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mercredi 19 septembre 2012
Carnet de photographies du voyage à consulter ici. Pardon, par avance, pour l'indigence du graphisme de cette page, qui n'a d'autre vocation que d'héberger mes images. Cliquez sur les ronds, puis sur chaque image afin de l'agrandir. Pour revenir ensuite à la page précédente, appuyez sur la touche "Échap" de votre ordinateur. Comme à l'accoutumée, ces clichés sont extrêmement mauvais, je ne suis pas photographe. Ma fille de vingt-et-un mois prendrait de meilleures photographies... Il est possible que je "poste" ici, une ou deux vidéos, plus tard, si j'ai assez de temps pour cela.
***
Lettre de voyage
[Buste de Barrie, conservé à la Beinecke. Photographie de Céline-Albin Faivre]
Voyager ne m’est pas naturel. C’est une violence que j’exerce à mon encontre, à chaque fois. Il suffirait de presque rien pour que j’y renonce, au dernier moment. Je suis une créature d’enracinement. Mes ailes sont pourtant bien là et elles me démangent de temps en temps. Mais quelqu’un, un jour, dans l’enfance, a dû passer une couche de goudron dessus et la salissure ne s'est jamais tout à fait effacée. Ce qu’il faut de volonté et d’humour à mon mari pour me soulever jusqu’aux étoiles… Mais, lui, il est léger, il caresse les nuages et fait danser l’univers dans ses yeux et sur ses mains. La Terre tiendrait en équilibre sur la pulpe de son index. Il est le magicien de mon existence.
J’aime le voyage immobile. J’aime, sur le papier, dessiner l’exil provisoire – en détail. Je hais passer à l’acte. De même que je préfère vivre close, intérieurement, et communiquer par mots écrits : rayonner autour d'une idée, d'une émotion ou d'une image, cela ne se peut dans l'immédiateté du mot lâché qui éclate aussitôt comme une bulle de savon. Raté ou pas, je suis un écrivain dans l’âme, depuis l’enfance. Mais, là, il faudrait passer à l'acte... Mes souvenirs patiemment reconstruits, puis recréés, sont plus lumineux et plus précis que le présent jamais pleinement vécu. Comment d'ailleurs le pourrait-il ? Il faut vivre à rebours pour que le présent ait une chance de laisser une trace. Ou bien mourir idiot.
Proustienne, malgré moi. Mais nous le sommes tous.
Un écrivain a, malgré tout, besoin de réel (de matière, de terreau), d’expériences, de rencontres, pour créer, ou plus exactement pour nourrir et enraciner le monstre tapi en lui – car le véritable écrivain, c’est lui. Certes, nul besoin d’aller loin pour cela, mais s’enfuir donne de la perspective, du relief et, chez moi, a pour effet de polir une certaine rugosité. La motivation pour sortir de mon trou doit être suffisamment forte. Voyager équivaut pour moi à aller chercher ma pitance (mon encre) pour les mois et les années à venir. Je fais provision de réel et de présent éphémère, je les mets en bouteille. Et il n’est de meilleur mobile que Sir James. Et il n’est de plus grande tentation que l’idée de tenter l’aventure en emmenant avec moi mes amis réels et imaginaires : Virginia, Cary Grant, Truman Capote, Audrey Hepburn, quelques héros de sang, de papier et de pellicule…
La condition première pour me faire à ce voyage, pourtant si désiré et depuis si longtemps, était donc de séjourner au Warwick, l’hôtel où vécut Cary Grant, mon second amour après Barrie, et de n’emprunter aucun transport en commun pour nous déplacer dans la ville et atteindre New Haven. Nous avons donc voyagé en stretch limo : ces voitures à rallonge, genre maffieux, d’un mauvais goût certain, donnent l’illusion de vivre dans un film et sont d’un grand confort (avec siège bébé, si on le demande). Avoir un chauffeur a un coût, mais peu importe, si cela me permet de glisser sur le réel, protégée dans un cocon de vapeur imaginaire. Et cela en valait la peine. Oh, oui ! À bien des égards, ce voyage fut le voyage de ma vie.
J’ai croisé quelques silhouettes nobles, d’autres inquiétantes.
Les ogres ne sont pas toujours ce qu’ils paraissent.
New York est une ogresse de la pire espèce qui soit. Séduisante en diable, cabotine, et cruelle – lorsque l’on s’y attend le moins. New York est une ogresse échappée d’un conte de fées désenchanté. Il faut toujours au moins deux rencontres et un peu de recul pour se faire une idée du monstre. Une juste idée, cela s’entend. La troisième rencontre, je ne sais pas encore ce qu’elle pourrait m’apprendre, mais je devine qu’elle ne ferait que confirmer ce que j’ai découvert pendant ce séjour entrecoupé d’un petit passage dans le Connecticut.
J’ai fait la connaissance de New York, il y a six ans, à une époque où, bien que comblée, j’étais moins heureuse que je ne le suis aujourd’hui, lestée par une thèse inachevée – un autre monstre auquel j’ai fini – ô victoire ! – par faire la peau en 2009, d’un point final, au cœur –, et par la peur de grandir, à savoir de mourir, car ce n’est jamais que cela. Voilà, c’est dit. C’est pour cela que Peter Pan n’a pas peur de grandir : jamais il n’a réellement refusé de grandir, il n’a fait que le prétendre. Il est déjà mort. Non, plutôt non-vivant, non né, et une partie de lui le sait fort bien. Nous aussi, nous sommes déjà morts pour une part, mais il reste encore de la vie en nous et il en faut si peu pour tenir ; c’est bien cela la cause de tous nos tourments. Une goutte d’éternité coule dans notre temporalité et cette éternité, ce sont les fictions que nous nous créons pour continuer à avancer. Nous-mêmes, nous ne sommes qu’une histoire que quelqu’un a inventée.
Avoir un enfant, c’était admettre qu’il faut passer de l’autre côté, et accepter, in fine, de mourir. On met au monde des enfants pour qu’ils nous tuent et nous enterrent. Pas pour nous consoler ou pour convoler avec nos rêves demeurés à l’état d’épures. Il ne sert à rien de refuser, sinon on pourrit sur place. Je préfère mourir achevée dans toutes (une grande partie de) mes possibilités que de vivre desséchée. Vivre est une terrible aventure !
Tétanisée.
Foudroyée par son esthétisme, New York m’était apparue alors, en 2006, comme l’endroit le plus vivant qui eût été en ce monde, le nerf vif de tous les rêves. Je rêvais d’y revenir. M. Golightly m’avait offert un billet pour New York sans date de péremption à utiliser quand bon me semblerait.
Y revenir m’a fait voir New York sous un autre jour.
J’ai pensé que l’une de nous deux avait changé. Moi, c’était incontestable. Je suis la même, mais je suis également autre depuis la naissance de notre enfant. J’ai toujours eu l’âme matriochka, mais je cache désormais une autre poupée, une autre personnalité. Mais New York s’est elle-même durcie, il me semble. Des pauvres mangent dans les poubelles à tous les coins de rue. Pourtant, je n’ai guère bougé de Manhattan.
New York s’est enfin révélée à moi telle qu’elle est : irréelle, magnifique, agressive, repoussante, sale, très catin – elle me fait penser à ces femmes fascinantes à la voix rocailleuse à force d’avoir trop fumé –, mais souvent grande dame. Je n’aimerais plus y vivre. Mais elle m’attire toujours. Je le dis sur l’une des vidéos que j’ai enregistrées à notre arrivée et je crois que c’est vrai : être blasé de New York, c’est être bon pour la tombe. Néanmoins, j’ai ressenti beaucoup de tensions dans cette ville. Les new-yorkais sont trop pressés, brutaux : ils marchent tellement vite qu’ils vous écraseraient d’un coup de talon. Il est évident que New York est une machine à produire non pas du rêve, mais de l’argent. Le rêve est pour celui qui contemple la ville derrière une vitre. Si l’on pénètre New York on devient sa chose, une pièce de sa machinerie. New York broie les âmes et les corps. Sur la cinquième avenue, un vieil homme aveugle qui sort prudemment d’une supérette. J’ai peur pour lui. J’essaie d’imaginer mes paupières cousues, seule, perdue et jouant à colin-maillard à Manhattan. Sur la cinquième avenue, de belles dames, diamant gros comme le Ritz à l’annulaire, sac Hermès ou Vuitton au bras, talons de 10 centimètres, manucurées à la perfection, coiffées au cordeau, que l’on dirait sorties d’un soap-opera, avancent comme des somnambules. Sur la cinquième avenue, de pauvres hères recroquevillés dans des coins, les vêtements collés à la peau par la crasse et la peur. Sur la cinquième avenue, des robots. Sur la cinquième avenue, nous trois, hébétés à force de lucidité. Sur la cinquième avenue, nous trois émerveillés et vaguement coupables d’être un rouage de cette mécanique qui tue.
Toute autre fut l’aventure qui m’attendait à New Haven, ville charmante au style néo-gothique. L’Old Campus fut une merveilleuse surprise pour moi et un changement de panorama bénéfique pour mon imagination. Mon âme était en paix là-bas. Je me suis réconciliée un moment avec les États-Unis : le simple fait de passer plus d’une heure en douane avec un tout petit enfant dissuaderait n’importe quelle personne saine d’esprit de revenir dans ce pays ; surtout si l’on vous fouille, vous fait passer au scanner et vous interroge pendant vingt minutes comme si vous étiez un terroriste. Les Américains sont des paranoïaques. À juste titre, je ne le nie pas ; mais l’essence de la paranoïa est d’avoir tort même avec des raisons. Et, de toute façon, ces grands donneurs de leçons sont coupables de tant de crimes que j’ai du mal à les plaindre jusqu’au bout… L’Amérique est atteinte d’un doute pathologique. Politiquement, culturellement. Elle n’a plus d’identité, si tant est qu’elle en eût jamais eu une. La France prend le même chemin : nous sommes aux mains de personnes cyniques et lâches. La France perd son identité, fragment par fragment ; et le politiquement correct est cette arme de destruction massive qui répand la peur des mots. Le processus est en marche depuis longtemps et s’accélère depuis quelques années. Je ne me sens pas proche des Américains, pas même des plus cultivés et éduqués – espèce très rare et en voie de disparition. Je déteste leurs intonations, leur façon de parler fort et de ponctuer toutes leurs phrases de «Oh my God ! », « you know »... Leur langue est souvent une insulte à la noble langue anglaise. Je n’aime la démesure que lorsqu’elle est au service d’une œuvre. L’Amérique ne crée plus rien. L’Amérique ne se crée plus. (Mais j’aime encore quelques Américains : Eastwood, Allen…)
Je ne savais rien de New Haven, je n’étais venue que pour être admise au sein de la bibliothèque de Yale, la Beinecke. Cette étrange construction abrite le plus grand fonds (trésor) barrien au monde. Vient le moment d’une précision, car la question me fut posée plusieurs fois : pourquoi ces archives sont-elles conservées aux États-Unis et non pas au Royaume-Uni ? Tout simplement parce qu’un dénommé Walter Beinecke Jr. a, en son temps, collecté une grande partie de ce qui constitue aujourd'hui ces archives inestimables. À son époque, les manuscrits, les lettres et les éditions rares se vendaient pour rien. Ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui : voir "l’album perdu" de la femme de Peter Davies vendu récemment et acheté par… la Beinecke ! Je n’ai d’ailleurs pas pu admirer ce dernier, car il n’était pas encore arrivé dans les coffres.
Source : ici.
Être immergée pendant huit heures, l’espace de quelques jours, dans les lettres, les manuscrits et les textes inédits de Barrie fut une expérience à la fois bouleversante et fortifiante. J’ai voyagé en compagnie de mon ange gardien littéraire de la fin de son adolescence jusqu’à la veille de sa mort. Nous avons traversé le temps et l’espace ensemble. En tant que biographe en devenir (puisque mon texte n’est pas achevé), j’ai pu vérifier certaines hypothèses, impressions ou intuitions ; seule une visite à la Beinecke pouvait permettre cela. Il me fallait rencontrer le fantôme de Barrie, caresser, embrasser les peaux mortes qu’il avait laissées derrière lui, sur cette terre. J’ai donc fait ce long voyage, prévu depuis plusieurs années, mais ajourné plusieurs fois pour le bien-être d’une petite fille, qui compte plus que Barrie – et il est peu d’êtres qui comptent plus que lui, car Barrie est bel et bien vivant pour moi et plus vivant que ceux qui portent ce nom. Dieu sait que je hais l’avion et seuls ceux qui me connaissent intimement savent le courage (n’ayons pas peur des mots) qu’il m’a fallu pour accepter d’être enfermée dans ce « truc » ronflant pendant plus de huit heures... Pour accéder à tous ces documents, il faut remplir certaines conditions : prouver son identité avec plusieurs documents, accepter de se faire prendre en photo et d’être en quelque sorte « fiché » dans leur base de données, mais aussi d’être filmé en permanence dans la salle de lecture. On adresse des « requêtes » par ordinateur interposé, on vous amène des boîtes, qui sont scannées lorsqu’elles vous sont remises, une par une, et rescannées lorsque vous les rendez.
Dans la salle de lecture, on peut amener un ordinateur et un appareil photo (mais sans objectif), mais ne rien posséder d’autre que des feuilles de papier, des crayons de papier (les feutres, plumes, etc. sont interdits). Aucun autre objet ne doit être posé sur la table excepté ceux que je viens de mentionner. Tous les effets personnels sont stockés dans un casier (au rez-de-chaussée) dont on conserve la clef sur soi. Il est interdit de sortir plus d’un document de la boîte posée sur la table : en effet, si vous demandez une lettre ou un manuscrit, vous obtenez la boîte dans laquelle le document se trouve, parmi de nombreuses autres lettres ou manuscrits. C’est ainsi que, très vite, et par chance, j’ai glané des documents que je n’avais pas demandés. J’ai pris presque 1300 clichés et je pense pouvoir travailler quelques années à partir de cette collecte… Non pas tant pour la biographie que j’espère terminer rapidement, mais pour établir des éditions de textes inconnus ou rares. Lorsque vous quittez la salle de lecture, vous devez remettre tous vos biens personnels à un garde qui vérifie que vous n’avez rien volé… Hormis ce protocole un peu pesant, mais pleinement justifié (je demeure toujours émerveillée par le fait d’avoir pu toucher, et même discrètement embrassé, les lettres et les manuscrits de Barrie), l’expérience à la Beinecke est un pur rêve. J’ai totalement oublié où j’étais et qui j’étais. Cela ne m’était jamais arrivé (je pense toujours à dix choses en même temps et travaille toujours sur trois ou quatre choses à la fois).
Dans la salle de lecture, on peut amener un ordinateur et un appareil photo (mais sans objectif), mais ne rien posséder d’autre que des feuilles de papier, des crayons de papier (les feutres, plumes, etc. sont interdits). Aucun autre objet ne doit être posé sur la table excepté ceux que je viens de mentionner. Tous les effets personnels sont stockés dans un casier (au rez-de-chaussée) dont on conserve la clef sur soi. Il est interdit de sortir plus d’un document de la boîte posée sur la table : en effet, si vous demandez une lettre ou un manuscrit, vous obtenez la boîte dans laquelle le document se trouve, parmi de nombreuses autres lettres ou manuscrits. C’est ainsi que, très vite, et par chance, j’ai glané des documents que je n’avais pas demandés. J’ai pris presque 1300 clichés et je pense pouvoir travailler quelques années à partir de cette collecte… Non pas tant pour la biographie que j’espère terminer rapidement, mais pour établir des éditions de textes inconnus ou rares. Lorsque vous quittez la salle de lecture, vous devez remettre tous vos biens personnels à un garde qui vérifie que vous n’avez rien volé… Hormis ce protocole un peu pesant, mais pleinement justifié (je demeure toujours émerveillée par le fait d’avoir pu toucher, et même discrètement embrassé, les lettres et les manuscrits de Barrie), l’expérience à la Beinecke est un pur rêve. J’ai totalement oublié où j’étais et qui j’étais. Cela ne m’était jamais arrivé (je pense toujours à dix choses en même temps et travaille toujours sur trois ou quatre choses à la fois).
La forme que j’avais choisie pour ma biographie de Barrie s’est trouvée justifiée a posteriori par certaines découvertes ou révélations, mais je n’en dirai rien ici… En outre, il me semble que, jamais plus, je ne traduirai Barrie de la même manière : les mots sont nés devant mes yeux. Ils vibraient de certains traits de plume particulier. J’ai toujours dit que j’entendais la voix de Barrie et que c’était elle qui me guidait, à la fois dans le choix des textes à traduire (leur chronologie, qui n’est pas celle de la rédaction barrienne) et dans le choix des mots auquel je donne une inflexion ; cette voix m’impose également une certaine rigidité ou rigueur quant à certains détails (qui ne le sont qu’en apparence pour celui qui connaît son petit Barrie comme je le connais). Me retrouver face aux manuscrits (certains de textes inédits et Barrie fut une espèce de graphomane – des deux mains !) de cet écrivain que j’aime comme on aime Dieu (avec la force du désespoir, avec la foi vierge d'un enfant), face à cette graphie si particulière qui était la sienne et qui a évolué de l’âge de 17 à 77 ans (les lettres, manuscrits et autres dissertations d’université s’inscrivent dans cette période), sur divers supports, sillons tracés à l’encre noir ou au crayon de papier, a donné une autre réalité aux textes, leur a rendu vie, en quelque sorte.
[Extrait d'un texte de Barrie, conservé à la Beinecke. Photographie de Céline-Albin Faivre]
Une incarnation.
La composition de Barrie est très précise et suit toujours un ordre, qui va de la préparation très soigneuse (il creuse une obsession ou une idée pendant parfois dix ans ou plus) au tapuscrit annoté et, parfois, totalement modifié, à la dernière seconde. C’est ainsi que l’une de ses pièces que j’espère faire monter en France tourne de la comédie (initialement) à la tragédie par l’ajout d’une dernière phrase, au dernier moment. Mais cela n’est guère surprenant, car Barrie oscille toujours entre deux cieux… Je savais que Barrie était un grand écrivain, je savais qu’il ne cessait d’écrire, mais j’ai pris la dimension physique de tout cela. Dire mes émotions est impossible. J’y renonce. J’avoue toutefois avoir eu grand mal à refouler mes larmes en lisant une lettre écrite à Cynthia Asquith (j’ai toujours éprouvé force réserves à son endroit, mais j’ai désormais une vision d’elle plus nuancée) quelques jours avant sa mort. L’écriture tremblée, le ton…
[Photographie de Céline-Albin Faivre]
La voir imprimée dans le livre de Viola Meynell et la contempler telle qu’elle fut écrite n’a rien de comparable. L’impression, le livre sont distance. Le contact avec le papier et l’encre, lui, est presque violent. Barrie est incarné dans son écriture. Sa graphie révèle vraiment sa psychologie, de même les supports et le crayon ou la plume utilisés. Je ne suis pas graphologue, je ne sais rien en ce domaine, mais j’ai eu la sensation de converser avec lui par ces lettres et textes rares ou inconnus pour certains. Barrie en hologramme, c’est un peu cela. Je vais avoir du mal à me contenter de traduire à partir de livres à présent. J’aimerais travailler sur le matériau brut. Cela sera possible pour certains textes que j’ai ramenés avec moi, photographiés en haute définition. Ce contact immédiat va désormais me manquer. J’espère retourner à la Beinecke dans quelques années. Il y a tant et tant à lire, à étudier… Une vie n’y suffirait peut-être pas.
Pour cela, je pardonne volontiers à l’Amérique (oui, je sais : New York n’est pas l’Amérique et New Haven est probablement une exception) d’être aussi décevante. Un jour, un ami américain (de l’espèce rare, lui, et il parlait un français parfait ou presque) m’avait dit que l’Amérique que j’idolâtrais – celle des films et de la littérature – n’existait pas. Il avait raison, évidemment. Et tort : rien n’existe. Nous faisons exister tout ce qui est. Nous sommes des créatures de fiction produisant de la fiction. Notre vie est un rêve et la vraie vie commence peut-être lorsque nous mourons, mais de cela nous ne pouvons rien dire, car nous ne pouvons le penser.
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1/ Régulièrement, je déposerai certaines images issues de la Beinecke sur l'almanach barrien.
2/ Le hasard faisant bien les choses, je suis tombée nez à nez avec ceci à la Beinecke:
Stevenson est, bien sûr, parmi mes écrivains préférés... et un ami de Barrie.
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1/ Régulièrement, je déposerai certaines images issues de la Beinecke sur l'almanach barrien.
2/ Le hasard faisant bien les choses, je suis tombée nez à nez avec ceci à la Beinecke:
[Photographies de Céline-Albin Faivre ; cliquez sur les images pour les agrandir.]
Stevenson est, bien sûr, parmi mes écrivains préférés... et un ami de Barrie.
jeudi 15 novembre 2007
Je possède quelques petits trésors dans ma bibliothèque. Ils ne sont pas vraiment des trésors du point de vue de leur valeur marchande, mais certains livres sont néanmoins assez rares, comme celui-ci, dont l'édition est limitée à cinq cents exemplaires.
Je ne possède presque rien de mon enfance et n'en sais pas davantage sur ma généalogie, puisque je suis, je l'ai décrété, avec l'humour qui est le mien et qui est peut-être raté, un "enfant autochtone" (Littré : "Autokhthôn, de autos, même, et de khthôn, terre : qui est de la terre même.") c'est-à-dire un enfant naturel. De là, peut-être, sûrement, mon intérêt pour l'enfance et la biographie des auteurs aimés. Mon lieu de naissance est mon imagination et mes parents sont les livres. Nul doute que James Matthew Barrie est un ascendant que j'adopte de tout cœur si l'enfant est condamné à devenir le parent de ses parents.
J'ai hérité de Barrie mon affection pour Stevenson. Je cherche entre eux les points de contact (l'Écosse, un certain imaginaire, une mère qui s'appelle Margaret...), ce qui est aussi une manière pour moi de m'imprégner de l'Écosse, pays que je chéris, autant en imagination que dans ce désir d'y revenir - l'année prochaine, je découvrirai les îles Hébrides.
J'ai hérité de Barrie mon affection pour Stevenson. Je cherche entre eux les points de contact (l'Écosse, un certain imaginaire, une mère qui s'appelle Margaret...), ce qui est aussi une manière pour moi de m'imprégner de l'Écosse, pays que je chéris, autant en imagination que dans ce désir d'y revenir - l'année prochaine, je découvrirai les îles Hébrides.
La mère de Stevenson eut l'idée d'écrire ce livre, qui se révèle être le premier chapitre de la biographie de celui qui allait devenir le grand auteur que nous connaissons. Tout y est consigné avec une précision et des détails plutôt touchants : les maladies (le croup, mais pas seulement ; Stevenson eut une enfance maladive) du petit Robert Louis Balfour Stevenson (surnommé Smout, qui signifie en scots, entre autres, un petit enfant ou un petit animal, c'est un terme affectueux, qui peut aussi désigner quelque chose de léger ou de frivole, mais aussi une truite mouchetée), ses jeux, la mort de son canari, l'adoption d'un chien, ses questions métaphysiques d'enfant, etc. On y entrevoit la figure de "Cummy" (Alison Cunningham), à qui sera dédié son Child's Garden of Verses. Cette femme fut son infirmière et sa "nounou". "Ma seconde mère, ma première femme, l'ange de mon enfance (...)"
Les petits garçons de l'époque étaient habillés comme des petites filles et réciproquement : avec une robe - et ce, jusqu'à l'âge de cinq ou six ans, mais leurs robes se différenciaient à certains détails.
Libellés :R.L. Stevenson,trésors de ma bibliothèque
mercredi 11 avril 2007
J'écoute en boucle cette belle chanson, qui donne vie dans le creux de mon oreille à un monde que je préfère à celui d'aujourd'hui, une ritournelle providentiellement nommée Roses in December et interprétée par Harriet Nelson.
Elle m'a été envoyée par un monsieur très raffiné, que je remercie ici du fond du coeur. Je pense au temps qui passe et, soudain...
Je vis et m’enroule dans la traîne de cette grande robe de mariée que j'arbore inlassablement, un peu pincée et grandiose, et qui n'est que mon imagination royale déguisée en jours ordinaires. Je sais que tout possède une explication et qu’il est bien rare que celle-ci ne soit pas logée dans nos désirs, conscients ou non. Pourtant, les coïncidences et les concordances de faits m’enchantent plus que tout, même si j’en suis l’infatigable chef d’orchestre. De mon enfance, du berceau ou du charnier natal, il me reste très peu d’objets : étonnamment, Walter Scott était déjà présent parmi ces reliques d’un passé si lointain qu’il ne me colle même pas à la peau. Il est le lien qui m’unit à Stevenson et celui-ci à Barrie. Une ligne droite et parfaite. Un chemin découpé à travers mon existence, plus long et moins sinueux que ma courte ligne de vie.
En vue de ce prochain voyage en Écosse qui passera fatalement par Édimbourg, en direction de la petite ville de briques rouges, Kirriemuir, je lis et relis Stevenson et Walter Scott. J’essaierai d’effleurer le mémorial (alors que je fustige, dans d'autres circonstances, tout "devoir de mémoire", forcément hypocrite et culpabilisateur ; ce qui appartient à la mémoire, véritablement, n'a nul besoin d'obligation...) érigé quelque part pour le premier, si le très petit avion nous laisse toucher la terre ferme en un seul morceau…
« Le caractère d’un lieu est souvent mieux exprimé par ses liens. Un événement prend racine et grandit sous la forme d’une légende, quand celui-ci se produit dans un cadre agréable. Des actions laides, surtout dans des lieux de laideur, possèdent l’authentique qualité romantique et deviennent l’éternelle propriété de ce décor. Pour un homme tel que Scott, les diverses apparences de la nature semblent déjà contenir d’elles-mêmes leur propre légende et leur avenir. Dans cet endroit-ci ou dans cet endroit-là, seuls tels ou tels événements ont le pouvoir de survenir. Dans cet état d’esprit, il créa La Dame du Lac pour Ben Venue, Le Cœur de Midlothian pour Édimbourg et Le Pirate, écrit avec tant d’indifférence mais conçu avec tant de romantisme, pour les îles désolées et les chenaux rugissants du Nord. Le cours élémentaire de l’humanité a, de générations en générations, un instinct presque aussi délicat que celui de Scott ; mais, où ce dernier crée de nouvelles choses, les premiers oublient simplement ce qui ne s’accorde pas avec les plus anciennes. C’est pourquoi, par la survie de ce qui est le plus approprié, un corps de tradition devient une œuvre d’art. Ainsi, dans les gorges inférieures et dans les mansardes hautes perchées dans le ciel, les gens peuvent revenir en arrière, par les passages obscurs, au cœur des aventures de la ville et faire frissonner leur moelle avec des contes d’hiver au coin du feu. Les histoires qui sont singulièrement pertinentes et caractéristiques – pas seulement de l’ancien temps mais aussi de la constitution même de la mère nature – sont en particulier bien qualifiées pour ajouter de l’horreur à l’horreur, quand le vent joue de la cornemuse sur les hautes terres et que les ululements creusent les chemins, quand l’étendue sauvage et désolée des lumières de la ville ne cesse de trembler et de flamboyer au travers des rafales. »
Trad. rapide de C.-A. F. aka Holly G.
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Libellés :James Matthew Barrie,R.L. Stevenson
lundi 15 mai 2006

Vailima, décembre 1892
Cher J.M. Barrie,
Bientôt vous en aurez assez de moi. Je n’y peux rien. J’ai cessé de travailler depuis quelques temps et j’ai relu The Edinburgh Eleven [livre à sketches de Barrie] et j’ai dans l’idée d’écrire une parodie, j'éprouve un immense désir de vous rendre la monnaie de votre pièce et d’imiter votre toupet [Barrie fait référence dans ce livre à Stevenson] afin de voir comment vous l’apprécierez vous-même. Et alors, j’ai lu (pour la première fois, je ne sais pas comment cela se fait !) A Window in Thrums [livre de Barrie, scènes de la vie de son lieu de naissance]. Je ne dis pas que que le livre est meilleur que The Minister [pièce, puis roman de Barrie] : cette fois, il s’agit pas vraiment d’un conte – et il y a de la beauté, une beauté matérielle inhérente au conte IPSE, que les critiques intelligents de nos jours et depuis longtemps aiment à oublier. Certes, il y a plus de défauts avérés ; quoi qu’il en soit, je l’ai lu dernièrement et c’est écrit par Barrie ! Et il est l’homme de la situation – à mon avis ! Le chapitre intitulé « Le Gant » est une grande page : c’est étonnamment original et aussi vrai que la mort et le jugement dernier. Tibbie Birse [personnage du Petit Ministre] dans le passage consacré à l’enterrement est immense ! (...)
Je suis fier de penser que vous êtes Écossais, bien que, soyez-en assuré, je ne sais rien de ce pays, étant un simple touriste anglais, pour citer Gavin Ogilvy [un pseudonyme de Barrie, mais également l'un de ses personnages]. Je recommande le difficile cas de M. Gavin Ogilvy aux bons soins de J.M. Barrie, dont l’œuvre est pour moi une source vive de plaisir et de sincère fierté nationale. (...) Et, s’il vous plaît, ne pensez pas, lorsque je semble me comparer à vous, que je sois totalement aveuglé par la vanité. Jess [un des personnages de Barrie in Auld Licht Idylls] marque les limites que je ne saurais franchir : je ne puis même pas effleurer sa jupe. Ma plume ne recèle pas une telle séduction crépusculaire. Je suis un artiste compétent, mais j’ai l’impression de commencer à voir en vous un homme de génie. Prenez soin de vous, pour mon propre salut. C’est une chose diablement difficile pour un homme qui écrit tant de romans que moi d’en avoir aussi peu à lire. Et je peux lire les vôtres et je les aime.
Dommage pour vous que ma copiste [Fanny, sa femme] ne soit pas là aujourd’hui et ma propre main est sensiblement pire que la vôtre.Bien à vous,
Robert Louis Stevenson
Le 5 décembre 1892,
P.S. : On me dit que votre santé n’est pas robuste. Venez ici et essayez la Chambre du Prophète ! Vous n'y trouverez qu'un seul inconvénient : nous nous levons tôt. La copiste dit que vous êtes un amoureux du silence – et que notre maison est bruyante et qu’elle-même est un moulin à paroles – je ne suis pas responsable de ces assertions, bien que je pense fermement qu’il y ait une touche de loquacité dans mes appartements. Nous avons si peu de choses à discuter, voyez-vous ! La maison est éloignée de trois miles de la ville, située au milieu de grandes forêts silencieuses. Il y a un ruisseau non loin de là. Et quand on ne parle pas, on entend le ruisseau, et les oiseaux, et la mer qui vient se briser sur les côtes, trois miles au loin et six cent pieds au-dessous de nous. Et trois fois par mois on entend le tintement d'une cloche. Je ne sais pas où se situe cette cloche ni qui la fait sonner. Il se peut qu’il s’agisse de la cloche du conte d’Andersen. Il ne fait jamais chaud ici. Nous ne dépassons pas les 86 degrés à l’ombre [fahrenheit, à savoir 30 degrés celcius]. Et il ne fait jamais froid, sauf au petit matin. Tenez-le vous pour dit. Je pense que ce climat est le plus sain au monde : même la grippe perd entièrement son piquant. Seulement deux malades en sont morts : et l’un d’entre eux avait dans les quatre-vingts ans et l’autre était un enfant qui avait moins de quatre mois. Je ne vous dirai pas que c’est beau car je veux que vous veniez ici le constater de visu. Tout le monde, hormis ma femme, a du sang écossais dans mon domaine et – je vous demande pardon – les indigènes font également exception. Ma femme est néerlandaise.
(...)R.L.S.
Venez, cela ouvrira votre esprit et cela me fera du bien.
************************
Je signale la sortie en traduction française de ce livre-ci (une anthologie de contes picorés dans The Merry Men et passim) :
http://www.marcel-schwob.org/
http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=13
On y retrouve, entre autres, Janet la Torte.
* Dans Better dead, un des premiers livres de Barrie, ce dernier pastiche le Club du suicide
(un fragment des Nouvelles mille et une nuits)
de Stevenson. Bien des années plus tard, James Matthew B. reniera ce livre, regrettant de ne pouvoir en détruire tous les exemplaires.
Libellés :James Matthew Barrie,R.L. Stevenson
vendredi 12 mai 2006
Ensuite, Je traduirai l’article parodique de Punch mettant en scène Barrie, puis les deux pastiches holmésiens de ce dernier.
En espérant que ce choix et ce programme des prochains billets agréeront mes aimables lecteurs.
Je serai de retour lundi ou mardi.
Je vous souhaite à tous et à toutes un splendide week-end.
- Première lettre :
Lettre à James Matthew Barrie, Vailima, Samoa, février 1892
Cher Monsieur Barrie,
C’est au moins la troisième lettre que je vous écris, mais ma correspondance a la fâcheuse tendance à ne pas atteindre le bureau de poste. Ma part d’humanité s’évanouit face au labeur requis par la rédaction d’une adresse sur une enveloppe, mais j’espère avoir plus de chance avec celle-ci. En effet, au-delà de l’usuel et fréquent besoin de vous remercier pour votre œuvre, vous êtes l’un des quatre coins contre lesquels je me cogne depuis que j’ai mon propre coin à regarder, et il n’y a aucune raison – à moins que ce ne soit les mystérieux flux et reflux de la marée, qui font et gâchent et tuent le travail des pauvres écrivaillons – pour que vous ne soyez pas un artiste de premier ordre. Les marées ont emporté ma phrase, mais de toute façon j’en étais las... Et, comme nous sommes entre écrivains, je m’autorise la liberté de la laisser en souffrance. De plus, nous sommes tous les deux Écossais et je nous soupçonne de l’être beaucoup. Le fait que, moi-même, je sois Écossais me conduit à l’intermittence, mais parfois cela mène à l’érysipèle - si ce mot doit être correctement épelé. Récemment, j’ai réalisé que nous avions fait tous les deux notre apprentissage dans la cité des vents [Londres], notre virgilienne cité grise, et je tiens cela pour un autre lien entre nous. Aucun lieu ne marque à ce point un homme. Finalement, je me sens comme un devoir de vous faire part de mes progrès. Il se peut que je fasse erreur mais je crois avoir reconnu votre tour de main dans un article [lequel ?] – il s’agit peut-être d’une illusion, c’est peut-être l'un des ces diligents insectes qui attrapent et reproduisent le tour de main de chaque homme de lettre naissant, mais je persévère à espérer que c’était votre travail. Je me plais à croire que cela vous fera plaisir d’apprendre que la suite de mon roman, Enlevé ! [Catriona], est en cours. Je n’en suis pas encore arrivé à parler d’Alan [un des personnages d'Enlevé !] - ainsi je ne sais pas s’il est encore en vie - mais David [personnage principal dudit roman] semble avoir plus d’un tour dans son sac. J’étais content de constater que la théorie anglo-saxonne s’est fourvoyée. J’ai donné à mon jeune homme des Basses-Terres un nom gaélique [relatif au nord de l'Écosse, les Hautes Terres ou Highlands], et j’ai même fait des commentaires à ce sujet dans le texte. Pourtant, la plupart des critiques ont reconnu en Alan et David un Saxon et un Celte. Je ne sais pas ce qu'il en est en Angleterre, mais en Écosse, au moins, où le gaélique est parlé à Fife depuis un peu plus d’un siècle et depuis guère plus longtemps à Galloway, je réfute le fait qu’il existe une chose telle qu’un pure Saxon et je pense qu’il est plus que discutable qu’il existe un pur Celte. Mais qu’avons-nous à faire de tout cela ? Et qu’en ai-je à faire ? Continuons à graver nos bouts d’histoires et laissons aux barbares leur fureur !
Bien à vous,
Avec mon sincère intérêt quant à votre carrière,
Robert Louis Stevenson
Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés, car Stevenson est mort avant.
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