jeudi 29 juin 2006
J'en avais donné extrait ici.
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Ce fut rapide.
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Sans rapport, quoique...
Philippe Katerine, que j'adore...
et dont l'univers me plaît tant...
[Pardon pour la mise en page ! Des ponctuations en début de phrase, c'est horripilant, mais je n'y puis rien ! ]
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Le Petit Robert : « Dénoyauteur : en cuisine, ustensile permettant d’enlever le noyau, spécialement d’une olive. »
Ce fut rapide.
Il ne se sentait pas d’humeur à aller plus loin. Pourtant, renoncer engendrerait forcément une situation pire. Comme s’il l’ignorait ! Pas débile non plus, le mec, qu’il se disait ! Pfut ! Mais lire était, inopinément, devenu trop douloureux. La nausée l’étreignait et il dérapait vers une zone dangereuse. Et puis merde alors ! Il arrêterait s’il le voulait bien ! Alors, il reposa un peu brusquement le dictionnaire sur ses genoux et commis l’irréparable : il dévissa. Il respira profondément les idées qui virevoltaient depuis un moment autour de lui. Il était à moitié perdu par le simple fait de cette absence passagère. Presque vaincu, mais ayant encore la force d’être en colère, il grogna pour les faire fuir. Elles bruissaient comme des mouches en rut. Ce n’était pas raisonnable mais il ne pouvait s’en empêcher : il renonça tout à fait. Il cessa définitivement de s’accrocher au dictionnaire. Le dieu des mots ne lui serait pas favorable aujourd’hui. Pourquoi résister ? Charmante attirance que celle-ci s’il n’était pas obligé d’ y céder, à un moment ou à un autre ! Il se concentra et imagina que les idées venaient se prendre dans les poils à l’intérieur de son nez. Il sourit en les imaginant. Il inspira, fort, et les sentit gratter, remonter jusque dans son cerveau, insectes chaotiques et sûrs d’eux, se marchant réciproquement sur les pattes. Une fourmilière d’idées, plus salopes les unes que les autres. Petites et perverses, elles trottaient maintenant et le piquaient çà et là ! Elles investissaient ses pensées, se croquaient, se digéraient et se baisaient. Oh, oui, il les connaissait par cœur, ces sales partouzardes ! Limite droguée d’elles, surtout en fin d’après-midi, quand il avait épuisé toutes ses chances de faire quelque chose de bien dans sa journée, quand il s'irritait de n’être capable de rien sinon de penser pour des clopinettes. Gaspiller son temps ainsi n’était pas raisonnable. 140 de Q.I. avait dit le psychologue. A quoi ça lui servait d’être au courant de ce prodige ? A culpabiliser et à se sentir très malheureux de n’être pas à la hauteur de son intelligence.
Il faisait semblant de ne rien remarquer au début. C’est comme ça qu’il les préféraient : quand elles lui susurraient qu’il était un génie de les posséder ainsi ; il sacrifiait sa tranquillité future à ces secondes de bonheur inutile, à ce luxe triste et découragé ; ensuite, elles gueulaient, puis elles l’obligeaient à faire des trucs qui lui causaient des tas d’ennuis. Chaque idée colportait des renseignements sur les êtres et les choses qui les émettaient : il avait l’impression d’inhaler les idées de toute la maisonnée, d’aspirer les pensées dans les moindres bourrelets de la ville, d’ingérer les songes de l’univers entier. Pour son infortune, il était le récepteur cosmique de toutes les idées biscornues que colportaient les gens et qu’ils abandonnaient en cours de route. Son esprit était le dépotoir de l’humanité. Il y avait en lui des idées de toutes tailles et de toutes profondeurs : de la mère qui avait envie, aux prises avec une audacieuse curiosité, de noyer son bébé dans le bain ou de le laisser un peu tomber sur le carrelage, au turbineur qui était enclin à foutre un coup de clef à molette sur la tronche du contremaître, par goût de l’expérimentation, pour voir si ça décoinçait pas son air buté. Parfois, il y avait même des idées grandioses : des crimes parfaits caressés jusqu’à la jouissance, ressassés, puis laissés sur le bas côté, faute de courage ou d'inclinaison réelle. Mais jamais d’idées nobles ou généreuses : faut croire que ces sales vaches se les gardaient pour eux, radins, de peur qu’on ne leur pique.
Pas la peine d’être modeste : il attirait à lui toutes les raclures de l’humanité. 140 de Q.I. et de grandes dispositions pour les matières artistiques.
Est-ce que la pâtisserie était une forme d’art ? La bonne femme du centre n’avait pas l’air de cet avis. Les idées se cachaient dans les mots comme de jolies petites garces moulées dans des fourreaux de satin qui l'excitaient. Il pensa aux pains au chocolat en train de cuire en bas. Une boule de pâte avec une barre calée dans le cul ; art contemporain ou fumisterie ? Des catins, toutes sans exception, ces demoiselles trop cérébrales, mais ce n’était pas les siennes, qui lui faisaient la retape. Avait-il seulement des idées personnelles ? Non, alors il avait bien envie de les tripoter vaguement celles des autres, de jouer avec, même s’il se savait au bout du compte impuissant à leur résister. Etait-ce de sa faute si leurs propriétaires n’étaient pas assez rompus pour les satisfaire, hein ? 140 de Q.I , de grandes dispositions pour les matières artistiques, mais – il y avait toujours un « mais » avec ces gens-là – « ne supporte pas la frustration, indice d’un certaine immaturité de caractère », avait chuchoté à quelqu’un d’autre la psychologue. Qu’est-ce qu’elle en savait ? La boulangerie et la pâtisserie, il avait ça dans le sang, et choper la technique – le tour de main ! - demandait plus de qualités que la psy n’en aurait jamais. Pourtant, il était insatisfait et, à cause de cette indisposition d’humeur, il ne se révoltait pas assez contre elles aujourd’hui.
Le truc du dico pour calmer les idées et les interner dans ce sarcophage de papier et de carton était une supercherie dont elles n’étaient pas dupes et lui non plus. Les dictionnaires sont des labyrinthes qui vous amènent d’un mot à l’autre, d’une idée innocente à quelque chose de crasse ou d’étrange. Les mots racontent eux aussi des histoires, pour peu qu’on sache les faire causer et qu’on les branle dans le bon sens. Ils maquereautent les idées comme pas deux. Elles étaient grisantes, un peu vamps, à dix-sept heures trente, les mignonnes. Les idées du « presque-soir ». C’est à ce moment qu’elles étaient les plus nombreuses et les plus méchantes. Les idées et les tentations. Les secondes amenaient les premières et les premières lui faisaient perdre les pédales. A chaque fois. L’ennui se dissipa et il se mit en quête d’une occupation. Il n’aimait pas le vide, avoir les mains dans le vague et la tête dans les nuages. Il fallait que quelque chose de rude lui racle l’esprit. Sinon, il allait se faire mal et tout le monde serait mécontent de lui. Il se convainquit mentalement de reprendre le dictionnaire, ferma les yeux, l’ouvrit à l’aveuglette et laissa traîner son doigt sur la page, puis releva les paupières très doucement pour ne pas effaroucher le mot qui glissait sous son doigt. L’index se vautrait quelque part entre deux définitions et s’immobilisa, en équilibre quelque part :
« Enucléer : en chirurgie, extirper, extraire par énucléation.
Enucléation : extraction du noyau ou de l’amande d’un fruit ; en médecine, extirpation d’un organe, d’une tumeur, ablation de l’œil. »
Rien n’arrive sans raison. Il lui semblait que quelque chose s'agrafait à lui. «Ça » lui venait.
Association d’idées.
Il frémit devant le culot dont elles faisaient preuve. Cochonnes d’idées !
Il remit le dictionnaire à sa place, sur l’étagère, dans les toilettes, à côté de la rangée des romans Harlequin et des guides de voyage. Il rajusta son pantalon, sortit de la « pièce aux surprises », puis se dirigea vers la porte d’entrée. Elle était fermée à clef. Pour son bien, paraît-il. Il soupira. Il se mit en devoir de trouver une autre sortie. Pas difficile avec 140 de Q.I., de grandes dispositions, etc.
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Dommage que la petite fille n’ait pas eu la même chance ou un talent de cet acabit pour se tirer. « Il y a toujours une issue quand on est aussi intelligent que moi, ma belle », qu’il lui avait proclamé avant de l’étouffer, un genoux appuyé sur son cou. Les yeux sont le reflet de l’âme d’après l’autre idiot. Alexia n’avait, par conséquent, plus rien pour mirer son âme depuis environ vingt minutes. A la place, deux trous sanguinolents, et à l’intérieur une bouillie d’oeil. Il n’arrivait pas encore à évider proprement. De même que, pour ouvrir les huîtres sans briser la coquille, il faut une main sûre d’elle, une gracieuse fermeté dans les muscles, de la technique quoi ... Non que la main tremblât mais elle manquait d’entraînement. Un gâchis. Alors, pour camoufler son acte un brin manqué, il les avaient aussitôt vidés à la petite cuillère, en raclant soigneusement l’orbite. Propre. Splendide. Content de lui, le petit mec. Bon, il n’allait pas la laisser comme ça dans le bac à sable. Il remplit les cavités avec quelque chose de joli et de sucré. Il sourit de son ingéniosité. Mais la tête avait néanmoins une drôle de tête. Il ferait mieux un autre jour. Autant laisser tomber le dénoyauteur. Peut-être qu’une pince à escargots accompagnée d’un économe… Trouver le truc. Faire mieux la prochaine fois. Il se répétait cette consolation. Fignoler le travail était un prétexte pour rechuter. Il n’aimait pas les enfants parce que, lui, il savait mieux que quiconque à quoi s’attendre à leur sujet. Les petites filles, il les piffait encore moins que les autres. Des vicieuses, pires que leurs mères. Des mamans miniatures, des dames à l’échelle réduite, qui l'encourageaient et puis se moquaient de lui, avec des moues et des gloussements indécents qui ressemblaient à des pets.
Association d’idées.
Faire des pets de nonne.
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La première fois. Badaboum !
Une déflagration qui lui faisait un peu peur et l’intimidait.
Vous n’imaginez pas tant que vous êtes vierge du scandale. La faveur des journaux nationaux. Pas banal. Le principal quotidien de Pau n’avait pas été en reste. On a beau dire mais le meurtre d’enfants est un marché juteux. Dès que le robinet est ouvert, ça pisse la copie dans les rédactions. Une cystite généralisée. Comme si la vie d’un mioche avait plus de valeur que tout le genre humain réuni. Comme si un môme avait plus de cœur que n’importe quel adulte fini. Pourtant, dans la balance, qu’est-ce que ça pèse un gosse, même comparé à un vieux machin, hein ? Le vioque au moins a une pension, une petite retraite, une rente, un truc qu’on peut lui piquer ou pomper : il produit rien mais il rapporte encore à qui sait le traire, tout l’inverse du bébé ou de l’enfant premier ou deuxième âge. A quoi ça sert un nenfant pour parler clair ? C’est rien qu’une décoration dans la vie des gens qui s’ennuient, surtout des dames qui les portent en sautoir, parce qu’elles ne savent rien faire de mieux. Ça les remplit jusqu’au menton un moment. Ah, la boulangerie ou la pâtisserie, c’est autre chose que l’alchimie des ovaires pourris ! Saleté de mioches ! Si les gens savaient, par exemple, ce qu’un gniard de neuf ans a dans la caboche, ils ne se donneraient pas tant de mal à l’élever et le laisseraient ramper. Plus fastoche à écraser du talon dans la posture animale.
Pourquoi les gens n’ont-ils de compassion que pour ceux qu’ils croient plus faibles qu’eux ? La majorité pense que les gosses sont innocents et qu’ils ne méritent pas ce genre de châtiment. Mon œil ! Leur prétendue ingénuité leur donne le droit d’être cruels sans que personne ne trouve à y redire. Est-ce juste de se tromper à ce point ? Les adultes s’imaginent que les enfants sont des adultes inachevés, et donc imparfaits ; ils les dédommagent, par un excès de bienveillance à leur égard, ce qu’ils supposent être une carence chez eux. Ils les jaugent par rapport à eux-mêmes. Ils ont perdu la mémoire de ce qu’ils ont été jadis. Quand un enfant leur dit quelque chose de particulièrement sensé ou de profond, c’est-à-dire quand il emploie des « mots compliqués », ils attribuent cette lucidité à un esprit précoce ou à un heureux hasard ; ils gloussent et s’extasient : ça pue le chiqué mais ça les épate ; jamais ils ne songent que, peut-être, les enfants en savent autant qu’eux, bien obligés de compenser en ruse la méconnaissance des faits de ce monde qu’on s’oblige à leur imposer, sous le motif de la pudeur ou de la délicatesse. Un enfant, c’est une montagne de vices, dissimulée par un sourire niais et par un regard grand ouvert sur un point d’interrogation permanent.
Les enfants sont cruels parce qu’on leur donne le droit de l’être. Point final. Le progrès n’est pas toujours un mouvement ascendant de l’inné vers l’acquis. Pour les humains, c’est plutôt l’inverse. Un mioche a le ciboulot plus meublé et encombré que le grenier d’un adulte ranci. Une vraie petite bouchée à la reine, Alexia !
Quand on a découvert la susnommée, huit ans, les yeux déracinés, on a réclamé la peau de celui qui l’a mutilée. Mais qui aura l’idée de supposer que la couenne de ce dernier vaut peut-être autant que le derme de la fifille ? Et puis personne ne va soulever la véritable question intéressante de toute cette histoire : pourquoi les yeux ? La question du choix des enfants ne se pose pas. Les associations d’idées ont leurs secrets qui se mitonnent les jours de pluie et d’ennui, les dimanches soir et les jours de congés. Ce qui était en cause, n’en déplaise au sens commun, est moins le meurtre que l’infirmité infligée post-mortem. La morale est souvent une réponse à un souci esthétique.
*
Il en a eu le soupçon quand il a coincé la patte du chiot dans la porte. C’était un innocent et authentique accident. Enfin, on peut raisonnablement le supputer d’après les circonstances si peu extraordinaires qui furent le cadre de cet événement tragique. Le glapissement, le son désespérément aigu, l’a chatouillé dans le cerveau ; plus il poussait la porte, plus le cri, devenu archet, faisait grincer les cordes de sa sensibilité.
Emotivité, excitabilité, hyperesthésie, que de mots qui ne voulaient rien dire pour lui. Il avait bien lu un peu Freud, en cachette, pour se documenter – la boulangerie est un art noble qui ne doit pas être perverti par des considérations intellectuelles ; imaginez que la bibliothécaire répande le bruit qu’on lit des trucs pas très propres ni très clairs dans la boutique... Les gens ont l’esprit étroit : ils seraient capable de trouver que la viennoiserie a un Goût. La province murmure, les rumeurs chuintent entre les dents des passants … Le plaisir est coupable dès qu’il a des prétentions élitistes. Il a arrêté de guigner Sigmund parce qu’il s’est fait peur : il avait l’impression de tout avoir. Faut pas lire de bouquins médicaux : ça donne toujours les maladies qu’il y a dedans.
Qu’est-ce qu’il aimerait de temps en temps pouvoir ouvrir son gros cerveau - 140 de Q.I. équivaut bien dans l’étalon des fiertés à un 95 D pour la petite vendeuse de la boulangerie pâtisserie - et gratter à l’intérieur. Il rêve quelquefois d’une trépanation maison, comme lorsqu’on ouvre un gros chou et qu’on le fourre avec de la crème ou de la glace ; il aimerait bien glisser quelques pensées amusantes à l’intérieur du chou qui lui sert de tête. Simplement pour se sentir différent (normal ?) un instant ; la bêtise, la banalité, la normalité doivent être confortables comme tout : des charentaises pour la cervelle ! Revenons à nos moutons : de quel soupçon s’agissait-il déjà ? Ah, oui, de celui-ci ! Un chiot est un concentré d’enthousiasme, de naïveté, et de confiance absolue, une soustraction : un enfant moins le vice. Une petite bête qui ne pense pas à mal, qui ne pense pas du tout à la vérité, et qui attend qu’on la tue ou la torture, pour ainsi dire, pour l’agrément de lui inculquer un autre tempérament. Il n’y a pas d’assassin sans victime un peu consentante. Dis-moi qui tu tues, je te dirai qui tu es, et vice-versa. Ce couple du bourreau et de la victime qui paraît mal assorti au premier coup d’œil est comme les deux faces d’une seule carte à jouer. Quand il a coincé la patte du chiot dans la porte, il s’est dit que ce qu’il recherchait dans le meurtre d’enfant était un démenti genre claque dans la gueule. Bon mobile en soi. Manifestation d’un esprit scientifique de premier ordre.
Etre méchant n’est pas donné à tout le monde. Vraiment méchant, de cette méchanceté sans remède, vraie, sans inclusion de remords, sans l’ombre d’un doute, sans une once de tendresse, sans un doigt d’identification possible avec la victime. La pureté, quoi !
« Pourquoi t’es pas gentil ? On lui a demandé, chez lui, après le premier meurtre.
- Parce que je voudrais pleurer, ou plutôt savoir si je suis capable de pleurer.
- Tu as peut-être les canaux lacrymaux bouchés. (On n’avait pas l’air d’y croire.) A quoi ça t’avancera de savoir ?
- Si je le savais, je ne chercherais pas.
- Mais pourquoi des enfants ?
- Pas parce que c’est plus facile en tout cas. Ce serait même plutôt le contraire. Tuer un adulte de nos jours est un jeu d’enfants, surtout un ancêtre. Un gosse est intouchable.
- Tu exerces donc ton intelligence ?
- En quelque sorte.
- La pâtisserie ne te suffit pas ?
- Au fond, ce sont des activités complémentaires. Pourquoi choisir ?
- Mais tu te rends compte que tu ne peux pas continuer à tuer des enfants ? C’est une activité laide et répréhensible. La plupart des gens pensent que c’est monstrueux.
- Et toi ?
- Moi, je t’aime, c’est différent. (Pause) Les parents de ces enfants les aimaient également, tu sais. (Sentence bien envoyée si l’on pèse le silence qui a suivi.)
- J’y peux rien. Et puis de toute façon, ils ne les aimaient pas vraiment, sinon ils ne les auraient pas laissées mourir.
- Mais comment… ?
- En les enfermant après l’école.
- Mais où ?
- Dans leur tête.
- Je ne comprends pas.
- Ce sont mes idées.
- Tu penses trop.
- Je ne peux pas les empêcher de rentrer dans mon cerveau. »
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« Tu as de la place dans la chambre froide ? »
Ce n’est pas le genre de question qu’on pose sans une idée derrière la tête. Alors, on lui répondit que c’était possible, que ça dépendait de ce qui était à conserver. On ne retrouva donc pas les autres. Oui, parce qu’il y en eut d’autres. Evidemment.
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Il en a tué cinq et rideau ! Les idées avaient foutu le camp. Elles lui manquaient un peu ; il s’occupa beaucoup la tête et les mains avec le Paris-Brest, les éclairs et les religieuses. Que des trucs à garnir, pour compenser en imagination le vide laissé par les visiteuses de dix-sept heures trente. Le « presque-soir » était désormais un trou, le néant. Plus d’idées à chiquer. Rien dans la tête, rien dans les mains.
Il en a tué cinq et s’est arrêté comme une horloge qu’on a oublié de remonter. Deux corps seulement ont été retrouvés. Que des donzelles prépubères. Elles étaient toutes du même âge et allaient à la même école. T’imagines pas la chiasse de trouille des mamans grandeur nature ! Il ne s’est pas lassé ; il n’a pas eu peur de se faire choper ; il a simplement manqué d’inspiration, et ça le plus gros Q.I. du monde ne saurait l’inventer. Il était parvenu au summum de son art au bout de la quatrième. La suivante était la cerise sur le gâteau, et répondait à un infime besoin de vérification : être certain de la perfection du geste. Il n’avait plus besoin de récurer les orbites ; il savait, au bout de la troisième, faire sauter les yeux en cinq sec sans les esquinter. Les idées ont disparu d’un coup. Il ne savait pas s’il fallait s’en réjouir ou pas à la fin de l’addition. Il s’ennuyait. Il est passé au clafoutis et à la tarte aux griottes. Par association d’idées, à cause de la cerise sur le gâteau, qui s’appelait Sophie …
Justement à propos de cerises. C’était pas la saison et il fallait utiliser celles en conserve : elles étaient ramollies et fripées, genre paumes de nouveau-né, et généralement dénoyautées, genre ovariectomie. Les tartes aux griottes se vendent bien toute l’année ; le clafoutis a une durée d’exposition plus limitée : les gens ne s’en empiffrent qu’en été. Ce n’est pas dû à un caprice de la fantaisie du boulanger-pâtissier de la rue Jules Verne s’il n’en fabrique pas plus : c’est pour faire plaisir aux statistiques.
Lui, il aime que l’on fasse du clafoutis en hiver, avec des cerises en bocaux. Comme ça, pour étonner. Il aime bien faire des surprises.
Elles sont revenues parce que la pâtisserie a de moins en moins de secrets pour lui. Elles lui tiennent compagnie.
Idées. Dico. Mots. Respiration. Mots. Idées. Rebelote.
Association d’idées.
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Un œil dans une tarte aux cerises ! De quelle couleur ?
Marron clair, parce que ça ne jurait pas trop avec le rose grisâtre des griottes en conserve. C’était un brin puéril. Niveau cours élémentaire. Même pas digne d’une blague de potache. La nouvelle avait fait le tour de la planète. Non, j’exagère ! Tout de même, on en a pas mal parlé, dans la région et même au journal de 20 heures, sur la Une. La fille aux yeux tristes et a la bouche trop bien dessinée a déblatéré cinq minutes sur le sujet, l’air absent, sur le ton un peu las de celle qui a ses ragnagnas : un des livreurs affectés aux livraisons de l’aéroport avait trouvé un drôle de mine à une des tartelettes qui devaient embarquer pour servir de dessert au passager du vol 762-34. Les gâteaux provenaient de la boulangerie pâtisserie Le Péché mignon. Bientôt, on s’avisa que le boulanger devait avoir des explications à fournir et on eut bien raison. Pas si futé pour un 140 de Q.I., pourrait-on penser. Bien fait pour lui ! Il n’a pas moufté. A quoi servirait un démenti, à compliquer les choses ? L’intelligence, c’est peut-être ça : savoir se taire au bon moment. Etc. On a retrouvé dans sa chambre froide trois petits cadavres intacts, parfaitement préservés, si l’on excepte l’absence des yeux. Etc. Horreur sans nom. Patati patata. Les habitants de Pau en émoi. Bla-bla-bla. On devrait rétablir la peine de mort pour des crimes pareils. Etc. Patati patata. Bla-bla-bla.
*
Thomas est en centre d’accueil depuis que vilain papa est en prison. Il est quasi seul : une pupille de la nation. Maman est morte depuis longtemps. Une « Tu meurs » à l’œil droit. Il est encore trop tôt pour le mettre en famille. Il n’a pas encore épuisé les ressources des psychologues, ou leur appétit de charognards. Il ne parle pas beaucoup, mais il fait attention à répondre très précisément et avec une remarquable frugalité de mots aux questions qu’on lui pose. Il donne l’impression de ne pas vouloir faire perdre leur temps aux gens qui s’occupent de lui. Il est détaché, le regard dans les vaps du clope que tient la dame. Cet excès de bonne volonté énerve. Juste ce qu’il faut pour le rendre insupportable sans savoir pourquoi il suscite une telle attaque des nerfs. Personne n’oserait avouer qu’on aimerait volontiers lui faire encaisser la facture. Il est le fils d’un assassin d’enfants ; il a perdu son droit à l’innocence. On le redoute de loin. De près on n’oserait pas. Qui sait si la monstruosité n’est pas génétique et donc héréditaire ? Et si, ô Seigneur, ça s’attrapait rien qu’en regardant en face, en visant le centre de la prunelle ?
Il n’a pas le droit de parler au vilain papa. Il ne demande rien au fond. Peut-être que le paternel lui manque moins que l’odeur du pain, des croissants et de la pâte d’amande qui recouvre les fraisiers. Il aimait l’aider à pétrir la pâte et à mélanger les ingrédients.
Il y a plein de petites filles dans le foyer et quelques petits garçons. De la marmaille mal torchée avec qui il ne sent aucun point commun. A neuf ans, il est déjà plus lucide que les onze-treize ans avec qui il cohabite. On le regarde en biais et il n’aime pas ces coups d’œil subreptices, ce monceau d’yeux qui sont autant d’accusations par leur présence même sur le visage des gamines. L’une d’entre elles, en particulier, le nargue avec ses petites jupes et ses genoux ronds, dorés, et appétissants comme des brioches. Les petites filles potelées sont les plus odieuses. Elle n’est pas belle. Loin de là. Mais alors c’est pire : elle n’a pas d’excuse. Soir après soir, elle le frôle avec ses pensées, ses rognures mentales qui puent, et reste pourtant muette. Il a l’impression qu’elle sait plus de choses que lui sur le monde qui les entoure et même qu’elle voit au-delà de cet enclos. Non pas parce qu’elle végète en ce lieu depuis plus longtemps que lui, mais parce qu’elle a une connaissance bestiale des gens. Elle renifle plus qu’elle ne pense. Il l’observe, cette petite chienne, qui le courtise à distance, lui adressant des invites par correspondance.
La fillette ne lâche pas sa poupée ; elles se ressemblent toutes les deux. On dirait qu’elles se protègent réciproquement. La poupée et la gamine : deux vases communicants ; quand l’une rit l’autre pleure. Elles ne se quittent pas. Ni pour manger ni pour aller aux toilettes. Il a entendu dire qu’elle est la seule survivante (avec sa poupée) d’un incendie qui a dévoré l’immeuble où elle habitait ainsi que tous ses occupants. Il se dit qu’avec sa tronche, elle aurait très bien pu foutre le feu elle-même. Il n’a pas tort.
Un jour, Thomas s’est laissé convaincre que la poupée avait décidément quelque chose en trop. Il aimerait savoir ce que la poupée a dans sa tête de plastique mou striée de cheveux plantés à la mode poireaux. Il attend, prédateur en culottes courtes, que la fillette se dépossède un instant du jouet à son effigie. Le jour arrive enfin, un jour d’école, un de ces moments où l’on remise provisoirement les joujoux. Et, puis, à dix-sept heures tapées, quand les petites filles rentrent de l’école, elles s’aperçoivent que les poupées ont vécu pendant leur absence des épisodes édifiants.
Une femme console la petite fille et s’approche avec réticence de Thomas, comme si elle touchait du bout des doigts une serpillière sale. Il est accroupi dans un coin : il joue aux billes. Soudain, elle se force et lui saisit le bras sans ménagement et l’oblige à se relever.
Il est le seul à pouvoir faire une chose pareille. Une évidence à se crever les yeux. Coupable idéal. Tel père tel fils. Etc. Patati patata. Bla-bla-bla.
« Pourquoi avoir arraché les yeux de sa poupée ? » demande-t-elle sans autre préambule. L’enfant ne répond pas à cette question formulée de manière à ne pas s’adresser personnellement à lui et s’oblige à ne pas baisser son regard. Il n’aime pas laisser une question en suspens, car c’est un peu une idée qui se volatilise, mais il ne trouve pas de réponse satisfaisante. Satisfaisante pour la dame de bonne volonté et de peu de jugeote. Il doute que la sienne lui agrée.
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En fin de compte, on a eu pitié de lui. Les psychologues ont déclaré qu’il essayait d’être proche de son père en énucléant la poupée. Il n’a pas été puni. Il a promis de ne pas recommencer.
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Un chat roux passe par ici un après-midi.
Après, Thomas fouille dans sa poche et trouve trois agates au milieu des autres. Il regarde longuement ses billes, comme si elles s’étaient retrouvées par accident dans sa poche. Vilain papa les avait données à petit garçon pas sage, en échange d’une promesse, après le dernier meurtre. Thomas était tenu par cette promesse. Faut jamais promettre ce qu’on ne peut tenir. Faut jamais rien promettre. RIEN ! Les billes ont des tas de noms et de désignations : les mouchetées, les dauphins, les mammouths, les yeux de chats… C’est alors qu’il sait avec certitude ce qu’il doit faire. Ce n’est pas trahir : il ne recommencera pas, oh non, mais il peut encore innover. Il est dix-sept heures vingt. Elles sont en avance.
Association d’idées. 140 de Q.I. Rebelote.
et dont l'univers me plaît tant...
[Pardon pour la mise en page ! Des ponctuations en début de phrase, c'est horripilant, mais je n'y puis rien ! ]
mercredi 28 juin 2006
Tous les dix ans, parfois plus rarement, le hasard (en la personne de Cinnamon, une jeune femme inconnue...) met entre vos mains un livre, dont vous savez qu'il changera votre vie ou qu'il vous donnera l'audace de vous croire meilleur que vous ne l'êtes en réalité, car il vous incitera à donner un grand coup de pied dans tout ce qui vous retient d'être davantage vous-même ! Il n'y a rien de plus important en ce monde que d'aimer et, dans le meilleur des cas, de se sentir aimé. La contrepartie n'est pas obligatoire. C'est un luxe qui paraît nécessaire mais qui ne l'est pas entièrement. En effet, aimer donne autant d'élan que d'être aimé, la compréhension en moins... Barrie l'a expliqué mieux que je prétendrai le faire. "Chaque amour possède son arc-en-ciel, même celui auquel on ne répond pas"...
Mon expérience est déraisonnable : je me suis sentie aimée par ces mots et cette histoire que je n'ai pourtant point achevé de lire...
Rencontrer un livre peut être aussi décisif que croiser un homme ou une femme ; quelquefois c'est encore plus vital, surtout quand on possède l'orgueil de mettre bas soi-même un univers.
Ce livre (une trilogie, en réalité) de Mervyn Peake est une oeuvre d'art impossible à fracturer par des mots ou par la pensée. Elle n'est pas faite pour être révélée au grand jour, en pleine lumière ; elle se vit sous les paupières comme j'aime à le dire, dans l'intimité des songes éveillés. La lecture est le plus souvent un acte silencieux. Une action qui prend place dans le recueillement, comme une prière adressée et reçue dans un seul instant.
Le livre de Peake exacerbe cette communion. Il (le livre ou l'auteur) écrit comme on rêve, je ne peux mieux expliquer que par ces simples mots pourquoi son livre est exceptionnel.
De quoi s'agit-il ?
D'un château étrange et mystérieux qui paraît presque doté d'une vie propre. Une famille occupe les lieux, des domestiques, des ombres qui frôlent les murs, un mystérieux Rituel qui semble être le coeur de toutes les relations humaines. Un univers absurde en apparence, mais une réplique du nôtre, la poésie en moins... Et un jeune homme sans scrupule qui part à l'assaut d'un ordre qu'il veut émietter et s'approprier. Peut-être...
J'ai rencontré mon double littéraire dans ce livre : le personnage improbable et pourtant tellement réaliste de Fuchsia. Je connais son Grenier ; j'y m'y rends souvent, par une porte dérobée... Personne d'autre que moi n'en connais le chemin. J'y fais pourtant les plus belles des rencontres.
Je suis persuadée qu'il n'existe pas deux catégories d'êtres : ceux qui sont rangés et inaptes aux divagations de l'imagination, insensible aux douceurs ouatées et maniérées d'un esprit qui se faufile dans les interstices de la réalité et ceux qui s'encoconnent sans vergogne dans les plaisirs de l'imaginaire, tétant le plaisir offert par un verbe poudré de fantaisie. Non, il y a simplement ceux qui ont peur et ceux qui s'abandonnent à l'irréel parce qu'ils n'ont plus rien à perdre. Ce sont les mêmes à divers moments de leur existence mais ils s'ignorent.
Toute comparaison avec Kafka, les romans gothiques ou n'importe quel autre courant littéraire serait grossière erreur. Mervyn Peake est un genre littéraire à lui seul. Il est assez gigantesque pour qu'on lui rende cette vérité.
Ce livre est inadaptable, impossible à raconter ou à analyser, tant il est fiévreux et se déroule dans l'âme du lecteur. Les images suggérées (une voix qui coule sous une porte et vient frapper une oreille, un homme dont les genoux grincent, un cuisinier maléfique qui a pour pieds des limandes, une femme qui accouche au milieu d'oiseaux et qui n'a d'amour que pour eux et ses dizaines de chats blancs...) ne peuvent sortir de notre front pour être projetée dans la "vraie" vie - qui n'est peut-être pas plus vraie que celle de Peake...
Gertrude, la comtesse, dit ces mots :
"(...) le secret est d'oublier complètement l'apparence et de vivre en soi-même."(Trad. Patrick Reumaux, magnifique traduction)... N'est-ce pas l'inverse de la vie prosaïque des mortels que nous sommes ? Je crois que le secret du livre peut être atteint pour qui sait pénétrer le sens de cette déclaration. Les autres sont perdus à jamais pour Gormenghast... Mais ce livre, ce château, ces êtres ont tant de profondeur et de mystères que je me trompe peut-être, perdue dans un reflet qui n'est qu'une image parmi tant d'autres de ce lieu du rêve... Peut-être... http://www.mervynpeake.org/
Ici, vous pourrez voir des documents exceptionnels et émouvants en relation avec la vie de Barrie !
Ces certificats d'état civil m'ont beaucoup émue.
Merci à Robert Greenham.
mardi 27 juin 2006
The Lodger
Vidéo envoyée par misshollygolightly
The Lodger ou exercice sur le thème de Jack l'Eventreur par Alfred Hitchcock... dans un Londres ombrageux et aussi expressionniste que certains films allemands de genre.
Hitchcock affirma à Truffaut dans ses Entretiens , auxquels je ne cesse de revenir d'un film vu et revu à l'autre, qu'il considérait ce film comme le premier qui exprima véritablement l'essence de son cinéma. En effet, si comme je le crois souvent un artiste persiste à délivrer le même message et si le talent consiste à ne cesser de dire de mieux en mieux cette vérité première de l'être qui décide de l'exprimer par la voie du film, du livre, de la peinture (peu importe le support), toutes les obsessions et les thèmes d'Alfred Hitchcock sont présents ici. Superposition et juxtaposition des éléments qui nourriront ce génie d'homme : eros et thanatos (les menottes et l'alliance mises en perspective ; le fétichisme d'Alfred Hitchcock est aussi avéré que celui de Bunuel, obsédé par les pieds) ; la culpabilité innocente et réciproquement (le héros est innocent mais il est en quête de vengeance ; le tueur signe ses crimes d'une signature "The avenger" - "Le vengeur", bien que l'on ne sache rien de ses raisons ni de sa personnalité, mais ce simple nom l'unit et le met au même niveau que le "locataire" innocent...) ; le goût du sang du peuple (bêtise crasse et aveuglement de la foule qui crucifie sur une grille le malheureux héros ) ; un goût prononcé pour l'ambiguïté (qui résume l'oeuvre du Maître) ; un esthétisme poussé à l'extrême (le muet contraint à des trouvailles brillantes) ; un sadisme patent et un humour noir indélébile. Sans ignorer l'ironie que ne perçoivent pas toujours les spectateurs... Le suspense étant à peine le but mais plutôt le produit de tout ce qui précède...
Il est remarquable de constater à quel point l'art de l'écrivain ou de l'artiste en général s'effondre lorsque ce qui était à dire fut dit. Ensuite, vient l'heure de la technique et du radotage, même si les meilleurs savent masquer cette facilité de l'esprit et de l'âme qui reposent alors dans une certitude plus ou moins avouée de leur art. Il est très difficile de savoir quel est le moment de l'excellence d'un artiste, qui cristallise dans une oeuvre toutes ses possibilités, mais il est certain que ce moment existe. Il s'agit d'un climax ou d'un centre de gravité, un hapax, qui n'est pas nécessairement flagrant. Je ne me risquerai pas à donner mon hypothèse quant à la nature de ce "point de perfection" chez Hitchcock...
The lodger est le récit d'une erreur judiciaire en germe. Le faux coupable est un thème que Hitch. reprendra maintes fois, mais ce qui est plus intéressant encore c'est le plaisir sadique du réalisateur de mettre en balance les doutes du spectateurs. Il récidivera avec encore plus de force et de génie dans Soupçons ou L'ombre d'un doute. Il rencontrera dans le premier cas le même problème que dans ce film : faire passer la vedette pour un meurtrier potentiel. Les producteurs n'ont jamais accepté qu'un Cary Grant ou un Ivor Novello (le jeune premier de l'époque) soit coupable. Hitch. désirait que le doute sur la culpabilité subsiste, fidèlement au roman qu'il vampirise* pour notre plaisir. Tout le film repose sur cette tension, rendue palpable par des plans magnifiques, ingénieux (Hitchcock découpe les plans avec une précision maniaque ahurissante)...
J'ai choisi de présenter un extrait de la fin du film.
Ce lynchage rappellera celui de Fury de Fritz Lang (Cf. ici) quelques années plus tard.
* Il possède en commun avec Truffaut (je songe plus précisément aux romans de Roché, mais ce serait valable pour toutes ses adaptations : il découpait des fragments de romans qu'il collait sur des cahiers et écrivait tout autour... Quel festin de mots !) cette capacité d'absorber un oeuvre (un roman) et de la déchiqueter pour la faire sienne.
Un petit extrait des Entretiens :
La fiction, dans son opération de création d’un univers, semble l’exact contraire du raisonnement philosophique, qui, lui aussi, crée un univers. Mais, quand la fiction a pour but de rendre l’illusion de la réalité qu’elle construit aussi réelle que possible en accumulant des détails qui parlent autant à nos sens qu’à notre intelligence et donnent une impression de vécu (c’est souvent en proportion de cette impression que l’on apprécie d’autant plus une fiction – « ça ne s’invente pas ») par une insistance sur le particulier et le singulier. Comme sous l’effet d’un enchantement ou d’une perversion, la fiction nous est plus réelle et plus proche que la réalité qu’elle plagie (elle nous donne à ressentir, nous livrant des émotions fortes que nous osons éprouver entièrement, dans la mesure où elles ne nous appartiennent pas : le lecteur ou le spectateur est une sorte de mère porteuse de l’émotion véhiculée par la fiction). A quoi tient donc ce caractère de vérité ou de vraisemblance que nous attribuons à la fiction, lorsque celle-ci atteint une forme de perfection ? Et, parallèlement, la philosophie déçoit-elle précisément à cause d’un manque de vérité ?
Une fiction emporte notre adhésion par la cohérence qu’elle déploie avec elle-même. C’est pour cette raison qu’un roman autobiographique a autant de chances de succès auprès de notre raison qu’un récit de science-fiction ou un conte de fées. Il faut donc que la fiction respecte la logique qui a cours dans le monde qui est le sien. Nous avons une impression de réalité, même dans le réel objectif, uniquement sous cette condition. Le rêve, par exemple, peut ne pas nous satisfaire de ce point de vue par l’étrangeté qui peut émaner de lui, par cette absence d’ordre qu’il manifeste. On retrouve ce sentiment identique lorsqu’on perd pied dans la réalité, phénomène que Freud appelle « l’inquiétante étrangeté », que celle-ci soit produite par un fait réel ou fictionnel. Cet événement se produit lorsque la conscience se détache d’un fait, comme si elle se dédoublait et qu’elle reste collée aux faits et d’autre part soit ailleurs, décollée d’elle-même et des faits, pour observer ces faits. Le décollement de rétine que l’on observe chez certains sujets pourrait servir de métaphore à ce décollement psychologique. L’homme doit sentir que le réel (ou la fiction) où il s’engage manifeste une stabilité, une fermeté, et qu’une armature le soutient. Or, tout ceci, que nous nommons cohérence, est le fait de la raison qui trouve ou plutôt établit des repères dans la réalité en question. Elle jette des ancres qui lui permettent d’assurer une stabilité au sujet. La manière dont nous abordons une œuvre de fiction nous paraît représentative de la manière dont nous abordons la réalité. Nous avons besoin que rien ne heurte la logique mise en œuvre dans les divers éléments de la réalité qu’elle cimente entre eux, et qu’elles assemblent selon un ordre ou un plan qui ne nous apparaît ni artificiel ni faux.
Est-ce que, pour autant, si l’on considère une autre mise en perspective de la réalité, la folie par exemple, on peut déduire des considérations précédentes que la logique est ce qui nous contraint à adhérer à une réalité, réelle ou fictionnelle ? On peut comprendre et entrer dans l’univers d’un paranoïaque ou d’un simple névrosé obsessionnel ou encore d’un phobique, et aller jusqu’à se perdre dans la réalité qu’il fait vivre par son raisonnement et ses actes, sans moyen de savoir où est l’objectivité, le réel réel. Le paranoïaque, le schizophrène ou l’obsessionnel ne manquent pas de logique. Au contraire serait-on tentés de dire. En effet, il n’y a personne de plus raisonnable ou rationnel qu’un fou. Parfois, la logique du fou est absolument plus logique et inflexible que celle d’un homme « sain ». Qu’est-ce qui alors différentie la réalité du fou et celle du non-fou si ce n’est la présence de la logique ?
On dira sûrement que c’est l’application de cette logique qui fait toute la différence. La réalité du fou, et nous espérons que l’on nous accordera ce rapprochement, est une forme de fiction. A la différence près qu’elle remplace, du moins pour le fou, la réalité prosaïque ou objective du sujet sain. Elle s’y superpose et finit par prendre sa place. La fiction au sens strict du terme, elle, est un simple jeu, une illusion librement consentie par celui qui la subit, et qui ne cherche pas à faire œuvre d’imposture.
Le rationnel est autant le propre de la réalité objective (scientifique ou philosophique) ou du sens commun que celui de la fiction (à condition qu’elle adopte une forme « classique ») ou bien celui de l’univers du psychotique ou de l’obsessionnel. Ce rationnel est insufflé par la logique qui est commune à ces trois réalités et consiste, pour être brefs, en l’application du principe de non-contradiction et celui du tiers exclu qui vont de pair. Le rationnel dont fait preuve la réalité philosophique est plus élaboré puisqu’il ne se contente pas de mettre en forme un matériau sensible comme dans le cas de la pensée du sens commun ou de la fiction, mais qu’il crée comme le fou une autre réalité qui se superpose à la première et se l’assimile. Cette réalité, comme celle du fou, privilégie un point de vue qui unifie et oriente la vision du monde du sujet.
Le réel a besoin du rationnel pour exister dans la pensée du sujet, afin qu’il puisse conserver ce réel dans son for intérieur et le convoquer pour s’y projeter, pour faire corps avec son vécu et constituer ou retrouver son identité par rapport à ce réel qui peut donc être pensé et, partant, nommé. Toutefois, le rationnel ne suffit pas pour que le réel existe, il faut que la raison dresse un pont avec des référents concrets qui correspondent aux notions ou concepts en cause. Le rationnel n’est qu’une armature pour soutenir le réel dans la pensée et le langage. Or, il advient que la logique, qui est ce qu’il y a de rationnel dans le réel, sécrète ses propres objets au lieu de mettre en forme les intuitions, les sensations (la chair en un mot) que le sujet éprouve dans l’univers qui est le sien. Ainsi, le rapport de causalité que la raison établit entre deux événements, qui, eux-mêmes, ont été déterminés comme tels par la raison, peut se transformer en une sorte d’objet qui serait la causalité – ce que Hume met en évidence, en montrant que la causalité n’existe pas comme une qualité de l’objet auquel elle est rattachée. De même, n’importe quel concept comme celui de « chaise » ou de « trombone » peut devenir un objet qui remplace tous les objets auxquels il se réfère. Ce qui est vrai des concepts d’objets qui désignent des objets palpables est vrai également des objets impalpables que sont les émotions (plaisir, peine, angoisse, peur, espérance…) ou les sentiments (amour, haine, jalousie, désir de vengeance…). Le danger est par conséquent de raisonner à partir et sur ces objets virtuels, ces faux objets qui ne sont que représentations mentales de véritables objets et non de penser la réalité singulière, pour laquelle ils ne sont que des intermédiaires, des doubles. En effet, s’il est impossible à la raison de penser les choses de ce monde sur le mode du singulier – ce qui impliquerait de concevoir un concevoir un concept unique pour chacune des choses uniques en leur genre qui peuplent et constituent infiniment notre univers – il est en revanche à notre portée de ne pas oublier que l’universel met de côté tout ce qui porte le sceau du vécu, du ressenti d’un sujet. Ce n’est pas simplement cette chaise qui, en elle-même, est différente de toutes les autres chaises, même si elle a des milliers de sœurs, fabriquées à la chaîne, mais c’est aussi le regard de tel ou tel sujet qui va lui conférer un statut de chose singulière, unique. Si personne n’existait pour penser les diverses choses de l’univers, si un ordinateur, par exemple, avait la charge de leur appliquer artificiellement son entendement, il n’y aurait aucune manière pour lui de s’interroger sur la légitimité ou non de penser des choses singulières avec des outils à usage universel et répété. Mieux, sans sujet humain, la singularité n’existerait. Ce qui est singulier ne l’est que par la capacité du sujet à le reconnaître différent de tout autre. Mais un ordinateur extrêmement puissant ne pourrait-il pas en faire autant s’il était relié à un scanner qui l’informerait de toutes les particularités (jusqu’aux défauts qui passent inaperçus à l’œil humain) et le reconnaître comme singulier ?
L’acte de reconnaissance que nous évoquons n’a rien de comparable, bien sûr, car il implique la conscience d’un sujet qui vive cette différence, qui puisse considérer une chose comme singulière simplement parce qu’il lui est possible d’en ressentir l’irrémédiable perte. La singularité de l’objet ou du sujet s’inscrit donc dans le registre du vécu, sinon la singularité est un concept aussi froid et vide que les autres. Nous sommes sur la voie de déterminer pourquoi la fiction est plus apte à dire et exprimer le tragique que ne le peut une pensée rationnelle. Une pensée qui tend à l’universel est aussi peu adaptée à la nature de ce qu’elle pense que la formule conventionnelle que l’on emploie pour présenter ses condoléances à quelqu’un dans le deuil. Cette prétendue empathie qui ne fait pas l’effort d’être originale pour compatir ne mérite en retour que cette autre formule, que l’on peut adresser à la philosophie : « Vous ne pouvez pas comprendre. »
lundi 26 juin 2006
... pendant que je corrige les épreuves du Petit oiseau blanc...
Un extrait de l'émission d'Orson Welles consacrée à Dracula (Cf. billet précédent)...
Je pense bien à vous, chers amis.
dimanche 25 juin 2006
« Quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre… » Cette mystérieuse citation extraite du film de l’admirable Murnau, d'un intertitre, est célèbre pour être devenue le mot de passe des surréalistes en leur temps, grâce à Breton.
Histoire d’une descente aux enfers, dans les limbes* (j'emploie à dessein ce terme de théologie) mais sur la terre, au creux d’un château ou d’un cauchemar (Max Schreck sublime et incomparable vampire).
Lotte Eisner dira de ce film qu’il est « parcouru par des courants d’air glaciaux de l’au-delà ». Je les ai sentis claquer dans mon dos et mes os. La proximité de l’œuvre de Freud est évidente, d’une part dans l’opposition des forces binaires et ternaires, sur laquelle est construite l’œuvre, d’autre part dans la sexualité diffuse dans le traitement du thème. Ellen et Thomas n’ont pas consommé leur relation mais la femme offre son sang à Nosferatu ; elle se donne à lui en sacrifice. Thomas et le comte ont une relation ambiguë, une homosexualité latente se dessine, un rapport de quasi séduction s'affirme quelques instants et s'achève dans la consommation par l'un du sang de l'autre. La sexualité est une forme de dévoration d'autrui, aussi bien physique que psychologique, quand bien même (surtout dans ce cas) l'union est harmonieuse. Le roman de Stoker est traversé par des frissons ô combien érotiques. Ceux-ci sont atténués ici et peut-être davantage incrustés dans la pensée du cinéaste sans pour autant apparaître de manière aussi flagrante à l'écran. Là où les épigones de Murnau produiront des films d'horreur, ne s'adressant qu'à l'épiderme, aux réactions physiques d'effroi et de dégoût, Murnau parle aussi bien au corps et à l'esprit, sans jamais les dissocier. Son film possède une indéniable profondeur métaphysique et projette des scories d'inquiétante étrangeté dans l'âme du spectateur.
Henrik Galeen écrivit le scénario d'après Dracula de Bram Stoker : hormis les noms et certains éléments modifiés pour des raisons de droits (quoi qu’il en soit, l’épouse de Stoker, Florence, intentera un procès à Murnau ; elle exigea la destruction des négatifs du film, mais certaines copies furent heureusement sauvées), ce film est peut-être l’adaptation la plus fidèle du roman. Je n’en parlerai pas car Gaëlle l’a fait mieux que moi. Ce minuscule billet n’est qu’un timide clin d’œil à son travail, qui force mon respect. Je ne suis qu'un être du fragment...
Dracula fut peut-être inspiré par Sir Richard Francis Burton. Il était explorateur et Stoker le rencontra lors d’une soirée. L’homme raconta à l’écrivain des histoires de vampires, notamment dans des récits arabes. Et plus précisément dans Les mille et une nuits qu’il avait traduites…Etonnante généalogie s'il en est de différentes.
Le film de Murnau s'expose ainsi : un jeune homme, Thomas Hutter, est envoyé par son employeur, l'agent immobilier Knock, hors et loin de sa contrée. Il est chargé de conclure la vente d’une demeure avec le comte Orlock, qui n’est autre que Nosferatu le vampire. A son arrivée, des villageois le mettent en garde… Un livre dévoile la nature de l’innommable péril : le vampirisme. Hutter décide malgré tout de rendre visite au comte. Etrangement, celui-ci ne reçoit qu’à la tombée de la nuit. Installé chez le propriétaire, Hutter est assiégé par des cauchemars et des visions effroyables. Il a été mordu pendant son sommeil. Orlock quitte son château car la vision d’un portrait, celui d’Ellen, l’épouse de Hutter, le trouble. Il sème la maladie le long de ses pas. Il s’installe en face de l’immeuble où demeure Ellen. Cette dernière a des pouvoirs médiumniques et sait intuitivement ce qui est advenu à son mari. Elle n'ignore pas qu’Orlock est présent, non loin d’elle. Elle se perd en lui pour sauver la ville de la peste et du vampirisme. Aux premières lueurs du jour, le vampire s’évanouit et la femme meurt dans les bras de Hutter.
Nosferatu ne signifie pas « vampire » ou «non-mort », bien que la seconde dénomination ait des prolongements intéressants pour la pensée psychanalytique ou philosophique. L'entre-deux symbolisé par le vampire dit notre impossible appartenance au monde sensible et intelligible, une faille entre conscience et inconscient, un no man's land de l'esprit. Le nom provient de l’ancien slave : nosufur-atu, dérivé lui-même probablement du grec nosofÒroj (nosophoros, littéralement celui qui ap-porte la maladie, à savoir ici la peste). Rien d’étonnant à cette étymologie, entreprise en coup de vent, si l’on songe que « vampire» est le nom qu'on donne en Allemagne et en Hongrie (et dans d’autres pays européens) à des êtres chimériques, à des cadavres qui, suivant la superstition populaire, sucent le sang des personnes qu'on voit tomber en phtisie. Le nosferat(u) est aussi le vampire de la mythologie romaine. Ils sont les enfants morts-nés des couples illégitimes. Naître coiffé (comme David Copperfield par exemple), par exemple, peut être un presage d’une renaissance après le décès sous la forme d’un vampire, surtout si la coiffe est rouge sang ! Stoker écrit ceci : “(…) le nosferatu ne meurt pas, comme l’abeille, dès qu’il a frappé. Bien au contraire, son forfait accompli, il est plus fort encore, dispose d’une puissance accrue pour perpétuer le mal (…)” La mort qui devrait ouvrir la rédemption engendre un cycle qu'il faut briser.
Le mot est enfin prononcé : le vampire est une incarnation possible du mal, une façon de poser la question sans réponse définitive à une divinité qui n’existe peut-être pas. Paradoxalement, le vampire dit l’existence du mal suprême, ce qui impose la question inversée et implicite de l'existence de son contraire.
Le souci de la damnation éternelle (d'où l'évocation précédente des limbes) est une constante dans l’histoire de l’humanité. Il suffit , par exemple, de se souvenir à quel point les égyptiens étaient soucieux de la conservation des corps. Le corps doit être en repos afin que l'âme s'en détache et puisse voguer ailleurs.
Ailleurs.
Celui qui ne meurt pas et qui n'appartient ni à la vie ni à la mort bouleverse l'ordre du monde.
L’affiche représente un rat (uni à des ailes de chauve-souris),
une créature ambiguë, qui symbolise la peste, transmise par l’animal et suggère la monstruosité à l’œuvre dans le thème. Le vampirisme (le mal) est une contagion. Ce rat trône sur des cercueils empilés et annonce l’horreur. Nosferatu, eine Symphonie des Grauens. Une symphonie de l’horreur. Et non un drame romantique, bien que l'expressionnisme allemand soit lié à ce courant.
Cette peste est aussi celle que Camus mettra en scène avec moins d’hystérie et plus de réalisme apaprent. Pourtant, le vampirisme dont s’est emparée la littérature et le cinéma populaires est un choix plus équivoque et subtil qu’il n’y paraît, à l’instar de la lycantropie*. Ce n’est pas un hasard si le thème s’épanouit à l’époque victorienne, corsetée par des bienséances strictes, soucieuse de masquer ces bas-fonds peu reluisants et de les reléguer en arrière-plan. Le vampire est un aisé retour du refoulé, si je puis m'exprimer ainsi.
De Murnau, qui a adopté avec humanité et compassion tant de thèmes différents, qui aurait attendu ce choix ? Peut-être ceux qui savent que la monstruosité n’est jamais que l’homme et la femme qui a l’audace de (se) regarder dans son abîme quotidien. Nul besoin de rechercher un chaînon manquant
entre l'humain et l'inhumain pour expliquer ce surgissement. La bête immonde loge dans le creux de nos reins. Nous nous accouplons avec elle à chaque heure du jour et de la nuit. Rappelons que Murnau avait déjà adapté le Docteur Jekyll et Mister Hyde sous le titre Le crime du docteur Warren. Il semble donc qu'il ait été frappé en continu et criblé par ce questionnement.
Au départ l’expressionnisme allemand est né des difficultés économiques que la première guerre mondiale avait fait naître. Le symbolisme et la création d’une atmosphère via une mise en scène qui privilégiait l’expression d’une humeur, d’un ressenti, devaient pallier le manque de ressources pour filmer dans des décors intérieurs, limités. Comme souvent, c’est l’exiguïté des moyens matériels d’expression qui enlève l’imagination et qui permet le surgissement d’artifices audacieux et riches en connotations. Suggérer est le maître mot de ce film et de l’expressionnisme en général. Ce genre procède par réverbération. Une pensée se frotte à une autre et en fait surgir une troisième qui dépasse les deux précédentes et ouvre une autre voie. Ceci ressemble un peu à l’analyse.
L'expressionnisme cinématographique est né en 1919 avec Le Cabinet du docteur Caligari, de Robert Wiene. Nosferatu. de F. W. Murnau (1888-1931) est une autre étape. Il n'est plus seulement question d'un esthétisme particulier qui emprunte sa noirceau à la littérature gothique. Se creuse ici une véritable dimension métaphysique qui s'exprime par l'intuition qu'engendrent les images. La Lumière et les Ténèbres se donnent corps à corps, l'un contre l'autre, dans un troublant face à face.
L’expressionnisme allemand est un courant très important dans le cinéma muet des années 20 (et dans la littérature, premièrement). Metropolis, Les trois lumières (Der Müde Tod), la série des Mabuse de Fritz Lang ou encore les films de Murnau sont les fleurons du genre. Ce choix cinématographique se traduit par sa capacité de suggestion d’«émotions métaphysiques» transmises par la production d’images étranges, souvent peintes, et par un usage très maîtrisé de la lumière et des ombres. L’expressionnisme produit un décalage entre le réel du sens commun et celui qui est donné à percevoir, dans un halo d’étrangeté et de symbolisme.
Alors que Le Cabinet du docteur Caligari se donnait à éprouver comme un "théâtre mental", le film de Murnau est tourné en décors "naturels" et sa puissance provient de cette différence ; il y a une inquiétante étrangeté qui sourd d'une fissure au sein du réel tandis que le fantastique incline au surréalisme...
Le film paraît vampiriser la nature par le biais de procédés techniques spécifiques - accéléré ou images en négatif. Illégalement adapté d'un classique du genre, le Dracula de Bram Stoker, Nosferatu est le parangon de la longue série à venir des Dracula, de Tod Browning (1931) à Francis Ford Coppola (1992).
La relation commune entre ces divers films allemands est l’exploitation morbide et fascinante du thème de la folie, de l’esprit en proie à des tourments divers. La langue allemande désigne ces films sous le terme kammerspielfilm (le film en chambre, à cause de l’espace cloisonné dans lequel se déroule l’action).
Ce film est une des adaptations du thème du vampire que je préfère sans occulter celle de mon réalisateur fétiche Tod Browning. La version de 1931 est devenue peut-être la plus fameuse version du thème et est considérée comme un classique du film d’horreur. Bela Lugosi trouvait alors son incarnation éternelle, pour le meilleur et pour le pire, bien entendu. J'eus préféré Lon Chaney, mais il mourut.
Dans le prolongement de ces quelques lignes, peut-être n’est-il pas sans bonheur de lire le génial livre de Matheson (conteur hors pair même si l'histoire prend les devants face à la possibilité d'un style sans cesse ajournée par l'urgence de raconter),
de regarder Le bal des vampires (version satirique du sujet) par Polanski et de confronter tout ceci au troublant Carnival of souls de Herk Harvey disponible, libre de droits ici.
La pièce radiophonique de et avec Orson Welles
Tranposer plusieurs centaines de pages en une heure de programme est un exploit et Orson est un ami fidèle de votre MélancHollyque...
* Lieu destiné à recevoir les ames des enfants morts sans Baptême ; qui n'ont point merité l'Enfer, à cause qu'ils sont morts dans l'estat d'innocence, & qui ne peuvent pas entrer en Paradis, à cause du peché originel.
* * « Espèce de maladie mentale dans laquelle le malade s'imagine être changé en loup. Êtes-vous travaillé de la lycanthropie ? Par extension, la maladie de ceux qui se croient métamorphosés en quelque autre animal. » (Littré).
jeudi 22 juin 2006
Barrie était un homme étonnant.
Vous en voulez une preuve ?
Lisez ceci !
Le ton si particulier, mordant et drôle, de l'écrivain s'affirme dans cette correspondance imaginaire...
La liste des mises à jour quasi quotidiennes du site de Barrie est disponible ici.
mercredi 21 juin 2006
Le tragique est en creux, dans la comédie humaine. Gabriel Marcel appelle cela « l’immanence de la mort à la vie »[1]. Voilà pourquoi Unamuno parle de « tragi-comédie » à propos de Don Quichotte.

Le comique est l’oeuvre de la raison qui juge ; il est le rire de la raison ; il existe peut-être un autre rire qui est celui du désespoir, mais il n’en est pas question ici. Le rire qui unit le moqueur et le moqué est le rire méchant qui sanctionne la bêtise et l’inadéquation de comportement et / ou de pensée d’un sujet par rapport au réel, ceci suggérant une vérité, une référence stable. Umberto Eco, dans son Nom de la rose, pose cette question essentielle : « Christ riait-il ? » Question moins frivole qu’il n’y paraît au premier regard. Guillaume de Baskerville est un disciple de Bacon et d’Ockham, c’est un moine éclairé qui défend le rire face à un moine sévère, adepte d’un savoir figé : «L’esprit n’est serein que lorsqu’il contemple la vérité et se plaît au bien accompli, et ne se rit de la vérité ni du bien. Voilà pourquoi Christ ne riait pas. Le rire est source de doute. — Mais parfois il est juste de douter. — Je n’en vois pas la raison. Quand on doute, il faut s’adresser à une autorité, aux paroles d’un père ou d’un docteur, et toute raison de douter cesse.» Le tragique est tourment car il est l’expression du doute. «Il faut semer chez les hommes, disait Unamuno, des germes de doute, de méfiance, d’inquiétude [...]. Et surtout et avant tout, pas question de vivre en paix avec tout le monde [...]. Je ne veux vivre en paix ni avec les autres ni avec moi-même. J’ai besoin de guerre, de guerre en mon for intérieur; nous avons besoin de guerre. » La foi est le nerf de la guerre, car elle n’est jamais acquise, mais sujette à question.
Le tragique est l’anti-raison. Le tragique vient après la moquerie et il est d’autant plus profond que la moquerie est moqueuse ou mordante. Le moqué ne se relève pas. Le mot d’esprit tue. Le ridicule est tragique car, par la moquerie, son monde est détérioré, voire détruit. Il est blessé dans sa foi, pas tant dans sa réalité que dans la foi qu’il a en sa réalité… Car sa foi est plus importante que la réalité qu’elle prend pour objet. La preuve, Don Quichotte, peut être démenti par les faits, il ne perd pas sa foi. La raison est l’arme qui le tue, qui tue la foi. Peut-être pourrait-elle se retourner contre les bourreaux et le fou en user ? La foi s’oppose à la raison, car son objet est irrationnel ou déraisonnable. Cela signifie-t-il pour autant que l’on ne puisse avoir foi en la raison ? Non, au contraire, mais sur un autre mode. La foi ne repose que sur elle-même, alors que la raison produit des preuves et entretient un discours avec le réel. Don Quichotte est ridicule : la raison se moque de sa foi. Don Quichotte est l’archétype de celui qui est moqué mais, qui ne se moque pas de lui-même. A travers lui, Unamuno essaie d’en appeler à notre déraison, au dilettantisme[2]par opposition à la logique implacable et rationnelle. Le dilettantisme suggère la fantaisie, l’originalité de celui qui aime le réel à sa manière, alors que la raison ne laisse pas libre de choisir la manière. La folie quichottesque, ou l’exaltation de la singularité, apparaît comme l’alternative à la raison prise en tant que « logique scientifique ». La raison ne laisse place qu’à une seule réalité - celle qu’elle connaît et estime - tandis que la foi ouvre à d’autres mondes possibles (mais impossibles ou pas suffisamment justifiés pour la raison), à une interprétation, tandis que la raison ne donne que des explications fermes et non disputables.
Unamuno a fait de Don Quichotte un « Christ espagnol », à savoir la figure du tragique par excellence. Encore faut-il l’envisager du point de vue de l’homme, non du Dieu qui s’est fait homme… La folie de Don Quichotte est un avatar de celle du Christ. La folie de Don Quichotte est folie, dans la pensée et dans la pratique. La philosophie peut abhorrer le christianisme, qui est la déraison même. La comédie s’adresse à la raison (à l’inhumain), la tragédie au corps et aux sentiments (à l’humain). Don Quichotte ridiculisé est une réplique de la crucifixion : « la tragédie comique, irrationnelle, est la passion par la blague et le mépris » . La crucifixion est tragédie dans le for intérieur, en profondeur, et comédie pour les spectateurs, superficiellement. Que serait une tragédie tragique et rationnelle ? Celle du Christ ? En quoi est-elle différente de celle de Don quichotte ? Toute tragédie est nécessairement irrationnelle et cesse de l’être avec la mort, qui réconcilie le héros avec le réel. La preuve en est que Don Quichotte, juste avant de mourir (re)devient sage : « Il n’est plus temps de rire.»[3] Car ce rire-là, celui de Don Quichotte fou, est l’antidote du sérieux. En cessant de rire, Don Quichotte redevient sérieux : il colle à son identité (Alonso Quijana) et au réel. Il peut rire de lui-même et ce rire le tue. La mort du Christ est tragique car on essaie de tuer la foi d’un homme, d’en attaquer le nerf, en laissant intacte sa raison ; la fin de Don Quichotte est tragique, elle aussi, puisqu’il renonce à son monde, à sa foi :
« Ci-gît l’hidalgo redoutable qui poussa si loin la vaillance, qu’on remarqua que la mort ne put triompher de sa vie par son trépas.
Il brava l’univers entier, fut l’épouvantail et le croquemitaine du monde ; en telle conjoncture, que ce qui assura sa félicité, ce fut de mourir sage et d’avoir vécu fou. »[4]
Sancho : « la plus grande folie que puisse faire un homme en cette vie, c’est de se laisser mourir tout bonnement sans que personne le tue, ni sous d’autres coups que ceux de la tristesse. »[5]
Comparer avec la mort du Christ :
“Et lui ayant ôté ses vêtements, ils lui mirent un manteau d’écarlate ;
et ayant tressé une couronne d’épines, ils la mirent sur sa tête, et un roseau dans sa main droite ; et fléchissant les genoux devant lui, ils se moquaient de lui, disant : Salut, roi des Juifs !
Et ayant craché contre lui, ils prirent le roseau et lui en frappaient la tête.
Et après qu’ils se furent moqués de lui, ils lui ôtèrent le manteau, et le revêtirent de ses vêtements, et l’emmenèrent pour le crucifier. » [6]
Pourtant, Don Quichotte meurt réconcilié avec la raison. Le tragique est du côté de celui qui est moqué, le comique de celui qui se moque. Le moqué n’a que sa foi et le moqueur est maître de la raison. Don Quichotte, contrairement à ce qu’en dit Unamuno, se résigne « au monde » et « à sa vérité », à la fin, mais Unamuno considère que ce Don Quichotte là était déjà mort, pas réel, ou fou, d’une autre folie. Le moqué est le plus fort. Pourtant, Don Quichotte rit de lui-même à la fin. Unamuno prétend qu’il n’a jamais été plus fort qu’à ce moment, car il se pose en ridicule. C’est la raison qui se dédouble et qui se met au service du ridicule … du sentiment. Don Quichotte « n’est pas pessimiste parce que le pessimiste est fils de la vanité [7] : Ecclésiaste. Unamuno prône et met en valeur l’hyperréalisme de Don Quichotte, et la philosophie qui en découle. On peut être ridicule, c’est-à-dire subir le ridicule d’une situation dans laquelle on se trouve pris, ou susciter ce ridicule volontairement. Le ridicule est « l’héroïsme le plus haut », car la valeur de l’homme est bafouée, et le supporter nécessite que l’on parvienne à se nier, ou mieux à s’accepter comme anti-valeur, comme rien. Le ridicule est ce qui est « digne » d’être moqué : le risible, l’insensé ou l’insignifiant. Le contraire du sérieux, du grave. En ce cas comment peut-il être rapproché du tragique, en être la voie d’accès, comme semble le présumer Unamuno ? Ceux qui croient en la raison et non en Dieu sont comiques du point de vue de Dieu, ceux qui croient en Dieu sont tragiques du point de vue de Dieu, mais comiques dans la mesure où ce sont eux dont on se moque. La raison est une religion tout autant que celle de Dieu. Dieu et la raison se moquent de ceux qui ne croient pas ou de ceux qui croient de travers. On peut comprendre autrement la citation de Walpole : la raison peut rire de ce dont elle se moque car elle se désolidarise par le rire, le corps qui subit et vit ne le peut. Le sentir est celui de l’homme tout entier, le penser est un concentré d’homme en un point de son être. « Et ce qu’il y a de plus grand en lui c’est d’avoir été raillé et vaincu, car c’est en étant vaincu qu’il triomphait ; il dominait le monde en lui donnant de quoi rire de lui. »[8] Le monde n’est plus son étalon, il se libère de ce point de vue pour n’être que lui-même. « "La raison parle et le sentiment mord", dit Pétrarque ; mais la raison mord aussi, et mord au plus intime du cœur. »[9] La raison mord d’autant plus qu’elle est impuissante face à la « morsure du réel »[10] : Don Quichotte est à la fois tragique et comique, et l’un parce que l’autre, en même temps. Ce qui est tragique est de ne pas reconnaître la réalité et lui faire obédience, car l’on se heurte nécessairement à ce réel et Dulcinée se transforme alors en grosse paysanne et le château en auberge. Le réel a toujours raison. En quoi le même événement peut-il être alors comique ? Par le rire d’un spectateur, d’un étranger à la situation. Par une extérieure, alors. Il n’est tragique que pour celui qui le vit. Ce qui fait rire est ce qui est ridicule ou risible : « Un objet est ridicule par un contraste frappant entre la manière dont il est et celle dont il doit être, selon le modèle donné, la règle, les bienséances, les convenances. Un objet est risible par quelque chose de plaisant et de piquant, qui vous cause une surprise et une joie assez vive pour se manifester par des signes extérieurs et indélibérés. [11] Le ridicule est synonyme de bêtise. Le risible se distingue du ridicule par la qualité du rire, qui n’est pas, dans le cas du risible, nécessairement moqueur, mais peut signifier le plaisir qu’il a. Le rire des moqueurs est cruel, et le tragique réside dans cette cruauté. Lorsque l’on se moque du ridicule et que l’on en rit, on tient le ridicule pour dérisoire, c’est-à-dire qu’on le tourne en dérision. La dérision étant le mépris que l’on porte à un être ou à une chose à cause de sa petitesse, et surtout de son insuffisance, réelle ou perçue comme telle.
Le fou ou dilettante est peut-être, finalement, plus sage que le philosophe ou le scientifique qui fige le réel dans des concepts, car, peut-être ce réel n’est-il pas… Giacommo Léopardi semble penser ainsi : « Tout est folie dans ce monde, sauf de faire le fou. Tout est digne de rire, sauf de se rire de tout. Tout est vanité, sauf les belles illusions et les délicieuses frivolités. » (17 décembre 1823, 3990)[12] Si la vie est un songe, donc autant rêver pour de bon : le rêve (ou la foi, ou la folie) est ce qui s’accorde le mieux avec la nature évanescente de notre existence, tandis que la raison scientifique crucifie l’existence dans un sérieux et une gravité qui ne sont pas de mise avec la vanité de l’existence (d’où la référence de Unamuno à L’Ecclésiaste). La vie est songe ou apparence ainsi que l’exprime la philosophie indienne et, à sa suite, Schopenhauer. Tout est apparence. De quoi ? De Rien, à condition de ne pas hypostasier ce Rien… et ce Rien peut prendre toutes les couleurs de notre imagination… Le propos de Unamuno est en quelque sorte un « décalque » de l’Ecclésiaste : livre de paradoxes, où un pessimisme extrême et inégalé règne en maître qui contraste avec une croyance en la providence. Rien ne sert à rien et même dire ceci est encore vain. Pourtant, si même la sagesse est inutile, que reste-t-il à l’homme ? Vivre comme une bête, dans le bien-être présent ? Alors pourquoi ce sentiment tragique, puisque le rien devrait apaiser ? Peut-on croire en rien ? Est-ce à cela que croit Don Quichotte ? « Le monde veut être trompé – mundus vult decipi - ou par la tromperie d’avant la raison, qui est la poésie, ou avec la tromperie d’après la raison qui est la religion. »[13]
Don Quichotte est le symbole de la croyance en la finalité humaine de l’univers et en l’immortalité de l’âme. «L’homme ne se contentait pas du rationnel (…) il voulait donner une finalité absolue à la vie, car ce que j’appelle la finalité finale est le véritable οντως ον. Et la fameuse "maladie du siècle", qui s’annonce déjà dans Rousseau, et qu’accuse plus clairement que personne l’Obermann de Senancour, n’était et n’est pas autre chose que la perte de la foi en l’immortalité de l’âme, en la finalité humaine de l’Univers.[14] Le philosophe professionnel et le dilettante, l’un ou l’autre, pas moyen d’échapper à cette dichotomie. Le premier est celui qui pense sans vivre, le second celui qui vit sans penser, ou plutôt qui vit sans essayer de totaliser son existence dans un système. Le premier ne s’intéresse qu’au squelette, le second à la chair douloureuse. Si, ainsi que l’affirme notre auteur, «La vérité n’est pas ce qui nous fait penser, mais ce qui nous fait vivre.», il faut comprendre, à la suite de Shakespeare et de Calderon que « La vie est un songe »[15] et qu’il convient de « Rêver peut-être »[16].
[1] Gabriel Marcel, Pour une sagesse tragique et son au-delà, Ed. Plon, Paris, 1968, p. 300.
[2] « Il n’y a que deux attitudes légitimes dans la vie : le dilettantisme ou le vedânta. » (Cioran, Cahiers, p. 307)
[3] Don Quichotte de la Manche, Ed. du Valois, trad. Louis Viardot, Villeneuve-Saint-Georges, 1951, p. 612.
[4] Ibidem, p. 614 : épitaphe de Don Quichotte.
[5] Ibidem, p. 613.
[6] Evangile selon Saint Matthieu, chap. 27.
[7]pp. 301-302.
[10]Marcel (Gabriel), Essai de philosophie concrète, Ed. Gallimard, Coll. Folio, Paris, 1999, p. 98.
[11]Guizot, Dictionnaire des synonymes
[13] p. 303.
[15]Calderon (Pedro), La vie est un songe, Ed. Babel, Coll. Répliques, Paris, 1997
[16]Pièce de Jean-Claude Grumberg, dont le titre est extrait du monologue de Hamlet de Shakespeare.
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