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jeudi 5 janvier 2006

Esquisse d'un propos au stade embryonnaire...


Freud, après Karl Abraham, un de ses disciples, se sert du deuil comme modèle ou indice de la normalité afin d’étudier cette affection polymorphe qu’est la mélancolie. Freud renonce d’emblée à donner un type universel de ce trouble.

La mélancolie se présente comme un deuil qui a mal tourné. Le deuil est envisagé dans un sens très large, qui inclut autant la perte d’êtres vivants que d’objets abstraits. Dans tous les cas, ce n’est pas l’objet perdu, en bloc, qui me fait souffrir mais ce qu’il représentait pour moi et continue de symboliser. Or, cette représentation est masquée par le représentant. On ne sait « ce qui » a été perdu. Il y a énigme car la perte est sans objet déterminé ; elle est « inconnue » mais elle est ressentie. L’indétermination de la perte la rend d’autant plus difficile à accepter et à combler. Le deuil dit le nom de ce qui est perdu. Le nom apporte une certitude : l’objet perdu est irremplaçable car il était l’exemplaire unique d’un genre inédit. Chaque mort est la mort d’un univers. La perte du mélancolique est incertaine et, de ce fait, non limitée à un fragment. Freud a comparé la mélancolique à une hémorragie interne (innere Verblutung) : « l’excitation sexuelle entièrement pompée s’écoulerait comme par un trou située dans le psychisme, entraînant ainsi chez le sujet une inhibition généralisée de ses autres fonctions ».
Le mélancolique se déteste et s’injurie afin de ne pas abîmer l’objet perdu et toujours aimé ; de même que le suicide mélancolique est un meurtre de soi à la place de ledit objet.
La mélancolie est « une dépression profondément douloureuse, une suspension de l’intérêt pour le monde extérieur » ; la mélancolie est donc un repli sur soi et un refus d’échanger avec le monde extérieur. Le monde extérieur est le magasin qui me fournit mes représentations.
Le travail du deuil - et je crois qu’il est bon de prendre la métaphore au sérieux, et Freud la file : il parle de plus loin « métier » (à tisser). Le travail du deuil est un détachement de détail, fragment par fragment, de tout ce qui le liait à l’objet disparu après surinvestissement de ces détails. Par opposition à la « joy of grief », le deuil produit un « déplaisir de la douleur [qui] nous semble aller de soi» et dont Freud est étonné qu’elle ne nous étonne pas. Il est difficile de comprendre ce que Freud attendrait comme autre réaction. Une conformité stricte à l’ordre du réel, faisant fi de nos sentiments ? Freud sous-entend-il que nous devrions être soulagés de nous libérer de l’objet mort ? Le travail du deuil est l’acceptation progressive de la nécessité, de l’ordre du réel. Cette douleur est une des « énigmes » dont Freud fait le recensement dans ce court texte. Le deuil permet un «compromis» entre mon désir et la force de la réalité dont le respect doit l’emporter sur nos aspirations. Si le réel ne l’emporte pas sur ma « dépression », je vais mourir avec l’objet perdu qui aspire mes forces vitales. En vérité, je nourris l’absence de l’objet avec mes forces vivres, avec mon être intime. Je me dévore pour lui donner chair. Freud emploie le terme « consumer » pour désigner le travail de sape intérieur de la mélancolie. Je suis un pélican (Cf. Strindberg) pour l’objet mort. Je suis pleine de vide. «L’existence de l’objet perdu se poursuit psychiquement », comme un membre amputé que l’on ressent encore.
Le deuil est une épreuve fondatrice. Une sorte de vérification que l’on a toujours envie d’appartenir au monde réel.
Une petite phrase échappe à Freud : «Au fond ce comportement nous semble non pathologique pour la seule raison que nous savons si bien l’expliquer. » Ce n’est pas une qualité intrinsèque du trouble qui le rend normal ou anormal mais notre faculté ou notre impuissance à comprendre. Ce que Freud dit du deuil et de la raison peut être transposé dans la réflexion philosophique au sujet de ce qui est dit rationnel ou non rationnel, raisonnable ou déraisonnable.
La mélancolie exprime un deuil symbolique ou métaphorique. On retrouve l’idée d’une fragmentation de l’être et de l’univers. Or, à la différence du deuil, ce n’est pas le monde qui est perdu, mais mon être.
La mélancolie est le négatif du deuil. Les rapports du sujet et du monde sont inversés : « Dans le deuil le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie c’est le moi lui-même. » Le monde intérieur du mélancolique est vide, car il est fait de souvenirs, de rêves inachevés et d’absence. Il ne se nourrit plus, au propre et au figuré, du monde extérieur. L’endeuillé ne s’intéresse plus au monde : « un seul être vous manque et tout est dépeuplé ».
Le mélancolique est en situation d’échec ; l’endeuillé en situation d’épreuve. Le mélancolique a quelque chose de Gribouille : il se méprise et se dévalorise afin que l’on ne le fasse pas à sa place et, peut-être, espère-t-il secrètement être démenti : il prêche le faux pour savoir le vrai. Le trait le plus remarquable, selon nous, relevé par Freud est la manière dont le mélancolique noie le motif ou le détail qui est responsable de cette mélancolie. Il prend soin, inconsciemment sûrement de le cacher au regard des autres. « Il ne peut pas juger qu’une modification s’est produite en lui, mais étend au passé son autocritique ; il affirme qu’il n’a jamais été meilleur.» Il y a négation d’un changement : il y a perte et non perte ou refus de cette perte. Le meilleur moyen de nier une perte est d’affirmer n’avoir jamais possédé l’objet. A cet égard, le syndrome de Cotard (1) (trouble grave engendré par la mélancolie) confirme notre idée.
Le mélancolique se sent peut-être coupable. Son autodénigrement porte sur un plan intellectuel, physique et moral. Il n’a pas de preuve objectives de ses dires et bien plutôt la réalité pourrait le contredire, mais, paradoxalement, elle ne le peut. Et Freud de conclure : « Il doit bien avoir, en quelque façon, raison et décrire quelque chose qui est tel qu’il lui paraît. » L’autodénigrement est le fruit du travail de ce deuil manqué, comme l’acceptation du réel est le fruit du travail du deuil.
Freud attribue, apparemment, au mélancolique une lucidité qui n’est pas de ce monde, de même que certains « fous » ou possédés voient ce que les êtres normaux n’aperçoivent point. Seul un fou ou un cynique comme Hamlet peuvent énoncer ces vérités taboues. On ne saurait les entendre d’une « bouche propre » mais on les accepte de gens qui sont en marge de la réalité, de son ordre efficace.
Freud cite Shakespeare, Hamlet (II, 2) : « Use every man after his desert, and who should scape whipping ? » que nous pouvons traduire comme il suit : « Si chacun recevait son dû, qui échapperait au fouet ?» Hamlet signifie que personne n’est innocent et que tout le monde mérite une punition. La réalité est double : il y a la réalité prosaïque et extérieure et une réalité invisible, cachée et secrète. Elle est peut-être celle de notre intimité ou de notre inconscient, là où nous haïssons et tuons. L’idée de justice n’a pas sa place dans cette autre réalité.
Le délire de petitesse semble alors à l’encontre du délire de grandeur que l’on retrouve chez certains personnages tragiques. Le délire de petitesse s’accompagne d’impudeur, ce qui laisserait à penser que soit le mélancolique ne croit pas aux reproches qu’il s’adresse - hypothèse que ne retient pas Freud - ou qu’il a perdu son moi et qu’il le traite comme quelque chose d’étranger, théorie de Freud. Le mélancolique trouve satisfaction à l’auto dénigrement, une joie dans sa peine, quand l’endeuillé souffre sans ambiguïté de sa perte.
Freud introduit alors l’idée du clivage du moi en moi et en surmoi afin de résoudre la contradiction de la mélancolie quant à la perte. Le moi prend une partie de lui-même pour un objet. En outre, cette partie symbolise un objet réel et extérieur. Ihre Klagen sind Anklagen : leurs plaintes (dans le sens de soupirs) sont des plaintes portées contre quelqu’un (des mises en accusation). Le mélancolique a perdu un objet. Si c’est, par exemple, par le fait d’une déception, il a perdu une image qu’il se faisait d’un être et cet être est mort, sous cette forme en tout cas. La libido est désinvestie rapidement et facilement, sans travail : « l’investissement d’objet s’avéra peu résistant » peut-être parce qu’il était peu ancré dans le réel mais presqu’entièrement dans l’imaginaire. Tandis que dans le processus du deuil, l’investissement est résistant, car tissé avec le réel et non le fruit d’un fantasme. La libido ne peut choisir un autre objet - contrairement au deuil dont la fin est marquée par le choix d’un autre objet appartenant au réel, par le choix du réel - et se replie dans le moi. Pourquoi la libido « libre » du mélancolique ne choisit-elle pas un autre objet ? Parce qu’elle n’est libre qu’en apparence. On ne peut se libérer de soi-même. La libido « servit à établir une identification du moi avec l’objet abandonné. L’ombre de l’objet tomba ainsi sur le moi qui put alors être jugé par une instance particulière comme un objet, comme l’objet abandonné.» Le texte de Freud a une certaine poésie et l’on y ressent parfois un certain «flou conceptuel » : qu’est-ce que l’ombre de l’objet ? En lisant, on a l’impression qu’il y a dédoublement qui se produit dans la mélancolie. Dédoublement de l’objet aimé par le narcissisme qui me lie à lui. L’ombre de l’objet est la dépouille de nos rêves ou de nos désirs. L’objet sans ombre est l’objet qui nous est indifférent ou qui a été aimé en entier et a disparu, emportant avec lui (deuil). On retrouve cette ombre dans le théâtre, et le rêve lui-même peut être conçu comme l’ombre de la réalité. Dans le deuil, il n’y a pas d’ombre, car il n’y pas, après la perte, de « substitut de l’investissement d’amour ». Il n’y a pas de résidu, de fantôme, comme dans les amputations où le membre manquant continue à vivre. La relation d’amour perdure après la perte de l’objet d’amour. L’ombre de l’objet est en réalité notre reflet en tant que nous nous mirions dans l’objet perdu.
Le mélancolique à la différence de l’endeuillé ne sait pas ce qu’il a perdu. Dans les deux cas, il y a identification narcissique à l’objet perdu. Le deuil permet à l’individu de se récupérer. La mélancolie, elle, s’installe dans le sujet par l’incorporation de l’objet perdu. Or, l’objet du mélancolique est « rien ». L’objet suscitait des sentiments ambivalents de haine / amour que le sujet reprend à son compte. Ainsi, la perte de l’objet se transforme en une perte du moi et le conflit qui existait entre cet objet et moi est transposé à l’intérieur de mon être entre le moi et le surmoi. Le moi et le surmoi gagnent le duel à tour de rôle et déterminent les phases mélancoliques et maniaques. La phase maniaque présente des ressemblances avec les orgies cannibaliques ou dionysiaques.
(1) « Délire de négation, décrit par Cotard en 1880. Le malade, après avoir développé des préoccupations hypocondriaques et des troubles cénesthésiques, sent ses organes se putréfier et se détruire. Puis il en nie l’existence et étend enfin sa négation au monde extérieur et à sa propre existence. N’étant plus vivant, il ne saurait mourir, ce qui est vécu comme une damnation. Ce syndrome, qui mène à la prostration anxieuse, parfois à l’automutilation et au suicide, est un des délires secondaires de la mélancolie. » Encyclopaedia Universalis
lundi 29 octobre 2007

A Fauna, ma sœur de « quelquefois, jamais » (1)… qui sait l’essentiel.
[Petit rien absurde composé à main levée, en compagnie du violon voluptueux et râpeux de Julia Fischer, qui interprète les sonates et les partitas de Bach. Quand je l’écoute, je ressens physiquement chaque corde frottée, comme si elle plagiait mes états d’âme, alors que je ne fais que dégoutter en chaque note le surcroît de mes éprouvés. Je touche et j’embrasse cette terrible douleur de plaisir et d’angoisse qui était mienne, lorsque mes doigts d’enfant se contraignaient à caresser le velours des rubans de couleur qui pendaient à mes sempiternelles nattes. Tandis que je m’évanouissais presque à ce contact prolongé et désagréable en diable, j’aimais si fort cette perte attendue et empêchée par la seule force de ma volonté.]
Première vision. Dimanche, à « L’écume des pages » (2), un livre que mes mains moissonneuses et tremblantes de hâte avaient oublié, jadis. Une variation inespérée de Gormenghast, en traduction française, de facture honnête (3). Un petit livre ou une espèce de vigne vierge qui croît sur les murs de ce château, qui n’est rien d’autre que… l’Univers ! Ailleurs, mais loin de Gormenghast et, pourtant, dans son antre ! Eternel retour, espace au sein duquel la fuite n’est qu’une promenade en soi-même. Un Garçon, Titus, qui trébuche dans l’ombre. Ce pourrait être Peter Pan ou un Icare déchu des promesses de l’enfance, ou encore un Minotaure qui se serait pris d’affection et de bienveillance pour les jeunes gens qu’il devrait consommer. Impression de bestialité sublime. Un Bouc, une Hyène et un Agneau. Des chiens gris en meute qui poussent une yole. Et l’Enfant qui part.
Le grenier. Un boyau. Une fuite dans l’intestin du monde.
« Devant lui s’étendait un long grenier dont les poutres étaient si basses qu’on ne pouvait ni y avancer debout ni même courbé. La seule méthode était de se mettre sur le ventre et de se tortiller sur les genoux et sur les coudes. La traversée du grenier s’annonçait pénible car il était fort vaste, mais le Garçon pratiquait cette reptation avec une telle science du rythme qu’à le voir on aurait pu le prendre pour un jouet mécanique.
A l’autre bout du grenier se trouvait une trappe qui, une fois qu’il l’eut soulevée en la faisant tourner sur ses charnières, s’ouvrit sur une cavité profonde au fond de laquelle était tendue une couverture, comme un énorme hamac bleu. Ses coins étaient attachés aux poutres basses par des cordes ; le ventre de la couverture ne touchait pas le plancher.
En quelques secondes le Garçon se retrouva sur le plancher après avoir sauté par la trappe et avoir exécuté un bond acrobatique sur la couverture. Cette pièce avait dû, autrefois, être occupée par quelqu’un. Des signes d’élégance fanée subsistaient encore, mais la haute pièce carrée exhalait maintenant un parfum vétuste et lugubre. » (pp. 15-16)
Nous, lecteurs omniscients de Peake, savons qui habita cette pièce et nous sommes émus. Mais il pourrait s’agir de toute autre chose. A la limite, et c’est ce qui fait la force étrange et violente de cet auteur, il pourrait être question de n’importe quoi. Un utérus, par exemple, revisité par un ancien bébé. Imaginez ce qu’il vous plaît de croire. La prose imagée de Mervyn Peake permet toutes les folies fantasmées par l’inconscient. Ses livres sont une peau qui s’adapte parfaitement à notre psychisme. Je crois que ceux qui ne le comprennent pas sont ceux qui, le plus, ont peur de leur imaginaire et qui ne veulent pas déverrouiller leur illogisme.
A cette vision se superpose une autre image, non sans raison. Les voies de mon esprit ne sont point impénétrables. Il est même des personnes qui savent lire dans le livre (le face-à-main) que je leur tends et, ce, malgré le degré de fiction que j’y insuffle.
Il faut que je vous dise un secret, qui n’en sera plus un dès que l’encre sera sèche et que l’ombre de l’avant-dernier mot fera de l’œil à son ultime compagnon de ligne. Je dévide la pelote de cette émotion ; je transis d’effroi les spectateurs, qui tournent la tête pour ne point croiser mon regard; la métamorphose est infinie et puis voici, devant nous, une dame abstraite habillée d’un trois quarts drap et soie. J’ôte la vie à une miniature de rose rouge, non éclose, arrachée à l’endormissement pendant cette ingrate saison de l’existence. Je la dépose à la boutonnière de ce sentiment neuf et froid, né de rien, de moi cependant, et je casse une épine ancienne de l’arbuste qui sera l’aiguille qui fermera le vêtement, maintenant devenu suaire. De mes doigts, dans un soupir de contentement, naît la nuit et j’aime assez le goût de la cendre sur mes lèvres d’aubépine. Tous les feux de ma vie, je les éteindrai. Mais ils réchaufferont peut-être assez de vie pour n’être pas tout fait vains.
Le secret.
Je suis persuadée d’être une sorcière sous des dehors de femelle ordinaire et j’aime, dans l’opaque, sous les piqûres de la pluie d’automne, me travestir en petit garçon de huit ans. Je suis quelquefois le fantôme de ce frère non né, que ma « faussemère » a tué, quand il aurait pu vivre, et que je suis moi-même condamnée à ne point faire naître. J’ai vil pressentiment logé dans mes flancs, vérité que seuls les très jeunes enfants sont capables de lire dans le marc de mon âme vétuste, quand ils croquent, sans peur, armés de leur verte vergogne, la croûte de mon cœur, qui est dure comme celle de la mimolette extra vieille mais qui se fendille et rompt en sciure sous le premier assaut de la dent ou du couteau.
Vendredi, pour la première fois de ma vie, je me suis tenue à quelques centimètres d’un bébé né de la veille. Un enfant coque. Cette fleur fraîchement coupée dans le jardin de l’éternité commençait déjà à faner sur les bords, alors même que tout le monde se courbait devant ce prodige, pourtant banal, pourtant impensable ; et, grippée dans ma solitude, dans cette extra lucidité des gens ignorants de la normalité, je remarquais l’ombre d’hier qui se retirait de lui, sans bruit, quand les autres se fossilisaient, aveugles, sous l’effet de cette faconde vitale, naturelle et trompeuse.
J’ai osé poser un doigt délicat mais trop lourd sur ses mains d’elfe ou de sage, ces menottes de vieillard miniature greffées sur un corps de poupon, encore tout alangui par l’effort de naître. Il se déploie encore un peu dans le ventre du temps suspendu. Il est trop tard. On aimerait le préserver de la corruption de nos mœurs. Je songe aux lignes de Chesterton sur les enfants, ces petits champignons, si extraordinairement doués et, en même temps, si imbus de la vanité de leur âge. Ce bébé, qui n’est pas encore un petit garçon, demeurera pour toujours à l’âge de deux jours dans mes souvenirs. J’ai fermé à clef la porte derrière laquelle sa première image née en moi se tapit. Un gros chien, un Saint-bernard ou un Terre-neuve, fait le guet devant elle. Cette image flétrie tiendra compagnie là-bas aux enfants non nés, parfois songés, rarement regrettés. Ils attendent la fin des temps, à l’instar de ces orphelins fœtus figés dans les bocaux du musée Dupuytren.



C’est ainsi que Peter Pan a égaré son ombre, par étourderie, par forfanterie, par indifférence à ce chagrin de ne vivre que dans l’attente impatiente des autres, dans le danger de n’être pas assez aimé. C’est ainsi que, peut-être, je ne suis pas encore mère. C’est ainsi que nous mourrons la première fois, lorsque les enfants nous ravissent notre tranquillité et notre innocence.
(1) Sometime, never, nom du recueil dans lequel parut le texte de Mervyn Peake dont il est question dans ce billet, Boy in Darkness. Ce petit roman ou cette longue nouvelle avait pour colocataires un texte de William Golding et un autre de John Wyndham.


(2) Librairie située Boulevard Saint-Germain (mon fief), non loin des « Deux Magots » (adoré) et du Flore (honni), voisine de « La Hune », que j’exècre, à cause de sa froideur et d’un sens de l’ordre qui, jamais, ne s’accordera avec mon sens personnel de l’harmonie livresque.
(3) Traduction de Bernard Hoepffner.
mardi 14 septembre 2010


Décidément, l'hiver tarde à venir.
Voilà, je suis presque passée de l'autre côté et je sais, enfin.
Il n'y a rien d'autre, de l'autre côté. On est toujours l'autre de son autre moi, mais on n'est jamais, désespérément, que le même. C'est cela le secret de l'ombre de Peter Pan : la conscience qui saisit des reflets, des eidôla, et ne peut se saisir elle-même. Inutile de démultiplier son moi, de le projeter dans mille théâtres d'ombres : la nuit que l'on porte en soi est toujours silence. Il n'y a aucun sens ni suc à tirer d'elle en la perçant du regard. Je suis déjà crevée. Vous aussi. Le sens est toujours extérieur. Il y en moi deux coeurs qui battent et je ne sais plus lequel est le mien. Je ne sais ce que recouvre cet intérieur que je nomme conscience et qui n'est qu'un mot comme un autre, une projection hors de moi – quel que soit ce moi, à l'endroit où je suis crevée. 


Ah, Peter ! Je te dois tant ! Mais me pardonneras-tu, un jour, de t'avoir un peu trahi ou d'avoir donné cette apparence à ceux-qui-ne-savent-pas ? Je n'ai choisi l'autre voie que pour mieux te donner raison, mon garçon, et parce que, toi, tu n'es fait que d'Aiôn et, moi, je ne suis rien d'autre qu'une frêle fille de Chronos. Je ne pouvais plus faire semblant. Je suis déjà vieille, Peter. Je vais bientôt mourir, tandis qu'en chaque enfant qui naît, tu survis ; tu te nourris, vampire, des rires et des jeux de ces innocents qui ne savent pas qu'en oubliant l'heure, tu leur voles un peu de leur vie, chaque jour...


***

Je reviens ici, un trop court moment, pour déposer un faire-part de naissance : le 23 septembre 2010 ce nouvel opus fera son entrée dans le monde.

La quatrième de couverture est de votre servante. J'espère qu'elle ne fera pas fuir les éventuels aventuriers des librairies... Inutile de préciser que la première que j'avais rédigée était trop sombre – morbide ? – et que mon éditeur, très délicatement, m'a incitée (à juste titre, hélas) à bannir les mots "mort" et "larmes", de crainte que le grand public ne soit effrayé et n'ose déposer le livre entre de benjamines mains... Pourtant, la meilleure compagne de jeu des enfants est la Mort. On devient adulte lorsqu'on oublie ce savoir particulier de l'enfance. Barrie jouait sous la table sur laquelle était déposé le cadavre de son frère. Les enfants jouent avec nos souvenirs, avec notre passé, comme avec des osselets. Ils auraient tort de s'en priver. Après tout, on ne les fait que pour leur accorder le privilège de nous enterrer. 


Peter, lui, enterre tout le monde. Et, même si je lui ai toujours préféré Hook, Peter demeurera toujours pour moi le seul spectateur honnête de mon existence. 








Peter Pan dans les Jardins de Kensington a été publié, pour la première fois, en 1906, en Angleterre; en 1907, Hachette le publia en France sous le titre fort étonnant de Piter Pan dans les Jardins de Kensington. Il existe deux versions anglaises (et non américaines, il faut le souligner) de référence de Peter Pan dans les Jardins de Kensington. La première, en date de 1906 (et ses rééditions), comporte 50 planches de Rackham. La seconde (publiée en 1912) et ses rééditions comportent ces mêmes 50 planches, avec une nouvelle illustration (le magnifique frontispice ci-contre) ainsi que des illustrations en noir et blanc qui n'existaient pas dans la première version et ses rééditions. Il me semble important de le préciser, d'autant plus que seule l'édition de 1912 dispose les illustrations dans l'ordre et au regard du texte. C'est à partir de cette version (j'ai la chance de la posséder) que  j'ai bien évidemment travaillé.

Plus tard, en France, furent publiées des éditions destinées aux enfants, des juvenilia. 
Un exemple, parmi d'autres, que je n'ai acquis que par curiosité :




C'est proprement abominable. La personne qui a adapté le texte a fait preuve d'une niaiserie insupportable qui donne des envies de meurtres. 
Plus proche de nous, il exista une édition de ce conte, publié par les Éditions Corentin, en petit format, mais la traduction était fautive en de nombreux endroits et ne comportait pas toutes les illustrations de Rackham ni ne leur rendait justice. 
Peter Pan dans les Jardins de Kensington est le conte tiré du Petit Oiseau blanc. Mais Barrie avait légèrement amendé les pages qui décrivaient la naissance de Peter Pan, le premier Peter, l'âme du second – plus célèbre que son double. J'ai écrit une nouvelle traduction de ces chapitres, en respectant les modifications de Barrie et en améliorant le travail de la novice que j'étais à l'époque (et je que je suis moins, on peut l'espérer). 
J'ai déployé tous les efforts possibles afin que mon éditeur – en la circonstance, Terre de Brume – soit vigilant aux coquilles (le "péché mignon" de cette maison d'édition qui a, cependant, le grand mérite de publier des textes rares ou inédits en français, mais peu de moyens) cette fois-ci. À cet égard, je remercie chaleureusement mon ami Jean-Christophe Boutin, pour son amitié indéfectible et pour sa relecture. Je n'ai pas encore le livre en mains, je ne peux donc préjuger du résultat final. 

La préface ("Le Péan de Pan") que j'ai signée et dont je livre  ci-dessous un extrait est, elle aussi, inédite. 



"Peter Pan n’existe pas !

Il faut, enfin, révéler cette vérité.
Mais qu’est donc Peter Pan ? Il n’est rien d’autre que l’ombre de nous-mêmes.
Peter Pan n’est même pas éternel ; il n’est qu’immortel ; car toute la différence qui existe entre l’éternité et l’immortalité, c’est que la première ne possède ni début ni fin et le temps ne la soucie donc guère ; l’éternel est en dehors du temps, tandis que celui qui est doté d’immortalité est, un jour, né, et demeure à jamais dans l’entre-deux du temps et du néant atemporel. La position est intenable ! À moins de concevoir le Temps dédoublé en deux temps, chronos et aiôn… Et naître est bien la malédiction, si l’on en croit la sagesse tragique du Silène (1). L’humain, lui, est éphémère : il naît et meurt. Dans cette limite résident à la fois tout don et toute malédiction. Peter Pan, lui, ne cesse pas de ne pas naître, en appelle à une mort qui, jamais, ne viendra le délivrer : il subit la malédiction sans bénéficier de son versant positif. Peter Pan désire la mort (« Mourir sera une prodigieuse aventure ! »), parce qu’il aspire à la vie, à ce qui ferait de lui un « véritable petit garçon », fait de chair, de temps (chronos) et de sang. En cela, il présente bien des points communs avec un autre personnage de la littérature : le Pinocchio de Collodi. Mais, pour mourir et pour vivre, il faut naître.
(…)
L’ombre des grands poètes (romantiques ou non) danse, telle une flamme mourante, dans ce livre que vous tenez entre les mains et que, peut-être, innocente âme, vous déposerez dans la chambre de votre enfant. De Wordsworth, Shelley, Lamb et de quelques autres Barrie tira une étincelle pour donner naissance à Peter, qui est de la race de Pan et de Dionysos. Et même si, bien avant Barrie, les fées peuplaient déjà les Jardins de Kensington – en témoigne le poème de Thomas Tickell, Kensington Gardens, publié en 1722 –, c’est lui qui rendra immortels certains lieux. Rien ne prouve que Barrie ait lu Tickell ; en revanche, il est certain qu’il ne pouvait pas ne pas connaître William Wordsworth et sa fabuleuse ode, Intimations of Immortality from Recollections of Early Childhood (Présages de notre immortalité tirés des souvenirs de notre prime enfance), tant l’esprit de Peter Pan et celui de l’ode sont à l’unisson. Citons, en particulier, ces mots : « À présent, je ne puis plus revoir les choses que j’ai vues » ; « Notre naissance n’est que sommeil et oubli (…) Les cieux nous environnent à notre heure première » ; « Les ombres de la prison commencent à se refermer sur l’enfant qui grandit (…) » (2) Pour le poète, il existe un état de grâce lié à cette existence qui précède la naissance et qui laisse une trace en nous, cause à la fois de notre désespoir – nous l’avons perdu – et de notre espérance – nous avons fugitivement entrevu notre autre nature, sublime et céleste…
(…)"
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(1) Elle s'exprime dans ces mots du Silène au roi Midas: « Race éphémère et misérable, enfant du hasard et de la peine, pourquoi me forces-tu à te révéler ce qu'il vaudrait mieux pour toi ne pas entendre ? Ce que tu dois préférer à tout, c'est pour toi hors d'atteinte : c'est de ne pas être né, de ne pas être, d'être néant. » (Nietzsche in Naissance de la tragédie, paragraphe 3, in Œuvres, trad. de Henri Albert, Paris, Robert Laffont, 1993).
(2) Toutes les citations ont été traduites par l’auteur de la préface, sauf mention contraire.


Il me semble que ce livre constituerait un joli présent pour les fêtes de Noël. C'est dans cet esprit, en tout cas, qu'il fut publié par Barrie. Quant à moi, petite ventriloque, je l'ai conçu d'abord comme un livre destiné aux adultes, mais un livre auquel les enfants pourraient goûter. En cela, je respecte l'enfance dans l'enfant. Selon moi, adapter et édulcorer sont des préceptes barbares et une insulte que l'on fait aux petites personnes. 
Plus personnellement - mais est-il quelque chose dans mon travail qui ne le soit pas infiniment ? -, ce livre inaugure un nouveau chapitre de mon existence – chapitre dont le titre sera révélé par la dédicace que j'ai apposée dans cet ouvrage... Barrie est le parrain de ce futur et, sans lui, il est vraisemblable que nous n'aurions pas tenté cette prodigieuse aventure ! Mais cela ne change point mon avis sur les mères, vous savez... Même si je ne suis pas à une contradiction près. Quoi qu'il en soit, j'espère bien être une mère indigne, car je hais plus que jamais les mères – celles, par exemple, qui donnent l'espoir que l'enfance n'est qu'un début quand elle n'est déjà que la mort consommée. Être adulte n'est que l'extrapolation de l'enfance que l'on a été capable d'avoir, avec sur le dos le fardeau de la peur et des échecs. Bien sûr, je songe à Romain Gary, sublime héros de mon univers. 

"Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu'une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d'amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n'y a plus de puits, il n'y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l'aube, une étude très serrée de l'amour et vous avez sur vous de la documentation. Je ne dis pas qu'il faille empêcher les mères d'aimer leurs petits. Je dis simplement qu'il vaut mieux que les mères aient encore quelqu'un d'autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n'aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine. Malheureusement pour moi, je me connais en vrais diamants."

Par chance, la mienne, qui n'était qu'une matrice cassée, était une ordure et l'esclave de ses pauvres démons  ; elle m'aura rendu un service inestimable dont je ne saurais jamais la remercier assez – et je le dis sans ironie aucune, sans amertume non plus. Il n'est plus temps pour cela. Il  était déjà bien trop tard quand il eût été temps de la haïr et de lui en vouloir : à peine m'étais-je rendu compte que j'étais différente –  tous les autres de ma connaissance avaient une mère, la mienne m'avait abandonnée à la naissance –  que j'avais appris à m'en passer. J'aurais préféré avoir un père, car j'ignorais vraiment à quoi il aurait pu servir. Peut-être est-ce la raison pour laquelle j'ai beaucoup d'indulgence et de tendresse pour les pères, parce qu'il m'en a longtemps manqué un, jusque dans mon imaginaire. 


Ce qui est certain, c'est que Peter et moi sommes faits de la même ombre et que nous avons tété les mêmes fantômes. Il est également incontestable qu'une même artère irrigue le coeur de Barrie, de Gary, de Léautaud, de Céline et de quelques autres de mes pères. Oui, je conjugue toujours le mot père au pluriel, quand je peinerais à accorder la moindre singularité ou le plus infime poids à la mère. 



De digression en digression, je me révèle bien davantage qu'il n'y paraît et j'aime me mettre en danger et à nu. Précisément, parce que sans danger la vie ne vaut rien et, moins courageusement, parce qu'il y a toujours une ombre, cet autre moi, pour me vêtir un peu  ; et personne ne peut voir à travers – pas même moi. Non que je m'y refuse, pourtant. Mais si je savais, le ressort serait brisé. 

En écrivant ces quelques lignes, je songe à la perception que nos écrivains français (du temps où il en existait encore, car je hais et méprise à peu près près tous ceux qui écrivent aujourd'hui dans notre langue) avaient de Barrie. Je sais que Larbaud le connaissait (il le cite dans son Journal), mais je songe à Paul Morand qui évoque – fort mal, cela va sans dire, et cela me déçoit beaucoup tant je prise le style de cet écrivain  – la figure de Barrie dans ce livre:





Morand affirme qu'à son époque Barrie était davantage connu en France que dans son propre pays (je crois que Morand se trompe) ; peut-être était-il bien connu en France, jadis, mais sa renommée s'estompa en un éclair, faute de traductions de ses oeuvres et, par conséquent, par une méconnaissance de l'oeuvre. Méconnaissance à laquelle n'échappe pas Morand lorsqu'il affirme que "Barrie (...) se refusa à grandir, et voulut rester un enfant" ou bien lorsqu'il évoque l'amour (si c'est là l'amour d'un fils, j'espère que cet autre enfant, celui qui est en chemin pour me rendre visite, me détestera) qu'il concevait pour sa mère ou d'autres inexactitudes...


En cela, Morand, comme d'autres avant et après lui, s'est laissé piéger par ce que j'appelle le "truc" de Barrie, à savoir ce tour de main particulier qui consiste à tromper le lecteur et à ne lui laisser percevoir qu'un de ses "moi", le plus fictif, bien évidemment...

***
Billet écrit en écoutant les Préludes de Debussy - qui fut inspiré par Barrie et Rackham, ainsi que je vous le révélai ici. 
dimanche 7 mars 2010
Rétrojournal : le 26 (première de la pièce) et le 27 février 2010, à 20h30.


« Nous voulons faire du théâtre une réalité à laquelle on puisse croire, et qui contienne pour le cœur et les sens cette espèce de morsure concrète que comporte toute sensation vraie. »
Antonin Artaud
Le théâtre et son double




Vendredi :  première de la pièce. Je savais que la générale avait été un succès. Je l'avais pressenti en entendant certaine voix. Je n'étais pas apaisée pour autant. Je craignais mes propres réactions. 
Impossible de dire le trouble qui était le mien alors. Toutefois, le bonheur de retrouver Alexis et chaque membre de la troupe était immense et j'ai vécu la merveilleuse illusion d'appartenir à une famille. 
Nous avons assisté à la représentation de cette pièce dans une loge qui nous avait été réservée. Il y avait autant d'adultes - voire plus - que d'enfants parmi les spectateurs. Sous l'effet d'un violent bonheur que je n'attendais pas, j'ai eu le souffle coupé à de nombreux instants, sans jamais pouvoir néanmoins me départir de cette angoisse, de ce chien fou qui me dévorait la gorge et le ventre. 
 Lorsque les derniers mots ont été prononcés et que la salle a acclamé les acteurs, j'étais encore dans la pièce et cet état second, presque douloureux, s'est prolongé jusqu'au lendemain, tard dans la nuit.
Samedi : ce jour était pour moi encore plus important que le précédent. Il était prévu que j'aille chercher à l'aéroport, en compagnie de Benjamin Nadjari, jeune homme de talent, fin psychologue et observateur du monde dans lequel il évolue (assistant à la mise en scène et... Nana dans la pièce - rôle très physique) mon héros, Andrew Birkin. En gentleman qu'il est, Andrew a fait l'aller retour de son pays natal à Marseille pour assister à la représentation en français de sa pièce  - sur scène pour la première fois.  Je me faisais vraiment l'effet d'être dans un film, d'être le metteur en scène de l'un de mes rêves éveillés. 
Jane Birkin, la soeur d'Andrew, nous a également fait le plaisir de nous rejoindre. J'ai aimé revoir la pièce en compagnie de ces deux êtres exceptionnels - mon esprit près du leur, ma main dans celle de mon mari. 
Je me suis sentie vraiment bénie des dieux ce soir-là.
Impossible,  encore aujourd'hui, d'exprimer ces émotions gelées à l'intérieur de mon coeur. 
La semaine dernière. Déjà. Passé. 






Je cours à perdre haleine. Je contemple à la dérobée les beaux moments. Je suis de celles qui aiment à se remémorer. Je mets les émotions dans une petite boîte, afin de les préserver de la corruption du temps ; je veux les faire durer, vieillir ; je ne veux rien perdre ; je refuse l'oubli ; je préfère les éprouver plus tard, lorsque je suis à l'abri. Le suis-je aujourd'hui ?


***

Et si Peter Pan était le premier punk de l'histoire ? 

C'est en ces termes qu'un jour Andrew Birkin exprima sa vision du personnage de Barrie. Et je crois que la mise en scène d'Alexis Moati rend hommage à cette affirmation, et ce par bien des aspects. Les pensées d'Andrew sont toujours très proches de l'esprit de Barrie : ce sont des pensées à mille lieues des images, toutes plus fausses les unes que les autres, que les Français (et ils ne sont pas les seuls) se font de Peter Pan et de l'auteur lui-même. Ce que j'admire le plus chez Andrew, c'est sa passion et son courage, qui s'expriment autant dans le travail qu'il a accompli pour Barrie qu'au sein de ses autres oeuvres. La précision et la solidité des analyses d'Andrew me surprennent toujours. Il est le seul être en ce monde capable, en quelques mots, de toucher de plein fouet le coeur de la prose et de l'imaginaire barriens. 
Il me semble, pourtant, n'avoir vraiment pris la mesure de cette déclaration que la première fois où je vis (découvris) Fanny Avram, qui avait endossé la peau de Peter Pan, pendant les répétitions. Les cheveux ébouriffés (une charmante perruque qui dissimule une chevelure de princesse qu'il eût été dommage de couper, même pour les besoins du rôle), le regard malicieux, le rire tour à tour mutin et sardonique, la grâce d'un elfe et le coeur coincé entre deux lèvres moqueuses : Fanny est Peter Pan. L'évidence est telle qu'elle m'a fait perdre tous mes mots. J'ai été ensorcelée. Je ne sais quelle est sa magie, mais je suis certaine que Fanny n'est pas tout à fait humaine : il y a du sang de sorcière en elle. Je l'imagine très aisément tout autant dans un rôle de tragédienne que dans celui d'une très jeune fille, voire d'un enfant, qui plus est d'un garçon. Fanny a de multiples facettes. Nul besoin d'appartenir au monde du théâtre, à sa profession, pour être pénétré de cette évidence, là encore. Fille ou garçon, jeune femme ou enfant, Fanny est tout cela à la fois ; Peter n'est pas un enfant : il est l'esprit de l'enfance et Fanny est l'incarnation parfaite de cet esprit. Elle ne se déplace pas en marchant comme nous autres, pauvres mortels : elle saute, elle flotte, elle danse sans en avoir l'air. Je suis tombée sous le charme de l'actrice en cinq secondes. Peut-être moins. C'est peut-être tout simplement cela le talent. Désormais, je l'imagine dans d'autres rôles barriens. Fatalement.
Je redoutais l'incarnation de Hook parce que le Capitaine des pirates est autant, voire davantage, le héros de cette pièce que Peter. Barrie est à la fois Peter et Hook ; Peter est une variation de Hook et Hook est une variation de Peter : la seule différence entre Peter et Hook, c'est le sens du jeu. Peter peut adopter tous les rôles et toutes les identités - il sait en jouer - quand Hook est condamné à un seul rôle, à renoncer in fine à l'ambiguïté (la noblesse et l'ignominie, entre autres). J'ai toujours pensé que le drame de Hook, c'était son incapacité à jouer. Hook est tellement attaché à sa persona qu'il est condamné à mort par elle : il périt moins par le fait de Peter que par un défaut inhérent à sa nature. Et c'est ainsi que Peter et Hook, chacun à leur manière, ont mal à leur ombre : l'un la perd, l'autre ne peut s'en détacher. Carole Costantini a su me convaincre et je ne suis pas très facile à convaincre - je crois que certains le savent. Sa voix possède naturellement un charme un peu vénéneux et son regard vous met à nu. Elle est d'ores et déjà (très) impressionnante lorsqu'elle ne joue pas. Je me souviens de ma réaction lorsqu'Alexis m'avait envoyé des photographies des acteurs auxquels il avait distribué les divers rôles : je ne pouvais me détacher du regard de Carole Costantini. Quel regard ! Étrangement peut-être (pour ceux qui n'ont pas vu la pièce, certainement moins pour les autres), elle est presque plus effrayante lorsqu'elle "fait la mère" avec sa voix rassurante, câline, maternelle, qui possède certaine intonation inquiétante, que lorsqu'elle devient Hook ! 
Le personnage de Wendy m'a toujours paru difficile à interpréter, peut-être parce que, dans les diverses versions, elle apparaît comme une gamine un tantinet gnangnan, ce fut donc une surprise de découvrir une Wendy tout à fait rock and roll ! Mon Dieu, il faut avoir vu la scène du repas dans la maison sous terre pour comprendre mon propos. Léna Chambouleyron est la première Wendy que j'aime. Et elle offre beaucoup d'humour à ce personnage. Elle donne vie à une jeune adolescente, tout à fait consciente de sa féminité, qui va mettre en péril Peter d'une manière inattendue. Alexis m'écrivait, il y a quelques semaines, alors que lui et ses acteurs cherchaient encore le ton juste de cette scène : "D'abord, Wendy est devenue la mère des Enfants Perdus et elle a pris de ce fait une place plus importante que celle de Peter. Et c'est elle qui enlève les Enfants Perdus à Peter. Un autre abandon dont il ne réchappera que de justesse." Et c'est grâce à cette phrase que cette scène qui ne m'avait jamais plu est devenue importante pour moi. Je ne la lirai plus de la même façon. Comme souvent, Alexis a eu l'intuition de ce qui se jouait très profondément entre les divers personnages. La réussite majeure de cette version tient d'ailleurs au fait que la psychologie des personnages lui a réellement importé. 
Pierre Laneyrie (Mister Darling, l'ombre de Peter, un pirate...) passe en un clin d'oeil d'un état d'enfance pure à une inflexibilité d'adulte fait. Il est toujours en équilibre entre une irrésistible drôlerie et un sérieux dont on ne sait jamais s'il l'est tout à fait. Un acteur subtil, en un mot. On sent le feu sacré de l'enfance et de l'acteur en lui. Il m'a fallu le voir jouer et lui parler hors scène pour comprendre à quel point les acteurs ne sont, en vérité, que des enfants, mais des enfants qui, à l'instar de Peter, jouent on ne peut plus sérieusement. Et, figurez-vous, que cet acteur présente certains traits physiques dans lequels on peut retrouver James Matthew Barrie. Après que l'on m'a fait remarquer cette ressemblance, j'avoue avoir été grandement troublée. Mon Dieu ! Barrie s'emparerait-il, à l'insu de tous, de l'un des membres de la troupe ? 
Chloé Martinon est également de ces créatures sans âge, dont le jeu chatoyant, vous charme, vous interroge, sans jamais livrer son mystère. Andrew, tout comme moi, a été sensible à son talent et à la force d'âme qu'elle a insufflée aux enfants (Michael Darling et l'un des Enfants Perdus) et  Charles-Eric Petit (qui incarne également l'un des Enfants Perdus et John) est celui qui, pour moi, détient le centre de gravité de nombreuses scènes avec les autres enfants : il est nerveux, vif, enjoué, un véritable diable d'enfant.   
J'ai également beaucoup apprécié de rencontrer la très gracieuse Aude Claire Amédéo qui a trouvé mille idées pour les costumes, ainsi que l'homme (Josef Amerveil) qui a donné naissance à Tinker Bell - et je regrette de n'avoir pas eu davantage de temps pour l'étourdir de questions concernant son travail. J'avais été très sensible à son désir de considérer le langage de Tinker Bell comme un langage articulé, voisin du nôtre. Il me semble qu'il a parfaitement atteint son but. 


J'ai reçu un joli présent après la deuxième représentation. Je vous laisse juger.

Merci Alexis pour ce sabre. J'ai joué très fort avec lui. C'est l'un des plus cadeaux que l'on pouvait me faire. En garde ! Non, non, je ne me prends pas pour le héros déjanté d'Arsenic et vieilles dentelles mais plutôt pour Hook... qui ne hait Peter que pour ne point se haïr lui-même de n'être pas à la hauteur de cette ombre qui est sienne, car Peter se mire dans Hook et réciproquement... Vérité que l'on atteint d'autant plus ici alors qu'est révélée la nature du Capitaine des pirates,  puisqu'il (elle) est une mère, il est la mère...
Merci Alexis d'être un adulte qui ne fait pas honte à l'enfant qu'il porte encore en lui. Merci de me donner l'espoir de ne point faillir moi-même en empruntant certain chemin sans retour... 

Cette belle affiche va bientôt rejoindre mon musée Barrie, non sans avoir été encadrée au préalable. Un beau souvenir sous verre. Un délicieux cadavre pour nourrir la morgue de mes souvenirs. 


J'espère que la pièce vivra longtemps. Elle le mérite. Vraiment. Merci à vous tous. J'espère que nous nous reverrons. J'y compte bien. Vous êtes prévenus ! Ici ou ailleurs, je serai là, dans l'ombre. 
Et je laisse le mot de la fin à Andrew et recopie ici ce qu'il a écrit dans un petit coin de son merveilleux "chez lui" : 

"Well for once in my life the reality exceeded the fantasy! Without doubt the best = truest Peter Pan I've ever seen, either on stage or screen. Such energy, such spirit, such imagination! The girl playing Peter is magic - but so too is Wendy - and Tootles - and Mrs Darling as Hook gave "him" the edge - and nobility - he has always lacked in the versions I've ever seen.

I found it extraordinarily moving, yet never sentimental - quite the reverse in fact, with Peter a punk and Wendy initially played as a pouting teenager (until the lost boys engender her mothering instincts) how could it have been. The theatre was completely full, half the audience being children, and they all seemed as swept away by the experience as I was.

The production looks set to tour France, and I shall certainly make every effort to see it again. My enormous gratitude to the cast and crew - and again all thanks to Celine, without whom it would have remained just another fantasy in my bottom drawer of unrealised projects..."



Merci Andrew.
mardi 16 janvier 2007
« Chercher le bonheur dans son travail, c'est comme creuser une galerie dans la roche dure, à la recherche de l'or. On a besoin de toute son énergie, de toute la force et de l'ardeur de sa nature pour y parvenir. »(Elizabeth Goudge, L'arche dans la tempête)

*****


Il y a quelques jours, alors que je peinais à ma table de travail, sans mon ordinateur personnel (suite de cet épisode-ci : c'est la carte mère qui a grillé ; ce matin, je devrais être délivrée de mon tourment et retrouver mon précieux caisson de survie), et à la faveur de la lecture inspirée de l'excellent site de Greg, qui a su si bien créer une atmosphère étrange et poétique, en mêlant peintures, images et littérature, j'ai relu d'une traite Les contes du Whisky de Jean Ray.

Vieux souvenir d'une lecture, alors que je me trouvais autrefois sur les îles anglo-normandes, lieu idéal d'une villégiature pour amoureux d'Elizabeth Goudge. Je ne connaissais pas encore cette dernière ni Barrie. Je n'étais donc pas encore née.

Comment ? Je n'ai encore jamais parlé d'elle ici ? Et pourtant, si vous saviez comme elle m'importe ! Je repense à elle car j'ai besoin d'écrire, pour cause d'éruption romanesque, sur ces lieux où le vent et la mer appellent déjà les âmes perdues mais aussi creusent le sentier des fées... Mais... Peut-être qu'elle reviendra ici vous parler. Ne perdons pas le sujet de ce mince billet en se laissant emporter quelques années en arrière.
La littérature et le thé sont mon whisky, moi qui autrement ai la sobriété d'un nouveau-né, et qui pour alcool fort n'ai que la sève de certains auteurs. Jean Raymond Marie de Kremer est très connu, sous ses divers pseudonymes. Jean Ray est celui que j'ai envie de retenir.

Bien sûr, les gens associent d'abord son nom à Harry Dickson,


celui que l'on a nommé "le Sherlock Holmes américain". Au départ, il ne s'agissait pour Ray que de traduire, mais très vite il s'est mis à réécrire les histoires, puis à en inventer de nouvelles, pour le plus grand bien du personnage. Mais je crois que le meilleur de lui est ailleurs.

Malpertuis, par exemple, est une œuvre baroque en diable, construite sur le pan le plus fragile de notre insconcient, comme l'était autrefois la maison Usher.
« Elle est là, avec ses énormes loges en balcons, ses perrons flanqués de massives rampes de pierre, ses tourelles crucifères, ses fenêtres géminées à croisillons, ses sculptures menaçantes de guivre et de tarasques, ses portes cloutées. Elle sue la morgue des grands qui l'habitent et la terreur de ceux qui la frôlent. La façade est un masque grave où l'on cherche en vain quelque sérénité. C'est un visage tordu de fièvre, d'angoisse et de colère, qui ne parvient pas à cacher ce qu'il y a d'abominable derrière lui. »

Ne frissonnez-vous pas un peu ? Je ne suis pas étonnée. Quoi ? Non, ce n'est pas le froid, mais la prose de Jean Ray. Vous êtes en grand danger. Vous venez simplement de comprendre. Soyez assurés que je le regrette.

Il faut aussi voir le film de Harry Kümel, avec Orson Welles, dans le rôle de l'oncle Cassave.


Même si Jean Ray a un style incarné par des images puissantes, parfois terrifiantes, ce film-ci est une réussite dans sa trahison, ne serait-ce que par la présence de celui que je nomme, très respectueusement, L'Ogre. Je suis persuadée cependant que Roger Corman en aurait fait quelque chose de plus inquiétant et de plus esthétiquement insupportable, pris dans le sens positif de ce dernier terme.



Un livre, (Les frontières du fantastique, Approches de l'impensable en littérature », de Roger Bozzetto et d'Arnaud Huftier ) essaie de donner une définition de ce genre presque impossible à circonscrire et peut-être même artificiel que l'on nomme "le fantastique" et auquel Jean Ray est plus ou moins affilié par les manuels savants :

« (...) si les philosophes dits des Lumières avaient pour ambition de mettre au clair mes choses cachées, ils oubliaient qu’allumer une bougie c’est aussi créer une ombre : cette ombre, le fantastique l’explore »


Cette belle définition convient par certains égards à l'écriture violemment et magnifiquement imagée de Jean Ray, qui revêt tout à tour manteau d'orage et robe couleur de lune (vous voyez à qui je fais allusion !), est à sa façon un surréaliste, au sens où l'entendait Breton dans son premier Manifeste :




"L'image est une création pure de l'esprit.
Elle ne peut naître d'une comparaison [comme le ferait l'entendement qui compare et pèse des réalités concrètes ou absraites] mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées.
Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l'image sera forte - plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique..." (p. 31)


L'image est une peinture mentale dont la justesse ou vérité n'est pas déterminée d'après un critère universel, tel celui appliqué par les sciences, par exemple, dans ce qu'elles ont souvent de tristement utilitaire et de volonté féroce à maîtriser le réel, mais par le pouvoir d'évocation, d'ouverture et d'abandon de notre esprit à ces images. Au fond, Breton fait bien de convoquer Freud, car il semble appliquer les découvertes de ce dernier quant au rêve et nous provoquer à imaginer. Il n'y aucune différence de nature entre le rêve, tel que Sigmund l'analyse, et l'image dessinée par l'imagination. La différence est simplement donnée par le degré de conscience que nous prêtons à ces images.
Jean Ray, par sa force d'écrivain, parvient à nous libérer de ce fallacieux réel dans lequel nous nous inscrivons au quotidien, par l'exercice vital de nos facultés dans un travail, une famille, une vie d'homme ordinaire. Il nous invite au vertige et à la perte des repères et la naissance ou à la résurrection d'une autre réalité, celle de l'imaginaire qui n'est pas irréelle (Cf. ce billet-ci où il est question de Clément Rosset, puis celui-ci, où il est question, en creux, de l'imaginaire de l'enfance.)
Alors, Jean Ray est peut-être un écrivain du fantastique, mais je lui préfère un autre terme, plus vague, plus lâche, plus libre, le merveilleux. Je redonne la parole à Breton :
"(...) le merveilleux est toujours beau, n'importe quel merveilleux est beau, il n'y a même que le merveilleux qui soit beau." (pp. 24-25)
Tant que l'on considère que le beau est seulement le produit ou l'effet de l'art, on ne peut que souscrire à cette déclaration d'amour d'où est exclue toute raison. Il faut toutefois comprendre, dans ce cas, que l'art n'est pas seulement création d'une oeuvre, mais aussi le regard du sujet (comme ce regard, peut-être, évoqué précédemment lorsque je parlais d'une nouvelle de Walter de la Mare) qui s'aiguise et se perd au-delà des simples apparences paragées par le sens commun. Voici une autre déclaration de Breton à laquelle aurait applaudi Sir J. M. Barrie, mon tendre Jamie :


" De bonne heure ceux-ci [les enfants] sont sevrés de merveilleux, et, plus tard, ne gardent pas une assez grande virginité d'esprit pour prendre un plaisir extrême à Peau-d'âne.



Si charmants soient-ils, l'homme croirait déchoir à se nourrir de contes de fées, et j'accorde que ceux-ci ne sont pas tous de son âge. Le tissu des invraisemblances adorables demande à être un peu plus fin, à mesure qu'on avance, et que l'on en est encore à attendre ces espèces d'araignées... Mais les facultés ne changent radicalement pas. La peur, l'attrait de l'insolite, les chances, le goût du luxe sont ressorts auxquels on ne fera jamais appel en vain. Il y a des contes à écrire pour les grandes personnes, des contes encore presque bleus." (p. 26)
Que serait le monde si les adultes conservait ce pouvoir ? Qui sait peut-être que tout serait pire ? Peut-être qu'il ne faut qu'une goutte de merveilleux sinon la solution deviendrait instable. On ne saura jamais.
Hé bien, je crois que Jean Ray en a écrit quelques-uns de ces contes-là, des très beaux, des un peu gothiques, des un peu étranges, des souvent surprenants et des toujours nécessaires, afin que le lecteur ne s'endorme pas dans le réel et perde ce sens ultime du beau, le secret de l'enfance.
"Cette imagination qui n'admettait pas de bornes, on ne lui permet plus de s'exercer que selon les lois d'une utilité arbitraire ; elle est incapable d'assumer longtemps ce rôle inférieur et, aux environs de la vingtième année, préfère, en général, abandonner l'homme à son destin sans lumière." (p. 14)

***********
"On m'a appris que Dieu, dans sa bonté infinie, a donné à notre âme d'ombre un frère de lumière qu'on nomme notre ange gardien."


"Il y avait un soleil sanglant, sinistre, posé sur la ligne d'encre de la mer ; un immense goéland volait longuement sur la bavure rouge de l'horizon, des butors ont crié... et, ma foi, je ne sais pas trop pourquoi j'ai senti qu'autour de moi il y avait quelque chose pas trop en ordre... Et j'ai bu..."


***********

Des vapeurs du whisky, dans une atmosphère gothique et marine, s’élèvent un cousin fantôme de Scrooge, la petite prostituée de Whitechapel, ou un fils ingrat, une main secourable dans la nuit ou encore une froide et implacable vengeance aux relents wildiens ou hawthorniens. Jean Ray est le plus londonien des belges. Ce n’est pas en vain qu’il se réclame du plus grand, de notre père littéraire à tous, Charles John Hufman Dickens. Jean Ray est sans conteste l’un de ses héritiers, de même qu’il y a en lui des traits qui font songer à Maupassant (et, contrairement à l’évidence, pas seulement le Maupassant des histoires fantastiques), mais aussi à Lovecraft. Parmi les contemporains, un grand écrivain comme Ray Bradbury me semble assez proche, non pas tant de son univers que de sa manière de raconter, de piquer au vif le lecteur sans l'ébouillanter.

Jean Ray n’est pas seulement un conteur exceptionnel à l’écriture tiède (comme un Stephen King par exemple, que j'aime). C’est aussi un peintre, à mi-chemin entre le flamand Jan Van Eyck, le néerlandais Bosch et l’allemand Hans Holbein. Certains tableaux m’évoquent son œuvre, tels The Ambassadors.

L’anamorphose du crâne au premier plan est une métaphore possible de l’œuvre de Jean Ray.

Il y a de la folie dans les histoires de Jean Ray, mais lui-même apparaît résolument sain, à la différence d’un Maupassant. Horla. C'est cette distance entre ce qu'il écrit et l'esprit qui maintient à distance le fantastique qui crée cette atmosphère langoureuse et presque fétide.

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