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samedi 8 juillet 2017
Après avoir reçu une nouvelle qui m'a laissée dans un état de faiblesse évident, mon cher et vieil ami David m'a écrit, il y
a quelques jours, une lettre très juste, dont je relève (comme on relève certains ossements) la conclusion
: «Les
contes oublient toujours les combats qu'il reste à
mener.» Oui, il reste du pain rassis et il faut l'avaler. David, expert ès contes de fées, a raison : le voile de la fiction
dissimule avec trop de pudeur les véritables tracés de notre pauvre existence et
les luttes qui nous attendent, malgré les buts atteints, si nous avons bel et
bien décidé d'être, à la manière de David Copperfield, le héros de notre propre
vie.
À l'instar de Pip et de David, j'ai cheminé et j'ai vaincu le passé pour être couronnée, mais les fantômes et les monstres laissent toujours une trace de leur passage dans notre psyché : l'oubli absolu est impossible. On ne se débarrasse d'eux qu'avec la mort. Ils sont des bacilles dormants en nous ou des filaments de mérule pleureuse enroulés autour de nos souvenirs. Le roman et le conte taisent l'essentiel. L'épilogue du Bildungsroman cache les disharmonies qui subsistent, le conte ne dit rien de ce qui advient ENSUITE aux héros, ceux qui ont terrassé le dragon, la sorcière ou la marâtre. Ils ne disent pas que ceux qui ont trouvé l'Amour seront un jour ou l'autre désunis par la maladie ou la mort. Que restera-t-il d'eux ? Des témoins plus ou moins fiables, qui, à leur tour, mourront et, avec eux, l'empreinte des premiers. Pourtant, tout est déjà là, dans cette fin provisoire qu'est le bonheur, écrit à l'encre sympathique et facile à déchiffrer pour l'oeil exercé. Le sublime est toujours serti ou poinçonné par le malheur. Le malheur est notre seule et unique destination. Nous ne pouvons que nous heurter au réel lorsque point la dernière heure. Nous sommes des êtres sur le point d'être déchirés. J'imagine les pointillés sur mon corps. Coupez mon ventre ou ma gorge ! Suivez le tracé ! Je périrai par là, j'en suis certaine. Ce n'est pas être pessimiste ou triste que de l'affirmer. Contempteurs de Schopenhauer, de Leopardi ou de Cioran ne passez pas votre chemin : le vrai est là. Rions ! Il ne nous reste que cette élégance. Le rire et le droit d'aimer follement sont nos prérogatives. Je le répète souvent : on ne peut que déchoir du bonheur, comme de l'enfance — qu'elle soit réelle ou fantasmée. Jouissons ! Aimons ! Envolons-nous ! Cueillons toutes les fleurs !
Cette lucidité extrême quant à notre condition est nécessaire pour aimer la vie entièrement, pour l'aimer dans le plus pur consentement, sans la parer d'illusions afin de la rendre présentable. C'est sa fragilité et son caractère éphémère, absurde même, qui doivent nous enjoindre à l'aimer sans concession. Crue. Le besoin de transcendance est toujours la revanche d'une âme éprise d'ordre, de justice, le fruit doux et amer d'un esprit romantique, mais ce besoin dit aussi notre impuissance à aimer ce que nous sommes. Aimons sans garantie, sans le souci du futur !
J'ai refusé de faire de la réalité biologique une tragédie — la mienne. Je n'ai, par exemple, jamais voulu lire mon destin dans le marc de mes veines. Les gènes des Atrides, j'en ai décliné l'héritage, car l'âme n'est pas faite de sang qui coule en droite ligne (ou si peu), mais de consentements pléniers, de reniements et de raccourcis semblables à ces dégradés de couleurs qui serpentent dans le marbre. J'ai toujours cru en la liberté humaine, tout en sachant qu'elle n'était peut-être qu'une illusion, comme le sont Dieu et l'Art, mais que sans elles la vie ne valait rien. La question de la liberté, la liberté elle-même, ne peut et ne doit pas être. Si elle se pose, elle est perdue. Que l’on soit ou non déterminé par une multitude de circonstances, de raisons, par la force ou les défaillances d’une structure psychologique, métaphysique peut-être, peu importe. Ce qui compte, c’est l’efficience, la puissance d'exister et d'agir, qui ne tiennent qu’à la croyance aveugle en notre liberté. Il n’y a aucun secret, aucun message à déchiffrer ; il n’y a rien de caché, sinon ce que nous refusons de voir. C’est aussi simple que cela et tellement évident que l’on omet de le constater, comme nous oublions que nous respirons à chaque instant pour nous maintenir en vie. Discret et invisible, comme ce sang, comme cette eau et cet oxygène en nous ; oui, la mort est en nous et Dieu n'existe peut-être que parce que tout cela insupportable. Pourtant, c'est de foi que je veux parler, de cette foi extraordinaire dont je suis traversée malgré moi, depuis cette enfance dickensienne jusqu'à cet acmé de l'amour conjugal et maternel. Je me souviens des mots que j'avais écrits pour notre mariage :
Il fut une femme, qui n'est plus. Elle fut mon bourreau, autant par ce qu'elle fit que par ce qu'elle ne fit pas. C'était un être insaisissable. Aujourd'hui, je puis affirmer que je ne sus et ne sais rien d'elle. Elle était la plus cruelle des trois sorcières. Si l'on devait peser l'âme des morts, je ne pourrais, selon toute évidence, rien déposer dans la balance pour la faire entrer au Royaume des Cieux. Il me faudrait inventer cette once de bonté que tout être possède certainement et que je n'ai pas vue. Elle fut l'Innommée et je ne la reverrai plus jamais. Je lui ai pardonné à la fin, peut-être même avant, malgré tout, malgré moi et, surtout, contre elle. Mais je ne l’aime pas encore et ne l'aimerai probablement jamais, car la haine s'est nourrie de tout le sucre de mon enfance. Le pardon n'est jamais qu'un pis-aller et l'aube d'un soleil qui ne verra jamais le jour. L'amour, c'est le don pur toujours inentamé, qui se régénère de lui-même. La morale n'est que par défaut d'amour. Je ferai donc jouer la morale contre l'absence.
« Whether I shall turn out to be the hero of my own life,
or whether that station will be held by anybody else, these pages must show. »
À l'instar de Pip et de David, j'ai cheminé et j'ai vaincu le passé pour être couronnée, mais les fantômes et les monstres laissent toujours une trace de leur passage dans notre psyché : l'oubli absolu est impossible. On ne se débarrasse d'eux qu'avec la mort. Ils sont des bacilles dormants en nous ou des filaments de mérule pleureuse enroulés autour de nos souvenirs. Le roman et le conte taisent l'essentiel. L'épilogue du Bildungsroman cache les disharmonies qui subsistent, le conte ne dit rien de ce qui advient ENSUITE aux héros, ceux qui ont terrassé le dragon, la sorcière ou la marâtre. Ils ne disent pas que ceux qui ont trouvé l'Amour seront un jour ou l'autre désunis par la maladie ou la mort. Que restera-t-il d'eux ? Des témoins plus ou moins fiables, qui, à leur tour, mourront et, avec eux, l'empreinte des premiers. Pourtant, tout est déjà là, dans cette fin provisoire qu'est le bonheur, écrit à l'encre sympathique et facile à déchiffrer pour l'oeil exercé. Le sublime est toujours serti ou poinçonné par le malheur. Le malheur est notre seule et unique destination. Nous ne pouvons que nous heurter au réel lorsque point la dernière heure. Nous sommes des êtres sur le point d'être déchirés. J'imagine les pointillés sur mon corps. Coupez mon ventre ou ma gorge ! Suivez le tracé ! Je périrai par là, j'en suis certaine. Ce n'est pas être pessimiste ou triste que de l'affirmer. Contempteurs de Schopenhauer, de Leopardi ou de Cioran ne passez pas votre chemin : le vrai est là. Rions ! Il ne nous reste que cette élégance. Le rire et le droit d'aimer follement sont nos prérogatives. Je le répète souvent : on ne peut que déchoir du bonheur, comme de l'enfance — qu'elle soit réelle ou fantasmée. Jouissons ! Aimons ! Envolons-nous ! Cueillons toutes les fleurs !
« Gather ye rosebuds while ye may,
Old Time is still a-flying;
And this same flower that smiles today
Tomorrow will be dying. »
Cette lucidité extrême quant à notre condition est nécessaire pour aimer la vie entièrement, pour l'aimer dans le plus pur consentement, sans la parer d'illusions afin de la rendre présentable. C'est sa fragilité et son caractère éphémère, absurde même, qui doivent nous enjoindre à l'aimer sans concession. Crue. Le besoin de transcendance est toujours la revanche d'une âme éprise d'ordre, de justice, le fruit doux et amer d'un esprit romantique, mais ce besoin dit aussi notre impuissance à aimer ce que nous sommes. Aimons sans garantie, sans le souci du futur !
J'ai refusé de faire de la réalité biologique une tragédie — la mienne. Je n'ai, par exemple, jamais voulu lire mon destin dans le marc de mes veines. Les gènes des Atrides, j'en ai décliné l'héritage, car l'âme n'est pas faite de sang qui coule en droite ligne (ou si peu), mais de consentements pléniers, de reniements et de raccourcis semblables à ces dégradés de couleurs qui serpentent dans le marbre. J'ai toujours cru en la liberté humaine, tout en sachant qu'elle n'était peut-être qu'une illusion, comme le sont Dieu et l'Art, mais que sans elles la vie ne valait rien. La question de la liberté, la liberté elle-même, ne peut et ne doit pas être. Si elle se pose, elle est perdue. Que l’on soit ou non déterminé par une multitude de circonstances, de raisons, par la force ou les défaillances d’une structure psychologique, métaphysique peut-être, peu importe. Ce qui compte, c’est l’efficience, la puissance d'exister et d'agir, qui ne tiennent qu’à la croyance aveugle en notre liberté. Il n’y a aucun secret, aucun message à déchiffrer ; il n’y a rien de caché, sinon ce que nous refusons de voir. C’est aussi simple que cela et tellement évident que l’on omet de le constater, comme nous oublions que nous respirons à chaque instant pour nous maintenir en vie. Discret et invisible, comme ce sang, comme cette eau et cet oxygène en nous ; oui, la mort est en nous et Dieu n'existe peut-être que parce que tout cela insupportable. Pourtant, c'est de foi que je veux parler, de cette foi extraordinaire dont je suis traversée malgré moi, depuis cette enfance dickensienne jusqu'à cet acmé de l'amour conjugal et maternel. Je me souviens des mots que j'avais écrits pour notre mariage :
À mesure que nous
vieillissons, nous tombons, goutte à goutte, chaque jour davantage, dans le
grand puits de l’oubli, attirés par une tache de lumière tout au fond. Le
Royaume des Cieux est ce puits. Là, en nous. Bien, bien caché.
Ce qu’il faut, tout
de même, de don de soi pour en finir. Oui, finir. À peine cette longue journée
d’été s’était-elle ouverte sous nos pas, alors que nous prenions grand plaisir à
nous attarder dans ce vaste jardin odorant, là où nous avions étrenné ces
parures cousues à même la peau et taillées dans l’or de notre jeunesse, puis
revêtu la traîne de nos rêves d’enfant, qu’il fallait déjà se hâter, partir,
poussés par je ne sais quel irrésistible besoin de nous dissoudre dans l’eau
persistante des songes – jusqu’à la dernière goutte de couleur. L’oiseau
s’agitait. On pressentait qu’il s’envolerait bientôt – à jamais. Non pas par
manque de foi. Bien au
contraire.
Le puits déborde un
peu. À cloche-pied, nous nous avançons vers lui.
Trois sorcières ont fait un voeu au-dessus de mon lit-cage, celui dans lequel je
dormis jusqu'à l'âge de huit ans ou davantage, alors que le ce lit était bien
trop petit pour moi et que je devais recroqueviller mes jambes pour m'y
allonger. Et c'est par le voeu fatal, qui fit de moi un être gourd, que « le miracle Jean Valjean » advint dans ma vie : à l'orée de la forêt, un homme est
venu porter mon seau trop lourd et a déchiré la nuit autour de moi. Et c'est
par ce miracle, à la fois ordinaire et incroyable, que la jeune fille est sortie
de l'enfant et inventa, sans savoir qu'il existait déjà, un filtre et un philtre
: le romantisme nu. Il fut une femme, qui n'est plus. Elle fut mon bourreau, autant par ce qu'elle fit que par ce qu'elle ne fit pas. C'était un être insaisissable. Aujourd'hui, je puis affirmer que je ne sus et ne sais rien d'elle. Elle était la plus cruelle des trois sorcières. Si l'on devait peser l'âme des morts, je ne pourrais, selon toute évidence, rien déposer dans la balance pour la faire entrer au Royaume des Cieux. Il me faudrait inventer cette once de bonté que tout être possède certainement et que je n'ai pas vue. Elle fut l'Innommée et je ne la reverrai plus jamais. Je lui ai pardonné à la fin, peut-être même avant, malgré tout, malgré moi et, surtout, contre elle. Mais je ne l’aime pas encore et ne l'aimerai probablement jamais, car la haine s'est nourrie de tout le sucre de mon enfance. Le pardon n'est jamais qu'un pis-aller et l'aube d'un soleil qui ne verra jamais le jour. L'amour, c'est le don pur toujours inentamé, qui se régénère de lui-même. La morale n'est que par défaut d'amour. Je ferai donc jouer la morale contre l'absence.
Elle
ne reviendra plus danser au bord de mes cils, dans les franges de mon existence
ou grimacer dans mon
dos — La Noire, comme je la nommais.
La femme toute en cul et en con, comme je l'écrivais ailleurs, celle que je redoutais toujours de croiser en ville, est donc
morte et il ne reste rien d'elle, pas même une tombe ou une poignée de cendre.
Elle est inscrite en moi in absentia. Comme la lettre disparue dans le roman de
Perec, elle sera toujours là, en moi, précisément parce qu'elle a refusé de s'incarner dans un
espace-temps
limité, dans les contours de mon existence.
Dans
un rêve, il y a trois jours, elle a tenté de me voler celle que je chéris et de
la noyer ; alors, je l’ai tuée d'un cri. Elle ne franchira plus jamais la porte
de mes songes, car je suis persuadée que nous ne rêvons que de ceux auxquels
nous avons donné une permission, même aux pires de nos croquemitaines. Adieu,
ombre fine de mon enfance ! Farewell. Mon coeur n'est plus en cloque de
toi. Tu es morte. Mais je pleure. Je ne sais pas pourquoi, mais je te pleure encore et suis condamnée à te pleurer toujours, bien plus que si nous nous étions aimées. Tu es ma Folcoche. Non, tu es bien pire.
Tu es cette silhouette encombrée de petits fantômes cliquetants et pesants comme les
clochettes des lépreux, cette femme à pas devenus lents et plombés par la
fatigue d’une vie infamante pour le corps et l’esprit, avec ce dos légèrement courbé, marquée d'un vertex en fer à cheval que tu m'as transmis sous
forme d’un épi que je déteste et qui est pire qu'une lettre écarlate. Tu es ce rouge à lèvres si épais qu’il celait ta
bouche, tu es ces cils pollinisés par des couches de mascara invraisemblables, tu cette
manière de parler faussement enfantine où l'on devinait la courtisane en
embuscade, tu es cette vulgarité tout à fait décomplexée, tu es ce pouce de la main gauche
en forme d’orteil. Tu es tout ce qui ne sera jamais plus et ne sera pas. Je ne pourrai plus écrire cet
essai de tératologie dont tu étais la figure centrale.
Et,
en un jour devenu éternel, tous les témoins de ta pitoyable existence seront également
morts et tu seras morte pour de bon, cette fois. Et personne ne pleurera
plus. Mais tous ces signes ne sont que des mots que j'aligne et je mens. Écrire, c'est mentir, c'est apprêter les sentiments, les souvenirs, trahir le temps et les intentions. La vérité, c'est que tu n'étais rien, pas plus ni moins que moi. Et, de ce rien, je ne peux rien dire. Seul Dieu sait et peut.
On
m'a dit qu'elle avait certainement vécu quelque chose de terrible pour être si
indifférente et dure — effroyable. Le mal est-il toujours enfanté par lui-même ?
Je n'y crois pas, parce que j'ai une trop haute opinion de la liberté humaine,
je viens de le dire, oui, cette liberté sans laquelle tout serait vraiment pardonnable, puisque
subi et non désiré. Il faut bien qu'elle soit coupable pour que je sois victime.
Il faut bien qu'elle ait consenti si le pardon, le mien, doit tout effacer. Le
monde doit renaître de cette amnistie de l'imprescriptible. J'ai fait acte de foi.
La dernière fois où son image heurta ma pupille, elle marchait sur le trottoir d’en face, faisant mine, avec un sourire gêné en coin, de ne pas me voir. Nous étions l’une pour l’autre une part honteuse et nous évitions l'affrontement du passé et du présent. Moi, ne pouvant accepter d’être fruit de cet arbre pourri, je serrais les dents. Elle, ne pouvant se soumettre à la volonté étrangère qui l'avait contrainte à porter cette pomme qu'elle avait voulu arracher lorsqu'elle était fleur de printemps, détournait le regard. C’était il y a deux ans, je crois, quand je l’ai aperçue pour la dernière fois. J’ignorais alors que mes yeux ne goberaient plus jamais une miette d’elle. Je n’imaginais pas qu’une fois la mort annoncée, je la chercherais partout dans cette ville qui me retient prisonnière depuis l’enfance et que je n’ai jamais pu aimer ni quitter. Je n’aurais pas pu croire que la reconnaissance de la chair soit si tragique et qu'elle aille à ce point contre le chant de l'esprit et de l'âme. La nouvelle me fut délivrée en trois ou quatre mots, froidement, sur un écran. J'ai vomi un cri dans la rue ; le sanglot m'a emportée sans que je comprenne ou puisse me défendre contre cette noyade. Je suis tombée. On m'accouchait de ma mère en m'annonçant sa mort. Ma mère est morte d’un cancer du rein foudroyant le 11 mai 2017 à 14 h 30, à la Pitié-Salpêtrière. Elle se savait condamnée, mais elle n’a pas laissé une seule ligne pour moi, et à présent je ne la reverrai jamais. Il ne me reste rien d'elle. Rien. Ni lettre, ni photographie, ni objet et encore moins des souvenirs, sinon cette moisissure qui recouvre tous les éclats cachés de mon enfance.
De son corps, elle ne faisait guère de cas, puisqu'elle le donnait ou le prêtait au plus offrant. Et voici qu'elle l'a jeté sous les scalpels, afin qu'il soit amputé et sectionné, dispersé aux quatre vents des facultés de médecine. On m'a dit que c'était un acte rédempteur. Peut-être. Le fin mot de l'histoire de cette femme est caché dans un repli de son corps. Et l'âme ?
La dernière fois où son image heurta ma pupille, elle marchait sur le trottoir d’en face, faisant mine, avec un sourire gêné en coin, de ne pas me voir. Nous étions l’une pour l’autre une part honteuse et nous évitions l'affrontement du passé et du présent. Moi, ne pouvant accepter d’être fruit de cet arbre pourri, je serrais les dents. Elle, ne pouvant se soumettre à la volonté étrangère qui l'avait contrainte à porter cette pomme qu'elle avait voulu arracher lorsqu'elle était fleur de printemps, détournait le regard. C’était il y a deux ans, je crois, quand je l’ai aperçue pour la dernière fois. J’ignorais alors que mes yeux ne goberaient plus jamais une miette d’elle. Je n’imaginais pas qu’une fois la mort annoncée, je la chercherais partout dans cette ville qui me retient prisonnière depuis l’enfance et que je n’ai jamais pu aimer ni quitter. Je n’aurais pas pu croire que la reconnaissance de la chair soit si tragique et qu'elle aille à ce point contre le chant de l'esprit et de l'âme. La nouvelle me fut délivrée en trois ou quatre mots, froidement, sur un écran. J'ai vomi un cri dans la rue ; le sanglot m'a emportée sans que je comprenne ou puisse me défendre contre cette noyade. Je suis tombée. On m'accouchait de ma mère en m'annonçant sa mort. Ma mère est morte d’un cancer du rein foudroyant le 11 mai 2017 à 14 h 30, à la Pitié-Salpêtrière. Elle se savait condamnée, mais elle n’a pas laissé une seule ligne pour moi, et à présent je ne la reverrai jamais. Il ne me reste rien d'elle. Rien. Ni lettre, ni photographie, ni objet et encore moins des souvenirs, sinon cette moisissure qui recouvre tous les éclats cachés de mon enfance.
De son corps, elle ne faisait guère de cas, puisqu'elle le donnait ou le prêtait au plus offrant. Et voici qu'elle l'a jeté sous les scalpels, afin qu'il soit amputé et sectionné, dispersé aux quatre vents des facultés de médecine. On m'a dit que c'était un acte rédempteur. Peut-être. Le fin mot de l'histoire de cette femme est caché dans un repli de son corps. Et l'âme ?
Bien
sûr, je lui ai donné l'absolution. Par conséquent, il m'apparaît, contre
Jankélévitch, que l'on peut pardonner à celui qui ne vous l'a pas demandé et
c'est peut-être le plus grand tort qu'on lui fasse et le plus grand bien que
l'on s'accorde. La mort vous contraint à genoux et à la grâce , puis vous
avalez cette hostie du pardon, malgré vous. Mais celui qui en bénéficie est piégé
à jamais par votre (fausse) grandeur. Elle m’a donc mise en demeure de lui pardonner, en m’ôtant toute
possibilité de me révolter contre elle, soustrayant même son propre corps à mon
emprise et à ma colère, puisqu’elle l’a offert à la science. Elle m’a réduite à
l'accompli, à quia ; et les faits ont toujours la raison pour eux, car ils sont
incontestables. Pour l'éternité, elle fut et est un corps absent et je dois me
contenter de cela. Une lacune propre et nette. Un mystère, celui du mal, du
silence et de l'indifférence. Le négatif est plus positif que son contraire.
Je sais aujourd'hui, au milieu du chemin de ma vie, ce
qu'est la souffrance irrémissible de l'irréversible et je n'ai plus
peur de la beauté insolite du Minotaure. Je me rends compte qu’il n’est plus
qu’un épouvantail et qu’il ne tient qu’à moi de le
transpercer. Je n'ai plus besoin de croire qu'il est aux aguets, au fond de moi.
Aux autres, je
demande toujours, à un moment ou à un autre de notre relation, s'ils aiment leur
mère ou s'ils l'ont aimée ; la réponse est très souvent embarrassée. Je cherche dans leurs affirmations
et doutes à trouver l'image en miroir de la mienne, de celle que j'aurais pu
avoir, car je n'ai pas eu de mère et je fus et serai toujours ma propre mère, en
éternelle fuite de l'autre, qui ne voulut et ne put l'être. Mais je suis bien
née d'un ventre, celui de la génitrice au noir, prodige en soi, puisque monstre,
de toutes les façons qu'on pût la prendre. Monstre par manque absolu de
conscience. L'enfant du monstre est-il lui aussi un monstre ? Telle fut, telle
sera encore un moment, la question sous-jacente à mon
existence. Non, bien sûr. Mais l'enfant
du monstre doit prouver sans cesse ce qu'il est, à lui-même en premier
lieu.
Les pères, eux, sont une autre catégorie de personnages. Je ne fraie pas avec eux. Je suis née de père inconnu et c'est un autre corps absent, mais il est tout à fait muet celui-là.
Les pères, eux, sont une autre catégorie de personnages. Je ne fraie pas avec eux. Je suis née de père inconnu et c'est un autre corps absent, mais il est tout à fait muet celui-là.
J'ai
toujours été assez ordurière en parlant d'elle, avant de recevoir son coup de
grâce ; le coup était son fait, mais la grâce était offerte par la circonstance
nue et circonflexe… ou par Dieu — n’est-ce pas la même chose ? Dieu existe tant
qu’il comble un vide en moi. Dieu — ou le sucre, autrefois, ce fut la même
chose. Le glucose est un calmant. C'est le miel qu'elle ne m'a pas laissé sucer
sur ses doigts jaunis par la nicotine. La folie ou la gangrène, voilà à quoi on m'a acculée. Je ne peux
accueillir la mort ou, plus exactement, je ne puis faire mienne l’idée que l’âme
ne soit pas ou qu’elle soit corruptible, soumise à la déchéance du corps.
L’ordure s’est remisée. Le trou est resté. Un petit cratère au fond doux et
rose. L'âme ?
Avant
sa mort, rien ne me paraissait assez sale pour elle. Sa disparition rend tout
cela inutile. Je n’ai plus besoin de me protéger d’elle : il n'y a plus aucune
nécessité de mettre la haine entre elle et moi pour me garder de la tendresse
que je pourrais ressentir, malgré moi, en dépit de tout. À présent , mes mots
ont perdu leurs crocs et le venin demeure intransmissible, retranché dans les
pleins et les déliés ou les interstices.
Ils sont venus la chercher, m’a-t-on dit. Ils l'ont mise toute nue dans une housse et l'ont emportée, froids et sans paroles. Je repense, soudain, à cette chanson Hôtel-Dieu de Guy Béart, reprise par Henri Tachan, qui ne manque jamais de percer mes paupières.
Je me souviens tout à coup, sans pouvoir en donner la raison, de l’une des rares phrases qu’elle ait jamais prononcées en ma présence, alors qu'elle venait racketter celle à qui je dois la vie, ma grand-mère : « Tu te regardes dans le miroir pour te faire pleurer, hein ? Petite salope ! » Le plaisir des larmes. Le miroir sale de l'enfant est devenu une page.
Peut-être.
Mais le réel n’est jamais aussi clinique et sublime dans sa sobriété. Elle n’est pas morte de froid, elle est morte d’indifférence : de la mienne, autant que de la sienne. Cancer du rein métastasé. Elle est morte, parce qu'elle pas tourné son regard vers moi. J'aurais pu la sauver, repêcher son âme maudite au bord du Léthé, car j'ai encore la foi de l'enfant et du miracle. Si elle avait pensé à moi, je n’aurais jamais reçu cette lettre anonyme si sale. Non, elle n’a pas pris la peine de m’écrire, mais elle a organisé une petite saloperie posthume, sans même s’en rendre compte, simplement en mentant, à l'une de ses rares amies. Tout cela la déshonore. Elle n’a pas compris qu’en fait de vengeance, elle m’offrait la paix du Christ. Contre toute attente, elle a réussi à fuir C., cette ville d’où je suis ensorcelée comme Kafka le fut de Prague, et elle m'y a laissée crucifiée à jamais. Ma mère est défunte et c’est uniquement parce qu’elle est morte que je peux enfin dire d’elle qu’elle est ma mère, bien qu’elle ne le fût jamais. Ma mère. Je n’ai jamais pu prononcer ou écrire ces deux mots de son vivant. Il m’a fallu attendre plusieurs semaines après sa mort pour qu’ils coulent naturellement de moi et que je puisse les tolérer sans guillemets. Il m’a fallu passer le gué des 43 ans pour la reconnaître comme ma mère, car, à défaut du sang et de la mémoire, l’état civil ne ment pas. J'ai le certificat de décès sous les yeux. Elle s'est désagrégée par les puissances administratives et je suis légalement orpheline, même si j’ai passé ma vie à l’être. Elle emporte avec elle le secret de mes origines. Elle ne fut pas ma mère, mais elle l'est devenue en disparaissant, car je lui ai donné ce droit, qui ne coûte plus rien. Ma mère est morte et mon enfance est porte close. Et c’est parce que je suis désormais la seule mère au monde que je ne retournerai plus dans ce sale petit pays des amours vertes, dans ce sublime et terrible jardin de mes 8 ans. Ma peau d’enfant sauvage est tombée à mes pieds. Je vais cesser de l’arracher par lambeaux pour la dévorer. Je vais me délivrer de la peur du passé et du futur pour entrer véritablement dans la vie, dans le présent fragile, faire chauffer la chrysalide aux rayons du soleil violet. Je ne bafouerai plus la fortuna. Je ne ferai plus jamais la fine bouche devant le bonheur, parce que je crève de l'idée qu'il ne meure. Je n’en laisserai pas une miette. Je vais accepter l’encre qui coule de ma bouche et de mes doigts. Je vais hurler, chanter, jouir et tracer le sillon. D’ailleurs, écrire est tout cela. Je n’ai jamais vécu que pour cette extase malsaine et salvatrice. Le roi des orgasmes. Au début, je pensais que la grand-mère était la clef du domaine interdit, mais je me trompais. Tout le monde est parti, sauf la tante. J’espère qu’elle crèvera avant nous. J’aimerais être la survivante, le seul témoin vivant pour englober tout cela dans ma boule de verre, dans mon globe de sorcière. Je veux avoir le dernier mot et les enfermer dans un cercueil de papier, tout comme Barrie a enfermé sa mère dans un livre terrible et doux. Reste la troisième sorcière. Mais, au fond, sa domination sur moi n'est plus et elle le sait bien, puisque les derniers pouvoirs — dont le plus cruel — étaient concentrés dans les mains de la morte. Ma mère est enfin mère et elle m’a délivrée de son fatal enchantement en expirant : je peux à nouveau écrire. Je peux faire sortir de moi le sucre et le pus. Le sucre qui cache ce gros trou qu’elle m’a fait. Ma mère me voyait comme une truie, elle l'a souvent dit, et je suis presque devenue porcine pour lui plaire. La haine est partie avec le sucre et le pus. Je ne veux plus être cet animal. La grâce du pardon me couronne, mais cet acte de pur abandon n’implique pas que l’on doive s'accommoder avec ce qui fut. Il n’y a jamais aucun arrangement raisonnable avec le réel. Ma mère était empoisonnée. Toutes les femmes de la famille l’étaient : par le ventre et la bouche ; et j’ai longtemps cru être moi-même une excroissance de leur maladie. La peur du monstre en moi m’a empêchée de me laisser aller au succès et à la griserie. Plus on m’adorait, plus je me sentais coupable de donner l’illusion que j’étais aimable et d'être un imposteur. Je me haïssais à propension de leur amour.
J’ai un problème ; je suis fermement attachée à la croyance que notre voyage est circulaire et que l’on finit toujours par retourner à la source, au point de départ. Or, je ne veux pour rien au monde retomber en enfance. Si je dois, malgré tout, retourner là-bas, ce sera au bout d'un chemin de papier et d'encre et je les tuerai tous.
Je désire simplement tirer, ici, ce dernier portrait d'elle pour dire au monde qu'elle a existé. Je ne sais rien d'elle, mais je me rappelle qu'elle fumait des Marlboro et aimait lire Picsou Magazine et le Journal de Mickey, ainsi que Nous Deux, Intimité et Confidences, rêvant du prince charmant, alors qu'elle passait d'homme en homme, souvent pour de l'argent, parfois pour le plaisir. Son credo, face à ma grand-mère épouvantée, étant que les prostituées étaient des femmes qui avaient le respect d'elles-mêmes. Je n'ai jamais compris sa formule. C’était une femme fatale, mais pas au sens où vous pourriez l’entendre. Elle portait son destin comme ses fards et c’est parce qu’elle a pris toute la sanie qu’il n’en restait plus une goutte pour moi. Elle m’a sauvée en me rejetant, en me haïssant, en me dégoûtant à jamais d’elle. Rien n’est passé d’elle à moi. Sauf la béance qui permet la circulation permanente des fluides et des mots.
Étrangement, mais seulement de loin, c’est par le manque ou le négatif que l’on en arrive toujours au plein, au transcendant, à l’absolu. À Dieu. Présence in absentia. J’écoute Nantes chantée par Depardieu. Je me retrouve beaucoup dans la persona de ce monstre magnifique. Ma fille, qui admire beaucoup Gérard, dit que je lui ressemble, l'une de mes meilleures amies aussi, et ce n'est pas faux : je suis craquelée comme lui et brutale, parfois, jusqu'à la violence. Je suis ce genre d'ogre, mais je ne dévore que les adultes faits. Je n'aime pour de vrai, dans le fond, que les vieux, les enfants et les animaux.
Ils sont venus la chercher, m’a-t-on dit. Ils l'ont mise toute nue dans une housse et l'ont emportée, froids et sans paroles. Je repense, soudain, à cette chanson Hôtel-Dieu de Guy Béart, reprise par Henri Tachan, qui ne manque jamais de percer mes paupières.
Je me souviens tout à coup, sans pouvoir en donner la raison, de l’une des rares phrases qu’elle ait jamais prononcées en ma présence, alors qu'elle venait racketter celle à qui je dois la vie, ma grand-mère : « Tu te regardes dans le miroir pour te faire pleurer, hein ? Petite salope ! » Le plaisir des larmes. Le miroir sale de l'enfant est devenu une page.
Peut-être.
Mais le réel n’est jamais aussi clinique et sublime dans sa sobriété. Elle n’est pas morte de froid, elle est morte d’indifférence : de la mienne, autant que de la sienne. Cancer du rein métastasé. Elle est morte, parce qu'elle pas tourné son regard vers moi. J'aurais pu la sauver, repêcher son âme maudite au bord du Léthé, car j'ai encore la foi de l'enfant et du miracle. Si elle avait pensé à moi, je n’aurais jamais reçu cette lettre anonyme si sale. Non, elle n’a pas pris la peine de m’écrire, mais elle a organisé une petite saloperie posthume, sans même s’en rendre compte, simplement en mentant, à l'une de ses rares amies. Tout cela la déshonore. Elle n’a pas compris qu’en fait de vengeance, elle m’offrait la paix du Christ. Contre toute attente, elle a réussi à fuir C., cette ville d’où je suis ensorcelée comme Kafka le fut de Prague, et elle m'y a laissée crucifiée à jamais. Ma mère est défunte et c’est uniquement parce qu’elle est morte que je peux enfin dire d’elle qu’elle est ma mère, bien qu’elle ne le fût jamais. Ma mère. Je n’ai jamais pu prononcer ou écrire ces deux mots de son vivant. Il m’a fallu attendre plusieurs semaines après sa mort pour qu’ils coulent naturellement de moi et que je puisse les tolérer sans guillemets. Il m’a fallu passer le gué des 43 ans pour la reconnaître comme ma mère, car, à défaut du sang et de la mémoire, l’état civil ne ment pas. J'ai le certificat de décès sous les yeux. Elle s'est désagrégée par les puissances administratives et je suis légalement orpheline, même si j’ai passé ma vie à l’être. Elle emporte avec elle le secret de mes origines. Elle ne fut pas ma mère, mais elle l'est devenue en disparaissant, car je lui ai donné ce droit, qui ne coûte plus rien. Ma mère est morte et mon enfance est porte close. Et c’est parce que je suis désormais la seule mère au monde que je ne retournerai plus dans ce sale petit pays des amours vertes, dans ce sublime et terrible jardin de mes 8 ans. Ma peau d’enfant sauvage est tombée à mes pieds. Je vais cesser de l’arracher par lambeaux pour la dévorer. Je vais me délivrer de la peur du passé et du futur pour entrer véritablement dans la vie, dans le présent fragile, faire chauffer la chrysalide aux rayons du soleil violet. Je ne bafouerai plus la fortuna. Je ne ferai plus jamais la fine bouche devant le bonheur, parce que je crève de l'idée qu'il ne meure. Je n’en laisserai pas une miette. Je vais accepter l’encre qui coule de ma bouche et de mes doigts. Je vais hurler, chanter, jouir et tracer le sillon. D’ailleurs, écrire est tout cela. Je n’ai jamais vécu que pour cette extase malsaine et salvatrice. Le roi des orgasmes. Au début, je pensais que la grand-mère était la clef du domaine interdit, mais je me trompais. Tout le monde est parti, sauf la tante. J’espère qu’elle crèvera avant nous. J’aimerais être la survivante, le seul témoin vivant pour englober tout cela dans ma boule de verre, dans mon globe de sorcière. Je veux avoir le dernier mot et les enfermer dans un cercueil de papier, tout comme Barrie a enfermé sa mère dans un livre terrible et doux. Reste la troisième sorcière. Mais, au fond, sa domination sur moi n'est plus et elle le sait bien, puisque les derniers pouvoirs — dont le plus cruel — étaient concentrés dans les mains de la morte. Ma mère est enfin mère et elle m’a délivrée de son fatal enchantement en expirant : je peux à nouveau écrire. Je peux faire sortir de moi le sucre et le pus. Le sucre qui cache ce gros trou qu’elle m’a fait. Ma mère me voyait comme une truie, elle l'a souvent dit, et je suis presque devenue porcine pour lui plaire. La haine est partie avec le sucre et le pus. Je ne veux plus être cet animal. La grâce du pardon me couronne, mais cet acte de pur abandon n’implique pas que l’on doive s'accommoder avec ce qui fut. Il n’y a jamais aucun arrangement raisonnable avec le réel. Ma mère était empoisonnée. Toutes les femmes de la famille l’étaient : par le ventre et la bouche ; et j’ai longtemps cru être moi-même une excroissance de leur maladie. La peur du monstre en moi m’a empêchée de me laisser aller au succès et à la griserie. Plus on m’adorait, plus je me sentais coupable de donner l’illusion que j’étais aimable et d'être un imposteur. Je me haïssais à propension de leur amour.
J’ai un problème ; je suis fermement attachée à la croyance que notre voyage est circulaire et que l’on finit toujours par retourner à la source, au point de départ. Or, je ne veux pour rien au monde retomber en enfance. Si je dois, malgré tout, retourner là-bas, ce sera au bout d'un chemin de papier et d'encre et je les tuerai tous.
Je désire simplement tirer, ici, ce dernier portrait d'elle pour dire au monde qu'elle a existé. Je ne sais rien d'elle, mais je me rappelle qu'elle fumait des Marlboro et aimait lire Picsou Magazine et le Journal de Mickey, ainsi que Nous Deux, Intimité et Confidences, rêvant du prince charmant, alors qu'elle passait d'homme en homme, souvent pour de l'argent, parfois pour le plaisir. Son credo, face à ma grand-mère épouvantée, étant que les prostituées étaient des femmes qui avaient le respect d'elles-mêmes. Je n'ai jamais compris sa formule. C’était une femme fatale, mais pas au sens où vous pourriez l’entendre. Elle portait son destin comme ses fards et c’est parce qu’elle a pris toute la sanie qu’il n’en restait plus une goutte pour moi. Elle m’a sauvée en me rejetant, en me haïssant, en me dégoûtant à jamais d’elle. Rien n’est passé d’elle à moi. Sauf la béance qui permet la circulation permanente des fluides et des mots.
Étrangement, mais seulement de loin, c’est par le manque ou le négatif que l’on en arrive toujours au plein, au transcendant, à l’absolu. À Dieu. Présence in absentia. J’écoute Nantes chantée par Depardieu. Je me retrouve beaucoup dans la persona de ce monstre magnifique. Ma fille, qui admire beaucoup Gérard, dit que je lui ressemble, l'une de mes meilleures amies aussi, et ce n'est pas faux : je suis craquelée comme lui et brutale, parfois, jusqu'à la violence. Je suis ce genre d'ogre, mais je ne dévore que les adultes faits. Je n'aime pour de vrai, dans le fond, que les vieux, les enfants et les animaux.
mardi 10 mars 2009
Je ne sais pas exactement à combien de rêves les damoiselles de mon genre ont droit. D'autant plus que j'ai épousé le dernier Prince Charmant en stock. N'est-ce pas trop pour une seule personne ? Les dieux vont-ils me punir? Ou bien est-ce déjà fait, d'une manière subtile, en posant le simple et douloureux effroi de la perte sur chaque jour heureux ?
Si je compte bien, un certain nombre de souhaits, de vies d'entre mes rêves ont pris corps ces dernières années : rendre visite à Julia Roberts à New York, aller embrasser J.M. Barrie sur sa tombe, serrer la main d'Emily Brontë...
Il en reste au moins trois, mais ce sont de très volumineux et imposants rêves et je ne sais pas s'ils tiendront dans mon existence !
En tout cas, samedi dernier un autre d'entre eux s'est réalisé. À la salle Pleyel, j'ai pu entendre un de mes héros modernes, un des rares vivants qui me fassent encore rêver : Maurizio Pollini.
Même si le programme n'était pas celui que j'aurais choisi pour l'entendre (je n'aime ni Stockhausen ni Schönberg - mais il y avait le quintette en fa mineur de Brahms et, là, ce fut un moment flamboyant), Maurizio Pollini m'a enthousiasmée. Et, pendant que je vous écris, je l'écoute dans un des registres que je préfère (hormis Chopin, qui est son domaine enchanté, selon moi), entourée de présents de mon ami Jean-Christophe, qui me connaît très bien - alors même que nous ne nous jamais rencontrés. Mais est-ce que cela a de l'importance de voir les gens quand leur réalité de mots est si terriblement vivante ? Jean-Christophe est de ces personnes rares dont les lettres sont à elles seules un enchantement et un cadeau. Il y a un ton... Quelque chose qui se brise sans bruit au bord de ses phrases et transforme votre sourire en larmes. S'il écrivait un jour un livre, je serais sa première lectrice. Il est de ces êtres qui enchantent la vie des autres et j'ai bien de la chance de le connaître. Il faut d'ailleurs le premier lecteur du Petit oiseau blanc et c'est grâce à ce livre que nous nous sommes connus. Je lui rends hommage ici et c'est trop peu. [Le texte de Lorrain est superbe - sans parler de la langue, qui est celle que j'aime-, sans dire mot non plus des illustrations hallucinées et poétiques de Jeanne Jacquemin ! Et je me suis perdue avec délice dans le manoir ce matin ! ]
Si je compte bien, un certain nombre de souhaits, de vies d'entre mes rêves ont pris corps ces dernières années : rendre visite à Julia Roberts à New York, aller embrasser J.M. Barrie sur sa tombe, serrer la main d'Emily Brontë...
Il en reste au moins trois, mais ce sont de très volumineux et imposants rêves et je ne sais pas s'ils tiendront dans mon existence !
En tout cas, samedi dernier un autre d'entre eux s'est réalisé. À la salle Pleyel, j'ai pu entendre un de mes héros modernes, un des rares vivants qui me fassent encore rêver : Maurizio Pollini.
Même si le programme n'était pas celui que j'aurais choisi pour l'entendre (je n'aime ni Stockhausen ni Schönberg - mais il y avait le quintette en fa mineur de Brahms et, là, ce fut un moment flamboyant), Maurizio Pollini m'a enthousiasmée. Et, pendant que je vous écris, je l'écoute dans un des registres que je préfère (hormis Chopin, qui est son domaine enchanté, selon moi), entourée de présents de mon ami Jean-Christophe, qui me connaît très bien - alors même que nous ne nous jamais rencontrés. Mais est-ce que cela a de l'importance de voir les gens quand leur réalité de mots est si terriblement vivante ? Jean-Christophe est de ces personnes rares dont les lettres sont à elles seules un enchantement et un cadeau. Il y a un ton... Quelque chose qui se brise sans bruit au bord de ses phrases et transforme votre sourire en larmes. S'il écrivait un jour un livre, je serais sa première lectrice. Il est de ces êtres qui enchantent la vie des autres et j'ai bien de la chance de le connaître. Il faut d'ailleurs le premier lecteur du Petit oiseau blanc et c'est grâce à ce livre que nous nous sommes connus. Je lui rends hommage ici et c'est trop peu. [Le texte de Lorrain est superbe - sans parler de la langue, qui est celle que j'aime-, sans dire mot non plus des illustrations hallucinées et poétiques de Jeanne Jacquemin ! Et je me suis perdue avec délice dans le manoir ce matin ! ]
Paris est un endroit où nous aimons passer le week-end, où longtemps j'ai eu un tout petit appartement, boulevard Saint-Germain. Cela faisait des mois que nous n'y étions pas allés, en attente de quelque chose qui tarde à venir... Alors, nous sommes allés en amoureux rendre visite à nos souvenirs. Nous y avons nos sages et dévergondées habitudes, qui se nomment Shakespeare and Co., les Deux Magots, les librairies de notre quartier : l'Écume des pages, La librairie Compagnie, Gibert Joseph, et quelques secrètes maisons de livres ou de thés. J'y rencontre toujours des livres qui me font de l'oeil, comme celui-ci, consacré à Audrey Hepburn et qui est une toute petite merveille...
A l'heure de la messe, mécréants, nous aimons nous rendre au ciné-club de cet éternel passionné qu'est Claude-Jean Phillippe. Dimanche, L'homme qui aimait les femmes était à l'affiche, alors... impossible de résister à la voix de Charles Denner. Et je suis même intervenue, cette fois-ci, contrairement à mon sacré commandement, pour fermer le clapet d'une spectatrice qui n'avait rien saisi de la beauté trouble du personnage... sous les applaudissements du public ! Je déteste les bavardages qui succèdent aux projections car 999 fois sur 1000, ce sont des âneries, des bavardages creux (des gens qui exhibent leur inculture et leur vanité, leur inintelligence)... et parce que j'ai souvent des coups de sang... surtout si l'on n'aime pas qui j'aime. Ne suis-je pas diabolique ?
Un autre rêve remue en moi et va bientôt naître, en avril. Il est dessiné dans ses grandes lignes.Nul besoin, je crois, d'emmener avec moi tout mon matériel de traducteur, chèrement acquis pour la cause barrienne et d'autres projets, qui sont tout aussi enthousiasmants.
Il faut dire que, pour moi, la traduction est déjà en soi un voyage. Et c'est un voyage que je ne peux pas entreprendre autrement qu'en me projetant dans les mots qu'il faut tirer à soi pour voir ce qu'ils cachent. J'aime glisser mon doigt dans leur doublure et les esquinter juste ce qu'il faut pour leur donner la dimension et la place qui leur reviennent dans leurs nouveaux habits linguistiques.
Je suis donc très malheureuse de constater que la préparation à un diplôme anglais, à visée internationale, que je convoite, est exactement aux antipodes de ma conception. Hors de question, cependant, de me plier à des recettes, de suivre des cours pour ce qui ne s'apprend qu'en se blessant aux outils du traducteur, en traduisant donc ; hors de question également de mouler mon français dans cette chose reproductible à l'infini, le français standard, qui ne possède aucune sensualité ni la moindre aspérité. Car la langue bruisse ou elle n'est pas. Je serais capable de traduire un vulgaire article économique en langage flaubertien rien que pour le plaisir ! Je n'écrirai jamais des mots qui ne sonnent pas en moi. Même si je le voulais, je ne le pourrais pas. Il y a une limite que je ne peux pas dépasser, c'est celle de la douleur de l'écrit non éprouvé en soi. Allez faire comprendre cela à un "tutor" femelle, qui écrit en bureaucrate...
Nul besoin de ces considérations pour comprendre l'Écosse, car comprendre ce pays ne demande que l'amour que l'on porte à son peuple et à ses paysages. Comprendre l'Écosse, c'est adopter son climat.
Nul besoin de ces considérations pour comprendre l'Écosse, car comprendre ce pays ne demande que l'amour que l'on porte à son peuple et à ses paysages. Comprendre l'Écosse, c'est adopter son climat.
Tout d'abord, une bibliographie sélective, parce que personne ne part en voyage sans des bagages étudiés pour la circonstance. Et, nous, nous partons pour une fête.
L'histoire de l'Écosse écrite par un passionné. Livre indispensable - la seule histoire de ce pays, à ma connaissance, en outre (je ne parle pas des volumes de Galibert et Pellé qui remontent au XIXe siècle). Un panorama complet de l'histoire mouvementée de ce pays, car il s'agit bien d'un pays et non pas d'une extension de l'Angleterre... Je m'endors chaque soir au bord d'un loch, grâce à ce très bon livre.
Un recueil des textes consacrées à son pays par un de ses célèbres enfants.
Et, mieux encore, lisez dans la langue originale ses Picturesque Notes.
On mentionnera aussi le fleuron de la littérature écossaise, aux côtés de Stevenson : Walter Scott, Burns... et un sympathique auteur de policiers, qui, sans révolutionner le genre, s'y fait une place qu'on lui accorde en général bien volontiers, Ian Rankin et son célèbre inspecteur Rebus.
Et puis... et puis... les livres de James Matthew Barrie.
Admirez ce portrait magnifique de l'Écossais :
"Mais, maintenant, alors que nous pouvions avoir pour nous-mêmes des servantes, je reculais devant l’idée. Cela ne serait évidemment plus la même maison ; nous aurions eu à nous dissimuler : je me me vis pas parler anglais toute la journée. Vous ne connaissez que la coquille d’un Écossais avant d’entrer dans le cercle de sa maison. Dans son bureau, dans les clubs, dans les réunions sociales, ces lieux où vous et lui semblez vous entendre si bien, il est réellement une maison avec tous les volets clos et la porte fermée à clef. Il n’est pas opaque de plein gré. Souvent, c’est contre sa volonté – et c’est certainement contre la mienne. J’essaie de laisser mes volets ouverts et mon pied au travers de la porte, mais ils vont claquer. De bien des façons, ma mère était aussi renfermée que moi – bien que ses manières fussent aussi gracieuses que les miennes étaient rugueuses (en vain, hélas ! toutes si bien huilées de sincérité) et ma sœur était la plus réservée de nous tous. Vous pouviez parfois entrevoir une lumière à travers l’une de mes fentes ; elle avait des doubles volets. Or, il semble qu’il s’agisse d’une loi de nature : nous devons montrer notre véritable moi de temps en temps. Et, comme l’Écossais doit le faire à la maison et faire loger une journée entière dans l’espace d’une heure, la conséquence en est qu’il se révèle là au plus haut degré. Les sentiments si longtemps étouffés débordent et c’est pourquoi les membres d’une famille écossaise se connaissent probablement mieux les uns les autres et sont plus ignorants de la vie extérieure à leur cercle que n’importe quelle autre famille au monde. Et, comme la connaissance est compassion, l’affection qui existe entre eux est presque douloureuse dans son intensité. Ils n’ont pas davantage à donner que leurs voisins, mais ce qu’ils possèdent est prodigué à quelques-uns plutôt que distribué à beaucoup. Ils sont réputés pour être avares, mais en ce qui concerne l’affection familiale, au moins, ils paient en or. En cela, je crois, nous trouverons la véritable explication à ce fait : pourquoi la littérature écossaise, bien avant le temps de Burns, a été si souvent inspirée par le foyer domestique et a traité ce sujet avec une compréhension passionnée.
Était-il nécessaire qu’une femme vienne dans notre maison et découvre que je n’étais pas l’homme à la triste figure que j’avais la réputation d’être ? Devais-je être enfin vu tel que j’étais une fois le voile de l’austérité levé ? Ma voix en société est si basse et si quelconque que ma première remarque est à peine une indication que je suis sur le point de parler (comme le bourdonnement de l’horloge avant qu’elle ne sonne) : fallait-il révéler que j’avais une autre voix, qu’il y avait une autre porte que je n’ai jamais ouverte sans laisser ma réserve sur le paillasson ? Ah, cette pièce! Ses secrets doivent-ils être donnés à voir au grand jour ?"
James Matthew Barrie, Margaret Ogilvy, extrait du Chapitre VIII, traduction Céline-Albin Faivre, tous droits de reproduction réservés (dépôt à la S.D.G.L.).
Il ne me reste plus qu'une malle à trouver pour le printemps, afin d'y déposer mes trois derniers rêves. Qu'ils dorment paisiblement et attendent le retour de l'enfant que je suis, toujours.
Libellés :Écosse,James Matthew Barrie,traduction
jeudi 19 juin 2008
Idées en déroute, à la faveur de pensées cinématographiques et kierkegaardiennes, concernant L'homme qui aimait les femmes, le film de Truffaut que j'ai le plus revu dans ma vie. J'en ai déjà parlé ici et je ne m'en lasse pas.
Et puis je suis une grande amoureuse de Charles Denner et, certains jours, il me manque terriblement, même si cela peut paraître étrange de dire cela d'un parfait inconnu.
S’interroger sur la responsabilité du séducteur, à savoir sur sa volonté de séduire, ou sur son charme inconscient, c’est autant s’interroger sur la liberté de celui-ci que sur la liberté de celui qui fait les frais de cette séduction. En outre, si l’on considère que la séduction a une connotation morale, peut-être plus désuète aujourd'hui qu'hier, l’intérêt du sujet prend une autre ampleur. En effet, au départ « séduire » a le sens de faire perdre à une femme, à une jeune fille sa vertu, et a pour synonyme « déshonorer», «abuser », « suborner»…
Instantanément, la séduction a à voir avec le sexe (même s’il existe une séduction intellectuelle, qui n’a pas peut-être pas d’autre but que la captation de l’esprit). Le séducteur ou la séductrice essaie d’obtenir des faveurs (sexuelles ou non) de la part de la proie convoitée. Prise dans un sens large, la séduction, essaie de mettre sous le pouvoir de celui qui en joue un autre être et de le conduire à commettre, comme si cela ne dépendait que de sa volonté propre, des actes ou même à éprouver des sentiments et des pensées. En somme, le séducteur s’infiltre dans la volonté et la liberté d’autrui. Le séducteur prend au piège un être en le forçant à entrer en relation avec lui, pour une chose minime, qui n’engage à rien - selon toute apparence- mais qui se révèle être un piège qui conduira cet être à accomplir des actes de plus en plus importants jusqu’à la reddition complète. Le séducteur ne force pas, il laisse venir à lui, en toute liberté, il n’use pas de violence morale ou physique et cependant, il oblige. Il y a fort à parier que la nature de cette obligation sans contrainte, et qui n’est pas plus affiliée à un devoir, nous en apprendrait sur la nature de la liberté du séducteur et sur celle du séduit. Comment le séducteur engage-t-il sa « victime » consentante et la sépare-t-il (étymologie) d’elle-même ?
Dans L’homme qui aimait les femmes, le cinéaste a traité, selon ses dires du « thème du coureur de femmes, névrotique, frénétique, compulsif »(1). Truffaut disait ceci de son film : « Le principe de L’homme qui aimait les femmes est le contraire du type qui voit une fille dans la rue et qui l’invite à venir boire un verre. Lui, il se donne un mal fou pour les atteindre, mais il ne les aborde jamais directement. Par exemple, il relève le numéro d’une plaque minéralogique et ça lui prend une semaine pour retrouver la trace d’une paire de jambe entrevue. C’est la complication qui m’a intéressé, le détour. Ce type fait tout de manière indirecte. Denner va bien dans ce personnage parce qu’il a une gravité naturelle, il sourit rarement, il a quelque chose de farouche, de sauvage.»(2); « je n’ai pas voulu tracer l’itinéraire du dragueur entraîné à la performance. J’ai choisi volontairement un type d’individu anxieux, secret ; qui évite les conflits tout en volant irrésistiblement de femme en femme, par peur de se fixer peut-être, par peur d’accorder trop d’espace à un sentiment unique. (…) Car un dragueur, c’est aussi quelqu’un qui a peur de l’amour. » (3) et plus surprenante cette déclaration de Truffaut : « L’homme qui aimait les femmes s’appelait pendant longtemps Le Cavaleur et, dans mon esprit, secrètement, je le rangeais dans la catégorie des films de criminels, d’hommes qui tuent les femmes. » (4) Le cinéaste n’étant pas avare de confidences, il nous livre la clé de son personnage : « Ca me plaisait d’aller au-delà du fait que Bertrand avait seulement souffert d’une mère détestable. Il en avait aussi subi la séduction, c’est ce qu’il cherche à recréer dans les femmes qu’il rencontre. » (5) Il renchérit dans sa préface à sa « mise en roman » (6) du scénario de tournage : « Si une phrase pouvait servir de commun dénominateur aux amours de Bertrand, ce serait celle-ci, de Bruno Bettelheim dans La forteresse vide : « Il apparut que Joey n’avait jamais eu de succès auprès de sa mère. » » Voici la scène, un extrait de la scène clef du film (le narrateur, Bertrand Morane s’exprime comme il suit) : «Ma mère avait l’habitude de se promener à demi nue devant moi, non pour me provoquer évidemment mais plutôt, je suppose, pour se confirmer à elle-même que je n’existais pas. » (7) La mère du jeune Bertrand Morane séduit involontairement et peut-être même inconsciemment son fils, et cette séduction passe par son indifférence, par son statut de déesse inaccessible aux yeux du fils. Sans le vouloir, je suppose, Truffaut confirme, la scène de séduction décrite et théorisée par Freud, censée expliquer la genèse de certaines psychonévroses (et donc peut-être la pathologie de notre héros), et abandonnée par la suite par le psychanalyste.
Bertrand, lui, usera sciemment de son charme, bien qu’avec une certaine innocence et une certaine moralité : il permet aux femmes séduites de s’aimer mieux (Cf. "la femme au nez" et "la femme aux lunettes trop grandes"). Il veut séduire, non pour se venger de la séduction maternelle qu’il a subit et dont il souffert, mais pour se prouver son existence dans les yeux et les actes de l’autre (existence que lui a refusée la mère). A cet égard, lorsqu’il échouera auprès de la vendeuse de lingerie, il se mettra à écrire le livre de ses aventures passées et présentes et consignera autant en mémorialiste qu’en collectionneur ses diverses conquêtes. La boucle est bouclée, car, enfant, lorsque sa mère ignorait sa présence, elle lui interdisait de bouger ou de faire le moindre bruit, il n’avait que le droit d’être assis et de lire. Son goût des livres est associé à l’indifférence de sa mère. De même la rédaction de son livre est consécutive de son échec de séduction auprès de la vendeuse de lingerie. Écrire lui permet de ressusciter les « cadavres » des femmes prises au piège. D’ailleurs, il dit « je ressens alors, pendant quelques secondes, l’impression étrange de revivre quelque chose que j’ai déjà vécu. » (p. 34) De même, il écrit ce livre, et se souvient que sa mère tenait « la comptabilité de ses amours. » (p. 54) et il procède « au recensement des femmes possibles » (p. 58) En outre, il déclare : « l’enfant ? C’est moi ! » (p. 95) Une autre femme fait pendant à sa mère dans son histoire personnelle, Véra, la seule qu’il ait jamais aimée.
Champ lexical de la chasse et de la pêche : « Il faut stocker pour l’hiver, poser des collets, lancer des cannes à pêche, prendre des options. » (p. 30)

ne peut admettre son manque de clairvoyance quant aux intentions de son «fiancé», et non pas uniquement pour une simple raison d’amour-propre, mais si elle reconnaissait la nature de cette duperie, elle perdrait le sens de la réalité, et là est tout le talent du séducteur de déplacer la responsabilité qui lui incombe sur les épaules de sa victime, de séducteur il devient le séduit, et de séduite la victime se métamorphose en séductrice. Pour comprendre les méandres de cette manipulation, il faudrait disséquer cette obligation que nous estimons être à l’origine de l’entreprise de séduction.
Ce qui est remarquable c’est la situation étrangement paradoxale dans laquelle le séducteur met sa victime : elle devient son débiteur, elle lui est redevable dès lors qu’elle lui accorde la première, même si elle est infime, des attentions. Accorder un sourire ou un regard prennent valeur d’engagement envers le séducteur, c’est-à-dire qu’il sait donner du poids à ce qui n’en a pas, du sérieux à ce qui n’est que légèreté ; le séducteur est un alchimiste qui crée la confusion dans le vouloir et la conscience de sa victime. L’acquiescement du regard ou du sourire est interprété (ou plutôt le séducteur feint de l’interpréter, donc il y a le problème de la mauvaise foi à prendre en compte dans la problématique de la séduction ) comme la signature d’un contrat dont la rupture incombe à la victime ; la victime est mise dans une situation de crise morale par son manipulateur, celui-ci fait pénétrer sa victime dans son théâtre, dans un système d’interprétation créé pour elle seule. Le système mis en place par le séducteur a quelque chose du délire interprétatif.
Et puis je suis une grande amoureuse de Charles Denner et, certains jours, il me manque terriblement, même si cela peut paraître étrange de dire cela d'un parfait inconnu.
S’interroger sur la responsabilité du séducteur, à savoir sur sa volonté de séduire, ou sur son charme inconscient, c’est autant s’interroger sur la liberté de celui-ci que sur la liberté de celui qui fait les frais de cette séduction. En outre, si l’on considère que la séduction a une connotation morale, peut-être plus désuète aujourd'hui qu'hier, l’intérêt du sujet prend une autre ampleur. En effet, au départ « séduire » a le sens de faire perdre à une femme, à une jeune fille sa vertu, et a pour synonyme « déshonorer», «abuser », « suborner»…
Instantanément, la séduction a à voir avec le sexe (même s’il existe une séduction intellectuelle, qui n’a pas peut-être pas d’autre but que la captation de l’esprit). Le séducteur ou la séductrice essaie d’obtenir des faveurs (sexuelles ou non) de la part de la proie convoitée. Prise dans un sens large, la séduction, essaie de mettre sous le pouvoir de celui qui en joue un autre être et de le conduire à commettre, comme si cela ne dépendait que de sa volonté propre, des actes ou même à éprouver des sentiments et des pensées. En somme, le séducteur s’infiltre dans la volonté et la liberté d’autrui. Le séducteur prend au piège un être en le forçant à entrer en relation avec lui, pour une chose minime, qui n’engage à rien - selon toute apparence- mais qui se révèle être un piège qui conduira cet être à accomplir des actes de plus en plus importants jusqu’à la reddition complète. Le séducteur ne force pas, il laisse venir à lui, en toute liberté, il n’use pas de violence morale ou physique et cependant, il oblige. Il y a fort à parier que la nature de cette obligation sans contrainte, et qui n’est pas plus affiliée à un devoir, nous en apprendrait sur la nature de la liberté du séducteur et sur celle du séduit. Comment le séducteur engage-t-il sa « victime » consentante et la sépare-t-il (étymologie) d’elle-même ?
Dans L’homme qui aimait les femmes, le cinéaste a traité, selon ses dires du « thème du coureur de femmes, névrotique, frénétique, compulsif »(1). Truffaut disait ceci de son film : « Le principe de L’homme qui aimait les femmes est le contraire du type qui voit une fille dans la rue et qui l’invite à venir boire un verre. Lui, il se donne un mal fou pour les atteindre, mais il ne les aborde jamais directement. Par exemple, il relève le numéro d’une plaque minéralogique et ça lui prend une semaine pour retrouver la trace d’une paire de jambe entrevue. C’est la complication qui m’a intéressé, le détour. Ce type fait tout de manière indirecte. Denner va bien dans ce personnage parce qu’il a une gravité naturelle, il sourit rarement, il a quelque chose de farouche, de sauvage.»(2); « je n’ai pas voulu tracer l’itinéraire du dragueur entraîné à la performance. J’ai choisi volontairement un type d’individu anxieux, secret ; qui évite les conflits tout en volant irrésistiblement de femme en femme, par peur de se fixer peut-être, par peur d’accorder trop d’espace à un sentiment unique. (…) Car un dragueur, c’est aussi quelqu’un qui a peur de l’amour. » (3) et plus surprenante cette déclaration de Truffaut : « L’homme qui aimait les femmes s’appelait pendant longtemps Le Cavaleur et, dans mon esprit, secrètement, je le rangeais dans la catégorie des films de criminels, d’hommes qui tuent les femmes. » (4) Le cinéaste n’étant pas avare de confidences, il nous livre la clé de son personnage : « Ca me plaisait d’aller au-delà du fait que Bertrand avait seulement souffert d’une mère détestable. Il en avait aussi subi la séduction, c’est ce qu’il cherche à recréer dans les femmes qu’il rencontre. » (5) Il renchérit dans sa préface à sa « mise en roman » (6) du scénario de tournage : « Si une phrase pouvait servir de commun dénominateur aux amours de Bertrand, ce serait celle-ci, de Bruno Bettelheim dans La forteresse vide : « Il apparut que Joey n’avait jamais eu de succès auprès de sa mère. » » Voici la scène, un extrait de la scène clef du film (le narrateur, Bertrand Morane s’exprime comme il suit) : «Ma mère avait l’habitude de se promener à demi nue devant moi, non pour me provoquer évidemment mais plutôt, je suppose, pour se confirmer à elle-même que je n’existais pas. » (7) La mère du jeune Bertrand Morane séduit involontairement et peut-être même inconsciemment son fils, et cette séduction passe par son indifférence, par son statut de déesse inaccessible aux yeux du fils. Sans le vouloir, je suppose, Truffaut confirme, la scène de séduction décrite et théorisée par Freud, censée expliquer la genèse de certaines psychonévroses (et donc peut-être la pathologie de notre héros), et abandonnée par la suite par le psychanalyste.
Bertrand, lui, usera sciemment de son charme, bien qu’avec une certaine innocence et une certaine moralité : il permet aux femmes séduites de s’aimer mieux (Cf. "la femme au nez" et "la femme aux lunettes trop grandes"). Il veut séduire, non pour se venger de la séduction maternelle qu’il a subit et dont il souffert, mais pour se prouver son existence dans les yeux et les actes de l’autre (existence que lui a refusée la mère). A cet égard, lorsqu’il échouera auprès de la vendeuse de lingerie, il se mettra à écrire le livre de ses aventures passées et présentes et consignera autant en mémorialiste qu’en collectionneur ses diverses conquêtes. La boucle est bouclée, car, enfant, lorsque sa mère ignorait sa présence, elle lui interdisait de bouger ou de faire le moindre bruit, il n’avait que le droit d’être assis et de lire. Son goût des livres est associé à l’indifférence de sa mère. De même la rédaction de son livre est consécutive de son échec de séduction auprès de la vendeuse de lingerie. Écrire lui permet de ressusciter les « cadavres » des femmes prises au piège. D’ailleurs, il dit « je ressens alors, pendant quelques secondes, l’impression étrange de revivre quelque chose que j’ai déjà vécu. » (p. 34) De même, il écrit ce livre, et se souvient que sa mère tenait « la comptabilité de ses amours. » (p. 54) et il procède « au recensement des femmes possibles » (p. 58) En outre, il déclare : « l’enfant ? C’est moi ! » (p. 95) Une autre femme fait pendant à sa mère dans son histoire personnelle, Véra, la seule qu’il ait jamais aimée.
Le langage du séducteur :
Champ lexical de la chasse et de la pêche : « Il faut stocker pour l’hiver, poser des collets, lancer des cannes à pêche, prendre des options. » (p. 30)
Psychologie du séducteur :
« Après cet élan amoureux coupé net, j’ai besoin d’une compensation, d’une émotion nouvelle. » (p. 23)
« Je me suis aperçu que la compagnie des femmes m’était indispensable, sinon leur compagnie en tout cas leur vision. » (p. 40)
« Mais qu’est-ce qu’elles ont toutes ces femmes, qu’est-ce qu’elles ont de plus que toutes celles que je connais ? Eh bien, justement, ce qu’elles ont de plus, c’est qu’elles sont des inconnues. » (p. 42)
Une de ses maîtresses lui dit : « Non seulement tu ne veux pas aimer mais encore tu refuses qu’on t’aime. Tu crois que tu aimes l’amour mais ce n’est pas vrai, tu aimes l’idée de l’amour. » (p. 51)
La méthode du séducteur :
Elle obéit à une stratégie bien définie : Bertrand est soucieux de son image, de sa crédibilité ; il ne veut pas passer pour un dragueur ou un coureur de jupons, pour preuve, il n’essaie pas de séduire le personnage interprété par Nathalie Baye lorsqu’il découvre que cette dernière n’est pas la propriétaire des jambes aperçues chez le teinturier.
« Vous avez une façon spéciale de demander. C’est comme si votre vie en dépendait. » (p. 25 et p. 26 en entier, ainsi que pp. 30-31 et p.60)
Bertrand procède par substitution et métonymie :
- par substitution : « Pas de femme chez moi ce soir, ma nouvelle maîtresse s’appelle Mademoiselle Underwood. » (p. 49)
- par métonymie : il aime des jambes, une paire de lunettes, une démarche, un défaut (l’ouvreuse sourde et muette), etc. Il est un peu fétichiste.
Metteur en scène : « Avant l’arrivée de Fabienne, j’avais allumé un feu dans la cheminée, elles adorent toutes le feu de bois. » (p. 50)
Il ment : « (…) pour faire sa conquête je lui avais donné l’impression de vouloir entrer dans sa vie alors qu’il n’en était pas question. » (p. 52)
Prise de contact indirecte : p. 95.
But du séducteur : obtenir faveurs sexuelles (cf. p. 63)
Il conçoit la séduction comme une bataille (p. 79)
Bertrand truque la réalité, alors qu’il manifeste un souci de véracité et d’honnêteté dans l’écriture de son livre : il parle du « dérisoire et de la fébrilité » de ses « recherches » (p. 92)
C’est une femme qui lit et refuse en premier son livre et c’est une autre femme qui se bat afin qu’il soit accepté.
Bertrand ne veut séduire que les femmes qui lui plaisent, il est donc d’abord séduit … D’ailleurs, il affirme à son éditrice : « (…) j’aime bien être conduit par une femme. » (p. 112)
Truffaut, par l’intermédiaire de son personnage, essaie peut-être de séduire toutes les femmes.
Tout se passe comme si le charme du séducteur, en nous apparaissant et en nous soumettant à lui, nous révélait et comblait dans un même temps un être que nous ignorions exister en nous-mêmes. Au fond, bien que nous soyons soumis à ce charme, le charmeur (qu'il faudrait distinguer du séducteur) n’est pas complètement responsable de notre état : il ne nous attire pas vers lui, contre notre gré, c’est nous qui sommes prédisposés à cette attirance. Peut-être même projetons-nous en cet être charmant, plutôt que charmeur, nos désirs et illusions. Il y a une certaine volonté d’identification ou de fusion avec la chose ou l’être charmant, ceci se manifestant par l’analyse de l’état inverse, qui serait, au pire, la répulsion et, au mieux, l’indifférence.
De là la différence entre le charme et son commerce (sans jeu de mot) : faire du charme, jouer de son charme, autant d’expressions qui constituent des synonymes de la séduction proprement dite. Le séducteur est celui qui connaît son pouvoir (son charme spontané) sur un autre être et qui tient à en tirer profit, ou qui agit de telle sorte qu’il puisse charmer autrui (il connaît ou devine les attentes d’un être et essaie de se créer un personnage qui sera charmant aux yeux de la personne visée, ou même il essaie de convaincre un être que les rêves qu’il lui propose sont ceux qu’il a formés en son sein). La séduction est un charme intéressé et non pas seulement intéressant.
La séduction veut souvent se faire passer pour un simple charme ; en effet, le séducteur n’est pas nécessairement et naturellement charmant (le personnage de Truffaut l’est, mais dans son innocence, ou pour le spectateur de son manège), il est parfois un calculateur et un manipulateur, qui crée du charme ; il ne révèle pas autrui à lui-même mais cherche à le convaincre qu’il est ce qu’il veut bien qu’il soit. Si nous en revenons à l’étymologie (se-ducere), il est facile de comprendre qu’à l’inverse du charme (qui me reconstitue avec moi-même), la séduction exercée sur mon être me sépare de moi-même. Reste à déterminer non pas pourquoi (nous venons de le dire, le séducteur s’emploie à me tromper et à me faire adhérer à une manière d’être qui n’est pas la mienne) mais comment.
Il y a une obligation ressentie par l’être séduit vis à vis de son séducteur. Bien que cette obligation ne puisse être assimilée à une contrainte physique ou à un devoir de façon patente, il ne s’agit pas de cette douce influence ou insinuation (8) du charme, l’on peut affirmer néanmoins que la séduction est une violence subtile, à peine perceptible, parce que inavouable à la conscience du sujet lui-même. Cordelia, la victime de Johannes, dans Le journal d’un séducteur de Kierkegaard,
Prise de contact indirecte : p. 95.
But du séducteur : obtenir faveurs sexuelles (cf. p. 63)
Il conçoit la séduction comme une bataille (p. 79)
Bertrand truque la réalité, alors qu’il manifeste un souci de véracité et d’honnêteté dans l’écriture de son livre : il parle du « dérisoire et de la fébrilité » de ses « recherches » (p. 92)
C’est une femme qui lit et refuse en premier son livre et c’est une autre femme qui se bat afin qu’il soit accepté.
Bertrand ne veut séduire que les femmes qui lui plaisent, il est donc d’abord séduit … D’ailleurs, il affirme à son éditrice : « (…) j’aime bien être conduit par une femme. » (p. 112)
Truffaut, par l’intermédiaire de son personnage, essaie peut-être de séduire toutes les femmes.
Tout se passe comme si le charme du séducteur, en nous apparaissant et en nous soumettant à lui, nous révélait et comblait dans un même temps un être que nous ignorions exister en nous-mêmes. Au fond, bien que nous soyons soumis à ce charme, le charmeur (qu'il faudrait distinguer du séducteur) n’est pas complètement responsable de notre état : il ne nous attire pas vers lui, contre notre gré, c’est nous qui sommes prédisposés à cette attirance. Peut-être même projetons-nous en cet être charmant, plutôt que charmeur, nos désirs et illusions. Il y a une certaine volonté d’identification ou de fusion avec la chose ou l’être charmant, ceci se manifestant par l’analyse de l’état inverse, qui serait, au pire, la répulsion et, au mieux, l’indifférence.
De là la différence entre le charme et son commerce (sans jeu de mot) : faire du charme, jouer de son charme, autant d’expressions qui constituent des synonymes de la séduction proprement dite. Le séducteur est celui qui connaît son pouvoir (son charme spontané) sur un autre être et qui tient à en tirer profit, ou qui agit de telle sorte qu’il puisse charmer autrui (il connaît ou devine les attentes d’un être et essaie de se créer un personnage qui sera charmant aux yeux de la personne visée, ou même il essaie de convaincre un être que les rêves qu’il lui propose sont ceux qu’il a formés en son sein). La séduction est un charme intéressé et non pas seulement intéressant.
La séduction veut souvent se faire passer pour un simple charme ; en effet, le séducteur n’est pas nécessairement et naturellement charmant (le personnage de Truffaut l’est, mais dans son innocence, ou pour le spectateur de son manège), il est parfois un calculateur et un manipulateur, qui crée du charme ; il ne révèle pas autrui à lui-même mais cherche à le convaincre qu’il est ce qu’il veut bien qu’il soit. Si nous en revenons à l’étymologie (se-ducere), il est facile de comprendre qu’à l’inverse du charme (qui me reconstitue avec moi-même), la séduction exercée sur mon être me sépare de moi-même. Reste à déterminer non pas pourquoi (nous venons de le dire, le séducteur s’emploie à me tromper et à me faire adhérer à une manière d’être qui n’est pas la mienne) mais comment.
Il y a une obligation ressentie par l’être séduit vis à vis de son séducteur. Bien que cette obligation ne puisse être assimilée à une contrainte physique ou à un devoir de façon patente, il ne s’agit pas de cette douce influence ou insinuation (8) du charme, l’on peut affirmer néanmoins que la séduction est une violence subtile, à peine perceptible, parce que inavouable à la conscience du sujet lui-même. Cordelia, la victime de Johannes, dans Le journal d’un séducteur de Kierkegaard,
ne peut admettre son manque de clairvoyance quant aux intentions de son «fiancé», et non pas uniquement pour une simple raison d’amour-propre, mais si elle reconnaissait la nature de cette duperie, elle perdrait le sens de la réalité, et là est tout le talent du séducteur de déplacer la responsabilité qui lui incombe sur les épaules de sa victime, de séducteur il devient le séduit, et de séduite la victime se métamorphose en séductrice. Pour comprendre les méandres de cette manipulation, il faudrait disséquer cette obligation que nous estimons être à l’origine de l’entreprise de séduction.
Ce qui est remarquable c’est la situation étrangement paradoxale dans laquelle le séducteur met sa victime : elle devient son débiteur, elle lui est redevable dès lors qu’elle lui accorde la première, même si elle est infime, des attentions. Accorder un sourire ou un regard prennent valeur d’engagement envers le séducteur, c’est-à-dire qu’il sait donner du poids à ce qui n’en a pas, du sérieux à ce qui n’est que légèreté ; le séducteur est un alchimiste qui crée la confusion dans le vouloir et la conscience de sa victime. L’acquiescement du regard ou du sourire est interprété (ou plutôt le séducteur feint de l’interpréter, donc il y a le problème de la mauvaise foi à prendre en compte dans la problématique de la séduction ) comme la signature d’un contrat dont la rupture incombe à la victime ; la victime est mise dans une situation de crise morale par son manipulateur, celui-ci fait pénétrer sa victime dans son théâtre, dans un système d’interprétation créé pour elle seule. Le système mis en place par le séducteur a quelque chose du délire interprétatif.
Autant le charme est profond et s’insinue (tout en paraissant superficiel), autant la séduction est superficielle (tout en paraissant profonde) ; autant le charme est léger - bien que sérieux - autant la séduction est lourde parce que désinvolte.
(1) Le cinéma selon François Truffaut, textes réunis par Anne Gillain, Paris, Flammarion, 1988, p. 353.
(2) Ibidem, pp. 353-354.
(3) Ibidem, p. 358.
(4) Ibidem, p. 367.
(5) Ibidem, p. 356.
(6) L’homme qui aimait les femmes, Paris, Flammarion, Coll. « ciné-roman », 1977.
(7) Ibidem, p. 83.
Libellés :Charles Denner,cinéma français,François Truffaut
samedi 7 juillet 2007
Avant de poursuivre l'effeuillage de mon voyage en Vénétie, déjà une brève halte - pendant que j'encode et "délave" mes petites vidéos - afin d'évoquer un film français que je suis allée voir hier soir... et vous constaterez, au fil des billets, que tous sont liés par des affinités électives ou des associations fortes, physiquement brutales de temps en temps, qu'un regard franc et malicieux gobe en un clin d'oeil. Lelouch n'a-t-il pas filmé, par exemple, Venise pour Hasards ou coïncidences, un très beau film ?
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Midinette : midinette [midinDt] n. f.
ÉTYM. Fin xixe; de midi, et dînette, proprement « qui se contente d'une dînette à midi ».
1 Anciennt. Jeune ouvrière ou vendeuse parisienne de la couture, de la mode. è Cousette, couturière, modiste, trottin. Arpettes (cit. 1) et midinettes qui sortent des ateliers. Gaieté, charme des midinettes.
2 Mod. Jeune fille de la ville, simple et frivole. Goûts, sensibilité, conversation, lecture de midinette.
(Le Grand Robert)
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Je vous préviens : j’aime l’homme et, souvent, j'aime encore davantage le cinéaste. Ne serait-ce - s'il me fallait un motif - que parce qu'il a donné de beaux rôles à l'acteur français que j'admire le plus, Charles Denner (Si c'était à refaire, Robert et Robert...). J’imagine qu’une frange de mes « lecteurs » ne partage pas ce sentiment et je conseille à ceux que cette déclaration autoritaire offusque de simplement changer d’écran. Si ma vie était un mélodrame ou une tragédie de cinéma, j’aimerais qu’il la filme, de loin et en gros plan, car il ferait sûrement de moi une beauté, transformant le petit garçon que je suis souvent en la souveraine byzantine de ce royaume de mocheté dont je suis également l’humble sujette. Certes, Michèle Bernier demeure ingrate dans ce film, mais je présume qu’il eût pu la rendre attirante. Je le crois assez doué pour ce réaliser ce prodige. Ne séduit-elle pas d’ailleurs au-dessus de sa condition ? Oui. Très certainement. Oui. Avouons-le. J’adorerais me trouver femme dans son regard sur mes défauts physiques et sur mes possibles – bien qu'hypothétiques – grâces. Lelouch, c’est d’abord un cinéaste à femmes. Qui se refuse à saisir cette évidence perd de vue la raison première, peut-être triviale pour certains mais pourtant réelle et essentielle, de son cinéma. « Essentiel » signifie, pour une part, le contraire de hasardeux ou d’accidentel. C’est le cœur de la nécessité de ce cinéaste qui filme la contingence (le hasardeux, précisément) comme un destin, qui aime la contradiction et le paradoxe, le deus ex machina perpétuel, pour dire l’ineffable et l’insoutenable légèreté de l’être, telle que définit par Kundera. Oui, la féminité est la raison d’être du cinéma lelouchien, y compris et surtout celle qui s’exerce en l’homme. Tout simplement parce que les femmes ont plus d'imagination ou une imagination qui procrée dans tous les sens de ce dernier terme, tandis que la masculinité se contente de projeter des images avec son entendement. Ce constat a sa valeur dans son dernier film, comme dans les précédents, cela va de soi, puisqu’il nous livre le portrait croisés au fer de deux femmes : une midinette qui s’auto qualifie ainsi - ce qui tendrait à prouver qu’elle ne l’est pas tout à fait car, par définition, une midinette est censée être une conne - et une femme possiblement fatale ou vénéneuse incarnée par Fanny Ardant,
la troublante, qui se plagie elle-même dans cette persona qu’elle dédouble ici, une fois de plus. La plus faible des deux femmes n’est pas nécessairement celle que l’on croit. Il faut bien se plier, comme si l’on s’exerçait à la barre qui sert pour les arabesques et les exercices des danseuses, aux conventions du genre. Lelouch ne cesse de le seriner à travers ses personnages caricaturaux. Cette fois-ci, ils le sont volontairement. Il le souligne trop (ce clone de Pivot presque pire que l'original, la présence de Bernard Werber, qui joue son rôle de produit marketing, peut-être pour se faire absoudre en prouvant qu'il de l'humour). Il a tort. En effet, souvent les critiques se sont demandé si Lelouch jouait ou non le rôle qui est le sien… et, par crainte d’être plus idiots que celui qu’ils prennent pour un imbécile, ont définitivement choisi la seconde branche de l’alternative. Se moquer de la caricature, du trait auquel on est réduit, pourquoi pas ? Caricaturer la caricature, la mettre en abyme et à mort. Mais Lelouch ne semble jamais savoir tracer la saine limite. Je me demande si ma tendresse pour lui ne naît pas de cette enfantine impossibilité qui lui est sienne, à savoir finir, à toujours vouloir s'assurer que l'on a compris qu'il n'est pas dupe.
De Lelouch, je crois que l’on a tout dit. Surtout le pire érigé en Cliché, le stigmatisant dans ses tics (ses mouvements de caméra tourbillonnants), l’accusant de rachitisme cinématographique – pour ne pas parler de l’indigence de ses thèmes – et surtout, crime parfait et inexcusable, celui du sentimentalisme ou, plus méchamment, du sirupeux. Certes, il s’abandonne souvent à ses péchés mignons. Parfois, on éprouve comme une gêne pour lui, sans nécessairement cesser de l’admirer ou de simplement l’aimer, pour cette sincérité qui devient presque faute, par excès, paradoxalement, de vérité. On lui pardonnera beaucoup, voire tout, avec la même élégance qu’il transmet à ses films, y compris ceux qui sont inqualifiables (And now... Ladies and Gentlemen, par exemple) ou d’une fausseté qui confine à l’auto-parodie involontaire. Pourtant, c’est de cette veine rose poisseuse qu’il tira une œuvre qui obtint la Palme à Cannes en 1966 et deux oscars (ce qui, en soi, n’est aucunement un indice de qualité), Un homme et une femme – un film qu’étrangement je ne prise guère, ou plutôt que par principe et par entêtement je refuse d’aimer, dont il ne me reste qu’une chanson gnangnan et le vacillement de deux corps-atomes qui finissent par s’entrechoquer et que l’on aimerait éclater violemment l’un contre l’autre, comme les deux coquilles vides qu’ils sont. Ce serait logique. Je n’ai jamais souhaité voir la suite.
Roman de gare pourrait être un condensé ou plutôt un précipité lelouchien, mais il est plus que ça et mieux que la réponse que le cinéaste adresse à ses détracteurs. Il n'y a aucune ironie mauvaise ou vacharde en lui, simplement un rire qui s'élève parfois trop fort pour sonner juste. De même que certaines répliques paraissent trop bien pesées pour produire l'effet attendu : le rire est mécanique. Il n'en demeure pas moins un plaisir honnête et véritable. Mystère.
Il a d’abord présenté le film comme celui d’un inconnu, afin d’essayer de tromper la critique qu’il estime, plus ou moins lucidement, injuste dans ses jugements à son égard. Bien sûr qu’il existe un snobisme de la part de la critique et du cinéphile de base, attitude méprisante qui exige que l’on vomisse sur son cinéma. De même qu’il existe la Littérature majuscule et des œuvres qui s’essaient en pleine et honnête conscience à la littérature minuscule - la distinction que je trace très simplement entre l’art et l’artisanat (prétendant pour ma part œuvrer dans cette seconde catégorie lorsque je m’adonne à la fiction) -, de même il existe un cinéma majeur, celui des génies, et un cinéma plus modeste, moins large, mais pas nécessairement médiocre ou de seconde zone. Certaines œuvres géniales comportent aussi leur part de médiocrité et leurs facilités mesquines. La différence est toujours une question de profondeur et d’amplitude, mais paradoxalement il n’y pas toujours une différence proportionnelle d’intelligence entre ces deux versions d’un même effort pour dire, raconter, expliquer et interroger l’homme par une succession d’images, du moins dans l'instant. Le jugement s'impose, lui, dans la durée. La différence est portée par le temps, par le développement. Il peut y avoir une grandeur dans la bêtise, une fulgurance inconsciente de l’imbécile, un sublime accident de l’esprit. De bêtise il n’est pas question dans ce film, bien au contraire. Mais de ratage on ne parle que de cela, pas celui du film, mais de la vie des personnages, qui sont tous en souffrance ou sur le bord d’une autoroute, réelle ou métaphorique. Quelle plus belle image pour un purgatoire qu’une station-service ? Excepté le fait que je ne crois qu'en l'enfer, qui est notre quotidien, même s'il existe des mondes éphémères par-delà l'arc-en-ciel. Et puis il y a le regretté Bécaud qui est un peu le démiurge de cet homme et de ces femmes, par la magie d’une voix morte qui, cependant, faufile l’existence des personnages et les tire les uns vers les autres. Il y a des instants de grâce qui m’ont enchantée et menée haut dans la stratosphère des émotions simples, directes, belles. Lelouch a toujours été assez généreux avec ses personnages, leur offrant de multiples chances (Hasard ou coïncidences, mon film préféré du réalisateur ) ou des rédemptions spectaculaires (le personnage de Fanny Ardant s’élève dans sa chute, et elle devient la plus « innocente des coupables »). Et le personnage de Dominique Pignon de citer le dernier échange entre Vautrin et Rastignac... Hé oui, Lelouch s’inscrit dans un classicisme, bien que cela ne paraisse pas toujours évident. Il est un scrutateur des palpitations, un observateur de la comédie des sentiments (merveilleuse citation du fiancé qui éconduit sa belle, dans la voiture, et qui lui explique que, sur le chemin de Brest, où il rejoignait un amour de pacotille, plus il pleuvait moins il aimait sa fiancée de l'époque), où le tragique et le dérisoire ne sont jamais là où on les placerait tout d'abord. Je ne peux que jubiler devant cette peinture du monde de l'édition (et de ces "écrivains" de merde qui crachent leurs poumons pour une pompeuse virgule mal placée), que j'ai le malheur de connaîre un peu.
Une belle femme écrit des best-sellers (Fanny Ardant), en réalité composés par un nègre (toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé n’est pas du tout fortuite ; si vous saviez, lecteurs… !) un peu magicien, qui vit par procuration un succès qui ne peut lui appartenir qu’à une condition : tuer celle dont il n'est que l'ombre. La réciproque est tout aussi juste. Dominique Pinon (acteur fétiche de Jeunet, et pour cause !),
qui donne corps et âme à ce personnage ambigu, est un acteur qui possède une gueule et une prestance fabuleuses. Tour à tour, serial killer pédophile, prof de lettres en banlieue, nègre, personnage, il est crédible dans chacune des versions qu’il offre de son moi, avant de dire la vérité.
le "papillon de nuit", une pute, une coiffeuse qui fantasme sur la célébrité (manucurer une femme écrivain et shampouiner Lady Di la veille de sa mort !), qui mène en bateau sa vie et sa famille, une mère indigne qui a fait de la vie de son enfant un désert, mais que l'on ne peut détester. Elle ressemble tellement à celle que je n'ai pas eue, qui n'a pas voulu de moi, que j'aurais pu avoir mal en me reconnaissant dans son adolescente de fille. Peut-être ai-je eu mal un petit moment, mais j'ai aimé cette douleur d'être comprise, finalement. Et de me dire, à cet instant, que Lelouch saisit davantage que certains ne pourraient le croire.
Et peut-être qu'effectivement "Dieu est un autre" - le titre du roman qui lie entre elles toutes les mises en abyme - et que l'essence de la midinette est de croire en l'impossible, puisque Dieu est mort et que tout est permis, y compris le remplacer.
Sachant que Holly G. est une authentique midinette, ce film ne pouvait que l'agréer. N'est-il pas ? Tout le monde est une midinette, en vérité, mais il est des coriaces qui n'osent pas l'avouer, car ils ont un peu honte de ce qu'ils estiment une faiblesse d'enfant, une croyance pérenne aux contes de fées en quelque sorte. Ce sont eux les premiers qui nous ont nourris et, pour citer mon ami David, je dirais ceci : "C'est ignoble de faire croire aux enfants que le Père Noël n'existe pas !" Idem pour le Prince Charmant et tout le reste. Et Lelouch de rétablir la vérité. La morale de tout ceci, puisque toutes les histoires dignes de ce nom en possèdent une, est que le Prince Charmant n'existe que pour celles qui osent croire en lui.
Mauvaise nouvelle pour les autres : j'ai épousé le dernier exemplaire existant.
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Libellés :cinéma français,Claude Lelouch
dimanche 24 septembre 2006
Avant de réviser ma très grossière traduction du petit livre que Barrie a écrit sur sa mère, je dépose ici un extrait, qui correspond au premier chapitre.
Il est si limpide qu'il ne semble pas utile de le commenter ici à outrance. Ouvrez grand les yeux et tendez l'oreille. Tout est dit, surtout ce qui est celé et qui transperce les mots délicats, pour qui sait lire : Barrie aimait et haïssait sa mère, qui abusa des forces vives de l'enfance et les détourna à son profit, à la manière d'une main humaine qui dévoie le cours d'une rivière au moyen d'un barrage. Oh, bien sûr, Jamie n'a jamais élevé la voix ou le verbe, mais il n'est guère besoin d'être psychologue pour l'entendre se plaindre au loin, très doucement.
L'ironie, l'humour et le paradoxe sont la défense impassible des outragés sensibles.
On remarquera cette habitude qu'ont en commun Barrie et Dickens : celle de prêter vie, de personnifier les objets. Y a-t-il début romanesque plus célèbre que celui inauguré par la bouilloire du Grillon du foyer ?
Les premières lignes de Margaret Ogilvy sont terriblement dickensiennes. Le Maître du Roman, celui qui a droit à ce titre selon moi, a toujours su décrire les naissances de ses héros :
"Le nom de famille de mon père était Pirrip, et mon nom de baptême Philip, de ces deux mots ma langue enfantine ne sut rien faire de plus long ni de plus explicite que Pip. C'est ainsi que je me donnai le nom de Pip et que l'on vint à m'appeler Pip. Je donne Pirrip comme le nom de famille de mon père sur la foi de sa pierre tombale et sur la foi de ma soeur, Mrs Joey Gargery, la femme du forgeron. N'ayant jamais vu ni mon père, ni ma père, ni même un portrait de l'un d'eux (car ils vécurent bien longtemps avant le temps des photographies), la première idée que je me fis de leur apparence fut tirée, contre toute raison, de leur pierre tombale. D'après la forme des lettres gravées sur la tombe de mon père, j'imaginai assez bizarrement un homme carré, robuste, basané, aux cheveux noirs et frisés. Mais du caractère et du tour de l'inscription "ainsi que Georgiana, épouse du ci-dessus", je tirai la conclusion puérile que ma mère avait été une femme maladive, marquée de taches de rousseur. Quant aux cinq petits losanges de pierre longs d'un pied et demi environ, régulièrement alignés auprès de leur tombe, et consacrés à la mémoire de cinq petits frères qui avaient renoncés par trop tôt à tenter de gagner leur vie dans la mêlée universelle, je leur dois d'avoir nourri religieusement cette croyance qu'ils étaient tous venus au monde sur le dos, les mains dans les poches de leur pantalon, et qu'ils ne les en avaient jamais tirées pendant leur existence terrestre."
(De grandes espérances, Traduction Pierre Leyris)
"Longtemps après que le médecin de la paroisse l'eut introduit dans ce monde de douleur et de tourments, on fut considérablement enclin à croire que l'enfant ne survivrait pas pour porter quelque nom que ce fût (...)"
(Oliver Twist, Traduction de Francis Ledoux)
"Deviendrai-je le héros de ma propre vie, ou bien cette place sera-t-elle occupée par quelque autre ? [La plus belle première phrase de tous les romans du monde, selon moi !] A ces pages de le montrer. Pour commencer l'histoire de ma vie par le commencement, je note que je suis né (on me l'a dit et je le crois) un vendredi à minuit. On remarqua que l'horloge se mit à sonner, et moi à crier, simultanément. (...) Je suis né coiffé; et ma coiffe fut mise en vente, par voie d'annonce dans les journaux, au très bas prix de quinze guinées."
(David Copperfield, Trad. collective dans La Pléiade)
De même, John Irving, qui se réclame ouvertement de Dickens, que ce soit dans Le Monde selon Garp ou encore dans L'oeuvre de Dieu, la part du diable, fait la part belle à la dénomination des personnages et à leur si singulière naissance. Ce n'est bien sûr pas un hasard. Mais je n'en dis pas plus pour le moment, car j'y reviendrai tantôt à travers l'oeuvre de Marthe Robert. Le bâtard et l'enfant trouvé incarnent la quintessence du Roman. Mais n'anticipons pas ! Patience !
Ajoutons que le rire de Margaret Ogilvy n'est pas étranger au dernier baiser de Mrs Darling... Ils sont aussi fuyants l'un que l'autre.
Barrie s'inscrit aisément dans cette tradition dickensienne. Voici matière à juger de mon affirmation :
Chapitre 1 – Où il est dit comment la douceur se posa sur le visage de ma mère
Le jour où je naquis, nous achetâmes six chaises avec une assise en crin. Ce fut un événement d’importance, à l’échelle de notre petite maison, mais cela représentait une première victoire dans la longue campagne d’une femme. Le travail qu’elles représentaient, le billet d’une livre et les trente-trois pence qu’elles avaient coûté, l’anxiété qui avait précédé leur achat, le spectacle qu’elles constituaient dans la chambre Ouest, l’air étrangement détaché de mon père quand il les avait ramenées à la maison (mais son visage était pâle), tous ces détails étaient partie prenante de l’histoire que je devais entendre si souvent par la suite. J’ai participé à tant de triomphes de cette sorte, lorsque j’étais enfant, et plus tard encore, quand je fus adulte, que l’arrivée des chaises semble inscrite dans mes propres souvenirs, comme si, âgé d’un jour, j’avais sauté du lit et couru voir l’effet produit. Je suis persuadé que les pieds de ma mère faisaient tout leur possible afin de l’amener jusqu’à cette pièce, bien avant qu’ils ne pussent être assurés de leur stabilité. Et l’instant qui suivit celui où elle se retrouva seule avec moi, on la trouva nus pieds dans la chambre Ouest en train de soigner une éraflure (qu’elle avait été la première à diagnostiquer) sur l’une des chaises, ou bien en train de s’asseoir royalement sur chacune d’entre elles, ou encore disparaissant et revenant sur ses pas ouvrir soudainement la porte, pour les prendre toutes les six par surprise. Alors, il me semble qu’un châle avait été jeté sur elle (et il m’est étrange de penser que ce n’était pas moi qui avais couru après elle avec ce vêtement) et qu’elle avait été ramenée au lit sous une sévère escorte. On lui rappela sa promesse de ne pas bouger. À ceci elle répondit probablement qu’elle s’était absentée, mais si peu de temps que l’on pouvait donc en conclure qu’elle n’avait pas du tout quitté son lit ! Par conséquent, un petit fragment de son être me fut révélé immédiatement : je me demande si j’en ai eu immédiatement conscience. Les voisins nous rendaient visite afin de voir le garçon et les chaises. Je m’interroge encore. Était-elle sincère avec moi en affirmant qu’ils étaient nos semblables ou bien vis-je clair en elle dès le premier instant ? En effet, elle était si transparente… Quand elle fit mine de s’accorder avec eux sur le fait qu’il m’était impossible de recevoir une éducation supérieure, me laissais-je abuser ou bien étais-je déjà conscient de la nature des ambitions brûlantes abritées par ce visage aimé ? Quand ils parlèrent des chaises comme d’un but rapidement atteint, étais-je si novice que ses lèvres timides fussent obligées de proclamer : « Elles ne sont qu’un début ! », avant même d’entendre ces mots ? Et, quand nous fûmes laissés seuls en tête à tête, ai-je ri des grandes choses qui agitaient son esprit ou bien dut-elle m’en informer d’abord dans un murmure ? L’ai-je ensuite enlacée, en lui disant que je l’aiderais dans ses projets ? Il en fut ainsi pendant si longtemps qu’il me paraît étrange qu’il y eut un jour un début à cela.
Pendant six ans, tout fut matière à conjectures, et la femme que je vois et qui habite ces années est précisément celle qui entra tout à coup en scène quand elles furent à l’agonie. « Ses lèvres timides », ai-je dit, mais elles ne l’étaient pas à l’époque, elles l’étaient devenues quand je fis vraiment sa connaissance. Le doux visage, ces années-là disent qu’il ne l’était pas autant alors… Le châle qui avait été jeté sur elle – nous n’avions pas commencé à la pourchasser avec un châle, ni à faire pour elle un rempart de nos corps contre les courants d’air, nous n’avions pas pénétré sur la pointe des pieds dans sa chambre vingt fois pendant la nuit, pour se tenir là à la regarder dormir. Nous ne la voyions pas alors devenir petite, pas plus que nous ne tournions brusquement notre tête quand elle disait d’un air étonné à quel point ses bras avaient rapetissé. Dans ses moments les plus heureux, et jamais il n’y eut une femme plus heureuse, sa bouche n’était pas agitée par un tic soudain et les larmes n’emplissaient pas ses yeux bleus muets, dans lesquels je lus tout ce que j’ai jamais su de la vie et tout ce que j’ai à cœur d’écrire. Oui, lorsque vous regardiez dans les yeux de ma mère vous saviez, comme s’Il vous l’avait dit lui-même, pourquoi Dieu l’avait mise au monde. C’était pour ouvrir l’esprit de tous ceux qui étaient en quête de belles pensées. Ceci est le commencement et la fin de la littérature. Ces yeux, que je ne peux voir avant d’atteindre mes six ans, m’ont éclairé à travers la vie et je prie Dieu qu’ils puissent demeurer jusqu’au dernier jour mes seuls juges sur cette terre. Ils ne furent jamais davantage mon guide que lorsque j’apportai mon aide pour la mettre en terre. Je ne pleurnichais pas parce que ma mère m’avait été reprise après soixante-seize ans d’une vie glorieuse, mais même devant sa tombe j’exultais à l’idée de cette vie qui avait été la sienne.
Un fils s’en était allé loin d’elle, pour étudier. Je me rappelle si peu de lui : ne me revient à la mémoire que le visage joyeux d’un garçon qui courait comme un écureuil jusqu’au sommet d’un arbre et qui secouait les branches, pour faire tomber les cerises dans mon giron. Quand il eut treize ans et que j’eus la moitié de son âge, l’effroyable nouvelle nous parvint. On me raconta que le visage de ma mère était affreux et perclus de sang-froid, quand elle se mit en route pour se planter en travers de la Mort et de son petit garçon. Nous nous dirigeâmes avec elle en direction de la colline qui menait à la gare, une bâtisse en bois. Je crois que je l’enviais à cause de ce voyage dans ces mystérieux wagons. Je sais que nous jouions à ses côtés, fiers de notre droit à être présents en cet endroit, mais je ne m’en souviens pas. Je parle uniquement d’après ouï-dire. On contrôla son billet. Elle nous avait dit au revoir avec ce visage combattant que je ne peux pas encore voir, quand soudain mon père sortit du bureau du télégraphe et dit d’une voix enrouée : « Il est parti. » Nous revînmes sur nos pas, très silencieux, et rentrâmes à la maison en remontant le petit sentier. Maintenant, je ne parle plus par ouï-dire. Désormais, j’ai fait, à jamais, la connaissance de ma mère.
C’est ainsi que ce doux visage fut sien, reflétant ses manières pathétiques et son immense charité. C’est pourquoi les mères accouraient chez elle quand elles avaient perdu un enfant. « Ne pleure pas, ma pauvre Janet ! » leur disait-elle et ces femmes répondaient : « Ah, Margaret, mais toi-même tu pleures… » Margaret Ogilvy était son nom de jeune fille et, d’après la coutume écossaise, elle demeurait Margaret Ogilvy pour ses vieux amis. « Margaret Ogilvy. » J’aimais l’appeler ainsi. Souvent, quand j’étais un petit garçon, je m’adressais ainsi en direction de l’escalier : « Margaret Ogilvy, êtes-vous là ? »
Elle devint à jamais fragile à partir de cette heure-là et, pendant des mois, elle fut très malade. J’ai entendu dire que la première chose qu’elle exprima fut un vœu, celui de voir la robe de baptême, et elle la regarda longtemps, puis tourna son visage vers le mur. Ceci me laissa penser, tout petit garçon que je fus, que c’était la robe dans laquelle il avait été baptisé. Plus tard, j’appris que nous avions tous été baptisés avec le vêtement, du plus vieux de la famille au plus jeune, que vingt ans séparaient. Des centaines d’autres enfants avaient été baptisés dedans ; de telles robes étaient alors une possession rare et le prêt de la nôtre était l’une des gloires de notre mère. Elle était transportée soigneusement d’une maison à l’autre, comme s’il se fût agi d’un enfant ! Ma mère faisait grand cas de ce vêtement, le défroissait, lui souriait, avant de le mettre dans les bras de ceux à qui il était prêté. Elle siégeait sur notre banc à l’église pour le voir porté avec magnificence (avec quelque chose à l’intérieur !) le long de l’allée en direction de la chaire, quand un frisson d’agitation et d’impatience parcourait l’intérieur de l’église ; nous nous donnions des coups de pied sous le pupitre mais notre visage ne cessait dans le même temps d’exprimer notre piété. Dans l’intervalle, quel que fût le comportement de l’enfant - il pouvait rire sans pudeur ou hurler à la grande honte de sa mère – et quoi que fît le père, tandis qu’il l’élevait, l’air idiot probablement, et s’inclinant au mauvais moment, la robe de baptême, de sa longue expérience les faisait bénéficier et les aidait à se tirer de ce mauvais pas. Quand la robe lui était rendue, elle la prenait dans ses bras, aussi délicatement que possible, comme si elle s’était endormie, puis elle la pressait, sans s’en rendre compte, contre sa poitrine. Il n’y avait rien dans la maison qui lui parlait avec autant d’éloquence que la petite robe. C’était le seul de ses enfants qui demeurait toujours un bébé. Et elle ne l’avait pas cousue elle-même, ce qui à mes yeux était une chose bien merveilleuse, car elle semblait avoir fabriqué elle-même toutes les autres choses. Tous les vêtements dans la maison étaient nés de ses mains et vous ne la connaissez pas du tout si vous pensez qu’ils étaient démodés. Elle les transformait et leur donnait une allure nouvelle. Elle les reprisait et leur offrait une autre vie. Puis, elle les persuadait par la ruse de se transformer en autre chose pour la dernière fois. Ensuite, elle les élargissait et les reprenait de nouveau, en posant un nouveau galon, après quoi elle ajoutait un morceau de tissu dans le dos, et ainsi le vêtement passait d’un membre de la famille à un autre, jusqu’au plus jeune. Et, alors même que nous en avions fini avec eux, ils réapparaissaient sous une autre forme. À la mode ! Je dois revenir sur ce sujet. Aucune femme n’avait un œil pareil : elle ne possédait aucune gravure de mode ; elle n’en avait nul besoin. La femme du pasteur (une cape), les filles du banquier (la nouvelle manche) : elles n’avaient qu’à passer une seule fois devant notre fenêtre, et le scalp, si je puis m’exprimer ainsi, était entre les mains de ma mère. Regardez-la se précipiter, les ciseaux en main, un fil dans la bouche, en direction des tiroirs où les vêtements du dimanche de ses filles sont rangés ! Ou bien allez à l’église dimanche prochain et regardez certaine famille qui y pénètre en file indienne : le garçon lève ses jambes assez haut pour faire le fier et montrer ses nouvelles bottines, mais tous les autres demeurent discrets, spécialement la timide petite femme à l’air si peu perspicace qui se tient en arrière. Si vous étiez à la place de la femme du pasteur ce jour-ci ou à celle des filles du banquier, vous auriez un choc ! Mais elle a acheté la robe de baptême et, quand j’avais coutume de lui en demander la raison, elle rayonnait et paraissait réfléchir, puis répondait qu’elle voulait être une fois dans sa vie dispendieuse ! Et elle me dit, sans cesser de sourire, que plus une femme avait tendance à coudre et à fabriquer les choses elle-même plus grand et ardent était son désir ensuite de se précipiter dans un magasin et « de faire des folies ». La robe de baptême, avec ses volants pathétiques, a plus d’un demi-siècle maintenant et elle commence à se faner un peu, à la manière d’une pâquerette dont le temps est passé, mais elle est conservée avec autant d’affection qu’autrefois. Je l’ai vue en exercice, à nouveau, l’autre jour.
Ma mère était allongée dans son lit, avec la robe de baptême à ses côtés. Je l’observais à la dérobée à de nombreuses reprises et me dirigeais vers l’escalier pour m’y asseoir et pleurer. Je ne sais pas si ce fut ce jour-ci, le premier, ou plusieurs jours après, que vint ma sœur, la fille préférée de ma mère[1]. Oui, elle l’aimait encore plus que moi, j’en suis certain. La gloire de cette sœur remonte à mes six ans. L’adolescence la quittait. Elle vint à moi, le visage marqué par l’anxiété et les mains tordues ; elle m’incita à aller au chevet de ma mère, afin de lui dire qu’elle avait toujours un autre petit garçon. Je me rendis donc à son chevet, excité. Mais la chambre était noire et, quand j’entendis la porte se refermer et qu’aucun son ne provint du lit, je fus effrayé. Je me tins sans bouger. Je suppose que je respirai bruyamment ou peut-être que je pleurai, car, après un certain temps, j’entendis une voix apathique, qui ne l’avait jamais été auparavant, dire : « Est-ce toi ? » Je pense que le ton me fit mal, puisque je ne répondis pas. La voix répéta avec plus d’anxiété que la première fois : « Est-ce toi ? ». Je pensais qu’elle s’adressait au petit garçon mort et je dis d’une petite voix esseulée : « Non, ce n’est pas lui, ce n’est que moi ! » J’entendis un cri et ma mère se retourna dans le lit et, bien qu’il fît noir, je sus qu’elle me tendait les bras.
Après ceci, j’entrepris dans son lit une grande affaire, essayant de le lui faire oublier- ce qui était mon astucieuse manière de jouer au docteur. Et, si je voyais quelqu’un dehors faire quelque chose qui enclenchait le rire des autres, je me précipitais vers cette chambre obscure et le reproduisait devant elle. Je suppose que j’étais un curieux petit être. On m’a raconté que mon souci d’égayer sa personne donnait à mon visage un air tendu et faisait glisser un tremblement dans ma plaisanterie ; je me tenais sur la tête dans son lit, mes pieds contre le mur et alors je criais plein d’excitation : « Riez-vous, mère ? » Peut-être que ce qui provoquait son rire était quelque chose dont j’étais inconscient, mais elle riait de temps en temps, ce sur quoi je m’écriais triomphalement à l’attention de cette tendre sœur, qui était toujours dans l’attente de cette vision, afin qu’elle accourût voir ce spectacle. Mais, le temps qu’elle arrivât, le doux visage était à nouveau couvert de larmes. Par conséquent, j’étais privé d’une part de ma gloire et je me rappelle ne l’avoir fait rire devant témoins qu’une seule fois. Je gardais trace de ses rires sur un morceau de papier : un trait pour chacun ; il était dans mes habitudes de le montrer, imbu de fierté, chaque matin, au docteur. Il y avait cinq traits la première fois où je lui glissai le papier entre les doigts. Puis, le sens des tirets lui fut expliqué et il se mit à rire de si bon cœur que je m’écriai : « J’aimerais que ce fût l’un des siens ! » Il devint tout à coup bienveillant et me demanda si j’avais montré le papier à ma mère ; quand je lui fis signe que non, il me dit que si je lui montrais maintenant et lui expliquais que ses cinq rires reposaient là, je pourrais bien en gagner un autre. Ma confiance était moindre, mais il était l’homme mystérieux chez qui vous pouviez courir au plus noir de la nuit (vous lanciez une poignée de graviers à sa fenêtre afin de le réveiller et, s’il s’agissait simplement d’un mal de dents, il extrayait la dent par la fenêtre ouverte, mais s’il s’agissait de quelque mal plus rude il se trouvait avec vous sur la place obscure, instantanément, avec la rapidité d’un homme qui dormirait dans son pardessus) ; c’est pourquoi je m’exécutai ainsi qu’il m’y avait enjoint, et non seulement elle rit en le voyant, mais, quand je cochai sur le papier ce rire-ci, il y eut un autre rire et, bien qu’il fût un seul rire coupé en son milieu par une larme, je le comptais double.
Le doute n’est pas permis : c’est la même sœur qui me dit de ne pas bouder quand ma mère demeurait allongée à penser à lui, mais plutôt d’essayer de l’entraîner à parler de lui. Je ne voyais pas comment ceci pouvait faire d’elle la mère joyeuse qu’elle avait été, mais on m’affirma que si je ne pouvais pas accomplir ce prodige personne d’autre ne le pourrait. Cette certitude m’incita à essayer. Dans les premiers temps, me dirent-ils, j’étais souvent jaloux, l’arrêtant dans l’évocation de ses tendres souvenirs avec ce cri : « Ne vous souciez-vous donc pas de moi ? » Cependant, cette attitude ne perdura pas. Sa place fut prise par un désir intense (à nouveau, je pense, ma sœur avait dû l’animer de son souffle) de devenir tellement semblable à lui que même ma mère ne pourrait voir la différence. Nombreuses et ingénieuses étaient les questions que je formulais en vue de cette fin. Je m’entraînais en secret, mais après une semaine entière écoulée j’étais toujours davantage moi-même. Il avait une manière de siffler si joyeuse, m’avait-elle appris, que lorsqu’elle travaillait elle était toujours plus gaie à l’entendre siffler. Quand il sifflait, il se tenait debout, les pieds écartés et les mains dans les poches de ses knickerbockers. Je décidai de me fier à ce détail, et un jour, après avoir appris sa manière de ses anciens camarades – chaque garçon qui possède un peu d’initiative invente sa propre façon de siffler –, je mis secrètement un de ses costumes ; il était gris foncé, avec des petits motifs, et il m’alla encore bien des années après. Puis, ainsi déguisé, j’entrai, à l’insu des autres, dans la chambre de ma mère. Tremblant, sans aucun doute, et pourtant si content, je me tins tranquille jusqu’à ce qu’elle me vît et, alors, combien dut-elle être blessée ! «Écoutez ! » lui criai-je, triomphal. Et j’écartai mes jambes et plongeai mes mains dans les poches de mes knickerbockers et commençai à siffler.
Elle lui survécut vingt-neuf ans. Elle traversait les années avec tant d’énergie, et ce jusqu’aux approches de la fin, que vous n’aviez jamais moyen de savoir où elle était, à moins de l’attraper ! Bien qu’elle fût frêle désormais, et chaque jour un peu plus, la tenue de sa maison devint à nouveau célèbre, de sorte que les jeunes mariées faisaient appel à elle pour observer sa manière de blanchir le foyer, de défroisser le linge ou de coudre. Il y a encore des vieilles gens, une ou deux personnes, qui racontent avec de l’émerveillement dans les yeux comment elle pouvait cuire vingt-quatre bannocks[2] dans l’heure et ne pas en rater un seul. Et elle en offrait beaucoup ! Elle partageait grand nombre de ses possessions et avait une jolie manière de donner. Son visage rayonnait et ondulait sous l’effet d’une joie excessive, comme par le passé. Ce rire, que j’avais essayé de forcer si fort, venait de nouveau courir à travers la maison. Je n’ai jamais entendu un rire tel que le sien, sauf celui produit par des enfants joyeux : le rire de la plupart d’entre nous vieillit et s’use en même temps que le corps, mais le sien demeura radieux jusqu’à la fin, comme s’il renaissait à la vie chaque matin. L’enfance ne l’avait pas quittée tout à fait et son rire était pour moi la voix de ce passé, de même que la robe de baptême l’était pour elle. Mais je ne parvins pas à lui faire oublier cette part d’elle-même qui était morte. Pendant ces vingt-neuf ans, elle ne s’est pas éloignée de lui ni de cette journée d’une seule pensée. Souvent, elle s’endormait en lui parlant et, même pendant son sommeil, ses lèvres bougeaient et elle souriait comme s’il lui était revenu. Et, quand elle se réveillait, il devait disparaître si précipitamment qu’elle s’éveillait déconcertée, elle regardait autour d’elle et disait lentement : « Mon David est mort ! » Ou peut-être restait-il assez longtemps pour lui murmurer les raisons de son imminent départ ; et elle demeurait allongée, les yeux voilés. Quand je devins un homme, il était toujours un garçon de treize ans ; j’écrivis un petit texte intitulé « Mort depuis vingt ans », qui parlait d’une tragédie similaire dans la vie d’une autre femme, et c’est la seule chose que j’ai écrite dont elle ne parla jamais, pas même à sa fille, celle qu’elle aimait le plus. Personne ne lui en fit jamais mention ou ne la questionna pour savoir si elle l’avait lu; on ne demande pas à une mère si elle sait qu’il y a un petit cercueil dans sa maison. Elle lut plusieurs fois le livre dans lequel il est imprimé mais, quand elle arrivait à ce chapitre, elle posait ses mains sur son cœur ou bien se bouchait les oreilles.
(Traduction et notes : Céline-Albin Faivre - Tous droits réservés)
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