jeudi 22 décembre 2005

L'été dernier, j'ai réalisé un vieux rêve : rendre visite à Sherlock Holmes, à son domicile. L'adresse est fameuse : 221b Baker Street, London. Hélas, le détective était de sortie, mais je fus reçue avec forces égards par son vieil acolyte, Watson. Il m'a fait visiter la maison. J'ai pu toucher le violon de Sherlock, regarder d'un oeil sévère son matériel médical (une seringue qui doit servir à des fins funestes, en particulier, a heurté mon attention) et me retrouver plongée dans certaines de ses aventures les plus fameuses (Le ruban moucheté, Le rituel de Musgrave, La ligue des rouquins, Les Hêtres rouges, L'homme à la lèvre tordue, etc.). 


































J'ai pu également essayer son meilleur fauteuil et bavarder avec Watson. Quel délice ! On m'a offert l'insigne honneur de revêtir une deerstalker ! Nota Bene : les coffrets de deux premières saisons des aventures de Sherlock Holmes, avec l'inimitable Jeremy Brett sont disponibles à la vente. http://images.amazon.com/images/P/B000A3X4I2.08._SCLZZZZZZZ_.jpg http://images.amazon.com/images/P/B000BEU3ES.08._SCLZZZZZZZ_.jpg 
Je signale également le film très "goûteux" de Billy Wilder, La vie privée de Sherlock Holmes. http://images.amazon.com/images/P/B000176TO8.08._SCLZZZZZZZ_.jpg Sans oublier, le dessin animé japonais, dont les premiers épisodes furent réalisés par Hayao Miyazaki : http://images.amazon.com/images/P/B0000WNLAE.08._SCLZZZZZZZ_.jpg
mercredi 21 décembre 2005

Je n'ai pas encore parlé de ce personnage de fiction , mais je finirai par m'aventurer à le faire un jour, ici même. En attendant, en parallèle avec la sortie aux Moutons électriques d'un très beau livre, je vous recommande le minuscule et brillant essai de Pierre Nordon. Ne passez pas non plus à côté de cette superbe série de téléfilms de la BBC, déjà diffusés il y a quelques mois sur TMC, Les mystères du véritable Sherlock Holmes. On y découvre les enquêtes du jeune Conan Doyle, étudiant en médecine, et de son Maître, le Docteur Bell, qui inspirera le personnage de Sherlock Holmes. Les 5 DVD sont disponibles au prix modeste de 29,99 euros. A ne pas manquer !

Mon interprétation personnelle du kairos.

Le rêve est la serrure où l’œil de l’âme se colle pour apercevoir l’homme ou la femme qu’on n’a pas osé être quand il était encore temps. Il est temps jusqu’à ce que l’on s’habitue et se trouve douillettement installé dans la banalité.

Le rêve est un signet dans notre mémoire pour nous rappeler d’être modeste dans nos espoirs. L’occasion manquée est comme un tricot où l’on a sauté une maille par étourderie ou inconscience, à la restriction près que dans la vie ce genre d’oubli n’est pas rattrapable. On n’a droit qu’à une seule chance et ceux qui prétendent que ce n’est pas suffisant, en auraient-t-ils mille, qu’ils ne la saisiraient pas mieux.


De son nom véritable Willard Huntington Wright, Van Dine a créé le personnage du célèbre détective Philo Vance (La Mystérieuse Affaire Benson [The Benson Murder Case], en 1923, L’Assassinat du canari [The Canary Murder Case], Il a établi un certain nombre de règles dans un article de l’American Magazine (en 1928). Le but est simple : empêcher le lecteur d’atteindre la vérité trop vite, en contrôlant ses pensées, tout en exposant en permanence celle-ci à son regard.
L'ensemble de ces règles se trouve dans l'ouvrage de Th. Narcejac Une Machine à lire : le Roman policier, Denoël/Gonthier, Bibliothèque Médiations, 1975, p. 97 sq. :
« 1. Le lecteur et le détective doivent avoir des chances égales de résoudre le problème.
« 2. L'auteur n'a pas le droit d'avoir recours, vis-à-vis du lecteur, à des ruses et des procédés autres que ceux utilisés par le criminel à l'égard du détective.
« 3. Le véritable roman policier ne doit pas comporter d'intrigue amoureuse. En introduire une reviendrait, en effet, à fausser un problème devant rester purement intellectuel.
« 4. Le coupable ne doit jamais se révéler être le détective lui-même ou un représentant de la police.
« 5. On doit déterminer l'identité du coupable par une série de déductions, et non par accident, par hasard ou à la suite d'une confession volontaire.
« 6. Tout roman policier exige, par définition, un policier*. Ce policier doit faire son travail, et il doit le faire correctement. Il lui faut réunir les indices qui nous conduiront à la personne ayant commis le crime au premier chapitre. S'il n'arrive pas à une conclusion satisfaisante par l'analyse des indices qu'il a ainsi réunis, il n'a pas résolu le problème.
« 7. Pas de roman policier sans cadavre. Ce serait trop demander à un lecteur de roman policier que de lui faire lire trois cents pages sans lui offrir un meurtre.
« 8. Le problème policier ne doit être résolu que par des moyens appartenant au domaine de la réalité.
« 9. Il ne doit y avoir, dans un roman policier qui se respecte, qu'un seul véritable détective. Réunir les talents de trois ou quatre détectives reviendrait non seulement à disperser l'atten­tion et à compromettre la clarté du raisonnement, mais aussi à s'assurer un avantage indu sur le lecteur.
« 10. Le coupable doit toujours être quelqu'un ayant joué un rôle véritable dans le roman, que le lecteur connaisse suffisamment pour s'y être intéressé. Accuser du crime, au dernier chapitre, un personnage qu'il vient de faire apparaître et qui a joué un rôle trop minime auparavant reviendrait, de la part de l'auteur, à un aveu d'impuissance vis-à-vis du lecteur,
« 11. L'auteur ne doit jamais prendre le coupable parmi le personnel domestique : valets, croupiers, cuisiniers ou autres. Il y a là une objection de principe, car c'est une solution trop facile. Le coupable doit être un personnage méritant l'attention.
« 12. Il ne doit y avoir qu'un seul coupable, quel que soit le nombre des meurtres commis. Toute l'indignation du lecteur doit pouvoir se concentrer sur un seul traître.
« 13. Les sociétés secrètes ou les mafias n'ont pas leur place dans un roman policier. L'auteur qui y a recours sombre dans le domaine du roman d'aventures ou du roman d'espionnage.
« 14. La méthode selon laquelle le crime est commis et les moyens devant permettre de démasquer le coupable doivent être rationnels et scientifiques. La science-fiction, avec ses instruments dus à la seule imagination, n'a pas sa place dans un véritable roman policier.
« 15. La clé de l'énigme doit être apparente tout au long du roman, à condition, bien entendu, que le lecteur soit assez perspicace pour la déceler. J'entends par là que, relisant le livre après que le problème a été élucidé, le lecteur doit pouvoir constater que, d'une certaine façon, la solution était apparente dès le début, que tous les indices pouvant permettre de déterminer l'identité du coupable étaient réunis et que, s'il avait été aussi perspicace que le détective lui-même, il aurait pu percer le mystère avant le dernier chapitre. Il serait d'ailleurs vain de nier que cela arrive assez souvent, j'irai jusqu'à soutenir qu'il est impossible de dissimuler jusqu'au bout à tous les lecteurs la solution d'un problème policier honnêtement exposé. Il y aura toujours des lecteurs pour se montrer aussi astucieux que l'auteur. C'est là, précisément, que réside l'intérêt du jeu.
« 16. Il ne doit pas y avoir, dans le roman policier, de longues descriptions, d'analyses psychologiques subtiles ou de souci de créer une atmosphère. Ces éléments ne feraient qu'encombrer le terrain, alors qu'il s'agit de présenter clairement un crime et d'en rechercher le coupable. Ils ralentissent l'action et dispersent l'attention, en détournant le lecteur de l'objet principal du livre qui est de poser un problème, de l'analyser et de lui trouver une solution satisfaisante. J'estime que lorsque l'auteur est parvenu à donner une impression de réalité et à retenir l'attention du lecteur sur les personnages comme sur le problème lui-même, il a fait assez de concessions à la technique purement littéraire. Le roman policier est un genre bien précis. Le lecteur n'y recherche ni des fioritures littéraires, ni des exercices de style, ni des analyses trop approfondies, mais une stimulation de l'esprit et une excitation intellectuelle comparable à ce qu'il éprouverait en assistant à une rencontre sportive ou en s'attelant à un problème de mots croisés.
« 17. L'auteur doit éviter de choisir son coupable parmi les criminels professionnels. Leurs méfaits intéressent la police et non les auteurs et les détectives amateurs.
« 18. Ce qui a été présenté à l'origine comme un crime ne peut se révéler, à la fin du livre, un accident ou un suicide. Imaginer une enquête longue et difficile pour la conclure de cette façon reviendrait à mystifier le lecteur de façon impardon­nable.
« 19. Le mobile du crime doit toujours avoir un caractère strictement personnel. Le roman doit refléter les expériences et préoccupations quotidiennes du lecteur et offrir en même temps un exutoire relatif à ses aspirations ou à ses émotions refoulées.
« 20. Enfin, je voudrais citer quelques procédés auxquels n'aura recours aucun auteur policier qui se respecte :
« a) la découverte du coupable par comparaison entre un bout de cigarette trouvé sur les lieux du crime aux cigarettes que fume l'un des suspects ;
« b) la séance de spiritisme truquée au cours de laquelle le criminel, saisi de terreur, se dénonce ,
« c) les fausses empreintes digitales ,
« d) l'alibi établi à l'aide d'un mannequin ;
« e) le chien qui n'aboie pas, indiquant ainsi que l'intrus est un familier de l'endroit ;
« f) le coupable frère jumeau du suspect ou lui ressemblant à s'y méprendre,
« g) la seringue hypodermique et le sérum de vérité ,
« h) le meurtre commis dans une pièce fermée en présence des policiers ;
« i) l'emploi d'associations de mots pour découvrir le coupable,
« j) le déchiffrement d'un cryptogramme par le détective. »
Dieu merci, tout le monde ne s'est pas plié à ses règles, sinon nous n'aurions jamais pu lire un bon nombre d'excellents romans, tel Le Meurtre de Roger Ackroyd. Un roman policier atteint sa perfection lorsqu'il parvient à surprendre et à manipuler son lecteur, quel que soit le moyen qu'il emploie. Peu me chaut que l'on triche avec moi. Au contraire, serais-je tentée de dire, si l'escroquerie est de haut vol... Je m'en tiens, s'il faut déterminer une limite au pouvoir du romancier, à la définition du possible de fiction, selon Conan Doyle : ce qui reste quand on a éliminé tout ce qui semble impossible, même si c’est difficile à croire.
mardi 20 décembre 2005
Le divertissement occupe la faculté de penser et met, de ce fait, en suspens une pensée ou une idée désagréable, il est un des moyens de ce phénomène que nous appelons l’évitement. La marque du caractère tragique de l’homme est son incapacité à penser à lui-même et le divertissement lui permet d’éviter ce face à face avec un futur squelette et un homme d’ores et déjà blessé. Pascal ne blâme pas l’homme qui évite, il y a fort à parier qu’il suppose l’homme incapable d’éviter l’évitement, mais il déplore qu’il ignore la nature de cet évitement, qu’il s’illusionne sur l’objet de la quête, et qu’il confonde l’objet après lequel il court et la course (principe de l’évitement). Pourtant, si la course est plus importante que le but, l’un et l’autre sont nécessaires, afin d’entretenir l’illusion (l’évitement ou le divertissement) : « Tel homme passe sa vie sans ennui en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l’argent qu’il peut gagner chaque jour, à la charge qu’il ne joue point : vous le rendez malheureux. On dira peut-être que c’est qu’il recherche l’amusement du jeu, et non pas le gain. Faites-le donc jouer pour rien, il ne s’échauffera pas et s’y ennuiera. Ce n’est donc pas l’amusement seul qu’il recherche : un amusement languissant et sans passion l’ennuiera. Il faut qu’il s’y échauffe et qu’il se pipe lui-même, en s’imaginant qu’il serait heureux de gagner ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu’il se forme un sujet de passion, et qu’il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte, pour l’objet qu’il s’est formé, comme les enfants qui s’effrayent du visage qu’ils ont barbouillé. » Il joue à se faire peur ; le divertissement est une espèce de jeu de rôle qui fragmente l’homme et lui donne l’occasion de s’oublier. L’homme qui joue n’est pas en danger, mais il aime à faire semblant de l’être. Il ne risque que sa vie imaginaire. Ce faux risque le détourne provisoirement de celui, réel, qui n’est autre que la vie elle-même. Le risque et l’ennui sont les deux limites qui circonscrivent notre appétit de vivre.
Le contraire de l’évitement (ou du divertissement) serait le repos. Par ce mot, Pascal entend la satiété de l’esprit, le bonheur d’être en soi, sans ouverture vers un monde extérieur au for intérieur. La description de l’âme humaine et de ses inévitables tourments par Pascal ressemble à celle de Schopenhauer, pour qui nous oscillons entre la douleur du désir et l’ennui. Le divertissement rend mobile la pensée et, de ce fait, elle devient inapte à tout autre usage. Pascal établit une sorte d’équation entre la pensée et le malheur. Le malheur nous est « naturel », attaché à notre condition misérable. La pensée ne nous rend pas malheureux mais elle le réveille, comme un faux mouvement éveille une dent malade. Penser véritablement, c’est-à-dire à soi, c’est se condamner à la conscience de notre malheur. Celle-ci appelle une consolation qui ne peut être trouvée, ce qui signifie que l’homme n’est pas en mesure de supporter cette pensée qu’il ne fait qu’effleurer. L’ennui n’est pas proportionnel à la puissance de l’individu, à sa capacité de réaliser ses désirs, ou en général à l’obtention de tous ces biens dont la possession passe pour caractériser les gens heureux. L’ennui est également partagé entre les hommes et les femmes, quel que soit leur degré de richesse, d’intelligence ou autres ; il est la phase intermédiaire avant le désespoir. L’ennui, c’est-à-dire la pensée inoccupée par les objets du divertissement redevient libre pour la pensée de soi, donc pour la conscience de l’étendue de notre malheur.
Le divertissement pascalien est souvent mal compris. Pascal le juge nécessaire et ne cherche aucunement à nous en guérir, une telle tentative se révèlerait plus dommageable que le mal dont elle serait censée être l’antidote. Sa critique ne porte pas sur cet « instinct secret » qui nous pousse au bruit et à la fureur, mais sur la méconnaissance que nous avons de notre nature et qui nous aveugle sur le besoin que nous avons, celui du divertissement, et non des objets qu’il nous propose d’obtenir. La vanité de l’homme , seul reproche de Pascal, consiste autant à croire que des biens matériels ou intellectuels le rendront heureux – quand il est métaphysiquement malheureux - que de blâmer ceux qui recherchent ces biens, croyant de ce fait témoigner de sa sagesse ou de sa lucidité par ce blâme, car dépossédés de l’instinct de cette quête, l’homme sombrerait dans un insurmontable désespoir. Ceux même qui remarquent la vanité des biens convoités sont encore plus à plaindre de leur bêtise que les autres, car ils s’imaginent n’être pas vains… Le Quohélet ne dit rien de plus, rien de moins. « Tout est vanité », ce qui signifie que rien ne peut échapper à cette condamnation, pas même la condamnation…
Pascal ne croit pas en la sagesse, ou tout au moins en une sagesse absolue qui nous permettrait de nous contenter de notre état et d’être heureux dans le repos. Non, il n’y croit pas, à peine croit-il en la capacité que nous avons de nous rendre compte du phénomène qu’il appelle divertissement – sinon, en effet, pourquoi prendrait-il la peine d’écrire ces pages ? A moins, que ce ne soit dans un but de divertissement, ainsi qu’il le laisse entendre à demi.


Une série qui a beaucoup fait parler d'elle, car elle détient les records d'audience de l'année dernière aux Etats-Unis.
Je l'ai découverte avant sa diffusion en France et je suis actuellement la seconde saison.
De quoi s'agit-il ?
D'un guilty pleasure par excellence. Un plaisir coupable in the text. Mais un plaisir avouable sans trop de honte.
Je ne suis pas très adepte des séries télévisées : par manque de temps, par manque d'intérêt surtout. Mais, lorsque l'une d'entre elles capte mon attention, je suis piégée. Ce fut le cas avec cette petite série.
Elle oscille entre le soap* (la seconde saison verse plus dans ce registre, hélas...) et la comédie avec un soupçon d'humour noir à la Agatha Christie. Ce qui me retient le plus devant ces épisodes, c'est la qualité certaine des dialogues, plutôt crus et souvent très drôles. Les histoires, en elles-mêmes, ne brillent ni par leur originalité ni par leur réalisme, mais le ton est irrésistiblement agréable. On retrouve, à chaque fois, les personnages avec un plaisir non dissimulé, sans pour autant se damner pour eux.



C'est un divertissement de qualité et ce n'est déjà pas si mal. Et, parfois, c'est un peu plus que cela.
Plusieurs femmes au foyer "désespérées" ou "prêtes à tout" se partagent l'objectif et notre attention. L'adjectif anglais "desperate" recouvre en effet fort judicieusement ces deux acceptions. Le désespoir entraînant parfois des moyens et des fins plus ou moins condamnables... Chacune d'entre elles représente un stéréotype : la bimbo (Nicolette Sheridan, une rescapée de Côte Ouest, le spin-off de Dallas), la mère de famille débordée, la femme au foyer parfaite et névrosée à souhait, la jeune divorcée maladroite et la jeune femme, mal mariée, vénale et adultère. Les hommes occupent l'arrière-plan et apparaissent, dans la plupart des cas, comme peu désirables et assez fades, malgré certains physiques "avantageux" (pas à mes yeux). Quelques affaires criminelles et des mystères variés relèvent l'ensemble et laissent en bouche un petit goût épicé.
Une voix-off, celle d'une femme qui s'est suicidée lors des premières minutes du premier épisode, nous accompagne lors de chaque nouvel opus, ajoutant son grain de sel en début et en fin d'épisode. Cet ingrédient est essentiel car il ajoute une certaine patine à ce feuilleton.
Le premier acte de cette série m'avait tétanisée. Il était diablement culotté. Cette impression forte s'est un peu dissoute, puis a disparu tout à fait, mais le plaisir est demeuré.
Je n'imagine pas que la série puisse réaliser le prodige de durer, car elle est vouée à la circularité , qui est la caractéristique du soap.

*De même que Steiner écrit à propos de la tragédie antique que «le vers libère le personnage tragique des complications du monde matériel», dans le soap, c’est l’argent qui remplit ce rôle. Leur champ d’action devrait être le plus large possible et les choix multiples ; pourtant ils usent au minimum de cette liberté – tout le contraire du principe d’économie mis en avant par Leibniz concernant l’organisation divine de l’univers. Superficiels(1), ils le sont sûrement, évidemment, mais cependant quelque chose d’essentiel nous est dit à travers eux : rien ne dure ni ne réussit, tout est toujours à recommencer, tout est vain. Le soap est à sa manière, peut-être inconsciente, une réfutation du réel rationnel. Le reproche que l’on fait en général au soap est son manque de crédibilité - il arrive trop de choses aux personnages et les mêmes situations invraisemblables les accablent par cycle - sa simplification à l’extrême des sentiments, des dialogues et des situations stéréotypés. Pourtant, sans vouloir paraître provocateur, on peut affirmer que le soap est une illustration possible de l’éternel retour nietzschéen… et une manifestation d’une authentique vision tragique du monde in fine.

(1) Superficialité superficielle, pour un regard qui l’est tout autant que ce qu’il dénonce, superficialité de surface donc, qui n’empêche pas d’être profonde…




lundi 19 décembre 2005
Pour Siréneau. En réponse à sa demande.

"Rendre le réel à l'insignifiance consiste à rendre le réel à lui-même : nous doublons le réel, par la pensée, d'une plus value de sens. Nous n'acceptons pas de prendre le réel tel qu'il est et de comprendre que son seul sens c'est qu'il n'a pas de sens. "Un mot exprime à lui seul ce double caractère, solitaire et inconnaissable, de toute chose au monde : le mot idiotie. Idiotès, idiot, signifie simple, particulier, unique ; puis, par une extension sémantique dont la signification philosophique est de grande portée, personne dénuée d'intelligence, être dépourvu de raison. Toute chose, toute personne sont ainsi idiotes dès lors qu'elles n'existent qu'en elles-mêmes, c'est-à-dire sont incapables d'apparaître autrement que là où elles sont : incapables donc, et en premier lieu, de se refléter, d'apparaître dans le double du miroir. Or, c'est le sort finalement de toute réalité que de ne pouvoir se dupliquer sans devenir aussitôt autre : l'image offerte par le miroir n'est pas superposable à la réalité qu'elle suggère."Le réel est prisonnier de son inaliénable et immuable singularité (de même chaque être humain) ; le réel est idiot, en repos, il reste nécessairement fidèle à lui-même. Le réel est solitaire, puisque tous les doubles (sens, représentations …) que nous pouvons lui affubler ne sauraient entrer en collision avec lui, ni le toucher d'aucune façon. Il est inconnaissable pour les mêmes raisons qui le condamnent à la solitude : si on ne peut entrer en contact avec lui (de la même façon qu'on ne peut entrer en contact avec une monade), ni par la pensée (qui cherche à donner un sens) , ni par la vie même (qui se représente ce qu'elle vit, ce qu'elle a à vivre…), comment connaître le réel, si ni la spéculation ni l'expérience ne nous ouvrent un chemin vers lui ?

La connaissance par le miroir, thème rebattu par la littérature et la psychanalyse, est une métaphore pour désigner ce que serait une connaissance parfaitement adéquate, où la connaissance épouserait chacun des contours de l'objet à connaître. Une intuition intellectuelle. Si cela était possible, le miroir symboliserait aussi ce que serait une connaissance sans intermédiaire : en effet, on pourrait penser que cette image (qui est mieux encore que la plus fidèle représentation) qui émane de l'objet même à connaître, et que l'on ne lui applique pas, bon gré mal gré, de l'extérieur, doit permettre une véritable connaissance de cet objet, une confrontation directe avec lui. Tel n'est pas le cas. Tout se passe comme si le réel était encore ailleurs, cela n'est pas sans nous rappeler le mythe de la caverne : nous n'avons qu'une connaissance par reflets, donc fausse. L'identité n'est pas divisible, ou plus exactement elle ne peut se dédoubler, même par elle-même. Le singulier (le réel) est une identité idiote ; mieux, l'identité du réel repose sur son idiotie. Où l'on voit comment le mot peut s'appliquer à un être dépourvu d'intelligence, c'est-à-dire incapable de commerce avec autrui, d'adéquation avec les choses et les êtres : l'idiot ne peut sortir de lui-même, de même que le réel ne peut se mouvoir sans perdre son identité, en devenant autre. On pourrait appliquer les réflexions de Rosset quant au réel et à sa fuite, à notre façon de le manquer ou de l'anticiper, aux relations difficiles entre les amants qui restent toujours extérieurs l'un à l'autre. "La réalité est idiote parce qu'elle est solitaire, seule de son espèce (tel est d'ailleurs le privilège de ce qui est, le privilège ontologique, que d'être imitable à merci sans jamais rien imiter soi-même.)" Etre seul de son espèce revient à être condamné au silence et à la monotonie (au sens étymologique), et finalement à une certaine pauvreté. Les hommes n'acceptent pas le réel, parce que s'ils étaient honnêtes avec lui, il leur faudrait renoncer au sens, que véhicule l'universel en donnant une impression d'ordre et de normalité aux choses et aux êtres, à consentir à une absurdité (qui n'en est une que pour ceux qui ne renoncent pas véritablement à trouver un sens, ceux qui trouvent que le réel sonne mal ou est sourd à leurs objurgations, alors que le réel n'est ni muet, ni sourd : il n'a pas d'oreilles ni de bouche). Vivre pour vivre, ou même vivre sans pour est une épreuve insoutenable pour l'être poétique qu'est l'homme. En somme, on peut dire que l'homme n'est pas assez idiot pour cela. "Peut-être suffit-il de deux hommes du même avis pour constituer une opinion suffisamment forte pour triompher du réel. C'est assez dire la fragilité du réel, tel qu'il s'offre à la perception humaine." Les hommes vivent dans le réel qu'ils s'inventent ; aucun homme ne peut et ne veut accepter de vivre dans ce qui ne laisse même pas le choix d'être accepté. Cette attitude doit être assez contagieuse puisque pas un seul être humain ne vit autrement, à moins que cette attitude ne soit constitutive de l'identité, de l'idiotie inhérente à l'espèce humaine...

Lorsque le philosophe écrit : « Cependant il est certain que Dieu est, ou qu'il n'est pas ; il n'y a point de milieu. » , nous pourrions rétorquer que cette alternative n’est pas nécessaire, ou plus exactement qu’elle ne l’est que pour un esprit qui veut prouver soit l’une des propositions de l’alternative, soit l’autre, ce qui suppose implicitement que la discussion est d’ores et déjà pipée. Nous pourrions, en vérité, appliquer cette constatation à toute discussion philosophique. La démonstration se met au service de ce qui est à prouver, et par là même préjuge favorablement de son existence. CQFD. Le principe de contradiction est infaillible en lui-même, mais il ne sert à prouver une existence qu’à la condition que la réalité à laquelle il s’applique existe. Sinon, il n’est que nécessité dans la forme. La logique ne prouve pas l’existence de ses propositions ; elle ne l’a jamais fait et ne le fera jamais. Prenons l’alternative suivante : « un chat avec des ailes existe ou n’existe pas ». Du point de vue strictement logique, je ne puis que conserver l’une des deux propositions au plus : « un chat avec des ailes existe » ou « un chat avec des ailes n’existe pas », il en serait de même pour n’importe quel couple de propositions contradictoires, puisque ce qui importe est la forme et non la possibilité ou non d’une référence concrète, dans le monde matériel, pour ces propositions. Toutefois, rien ne m’oblige à en choisir une au moins. A cet endroit, Pascal outrepasse le pouvoir que lui confère l’usage de la logique. La logique ne tient pas compte du réel et quand bien même elle s’y référerait, elle ne songe pas que celui-ci puisse avoir plusieurs dimensions. Le réel n’est pas seulement la totalité de ce qui existe, de ce qui est présent à mes sens et à mon intelligence en vue d’une connaissance ; il est aussi tout ce qui n’est pas et ne sera jamais de ce point de vue : ce que mon imagination aime à concevoir, à mettre en scène dans son for intérieur, ces ébauches de vies que personne d’autre que moi ne voit, ce tumulte de la conscience, ce chaos que j’appelle monde intérieur ou identité. Des ailes ailés peuvent être dans ce monde et même ils peuvent ne pas être, la seconde d’après. Il est tout à fait permis à la raison ne pas entrer dans ce cercle que Pascal ouvre pour elle. Aucun argument logique ne la contraint et la raison du sujet ne perd ni sa dimension rationnelle, ni sa dimension raisonnable, dans ce cas. On pourrait opposer à ce refus, la mauvaise volonté de celui qui envisage l’alternative, ou encore des motifs d’ordre passionnel. Mais, alors, ce serait supposer que l’interlocuteur récalcitrant est déraisonnable. Comment pourrait-il l’être, cependant, si son attitude est celle de l’indifférence et du silence ? Cette attitude n’est pas celle du doute, qui, lui, est toujours plus ou moins artificiel, puisque le seul doute réel est celui qui porte sur la pensée d’autrui et l’avenir du monde, ce qui ne dépend pas de moi donc, ce en quoi je suis incertain par manque d’informations et de participation. C’est un doute très différent de celui qui a trait à l’indécision qui m’empêche momentanément de choisir entre deux jugements pour une réalité déjà présente et figée. Douter de l’existence de Dieu est déjà lui accorder une existence virtuelle, ou à titre de possible, lui prêter la vie d’une fiction abstraite. Probablement l’esprit pénétrant de Pascal a compris que se fonder sur le seul principe de contradiction n’est pas suffisant pour remporter l’adhésion, bien qu’il prétende qu’il faille parier et que «cela n'est pas volontaire». Son « pari » est déroutant, non par son contenu mais parce qu’il est pari, là où l’on attendrait démonstration ou foi. En effet, il y aurait quelque chose de trivial, voire de cynique, à parier quelque chose d’aussi grave, de la part d’un autre que Pascal. Ne nous y trompons pas, il s’agit bel et bien d’une démonstration, mais déguisée en pari. En effet son pari est sérieusement fondé sur un calcul de probabilités, sur la raison. Or, toutes les démonstrations visant à prouver l’existence de Dieu ne sauraient avoir pour effet ce qu’elles visent : convaincre. Ceci prouvant, s’il est besoin, premièrement, qu’aucune démonstration efficace n’est possible (sinon tout le monde affirmerait l’existence de Dieu), deuxièmement que peut-être une seule démonstration serait valide mais qu’elle n’a pas été pensée (peu probable), troisièmement que l’existence de Dieu ne se démontre pas, quatrièmement que, même s’il existe une démonstration parfaitement logique et rigoureuse, la logique ne contraint pas à vouloir ou à accepter l’existence de Dieu. C’est la raison pour laquelle la « démonstration » de Pascal se présente sous forme de pari. En effet, le pari fait appel à une certaine défection de la volonté et de l’intelligence au profit de celles du hasard ou de l’hypothétique bienveillance du destin. Celui qui parie se laisse faire par les événements en souhaitant qu’ils lui soient favorables. Le procédé du pari ressemble à celui de la lecture de fictions. Pascal désirant nous acculer à tout prix à un choix prétend que « ne parier point que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas. » A quoi, il est facile de répliquer que ne point parier que Dieu est, c’est simplement ne point parier du tout. Ne point parier qu’il n’existe pas des chats ailés, n’est pas parier qu’il en existe ! Ne point parier que j’existe n’est pas parier que je n’existe pas. Le pari est un jeu sur les probabilités – matière où Pascal est « spécialiste » ; qui m’oblige à jouer ?


Un passage de ce célèbre « roman » - qui est plutôt un patchwork de nouvelles - est très frappant et instructif. Un vaisseau terrien arrive sur Mars. L’équipage rencontre les habitants de cette autre planète et communique avec eux ; ceux-ci n’ont absolument pas l’air d’être surpris de leur présence et n’y accordent qu’un très mince intérêt ; leur existence et leur venue ne les troublent pas un instant ; la situation leur paraît normale. Ils sont envoyés à chaque fois vers un autre habitant jusqu’à un Mister Xxx qui s’avère être un psychiatre. Les hommes d’équipage commencent à comprendre l’étrange comportement des Martiens qui les prennent pour des fous, ou plutôt le capitaine du vaisseau terrien passe pour un martien fou à leurs yeux et les autres hommes pour des émanations de son imagination, des images que son imagination est capable de matérialiser et de projeter à l’extérieur. Aucune des preuves du capitaine n’est capable de remettre en question son opinion et d’ébranler sa vision de la réalité. Lorsque le Terrien se propose de montrer au psychiatre martien sa fusée, ce dernier la visite et s’exclame : «“C’est l’exemple le plus incroyable d’hallucination sensorielle et de suggestion hypnotique que j’aie jamais rencontré. J’ai parcouru votre "fusée", comme vous l’appelez.” Il tapa sur la coque. “Je l’entends. Illusion auditive.” Il renifla. “Je la sens. Hallucination olfactive, provoquée par télépathie sensorielle.” Il embrassa la fusée. “Je la goûte. Illusion gustative !”

Il serra la main du capitaine. “Puis-je vous féliciter ? Vous êtes un psychotique de génie ! Vous avez accompli un travail absolument complet ! Projeter par télépathie votre vision psychotique dans l’esprit d’autrui sans affaiblissement des hallucinations sensorielles est chose pratiquement impossible. (…) Votre démence est absolument parfaite. (…) J’ai répertorié dix mille articles différents dans votre vaisseau. Jamais je n’ai vu une telle complexité. Il y avait même des ombres sous les couchettes, sous chaque chose ! Quel pouvoir de concentration !» Le psychiatre tue le Terrien afin de mettre fin à « cette détresse qui [l’]a poussé à imaginer cette fusée et ces trois hommes ». Il croit qu’en l’abattant ses projections (il parle de « dissolution des images névrotiques ») vont disparaître. Or il n’en est rien. Il croit alors à une « persistance de l’hallucination dans le temps et l’espace » et assassine également le reste de l’équipage. Il va encore plus loin. Les cadavres ne disparaissent pas plus. Alors, le psychiatre se croit fou et se tue, car « il n’y a qu’un seul remède. Un seul moyen de les faire partir, disparaître. »
Le Martien préfère se détruire que renoncer à sa réalité. Dans une certaine mesure, ne faisons-nous pas de même ?
"Terme qui désigne l'un des procédés de la rhétorique, et que recense déjà Philodème le Philosophe dans son traité Sur les poèmes. Le terme est forgé sur prosôpon, « ce qui se tourne vers, se présente à (pros) la vue (ôps) », donc la face, le front, le visage, puis la personne, et même le masque, et sur poieïn, « faire ». La prosopopée fait parler, donc donne visage, à un mort par exemple, tel Fabricius dans le Discours sur les sciences et les arts de Rousseau, ou à une allégorie, comme la Patrie, par la bouche de qui Cicéron adjure l'ennemi public dans la première Catilinaire. Les premières prosopopées furent sans doute celles, grecques, où parlèrent les dieux et les muses : ainsi, dans le Poème de Parménide, les routes sont dites par la déesse qui se tourne vers le jeune homme (fragment 1, v. 22 sq.). La poésie grecque étant « enthousiaste », bien des poèmes peuvent, comme L'Iliade ou la Théogonie d'Hésiode, être considérés comme une longue prosopopée, où poète et muse n'ont qu'un visage et chantent par la bouche l'un de l'autre. Aussi réserve-t-on alors souvent le terme aux passages où le poète présente précisément les muses : « Les Muses héliconiennes, commençons par les chanter, elles qui tiennent la grande et toute divine montagne d'Hélicon » (début de la Théogonie)."
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La plus célèbre de toutes est la prosopopée des lois dans le Criton (50c-55d) de Platon. Socrate refuse de s'évader et accepte son destin (la mort) par respect pour ces dernières qui l'ont "nourri".
samedi 17 décembre 2005





















Il est l'un de mes illustrateurs favoris. Je recommande ce livre, qui est une manière de biographie abondamment illustrée, afin de faire connaissance avec le meilleur illustrateur de J. M. Barrie ou de Lewis Carroll. Pour une fois, les éditions Corentin ne méritent pas ma vindicte (leur traduction d'une partie du Petit oiseau blanc est plutôt étrange !).

La vie et l' oeuvre d'un grand homme au sein d'un ouvrage très agréable à consulter.



jeudi 15 décembre 2005

Souvenir d'enfance et de "Temps X" : la série nommée La quatrième dimension, dont le titre original est tellement plus excitant et proche de la réalité décrite par cette immense oeuvre télévisuelle. La zone crépusculaire est celle de la demi-conscience, des choses qui nous échappent, de l'inquiétante étrangeté freudienne dont je parle (trop) souvent Rod Serling en est l'inventeur. Il a écrit 92 épisodes sur les 156 existants. La plupart des épisodes sont surprenants, intelligemment mis en scène et suscitent un profond malaise, dû la plupart du temps à un léger décalage entre notre attente (celle du sens commun) et la réalité qui se déroule devant nos yeux, à un goût affirmé du paradoxe comme norme, en lieu et place des évidences communes. Le point commun entre chacune de ces petites histoires est l'imprévisibilité de la chute-guillotine. Je me souviens de l'une d'entre elles qui décrit mon pire cauchemar. Un homme, amateur de Dickens, ne trouve jamais le temps de lire autant qu'il le désirerait : il est interrompu par sa femme, par son patron à la banque, etc. Un jour, lors de sa pause déjeuner, il s'enferme dans le coffre de la banque, afin d'y lire en paix. Or, une castastrophe survient et notre héros binoclard se retrouve seul survivant sur terre. D'abord désemparé, il se reprend en constatant qu'il a des vivres pour tenir jusqu'à sa mort et surtout... des milliers de livres à dévorer. Il se précipite vers une bibliothèque éventrée qui déverse des monceaux de livres, puis heurte quelque chose et tombe à terre. En se relevant, il marche sur ses lunettes et les casse. Fin. Des milliers de livres et aucun moyen de les lire. La morale est identique à chaque fois : l'ironie gouverne l'univers et nous ne sommes que des marionnettes. Cette petite fable est un parfait exemple de la perversité à l'oeuvre dans la majorité des épisodes de cette série. A propos de perversité, je conseille la lecture de cet excellent livre : La perversité de Patrick Vignoles, aux éditions Hatier.
mercredi 14 décembre 2005


Je me sens souvent proche de Léautaud, qui est comme un vieil ami auquel je me confie dans le silence des mes jours. Il ajoure le rideau de velours de ma mélancolie passagère, bien que durable.

La photo que je joins à ces quelques lignes est signée Doisneau. La demeure de Léautaud ressemble étrangement à mon bureau. Je n'exagère même pas. Certes, il y a moins de chats, à peine moins...
Léautaud est un grand écrivain. Son Journal littéraire est une somme. Il est imprimé en plusieurs gros volumes, sur papier bible. Un luxe démesuré pour un homme qui vécut chichement.
Je ne l'ai pas lu in extenso, mais je m'y plonge souvent. Cela me donne le ton d'une époque, d'une manière d'être en retrait. Léautaud ajoute des couleurs à mes haines de circonstances ou à celles qui sont plus éternelles. Il y est souvent injuste et méchant, mais toujours brillant et fier. Il fustige en rafale, flingue comme on respire et se fait un honneur d'être toujours contre. Contre tout le monde. Contre ceux qui sont contre. Contre lui-même.
Cet homme-là est un passionné, un faux aigri, un coquin, un peu pervers parfois, un vilipendeur, un misanthrope, un amoureux des animaux.
Léautaud est l'homme que je serais si je n'étais pas femme et si j'avais bien (mal) tourné.
Le petit ami est son chef-d'oeuvre. Il y a parle de son seul amour, un amour impossible et destructeur, un amour qui fut la matrice de toutes ses amours mort-nées*. La destinataire de cet amour sans retour est sa mère. Une cocotte qui l'a abandonné. J'en connais une qui ne la vaut même pas... Bref. La relation qu'il a tissée avec son père ressemble, par certains aspects, à celle que Sacha Guitry entretenait le sien, l'affection en moins. Cet amour bizarre fut presque consommé. Mais qu'importe l'inceste physique quand l'inceste moral fut déjà. Les choses ne pouvaient être pire.
La langue de Léautaud est une langue bien élevée et cela même quand il dit des choses qui le sont moins qu'elle.
Ses entretiens radiophoniques avec Léo Mallet sont un moment d'anthologie. Sa voix, ses colères sont celles de ses textes. Il frappe le sol avec sa canne, hurle, rit aux éclats, s'emporte et ne s'excuse jamais. Mais le vernis de la haine craque.
On sent la fêlure. Et je pense à Fitzgerald. Au texte qu'il intitule ainsi (The Crack-up) et où il explique que toute existence est un "processus de démolition".

*Intéressante difficulté de la langue française, si sournoise et délicate.

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Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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