jeudi 4 mai 2006
Quelques liens, qui me sont utiles, et qui profiteront peut-être à certains :

  • Lire et écrire en grec avec Word :
http://pedagogie.ac-toulouse.fr/lettres/ecr_grec.html
  • Littératures :
http://www.fh-augsburg.de/~harsch/augustana.html
  • Textes classiques :
http://www.perseus.tufts.edu/
  • Ecrire en chinois avec Word :
http://www.chinese-tools.com/resources/windows-xp.html http://www.chine-informations.com/mods/outils/onlineIME/index.php
Et l'envers du décor des Roses de Décembre :

Je me suis rendue compte que certains visiteurs étrangers utilisaient google pour traduire mon JIACO ! Cf. ici.
Le résultat est très surprenant, voire délirant ! Ce n'est pas encore aujourd'hui qu'une machine pourra remplacer l'être humain.

J'ai déjà évoqué en passant cette pièce de Barrie, ici, à la fin du billet. Il est très difficile de se procurer le texte car, à ma connaissance, il n'est disponible que dans l'édition définitive des pièces de Barrie de 1942.
Je possédais déjà un gros volume rassemblant les pièces de Barrie (une édition de 1928 avec une couverture d'un bleu peu heureux), mais point de Little Mary. Après plusieurs semaines de recherche, j'ai enfin dégoté cette édition fameuse ! Little Mary répond désormais à l'appel. 
Et je suis heureuse à la simple idée de pouvoir lire et traduire ce texte que je connais pourtant, mais seulement de seconde main. D'autres pièces manquantes sont présentes, dont Walker, une des premières, qui permit à Barrie de rencontrer son épouse. Petit clin d'oeil. Le pseudonyme d'Holly Golightly fut mon choix parce que j'aime le personnage, et Capote, et Blake Edwards et Audrey Hepburn, etc. J'ai disserté d'abondance dans ce JIACO sur le sujet. Mais j'ai une raison supplémentaire, même si elle se justifie a posteriori : Mrs Golightly et Bell Golightly sont des personnagee de Walker, la pièce de Barrie ! Si Barrie ne me fait pas du pied !!!! Ceci pour répondre, d'une autre façon, à l'un de mes correspondants qui me demandait ceci, avec tant de poésie que je ne résiste pas à reproduire un extrait de sa lettre :

Pourquoi Holly ? Holly Golightly... Holly, c'est le houx. Une des variations du mot, hollyhock, la rose trémière... Golightly me semblait, au premier coup d'oeil, être inspiré par les lettres qui composent le nom Ogilvy. Mais l'anagramme m'est vite apparue trop approximative. Alors, où allez-vous de cette manière, si légèrement ? Où s'envolent les roses, si c'est bien cela que vous vouliez signifier ? Si Peter Pan a la faculté de perdre la mémoire, Holly semble, elle, apprécier ce cadeau de Dieu (ainsi Barrie la nomme-t-il, n'est-ce pas ?). La question serait plutôt alors "jusqu'à quand ?" (et la réponse : jusqu'en décembre, à travers notre mémoire) et non "jusqu'où ?" s'envolent les roses... Est-ce cela ? Ou pas du tout (sans doute) ?
J'ai adoré ces lignes. Merci à celui qui me les a écrites et qui se reconnaîtra.
mercredi 3 mai 2006
J'avais déjà apprécié le travail d'investigation de Jess Nevins quant à cette magnifique bande-dessinée américaine, La ligue des gentlemen extraordinaires, offert dans cet essai ou compagnon de lecture : J'ai donc acheté les yeux fermés son encyclopédie des héros de la littérature victorienne : Je ne l'ai pas encore lue puisque je viens de la recevoir mais je suis persuadée que je vais éprouver grand plaisir à la compulser. J'espère y découvrir des motifs d'explorer des terres inconnues...
Arrêt sur image. A raison d’un épisode par jour, de façon néanmoins disparate, je suis parvenue à la saison 3 et à l’épisode 6 - ce qui représente 29 épisodes. La saison 6 est en cours de diffusion aux Etats-Unis. Ce sera la fin. Me prend l’envie soudaine d’écrire trois lignes sur ce sujet. Les Soprano avatars modernes des Atrides ? Personne n’ignore plus le destin tragique de cette famille. Selon l’Orestie (Agamemnon, Les Choéphores et les si mal nommées Euménides), selon Giraudoux (Electre) ou O’Neill (Le deuil sied à Electre – quel titre sublime s’il en est !), la famille est une tragédie. Inutile de voyager aussi loin dans le temps ou l’espace, il suffit de contempler la sienne. Une famille n’est jamais, la plupart du temps, qu’un ramassis de haines mal recuites et d’hypocrisies plus ou moins bien dissimulées au regard inquisiteur du voisin ou consenties par lâcheté. J’admets des exceptions pour les âmes sensibles et pour ceux qui chérissent leur famille, naïvement, avec foi. De telles âmes existent. Sûrement. Ils ont peut-être (leurs) raison(s). Être orphelin demande du cran. Ne s’arme pas d’une vipère au poing le premier quidam venu. Pourquoi ? Parce que la solitude pèse, parce qu’il y l’amour des apparences (celles qui fleurent trop fort la lessive Le Chat ou la chicorée du matin, ou encore les week-ends à la campagne et les étés en Bretagne ou en Normandie), parce que l’on sonne creux et que l’insulte, le coup ou encore le murmure du ressentiment occupent la pièce qui fait écho lorsqu’elle est vide. Que de crimes comment-on en silence par peur de la résonance. Truisme. Les familles heureuses sont les pires. Ce sont celles qui ont, en général, la plus jolie façade. D’après la même loi, dans mon quartier, les maisons qui ont les dehors les plus propres sont souvent les cloîtres de la médiocrité et de convenables boîtes en fer blanc pour crimes lyophilisés. Un fond de culotte propre n’a jamais démenti la force du gonocoque. Être contraint d’aimer des gens, des étrangers, sous prétexte que l’on partage un petit patrimoine génétique est une aberration. La loi du sang n’est pas moins un hasard que celle de la camaraderie. On partage de l’ADN avec autant de raison qu’un banc dans un parc ou une rame de métro. Un adage populaire qui me tape sur les nerfs témoigne en faveur de tout ce qui précède : « On choisit ses amis ; on ne choisit pas sa famille. » Erreur. On choisit sa famille. On possède celle que l’on mérite. Il suffit de briser un des cercles concentriques. La famille est très grande ou se réduit à un seul être : soi-même. La spécularité du pronom personnel n’est pas feinte. Le crime, la vengeance et l’expiation. Trois actes. Cela ressemble à une autre trilogie. La naissance, la vie et la mort. Les trois heures du jour et de la nuit, qui se tiennent la main. Espoir, compromis et déception. Dieu, s’Il existait, parlerait par trinité. La famille Soprano est une famille ordinaire. A un détail près : le père est le parrain de la mafia locale. Un parrain c’est presque un Dieu pour un univers à la taille des lilliputiens. Une famille dans une autre famille. La pire n’est peut-être pas celle que l’on croit. Malgré ce que l’on feint de nous faire croire. On se croit protégé de la violence de certaines scènes (vive le grand guignol !) de la série (meurtres, tortures, nez qui pissent le sang, œil crevé, doigt coupé…) sous prétexte qu’elles se déroulent dans un monde en marge, qui a adopté des lois différentes. Le sont-elles réellement ? Tout est une question de cran, là encore. Jusqu’où peut-on desserrer ? Les personnages nous sont sympathiques non pas tant parce que l’on a adopté le postulat que leur monde n’est pas le nôtre et que leurs crimes sont justifiés car ils tuent en général leurs semblables ou pires - dans tous les cas, des êtres nuisibles à notre société, celle des gens qui respectent la loi générale, les préceptes qui leur servent de bonne conscience. Non. Nous éprouvons de l’attachement pour eux parce qu’ils nous ressemblent. Ce sont leurs péchés véniels qui nous lient à eux. Hypocrisie, mensonges, adultère, ressentiment, la malhonnêteté quotidienne. La séance d’investiture de Christopher (un de mes personnages préférés), le neveu de Tony Soprano,


a quelque chose de grand et de faux. Il jure fidélité à LA FAMILLE qu’il fera passer avant sa propre famille. Malgré l’oiseau de mauvais augure qui le guette à la fenêtre, Christopher se plie au rite. Il vend son âme. Pas de réel retour en arrière possible. On pressent que le personnage sombrera d’une manière ou d’une autre. De quel côté et à quelle profondeur ? Telle est ma question. L’ennemi public de William A. Wellman, avec James Cagney, qui a la gueule de biais et des yeux sadiques,
pourrait être une convenable parodie de Tony Soprano, à moins qu’il ne s’agisse de l’inverse. Il est présent dans un épisode. On ne note pas assez à quel point cette série s’inscrit dans la parodie et même l’auto-analyse, à travers des références cinématographiques et télévisuelles. On a droit au Parrain, à Amour, gloire et beauté, à Freaks, etc. Rares sont les épisodes qui ne se réfléchissent pas dans l’univers des images mouvantes. Course en parallèle de deux univers qui se recoupent dans l’écran qui occupe notre propre écran. Dans quelle boîte gigogne logeons-nous, au fait ? Je suis une droguée. J’ai The Sopranos dans la peau. La violence n’est pas de la pire espèce parce que l’humour veille. La série Oz, l’enfer (une prison où la loi est celle du plus fort),va plus loin, peut-être trop loin, car malgré l’humour malsain et salvateur qu’elle dégage, elle dérange le cœur et orchestre des contre et des hauts. Les Soprano est une série plutôt brillante, un honnête (s’il en est) compromis entre la série de divertissement pur (Desperate Housewives) et la série aux ambitions littéraires et aux relents existentialistes (Six Feet Under). Plus ambitieuse que la première, il lui fait défaut l’exploration profonde des méandres du cœur humain, du cœur quotidien, de notre perception de la vie et de la mort, qui est la raison d’être de la seconde. L’analyse des rapports familiaux dans Les Soprano est juste mais bien plus superficielle ou hypocritement dissimulée. La cruauté de la Famille est mieux exploitée que celle de la famille. Elle sert de modèle d’introspection à la seconde.
lundi 1 mai 2006

Nous aimerions mettre ici en parallèle plusieurs textes de Freud : l’Avenir d’une illusion, ainsi que Actes obsédants et exercices religieux, Un événement dans la vie religieuse et le chapitre 12 de La psychopathologie de la vie quotidienne [mon livre préféré de Sigmund].

L’illusion est analysée du point de vue d’une de ses manifestations les plus caractéristiques : la religion. Freud compare les rituels religieux (qui sont une manière de superstition) et les rituels des obsessionnels et met en évidence les ressemblances troublantes qui existent entre eux : ces similitudes elles-mêmes confirment l’idée de Freud selon laquelle cette structure de conjuration est propre aux sujets sains (de même que le paranoïaque confirme, paradoxalement, l’existence chez les êtres « normaux » d’actes à interpréter et qui, cependant, ne se présentent pas immédiatement comme tels ; d’ailleurs Freud a toujours affirmé qu’il était impossible « d’établir scientifiquement une ligne de démarcation entre les états normaux et anormaux »[1], ces derniers renversant les rapports de l’extérieur vers l’intérieur, ou vice-versa ; la différence entre un état normal et un état pathologique est effectivement comparable, souvent, chez Freud, au négatif et au tirage d’une photographie). En effet, « En vertu de ces concordances et de ces analogies, on pourrait se risquer à concevoir la névrose obsessionnelle comme constituant un pendant pathologique de la formation des religions, et à qualifier la névrose obsessionnelle de religiosité individuelle, la religion de névrose obsessionnelle individuelle. »[2] C’est ainsi que l’homme conjure « les maux que la nature indomptée - il l’appelle le destin - lui inflige » [3] et essaie de se « réconcilier avec les souffrances de la vie » ; ces quelques mots sont très importants pour la suite de notre travail, car ils introduisent la conception que l’homme se fait de son existence ; ils évoquent « l’énigme[4] douloureuse de la mort »[5], la nature « sublime, cruelle[6], inexorable »[7] et l’antidote trouvé par les hommes aux prises avec ce mystère de l’existence humaine, la religion. Le but de la culture est double : protéger les hommes les uns des autres et surtout de les cuirasser contre la nature. La protection est de l’ordre de la conjuration, donc d’une certaine forme de superstition, et en l’occurrence il s’agit de la religion. La méthode pour affronter le « destin » procède en deux temps, qui ne sont pas en réalité complètement distincts, mais semblent plus ou moins confondus dans un même mécanisme : 1) L’homme commence par « « humaniser » la nature »[8], c’est-à-dire qu’il la personnifie et devient le jouet, ou plutôt la victime consentante, de ses tentations anthropomorphiques. Cette personnification lui permet à la fois d’avoir la possibilité de comprendre les motivations de la nature, ses raisons, et en même temps il peut établir une relation avec elle, comme il le ferait avec un être semblable à lui. L’homme s’approprie alors le « surnaturel » ; il « contamine » la nature de son humanité ; Cette relation signifie en vérité son désir de l’ « influencer », de la « conjurer », de l’ «apaiser », de la « corrompre »[9]. La mort devient compréhensible car elle est assimilée à un « acte de violence due à une volonté maligne »[10] et non plus à ce qui est insupportable, un acte « spontané »[11]. Ce qui est spontané est ce qui surgit sans contrainte, sans avoir été provoqué, et dans ce contexte on peut dire que ce qui est spontané est ce qui est sans raison. Ce n’est d’ailleurs pas tant l’absurde qui effraie l’homme que l’irrationnel : en personnifiant la nature (en la rendant rationnelle en somme), en dévisageant le destin, l’homme ne comprendra et n’acceptera peut-être pas davantage la cruauté de l’existence, l’inéluctable mort, mais il aura au moins (virtuellement) une possibilité de deviner les motivations de la nature, et s’il ne devine pas encore, la possibilité du sens n’est pas détruite. En revanche, s’il admettait qu’il a rien à comprendre, pas de motivations déterminantes des événements, et pas même d’événements (Cf. la distinction de Clément Rosset dans La logique du pire entre la pensée tragique et l’absurde schopenhaueurien), il aurait le sentiment de n’être plus maître, non pas tant des accidents extérieurs, mais surtout de lui-même. En effet, si le destin ou la nature (de même que chez Spinoza il s’agit de Dieu ou [sive] la nature) me sont impersonnels, cela revient à dire que je suis un étranger pour moi-même. En effet, mes catégories de pensée (humaines, forcément humaines) sont inefficaces à penser l’univers dans lequel je suis vissé. Pire : elles ne me permettent même pas de me penser moi-même, qui suis un atome de cette nature ou destin ! Je ne perdrais donc pas seulement possession de mon existence, de mon passé, présent et avenir, mais aussi de mon être propre. Evidemment, les hommes n’évitent pas au sens propre du terme la mort, mais ils parviennent, sinon à l’expliquer, du moins à la rendre familière : « on ne peut aborder des forces et un destin impersonnels, ils nous demeurent à jamais étrangers »[12]. Paradoxalement, en devenant l’œuvre d’une puissance surnaturelle, elle devient véritablement naturelle à l’homme. Freud manifeste ici sa volonté de « traduire la métaphysique en métapsychologie »[13] ; « nous élaborons psychiquement notre peur, à laquelle jusque là nous ne savions trouver de sens »[14] : ici se trouve le nœud de toute notre réflexion future, car en démontant le mécanisme de nos élaborations métaphysiques, Freud met à jour la concordance, le parallélisme, qui existe entre la structure de notre psychisme et celle de la métaphysique ; « Ce remplacement d’une science naturelle par une psychologie »[15] est une psychomythologie par l’invention de laquelle l’homme projette hors de lui sa propre structure psychologique. Ceci est l’objet de l’étude de la deuxième étape qui permet au sujet de se rendre « maître » de la nature. La psychomythologie interprète les représentations religieuses comme des mises en scène de désirs interdits à l’homme. Toutefois, il n’y a pas dans ce processus de correspondance entre la représentation inconsciente et l’idée projetée. Par conséquent, Freud interprète les constructions intellectuelles (ici les idées religieuses) comme des illusions, c’est-à-dire comme des croyances investies d’un désir irrépressible, comme des symptômes d’un état psychique, dont le prototype se situe dans l’enfance. A l’instar du rêve, cette personnification de la nature, qui va donner naissance à la religion, permet à l’homme de réaliser ses désirs : ici, en l’occurrence, le désir de ne pas mourir, de trouver un sens à l’existence. C’est par cette hodologie que nous en venons à la deuxième phase de l’apprivoisement du destin. 2) L’homme reproduit, répète[16], reproduit, projette hors de lui, un schéma infantile (celui de la détresse, Hilflosigkeit). La personnification de la nature est telle que celle-ci prend les traits du père : autorité, sévérité et en même temps protection et réconfort, eux-mêmes sous les traits des dieux, maîtres de le l’univers. L’homme accepte donc la cruauté de son destin parce que celui-ci a l’apparence de la volonté paternelle qui s’est opposée, dans son enfance, à la satisfaction de certains désirs. Dieu est la transposition surnaturelle du père, avec lequel le sujet entretient des rapports complexes de désir, d’obéissance et de culpabilité. La religion a sa place au sein de l’économie des pulsions du sujet. L’individu est écrasé à la fois par la puissance de la nature (Ανάγκη) et par ses rapports irréconciliables avec la société ; c’est un atome écrasé entre deux touts. L’individu est frustré de tous côtés. L’homme a alors besoin de construire un monde au-delà de la réalité extérieure dans lequel il pourrait satisfaire ses désirs (pulsion de conservation, recherche du plaisir…) et obtenir une compensation des sacrifices consentis à la Kultur. La figure paternelle est bienveillante et dispensatrice de récompenses et de châtiments, même si elle représente aussi l’autorité qui s’oppose à certains désirs (complexe d’Œdipe). Mais, par cette opposition, le père détient, aux yeux de l’enfant, dans ses mains la toute-puissance de son désir narcissique. Le réel a toujours raison (la mort), et l’homme, qui n’accepte jamais cette limitation sublime en quelque sorte cet échec de son désir en construisant un Dieu, double nostalgique du père (Vatersehnsucht). Dans l’enfance, l’individu s’est identifié au père, il s’identifie donc plus tard à la figure divine. Le meurtre primitif a mis en place l’identification des fils meurtriers à la loi du Père (Totem et tabou). L’ « enfant père de l’homme »[17] fonde la civilisation. La religion vient au secours de la civilisation, dans la mesure où elle participe au refoulement des pulsions primaires (meurtre, inceste, cannibalisme) ; elle est l’un des facteurs des renoncements auxquels doit consentir l’homme. La civilisation s’appuie donc sur un refoulement collectif, qui donne lieu à la culpabilité : la religion s’élabore sur la trame d’un meurtre, celui du père primitif. Dieu est la reconnaissance transposée du père. Chaque type de civilisation est engendrée par un type défini de religion. « Les dieux gardent leur triple tâche à accomplir : exorciser les forces de la nature, nous réconcilier avec la cruauté du destin, telle qu’elle se manifeste en particulier dans la mort, et nous dédommager des souffrances et des privations que la vie en commun des civilisés imposent à l’homme. » [18] Par un déplacement, les dieux passent de la première tâche à la dernière, puisqu’en réalité la conjuration du destin est un échec (les hommes ne cessent de mourir), et leur seul effet est d’encourager les hommes à se maintenir dans l’état de privation de leurs instincts néfastes à l’évolution de la société et même à sa pérennité, et à espérer un « dédommagement » futur de leur privation (c’est ainsi que l’homme devient à la fois un être moral, et parce que moral, un être social). La protection divine doit s’exercer à la fois dans ce monde-ci, dans la société, et dans la nature ; or, l’échec plus que relatif de l’action divine dans la nature, ou l’incompréhension de son action, est compensée par les bienfaits de la civilisation, qui ne pérennise que « l’origine divine attribuée aux prescriptions de la civilisation »[19]. En outre, la civilisation est censée servir un « dessein supérieur »[20] qui nous échappe pour l’instant ; les mêmes lois gouvernent la société et l’univers : l’homme ne renonce jamais à ses désirs, et partant, la vie après la mort devrait être ou une récompense ou un châtiment de cette vie-ci.


[1] Abrégé de Psychanalyse, P.U.F., Paris, 1975, p. 69. [2] Actes obsédants et exercices religieux, pp. 93-94. [3] Avenir d’une illusion, p.23. [4] Un mot employé très fréquemment par Freud dans l’Avenir d’une illusion. [5] Avenir d’une illusion, p.22 [6] Mot également très employé dans le texte cité. [7] Ibidem, p.23, les adjectifs caractérisent ordinairement le destin. [8] Ibidem. [9] Ibidem, p. 24. [10] Ibidem, p. 23. [11] Ibidem. [12] Ibidem. [13] Psychopathologie, p. 277. [14] Avenir d’une illusion, p. 24. [15] Ibidem. [16] Notion clef dans notre étude. [17]Cf. Trois essais sur la théorie sexuelle. [18] Avenir d’une illusion, p. 25. (morale) [19] Ibidem, p. 26 [20] Ibidem.
dimanche 30 avril 2006

On ne remerciera pas Walt Disney. Transformer la fée Tinker Bell en l'innocente Clochette ! Certes, elle conserve certains traits malins et aguicheurs dans le dessin animé, mais tout de même... Tink(l)er signifie en langage scots une "bohémienne", une fofolle portée sur "la chose" ou d'humeur érotique, une vagabonde, une virago, etc. C'est un terme injurieux. En anglais courant, le mot désigne un rétameur, un coquin, un mendiant, quelqu'un qui erre. Celle de Loisel paraît plus barrienne :
**** étamer [etame] v. tr.

ÉTYM. 1636; s'estamer, v. 1245; de estaim, estain. → Étain.
1 Recouvrir (un métal) d'une couche d'étain. | On étame le cuivre, la tôle (--> Fer-blanc), la fonte, le zinc pour les préserver de l'oxydation. | Faire étamer une casserole, une marmite de cuivre, de fer battu.
2 Recouvrir (la face interne d'une glace*) d'un amalgame d'étain et de mercure (--> Tain). Le Grand Robert
samedi 29 avril 2006
Il y a déjà de longues semaines, on m'avait suggéré en commentaire de faire un comparatif entre Lewis Carroll et James Matthew Barrie. J'ai commencé à jeter quelques idées et, dans l'attente, de répondre précisément à sa question, voici les premiers fragments d'idées qui se précipitent dans mon esprit :
James Matthew Barrie a été très mal compris, semble-t-il. En tout cas, lorsqu’il subit une mésentente sur le sens de son œuvre, elle est plus dommageable que celle engendrée par la lecture d’autres oeuvres. Pour l'heure, nous ne parlerons que de l'oeuvre et non de la vie des deux originaux et, en particulier, des rapports que les deux hommes entretenaient avec les enfants - à notre époque, ces relations ne peuvent être comprises car on sexualise tout, à tort et à travers...
A la différence d’un Lewis Carroll, par exemple. La comparaison entre les deux hommes n’est pas arbitraire mais elle dépasse la simple proximité temporelle qui les réunit. Souvent les deux auteurs sont mis sur une scène unique ou sous une lame de microscope identique, sous prétexte qu’ils ont écrits l’un et l’autre deux classiques de la littérature dite enfantine et qu’ils ont inventé des histoires aux contacts des enfants, pour lesquels ils éprouvaient une fascination inhabituelle. Et lorsque l’équivoque, pour l’un comme pour l’autre, est levée et que l’on considère l’œuvre sans souci de son destinataire, Carroll est mieux considéré. Il est pris au sérieux, quand Barrie éveille plus souvent une circonspection polie. Pourquoi ? Carroll offre tout simplement plus de prise : son œuvre examine également l’enfance, son regard pour être plus précis, mais repose parallèlement sur une autopsie du langage et se joue également de cette forme du discours et du récit, au moyen de jeux logiques, d’écritures codées, d’énigmes, etc. Le fond et la forme sont à l’unisson. Carroll mettra même à jour certaines intuitions reprises
ensuite par Saussure ou Freud. Son travail de fiction semble dépasser le simple fait de l’histoire et impliquer des prolongements de nature à provoquer l’intelligence du lecteur.
Carroll est ironique ; Barrie l’est aussi, mais très différemment : son ironie est au service de sa fantaisie, de son originalité et même de son sentimentalisme, quand Lewis Carroll est peut-être ironique sans autre fin que le plaisir qu’il éprouve à l’être. Carroll est certainement plus cérébral au sein même de son œuvre imaginaire, quand le raisonnement de Barrie se fait plus capricieux, par sauts.
Lewis Carroll est une âme voyageuse et aventureuse. Le jeu auquel il convie ses lecteurs est d’ordre intellectuel tout aussi bien qu’imaginaire. L’atmosphère dans laquelle nous fait pénétrer Barrie est celle que l’on peut entrevoir derrière le nuage de fumée produit par sa pipe et son tabac préférés, l’Arcadia*. Les mots qui comptent double dans l’œuvre barrienne sont les suivants : deuil, fantôme, souhait, foi, magie, ironie et surtout rêve et amour.
Nulle trace, semble-t-il, de cynisme chez Lewis Carroll, alors que chez Barrie il existe une part de noirceur qui ne peut être contrebattue que par l’humour, même si celui-ci a une couleur identique. D’où le malaise indéfini, mais réel, que les âmes sensibles ressentent en lisant son œuvre. Un des exemples de ce penchant dramatique, dans Le petit oiseau blanc, est l’abandon de Peter par sa mère ou encore la mort de Timothy.
L’atmosphère qui prévaut chez Lewis Carroll est l’étrangeté, le goût d’un bizarre, qui se joue du langage et d’un monde soudain travesti, tandis que Barrie est étrange dans un monde qu’il présente comme ordinaire.
Il y a, par conséquent, moyen d’analyser la pensée de Lutwidge Dodgson selon divers points de vue. Les biais sont nombreux. Alors que l’œuvre de Barrie semble plus anodine, moins profonde, moins riche : elle fait figure d’anecdote et de divertissement sans conséquence. L’œuvre de Barrie se lit vraiment à la pointe de l’âme, dans le giron du for intérieur, alors que Lewis Carroll est un auteur bien moins intimiste et peut s’exposer à la lumière crue. La forfanterie de Barrie, sa tendance à la farce (le simple nom de Peter Pan recèle quelque chose de grivois à cause du dieu Pan), ses pirouettes, ses sauts illogiques dans le discours ou le récit sont perçus comme les états d’âme d’un esprit fantasque et non comme l’expression nonsensique d’un entendement qui maîtriserait le discours et les événements, et ferait preuve d’ironie. Pour autant, cette spontanéité qu’on accorde à Barrie n’est même pas toujours créditée de la sincérité. Erreur !

* Cf. My lady Nicotine. En réalité, un mélange « Craven ».
vendredi 28 avril 2006

Merci, charmante et douce Claire. Elle seule sait pourquoi...
Au-delà de la délicate attention d'un cadeau d'anniversaire, il y a le plaisir de ressentir que l'ami, l'être aimé, a su comprendre et révéler ce que vous êtes à l'intérieur de vous-même et, ce, malgré les oripeaux avec lesquels on se déguise, de nuit aussi bien que de jour. Et Dieu sait que je n'aime pas que l'on me découvre facilement ! Les fausses pistes sont tentantes. Oui, j'aime les princesses et les contes qui leur servent de parure. Infiniment. Oh, Claire ! J'ai rencontré cette jeune fille talentueuse lorsqu'elle avait 16 ans et, malgré mes silences et mes absences, elle ne m'a jamais laissé tomber. En réalité, nous ne nous sommes jamais rencontrées dans "la vie réelle" (peut-être bientôt comblerons-nous cette lacune) et, pourtant, nous sommes proches depuis quelques années déjà... Je crois en elle, car elle est douée d'un talent singulier d'écriture et d'originalité. J'aurais aimé être comme elle à son âge. Elle est à l'âge des possibles, de tous les possibles, et je suis curieuse de découvrir l'adulte qu'elle couve dans le secret de son âme.
jeudi 27 avril 2006
Classique dans sa langue originelle (celle de Shakespeare), je ne saurais trop recommander à ceux à qui les philosophes de l'Antiquité font des mamours d'acquérir ces trois volumes (en coffret). Vous y trouverez des recueils de textes avec des renvois divers et variés selon les termes et les mots employés, des bibliographies pour chaque question, les difficultés de traduction latine et grecque, etc. C'est un panorama précis à l'extrême, qui ne vous laissera aucun repos. Je ne m'en sépare plus depuis quelques années déjà. Autre indispensable rédigé par un excellent professeur de ma chère Sorbonne : Un des rares êtres sur cette terre que j'admire sans la moindre réserve. Cet homme est une encyclopédie vivante, il possède un jugement sain, il est brillant et, ce qui ne gâte rien, fort humain.

La tentation

A quel moment surgit-elle ?

Nous comprenons cet instant de la tentation, lorsqu'il est suivi d'une intention, comme l'instant métaphysique et poétique dont parle Bachelard dans le Droit de rêver (1), recueil de textes assemblés après sa mort : "le temps de la poésie est vertical", c'est-à-dire qu'il creuse l'instant et l'ancre profondément dans la durée comme un clou que l'on enfonce. Il n'est pas horizontal car il ne dépend pas de ce qui le précède comme de ce qui lui succède, il n'est pas lié aux autres instants qui prennent place sur la ligne (imaginaire) du temps. Cet instant qui verticalise le réel, crée une réalité souterraine, indépendante de cette réalité horizontale et superficielle. La réalité horizontale et superficielle est celle de la durée, la réalité verticale et souterraine est celle de l'instant poétique (et pour nous, l'instant de la tentation) : la durée est ce qui rassemble en elle passé, présent et futur et avance à la manière d'une boule de neige, elle trace son chemin de façon rectiligne, elle creuse son chemin droit devant elle ; l'instant est ce qui surgit dans le présent indépendamment de tout passé et de tout futur, il creuse en profondeur sous ses pieds ; il n'est que présent et s'occupe d'éterniser ce présent. Il est un élément irréductible à la durée sans forme, qui ne peut le fondre dans sa masse compacte. Il continuera de faire saillie comme souvenir dans la mémoire, comme particularité dans la durée indistincte.

"(…) toute moralité est instantanée. L'impératif catégorique de la moralité n'a que faire de la durée. Il ne retient aucune cause sensible, il n'attend aucune conséquence. Il va tout droit verticalement(…). Le poète est alors le guide naturel du métaphysicien qui veut comprendre toutes les puissances de liaisons instantanées, la fougue du sacrifice, sans se laisser diviser par la dualité philosophique grossière du sujet et de l'objet, sans se laisser arrêter par le dualisme de l'égoïsme et du devoir." (2)

Le poète saisit l'instant dans sa pureté, débarrassé de son enveloppe (de la durée), il le prend comme instant vierge, comme si celui-ci était le premier commencement du temps, sans chercher des raisons et des explications en deçà de lui, ni des intentions au-delà de lui. C'est ainsi que se présente la tentation d'aimer à nos yeux, comme un mouvement qui rompt la durée égoïste, qui a la possibilité de donner naissance à un nouvel être, sans passé ni futur, mais qui n'existe que par et pour cet instant sublime qui l'arrache à lui-même. C'est une autre manière de penser l'être dans le temps. L'amour transforme la nature du temps, les modes et les manières d'être des hommes. Il a son langage qui n'est ni celui du quotidien et de la banalité humaine, ni même celui des autres sentiments humains.

(1)Le droit de rêver, P.U.F., Paris, 1970, P. 224 à 235, passim.

(2) Le droit de rêver, p. 232.

Le rationalisme est ouvert et la raison est inachevée. Voici en quelques mots un résumé, abrupt mais vrai, de la pensée bachelardienne qui exhorte les penseurs, philosophes ou scientifiques, à « rendre à la raison humaine sa fonction de turbulence et d’agressivité.», à condition de comprendre qu’elle exerce cette brutalité et cette violence à sa propre encontre… Bachelard veut empêcher la somnolence de la raison. Le seul moyen étant de la mettre à l’épreuve. Or, seuls les faits le peuvent.

Bachelard a toujours été très soucieux d’établir un dialogue sans cesse renouvelé entre la raison et l’expérience, un dialogue qui remettrait en question aussi bien les fondements du réel que l’unicité de la raison. Dans cet extrait de L’engagement rationaliste, recueil de textes du philosophe, qui, avec Le droit de rêver,

constitue à peu près l’ensemble des textes écrits par Bachelard en marge de ses livres, il applique les conséquences de la découverte d’Einstein concernant la Relativité sur la pensée philosophique.

«L’engagement» dont il est question ici, et dont chacun des textes témoigne, est celui de la raison pour la rationalité, et ce contre sa propre tradition. Bachelard emploie même le terme de « surrationalisme» en guise de désignation de sa méthode, afin de le rapprocher du surréalisme dont la démarche du philosophe est proche, et dans l’idée de le distinguer du rationalisme qui n’est la plupart du temps qu’un compromis avec l’objet critiqué… Cette concession a pour but d’éviter à la raison de se remettre en cause de fond en comble.

En effet, lorsqu’une difficulté se présente devant une science, Bachelard prône la réforme de la raison plutôt que celle de ses créations (sciences) qui ont fait leurs preuves. «En somme la science instruit la raison.», déclare-t-il à la fin de la Philosophie du non. Et il ajoute même : «La raison, encore une fois, doit obéir à la science.» Affirmation qui peut paraître étrange ou contradictoire uniquement si l’on ne comprend pas que la raison est tout entière dans ses œuvres et n’existe pas en dehors d’elles, absolue et figée dans une certitude inébranlable. La pensée de Bachelard est une pensée dangereuse qui recommande le risque comme méthode, quand la plupart des philosophes rationalistes restent à l’abri d’une raison fixe, universelle et sécuritaire. La philosophie du non est une pensée, où il s’agit de «dire autrement la même chose» ; c’est une «épistémologie inductive et synthétique». Par exemple, la géométrie non euclidienne englobe la géométrie euclidienne. La raison est une fonction et, comme toute fonction, elle dépend et se fonde sur ce qu’elle fait fonctionner.

La «dialectique du déjugement» est une révolution permanente, au sein de laquelle la raison n’hésite pas à se remettre personnellement en cause. Dans le texte qui sert d’ouverture au recueil, Bachelard affirme : «pour penser, on aurait d’abord tant de choses à désapprendre !» Il manifeste d’emblée un cousinage avec le Kant qui écrivit Qu’est-ce que les Lumières ?

Il n’y a rien de commun entre la dialectique bachelardienne (interne et individuelle) et celle de Hegel (externe et universelle). «C’est au moment où un concept change de sens qu’il a le plus de sens», cette déclaration courante de Bachelard traduit bien sa volonté d’avoir une pensée mouvante qui ne soit pas rassurée par l’apparente stabilité et l’intangibilité de certains concepts. C’est plutôt la puissance de tremblement d’un concept, c’est-à-dire sa capacité à évoluer et à se transformer au contact des faits, qui le rend véritablement « solide ». En effet, tout obstacle pour la pensée se situe moins dans le monde extérieur qu’en elle-même.

La science en perpétuel devenir montre que les concepts de base et les repères changent – y compris en mathématiques – et par ce changement on comprend ce que les anciens concepts signifiaient véritablement… Bachelard renvoie dos à dos rationalisme et empirisme et suggère une coopération véritable entre ces deux perspectives qu’il appelle dialectique et qui se fonde sur la « méthode de vérification ». Or, cette expérience objective ou cette «philosophie abstraite-concrète» est-elle possible ? Si, ainsi que le démontre Bachelard, le monde n’est que ma vérification, n’est-il pas, malgré la dialectique préconisée, toujours enfermé dans le cercle de ma raison, de l’inévitable raison ? Et, peut-on comme le fait Kant, assigner une limite indépassable à la connaissance rationnelle ? C’est Bachelard qui fait cette remarque : pour tracer une limite, ne faut-il pas connaître ce qu’il y a au-delà ?

mercredi 26 avril 2006
... pour mon musée Barrie, dont profitera mon site :
  • Une page de Punch que je traduirai dans quelques jours :
[Cliquez sur l'image pour la voir en très grand format.] Le premier texte se trouve très facilement sur internet - ce qui n'est pas le cas du second. La première parodie expose Barrie et Doyle qui rendent visite à Sherlock Holmes afin de lui demander pourquoi leur opérette, écrite à quatre mains, connut un échec retentissant ! Le détective refuse de leur répondre... Watson est accusé de crime dans la seconde histoire... Conan Doyle évoque avec tendresse ces textes et Barrie dans son autobiographie.

Les roses du Pays d'Hiver

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