lundi 30 octobre 2006

Je n'ai vraiment pas le temps. Je jette trois méchants mots ici, afin de vous convaincre, si vous habitez Paris ou si vous avez moyen de vous y arrêter bientôt, de sacrifier à une représentation théâtrale de grande qualité. J'aime beaucoup le théâtre. Je m'y rends en moyenne une fois par mois. Je n'en parle quasiment jamais dans mon JIACO, mais il est impossible d'épingler chacun de mes vices : ils sont trop nombreux. Il me fallait une excellente raison pour réparer cet oubli. Autrefois, j'y allais toutes les semaines. A Paris. Au théâtre. J'avais une fringale de théâtre comparable à ma boulimie livresque. Un doux enfer !

Avec le temps, je suis aussi devenue plus exigeante (je n'ai jamais pu me remettre du tripotage de Phèdre par Luc Bondy, par exemple, ou bien des pâmoisons boursoufflées de collagène de Mademoiselle Adjani dans la triste Dame aux camélias - et encore je ne me suis pas frottée à sa Mary Stuart, mais il semblerait qu'elle soit à la hauteur cette fois-ci !) et le cinéma a dévoré une grande partie de ce temps, précisément, qui me fait toujours défaut. Mais le théâtre fut, avec la littérature, mon premier grand amour. Alors...
Je ne pouvais manquer la mise sur scène des pièces en un acte de Woody Allen autour du thème dans lequel il est passé maître : l'adultère, qui semble cristalliser tous les gauchissements de l'homme, ses impossibilités, son désespoir mais aussi son salut, le rire, et ce depuis très longtemps dans la grande tradition théâtrale.
On peut trouver les textes de ces pièces en 10/18 (j'avais déjà cité ici même cette publication) :
Trois pièces en un acte sont données à l'Atelier dans une distribution étincelante, qui rend hommage à la verve allenienne et à l'ardeur théâtrale de mise en cette occasion. Quoi qu'en dise Rousseau, je me range du côté d'Aristote et j'apprécie cette "purgation" de l'âme par les mots et les maux des autres.

Qui aime Woody Allen adorera ses pièces traduites. J'avais un peu d'appréhension, je l'avoue, à l'idée de cette francisation (un comble ou le summun de la lucidité pour une apprentie traductrice !), moi qui n'aime ses films qu'en version originale. Mais j'avais tort. Je suis éblouie, épatée, ravie, transportée ! Nous assistons à un jeu de massacre verbal et à une réjouissante introspection de l'âme de la bourgeoisie new yorkaise. Mais je suppose qu'il ne s'agit pas d'un problème de classe social, car la corruption des âmes n'épargne personne. Elle est simplement d'apparence plus propre dans certains milieux. Et encore ce n'est guère prouvé, ici comme chez Edward Albee.
Mais, pour ce dernier, le rire racle la gorge, tandis que l'explosion des zygomatiques chez Allen est de bon augure. La tragédie est affirmée chez le premier et évitée, bien que de justesse, chez le second. Rire est une question de survie et d'éducation. Le happy end est toujours tordu et biaisé chez Allen, si bien que l'on finit par se demander à quel moment précis nous nous sommes faits avoir, lorsque nous avons accepté son dénouement. Tout le monde dupe tout le monde et les relations humaines ne sont que des trompe-l'oeil. Les liens sociaux sont ainsi faits que l'on ne reçoit, finalement, que ce que l'on offre. Ce n'est que justice, n'est-ce pas ? Dois-je avouer que je suis une créature asociale et que je me gausse de ce dont je me crois, à tort ou raison, préservée ? On a le conjoint et les amis que l'on mérite. Les miens sont parfaits. Je n'en dirai pas autant des personnages de ces trois pièces. Inutile de préciser que, dans le cas présent, tous ces gens sont plutôt infréquentables, hormis peut-être cette psychanalyste pitoyable, aveugle à son propre drame domestique. Je ne l'avais jamais réellement remarqué mais Woody Allen est parfois un Ibsen - mais un Ibsen qui se fend toujours la poire !
On retrouva ce soir-là les grandes obsessions qui sont celles de son oeuvre, depuis toujours : l'amour, le sexe, la fidélité, la tromperie, l'usure du désir, la mauvaise foi, la lâcheté, l'absence de Dieu... et la psychanalyse (dont le besoin s'explique par tout ce qui précède !).
Toute ma vie j'ai tourné autour de la psychanalyse et joué avec son idée, des deux côtés du divan, cela s'entend. Mais jamais je n'ai franchi le pas, bien trop méfiante à l'idée que l'on fouille dans mes entrailles psychiques. Et puis à quoi cela servirait ? Je suis une névrosée, mais j'aime mes penchants troubles, et je ne vais pas payer pour que l'on m'autorise à choyer mes travers pervers. Je n'ai, de plus, aucune envie de guérir. Et il n'existe aucun remède au fait de vivre, hormis la mort et le rire sincère. Le reste n'est que trituration de nos petits bobos, thésaurisation de nos gros chagrins. Il n'y a rien à comprendre. Il suffit de se moucher un bon coup et essayer d'accepter que rien n'a de sens, sauf peut-être celui que l'on a envie de créer. Ma réalité est peut-être autre, moins franche : la philosophie est en soi une psychanalyse permanente. Donc, je suis possiblement en analyse depuis quatorze ans ! On l'a oublié mais la psychologie n'est au départ qu'un rejeton de sa mère philosophe... Freud m'a toujours apparu bien plus intéressant en tant que philosophe que psychanalyste - heureusement pour lui, car on ne peut pas dire qu'il ait guéri beaucoup de patients ! Les plus sains d'entre nous sont des névrosés, n'est-ce pas ? C'est peut-être pour cette simple raison que les personnages de Woody Allen nous sont infiniment proches, même si l'on ne partage pas leurs ennuis. Woody Allen serait un très bon psychanalyste ou philosophe, au choix. Qui mieux que lui peut résumer l'enjeu et le problème de la psychanalyse : "Mais je ne suis pas perspicace... Simplemenent psychanalyste." ? Boutade, peut-être, mais pas seulement. Je pense que Freud lui-même, qui était un homme d'humour, apprécierait.
On rit beaucoup. J'ai aussi entendu des dents grincer, car M. Allen a le chic pour mettre mal à l'aise nos états d'âme. Il ne manquerait plus que cela qu'il soit complaisant !
Woody A., comme Lubitsch ou Sacha Guitry, appartient à une même lignée, celle des esprits qui pensent que l'on peut rire de tout car rien n'a d'importance en ce bas monde, puisque l'univers est un chaos, probablement sans Dieu... Ou alors un Dieu ironique, cruel et peau de vache. Pour notre bien. Evidemment !
"Le doute me ronge. Et si tout n'était qu'illusion ? Si rien n'existait ? Dans ce cas, j'aurais payé ma moquette trop chère." (Dieu, Shakespeare et moi, opus I)
Derrière la drôlerie et l'absurdité de cette déclaration, qui pourrait aisément résumer la philosophie de Woody Allen
se dissimule une réelle profondeur philosophique, mais je ne tiens pas spécialement, aujourd'hui, à disserter avec vous de Kant, de Locke ou de Berkeley, car finalement M. Allen résume parfaitement la complexité de notre situation dans le monde. Nous sommes dotés d'un entendement imparfait, d'une morale trouble et de pouvoirs de très petite portée. Et il nous transmet cette sagesse avec un humour que, malheureusement, je suis loin de posséder. Après plus d'une décennie d'étude de la philosophie, j'en suis arrivée à concevoir que la sagesse était davantage du côté des Marx Brothers, de Buster Keaton ou bien chez Woody Allen, que chez mes compagnons de galère métaphyique. Croyez-moi : le rire est la seule échappatoire. A condition de ne pas oublier de respirer - c'est le même problème avec les baisers...
Sont au programme
Riverside Drive (une pièce déjantée) à 19 h et Central Park puis Old Saybrook à 21 h (ces deux pièces-ci s'enchaînent sans entracte). Vous pouvez choisir de ne voir que la première - ce qui serait dommage, car à mon sens c'est la plus faible, malgré une incontestable réussite - ou simplement les deux suivantes. A cause d'un couac de programmation, j'ai vu ces trois pièces en deux fois, à un mois d'intervalle. Ce ne fut pas plus mal, car j'ai pu ainsi bénéficier d'une injection retard de prozac littéraire.
La mise en scène de Benoît Lavigne est pleine de classe et de rythme. J'ai aussi apprécié la traduction de Jean-Pierre Richard : audacieuse et fidèle. Les acteurs sont parfaits. Pascale Arbillot en tête et Xavier Gallais (époustouflant, toujours au bord, sur le point de sombrer dans un registre opposé). Mais les autres ne sont pas en reste : Dominique Daguier en auteur paumé, qui laisse moisir ses personnages dans un tiroir - il me rappelle quelqu'un mais je n'arrive pas à mettre le doigt sur cette familiarité ! - emprunte à Guitry et à Woody Allen. La ressemblance avec le premier est flagrante lorsque le décor se déchire et qu'on le découvre dans la pause de celui qui est crucifié face à la machine à écrire, soudain muette.
Il faudrait faire preuve d'une singulière humeur noire pour ne pas adorer se délecter des malheurs des divers protagonistes. Hors de question de les plaindre !
Il ne reste que deux jours pour découvrir son dernier film, Scoop. Tic tac !
J'ai entrevu quelques extraits et l'histoire me semble très proche de celle de La malédiction du scorpion de jade. Sûrement un film un ou deux crans en-dessous de Match point. Mais je me trompe peut-être. Tous les espoirs sont permis avec Woody Allen. Je reviendrai vous en parler cette semaine, je vous le promets. Il me faudra aussi vous faire partager mon enthousiasme quant au dernier film de Clint Eastwood, que j'ai également découvert ce week-end et qui m'a laminée.
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Lors de mes périples parisiens, il est un endroit où j'aime me promener et butiner délicatement la poussière des fées. Je vous livre ce petit secret, en espérant que vous en ferez bon usage. Il me fut découvert par mon grand ami David, expert ès féeries.
Imaginez une petite boutique, grande comme un mouchoir de poche, remplie du sol au plafond par une myriades de fées, d'elfes, de sorcières, de lutins... Avancez de quelques pas et descendez un rude escalier et vous vous retrouvez soudain au pays de Noël. Toute l'année, les anges frémissent, les sapins sont recouverts de neige et les chants de circonstance résonnent discrètement. Oui, un tel endroit existe, et pas seulement dans mes rêves. Il s'agit de la boutique Il était une fois, 6 rue Ferdinand Duval, à Paris. Son propriétaire est un homme charmant, fort bon conseiller et amoureux des jolies choses.

Il est l'une des rares personnes en France à vendre des maisons Dickens en porcelaine (très célèbres pièces de collection, qui vous permettent de reconstituer les décors d'Un conte de Noël ou du Magasin d'antiquités, par exemple, que je glane aussi sur internet, mais rien ne vaut le plaisir de les voir dans le décor de cette boutique hors du commun). Quelques images de ma collection :
ou des fées en pots (freshly caught fairies), un autre de mes péchés...

Vous y trouverez également les délicieuses créations de Cicely Mary Baker, les flower fairies (fées des fleurs). Il existe, en traduction française, cet ouvrage délicieux, qui vous permettra de faire connaissance avec cette femme. Pierre Dubois n'est plus à présenter, car on lui doit un nombre conséquent d'ouvrages remarquables traitant de l'elficologie chez Hoëbeke.
Cicely Mary Baker (1895-1973)
fait partie de ces peintres et illustrateurs de l'époque victorienne qui me sont si chers et dont je vous reparlerai prochainement. Elle est l'un des artistes qui me procurent le plus de joie, avec John Anster Fitzgerald
ou John Atkinson Grimshaw.

Elle est l'héritière de Kate Greenaway
et s'inspire des préraphaélites, mais aussi de Beatrix Potter.
A l'époque victorienne, les fées avaient meilleure réputation qu'à la nôtre.
En tout cas, dans les pays anglo-saxons, elles n'ont jamais connu l'ostracisme que notre beau pays leur inflige. Hormis Nodier, Théophile Gautier, Maupassant et quelques autres égarés, qui s'est jamais soucié de l'autre monde ?

"Il est absurde de conclure que les idées manquent de sens et de lucidité parce qu'elles appartiennent à un ordre de sensations et de raisonnements qui est tout à fait inacessibles à notre éducation et à nos habitudes." La fée aux miettes

Chez tous ces artistes, le culte naïf mais plein de fraîcheur de la nature incite au vagabondage de l'esprit, à un repos de l'esprit rationnel et froid. Tout ceci n'est nullement incompatible avec une réflexion vive et coupante, comprenez-le bien. Je soupçonne même les hommes et les femmes trop liés avec le monde où la Reine Mab donne sa loi d'être des rescapés de la philosophie, de l'abîme de la raison... Quelques-unes de mes fées inspirées du travail de Miss Baker... Un elfe s'est penché sur le portrait de Barrie. Il m'est apparu que cela plaisait au fantôme de Jaimie.
Un autre descend du ciel et voltige dans les airs de mon musée Barrie (à l'aide d'un fil de nylon invisible mais je ne suis pas obligée de l'avouer) :
Inutile de vous dire que je ne repars jamais les mains vides ! La preuve :
Une flower fairy (The scilla fairy) en porcelaine (il en existe en résine, avec ou sans socle). Rendez visite au propriétaire des lieux. Il vous fera bon accueil.
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  • lundi 23 octobre 2006
    Par où commencer ?
    Ce monde-là, son monde, est si vaste ! Non, ce n'est pas un monde, mais un univers !
    Il est impossible de dire ce qui a une réelle importance. Cela ne se pense pas, ça se vit, ça se sent, ça ne s'apprend pas avec des mots, mais ça s'expérimente à travers les mots quand ils pèsent lourd et marchent droit.
    "Nous sommes tous des incurables."
    Oui, c'est un bon début. Peu importe la nature du mal, peu importe si c'est de la vie en général dont nous sommes malades, nous sommes incurables, et c'est très bien ainsi. Imaginez que l'on puisse s'en sortir ! La vie perdrait son goût. Au lieu d'être des jean-foutre, nous serions peut-être des héros ou des saints, des gens puants la bonté d'âme.
    John Irving est quelqu'un dont j'ai le plus grand mal à parler, car je suis incapable de lui rendre justice. Je l'aime.
    C'est tout ce que je puis dire.
    Affreusement banal, presque trivial, n'est-ce pas ? Un peu court aussi.
    Il m'a sauvée autrefois, car je suis quelqu'un qui a régulièrement besoin de l'être ; je suis en sursis, comme chacun d'entre nous, oui, mais je le sais et n'oublie jamais cette connaissance empoisonnée. Sans lui, je serais probablement professeur de philosophie ou pire. Il est l'un des deux seuls écrivains au monde que j'aimerais rencontrer, vers qui je viendrais demander secours et protection, comme lorsque l'on quémande une absolution pour ce péché qu'est l'écriture naïve et avortée, la mienne.
    Alors, j'ai décidé de lui laisser la parole, en le citant, pour une fois, sans le disséquer - ce qui est mon fait, car hélas la médecine (l'écriture) légale est mon péché mignon. En revanche, j'ai habitude, depuis des années, de souligner et de cocher les pages que j'aime dans les livres (sauf mes volumes de la Pléiade) qui m'ont fait impression. Ainsi, je retrouve en un instant les passages que j'ai aimés - ce qui ne me dispense en rien de les inscrire sur mes Moleskine, mais c'est moins efficace, car les carnets noirs passent mais les livres demeurent.
    John Irving est l'un des rares écrivains vivants, avec Auster, qui aient une réelle importance dans ma vie de lectrice et de scribouillarde. Si l'un ou l'autre mourait avant moi, je porterais le deuil.
    Tous les deux, dans des voies (et des voix) différentes, me sont essentiels. Je les lis et les relis. Je les sais presque par cœur. Avec Auster, j'ai appris que l'exigence n'était pas incompatible avec l'espoir d'être lu et compris. Avec Irving, j'ai appris que l'on peut oser lâcher la bride à son imaginaire et que l'on ne risque, finalement, que la délivrance de monstres bien inoffensifs, qui ne sont prédateurs que lorsqu'on les autorise à l'être, en ne les reconnaissant pas. Je l'ai su confusément et ce n'est que récemment que ce fait a pu être verbalisé. Je sais désormais de manière certaine pourquoi John Irving est le passeur de l'enfance de mon écriture vers sa possible maturité, un jour, je l'espère.
    Tout est là : le problème de la reconnaissance. Moins celle de la mère, dont on ne peut guère douter, comme l'explique Marthe Robert après Freud, dans sa situation comme dans la mienne, que du père, car il s'agit bien de ce manque qui gouverne toute son œuvre. Il nous révèle ce secret, pourtant éventé pour qui savait lire les romans précédents, dans son dernier roman (un de ses meilleurs livres).
    Le premier livre d'Irving qui croisa ma route fut Une Prière pour Owen, son chef-d'œuvre. Que l'on pût, de nos jours, avoir encore une telle puissance romanesque me redonna foi en cette fiction, en laquelle je crois de toute mon âme de lectrice et d'apprenti écrivain. Il faut bien avouer que le paysage français est morose et que ce n'est pas les jeunes loups aux dents cassées ou les donzelles à la mode, voire les déjà vieilles peaux - qui se croient novatrices, parce que la syntaxe est disloquée et que le récit se limite à une virée chez Castel et à un coup de bite dans les chiottes d'une grande boutique rue Montaigne, quand elles ne savent simplement pas écrire ! - qui peuvent prétendre au titre de romancier. Le fiction française n'est plus, depuis fort longtemps, dans la "littérature générale" mais dans ses sous-genres qui sont la science-fiction, la "phantasie", les littéraires de l'imaginaire. Certes, il y a des exceptions, mais elles n'en sont que plus remarquables dans cette société consumériste.
    Irving se veut à juste titre l'héritier de Dickens - ce qui prouve bien qu'il a tout compris. Dickens est le Roman. Je me damnerais davantage pour ce Dieu plutôt que pour l'Autre, qui me paraît moins digne de confiance et moins bon architecte... John Irving n'a peur de rien ni de personne et il le prouve dans ce dernier roman, qui est l'un de ses cinq meilleurs livres (les autres étant, excepté Owen déjà cité, L'Oeuvre de Dieu, la part du Diable, Une Veuve de papier et Le Monde selon Garp). Un seul de ses livres m'a déplu, Liberté pour les ours ! bien que je reconnaissance dans d'autres romans une faiblesse, somme toute relative car Irving nous habitue au meilleur. Voir Un Mariage poids moyen ou L'hôtel New Hampshire, par exemple. Liberté pour les ours ! était son premier livre publié et, bien que l'on retrouvât en sommeil certains des thèmes appelés à grandir et à prendre toutes leurs dimensions dans les suivants, il manque à ce premier roman le souffle et la cohérence d'Irving le lutteur.
    John Irving, c'est la passion romanesque portée à son acmé. La plupart de ses livres parlent de ce don et de ce travail, de ce combat également qu'est l'écriture. John Irving est un lutteur-écrivain, au propre et au figuré ; son écriture est physique et tous les sens du lecteur sont, en retour, sollicités. Il en faut de la force physique, pour se tenir des heures derrière son écran, son Underwood ou sa feuille blanche. Derrière cette inertie apparente, cet échec couvé, jour après jour, contre lequel on lutte pour tirer de soi un misérable éclat et des tonnes de gangue inutile, on s'étiole, on se perd, on crève de désespoir chaque jour davantage. On est seuls. On l'est toujours mais, là, cette conscience vous éclate à la gueule comme jamais. Le pire, songez-y, est que l'on a dégoupillé de plein gré cette grenade.
    Songez à ce destin épouvantable, quand le besoin d'écrire vous tenaille, comme une vache qu'il faut traire de temps à autre, et que rien ne sort, rien de beau ou de valable. C'est l'enfer que l'on se construit, sans pouvoir le changer.
    John Irving a mis sept ans pour écrire son dernier roman. Sept ans. Une petite vie, un âge de raison possible. Qu'est-ce que cela peut signifier pour des gens qui n'écrivent pas, qui ne remettent pas, chaque jour, leur peau sur la table et ne se saignent pas aux quatre veines, et pour qui la lecture n'est qu'un anodin divertissement ? Qu'est-ce que cela vaut pour ces cancrelats germanopratins, dont les livres ne sont pas assez bons pour servir de papier toilette ? Rien, probablement. Pourtant, c'est une existence entière qui se joue. Et, à ce jeu dangereux, Irving ne triche jamais.
    Son avant-dernier roman, La Quatrième main, qui n'était pas des plus aboutis (en général, Irving a besoin d'espace, au bas mot de 700 à 800 pages, pour donner sa pleine force, et ses romans les plus courts sont souvent les moins bons), avait un peu déçu (lecteur, tu es ingrat !) mais il contenait pourtant deux ou trois très belles scènes et il a servi d'interlude dans la construction de ce roman-ci, qui délivre le secret de l'auteur. Pour autant, il ne s'agit pas d'autobiographie, car Irving est un romancier, un vrai, et ne pratique pas la masturbation du nombril. Suivez mon regard.
    Sa perception de son art est extrêmement intelligente et saine. Nous sommes face à un artisan, dans le sens le plus noble de ce mot, avant d'avoir affaire à un artiste. Lire Irving revient, au bout du compte, à prendre une leçon magistrale d'écriture et à faire de son sursis personnel une dernière chance.
    "(...) Jenny Garp, qui aimait donner d'elle-même la définition que son père avait un jour donnée du romancier: "Un médecin qui ne s'occupe que des incurables."
    Dans le monde selon son père, comme le savait Jenny Garp, il faut avoir de l'énergie. Sa célèbre grand-mère, Jenny Fields, nous voyait naguère comme appartenant à diverses catégories, les Externes, les Organes vitaux, les Absents et les Foutus. Mais, dans le monde selon Garp, nous sommes tous des incurables."
    (Le Monde selon Garp)
    Nous sommes tous irrécupérables. Parce que nous avons, dès le premier jour de notre existence, perdu quelque chose d'extrêmement précieux : la vie. Nous sommes déjà entortillés par ce vers destructeur qu'est le destin, et celui-ci est l'un des personnages principaux de tous les romans d'Irving, une sorte de passager clandestin qui habite les héros, à leur insu... M. Fatum revendique, à chaque instant, "sa livre de chair" et ce n'est pas un simple hasard ou une coquette obsession que cette présence quasi-systématique de la mutilation comme thème récurrent dans l'œuvre d'Irving. Cette mutilation peut être physique (Cf. Le Monde selon Garp ou Une Prière pour Owen, par exemple) ou bien psychologique (la mémoire amputée dans Je te retrouverai).

    "Quand il fit descendre la roue diamantée dans ses rainures, j’essayai de chasser son vrombissement de mon esprit. Avant d’éprouver quoi que ce soit, je vis le sang éclabousser les verres des lunettes protectrices, au travers desquelles les yeux d’Owen ne cillèrent pas, tant il était expert à manier son outil." (Une Prière pour Owen)

    (Owen ampute son ami pour lui éviter le Vietnam)

    Cette part d'homme arrachée pour les besoins de telle ou telle histoire est symbolique d'une béance dans l'existence de l'auteur. Les romanciers véritables sont tous des orphelins. De père, de mère, d'enfance, de vérité ou de mémoire. Il leur manque quelque chose qui leur a été volé ou que l'on a empêché de naître. Ecrire permet peut-être d'être indemnisé. Faire subir une mutilation à un personnage devient une façon de se reconstituer. Le raisonnement est peut-être pervers, cependant il me paraît juste lorsque l'on prend connaissance de l'oeuvre tout entière d'Irving et que l'on devine son passé.

    "La vie, écrivit Garp, n'est pas tristement structurée comme un de ces bons vieux romans d'autrefois. Au contraire, le dénouement survient lorsque tous ceux qui étaient destinés à s'éteindre se sont éteints. Rien ne reste, sinon la mémoire. Mais même un nihiliste a une mémoire." (Le Monde selon Garp)
    La mémoire, le thème sous-jacent de son oeuvre tout entière et, très fortement, le sujet du dernier roman en date.
    Les romans auxquels fait référence ici Irving sont ceux des victoriens ; en première ligne Dickens, Hardy et Charlotte Brontë, qui sont les auteurs qu'il cite le plus et fait intervenir dans la trame d'une grande partie de ses histoires. A croire que David Copperfield, Jane Eyre et Tess d'Urberville sont les dédicataires plus ou moins secrets de son écriture. Quelques grandes figures romanesques de cette époque sont immanentes à son oeuvre, à l'instar de génies tutélaires que l'auteur ne quitterait jamais du regard et qui le guideraient.
    Souvenez-vous des orphelins de L'Oeuvre de Dieu, la part du diable :
    "Princes du Maine, Rois de la Nouvelle-Orleans".
    Comme cette sentence résonne à mes oreilles ! J'avais le sentiment de l'avoir entendue plutôt que lue, et ce, bien avant de voir le beau (mais tronqué) film de Hallström.
    Aucun passage n'est davantage hommage à Charles Dickens, si ce n'est certain Conte de Noël revécu par Owen et son ami, le temps d'une pièce. On retrouvera ce procédé de la lecture mise en scène dans son dernier roman, lorsque le jeune Jack Burns, encore enfant, fera ses débuts d'acteur à l'école. Il faut vivre les livres, devenir soi-même le livre, comme ces personnages du film de Truffaut (d'après le superbe roman de Ray Bradbury), Fahrenheit 451.
    Des victoriens, il a conservé le sens de la destinée, le noble mouvement vers un épilogue fermé. Mais, si Irving sait finir ses histoires, il n'oublie pas que chaque conclusion porte en soi un autre monde, peut-être le nôtre.
    "Un épilogue, écrivit un jour Garp, est bien davantage qu'un simple bilan des pertes. Un épilogue, sous couvert de boucler le passé, est en réalité une façon de nous mettre en garde contre l'avenir."
    (Le Monde selon Garp)
    En ceci, Irving est très victorien. On pourrait tirer cette conclusion d'une grande majorité des romans anglais du XIXe siècle.
    Il précise davantage sa pensée ici :
    "(...) Garp répondait que la base autobiographique - en admettant qu'elle existât - était, de tous les niveaux, le moins intéressant pour aborder la lecture d'un roman. Comme il l'affirmait toujours, l'art du romancier est la capacité d'imaginer de façon vraie - c'est, comme dans toute forme d'art, un processus de sélection. Les expériences et les souvenirs personnels - "les relents de tous les traumatismes de nos banales existences" - étaient, pour le romancier des modèles suspects, outenait Garp.
    "Il faut que la fiction soit mieux faite que la vie", écrivit Garp. Et il vouait une haine obstinée à ce qu'il appelait le "kilométrage bidon des épreuves personnelles", et à ces écrivains dont les oeuvres n'étaient "importantes" que parce que quelque chose d'important s'était passé dans leurs vies. La pire des raisons pour incorporer quelque chose à une oeuvre, soutint-il un jour, est que la chose en question soit authentique, qu'elle soit réellement arrivée. "Tout est réellement arrivé, un jour ou l'autre! vitupérait-il. La seule raison pour incorporer une chose à un roman est que ce soit la chose qu'il aurait été idéal de voir arriver à ce moment-là." " (Le Monde selon Garp)
    Truffaut avait une vision assez comparable du travail de la fiction. Dans la fiction, il n'y a pas d'embouteillages et, si l'on rate un train, cela sert au mieux l'histoire. "Pas de temps morts" disait-il. Il en est de même dans un roman solide. Tout sert. Rien n'est accessoire.
    Imaginer vrai, c'est faire preuve de vraisemblance (qui diffère du réalisme, car aucune fiction ne l'est, pas même les romans qui s'en réclament ; ni Balzac ni Zola ne sont uniquement des chroniqueurs de leur société, sinon ils ne survivraient pas ; leurs romans ont de la valeur, parce qu'ils font naître des archétypes, parce que certains de leurs personnages sont plus vivants que les vivants, parce que leurs histoires nous obligent à tourner les pages ; la force romanesque nourrit tout autant la force vitale que la réciproque, mais la fiction, c'est la réalité comprise et transcendée au statut de modèle).
    "Dans la plupart des livres, on sait tout de suite qu'y se passera rien, expliqua Jillsy. Seigneur ! vous le savez bien, non ? Dans d'autres livres, y se passe quelque chose et on sait tout de suite quoi, ce qui fait que c'est pas la peine de les lire. Mais ce livre, il est si tordu qu'on sait qu'y va s'y passer quelque chose, mais on arrive pas à imaginer quoi. Faudrait être tordu soi-même pour imaginer ce qui se passe dans ce livre." (Le Monde selon Garp)
    Je crois que l'on pourrait dire ceci des livres d'Irving. Et je dois être sacrément vicelarde parce que je les comprends intimement, même s'ils me surprennent souvent. Irving a longtemps caressé sa douleur de livre en livre et pourtant "(...) à force de contempler les plaies bien en face, on finit par ne plus les voir." (Le Monde selon Garp)
    Je n'avais pas compris, entre les lignes, cet abus qui fut le sien, que lui fit subir une femme plus âgée, lorsqu'il était un enfant, et qu'il raconte, sous couvert d'une fiction réelle, avec distance voire humour, dans Je te retrouverai - précisons que le titre original est littéralement Jusqu'à ce que je te retrouve, ce qui n'a pas tout à fait la même signification. Néanmoins, puisque j'ai lu le roman dans sa version originale et que mon mari l'a lu en français, j'ai comparé quelques passages et la traduction me paraît de bonne facture et fidèle. Je parlerai de ce roman, en particulier, dans un autre billet, car il mérite que l'on ne parle que de lui.
    Irving, comme tous les grands écrivains, possède une manière de regarder le monde qui n'appartient qu'à lui et qui éclaire notre propre vision. C'est un des sens qu'il sollicite le plus, peut-être, chez le lecteur, d'où le titre d'un de ses romans, qui est une Weltanschauung, une vision du monde, celle de Garp.
    "Garp regarda Helen ; il ne pouvait plus bouger que les yeux. Helen, il le voyait, tentait de lui rendre son sourire. Avec ses yeux, Garp essaya de la rassurer : Ne t'inquiète pas - quelle importance s'il n'y a pas de vie après la mort ? Il y a une vie après Garp, crois-moi. Même s'il n'y a que la mort après la mort, il faut avoir la reconnaissance des petits bienfaits - par exemple, parfois, une naissance après l'amour. Et, avec beaucoup de chance, parfois, l'amour après une naissance !" (Le Monde selon Garp)
    Comment ne pas saisir dans ces quelques lignes le sens, voire la philosophie de l'homme et de l'écrivain ?
    John I. est un auteur cru. Mais il n'est jamais vulgaire, car le ton des histoires est toujours burlesque. Alors, oui, cet humour particulier lui permet une grande liberté dans le dire et le dit. Le contraire serait impensable venant d'un être aussi sensible aux mécanismes de notre existence. La mort
    ("Quand meurt, de façon inattendue, une personne aimée, on ne la perd pas tout en bloc ; on la perd par petits morceaux, et ça peut durer très longtemps. Ses lettres qui n'arrivent plus, son parfum qui s'efface sur les oreillers et sur les vêtements. Progressivement, on additionne les pièces manquantes. Puis vient le jour où l'un de ces petits manques fait déborder la coupe du souvenir ; on comprend qu'on l'a perdue, pour toujours... Puis vient un autre jour, et une nouvelle petite pièce manquante." (Une Prière pour Owen)
    le sexe (celui de Jack Burns est un des personnages les plus étonnants du dernier roman en date), l'amour, la trahison, et la force des rêves sont des constantes de son œuvre. Pour autant, Irving n'a rien d'un intellectuel. Son style et ses pensées sont simples ; il ne démontre rien mais il montre ; sa force est là. Il faut s'être essayé durement à l'écriture pour mesurer son intelligence, qui s'exerce principalement dans l'architecture romanesque.
    Oui, Irving n'est pas un styliste, au sens strict du terme. J'ai toujours fait la distinction entre les raconteurs d'histoires et les stylistes, les romanciers pur jus et les écrivains. Cela peut sembler arbitraire, mais je ne crois pas que cela le soit complètement. Je suis sûre que tout lecteur attentif peut comprendre d'instinct cette dichotomie que je pratique sans états d'âme. Louis-Ferdinand Céline, Proust, Joyce, Thomas Bernhard et plusieurs centaines d'autres racontent des histoires, bien sûr, mais ils sacrifient tout au style, qui est le gouvernail de leurs livres. D'autres n'ont que le mouvement de l'histoire en tête, dont Irving et, je le crois, Dickens (malgré la petite musique qu'il fait entendre, le style vient en second chez lui). D'autres encore, bénis des dieux, sont comme Peter Pan des Entre-Deux : ils ont l'histoire et le style. Thomas Hardy et George Eliot sont de cette catégorie, si je ne m'abuse. Ce ne sont que des exemples singuliers.
    Mais écrire est une question de foi. En soi, peut-être, un minimum certainement, mais davantage en une histoire, en des personnages. Irving, par l'intermédiaire d'Owen, fait cette déclaration, qui abolit presque ma distinction précédente :
    "NE CONSIDÈRE PAS HARDY COMME INTELLIGENT ; NE CONFONDS JAMAIS LA FOI AVEC QUOI QUE CE SOIT D'INTELLECTUEL, SI PEU QUE CE SOIT."
    (Une Prière pour Owen)
    Je ne prétends donc pas que les raconteurs d'histoires ne possèdent pas de style et que leur écriture soit blanche ou impersonnelle, mais ce n'est visiblement pas la part la plus éblouissante de leur travail. Le souci du style pour Irving, comme chez Stephen King avec qui il a une parenté évidente, est secondaire. Il ne sert pas l'histoire, qui est le moteur de son écriture, mais l'inverse se produit. Ce qui n'empêche pas de belles envolées et une précision du langage.
    Une Prière pour Owen dit ce souci principal :
    "C'est Owen Meany qui m'apprit que tout bon livre évolue continuellement, du général au particulier, du détail à l'ensemble, et ainsi de suite. Une bonne lecture et une bonne interprétation de lecture doivent évoluer de façon identique. Prenant pour exemple Tess d'Urberville, il m'apprit à rédiger un exposé en reliant les incidents qui déterminent le destin de l'héroïne à l'étonnante phrase qui conclut le chapitre XXXVI : "De nouvelles végétations bourgeonnent insensiblement pour remplir les vides : des accidents imprévus contrarient les intentions, et tous les vieux projets sont oubliés. "
    Ce fut une révélation pour moi : en réussissant mon premier compte rendu de lecture, j'avais enfin appris à lire. Plus pragmatiquement, Owen améliora ma lecture par des moyens techniques ; il avait découvert que mes yeux ne pouvaient se poser sur une seule ligne à la fois, ce qui m'obligeait à suivre avec mon doigt ; il imagina de me faire lire à travers une feuille percée d'un trou, comme une petite fenêtre ne découvrant que deux ou trois lignes."
    Si l'on ignore qu'Irving fut dyslexique, on n'appréciera pas à sa juste valeur ce passage. On remarquera au moins cette ligne de conduite, presque morale, sur laquelle il s'appuie et qui pourrait être adoptée par tous les apprentis écrivains.
    Un bon romancier ne peut l'être que s'il est d'abord un bon lecteur :
    "- LIRE, C'EST UN DON.
    - C'est toi qui m'as appris.
    - PEU IMPORTE. C'EST UN DON, ET SI TU AIMES QUELQUE CHOSE, IL FAUT LE PRÉSERVER - SI TU AS LA CHANCE DE TROUVER LE MODE DE VIE QUE TU AIMES, TU DOIS TROUVER LE COURAGE DE LE VIVRE."
    Owen, si vous ne le savez pas, a pour caractéristique une voix singulière, rendue par les capitales d'imprimerie... Quand je disais qu'Irving était un romancier sensuel, je ne livrais qu'une vérité très évidente. Par lui, nous voyons le monde à travers les yeux de Garp et nous entendons des bruits de l'enfance, ceux des monstres qui se tapissent dans les replis de la demi-veille :

    « - Papa, répéta-t-elle, j’ai fait un rêve, j’ai entendu un bruit.

    - Un bruit comment, Ruthie ?

    Son père n’avait pas bougé, mais il était réveillé.

    - Il est entré dans la maison.

    - Qui ça ? Le bruit ?

    - Il est dans la maison, mais il essaie de ne pas faire de bruit.

    - Alors on va aller le chercher. Un bruit qui essaie de ne pas faire

    de bruit, il faut que je voie ça, moi. »

    (Une Veuve de papier)

    Ce roman-ci était déjà un roman archéologique, comme tous les livres d'Irving. Et je crois qu'il est, avec L'oeuvre de Dieu, la part du diable, celui qui permet de mieux comprendre Je te retrouverai. Tous ses romans parlent du souvenir et de la mémoire, que ce soit flagrant ou discret, mais ce roman-ci est ouvertement un livre qui raconte le vol d'une enfance et la manipulation de la mémoire par une mère à l'encontre de son fils.

    Qu'est-ce qu'un romancier sinon un dieu qui possède la mémoire de son univers et de ses personnages ? Qu'est-ce qu'un romancier sinon quelqu'un qui est attentif à la perte de l'invisible et qui le traque inlassablement ?

    "Il sentit quelque chose lui échapper. S'il avait essayé de décrire le phénomène au Fantôme gris, elle lui aurait sans doute dit qu'il avait perdu son âme. Quelque chose d'essentiel venait de disparaître, dont la fuite passait presque inaperçue, comme celle de l'enfance." (Je te retrouverai)

    [Toutes les traductions citées sont celles publiées par les éditions du Seuil.]

    *******************

    John Irving parle de son dernier roman, et du tatouage qui l'a inspiré :

    Quelques mots sur son artisanat (il explique qu'il se perçoit comme un artisan et non comme un artiste ; ce qui importe à ses yeux est la démonstration d'une vérité psychologique et émotionnelle, par le fait d'une histoire palpitante, non pas un travail intellectuel) :

    Ici, il parle de son père véritable, qui est mort, avant qu'il ne le retrouve. C'est un de ses demi-frères qui s'est présenté à lui. Cela a modifié le processus du roman qu'il était en train d'écrire. Il est passé du Je à la troisième personne, car il était trop proche de son héros, Jack Burns.
    Une présentation très intéressante d'Until I find you. Une mère ment à son enfant. Un gosse qui invente des fragments de son passé qui lui manquent. Sa relation à Dickens, en tant que romancier.
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    Un film

    tout aussi flamboyant que son affiche le laisse supposer. Je ne connaissais aucun film de Pradal auparavant, je l'avoue. Ma petite chronique risque, par conséquent, de manquer de points d'ancrage. Tant pis ! Ce film vaut pour lui seul. Tonino Benacquista a écrit cette histoire crépitante, couleur sang, qui va vous gicler dans la prunelle. On le sent, bien que ce ne soit pas tout à fait un polar ou un thriller, même si tourner à New York est, en soi, un hommage à ce genre cinématographique qu'est le film noir.


    Pradal se défend d'un voyage en cinéphilie. Pourtant, il s'agit pour une petite part de cela, mais pas seulement, c'est surtout une simple, une grande et affreuse histoire d'amour. En parler contraint à dire trop, donc vous prenez un grand risque à me lire si vous n'avez pas encore vu ce film et en avez l'intention.
    Un homme, Vincent (Norman Reedus),

    a perdu sa femme, assassinée sans raison apparente (on ne saura pas le fin mot de l'histoire) par un homme que Vincent a croisé en voiture sur la route, alors qu'il rentrait chez lui. Un chauffeur de taxi, vêtu d'un blouson rouge, et qui porte une grosse bague. Sa voiture était enfoncée sur le côté, comme si elle s'était tapée une borne d'incendie. Aucun autre signe distinctif. Ces simples éléments seront pourtant suffisants... Dans une certaine mesure, l'intrigue a tout d'une tragédie grecque, par l'ironie du retournement final et, par associations d'idées, j'ai songé à la pièce de Camus, Le Malentendu.

    Les années passent et le coupable n’est jamais retrouvé. Vincent refait - personne ne refait jamais rien, ce n'est qu'une illusion, nous ne faisons que sculpter un peu plus profondément, jusqu'à obtenir une façon plus plaisante ou acceptable, notre échec ; vivre n'est rien d'autre que ça - sa vie ailleurs, seul, en compagnie d’un lévrier que sa femme avait acheté pour lui avant de mourir. Il avait trouvé l’animal sur les lieux du crime, dans leur maison. Le chien a grandi parallèlement à la douleur de Vincent. Il est l’indice de ce passé qui verse dans ce présent minable, gris et informe, qui l'alimente. Vincent habite désormais un appartement en vis-à-vis avec celui d’une femme, Alice, amoureuse de lui depuis trois ans. Ce vis-à-vis symbolique de leur relation, qui ne peut que s'épanouir de biais, par la traverse, se retrouve à d'autres moments du film, extériorisée différemment (l'appartement de Roger qui donne sur le métro). Il y a aussi comme un message inconscient à l'adresse des films d'Alfred Hitchcock (Fenêtre sur cour, par exemple).
    Vincent ne veut pas s’engager envers elle, ni envers quiconque, tant qu’il n’aura pas fait justice à sa femme. Il repousse Alice par indifférence, par excès de concentration sur son passé qui l'hypnotise. Celle-ci est au désespoir mais sa détresse est froide. Seule Emmanuelle Béart sait incarner cette mélancolie gracieuse et opaque, de film en film. Elle l’attend, sachant qu'il est l'homme destiné et n'éprouvant aucun doute susceptible de gercer sa foi, tandis que ses journées à lui sont rythmées par son obsession de retrouver le criminel, les courses de lévriers et les paris avec les bookmakers dans les bas-fonds de la ville. Cette quête incessante contamine Alice, qui erre, elle aussi, dans cette pensée trouble et se noie, peu à peu, dans le marc de l’amertume. Une nuit, elle prend un taxi, et noue une relation brutale, sexuelle, mais presque poétique dans sa brusquerie, avec son chauffeur, Roger, incarné par Harvey Keitel, l’immense acteur scorsesien, l’inoubliable Bad Lieutenant.
    Roger est un ancien alcoolique, au physique de mauvais garçon, avec des mains faites par et pour la prière, la caresse et peut-être pire. Il sculpte des boomerangs qu'il envoie à partir du pont de Brooklyn. Dans cette acte simple, il imprime une piété et un recueillement de sage oriental, qui le rend beau et énigmatique. Paumé peut-être, lorsqu'il rencontre Alice, il a le désir d'abattre les forêts sombres qui ont poussé autour de lui, en lui, celles qu'il viole et pille pour fabriquer ses boomerangs. Mais elle le met en garde de ne pas perdre ce qu'elle aime en lui, sans lui dire de quoi il s'agit, mais nous le devinons : un danger possible, une force animale, le germe qu'elle veut faire mûrir. Elle ne peut l'aimer que comme l'instrument de sa délivrance, comme bouc émissaire d'un crime qui n'est, a priori, pas le sien. Elle se sacrifie à lui, dans l'acte sexuel, afin de se le soumettre.
    Imperceptiblement, sans réelle préméditation, semble-t-il, elle va en faire le coupable que recherche, sans relâche ni desserrer les dents, Vincent, afin qu’il se débarrasse de son passé en le tuant. Artisan d’un assassinat aussi cruel qu’injuste, croit-on d'abord, Alice est une sorcière qui transmue les valeurs de l’univers ; elle paiera le bonheur de Vincent avec le malheur de Roger, qui était sincèrement amoureux d’elle. Alice, à sa manière, aimera aussi cet homme ou sera éprise de la compassion qu'il fait naître en elle. Mais cet homme n'est qu’un pont entre une impossibilité et un désir : rejoindre Vincent sur sa terre d’exil.
    La communion de Vincent délivré et d'Alice se fera dans le sang : l’un croyant assassiner un homme, qui a plusieurs vies, peut-être, et qui ne peut mourir que de la main de l’amour ; l’autre lui enfonçant un pieu dans le cœur, lorsqu'il revient d'entre les morts pour s'imposer à elle. "J'ai vu au fond de tes yeux de l'amour et même si c'est de l'amour qui vient de l'enfer, j'en veux encore et encore. "

    Ce sont les mots de Roger à Alice, avant de la contraindre à abandonner Vincent sous la menace de tout révéler à la police. Croit-il que l'on peut forcer l'amour ? La vérité du corps, s'il en est une, n'est en rien celle de l'amour complet, qui est mille fois autre et terriblement plus complexe. Les scènes de sexe entre Béart et Keitel, dans l'appartement de Roger sont troublantes, dans leur exhibitionnisme. Pour ce que j'en sais, leur tournage a été plutôt gênant.


    (Copyright Allociné)
    Et si Roger qu'elle a créé pour Vincent se révélait être celui qu'elle voulait, l'assassin ? Pradal, de Keitel, dira ceci : « le visage émacié, et beau comme jamais d'Harvey, cheveux longs, col relevé, qui dans la brume, par dessus les toits, jette son boomerang comme une dernière gâche au bonheur. » Oui, c’est parfaitement exprimé. Keitel croit ou fait semblant de croire en l’amour d’Alice. Mais il ne sait rien d’elle, finalement. Il ne possède que la vérité du corps qui n'est rien, qui n'est que faux-semblant au regard de l'amour qu'Alice éprouve pour Vincent. C'est pourquoi, elle détruit ce corps et revient enfin vers Vincent. Un signe de tête entre eux, à la fin du film, un signe ambigu, lorsque Vincent lit dans le journal la mort de l'homme qu'il croyait avoir assassiné lui-même, dit à la fois leur accord tacite et une compréhension muette, biaisée, mais réelle.
    La théorie du boomerang : on vous rend ce que vous donnez. Le personnage de Harvey Keitel incarne cette philosophie. C'est aussi le secret de ce beau film blafard et lumineux.
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    mardi 17 octobre 2006
    "Ecrire - suivre un aveugle qui connaît le chemin."
    ****
    "On ne sait pas ce qu'est la poésie. On sait juste que c'est donner son sang aux anges qui passent."
    ****
    "Chaque fois que je m'éloigne d'une page fraîchement écrite, je découvre à mon retour ce qui a fané sur les rameaux de papier, recroquevillé d'être inutile. Le temps qui passe est un ami précieux qui nous dépouille du superflu."
    ************
    samedi 14 octobre 2006
    On m'a soumis ce questionnaire.
    Je m'y plie, mais de mauvais gré. Ceci me rappelle le questionnaire surréaliste que j'ai dû remplir pour pénétrer sur le territoire américain...
    1)Attrapez le livre le plus proche, allez à la page 18 et écrivez la 4ème ligne :
    Plusieurs livres sont à égale distance, puisque je suis dans une tranchée, celle que j'ai creusée dans mon bureau. Le plus proche est celui que j'essaie d'écrire sur mon cahier d'écolier. Mais c'est un livre virtuel, un embryon de néant absolu. C'est un peu de la triche, tant mieux, j'ai horreur de jouer franc jeu. Je compte les pages, et je démarre à la ligne 4 : "Le fait de raconter des histoires est une aussi aussi vieille combine que l'histoire de l'humanité. Les mères furent sûrement celles qui inventèrent ces plaisants mensonges, car les mères sont toujours décevantes. C'est par elles que nous apprenons la trahison pendant que nous les tétons. L'histoire impose le silence, qui déploie un charme immédiat, jeté ensuite dans ce puits creusé entre celui qui dit et celui qui écoute."
    2)Sans vérifier, quelle heure est-il ?
    8h
    Vérifiez !
    8h11
    Je suis ponctuelle et consciente à l'extrême du Temps, qui est un joueur avide qui gagne sans jamais tricher, comme disait B.
    4)Que portez-vous ?
    Comme Marilyn, à qui on avait demandé avec quoi elle dormait : Chanel number 5 et c'est tout.
    5) Avant de répondre à ce questionnaire, que regardiez-vous ?
    Le cahier dans lequel j'essaie d'écrire un roman.
    6) Quel bruit entendez-vous, à part celui de l'ordinateur ?
    Les chats qui grattent à la porte pour entrer dans mon bureau, mais il en est hors de question ! Pas maintenant.
    7) Quand êtes-vous sortie la dernière fois et qu'avez-vous fait ?
    Je suis allée au cinéma. Vous saurez peut-être bientôt quel film j'y ai vu.
    8)Avez-vous rêvé cette nuit ?
    Je ne sais pas. Mais, la nuit précédente, j'étais dans un avion, direction New York. Une rêve à portée de main. Je vais y retourner. Je ne passe pas une journée sans penser à New York. Quelque chose en moi se réveille dans cette ville qui ne dort pas.
    9) Quand avez-vous ri pour la dernière fois ?
    Difficile à dire, je ris tout le temps, parce que mon mari est facétieux. Il invente sans cesse des choses folles.
    10) Qu'y a-t-il sur les murs de la pièce où vous êtes ?
    New York en cinq cadres, l'affiche encadrée de l'exposition de Marilyn Monroe, une belle photo de Marilyn avec un chapeau, une photo de Cary Grant et de Tony Curtis ensemble, Holly en mariée dans une superbe robe et cape Zélia, Louis-Ferdinand Céline, Barrie, trois tableaux achetés aux enchères à Noirmoutier, il y a longtemps, juste après notre mariage, plein de photos de mon mari. Oui, je suis très entourée. J'aime les objets, à défaut d'ouvrir mon coeur aux êtres.
    11) Si vous deveniez multimillionnaire dans la nuit, quelle est la première chose que vous achèteriez ?
    Un appartement à New York et un palais à Venise, et je louerai à l'année une suite au Gritti. J'ai des goûts très modestes. En fait, je détesterais avoir beaucoup d'argent, car si on peut réaliser tous ses rêves matériels, il est difficile d'en forger des nouveaux. Ils sont morts dès que songés.
    12)Quel est le dernier film que vous ayez vu ?
    Au cinéma, je vous le dirai peut-être bientôt, en DVD, ce fut To kill a Mockingbird, offert par mon ami Robert, et dont je reparlerai sous peu.
    13)Avez-vous vu quelque chose d'étrange aujourd'hui ?
    Oui. Ma tête dans le miroir.
    14) Que pensez-vous de ce questionnaire ? Qu'il ne présente aucun intérêt, que c'est un moyen de perdre son temps comme un autre et d'éviter d'affronter l'urgence de la vie qui file en un rien de temps et l'idée que je vais bientôt crever. Vous aussi, je vous rassure.
    15) Dites-nous quelque chose de vous que ne savons pas encore. Quand j'avais huit ans, j'ai failli mourir pour de bon. Pas une fois, mais plusieurs. Cautériser la peine par la peine, tel est le secret des enfants abandonnés à eux-mêmes. Daniel Eyssette était tenté par l’anneau de fer accroché au plafond, moi, c’étaient les rebords des fenêtres du deuxième étage qui clignaient de l’œil et me faisaient des avances. Lorsque j'étais enfant, je marchais le long de leur rebord – il était large – et je jouais à tomber. J'encourageais le destin. Personne ne m’a jamais vue.

    16) Quel serait le prénom de votre enfant si c'était une fille ?
    Hors de question de louer mon utérus à un pensionnaire sans références.
    17) Quel serait le prénom de votre enfant si c'était un garçon ?
    Même réponse que la précédente. En outre, je ne réponds pas aux questions indiscrètes, sauf si on me paie pour cela.
    18)Avez-vous déjà pensé à vivre à l'étranger ?
    Oui, et rien ne dit que cela ne se fera pas un jour. Venise, New York ou Londres. Des villes où l'on se sent vivants.
    19)Que voudriez-vous que Dieu vous dise lorsque vous franchirez les portes du paradis ?
    Je voudrais bien faire la même bévue que le héros du Ciel peut attendre de Lubitsch et me retrouver au Paradis au lieu de l'Enfer, à condition que le Paradis soit proprement infernal, sinon on doit s'y emmerder.
    20) Si vous pouviez changer quelque chose dans le monde en dehors de la culpabilité et de la politique, que changeriez-vous ? [je trouve la formulation de la question étrange]
    Rien. Je me moque éperdument du monde. Je suis un être égoïste, qui ne pense qu'à ses besoins et désirs, à court ou à long terme. Alors, si j'avais des pouvoirs, je me donnerais un corps de bimbo, le cerveau d'Enstein et le génie de Louis-Ferdinand Céline.
    21) Aimez-vous danser ?
    En cachette uniquement. Sinon, je trouve ça ridicule, quand on ne s'appelle pas Fred Astaire ou Ginger Rogers. Je rêve d'apprendre les claquettes. Je le ferai.
    22) George Bush ?
    Question stupide, sauf votre respect. Je ne parle ni de politique, ni de cul, ni de religion, ni de fric. Je suis une créature consensuelle. Et puis ce genre de questions qui appellent au lynchage puéril et immédiat me déplaît fortement. Cela fait bien de conspuer le monsieur ; vous n'avez d'ailleurs pas le choix, comme c'est le cas pour certains sujets, faute de quoi vous vous clouez au pilori et je n'ai pas vocation à être matyre. J'ai horreur que l'on me prenne en otage de cette manière. C'est le meilleur moyen pour que je me fasse l'avocat du Diable. J'adore défendre le pire. Cette question est une tautologie déguisée. Je ne pense rien.
    23) Quelle est la dernière chose que vous ayez regardée à la télévision ?
    L'inspecteur Frost, avec le plus grand des bonheurs, sur TMC. Je le regarde tous les jours. Il rend la vie supportable.
    24) Quelles sont les 4 personnes qui doivent prendre le relais sur leur blog ?
    Fauna Amor, Audrey Hepburn, Enro et la douce Marie, s'ils y consentent.
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    jeudi 12 octobre 2006
    J'adore les éditions Allia, qui ont le chic pour éditer des petits bijoux, qui ne sont jamais en toc ! Celui-ci

    est un diamant, un très petit carat (69 pages) mais dépourvu de la moindre inclusion, du plus infime défaut ! Pour la lectrice dévoreuse que je suis et pour la cinéphile en herbe que je me plais à devenir, ce livre possède un attrait indéniable, puisqu'il réunit mes deux passions principales.


    est l'un des cinéastes que j'admire le plus avec Truffaut, Hitchcock, McCarey, Cukor et Capra. Je le redis souvent. Il est de ceux qui ont révolutionné ma façon de regarder le monde, simplement en décalant très légèrement ma vision sur la périphérie des événements, en prenant de la hauteur, celle que l'éclat de rire provoque. Ainsi que nous le rappelle la traductrice, Hélène Frappat, dans sa mini-postface, Lubitsch a dit que "La délicatesse, c'est une peau de banane sous le pied de la vérité"* ! Tout le paradoxe de la délicatesse, que je préfère nommer tact - un problème philosophique plus important qu'il n'y paraît - est que le reconnaître chez autrui ou s'en croire capable, c'est déjà fait preuve qu'on en manque ou qu'il fait défaut là où on l'identifie ! Il suffit de penser certaines choses pour les rendre vaines et inexistantes, car la mauvaise foi vient les dissoudre dans l'instant. Il suffit de penser certaines choses pour que, d’un coup de baguette magique, on les réduise aux cendres d’une existence qui ne dépasse pas la bonne intention. Voici un sujet pour mon adoré Vladimir Jankélévitch, expert ès « je-ne-sais-quoi » et « presque-rien », le philosophe le plus raffiné que je connaisse. Concevoir l'infinitésimal de l'âme humaine requiert une pensée qui se déploie à la vitesse de la lumière et un doigté conceptuel rare. Apparenté au juste milieu aristotélicien ou au kairos des stoïciens, le tact est cette catégorie particulière de l’agir situé entre la caresse du singulier et le respect de l’impératif moral à vocation universelle. Le tact est de l’ordre de la suggestion, de l’intuition, du dire à demi-mot, quand on chuchote à l’autre de vous rejoindre et de compléter votre propos ; c’est une communion des implicites. Le tact, c’est l’art de percevoir le discret, c’est la source vive de la morale, la fleur ou le fruit des Hespérides de l’amour véritable.

    Lubitsch est le cinéaste le plus tactile au monde. La "Lubistch Touch" est l'autre nom de cette délicatesse dont sa réalisation et les dialogues témoignent à chaque film ; elle s'exprime par l'humour malicieux du réalisateur, qui ne prend jamais rien au sérieux - ce qui est peut-être la manière la plus appropriée de traiter des pires événements (To be or not to be en est un bel exemple).
    Ce petit livre, qui est le témoignage d'un ami et collaborateur de Lubitsch (ils ont travaillé ensemble sur une dizaine de films), fut publié dans le New Yorker (le 11 mai 1981). Samson Raphaelson y évoque leur longue et pudique amitié, qui n'osait se dire que dans les réticences de l'âge mûr.
    "Il y a néanmoins une chose que je puis assurer : il appréciait la valeur d'une scène, d'une image ou d'une interprétation comme seul un génie peut le faire. Un tel don est bien plus rare que le simple talent, épidémie répandu chez les médiocres." (pp. 9-10, je souligne)
    Un jour, le grand homme mourant, Raphaelson s'aperçoit à quel point Lubitsch était important pour lui et se met, mû par une émotion intense, à rédiger une nécrologie, où il dit son admiration et cette affection qu'il avait été incapable d'exprimer à temps. Or, Lubitsch ne mourut pas tout de suite. Les années passèrent, Raphaelson conserva ce panégyrique posthume. Mais Lubitsch, par le fait plusieurs indiscrétions, en avait pris connaissance et... il proposa à son ami de le corriger, de travailler ensemble à ce portrait destiné à publication après sa mort, comme ils avaient coutume de s'épauler sur un film ! Cette anecdote pourrait être extraite d'un des films de Lubitsch tant est elle est représentative de l'esprit du cinéaste. Toutefois, dans un souci d'honnêteté, la nécrologie ne fut pas modifiée et Lubitsch fit promettre à son ami de la publier sans la moindre retouche le moment venu - ce qu'il fit... Hélène Frappat résume parfaitement cette philosophie : "(...) la différence entre le mensonge et la vérité, c'est qu'à ses mensonges, l'écrivain doit promettre de ne pas changer "le moindre mot"." (p. 68-69) Quelques extraits de ses films, ci-dessous. Je regrette de n'avoir pas d'extrait de La huitième femme de Barbe-bleue à proposer, car c'est un de mes films préférés du Maître. En revanche, je vous informe que l'on peut voir sur Youtube un film assez rare de Lubitsch, The smiling Lieutenant, découpé en parties pour l'occasion. Je suis persuadée que cela fera le bonheur de quelques-un(e)s. D'autant plus que l'auteur du livre que je chronique plus haut a participé à son élaboration. 

      Cluny Brown

       
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