel bijou, car le métro n’est pas un lieu sûr pour exhiber de pareilles tentations. Au lieu de répondre en s’esclaffant : « Qu’importe, c’est une fausse : on peut bien me la dérober ! », elle manifeste une inquiétude soudaine et remercie du conseil. Sur quoi, l’homme, lui arrache la bague et profite d’un arrêt de la rame pour s’enfuir. Qui n’a jamais en regardant un film ou en lisant une histoire où des personnages sont tués ou blessés, ou simplement malmenés, par la conséquence directe d’un acte ou d’une absence d’acte, eut le sentiment que leur destin eût pu être évité ou changé très facilement ? Parfois, il peut arriver que l’on se plaise à s’imaginer, en frissonnant un peu, à leur place, forts de ce qu’ils ignoraient lorsqu’ils ont rencontré leur destin, adoptant l’attitude qui lui eût permis d’éviter ce qui leur fut irrémédiablement fatal. Le bien-être ressenti est du même type que celui que l’on éprouve, blotti au fond d’un lit douillet et chaud, lorsque l’on entend la pluie qui fait battre les arbres dehors ou les pas de quelques malheureux qui courent sous la pluie. On se plaît à imaginer uninstant que l’on est dehors tout en s’enfonçant un peu plus sous l’édredon ventru. On pense ou on imagine sous le mode bienveillant du conditionnel passé. Pourtant, rien ne vient faire taire cette voix dérangeante qui affirme qu’à leur place, nous nous aurions été aussi dupes ou morts qu’eux. Mais la voix n’étouffe pas l’illusion rétrospective de notre pouvoir sur les événements, qui ne tient cependant qu’à un irréel du passé ou du présent.
Ceux qui me lisent savent que la Sphinx (je tiens au féminin, je le rappelle) m'est familière. Emerson, peu traduit en français, était un philosophe et un écrivain de talent. Il était très attaché au poème qu'il composa en hommage à cette créature pluriforme.
Emerson considérait que ce poème était peut-être son meilleur et il l'avait placé au début de son recueil de poèmes. Il écrivait ceci : "J’ai souvent été interrogé sur le sens de La Sphinx. La perception de l’identité unit toutes choses et elles s’expliquent les unes par les autres, réciproquement, et ce qui est le plus curieux et rare est aussi facile que le plus commun. Mais si l’esprit vit uniquement dans les choses particulières, et voit seulement les différences (voulant le pouvoir de voir le tout en chaque chose), alors le monde adresse à l’esprit une question à laquelle il ne peut répondre, et chaque nouveau fait le déchire en petits morceaux, et il est vaincu par la variété qui l’empêche de se concentrer. " (Œuvres complètes, IX, 412) Emerson se soumet à la Sphinx dans la nature. Dans Histoire, il écrit : "L’esprit humain écrit l’histoire, et celui-ci doit la lire. La Sphinx doit résoudre sa propre énigme. Si l’histoire tout entière est contenue en un seul homme, cela signifie que le tout est expliqué à partir d’une expérience individuelle." L’énigme maîtresse est de savoir si La Sphinx veut signifier que le poète a ou n’a pas rencontré la condition qui lui permettrait de "raconter un de mes sens ."

Traduction de l'ensemble par mes soins.

"C’est que le paranoïaque, il faut s’en convaincre malgré les apparences d’une logique vraisemblable, vit dans un autre monde, ou plutôt à cheval sur deux mondes qui lui semblent aussi réels l’un que l’autre. Il n’y a pas de silence psychique quand il semble adhérer à tel ou tel raisonnement [qui le contre]. Il y a compétition, inaudible, indicible entre une logique et une autre. Ce n’est pas le parasitage de la pensée normale, avec lequel il faudrait seulement composer ; c’est une machine en mouvement, un moulin qui moud sa propre poudre, plus vite ; plus fort, plus loin que l’autre machine. Là, il rentre une qualité d’émotionnel, d’affectif, d’écorchures, de vérifications en apparence infinitésimales qui sont les munitions alimentant des missiles psychiques, lesquels vont tout submerger, ne concédant que ce qui n’est pas indispensable à cet autre vécu qui est autrement, qui est ailleurs." Claude Olievenstein, L’homme parano, Ed. Odile Jacob, Coll. Poches, Paris, 2002, pp.16-17.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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