lundi 9 juillet 2007
J'ai ramené un peu des Zattere dans mes mains. Personne ne le sait, mais c'est sur les Zattere, que, symboliquement, j'ai choisi une des voies, qui sera mienne jusqu'à ma mort. Les vidéos sont de mauvaise qualité. Ne laisse pas ta vision intérieure de cette longue allée se troubler par mes pauvres images. Les Zattere affrontent fièrement la beauté de l'île de la Giudecca (que j'aime tant) qui leur fait face, au loin. La réalité est plus belle que les rêves, pour une fois, et je ne t'offre ici qu'un reflet terni, affaibli, du vrai. Comme dans la Caverne de Platon... Un jour, peut-être, marcherons-nous côte à côte sur ce drapé de Venise, sans nous parler, nous contentant d'échanger, un instant, nos ombres, en guise de salut et de reconnaissance. (Privilège insigne, la voix de M. Golightly, que je ne prête à personne...)





Sur l'île de la Giudecca. Je regarde au loin. Lorsque la caméra se retourne, on aperçoit les Zattere.



Et, en hommage à Corto Maltese, qui n'avait pas de ligne de chance, et qui s'en traça une au rasoir, un arrêt près de ce pont particulier, qui se trouve dans le Ghetto

et sur lequel le lecteur de Fable de Venise peut se reposer.

Deux livres indispensables, d'après Holly G. :


Celui qui concerne Corto est, en fait, un véritable guide de Venise, littéraire et pratique, excellent en tout point. L'autre vaut par les mots de Barrès, qui est proche de mon coeur.
Il ne faudrait point oublier l'un des plus beaux textes jamais écrits, Venises de Paul Morand.


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dimanche 8 juillet 2007
Sophie Calle est l'une des rares artistes contemporaines dont je m'enquiers toujours. Je me rends à ses expositions, je conserve ses catalogues, je la suis à distance, sans fièvre mais avec plaisir et intérêt. Elle et Raymond Depardon (avec San Clemente, par exemple) ont fait de leur vie l'œuvre que j'aurais aimé être ou la création que j'aurais souhaité extirper de moi-même.
Imaginez ma joie d'apprendre qu'elle était présente, par deux fois, à la Biennale de Venise !
Une présence discrète mais forte au pavillon italien, présentée dans ce petit billet. Je vous parlerai ensuite de son exposition principale, au pavillon français, moins tragique...

La mort de sa mère, mise en scène et, néanmoins, bien réelle. La main qui relève le drap, après s'être assuré de l'arrêt de la respiration en cherchant le souffle disparu sur sa bouche.


Sophie Calle a toujours joué entre le réel et l'imaginaire, jusqu'à ce que les deux se confondent, jusque dans l'oeuvre de Paul Auster.
Est-elle allée trop loin dans cette exhibition de la mort de sa mère ?
A mes yeux, certainement non. Je ne me serais même pas posé la question si je n'avais pas assisté à des réactions de rejet et de dégoût. Sophie Calle exprime l'impossibilité de saisir cet instant ultime, ce non-être, ce passage. Rien de plus, rien de moins. La mort ne concerne de toute façon que les vivants.

Agrandissez les images ci-dessous, qui vous donnent une vision de la première des deux pièces qu'elle occupait.

Préambule :



Jeunesse éternelle :




De la vie à la mort :




Le dernier mot prononcé :







Mise en abyme :


Une jeune femme assise, dans la seconde pièce, et qui contemple le film qui passe en boucle - sur lequel est gravé l'insaisissable instant du départ.






Le film (extrait):




Et, si vous n'avez pas peur de la mort - « C'est parfois la peur de la mort qui pousse les hommes à la mort », disait Épicure - , je vous conseille une expérience dérangeante : ici (merci à Nicolas, pour le lien).

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Du temps ! Serveur, donnez-moi du temps ! Non, même les agiles du Florian ne peuvent satisfaire ce désir. Je les connais tous, ou peu s'en faut, par leur prénom. Du temps ! Il m'en faudra un peu, au moins une semaine pour montrer tout ce que mon coeur porte en lui de Venise.
Je décharge ici quelques excroissances de mon imaginaire.




Je punaise un ou deux détails dans ma mémoire.



Je puis me montrer studieuse,



même en ce lieu, sous l'égide et l'oeil peu étonné d'un des musiciens, qui nous revoit d'année en année, dans cette ville où les gens ne font que passer, où peu retournent, et où les véritables amateurs ne viennent jamais l'été - à cause de la densité de la population à cette époque. Ils ont tort : Venise est belle à toutes les saisons ; en été, malgré la horde de touristes, il y a des couleurs que l'on ne retrouve pas aux autres saisons, plus douces. Pourtant, je hais la chaleur et les êtres humains, surtout en nombre.

Venise est le palais de tous les artistes. Elle en porte les marques. Ici, Mozart...




Ailleurs, le lieu des amours désordonnées de George Sand :







Quelques traces de mon cher Henry James...

Le Palais Barbaro, façade arrière :






Vue de cet endroit :




Façade avant du Palais Barbaro :




Plus prosaïquement, on vit ici comme partout dans le monde.


Il est des endroits qui me glacent de désir, comme la boutique de ce relieur austère, qui vend des livres que je volerais sans scrupules, si j'étais malhonnête.







Un fac-similé de l'édition carrollienne d'Alice...



Et une édition avec des illustrations d'Arthur Rackham, le bien-aimé :



Les rues qui s'échappent en courant du quartier de la Fenice recèlent quelques belles boutiques pour l'enfant que je suis :








Une fée violette à la peau verte retiendra les battements de mon coeur :


Par un tour de passe-passe, elle se retrouve chez nous...




J'ai toujours adoré ces petits théâtres en carton :


Et les délicats personnages, I Pupi (je confesse en avoir adopté un ) :




Il n'a pas encore trouvé sa place dans mon bureau :




Finalement, nous lui avons trouvé un compagnon ...





Après un tour en gondole...





... j'ai ramené, comme chaque année, une paire de pantoufles de gondolier (ils n'en portent plus mais sacrifient tristement à la modernité, en osant d'odieuses chaussures Nike ou autres), achetées chez le seul vendeur digne de ce nom, dans le quartier du Rialto :





Deux pieds gauches, puisque, traditionnellement, les chaussons n'ont pas de préférence... Cela tombe bien, je n'ai pas de pieds et peut-être est-ce la raison de mon légendaire manque d'équilibre.

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J'aime beaucoup Nicolas Cauchy. D'abord par son écriture, puis par cette élégance que l'on devine assez facilement. Mon modèle, mon étalon-mesure est Cary Grant, alors...
J'aime aussi me tromper un peu sur les êtres, moi que l'on dit souvent intuitive, et l'auteur demeure devant moi un mystère non fissuré. Ce n'est pas une pose. Il est ainsi. Je ne dirai rien de plus. Je ne sais pas très bien qui il est et je pressens une discrétion que mes mots pourraient fatalement mettre mal à l'aise. Il est un écrivain que j'ai envie de retrouver d'un livre l'autre, qui n'en est qu'au début de son chemin. Il a également prononcé quelques mots magiques dans certains courriers personnels. Mais je parle de l'écrivain, le reste a moins d'importance.
Je l'ai connu à la faveur d'une expérience inédite qu'il a imaginée autour de son premier roman, dont j'ai parlé ici.
Le deuxième va bientôt paraître mais, par enchantement, il s'est retrouvé entre mes mains et j'ai eu la folle envie de l'emmener avec moi, en voyage, afin de lui faire prendre l'air. Le précédent roman avait un délicat parfum (une énigme non résolue à ce jour), lorsque j'ai humé les pages. Celui-ci aura l'odeur de la Sérénissime.
L'auteur nous dévoile les coulisses de la création de cette histoire sur un autre journal en ligne : ici. Vous pouvez aussi vous rendre sur son site officiel où il vous en parlera mieux que moi. Quant à Holly G., elle compte bien partager avec vous les états d'âme de sa lecture (brisons le suspense d'emblée : son livre est fortement aimé - sinon il n'y aurait pas lieu d'en toucher mot ici ) après sa suite vénitienne, et avant le grand sommeil de la Belle au Bois Dormant... Je dirais presque à l'auteur, comme Fanny Ardant à son nègre, dans le film de Lelouch précédemment évoqué, que je crève de jalousie face à ce livre. "Envie" est plutôt le mot qui convient, la jalousie ne se mesurant qu'entre personnes que l'on peut supposer d'une certaine égalité, et lui et moi ne sommes pas du même rang. Hélas, mille fois hélas, pour moi. A l'envie, je préfère l'admiration, car je n'ai d'autre ambition que d'avoir bon goût.
Dans cette attente de vous dire tout de ce livre, le tout de Holly, une facétie pour Nicolas Cauchy, en vidéo. Pardon pour la qualité de l'image, mais vous me pardonnerez, car j'ai offert de belles vacances à votre roman (il a visité tous les endroits de Venise cher à mon coeur de midinette) et tous n'ont pas cette chance ! A bientôt.



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  • samedi 7 juillet 2007
    Avant de poursuivre l'effeuillage de mon voyage en Vénétie, déjà une brève halte - pendant que j'encode et "délave" mes petites vidéos - afin d'évoquer un film français que je suis allée voir hier soir... et vous constaterez, au fil des billets, que tous sont liés par des affinités électives ou des associations fortes, physiquement brutales de temps en temps, qu'un regard franc et malicieux gobe en un clin d'oeil. Lelouch n'a-t-il pas filmé, par exemple, Venise pour Hasards ou coïncidences, un très beau film ?


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    Midinette : midinette [midinDt] n. f.
    ÉTYM. Fin xixe; de midi, et dînette, proprement « qui se contente d'une dînette à midi ».

    1 Anciennt. Jeune ouvrière ou vendeuse parisienne de la couture, de la mode. è Cousette, couturière, modiste, trottin. Arpettes (cit. 1) et midinettes qui sortent des ateliers. Gaieté, charme des midinettes.
    2 Mod. Jeune fille de la ville, simple et frivole. Goûts, sensibilité, conversation, lecture de midinette.
    (Le Grand Robert)

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    Je vous préviens : j’aime l’homme et, souvent, j'aime encore davantage le cinéaste. Ne serait-ce - s'il me fallait un motif - que parce qu'il a donné de beaux rôles à l'acteur français que j'admire le plus, Charles Denner (Si c'était à refaire, Robert et Robert...). J’imagine qu’une frange de mes « lecteurs » ne partage pas ce sentiment et je conseille à ceux que cette déclaration autoritaire offusque de simplement changer d’écran. Si ma vie était un mélodrame ou une tragédie de cinéma, j’aimerais qu’il la filme, de loin et en gros plan, car il ferait sûrement de moi une beauté, transformant le petit garçon que je suis souvent en la souveraine byzantine de ce royaume de mocheté dont je suis également l’humble sujette. Certes, Michèle Bernier demeure ingrate dans ce film, mais je présume qu’il eût pu la rendre attirante. Je le crois assez doué pour ce réaliser ce prodige. Ne séduit-elle pas d’ailleurs au-dessus de sa condition ? Oui. Très certainement. Oui. Avouons-le. J’adorerais me trouver femme dans son regard sur mes défauts physiques et sur mes possibles – bien qu'hypothétiques – grâces. Lelouch, c’est d’abord un cinéaste à femmes. Qui se refuse à saisir cette évidence perd de vue la raison première, peut-être triviale pour certains mais pourtant réelle et essentielle, de son cinéma. « Essentiel » signifie, pour une part, le contraire de hasardeux ou d’accidentel. C’est le cœur de la nécessité de ce cinéaste qui filme la contingence (le hasardeux, précisément) comme un destin, qui aime la contradiction et le paradoxe, le deus ex machina perpétuel, pour dire l’ineffable et l’insoutenable légèreté de l’être, telle que définit par Kundera. Oui, la féminité est la raison d’être du cinéma lelouchien, y compris et surtout celle qui s’exerce en l’homme. Tout simplement parce que les femmes ont plus d'imagination ou une imagination qui procrée dans tous les sens de ce dernier terme, tandis que la masculinité se contente de projeter des images avec son entendement. Ce constat a sa valeur dans son dernier film, comme dans les précédents, cela va de soi, puisqu’il nous livre le portrait croisés au fer de deux femmes : une midinette qui s’auto qualifie ainsi - ce qui tendrait à prouver qu’elle ne l’est pas tout à fait car, par définition, une midinette est censée être une conne - et une femme possiblement fatale ou vénéneuse incarnée par Fanny Ardant,


    la troublante, qui se plagie elle-même dans cette persona qu’elle dédouble ici, une fois de plus. La plus faible des deux femmes n’est pas nécessairement celle que l’on croit. Il faut bien se plier, comme si l’on s’exerçait à la barre qui sert pour les arabesques et les exercices des danseuses, aux conventions du genre. Lelouch ne cesse de le seriner à travers ses personnages caricaturaux. Cette fois-ci, ils le sont volontairement. Il le souligne trop (ce clone de Pivot presque pire que l'original, la présence de Bernard Werber, qui joue son rôle de produit marketing, peut-être pour se faire absoudre en prouvant qu'il de l'humour). Il a tort. En effet, souvent les critiques se sont demandé si Lelouch jouait ou non le rôle qui est le sien… et, par crainte d’être plus idiots que celui qu’ils prennent pour un imbécile, ont définitivement choisi la seconde branche de l’alternative. Se moquer de la caricature, du trait auquel on est réduit, pourquoi pas ? Caricaturer la caricature, la mettre en abyme et à mort. Mais Lelouch ne semble jamais savoir tracer la saine limite. Je me demande si ma tendresse pour lui ne naît pas de cette enfantine impossibilité qui lui est sienne, à savoir finir, à toujours vouloir s'assurer que l'on a compris qu'il n'est pas dupe.

    De Lelouch, je crois que l’on a tout dit. Surtout le pire érigé en Cliché, le stigmatisant dans ses tics (ses mouvements de caméra tourbillonnants), l’accusant de rachitisme cinématographique – pour ne pas parler de l’indigence de ses thèmes – et surtout, crime parfait et inexcusable, celui du sentimentalisme ou, plus méchamment, du sirupeux. Certes, il s’abandonne souvent à ses péchés mignons. Parfois, on éprouve comme une gêne pour lui, sans nécessairement cesser de l’admirer ou de simplement l’aimer, pour cette sincérité qui devient presque faute, par excès, paradoxalement, de vérité. On lui pardonnera beaucoup, voire tout, avec la même élégance qu’il transmet à ses films, y compris ceux qui sont inqualifiables (And now... Ladies and Gentlemen, par exemple) ou d’une fausseté qui confine à l’auto-parodie involontaire. Pourtant, c’est de cette veine rose poisseuse qu’il tira une œuvre qui obtint la Palme à Cannes en 1966 et deux oscars (ce qui, en soi, n’est aucunement un indice de qualité), Un homme et une femme – un film qu’étrangement je ne prise guère, ou plutôt que par principe et par entêtement je refuse d’aimer, dont il ne me reste qu’une chanson gnangnan et le vacillement de deux corps-atomes qui finissent par s’entrechoquer et que l’on aimerait éclater violemment l’un contre l’autre, comme les deux coquilles vides qu’ils sont. Ce serait logique. Je n’ai jamais souhaité voir la suite.
    Roman de gare pourrait être un condensé ou plutôt un précipité lelouchien, mais il est plus que ça et mieux que la réponse que le cinéaste adresse à ses détracteurs. Il n'y a aucune ironie mauvaise ou vacharde en lui, simplement un rire qui s'élève parfois trop fort pour sonner juste. De même que certaines répliques paraissent trop bien pesées pour produire l'effet attendu : le rire est mécanique. Il n'en demeure pas moins un plaisir honnête et véritable. Mystère.
    Il a d’abord présenté le film comme celui d’un inconnu, afin d’essayer de tromper la critique qu’il estime, plus ou moins lucidement, injuste dans ses jugements à son égard. Bien sûr qu’il existe un snobisme de la part de la critique et du cinéphile de base, attitude méprisante qui exige que l’on vomisse sur son cinéma. De même qu’il existe la Littérature majuscule et des œuvres qui s’essaient en pleine et honnête conscience à la littérature minuscule - la distinction que je trace très simplement entre l’art et l’artisanat (prétendant pour ma part œuvrer dans cette seconde catégorie lorsque je m’adonne à la fiction) -, de même il existe un cinéma majeur, celui des génies, et un cinéma plus modeste, moins large, mais pas nécessairement médiocre ou de seconde zone. Certaines œuvres géniales comportent aussi leur part de médiocrité et leurs facilités mesquines. La différence est toujours une question de profondeur et d’amplitude, mais paradoxalement il n’y pas toujours une différence proportionnelle d’intelligence entre ces deux versions d’un même effort pour dire, raconter, expliquer et interroger l’homme par une succession d’images, du moins dans l'instant. Le jugement s'impose, lui, dans la durée. La différence est portée par le temps, par le développement. Il peut y avoir une grandeur dans la bêtise, une fulgurance inconsciente de l’imbécile, un sublime accident de l’esprit. De bêtise il n’est pas question dans ce film, bien au contraire. Mais de ratage on ne parle que de cela, pas celui du film, mais de la vie des personnages, qui sont tous en souffrance ou sur le bord d’une autoroute, réelle ou métaphorique. Quelle plus belle image pour un purgatoire qu’une station-service ? Excepté le fait que je ne crois qu'en l'enfer, qui est notre quotidien, même s'il existe des mondes éphémères par-delà l'arc-en-ciel. Et puis il y a le regretté Bécaud qui est un peu le démiurge de cet homme et de ces femmes, par la magie d’une voix morte qui, cependant, faufile l’existence des personnages et les tire les uns vers les autres. Il y a des instants de grâce qui m’ont enchantée et menée haut dans la stratosphère des émotions simples, directes, belles. Lelouch a toujours été assez généreux avec ses personnages, leur offrant de multiples chances (Hasard ou coïncidences, mon film préféré du réalisateur ) ou des rédemptions spectaculaires (le personnage de Fanny Ardant s’élève dans sa chute, et elle devient la plus « innocente des coupables »). Et le personnage de Dominique Pignon de citer le dernier échange entre Vautrin et Rastignac... Hé oui, Lelouch s’inscrit dans un classicisme, bien que cela ne paraisse pas toujours évident. Il est un scrutateur des palpitations, un observateur de la comédie des sentiments (merveilleuse citation du fiancé qui éconduit sa belle, dans la voiture, et qui lui explique que, sur le chemin de Brest, où il rejoignait un amour de pacotille, plus il pleuvait moins il aimait sa fiancée de l'époque), où le tragique et le dérisoire ne sont jamais là où on les placerait tout d'abord. Je ne peux que jubiler devant cette peinture du monde de l'édition (et de ces "écrivains" de merde qui crachent leurs poumons pour une pompeuse virgule mal placée), que j'ai le malheur de connaîre un peu.
    Une belle femme écrit des best-sellers (Fanny Ardant), en réalité composés par un nègre (toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé n’est pas du tout fortuite ; si vous saviez, lecteurs… !) un peu magicien, qui vit par procuration un succès qui ne peut lui appartenir qu’à une condition : tuer celle dont il n'est que l'ombre. La réciproque est tout aussi juste. Dominique Pinon (acteur fétiche de Jeunet, et pour cause !),


    qui donne corps et âme à ce personnage ambigu, est un acteur qui possède une gueule et une prestance fabuleuses. Tour à tour, serial killer pédophile, prof de lettres en banlieue, nègre, personnage, il est crédible dans chacune des versions qu’il offre de son moi, avant de dire la vérité.
    Il rencontrera Huguette (Audrey Dana),


    le "papillon de nuit", une pute, une coiffeuse qui fantasme sur la célébrité (manucurer une femme écrivain et shampouiner Lady Di la veille de sa mort !), qui mène en bateau sa vie et sa famille, une mère indigne qui a fait de la vie de son enfant un désert, mais que l'on ne peut détester. Elle ressemble tellement à celle que je n'ai pas eue, qui n'a pas voulu de moi, que j'aurais pu avoir mal en me reconnaissant dans son adolescente de fille. Peut-être ai-je eu mal un petit moment, mais j'ai aimé cette douleur d'être comprise, finalement. Et de me dire, à cet instant, que Lelouch saisit davantage que certains ne pourraient le croire.
    Et peut-être qu'effectivement "Dieu est un autre" - le titre du roman qui lie entre elles toutes les mises en abyme - et que l'essence de la midinette est de croire en l'impossible, puisque Dieu est mort et que tout est permis, y compris le remplacer.
    Sachant que Holly G. est une authentique midinette, ce film ne pouvait que l'agréer. N'est-il pas ? Tout le monde est une midinette, en vérité, mais il est des coriaces qui n'osent pas l'avouer, car ils ont un peu honte de ce qu'ils estiment une faiblesse d'enfant, une croyance pérenne aux contes de fées en quelque sorte. Ce sont eux les premiers qui nous ont nourris et, pour citer mon ami David, je dirais ceci : "C'est ignoble de faire croire aux enfants que le Père Noël n'existe pas !" Idem pour le Prince Charmant et tout le reste. Et Lelouch de rétablir la vérité. La morale de tout ceci, puisque toutes les histoires dignes de ce nom en possèdent une, est que le Prince Charmant n'existe que pour celles qui osent croire en lui.
    Mauvaise nouvelle pour les autres : j'ai épousé le dernier exemplaire existant.

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  • vendredi 6 juillet 2007
    Pour Fauna, toujours, ma vénitienne.



    Non, je ne quitte pas le Carnaval, mais un mot tout de même que je répands ici, qui pisse au long cours, parce qu'il me faut célébrer la conjoncture des événements et parce que je peux rendre un peu grâce à ce temps qui m'est accordé en le gaspillant - le bon travail décuple parfois le temps. J'ai raté à moitié mon rendez-vous avec le Gilles (Pierrot) de Watteau,



    mais nous nous verrons bientôt. Il est des promesses que l'on ne peut briser, surtout si elles ont été contractées dans un songe... J'ai rencontré d'autres personnages à Venise : Corto Maltese, Henry James, cette satanée George Sand, des détrousseurs de venelles, des curieux aux fenêtres et des gens qui pleurent amer. Je me suis reconnue dans les pierres que j'avais griffées lors de mes précédents voyages en cette terre multicolore. Je tourne en rond dans le labyrinthe de mon existence mais un nouveau fil d'Ariane, rouge sang et, quelquefois, orangé comme les intestins d'un poisson crevé, pend quelque part. Je le tire un peu à moi et la mémoire se confond alors avec une vision nocturne, celle du futur. J'ai trouvé ce que je suis venue chercher.

    Je ne suis pas cinéphile si, par cinéphile, on entend celui qui est le gardien de la mémoire du cinéma et qui finit par ne revoir que les films, quand d'autres, comme moi, en découvrent encore beaucoup. Déjà presque vieille - après vingt-cinq ans, tout le monde est vieux pour moi -, le temps m'est compté et il me faut choisir entre creuser ou bien survoler. La décision s'impose presque d'elle-même et je vois davantage que je ne revois. Toutefois, Mort à Venise, est l'un des films que je rencontre encore quelquefois, avec ce frisson qui m'étrangle les sens et l'esprit.

    Bien sûr, j'ai un lien particulier avec ce film, parce que Venise est mon amie depuis déjà onze ans. Une ou deux fois par an, je vais vérifier dans son ventre gonflé et verdâtre de noyé que mes sens ne se sont point émoussés et que je suis toujours mortelle, que je puis souffrir de sa beauté et de sa déchéance charnelle. Mon union à cette ville est organique, sensuelle, viscérale, irrationnelle, au-delà de toute séduction, puisque la Sérénissime ne s'abaisse pas à vous lancer des oeillades. Elle est, distante, hautaine, royale, courtisane dans ses bas-fonds, peut-être, paradoxalement, mais toujours aristocrate lorsque vous vous avisez de croire la comprendre. Elle vous donne une pichenette de mépris lorsque vous la pensez conquise. Vous devez vous efforcer d'être digne d'elle. Vous n'êtes qu'une veinule, qui charrie les déchets de ce corps gigantesque. Vous n'êtes que le fragment ou le plus infime pigment de ses pierres roses ou ocre.


    Hors de question, vous le comprenez bien, de consentir à la vulgarité dans ce lieu. L'Hôtel des Bains



    [L'hôtel des Bains de face]




    [L'hôtel des Bains et sa façade arrière...]


    est l'un des endroits, avec le Gritti et quelques rares hôtels, où l'on peut lui rendre hommage. Vous m'y trouverez si vous me cherchez là-bas. En robe de soirée, embaumée avec de la soie et des drapés cotonneux, je froufrouterai dans les longs corridors. De noir vêtue, avec une ombrelle peut-être, je me poserai sur le rebord de sable de la plage privée de l'hôtel mythique, là où s'alignent des cabines de bain à l'ancienne et néanmoins exotiques.


    J'attendrai le moment que vient embrasser une vague ou deux. Mon jupon de coton ou de crêpe sera trempé et le léger froid me saisira , comme à un coeur à vif qui demande un peu de cuisson, lorsque la vague remontera sur mes jambes et mon buste.







    Je ne me retournerai pas complètement, car je sais que l'ombre décatie de Gustav est derrière moi. Je ne veux pas encore entrer dans son sillage ; il n'est pas l'heure. Son maquillage coule, la teinture de ses cheveux fond sous le soleil impitoyable. Et un homme de plage le découvre mort,



    tandis que Tadzio se confond avec l'horizon, toujours naissant. Tout est dit. L'implacable déclin de la vieillesse qui se condamne d'elle-même à la bouffonnerie et la jeunesse éternelle et distante, qui fait mine de vous aimer de loin, de son air boudeur.

    Point de cruauté, mais le Temps, tel qu'il se dit dans les sonnets de Shakespeare ou entre les mots gorgés de magnifique pourriture de Baudelaire.




    Tadzio et Gustav.




    Holly et son ombre.

    J'ai songé à cette ligne tranversale qui coupe toutes les histoires de Thomas Mann, à sa conception douloureuse et contradictoire de la nature de l'art. J'ai ouvert à nouveau Tonio Kröger :


    "La littérature n'est pas un métier, mais une malédiction, sachez-le. Quand cette malédiction commence-t-elle à se faire sentir ? Tôt, terriblement tôt ; à une période de la vie où l'on devrait encore avoir le droit de vivre en paix et en harmonie avec Dieu et l'univers. Vous commencez à vous sentir marqué, en incompréhensible opposition avec les autres êtres, les gens normaux et comme il faut ; l'abîme d'ironie, de doute, de contradictions, de connaissances, de sentiments, qui vous sépare des hommes, se creuse de plus en plus, vous êtes solitaire et désormais il n'y a plus d'entente possible. Quelle destinée ! A supposer que le coeur soit resté assez vivant, assez aimant pour en sentir l'horreur !..." (trad. Félix Bertaux, Charles Sigwalt et Geneviève Maury, souligné par l'auteur)
    Que l'on soit un raté ou non ne change rien à l'affaire. On ne vit plus que pour percevoir en soi la perfection de l'instant à écrire. Venise et la littérature on beaucoup en commun : l'une et l'autre aiment leur élus comme une mère. Et la meilleure mère au monde, c'est la mort.
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    Je suis de retour et en partance. En pointillés, mais en possession d'une nouvelle ombre qui me sied mieux au teint que la précédente.

    Je vous promets que je n'invente rien.

    Je me dois de vous rendre compte, par une image édifiante, d'une rencontre improbable mais réelle qui s'est produite à Venise. Je voguais très tranquillement. Je faisais mine d'observer l'horizon, la silhouette dodelinante, et je soupirais de temps en temps d'un air grippé, affaiblie par les assauts de la chaleur.

    C'est "M. Golightly", qui, le premier, me dit d'un air sérieux, compassé, mais point alarmé qu'il serait peut-être judicieux de tourner la tête à gauche, puis de regarder sans froncer les sourcils -me demandant, par avance, avant que je ne m'exécute, de ne point hurler. En effet, il est très pudique et mon enthousiasme, parfois, le teinte de honte.
    Je pris une forte respiration et me retournai brusquement. Le cri s'arrêta au bord des lèvres.

    Que vis-je ?

    Ceci :



    [Cliquez sur l'image pour l'agrandir et lire le nom du bateau...]


    "Who are you, stranger? Speak!" Hook demanded. "I am James Hook," replied the voice, "captain of the JOLLYROGER."

    (Peter Pan)

    Où que j'aille, James Matthew Barrie est là, pour moi, d'une manière ou d'une autre. Plus inquiétant pour certains, il m'apparaît toujours sous le signe du Capitaine Crochet (Cf. mon départ à l'aéroport d'Edimbourg, lorsque je quittai l'Ecosse). Mais mon affection pour cette créature hybride et ambiguë n'a jamais été démentie ...

    TO BE CONTINUED... / A SUIVRE...
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    vendredi 22 juin 2007
    Dans cet essai sur Proust, écrit alors qu'il était encore très jeune, Samuel Beckett nous condamne à vivre dans le désordre des désirs et de la réalité :
    "Nous ne nous échappons ni des heures ni des jours. Pas davantage de demain que d'hier. Nous ne nous échappons pas d'hier car hier nous a déformés, à moins que nous ne l'ayons déformé. Peu importe la couleur du moment, il y a eu déformation. Hier n'est pas un jalon, que nous aurions dépassé, c'est un caillou des vieux sentiers rebattus des années qui fait partie de nous irrémédiablement, que nous portons en nous ; lourd et menaçant. (...) Le voilà en tout cas incorporé, hier, quel qu'il fut, au seul univers qui ait une réalité et un sens, l'univers personnel de notre subconscient dont la cosmographie a dès lors subi une rupture d'équilibre. (...) Nos désirs d'hier, qui valent pour notre moi d'hier, ne valent plus pour notre moi d'aujourd'hui. Ce qui nous déçoit, c'est le néant de ce que nous nous plaisons à appeler l'accomplissement. Mais qu'est-ce que l'accomplissement ? C'est l'identification du sujet à l'objet de son désir. Or le sujet est mort - sans doute plusieurs fois - en route. Même dans le cas où, par un de ces rares miracles de la coïncidence qui survient lorsque le calendrier des faits se déroule parallèlement au calendrier des sentiments, l'accomplissement a lieu et où l'objet du désir (au sens strict de cette maladie) est atteint par le sujet, alors la conformité est si parfaite, l'instant de l'accomplissement annule et remplace si exactement l'instant du désir, que l'événement accompli semble avoir été inévitable, et, comme tout effort intellectuel conscient visant alors à reconstituer la réalité de l'invisible et de l'impensable demeure vain, nous ne pouvons savourer notre joie puisque nous ne pouvons la comparer à notre chagrin.(...) "

    Nous devançons ou nous sommes distancés par le bonheur de la coïncidence. Il faudrait désirer au plus-que-parfait ou désirer en-dessous de sa condition afin d'être ravi par certains généreux hasards ou par de prodiges instincts qui nous mènent en aveugle vers un but auquel nous aspirions sans pouvoir l'énoncer et que nous aurions manqué si nous avions su d'abord le définir. Tel est le sort de l'homme. Plus que du temps (objectif), qui nous crucifie sans coup férir entre deux impossibilités, c'est d'une temporalité (temps vécu ou subjectif) défectueuse dont nous sommes tous victimes.

    Irrémédiablement. "J’éprouvais un sentiment de fatigue profonde à sentir que tout ce temps si long non seulement avait sans une interruption été vécu, pensé, sécrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, que j’étais juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer avec moi. La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray, si distant et pourtant intérieur, était un point de repère dans cette dimension énorme que je ne savais pas avoir. J’avais le vertige de voir au-dessous de moi et en moi pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années. " (Marcel Proust, A la recherche du temps perdu)

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