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dimanche 19 mars 2006
De tous les romans de James Matthew Barrie, le diptyque qui met en scène le personnage de Tommy Sandys constitue peut-être l’exhibition la plus impudiquement pudique de l’auteur. On comprendra que son épouse, Mary Ansell, ait pu lui demander de censurer certains passages trop intimes.
Tommy est un homme qui ne peut le devenir, condamné à l’enfance, par quelque impossibilité mystérieuse. Il ne peut se résigner à quitter le domaine de l’enfance dansante et chantante.
« Pauvre Tommy ! Il était toujours un garçon, essayant quelquefois, comme à présent, d’être un homme. Mais, toujours, quand il regardait autour de lui, il revenait en courant à son enfance, comme s’il la voyait lui tendre les bras pour l’inviter à jouer de nouveau. Il était si épris du fait d’être un garçon qu’il ne pouvait grandir. Dans un monde plus jeune, où il n’y aurait eu que des garçons et des filles, il eût été un noble personnage. »
Mais il demeure l’unique seigneur d’un royaume déserté par tous les autres. Tout le monde passe le gué de l’enfance. C’est une loi de nature. A moins que la nature ne vous oublie, ce qui semble avoir été le cas de Jimmy, tant psychologiquement que physiquement.

Le génie de James Matthew fut peut-être de renverser les rôles et de travestir causes et conséquence, de transmuer une impossibilité en désir et en refus.
Tommy et Grizel
Grizel, je semble être si différent de tous les autres hommes ; il semble y avoir quelque malédiction planant sur moi qui me rend incapable de vous aimer à leur manière. Je veux vous aimer, mon adorée. Vous êtes la seule femme que j’aie jamais désiré aimer, mais, selon toute évidence, je ne le puis. J’ai décidé de continuer ainsi, parce que cela me semble la meilleure chose pour vous. Mais est-ce le cas ? (…) Je vous avouerais tout et je vous laisserais la décision, mais la crainte que vous puissiez croire que je veux partir me retient (…) Je pense que je vous aime à ma façon, mais je pensais que je vous aimais à leur façon. Et cette façon est la seule qui ait de l’importance dans leur monde, qui n’est pas vraisemblablement pas le mien.

(chapitre XV)
"Cela ne signifiait pas que je n’aimais pas vos livres, dit-elle. Mais je vous aimais davantage et je pensais qu’ils vous faisaient du mal.
- A l’époque, j’avais des ailes, répondit-il et elle sourit. Elles sont bien déplumées à présent, n’est-ce pas, Grizel ? demanda-t-il d’un ton badin et il se tourna pour qu’elle examinât ses épaules.
-Il reste beaucoup de plumes, Monsieur, dit-elle. Et j’en suis ravie. Je n'avais de cesse de les arracher. Mais, désormais, j’aime savoir qu’elles sont toujours là, car cela signifie que vous demeurez dans la réalité, non pas parce que vous ne pouvez pas voler, mais parce que vous ne le voulez pas.
- J’ai toujours de petits combats avec moi-même, laissa-t-il échapper d’un air enfantin, bien que ce ne fût pas une chose qu’il eût besoin de lui dire. "
Et Grizel pressa sa main pour lui faire comprendre qu’elle le savait déjà aussi bien que lui.
(chapitre XXXIV)
vendredi 6 octobre 2006

Je traduis ces jours-ci un des derniers textes écrit par Barrie et je mesure l'évolution sous-jacente qui sépare ce conte fantomal du diptyque qui met en scène Tommy Sandys ou du Petit Oiseau blanc. J'ai le sentiment de pouvoir dessiner, mieux que jamais, à main levée, son électrocardiogramme. Je sens palpiter son cœur. C'est du morse.

J'ai commencé à écrire sur le style de Barrie, car il n'existe quasiment pas d'études à proprement parler consacrées à ce seul aspect, alors qu'une pléthore d'ouvrages psychanalysent Barrie et Peter Pan. Pourtant, le style de Barrie est tout sauf discret.
Un extrait de mes notes jeté ici :

Barrie est un auteur au phrasé tout aussi alambiqué que son esprit tortueux le laisse présager. Il faut le traduire pour en être tout fait conscient, me semble-t-il, car une simple lecture dans la langue originale ne permet peut-être pas d'en prendre toute la folle mesure. A mon sens, il serait dommageable de gommer, dans la traduction, cette étrange prestance stylistique que certains ont nommé les "mannerisms" (des tics, des manies, etc.) de Barrie, sous prétexte de fluidité ou, pire, de modernisme. Que je hais cette notion frauduleuse ! Et que dire de ce délicieux nappage de mots rares, en provenance de la terre par excellence des fantômes, l'Ecosse ? Ces caractéristiques de la phrase torse, excédée par les conjonctions de coordination, par la distanciation provoquée par des juxtapositions temporelles "disharmonieuses" (en apparence) et par de constants ajournements de la pensée, distendue ici et là par de factices digressions, figure la cartographie psychique de l’auteur. Certains auteurs possèdent une musique que l'on reconnaît aux premières notes, c'est le cas de Jamie. C'est pourquoi je n'ai pas hésité une seconde, malgré mon expérience encore très limitée (mais déjà échaudée) de traductrice, à ne point mettre mon grain de sel dans son délicieux concassage de la phrase. Le texte est saturé de la conjonction de coordination « et », qui indique peut-être une volonté de prendre au lasso l’univers et de le tirer à lui. Ces « et » sont les nœuds qu’il fait sur cette corde qu'il ne lâche jamais, pas même à la fin du livre. Dans un ordre d’idées proche, je n’ai pas répudié le subjonctif imparfait (à de rares exceptions près, pour des raisons d’euphonie), car c’est son genre et, par procuration, le mien. On a trop tendance à le laisser mourir d’inanition de nos jours et, si je le bannis assez facilement dans le cadre des dialogues, sa place est pleinement justifiée dans le cadre du récit par la concordance des temps et par l’époque dans laquelle il s’inscrit – ou pas. Barrie est probablement un homme suranné mais, s’il l’est aujourd’hui, j’ose affirmer qu’il l’était tout autant avant-hier. Son anachronisme est existentiel, si je puis m’exprimer ainsi. Il est des êtres qui n’appartiennent pas à leur époque, mais qui n’auraient pas moins juré à un autre moment de l’histoire. Peter Pan n’a pas d’âge, son père non plus. Barrie est très glorieusement glorieux (un des mots qu'il emploie le plus). Il « adverbise » tout, même lorsqu'il ne le fait pas réellement, et chante à tue-tête la gloire du petit garçon insolent qu’il n’a pas cessé d’être (pour ne pas pleurer). Son dire qui demeure toujours si délicat et si prudent est justifié par son inimitable dit. Personne mieux que lui ne sait, au sein même de la réalité la plus ordinaire, nous déporter au bord des choses afin de les contempler avec un œil nouveau, qui aperçoit soudain ce qu’il n’aurait songé à regarder. [...]
De Peter Pan, il est hélas question aujourd'hui, dans les dernières pages de Libération (merci de m'en avoir informée, car je ne suis pas lectrice de ce quotidien-ci) et la traduction du Petit Oiseau blanc est signalée. Je rapporte une petite erreur : le personnage de Peter Pan apparaît dans le roman de Tommy, implicitement, avant de naître dans Le Petit Oiseau blanc. Si le journaliste avait lu ma préface, il le saurait... Dommage que l'article parle si abondamment de la suite écrite par une femme qui ne doute de rien et dont je n'ai pas envie de parler. Gageons que la mégère se proclamera bientôt mère de Peter Pan - qui les haïssait toutes. En effet, celle-ci prétend nous expliquer (dans les journaux anglais que j'ai lus) qui est Peter Pan mieux que ne l'a fait Barrie ! Dommage, dans le cas précis, que les us et coutumes de l'autodafé aient quasiment disparu de nos jours. J'espère que le fantôme de Barrie viendrait lui grignoter les doigts de pieds pendant son sommeil.
Trouvez-vous légitime que la suite de Peter Pan ait droit à tous les égards quand l'oeuvre de Barrie demeure ignorée ? Money, money...

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  • vendredi 21 avril 2006

    Pour Mariel... Tommy Sandys, dans Sentimental Tommy - un des romans les plus troublants de Barrie-, dès les premières pages, est présenté d’emblée comme un être asexué qui porte une chemise de nuit qui peut être aussi bien celle d’une petite fille ou d’un petit garçon ; de même, Peter Pan est traditionnellement interprété par une actrice. Cette ambiguïté est, en réalité, davantage une neutralité. Le corps du garçon ne compte pas tout à fait, pas encore. L’enfance n’a pas de sexe véritable (ou si peu), tant que "la fée puberté" [j'emprunte cette expression à Michel Tournier] n'est pas passée par là...
    De plus, Barrie se réfère également aux conventions en vigueur de la pantomime. Plus tard, il aurait suggéré à Charlie Chaplin [voir cet article* ici et - j'en donnerai une traduction sur le site] de faire un film muet de la pièce et d’y interpréter Peter Pan. Ceci prouve que si, au départ, Barrie voulait une jeune femme ou fille pour incarner Peter Pan, il changea peu à peu d'idée. Lisa Chaney a un avis intéressant, dans sa biographie, sur le sexe de l’acteur interprétant Peter Pan :

    « En niant la mort, il doit aussi nier la création. Donc, ce monde, le Pays du Jamais, est celui qui n’a ni début ni fin ou mort. Dans son effort pour nier l’existence d’un début, Peter doit nier la sexualité, qui est impliquée au cœur des processus de création. Et, Peter étant interprété par une femme – à qui des avances sont faites par trois autres jeunes femmes – Tinker Bell, Tiger Lily et Wendy –, la possibilité de la procréation est implicitement ôtée (…) En rejetant la sexualité, Peter Pan représente pour beaucoup la détresse du propre cœur de Barrie (…) »
    * Le hasard fait bien les choses : dans les livres que j'achète sur Barrie, je trouve souvent des articles rares découpés par les anciens propriétaires. Je suis émue parfois. Peut-être que je rendrai le même service à d'autres, sans le savoir, après ma mort.
    mercredi 13 janvier 2010
    ... note de traduction qui va engendrer des développements ultérieurs sur mon site...



    Il est parfois difficile de différencier la valeur de volonté de la valeur de caractéristique, lorsque l’on doit traduire certaines occurrences de « would » en français. D’où la nécessité de savoir lire une œuvre (j’entends lire en creusant une œuvre, en s’enroulant dans la spirale qu’elle ouvre à qui veut ou peut y entrer), mais aussi d’avoir connaissance, n’en déplaise à certains, du contexte dans lequel cette œuvre est née. Contexte bibliographique, biographique et même historique ou géographique. Une œuvre n’est pas (seulement) une île. C’est pourquoi, si je m’efforce de lire d’abord et avant tout Barrie, il m’a toujours paru viscéral de connaître sa vie, sa langue (pas seulement le scots, mais aussi sa langue d'écrivain, celle, personnelle, de tout artiste qui donne un sens intime aux mots, un sens en creux ou en surimpression, à celui, général, qui est donné par les dictionnaires), son pays, jusqu’aux moindres détails de son existence. Lire et traduire les mots ne suffisent pas : il faut aimer, épouser tout un univers. Sinon, cela n'est pas honnête : même si la traduction est techniquement excellente, elle sera humainement médiocre. Je ne suis pas une technicienne, je suis quelqu'un qui parle la langue des âmes muettes. Cela ne m'empêche pas de travailler afin de devenir un bon artisan, mais pour moi l'essentiel est encore ailleurs. C’est pourquoi je ne traduirai jamais que ceux que j’aime, dotée de la force de mon amour, avec mes limites techniques (n'étant pas née anglaise ou, mieux, écossaise, elles sont innombrables) et mon désir violent de les abolir. J'apprends à traduire en traduisant, mais je possède ce que ne possède pas nécessairement le meilleur traducteur au monde : une volonté de communion avec le texte que je traduis. Cela comporte aussi des dangers et des écueils, mais là n'est pas mon petit propos du jour, car je sais mes faiblesses et mes lacunes.
    Dans le cas de Peter Pan, une lecture attentive des seuls textes qui le concernent, puis des Carnets de Barrie, et enfin de ses autres œuvres (celles qui mettent en scène Tommy, qui est comme le « père » ou l’ombre de Peter Pan, par exemple) lève vite l’ambiguïté ou, plus exactement, montre qu’il existe de la place pour des interprétations superposées. Ce n’est pas ici le vouloir qui gouverne le pouvoir, mais le pouvoir qui élabore ou ouvre le champ d'expression du vouloir. La traduction largement répandue en France de « would not grow up » en « qui ne voulait pas grandir » est, à mes yeux, fautive et très dommageable parce qu’elle ne laisse aucune place aux diverses interprétations ou subtilités qui sont contenues dans ce « would not ». Barrie a écrit « would not grow up » et non « didn’t want to grow up » et toutes les traductions françaises (s’il y a des exceptions, je veux les connaître et, par avance, je les loue, mais je ne crois pas que ce soit le cas) traduisent comme s’il avait choisi cette dernière solution. La meilleure façon de traduire serait certainement d'élire : « qui ne grandissait pas » ; ainsi, il n’est pas dit pourquoi (par volonté ou par impuissance) il ne grandit pas et l’on s’attarde sur un fait qui se prolonge dans une sorte d’éternité inscrite dans un passé irréel – celui des contes –, plutôt que sur un vouloir ou sur un pouvoir qui sont enchâssés. Qui me lit sait que je crois que Peter Pan ne peut pas grandir. Et pour cause ! Il n’est pas un enfant mais l’esprit de l’enfance incarné et peut-être même, comme l’écrit joliment Barrie, « un enfant jamais né ». Traduire comme je le propose (avec cette idée) permet d’établir un fait dans sa neutralité de fait, détaché de ses causes ou raisons ; ainsi, à défaut d’exprimer toute la complexité de ce « would », on ne la détruit pas ou on ne la masque pas. Il faut aussi tenir compte du fait, soulignait Andrew Birkin, alors que je lui exposais cette difficulté non relevée par les traducteurs français, que « didn’t want to grow up » exprime l'idée que Peter peut échouer dans son désir, alors que « would not grow up » indique qu'il a réussi !
    Peter Pan ne veut pas grandir – il le dit ou l'exprime – mais il ne le veut pas, parce qu’il ne le peut pas. En disant qu'il ne veut pas, cela lui rend en quelque sorte, de manière illusoire, la possession de son manque et, de façon moins fictive, un pouvoir sur son impuissance. Comme il ne le peut pas, il dit qu'il ne le veut pas. Tommy Sandys (Cf. l'album que j'ai ajouté au site), « l’alter ego » de Barrie, a exactement le même « problème ».
    Dans la dénomination « the boy who would not grow up », il y a donc une ambiguïté très perceptible : c’est à la fois « le garçon qui n'allait pas grandir », le garçon qui ne grandirait jamais, mais aussi, très possiblement, celui « qui refusait de grandir ». Les deux sens sont également valables, car « would » peut recouvrir non seulement une volonté ou un désir (un refus affirmé en l'occurrence, plus qu'un non-vouloir), mais aussi indiquer un aspect habituel dans le passé et prédictif. Mais si l'on choisit de penser et de décrire Peter comme celui « qui ne voulait pas grandir », on se ferme à l'autre sens. Au contraire, si l'on décide de considérer le premier sens et de l'adopter, on ne perd aucun des sens possibles. La raison seule prescrit donc d'agir ainsi. Et la connaissance de Barrie y contraint.
    De même, si Barrie avait écrit « the boy who could not grow up », cela aurait pu signifier : le garçon qui ne pouvait pas grandir (de même qu’un être humain ne peut pas voler ou vivre éternellement) ou le garçon qui ne pouvait pas se permettre de grandir (sans détruire son univers ou sa liberté, sans fêler cette coque ou poche creusée dans l'imaginaire nourricier, par exemple), pour des raisons psychologiques et / ou physiques.

    Peter Pan ne peut pas grandir sans perdre son identité et c’est donc pour cela qu’il ne le veut pas.

    Je ne comprends pas pourquoi cette chose si simple et si évidente n’est jamais prise en compte.

    ***

    “Let us have no more shilly shally, willy nilly talk.”

    lundi 17 décembre 2007
    Noël approche à grands pas et j'espère avoir le temps d'écrire quelques lignes obliques concernant cet événement d'importance. Ma robe en gaze noire est prête et mon cœur de petite fille est astiqué pour refléter avec le plus de vérité possible toutes les émotions de cette période. J'attends de pied ferme et vernis le Père Noël. Mais, eu égard au fait que je suis sa légitime épouse, je ne suis guère inquiète quant à sa venue.

    Le volume Barrie, en préparation depuis des mois, dont la publication est toujours prévue en 2008, verra très certainement le jour, mais chez un autre éditeur que celui qui était prévu au départ. Dans de meilleures conditions, à la fois pour le volume lui-même et pour moi-même, car je ne transige pas avec certains principes, même si la liberté que je m'octroie semble être impertinente ou exagérée à certains. Le fait est que j'ai la chance et l'impudence de ne pas travailler pour gagner ma vie et que je peux choisir mes conditions. L'argent ne m'intéresse pas. Ainsi, je ne vends pas ma liberté d'être, de penser et de publier.

    Et, dans cet intervalle, je donne des miettes à mes aimables oiseaux-lecteurs.

    Je dédie cette miette ou cette croûte de pain frais à Kaguya qui m'a écrit une lettre magnifique et bouleversante (l'une des plus belles que j'aie reçues depuis que j'écris ce JIACO et que j'aie créé le site J. M. Barrie).

    ****************
    J'ai la tête qui tourne un peu. Vertige du sentiment amoureux pour cet auteur.

    Tout au plus s’agira-t-il ici d’exécuter quelques pas de danse autour de la tombe de l’auteur, avec la grâce supposée d’une danseuse étoile russe


    [Cf. le billet de mon très cher et tendre ami Robert]

    – de celles dont on peut essayer de tomber amoureux pour la simple beauté du geste (1) - ou bien se risquera-t-on à des entrechats, ratés, animés par la diablerie du rusé Peter Pan. Mais nous n’écrirons probablement jamais, à strictement parler, une biographie de Barrie. Ne maudissait-il pas, par avance, de toute éternité dirait-on, ceux qui essaieraient de « déterrer le mort et de fourrer un doigt dans ses orbites» ? Nous nous tenons sur le côté, figée dans une esquisse, une jambe tordue, parce que, soudain, nous nous souvenons de ce qu’il a écrit dans le labyrinthe de ses Carnets : « Je déteste les explications ! » Nous respectons cette farouche volonté d’indépendance tandis que nos doigts, comme les siens, « dégoulinent d’encre »… et se meuvent dans l’ombre de cette sage et impossible résolution. Se taire et l’écouter avec tous ses sens. Ces raisons pourraient suffire à faire préférer le silence ou, à tout le moins, à faire durablement pencher la volonté de ce côté-ci… La danseuse est à terre.
    Il est d’autres motifs qui relèvent moins d’une faiblesse pour la formule aiguisée, celle qui en impose et tient à distance. Pourquoi coucher entre quatre pages sa biographie quand, brillamment, elle fut écrite par d’autres (Denis Mackail et mon ami Andrew Birkin, pour ne citer que les plus illustres et les mieux informés), même si au premier Mary Ansell-ex-Barrie-devenue-Cannan reprocha, à tort certainement (2), de n’avoir pas su cerner le grand petit homme. Emprisonne-t-on l’esprit de la nuit et la magie des fées dans un pot de confiture et, a fortiori, dans un livre ? Mary, Mary, Mary, trouvez un autre argument et si vous vous décidez à parler tout ce même, nous n’aurons d’autre choix que de vous écouter. « Ce n’est certainement pas le J. M. que j’ai connu pendant seize ans. M. Mackail l’a serré de si près avec ses propos étroits et un snobisme tel que l’on entrevoit très peu de l’homme véritable. Il avait un esprit fin et une immense dignité. Sa tragédie fut de savoir qu’il avait échoué en tant qu’homme et que l’amour, dans son sens le plus complet, ne pouvait être ressenti par lui ou même expérimenté, et c’est cette connaissance qui le conduisit à ses batifolages sentimentaux. On pouvait presque l’entendre, à l’instar de Peter Pan, croasser de triomphe, mais son cœur était malade en permanence. L'immense tragédie de son existence, M. Mackail l'a ignorée. Une tragédie qui ne peut être traitée avec de l’humour ou de la légèreté. M. Mackail a une passion pour le mot “petit” et au bout d’un certain temps cela devient ennuyeux. » (3) Ces protestations recevraient meilleur accueil de notre part si Mary A. avait toujours manifesté pareille loyauté à l’égard de son premier époux. Et pourquoi, si volonté de protection elle ressentait si fort, refusa-t-elle d’aider le biographe à écrire cette immense biographie, qui fait toujours autorité ? Pourquoi ne fut-elle pas plutôt reconnaissante à l’auteur de celer aux yeux des indiscrets les rapports platoniques forcés de son ex-mari, cette malédiction qu’il évoque à plusieurs reprises avec un tact non dépourvu de sincérité dans le dityque consacré à son alter ego, Tommy Sandys (4) ? N’avait-elle pas demandé à Sir J. M. Barrie de censurer certaines lignes qu’elle jugeait exhibitionnistes ? Dans ses Carnets, n’écrivait-il pas deux jours avant leur mariage : « Notre amour ne m’a rien apporté, sinon la souffrance. » ; « Comment ? Devons-nous vous instruire des mystères de l’amour physique ? » Certes, ces lignes n’étaient pas destinées à la publication, mais leur existence rend hommage au biographe de Barrie. Plus tard, lorsque le mariage sera, non pas consommé, mais prendra le goût vert-de-gris de la ruine, il écrira en plein jour : « Ce que Dieu trouvera le plus difficile à lui [Tommy] pardonner, je pense, c’est que Grizel n’eut jamais d’enfants. » Ce sont ces lignes que Mary lui demandera d’effacer. Le propos de Mary Cannan n’est pas dépourvu d’ambiguïté mais nous ne saurions la juger, quand l’époux déchu lui-même s’y refusa et jusqu’à sa mort se montra d’une bienveillance peu commune l’égard de celle qui l’avait pourtant abandonné pour un autre. Non, il ne s’agit pas d’établir une biographie qui, pour être à la mesure de l’homme, se devrait d’adopter un romanesque de chaque instant. Il faudrait une balance bien précise et bien étonnante pour peser des choses aussi légères qu’un rêve, l’essence d’un conte de fées ou les trois tonnes d’un regret. Malraux précisa ainsi cette pensée : « Il faut beaucoup de réel pour faire un conte de fées, mais il faut que ce réel y perde son poids. » Et si Peter Pan peut voler, c’est parce que sa mère, dans son incurie, a oublié de le peser… Malheureusement, nous ne sommes pas disciples de cet Icare qui n’avait pas besoin d’ailes, mais qui manquait d’elle, et nous ne pouvons ni voler ni entrevoir la couleur des cieux lorsqu’ils s’enfoncent au-delà des nuages, dans cet ailleurs rêvé qui a le goût d’un trouble, celui qui nous agite quand nous songeons à notre perte, lorsque nous croyons tomber de notre lit, comme Little Nemo, alors que nous ne faisons qu’être tirés par les pieds par le Marchand de Sable ou l’Homme dans la Lune.
    Il est des choses aussi plus prosaïquement cruelles que, d’un trait de plume, en regardant par-dessus son épaule, en se donnant du Monsieur Anonyme, dans ses mémoires (4), Barrie désarme avec la brutale et salutaire franchise qui est la sienne : « En résumé, Monsieur Anon, cet homme qui abrite des chagrins secrets, trouvait inutile d’aimer car, après un regard jaugeant sa longueur et sa largeur, personne ne l’aurait écouté. » Ou encore, dans cette lettre à Mrs. Fred Oliver (21 décembre 1931, soit six ans avant sa mort) : « Six pieds et trois pouces (…) si j’avais atteint cette hauteur, cela aurait fait une grande différence dans ma vie. Je n’aurais pas eu l’ennui de faire tourner les machines des imprimeurs. Mon seul but aurait été de devenir le favori de ses dames – ce qui, entre vous et moi, a toujours été mon ambition malheureuse. Les choses que j’aurais pu dire si mes jambes avaient été plus longues. Lisez ceci, entrecoupé, de pleurs amers (…) » A peine transposé on retrouve cette même plainte dans des œuvres de jeunesse, telle que Le petit Ministre : « Il est dommage, mère, que je sois si petit, dit-il dans un soupir. - Tu n’es pas ce que j’appellerais un homme particulièrement grand, dit Margaret, mais tu es juste de la taille que j’aime. Même si Margaret n’en était pas consciente, la petitesse de Gavin avait affligé toute son existence. »
    Il est tentant de prendre au premier degré cette souffrance qui est celle d’un homme qui aimerait avoir la taille d’un homme « normal » et qui, cependant, était moins court qu’il ne le dit et que je ne l’ai cru pendant longtemps.


    [Extrait de la base de données d'Andrew Birkin.]

    Sa femme était haute de 5 pieds (à peine un mètre et cinquante-trois centimètres). La taille est un prétexte, bien sûr, qui permet de parler ouvertement d’un problème physique ou psychique plus intime.
    Et, en dernier recours, comme pour s’excuser de ne rien en faire, il faut bien admettre qu’il fut le premier à l’écrire cette maudite biographie ! Et parce qu’il l’a mieux écrite que personne, étant aux premières loges de son existence, mais sans s’aveugler sur son sujet - car il aurait pu être facile de le faire -, il donna à lire son existence à travers tous ses textes, même le plus petit et le plus insignifiant d’entre eux (ses lettres sont un modèle du genre).

    Dormez bien, M. Barrie. Je veille sur vous à la lisière du temps. Je vous aime, comme l'enfant que je suis.

    (1) Cf. ci-contre La vérité sur les danseurs russes, une fantaisie barrienne presque oubliée de tous.
    (2) L’ex-femme de J. M. Barrie avait certains arrangements, condamnables, avec la vérité et le mauvais procès qu’elle fait à Denis Mackail paraît plutôt dicté par des motifs personnels, égoïstes. Mais loin de moi l'idée de vouloir la juger, puisque Barrie lui conserva son amitié ; je ne puis la concevoir ni subjectivement ni objectivement. Je ne la saisis pas du tout. Elle se dérobe sous ma pensée.
    (3) Lettre de Mary Cannan à Peter Davies, le 14 avril 1941 (source : la remarquable base de données du site internet d’Andrew Birkin).
    (4) « T. et G. Ce livre contient ce que les biographes ordinaires omettent. » (Carnet)

    Toutes les citations ont été traduites par nos soins.
    mercredi 31 décembre 2008
    Pour J.S. que j'admire et pour qui j'éprouve une grande affection.

    *********

    Aujourd'hui, j'ai encore et toujours envie de parler de J.M. Barrie. J'ai acquis des livres rares, des vieux journaux, des traces de lui, relevées en Amérique et en Angleterre, durant ces (longs) derniers mois, dont certaines pièces rarissimes et d'autres tout simplement émouvantes.







    (Lire un article de Chesterton, comme si je le lisais dans un magazine actuel est une drôle de sensation...)

      Tout ceci est posé ici et là dans la maison et attend les déploiements de ma patience et de ma ferveur. Je trouverai le temps, bien sûr ; on le trouve toujours pour ce que l'on aime vraiment. Tôt ou tard.

    J'écoute de la cornemuse. En ce moment, je vis, du moins en imagination, en Écosse. Je rêve des îles que j'irai visiter, peut-être, au printemps. Et quand je pense en riant qu'il est des êtres en ce monde qui n'aiment pas la cornemuse... (Vilain ! Oui, toi, qui ne me liras pas de toute façon ! Oser conspuer un tel instrument... ! Et mon amour de mari qui se frotte les mains, car son seul défaut est de ne point aimer la cornemuse !) Je suis ouatée dans une joie féroce. C'est à peine si j'entends le glas qui sonne dans l'Église d'à côté.

    On dirait que rien de grave ne peut m'arriver ces jours-ci. Pourvu que...
    Et que j'aime cet opus 24 ! Il conviendrait bien à cet enterrement qui se prépare à côté. Comment ne pas songer à sa propre mort en pensant à la mort des choses et des êtres, de ce temps qui passe et que des fous célèbrent un 31 décembre, alors qu'ils devraient plutôt le pleurer...

    Puis, il y a peu, j'ai reçu des mains du facteur un étrange colis que j'ouvre...

    Et, à l'intérieur, une petite merveille que je découvre...

    Moment d'émotion prodigieux provoqué par un ami, également ami de Barrie, à qui je dois une ombre qui ne me quitte pas et que vous pouvez admirer ici.

    Grâce à James Matthew Barrie, j'ai pu rencontrer quelques personnes magnifiques et trouver un écrivain qui a fait de sa vie une œuvre qui se confond avec son existence quotidienne. Il n'est pas un modèle pour moi - il serait un idéal par trop inaccessible -, il est mieux que ça : il est une île-mère pour moi, le creux de la main qui recueille la poussière que je suis. Je l'aime comme seul un enfant aime quand il aime sans savoir qu'il aime. Appelez ceci innocence, si vous voulez. Mais il ne s'agit pas de cela. Il est de ces rares êtres, morts ou vivants, que j'aime pour toujours.

    Terminons l'année en partant à la rencontre d'une dame...



    Ellen Terry, oui, c'est elle ! L'auriez-vous reconnue ? A seize ans, puis dans les années 1880. Le temps et la nature ne sont pas favorables aux femmes, hélas.

    Ellen Terry (1847 - 1928) dont on m'a dit qu'elle était une très belle actrice de l'époque victorienne - édouardienne, fut prise pour modèle par de grands artistes peintres.

    [Tableau de George Frederic Watts, vers 1864]


    [En Lady Macbeth, peinte par John Singer Sargent (1889).]

    Je la rencontre souvent au détour de mes lectures sans réellement bien la connaître, mais je suppose que ces coïncidences d'elle à moi ne sont pas que fortuites. Nous fréquentons le même monde.

    Elle joua le rôle d'Alice, dans une pièce de J. M. Barrie, Alice Sit-By-The-Fire [Cf. cette page où il en est question passim], et évoque l'auteur - ainsi que Lewis Carroll, puisqu'elle compare les deux hommes-écrivains, mais j'en parlerai sur la page idoine (dès que je prends le temps de regagner le monde de Dodgson) - avec beaucoup de tendresse et d'admiration, dans son autobiographie, intitulée sobrement The Story of My Life.

    Des deux hommes elle dit ceci :
    -->
    "Il n’y a pas deux hommes plus dissemblables que M. Dodgson et M. Barrie ; pourtant, il y a plus de points communs entre eux qu’on ne le pense.
    Si, au coeur des bibliothèques, Alice au pays des merveilles est le classique de la littérature enfantine, et l’un de ceux qui est, peut-être, plus aimé par les enfants adultes que par les autres, Peter Pan est le classique enfantin des scènes théâtrales et, là encore, les enfants les plus vieux sont les admirateurs les plus fervents. Je suis une très vieille enfant, presque assez âgée pour être une "belle arrière-grand-mère" (un rôle que j’ai supplié M. Barrie d’écrire pour moi) et je vais voir Peter, année après année, et l’aime davantage à chaque fois. Il y a un avantage à être un enfant adulte : vous n’avez plus peur des pirates ou du crocodile."
    Je ne résiste pas à l'idée de donner traduction rapide d'un extrait (puisqu'il y est question de J. M. Barrie) d'une de ses lettres, si révélatrice de son esprit, mais également de la manière dont il concevait son oeuvre.

    "Je devins une amoureuse passionnée de Monsieur Barrie à travers Sentimental Tommy et je lui écrivis sans ambages pour lui dire l'immense plaisir que j'avais pris à sa lecture. En guise de réponse, je reçus une lettre de Tommy en personne !

    Chère Mademoiselle Ellen Terry,
    Vous m'étonnez, tout simplement. J'ai remarqué que M. Barrie, l'auteur (le prétendu auteur) et sa maîtresse femme avaient en leur possession une lettre qu'ils voulaient me celer. J'ai donc mis la main dessus et il s'est avéré qu'elle était de vous et il n'y avait pas une seule ligne pour moi dedans! Si vous aimez le livre, c'est moi que vous aimez et non pas lui, et c'est à moi que vous devriez adresser votre amour, et non pas à lui.
    Corp [N.D.T. : Corp Shiach, personnage du roman, de trois ans plus âgé que Tommy] pense, cependant, que vous n'aimez pas faire le premier pas et, si telle est l'explication, je vous demande permission de joindre ici mon amour fiévreux (ne parlez pas de ceci à Elspeth) [N.D.T. : Elspeth, la soeur de Tommy, qui est très proche de lui et jalouse dans le roman...] et de dire que je désire que vous veniez jouer avec nous dans le Den (ne laissez pas entendre à Grizel [N.D.T. : amoureuse officielle de Tommy] que je vous ai invitée). À la minute où je vous ai vue, je me suis dit : "Le genre que j'aime !" et, pendant que les gens s'agitaient autour de moi, je pensais seulement à votre jeu d'actrice, je me demandais quel était le meilleur moyen de faire de vous mon esclave consentante et je peux affirmer que je crois avoir "trouvé un moyen" - et, par le plus grand des bonheurs, ceux précisément que je désire le plus me soumettre sont ceux qui sont le moins capables de me résister... Nous nous amuserions follement. Vous seriez Jean MacGregor, prisonnière dans le Queen's Bower, mais je grimperais au péril de ma vie pour vous sauver et vous vous évanouiriez dans mes bras solides et Grizel ne sursauterait-elle pas quand elle viendrait vers nous, pendant que nous nous chuchoterions de doux petits riens le long de la Promenade des Amants ? Je pense qu'il est permis de dire par écrit que je ne les considérerais, en effet, que comme des petits riens (parce que Grizel est réellement mienne), mais tant qu'ils sont doux, qu'est-ce que cela peut faire (à ce moment)  ? De plus, il est possible que vous m'aimiez vraiment et, désinvolte, je ferais disparaître vos larmes sous mes baisers. Corp est un peu nerveux à ce sujet, parce qu'il dit qu'il y en a déjà deux qui m'aiment, mais je me sens confiant, car je peux bien m'en sortir avec plus de deux. Je compte sur vous pour venir au Cuttle Well, [situé dans le Den, lieu de rendez-vous des amoureux] samedi, quand la cloche de huit heures sonnera. Je suis "Votre bienveillant commandant",
    T. Sandys.
    P.S. : Pouvez-vous apporter quelque armure du Lyceum avec vous, ainsi que deux œufs durs ?"

    [Merci de ne point réutiliser mon travail et mes notes. Je ne sais pas exactement à quoi pense Barrie quand il parle de "Lyceum armor", je suppose qu'il fait référence à un costume du théâtre Lyceum mais j'ai un doute... ]

    Bien à vous, tous.

    Je vous offre mon meilleur sourire millésimé 2008 pour l'enterrer.

    Prenez soin de vous.

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