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lundi 30 mai 2011
"En tant que plante, je suis né près d'un cimetière [Gottesacher - littéralement : champ de Dieu], en tant qu'être humain dans un presbytère."
Nietzsche


***


Ceux qui me lisent et me connaissent savent à quel point Freud est important pour moi.
J.-B. Pontalis, André Green et quelques autres, par leurs oeuvres, m'ont offert le terreau sur lequel ma propre pensée pouvait germer et tenter de croître. La psychanalyse, à l'instar de la philosophie, me semble être un préalable nécessaire à toute vie consacrée à la lecture et à l'écriture véritables, lorsque l'on ne possède aucun génie – il est pourtant de très rares êtres qui, eux, ont le don de la fulgurance. Il faut, je le crois, d'abord être archéologue de soi-même (et des autres), pratiquer la généalogie (au sens de Nietzsche) avant de comprendre et d'écrire quoi que ce soit, sous peine de toujours être prisonnier d'un reflet sur une surface...
Freud est probablement, avec Kant, Schopenhauer et Nietzsche, l'un des philosophes que je ne cesserai jamais de lire.
Visiter le musée londonien dévolu à ce génial penseur a représenté une étape importante de notre voyage, car c'était un événement que je voulais vivre depuis fort longtemps. Mais Londres a toujours été et sera toujours pour moi, avant tout, un lieu de pèlerinage à la mémoire de Barrie ; j'ai donc rarement le temps de sacrifier à d'autres promenades buissonnières. Robert m'a d'ailleurs donné un sage conseil : au lieu de prendre mes quartiers au Milestone, je ferais tout aussi bien d'installer une tente au coeur des Jardins de Kensington. L'idée est très tentante, à un détail près : je hais tout ce qui ressemble de près ou de loin à un inconfort. Je veux bien être naufragée sur une île déserte, mais à condition de l'être à l'intérieur de ma maison tout entière.




La correspondance de Freud est absolument indispensable. Nul ne peut prétendre connaître Freud s'il ne l'a pas également fréquenté à travers ses lettres. Ernest Jones, quant à lui, a écrit une somme passionnante sur son ami. On a reproché à Jones sa partialité et sa subjectivité ; à mes yeux, c'est ce qui donne toute sa valeur à cette monstrueuse biographie. D'une manière générale, je ne crois pas en l'objectivité, qui n'a sa place que dans les mathématiques – et tout cela m'emmerde prodigieusement. 
Vendredi après-midi, le 20 mai, nous nous sommes donc promenés dans le royaume de Freud. À cet égard, je vous conseille cet article qui décrit le musée mieux que je ne saurais (ou n'ai envie) de le faire.
Il s'agit davantage, somme toute, de la maison d'Anna (elle la hanta quarante ans) que de celle de son père, qui n'y vécut qu'un an, même si mille objets lui appartenant sont parvenus jusqu'à nous – y compris le fameux divan, dont on a fait tout un monde.
J'ai toujours dit que la psychanalyse ne me paraissait pas une thérapie possible pour quelque pathologie sérieuse que ce soit, mais elle constitue, très certainement, une formidable exploration de soi, de la psyché humaine d'une manière générale, à condition de conserver une distance que les analysés semblent, dans beaucoup de cas, avoir le plus grand mal à tenir, et pour cause... Très paradoxalement, la psychanalyse est un discours et un dialogue qui me fascinent de l'extérieur, en tant qu'observateur. La psychanalyse est presque une oeuvre d'art écrite à quatre mains, à condition de savoir y mettre un terme (ce qui ne signifie pas l'"achever", mais redevenir le maître de son silence) et ne point y passer sa vie à faire du point de croix sur chaque infime motif de son existence. La pierre d'achoppement de toute analyse, c'est le radotage, l'enfermement dans une introspection stérile et cela se produit lorsque l'analyse devient une simple routine, une sorte d'hygiène psychique, comme c'est le cas très souvent de nos jours, alors que le temps de l'analyse n'est précisément pas celui de l'habitude. C'est l'intempestif.
Pour la freudienne non pratiquante que je suis, l'objet le plus frappant de tout ce musée fut probablement une peinture de Sergei Pankejeff, "l'homme aux loups".



J'ignorais qu'elle se trouvait là-bas ! J'en ai ressenti un choc que je préfère ne point analyser. 
Pontalis écrivait que l'analyse s'emploie à "faire parler l'infans, à faire taire le fatum". Faire parler qui ne parle pas et faire taire ce qui parle en nous... Quelle meilleure définition donner à cette folle entreprise ?

Le musée Freud accueillait une exposition, celle d'Alice Anderson. D'où l'enchevêtrement de "fils" qui recouvraient la maison de Freud et qui sont partie prenante de ladite exposition.


Présentation de l'oeuvre de l'artiste Alice Anderson qui mèle le réel et l'imaginaire dans ses créations. (Source : ici)
"Les cheveux de poupée sont une référence directe à mes souvenirs d'enfance. Je me souviens de ces terribles peurs que j'avais lorsque j'étais seule à la maison et que j'attendais pendant de longues heures, le retour de ma mère. A cette époque, je m'inventais des rituels pour calmer mes angoisses. Par exemple, ces rituels consistaient à défaire des coutures de tissus et à utiliser les fils que je récupérais pour attacher certaines parties de mon corps ou d'autres objets. Peu après mes cheveux ont remplacé les fils.
Se souvenir relève d'un processus imaginatif. Bergson disait que parler du passé c'est rêver. Le temps est mon "matériau" principal, la toile dans laquelle je réinvente mes souvenirs. Je joue avec la dislocation du temps comme les enfants construisent des mondes parallèles. Enfant nous ne pensons pas de façon logique et notre conception du temps n'apparaît certainement pas comme étant une trajectoire linéaire et objective."

Le fil d'Ariane, d'Arachné.
Les cheveux de la poupée. 
Les cheveux de la mère. 
La chevelure de Rapunzel.


Mon enfant est absolument fasciné, comme beaucoup de bébés de son âge, me semble-t-il, par mes cheveux longs. Ses petites mains agrippent avec une force étonnante ces fils cassants qui tombent en pluie de ma tête. Et, lorsque cet enfant me regarde droit dans les yeux en faisant ces gestes-là – enroulant mes cheveux autour de ses poignets, délimitant les contours de mon visage –, j'ai le sentiment que son regard boit en moi mes propres pensées. Nous rejouons des scènes archaïques.


Évidemment, je suis totalement envoûtée par l'idée force de cette jeune artiste et par toutes ses ramifications possibles. Cf. cette vidéo. Les obsessions d'Alice Anderson, les rapports de la mère-araignée et de l'enfant-île (je vois les choses ainsi), des fils d'Ariane, des cheveux de poupée, des cordons ombilicaux, le passage qu'elle opère entre la structure du conte et celle de l'inconscient du jeune enfant demeuré endormi dans la psyché de l'adulte – et attendant le froid baiser du réel qui réveillera le mort-vivant – sont des thèmes qui gouvernent mon imaginaire depuis toujours. En outre, son propos s'accorde, presque miraculeusement, avec le travail d'Anna Freud, qui s'adonnait au tissage et au tricot, comme chacun sait. Tout cela nous ramène à Barrie, par des voies à peine détournées... Thrums. La robe de baptême. Mille autres détails.


Tout cela fait aussi, sans l'ombre d'un doute, penser au jeu de la bobine (le Fort-Da), n'est-ce pas ? 












THE END (jusqu'au prochain billet non londonien).

****
Billet écrit en écoutant ce très beau disque :

mardi 16 décembre 2008
{Note du 26 décembre 2011 : suite à la destruction de mon compte Picasa, je n'ai pu restaurer les captures d'écran qui illustraient ce billet et celles, bien rares, qui furent retrouvées ne le furent pas dans leur taille originelle...}





L'artiste au sens large, qu'il écrive, qu'il peigne, qu'il compose de la musique ou qu'il filme, que nous importe, est celui qui possède au plus haut point ce que nous nommons, ailleurs, l'instinct de l'équarrisseur ou du charognard - celui qui fouille dans les entrailles et la pourriture du réel, qui sait voir le beau dans le laid et réciproquement, puis se nourrir de cette denrée privilégiée - uni à l'abstraction la plus redoutable, la plus pure, la plus efficiente également, qui peut aussi bien être pensée que geste artistique au sens large, dans une forme de perfection. C'est toujours Dionysos qui dévore Apollon et le fait un peu sien, à la fin. Guy Maddin nous convie à ce genre de banquet cannibale et incestueux, où ne savons plus très bien qui dévore qui et qui dévore quoi. Le passé est-il le père du présent ou bien simplement un placenta qu'il convient de digérer ? Guy Maddin nous avoue en images des choses inavouables, que nous avons tous pensées, j'en suis certaine, mais que nous croyons être les seuls à forger au centre d'un sentiment, qui fait office de rouet et qui file nos remords, notre honte d'être venu au monde.
Il faut avoir déjà raclé ses propres entrailles psychiques, en s'essayant à se dire et à exprimer les infimes oscillations de soi aux autres, pour reconnaître le sens profond et viscéral de l'œuvre de Guy Maddin. Le film que je vous présente ici est une biographie de l'inconscient du cinéaste. C'est une illustration des idées de Freud quant à la horde sauvage pour qui sait un peu "lire" ce film !

Pour peu que l'on soit un tantinet familiers de ces expériences ultimes, éprouvantes, exaltantes et terribles, on accédera à plusieurs des sens superposés de cette œuvre, qui paraîtra simplement belle, étrange, bizarre, inconnue, ou impossible à comprendre aux autres. Les autres ? Les tranquilles et les bienheureux, qui ne doutent pas du monde dans lequel ils vivent et attendent.

Le propos est simple et poétiquement attrayant : un homme mûr revient à la demeure de son enfance - un phare - parce que sa mère qu'il n'a pas revue depuis trente ans lui demande de repeindre ce phare. "Deux bonnes couches de peinture", exige-t-elle. C'est son voeu de future morte. Deux bonnes couches de peinture pour dissimuler le passé mais l'effet inverse se produit. Et Guy de se souvenir des visages d'enfants qui hantaient jadis ce triste phare...

Des enfants égarés (par qui ?), plus fils de Barrie que de Dickens...
Il y a vraiment du Barrie chez Maddin (Wendy Hale et les orphelins ou les enfants perdus, échoués sur cette drôle d'île où trône le phare)




un soupçon de Fantômette et d'Enid Blyton,


quelques images terriblement mouvantes qui rappellent L'île aux trente cercueils, le tout est mâtiné de Lord of the Flies,


sans réelle intention, je le gage, de la part de l'auteur, simplement parce qu'il fait parler, en ventriloque, les effrois de l'enfance par les sens de l'adulte devenu et que toutes les frayeurs primaires de l'humanité sont les mêmes, en nombre assez restreint, ma foi : l'homophagie, la peur que l'on lise dans ses pensées, le vol de l'âme...
Ce film est un chef-d'oeuvre de perversité et un hymne à la liberté que les enfants doivent prendre sur leurs parents. A bien y regarder ce film a valeur de mythe ou il illustre tous ceux qui fondent l'humanité, à son échelle de film-monde.

Les parents, le couple propriétaire du phare-orphelinat, se délectent au sens propre des enfants - buvant le nectar de leur jeunesse, qu'ils extraient de leur cerveau - autant que les enfants (les deux légitimes, les deux non-orphelins) en viennent, ensuite, à chasser et à tuer les parents...



  L'érotisme de la découverte amoureuse des deux héros principaux, Guy et sa soeur, se conjugue contre les tentatives incestueuses de la mère à l'encontre du fils et du viol symbolique du père sur sa fille.

Je ne suis guère étonnée que David Cronenberg ou Tom Waits apprécient le travail de Guy Maddin, qui est un cinéaste tout à fait inclassable, comme le sont les artistes véritables – ce qui ne signifie pas qu'il ne s'inscrit pas dans des filiations diverses : Feuillade, Bunuel, Cocteau, Méliès, Murnau... Et il recompose au sein de son imaginaire une autobiographie fantasmée, en douze chapitres (douze étant à peu près l'âge de la puberté),


une inquiétante étrangeté terriblement vivante qui corrompt toute velléité d'innocence rétrospective prend place en nous et nous étreint jusqu'au malaise. Le surréalisme de l'oeuvre n'est pas une démarche élaborée d'écriture automatique, mais une plongée pleinement consciente, malsaine et salutaire, lumineuse et glauque dans l'inconscient de l'auteur – et le nôtre pour peu que nous ayons eu une mère abusive (ne le sont-elles pas toutes par le simple fait d'avoir un "droit d'existence" sur leur rejeton?), incestueuse, tant sur le plan physique que psychique.
La mère, celle qui donne la vie et transmet la mort, est au coeur de toutes les pensées du réalisateur. Elle articule les enfants et le monde qui les porte.
Cette femme, monstre ordinaire revêtu des oripeaux du conte, que met en scène Guy Maddin, n'est pas sans me rappeler Mrs Darling, qui trie les pensées de ses enfants pendant qu'ils dorment, qui pénètre autant leur coeur que leur esprit, afin de les dresser dans l'ordre qui lui plaît, puis de se mirer dans leur âme. Que cherche-t-elle en cet endroit ? La preuve qu'elle n'est pas aimée, parce que grandir, c'est trahir la mère - dans le meilleur des cas, sinon on demeure un enfant ?
Dans le premier chapitre du roman Peter Pan, James Matthew Barrie fait une description parfaite du phénomène que Guy Maddin met en scène dans son film. « Madame Darling avait entendu parler de Peter pour la première fois alors qu’elle s’efforçait de mettre en ordre l’esprit de ses enfants. C’est là l’habitude de toutes les bonnes mères que d’attendre le sommeil de leurs enfants afin de fouiller dans leur esprit et d’y ranger les choses pour le matin suivant, remettant à leur juste place les nombreux éléments qui se sont éparpillés pendant la journée. Si vous pouviez demeurer éveillés (mais bien sûr vous ne le pouvez pas) vous verriez votre propre mère agir ainsi et vous prendriez un grand intérêt l’observer dans cette activité. C’est un peu comme ranger des tiroirs. Vous la verriez à genoux, je le suppose, s’attardant avec humour sur certaines des idées que vous recélez dans votre esprit, se demandant où diable vous êtes allé dénicher ça, découvrant des choses douces et moins douces, pressant ceci contre sa joue comme s’il s’agissait d’un gentil chaton et, en toute hâte, le rangeant hors de vue. Quand vous vous réveillez le matin, les vilaines conduites et les passions méchantes avec lesquelles vous êtes allés au lit ont été pliées soigneusement et placés au fond de votre esprit, tandis qu’au sommet de celui-ci, vos plus jolies pensées ont pris élégamment l’air et sont étendues, prêtes à être enfilées. » (notre traduction, je souligne)
Barrie donne une image du psychisme humain très intéressante, qui est aussi une illustration du travail de l'écrivain sur son propre psychisme, sorte de garde-manger pour l'écrivain - qui est toujours un ogre, de manière consciente ou non. Et Guy Maddin procède de la sorte pour réaliser ce film, conçu à la manière d'un film muet, pour les images, et narré par la voix-off d'Isabella Rossellini.



La mère de Guy Maddin, cinéaste et héros du film, lit sans réserve dans les coeurs, cardiomancienne inquiétante,
qui tire un à un les fils qui constituent la trame pensante et éprouvante de ses enfants, rêvant de la jeunesse de sa fille et songeant à coucher avec son fils,

incarnant ce qui ne devrait que demeurer symbole. Elle fait éclater les rêves de sa progéniture, comme des cloques, plonge sa pensée et son œil dans les cratères de leur imagination, tous ces mondes, toutes ces îles, espèces de grands nids, qui sont l'apanage des enfants et des jeunes gens qui tombent amoureux pour la première fois.
Brand Upon the Brain! (Des trous dans la tête) est sans hésitation le film qui m'aura le plus surprise et le plus émue cette année, suivi par La frontière de l'aube de Philippe Garrel



deux poèmes cinématographiques dont les vertus cardinales sont la beauté trouble et la profondeur. Il s'inscrit très facilement dans mes propres thèmes de recherche, de réflexion et d'écriture : le rapport des enfants et des adultes, la maternité, le passage de l'enfance à ce qui n'est pas elle et l'impossibilité à coïncider exactement de soi à soi, dans le prolongement des premières années, qui possèdent assurément quelque chose d'irréel, comme si, finalement, nous n'avions jamais été des enfants ou bien que nous ne sachions rien de l'enfance vécue et que nous nous en inventions une, effrayés de l'avoir perdue sans l'avoir connue, à l'instar de Peter Pan ou de Peter Schlemihl qui sont épouvantés par la perte de leur ombre.

En découvrant ce film, instinctivement, j'ai songé à deux autres films liés par un fil de soie solide : Sparrows de William Beaudine (sorti en DVD par Bach Films)

avec la délicieuse Mary Pickford et, terrifiant et superbement onirique, The Night of the Hunter de Charles Laughton.



Nous atteignons par la simple puissance suggestive des images notre propre inconscient et nous lisons, tremblant, ce qui ne peut s'énoncer que sous une dissimulation esthétique particulièrement séductrice et dangereuse.
Bande annonce du film :


********************
Il m'a semblé judicieux de mettre en relation avec ce film un livre découvert il y a quelques mois, par l'entremise de mon ami américain, Jim, et qui est peut-être le livre qui m'a le plus ravie en 2008, parmi tous ceux que j'ai lus - et il y en avait un certain nombre à l'appel...










Achetez ce livre à ceux que vous aimez !
Achetez ce livre à ceux qui ne sont pas sots au point de croire qu'aimer l'enfance est soit faire preuve d'infantilisme soit sacrifier à des penchants condamnables. Achetez ce livre à tous les garçons que vous connaissez et à tous les hommes, qui ont encore du garçon en eux. Les meilleurs d'entre eux sont encore des boys.
Il y est question des rapports entre plusieurs artistes, écrivains, penseurs (dont mon bien-aimé James Matthew Barrie), des garçons plutôt que des hommes à franchement dire, et de leur mère. J'espère avoir un peu de temps pour reparler de ce livre en tous points exceptionnel pour dire les relations complexes qui unissent ces êtres.

Lien pour en savoir plus.

Je vous souhaite à tous et à toutes, par avance, un Joyeux Noël !
Merry Christmas to the happy few!
A bientôt, peut-être... Ici ou ailleurs... Un jour ou l'autre. Un jour, certainement.
MélancHollyquement vôtre,
Céline
vendredi 22 février 2008




[Lady Clementina Hawarden]



En relation avec ce très ancien billet.


Fond de tiroir moisi.
Finalement, février aura connu trois floraisons, pour faire pardonner le silence de Mars.




Résultats, idées, problèmes, tomes 1 et 2, Paris, P.U.F., 1984

Freud nous livre, dans le premier tome de ce recueil de textes, une réflexion intéressante et sensible sur « L’éphémère destinée » (1) des belles choses et le deuil que nous devons faire d’elles, un jour ou l’autre. La question qui est posée est celle de savoir si leur caractère éphémère, le fait qu’elles soient vouées au néant, leur enlève ou non quelque chose de leur beauté. Freud pense que non, mais un ami à lui pense le contraire et il essaie d’interpréter cette réaction à partir d’un deuil non consommé.
La référence à Goethe indiquée dans le titre de l’article qui devait servir pour un volume commémoratif doit nous faire comprendre que ce caractère éphémère des choses est aussi (et surtout) le nôtre, il en est l’image ou le symbole. Que notre vie ait un terme et ne laisse rien, sinon d’illusoires et de tout aussi éphémères traces, la rend-elle pour autant vaine et sans la moindre valeur ?
Contre la nécessité de cette destinée éphémère, deux attitudes sont envisagées : le dégoût, plutôt passif qui acquiesce, et la révolte violente.
Freud adopte une voie médiane, qui est celle de la raison et qui consiste à adapter le temps des choses à celui de l’homme. En outre, la rareté des choses fait leur valeur : « La limitation dans la possibilité de la jouissance augmente le prix de celle-ci. » (2) Le deuil est une manière d’affronter la nécessité de la limite des choses et de notre être, puis de l’accepter ; ceux qui refusent la beauté des choses sous prétexte de leur finitude évitent la perte de ceux-ci, et donc le travail du deuil. L’amour que l’on porte à ce qui va périr contient en soi sa propre impossibilité, et il est beau et tragique à cause de cette contradiction. Il faut aimer dans le risque et la possibilité, ce n’est pas un choix, il n’y a pas d’autre voie.

« (…) l’âme se retire instinctivement de tout ce qui est douloureux, ils sentaient la jouissance qu’ils puisaient dans le Beau endommagée par la pensée de son éphémère destinée. » (3)La pensée anticipative rend présente la perte qui n’a pas encore eu lieu ; elle creuse l'absence au coeur de la présence.

« Le deuil né de la perte de quelque chose que nous avons aimé ou admiré apparaît si naturel au profane qu’il le déclare évident. Mais pour le psychologue, le deuil est une grande énigme, un de ces phénomènes que l’on ne tire pas au clair en eux-mêmes, mais auxquels on ramène d’autres choses obscures. » (4)
Pourtant la raison du deuil est donnée plus loin dans son propos : au départ, l’homme est entier et il se morcelle dans ses objets d’amour qui deviennent des prolongements de lui-même, lorsque ceux-ci disparaissent, l’homme se détache de lui-même, il lui manque des parcelles de lui-même.

« Nous nous représentons que nous possédons une certaine quantité de capacité d’amour, nommée libido, qui dans les débuts de notre développement s’était orientée vers le moi propre. Plus tard, mais en réalité très précocement, elle se détourne du moi et se tourne vers les objets, qu’ainsi d’une certaine façon nous accueillons dans notre moi. » (5)
L’amour crée un monde intérieur à l'intérieur d'un monde intérieur. Une île sur une île.

« Que les objets soient détruits ou qu’ils soient perdus pour nous, et notre capacité d’amour (libido) redevient libre. Elle peut prendre pour substituts d’autres objets ou bien temporairement revenir au soi.
Mais pourquoi ce détachement de la libido de ses objets doit-il être un processus si douloureux, nous ne le comprenons pas et nous ne pouvons le déduire actuellement d’aucune hypothèse. Nous voyons seulement que la libido se cramponne à ses objets et ne veut pas renoncer à ceux qu’elle a perdus, lorsque le substitut se trouve indisponible. C’est bien là le deuil. » (6)
On peut expliquer, peut-être, le deuil par l’idée que l’homme retentit sur les autres hommes et sur le monde et qu’il ne peut être sans ces échos qui lui donnent une image de lui-même, une identité, si tant est qu’une telle chose existe.
« Je crois que ceux qui pensent ainsi [que les biens, du fait de leur perte, soient dévalorisés] et semblent disposés à un renoncement définitif, parce que le bien précieux ne s’est pas avéré solide, ne font que se trouver en deuil de la perte. Nous savons que le deuil, si douloureux qu’il puisse être, s’arrête spontanément. Lorsqu’il a renoncé à tout ce qui était perdu, il s’est également lui-même consumé, et voici notre libido de nouveau libre pour, dans la mesure où nous sommes encore jeunes et pleins de vitalité, substituer aux objets perdus des objets si possibles tout aussi précieux ou plus précieux. » (7)
Freud part de la pétition de principe que le deuil doit être consommé sinon il se transforme en mélancolie.




C'est à ce moment précis que nous nous détachons de Freud, car nous ne pensons pas que le deuil soit un travail jamais achevé si l'attachement fut réel et cet inachèvement qui gruge l'âme et l'esprit de celui qui a perdu est le commencement, peut-être, pour certains, de l'art.

Le fragment perdu ne se reconstitue pas ; l'amputation est réelle ; et c'est la meilleure chose qui puisse advenir. Combien sont à plaindre et à mépriser ceux qui achèvent la figure du deuil et qui ne savent rien des chagrins inconsolés !

(1) Vergänglichkeit. Goethe, Faust : « Alles Vergängliche ist nur ein Gleichnis » (vers 12104-12105), « Toute chose éphémère est seulement une allégorie. »
(2) tome 1, p. 234.
(3) tome 1, p. 235.
(4) Ibidem.
(5) Ibidem.
(6) Ibidem.
(7) p.236.

[Caspar David Friedrich]
jeudi 10 janvier 2008
Freud expliquerait facilement un des aspects de Peter Pan, qui n’a échappé à personne, et surtout pas à Sir James Matthew Barrie.

Extrait, ci-dessous, de L’interprétation des rêves – désormais, qui existe dans une nouvelle traduction, qui semble meilleure et est publiée sous le titre de L’interprétation du rêve, ce qui est littéralement plus fidèle.

« (…) notre petite rêveuse, qui n’avait pas encore quatre ans, aura demandé à quelque personne grave : “Que deviennent les enfants quand ils meurent ?” On lui aura répondu : “Ils ont des ailes et deviennent de petits anges.” (…) il semble que la petite fille ait eu la même association d’idées que les Anciens, qui donnaient à la Psyché des ailes de papillon. » (Sigmund Freud, Die Traumdeutung – première publication en 1900 )

The Little White Bird, 1902
Peter Pan, 1904.

Psyché, en grec, signifie à la fois l’âme et le souffle.


Métonymie.
[John Waterhouse]

Psyché était également, comme vous le savez mieux que moi, une jeune princesse d’une beauté exceptionnelle, qui sera l’amante de Cupidon (Eros) et la victime d’Aphrodite. Devenue immortelle, après bien des épreuves, elle possédera dans certaines versions une paire d’ailes de papillon, symbole de l’âme impérissable.

Cf. Les Métamorphoses d'Apulée (livres IV à VI).
jeudi 5 janvier 2006

Esquisse d'un propos au stade embryonnaire...


Freud, après Karl Abraham, un de ses disciples, se sert du deuil comme modèle ou indice de la normalité afin d’étudier cette affection polymorphe qu’est la mélancolie. Freud renonce d’emblée à donner un type universel de ce trouble.

La mélancolie se présente comme un deuil qui a mal tourné. Le deuil est envisagé dans un sens très large, qui inclut autant la perte d’êtres vivants que d’objets abstraits. Dans tous les cas, ce n’est pas l’objet perdu, en bloc, qui me fait souffrir mais ce qu’il représentait pour moi et continue de symboliser. Or, cette représentation est masquée par le représentant. On ne sait « ce qui » a été perdu. Il y a énigme car la perte est sans objet déterminé ; elle est « inconnue » mais elle est ressentie. L’indétermination de la perte la rend d’autant plus difficile à accepter et à combler. Le deuil dit le nom de ce qui est perdu. Le nom apporte une certitude : l’objet perdu est irremplaçable car il était l’exemplaire unique d’un genre inédit. Chaque mort est la mort d’un univers. La perte du mélancolique est incertaine et, de ce fait, non limitée à un fragment. Freud a comparé la mélancolique à une hémorragie interne (innere Verblutung) : « l’excitation sexuelle entièrement pompée s’écoulerait comme par un trou située dans le psychisme, entraînant ainsi chez le sujet une inhibition généralisée de ses autres fonctions ».
Le mélancolique se déteste et s’injurie afin de ne pas abîmer l’objet perdu et toujours aimé ; de même que le suicide mélancolique est un meurtre de soi à la place de ledit objet.
La mélancolie est « une dépression profondément douloureuse, une suspension de l’intérêt pour le monde extérieur » ; la mélancolie est donc un repli sur soi et un refus d’échanger avec le monde extérieur. Le monde extérieur est le magasin qui me fournit mes représentations.
Le travail du deuil - et je crois qu’il est bon de prendre la métaphore au sérieux, et Freud la file : il parle de plus loin « métier » (à tisser). Le travail du deuil est un détachement de détail, fragment par fragment, de tout ce qui le liait à l’objet disparu après surinvestissement de ces détails. Par opposition à la « joy of grief », le deuil produit un « déplaisir de la douleur [qui] nous semble aller de soi» et dont Freud est étonné qu’elle ne nous étonne pas. Il est difficile de comprendre ce que Freud attendrait comme autre réaction. Une conformité stricte à l’ordre du réel, faisant fi de nos sentiments ? Freud sous-entend-il que nous devrions être soulagés de nous libérer de l’objet mort ? Le travail du deuil est l’acceptation progressive de la nécessité, de l’ordre du réel. Cette douleur est une des « énigmes » dont Freud fait le recensement dans ce court texte. Le deuil permet un «compromis» entre mon désir et la force de la réalité dont le respect doit l’emporter sur nos aspirations. Si le réel ne l’emporte pas sur ma « dépression », je vais mourir avec l’objet perdu qui aspire mes forces vitales. En vérité, je nourris l’absence de l’objet avec mes forces vivres, avec mon être intime. Je me dévore pour lui donner chair. Freud emploie le terme « consumer » pour désigner le travail de sape intérieur de la mélancolie. Je suis un pélican (Cf. Strindberg) pour l’objet mort. Je suis pleine de vide. «L’existence de l’objet perdu se poursuit psychiquement », comme un membre amputé que l’on ressent encore.
Le deuil est une épreuve fondatrice. Une sorte de vérification que l’on a toujours envie d’appartenir au monde réel.
Une petite phrase échappe à Freud : «Au fond ce comportement nous semble non pathologique pour la seule raison que nous savons si bien l’expliquer. » Ce n’est pas une qualité intrinsèque du trouble qui le rend normal ou anormal mais notre faculté ou notre impuissance à comprendre. Ce que Freud dit du deuil et de la raison peut être transposé dans la réflexion philosophique au sujet de ce qui est dit rationnel ou non rationnel, raisonnable ou déraisonnable.
La mélancolie exprime un deuil symbolique ou métaphorique. On retrouve l’idée d’une fragmentation de l’être et de l’univers. Or, à la différence du deuil, ce n’est pas le monde qui est perdu, mais mon être.
La mélancolie est le négatif du deuil. Les rapports du sujet et du monde sont inversés : « Dans le deuil le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie c’est le moi lui-même. » Le monde intérieur du mélancolique est vide, car il est fait de souvenirs, de rêves inachevés et d’absence. Il ne se nourrit plus, au propre et au figuré, du monde extérieur. L’endeuillé ne s’intéresse plus au monde : « un seul être vous manque et tout est dépeuplé ».
Le mélancolique est en situation d’échec ; l’endeuillé en situation d’épreuve. Le mélancolique a quelque chose de Gribouille : il se méprise et se dévalorise afin que l’on ne le fasse pas à sa place et, peut-être, espère-t-il secrètement être démenti : il prêche le faux pour savoir le vrai. Le trait le plus remarquable, selon nous, relevé par Freud est la manière dont le mélancolique noie le motif ou le détail qui est responsable de cette mélancolie. Il prend soin, inconsciemment sûrement de le cacher au regard des autres. « Il ne peut pas juger qu’une modification s’est produite en lui, mais étend au passé son autocritique ; il affirme qu’il n’a jamais été meilleur.» Il y a négation d’un changement : il y a perte et non perte ou refus de cette perte. Le meilleur moyen de nier une perte est d’affirmer n’avoir jamais possédé l’objet. A cet égard, le syndrome de Cotard (1) (trouble grave engendré par la mélancolie) confirme notre idée.
Le mélancolique se sent peut-être coupable. Son autodénigrement porte sur un plan intellectuel, physique et moral. Il n’a pas de preuve objectives de ses dires et bien plutôt la réalité pourrait le contredire, mais, paradoxalement, elle ne le peut. Et Freud de conclure : « Il doit bien avoir, en quelque façon, raison et décrire quelque chose qui est tel qu’il lui paraît. » L’autodénigrement est le fruit du travail de ce deuil manqué, comme l’acceptation du réel est le fruit du travail du deuil.
Freud attribue, apparemment, au mélancolique une lucidité qui n’est pas de ce monde, de même que certains « fous » ou possédés voient ce que les êtres normaux n’aperçoivent point. Seul un fou ou un cynique comme Hamlet peuvent énoncer ces vérités taboues. On ne saurait les entendre d’une « bouche propre » mais on les accepte de gens qui sont en marge de la réalité, de son ordre efficace.
Freud cite Shakespeare, Hamlet (II, 2) : « Use every man after his desert, and who should scape whipping ? » que nous pouvons traduire comme il suit : « Si chacun recevait son dû, qui échapperait au fouet ?» Hamlet signifie que personne n’est innocent et que tout le monde mérite une punition. La réalité est double : il y a la réalité prosaïque et extérieure et une réalité invisible, cachée et secrète. Elle est peut-être celle de notre intimité ou de notre inconscient, là où nous haïssons et tuons. L’idée de justice n’a pas sa place dans cette autre réalité.
Le délire de petitesse semble alors à l’encontre du délire de grandeur que l’on retrouve chez certains personnages tragiques. Le délire de petitesse s’accompagne d’impudeur, ce qui laisserait à penser que soit le mélancolique ne croit pas aux reproches qu’il s’adresse - hypothèse que ne retient pas Freud - ou qu’il a perdu son moi et qu’il le traite comme quelque chose d’étranger, théorie de Freud. Le mélancolique trouve satisfaction à l’auto dénigrement, une joie dans sa peine, quand l’endeuillé souffre sans ambiguïté de sa perte.
Freud introduit alors l’idée du clivage du moi en moi et en surmoi afin de résoudre la contradiction de la mélancolie quant à la perte. Le moi prend une partie de lui-même pour un objet. En outre, cette partie symbolise un objet réel et extérieur. Ihre Klagen sind Anklagen : leurs plaintes (dans le sens de soupirs) sont des plaintes portées contre quelqu’un (des mises en accusation). Le mélancolique a perdu un objet. Si c’est, par exemple, par le fait d’une déception, il a perdu une image qu’il se faisait d’un être et cet être est mort, sous cette forme en tout cas. La libido est désinvestie rapidement et facilement, sans travail : « l’investissement d’objet s’avéra peu résistant » peut-être parce qu’il était peu ancré dans le réel mais presqu’entièrement dans l’imaginaire. Tandis que dans le processus du deuil, l’investissement est résistant, car tissé avec le réel et non le fruit d’un fantasme. La libido ne peut choisir un autre objet - contrairement au deuil dont la fin est marquée par le choix d’un autre objet appartenant au réel, par le choix du réel - et se replie dans le moi. Pourquoi la libido « libre » du mélancolique ne choisit-elle pas un autre objet ? Parce qu’elle n’est libre qu’en apparence. On ne peut se libérer de soi-même. La libido « servit à établir une identification du moi avec l’objet abandonné. L’ombre de l’objet tomba ainsi sur le moi qui put alors être jugé par une instance particulière comme un objet, comme l’objet abandonné.» Le texte de Freud a une certaine poésie et l’on y ressent parfois un certain «flou conceptuel » : qu’est-ce que l’ombre de l’objet ? En lisant, on a l’impression qu’il y a dédoublement qui se produit dans la mélancolie. Dédoublement de l’objet aimé par le narcissisme qui me lie à lui. L’ombre de l’objet est la dépouille de nos rêves ou de nos désirs. L’objet sans ombre est l’objet qui nous est indifférent ou qui a été aimé en entier et a disparu, emportant avec lui (deuil). On retrouve cette ombre dans le théâtre, et le rêve lui-même peut être conçu comme l’ombre de la réalité. Dans le deuil, il n’y a pas d’ombre, car il n’y pas, après la perte, de « substitut de l’investissement d’amour ». Il n’y a pas de résidu, de fantôme, comme dans les amputations où le membre manquant continue à vivre. La relation d’amour perdure après la perte de l’objet d’amour. L’ombre de l’objet est en réalité notre reflet en tant que nous nous mirions dans l’objet perdu.
Le mélancolique à la différence de l’endeuillé ne sait pas ce qu’il a perdu. Dans les deux cas, il y a identification narcissique à l’objet perdu. Le deuil permet à l’individu de se récupérer. La mélancolie, elle, s’installe dans le sujet par l’incorporation de l’objet perdu. Or, l’objet du mélancolique est « rien ». L’objet suscitait des sentiments ambivalents de haine / amour que le sujet reprend à son compte. Ainsi, la perte de l’objet se transforme en une perte du moi et le conflit qui existait entre cet objet et moi est transposé à l’intérieur de mon être entre le moi et le surmoi. Le moi et le surmoi gagnent le duel à tour de rôle et déterminent les phases mélancoliques et maniaques. La phase maniaque présente des ressemblances avec les orgies cannibaliques ou dionysiaques.
(1) « Délire de négation, décrit par Cotard en 1880. Le malade, après avoir développé des préoccupations hypocondriaques et des troubles cénesthésiques, sent ses organes se putréfier et se détruire. Puis il en nie l’existence et étend enfin sa négation au monde extérieur et à sa propre existence. N’étant plus vivant, il ne saurait mourir, ce qui est vécu comme une damnation. Ce syndrome, qui mène à la prostration anxieuse, parfois à l’automutilation et au suicide, est un des délires secondaires de la mélancolie. » Encyclopaedia Universalis

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