dimanche 8 juillet 2007
J'aime beaucoup Nicolas Cauchy. D'abord par son écriture, puis par cette élégance que l'on devine assez facilement. Mon modèle, mon étalon-mesure est Cary Grant, alors...
J'aime aussi me tromper un peu sur les êtres, moi que l'on dit souvent intuitive, et l'auteur demeure devant moi un mystère non fissuré. Ce n'est pas une pose. Il est ainsi. Je ne dirai rien de plus. Je ne sais pas très bien qui il est et je pressens une discrétion que mes mots pourraient fatalement mettre mal à l'aise. Il est un écrivain que j'ai envie de retrouver d'un livre l'autre, qui n'en est qu'au début de son chemin. Il a également prononcé quelques mots magiques dans certains courriers personnels. Mais je parle de l'écrivain, le reste a moins d'importance.
Je l'ai connu à la faveur d'une expérience inédite qu'il a imaginée autour de son premier roman, dont j'ai parlé ici.
Le deuxième va bientôt paraître mais, par enchantement, il s'est retrouvé entre mes mains et j'ai eu la folle envie de l'emmener avec moi, en voyage, afin de lui faire prendre l'air. Le précédent roman avait un délicat parfum (une énigme non résolue à ce jour), lorsque j'ai humé les pages. Celui-ci aura l'odeur de la Sérénissime.
L'auteur nous dévoile les coulisses de la création de cette histoire sur un autre journal en ligne : ici. Vous pouvez aussi vous rendre sur son site officiel où il vous en parlera mieux que moi. Quant à Holly G., elle compte bien partager avec vous les états d'âme de sa lecture (brisons le suspense d'emblée : son livre est fortement aimé - sinon il n'y aurait pas lieu d'en toucher mot ici ) après sa suite vénitienne, et avant le grand sommeil de la Belle au Bois Dormant... Je dirais presque à l'auteur, comme Fanny Ardant à son nègre, dans le film de Lelouch précédemment évoqué, que je crève de jalousie face à ce livre. "Envie" est plutôt le mot qui convient, la jalousie ne se mesurant qu'entre personnes que l'on peut supposer d'une certaine égalité, et lui et moi ne sommes pas du même rang. Hélas, mille fois hélas, pour moi. A l'envie, je préfère l'admiration, car je n'ai d'autre ambition que d'avoir bon goût.
Dans cette attente de vous dire tout de ce livre, le tout de Holly, une facétie pour Nicolas Cauchy, en vidéo. Pardon pour la qualité de l'image, mais vous me pardonnerez, car j'ai offert de belles vacances à votre roman (il a visité tous les endroits de Venise cher à mon coeur de midinette) et tous n'ont pas cette chance ! A bientôt.



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  • samedi 7 juillet 2007
    Avant de poursuivre l'effeuillage de mon voyage en Vénétie, déjà une brève halte - pendant que j'encode et "délave" mes petites vidéos - afin d'évoquer un film français que je suis allée voir hier soir... et vous constaterez, au fil des billets, que tous sont liés par des affinités électives ou des associations fortes, physiquement brutales de temps en temps, qu'un regard franc et malicieux gobe en un clin d'oeil. Lelouch n'a-t-il pas filmé, par exemple, Venise pour Hasards ou coïncidences, un très beau film ?


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    Midinette : midinette [midinDt] n. f.
    ÉTYM. Fin xixe; de midi, et dînette, proprement « qui se contente d'une dînette à midi ».

    1 Anciennt. Jeune ouvrière ou vendeuse parisienne de la couture, de la mode. è Cousette, couturière, modiste, trottin. Arpettes (cit. 1) et midinettes qui sortent des ateliers. Gaieté, charme des midinettes.
    2 Mod. Jeune fille de la ville, simple et frivole. Goûts, sensibilité, conversation, lecture de midinette.
    (Le Grand Robert)

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    Je vous préviens : j’aime l’homme et, souvent, j'aime encore davantage le cinéaste. Ne serait-ce - s'il me fallait un motif - que parce qu'il a donné de beaux rôles à l'acteur français que j'admire le plus, Charles Denner (Si c'était à refaire, Robert et Robert...). J’imagine qu’une frange de mes « lecteurs » ne partage pas ce sentiment et je conseille à ceux que cette déclaration autoritaire offusque de simplement changer d’écran. Si ma vie était un mélodrame ou une tragédie de cinéma, j’aimerais qu’il la filme, de loin et en gros plan, car il ferait sûrement de moi une beauté, transformant le petit garçon que je suis souvent en la souveraine byzantine de ce royaume de mocheté dont je suis également l’humble sujette. Certes, Michèle Bernier demeure ingrate dans ce film, mais je présume qu’il eût pu la rendre attirante. Je le crois assez doué pour ce réaliser ce prodige. Ne séduit-elle pas d’ailleurs au-dessus de sa condition ? Oui. Très certainement. Oui. Avouons-le. J’adorerais me trouver femme dans son regard sur mes défauts physiques et sur mes possibles – bien qu'hypothétiques – grâces. Lelouch, c’est d’abord un cinéaste à femmes. Qui se refuse à saisir cette évidence perd de vue la raison première, peut-être triviale pour certains mais pourtant réelle et essentielle, de son cinéma. « Essentiel » signifie, pour une part, le contraire de hasardeux ou d’accidentel. C’est le cœur de la nécessité de ce cinéaste qui filme la contingence (le hasardeux, précisément) comme un destin, qui aime la contradiction et le paradoxe, le deus ex machina perpétuel, pour dire l’ineffable et l’insoutenable légèreté de l’être, telle que définit par Kundera. Oui, la féminité est la raison d’être du cinéma lelouchien, y compris et surtout celle qui s’exerce en l’homme. Tout simplement parce que les femmes ont plus d'imagination ou une imagination qui procrée dans tous les sens de ce dernier terme, tandis que la masculinité se contente de projeter des images avec son entendement. Ce constat a sa valeur dans son dernier film, comme dans les précédents, cela va de soi, puisqu’il nous livre le portrait croisés au fer de deux femmes : une midinette qui s’auto qualifie ainsi - ce qui tendrait à prouver qu’elle ne l’est pas tout à fait car, par définition, une midinette est censée être une conne - et une femme possiblement fatale ou vénéneuse incarnée par Fanny Ardant,


    la troublante, qui se plagie elle-même dans cette persona qu’elle dédouble ici, une fois de plus. La plus faible des deux femmes n’est pas nécessairement celle que l’on croit. Il faut bien se plier, comme si l’on s’exerçait à la barre qui sert pour les arabesques et les exercices des danseuses, aux conventions du genre. Lelouch ne cesse de le seriner à travers ses personnages caricaturaux. Cette fois-ci, ils le sont volontairement. Il le souligne trop (ce clone de Pivot presque pire que l'original, la présence de Bernard Werber, qui joue son rôle de produit marketing, peut-être pour se faire absoudre en prouvant qu'il de l'humour). Il a tort. En effet, souvent les critiques se sont demandé si Lelouch jouait ou non le rôle qui est le sien… et, par crainte d’être plus idiots que celui qu’ils prennent pour un imbécile, ont définitivement choisi la seconde branche de l’alternative. Se moquer de la caricature, du trait auquel on est réduit, pourquoi pas ? Caricaturer la caricature, la mettre en abyme et à mort. Mais Lelouch ne semble jamais savoir tracer la saine limite. Je me demande si ma tendresse pour lui ne naît pas de cette enfantine impossibilité qui lui est sienne, à savoir finir, à toujours vouloir s'assurer que l'on a compris qu'il n'est pas dupe.

    De Lelouch, je crois que l’on a tout dit. Surtout le pire érigé en Cliché, le stigmatisant dans ses tics (ses mouvements de caméra tourbillonnants), l’accusant de rachitisme cinématographique – pour ne pas parler de l’indigence de ses thèmes – et surtout, crime parfait et inexcusable, celui du sentimentalisme ou, plus méchamment, du sirupeux. Certes, il s’abandonne souvent à ses péchés mignons. Parfois, on éprouve comme une gêne pour lui, sans nécessairement cesser de l’admirer ou de simplement l’aimer, pour cette sincérité qui devient presque faute, par excès, paradoxalement, de vérité. On lui pardonnera beaucoup, voire tout, avec la même élégance qu’il transmet à ses films, y compris ceux qui sont inqualifiables (And now... Ladies and Gentlemen, par exemple) ou d’une fausseté qui confine à l’auto-parodie involontaire. Pourtant, c’est de cette veine rose poisseuse qu’il tira une œuvre qui obtint la Palme à Cannes en 1966 et deux oscars (ce qui, en soi, n’est aucunement un indice de qualité), Un homme et une femme – un film qu’étrangement je ne prise guère, ou plutôt que par principe et par entêtement je refuse d’aimer, dont il ne me reste qu’une chanson gnangnan et le vacillement de deux corps-atomes qui finissent par s’entrechoquer et que l’on aimerait éclater violemment l’un contre l’autre, comme les deux coquilles vides qu’ils sont. Ce serait logique. Je n’ai jamais souhaité voir la suite.
    Roman de gare pourrait être un condensé ou plutôt un précipité lelouchien, mais il est plus que ça et mieux que la réponse que le cinéaste adresse à ses détracteurs. Il n'y a aucune ironie mauvaise ou vacharde en lui, simplement un rire qui s'élève parfois trop fort pour sonner juste. De même que certaines répliques paraissent trop bien pesées pour produire l'effet attendu : le rire est mécanique. Il n'en demeure pas moins un plaisir honnête et véritable. Mystère.
    Il a d’abord présenté le film comme celui d’un inconnu, afin d’essayer de tromper la critique qu’il estime, plus ou moins lucidement, injuste dans ses jugements à son égard. Bien sûr qu’il existe un snobisme de la part de la critique et du cinéphile de base, attitude méprisante qui exige que l’on vomisse sur son cinéma. De même qu’il existe la Littérature majuscule et des œuvres qui s’essaient en pleine et honnête conscience à la littérature minuscule - la distinction que je trace très simplement entre l’art et l’artisanat (prétendant pour ma part œuvrer dans cette seconde catégorie lorsque je m’adonne à la fiction) -, de même il existe un cinéma majeur, celui des génies, et un cinéma plus modeste, moins large, mais pas nécessairement médiocre ou de seconde zone. Certaines œuvres géniales comportent aussi leur part de médiocrité et leurs facilités mesquines. La différence est toujours une question de profondeur et d’amplitude, mais paradoxalement il n’y pas toujours une différence proportionnelle d’intelligence entre ces deux versions d’un même effort pour dire, raconter, expliquer et interroger l’homme par une succession d’images, du moins dans l'instant. Le jugement s'impose, lui, dans la durée. La différence est portée par le temps, par le développement. Il peut y avoir une grandeur dans la bêtise, une fulgurance inconsciente de l’imbécile, un sublime accident de l’esprit. De bêtise il n’est pas question dans ce film, bien au contraire. Mais de ratage on ne parle que de cela, pas celui du film, mais de la vie des personnages, qui sont tous en souffrance ou sur le bord d’une autoroute, réelle ou métaphorique. Quelle plus belle image pour un purgatoire qu’une station-service ? Excepté le fait que je ne crois qu'en l'enfer, qui est notre quotidien, même s'il existe des mondes éphémères par-delà l'arc-en-ciel. Et puis il y a le regretté Bécaud qui est un peu le démiurge de cet homme et de ces femmes, par la magie d’une voix morte qui, cependant, faufile l’existence des personnages et les tire les uns vers les autres. Il y a des instants de grâce qui m’ont enchantée et menée haut dans la stratosphère des émotions simples, directes, belles. Lelouch a toujours été assez généreux avec ses personnages, leur offrant de multiples chances (Hasard ou coïncidences, mon film préféré du réalisateur ) ou des rédemptions spectaculaires (le personnage de Fanny Ardant s’élève dans sa chute, et elle devient la plus « innocente des coupables »). Et le personnage de Dominique Pignon de citer le dernier échange entre Vautrin et Rastignac... Hé oui, Lelouch s’inscrit dans un classicisme, bien que cela ne paraisse pas toujours évident. Il est un scrutateur des palpitations, un observateur de la comédie des sentiments (merveilleuse citation du fiancé qui éconduit sa belle, dans la voiture, et qui lui explique que, sur le chemin de Brest, où il rejoignait un amour de pacotille, plus il pleuvait moins il aimait sa fiancée de l'époque), où le tragique et le dérisoire ne sont jamais là où on les placerait tout d'abord. Je ne peux que jubiler devant cette peinture du monde de l'édition (et de ces "écrivains" de merde qui crachent leurs poumons pour une pompeuse virgule mal placée), que j'ai le malheur de connaîre un peu.
    Une belle femme écrit des best-sellers (Fanny Ardant), en réalité composés par un nègre (toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé n’est pas du tout fortuite ; si vous saviez, lecteurs… !) un peu magicien, qui vit par procuration un succès qui ne peut lui appartenir qu’à une condition : tuer celle dont il n'est que l'ombre. La réciproque est tout aussi juste. Dominique Pinon (acteur fétiche de Jeunet, et pour cause !),


    qui donne corps et âme à ce personnage ambigu, est un acteur qui possède une gueule et une prestance fabuleuses. Tour à tour, serial killer pédophile, prof de lettres en banlieue, nègre, personnage, il est crédible dans chacune des versions qu’il offre de son moi, avant de dire la vérité.
    Il rencontrera Huguette (Audrey Dana),


    le "papillon de nuit", une pute, une coiffeuse qui fantasme sur la célébrité (manucurer une femme écrivain et shampouiner Lady Di la veille de sa mort !), qui mène en bateau sa vie et sa famille, une mère indigne qui a fait de la vie de son enfant un désert, mais que l'on ne peut détester. Elle ressemble tellement à celle que je n'ai pas eue, qui n'a pas voulu de moi, que j'aurais pu avoir mal en me reconnaissant dans son adolescente de fille. Peut-être ai-je eu mal un petit moment, mais j'ai aimé cette douleur d'être comprise, finalement. Et de me dire, à cet instant, que Lelouch saisit davantage que certains ne pourraient le croire.
    Et peut-être qu'effectivement "Dieu est un autre" - le titre du roman qui lie entre elles toutes les mises en abyme - et que l'essence de la midinette est de croire en l'impossible, puisque Dieu est mort et que tout est permis, y compris le remplacer.
    Sachant que Holly G. est une authentique midinette, ce film ne pouvait que l'agréer. N'est-il pas ? Tout le monde est une midinette, en vérité, mais il est des coriaces qui n'osent pas l'avouer, car ils ont un peu honte de ce qu'ils estiment une faiblesse d'enfant, une croyance pérenne aux contes de fées en quelque sorte. Ce sont eux les premiers qui nous ont nourris et, pour citer mon ami David, je dirais ceci : "C'est ignoble de faire croire aux enfants que le Père Noël n'existe pas !" Idem pour le Prince Charmant et tout le reste. Et Lelouch de rétablir la vérité. La morale de tout ceci, puisque toutes les histoires dignes de ce nom en possèdent une, est que le Prince Charmant n'existe que pour celles qui osent croire en lui.
    Mauvaise nouvelle pour les autres : j'ai épousé le dernier exemplaire existant.

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  • vendredi 6 juillet 2007
    Pour Fauna, toujours, ma vénitienne.



    Non, je ne quitte pas le Carnaval, mais un mot tout de même que je répands ici, qui pisse au long cours, parce qu'il me faut célébrer la conjoncture des événements et parce que je peux rendre un peu grâce à ce temps qui m'est accordé en le gaspillant - le bon travail décuple parfois le temps. J'ai raté à moitié mon rendez-vous avec le Gilles (Pierrot) de Watteau,



    mais nous nous verrons bientôt. Il est des promesses que l'on ne peut briser, surtout si elles ont été contractées dans un songe... J'ai rencontré d'autres personnages à Venise : Corto Maltese, Henry James, cette satanée George Sand, des détrousseurs de venelles, des curieux aux fenêtres et des gens qui pleurent amer. Je me suis reconnue dans les pierres que j'avais griffées lors de mes précédents voyages en cette terre multicolore. Je tourne en rond dans le labyrinthe de mon existence mais un nouveau fil d'Ariane, rouge sang et, quelquefois, orangé comme les intestins d'un poisson crevé, pend quelque part. Je le tire un peu à moi et la mémoire se confond alors avec une vision nocturne, celle du futur. J'ai trouvé ce que je suis venue chercher.

    Je ne suis pas cinéphile si, par cinéphile, on entend celui qui est le gardien de la mémoire du cinéma et qui finit par ne revoir que les films, quand d'autres, comme moi, en découvrent encore beaucoup. Déjà presque vieille - après vingt-cinq ans, tout le monde est vieux pour moi -, le temps m'est compté et il me faut choisir entre creuser ou bien survoler. La décision s'impose presque d'elle-même et je vois davantage que je ne revois. Toutefois, Mort à Venise, est l'un des films que je rencontre encore quelquefois, avec ce frisson qui m'étrangle les sens et l'esprit.

    Bien sûr, j'ai un lien particulier avec ce film, parce que Venise est mon amie depuis déjà onze ans. Une ou deux fois par an, je vais vérifier dans son ventre gonflé et verdâtre de noyé que mes sens ne se sont point émoussés et que je suis toujours mortelle, que je puis souffrir de sa beauté et de sa déchéance charnelle. Mon union à cette ville est organique, sensuelle, viscérale, irrationnelle, au-delà de toute séduction, puisque la Sérénissime ne s'abaisse pas à vous lancer des oeillades. Elle est, distante, hautaine, royale, courtisane dans ses bas-fonds, peut-être, paradoxalement, mais toujours aristocrate lorsque vous vous avisez de croire la comprendre. Elle vous donne une pichenette de mépris lorsque vous la pensez conquise. Vous devez vous efforcer d'être digne d'elle. Vous n'êtes qu'une veinule, qui charrie les déchets de ce corps gigantesque. Vous n'êtes que le fragment ou le plus infime pigment de ses pierres roses ou ocre.


    Hors de question, vous le comprenez bien, de consentir à la vulgarité dans ce lieu. L'Hôtel des Bains



    [L'hôtel des Bains de face]




    [L'hôtel des Bains et sa façade arrière...]


    est l'un des endroits, avec le Gritti et quelques rares hôtels, où l'on peut lui rendre hommage. Vous m'y trouverez si vous me cherchez là-bas. En robe de soirée, embaumée avec de la soie et des drapés cotonneux, je froufrouterai dans les longs corridors. De noir vêtue, avec une ombrelle peut-être, je me poserai sur le rebord de sable de la plage privée de l'hôtel mythique, là où s'alignent des cabines de bain à l'ancienne et néanmoins exotiques.


    J'attendrai le moment que vient embrasser une vague ou deux. Mon jupon de coton ou de crêpe sera trempé et le léger froid me saisira , comme à un coeur à vif qui demande un peu de cuisson, lorsque la vague remontera sur mes jambes et mon buste.







    Je ne me retournerai pas complètement, car je sais que l'ombre décatie de Gustav est derrière moi. Je ne veux pas encore entrer dans son sillage ; il n'est pas l'heure. Son maquillage coule, la teinture de ses cheveux fond sous le soleil impitoyable. Et un homme de plage le découvre mort,



    tandis que Tadzio se confond avec l'horizon, toujours naissant. Tout est dit. L'implacable déclin de la vieillesse qui se condamne d'elle-même à la bouffonnerie et la jeunesse éternelle et distante, qui fait mine de vous aimer de loin, de son air boudeur.

    Point de cruauté, mais le Temps, tel qu'il se dit dans les sonnets de Shakespeare ou entre les mots gorgés de magnifique pourriture de Baudelaire.




    Tadzio et Gustav.




    Holly et son ombre.

    J'ai songé à cette ligne tranversale qui coupe toutes les histoires de Thomas Mann, à sa conception douloureuse et contradictoire de la nature de l'art. J'ai ouvert à nouveau Tonio Kröger :


    "La littérature n'est pas un métier, mais une malédiction, sachez-le. Quand cette malédiction commence-t-elle à se faire sentir ? Tôt, terriblement tôt ; à une période de la vie où l'on devrait encore avoir le droit de vivre en paix et en harmonie avec Dieu et l'univers. Vous commencez à vous sentir marqué, en incompréhensible opposition avec les autres êtres, les gens normaux et comme il faut ; l'abîme d'ironie, de doute, de contradictions, de connaissances, de sentiments, qui vous sépare des hommes, se creuse de plus en plus, vous êtes solitaire et désormais il n'y a plus d'entente possible. Quelle destinée ! A supposer que le coeur soit resté assez vivant, assez aimant pour en sentir l'horreur !..." (trad. Félix Bertaux, Charles Sigwalt et Geneviève Maury, souligné par l'auteur)
    Que l'on soit un raté ou non ne change rien à l'affaire. On ne vit plus que pour percevoir en soi la perfection de l'instant à écrire. Venise et la littérature on beaucoup en commun : l'une et l'autre aiment leur élus comme une mère. Et la meilleure mère au monde, c'est la mort.
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    Je suis de retour et en partance. En pointillés, mais en possession d'une nouvelle ombre qui me sied mieux au teint que la précédente.

    Je vous promets que je n'invente rien.

    Je me dois de vous rendre compte, par une image édifiante, d'une rencontre improbable mais réelle qui s'est produite à Venise. Je voguais très tranquillement. Je faisais mine d'observer l'horizon, la silhouette dodelinante, et je soupirais de temps en temps d'un air grippé, affaiblie par les assauts de la chaleur.

    C'est "M. Golightly", qui, le premier, me dit d'un air sérieux, compassé, mais point alarmé qu'il serait peut-être judicieux de tourner la tête à gauche, puis de regarder sans froncer les sourcils -me demandant, par avance, avant que je ne m'exécute, de ne point hurler. En effet, il est très pudique et mon enthousiasme, parfois, le teinte de honte.
    Je pris une forte respiration et me retournai brusquement. Le cri s'arrêta au bord des lèvres.

    Que vis-je ?

    Ceci :



    [Cliquez sur l'image pour l'agrandir et lire le nom du bateau...]


    "Who are you, stranger? Speak!" Hook demanded. "I am James Hook," replied the voice, "captain of the JOLLYROGER."

    (Peter Pan)

    Où que j'aille, James Matthew Barrie est là, pour moi, d'une manière ou d'une autre. Plus inquiétant pour certains, il m'apparaît toujours sous le signe du Capitaine Crochet (Cf. mon départ à l'aéroport d'Edimbourg, lorsque je quittai l'Ecosse). Mais mon affection pour cette créature hybride et ambiguë n'a jamais été démentie ...

    TO BE CONTINUED... / A SUIVRE...
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    vendredi 22 juin 2007
    Dans cet essai sur Proust, écrit alors qu'il était encore très jeune, Samuel Beckett nous condamne à vivre dans le désordre des désirs et de la réalité :
    "Nous ne nous échappons ni des heures ni des jours. Pas davantage de demain que d'hier. Nous ne nous échappons pas d'hier car hier nous a déformés, à moins que nous ne l'ayons déformé. Peu importe la couleur du moment, il y a eu déformation. Hier n'est pas un jalon, que nous aurions dépassé, c'est un caillou des vieux sentiers rebattus des années qui fait partie de nous irrémédiablement, que nous portons en nous ; lourd et menaçant. (...) Le voilà en tout cas incorporé, hier, quel qu'il fut, au seul univers qui ait une réalité et un sens, l'univers personnel de notre subconscient dont la cosmographie a dès lors subi une rupture d'équilibre. (...) Nos désirs d'hier, qui valent pour notre moi d'hier, ne valent plus pour notre moi d'aujourd'hui. Ce qui nous déçoit, c'est le néant de ce que nous nous plaisons à appeler l'accomplissement. Mais qu'est-ce que l'accomplissement ? C'est l'identification du sujet à l'objet de son désir. Or le sujet est mort - sans doute plusieurs fois - en route. Même dans le cas où, par un de ces rares miracles de la coïncidence qui survient lorsque le calendrier des faits se déroule parallèlement au calendrier des sentiments, l'accomplissement a lieu et où l'objet du désir (au sens strict de cette maladie) est atteint par le sujet, alors la conformité est si parfaite, l'instant de l'accomplissement annule et remplace si exactement l'instant du désir, que l'événement accompli semble avoir été inévitable, et, comme tout effort intellectuel conscient visant alors à reconstituer la réalité de l'invisible et de l'impensable demeure vain, nous ne pouvons savourer notre joie puisque nous ne pouvons la comparer à notre chagrin.(...) "

    Nous devançons ou nous sommes distancés par le bonheur de la coïncidence. Il faudrait désirer au plus-que-parfait ou désirer en-dessous de sa condition afin d'être ravi par certains généreux hasards ou par de prodiges instincts qui nous mènent en aveugle vers un but auquel nous aspirions sans pouvoir l'énoncer et que nous aurions manqué si nous avions su d'abord le définir. Tel est le sort de l'homme. Plus que du temps (objectif), qui nous crucifie sans coup férir entre deux impossibilités, c'est d'une temporalité (temps vécu ou subjectif) défectueuse dont nous sommes tous victimes.

    Irrémédiablement. "J’éprouvais un sentiment de fatigue profonde à sentir que tout ce temps si long non seulement avait sans une interruption été vécu, pensé, sécrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, que j’étais juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer avec moi. La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray, si distant et pourtant intérieur, était un point de repère dans cette dimension énorme que je ne savais pas avoir. J’avais le vertige de voir au-dessous de moi et en moi pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années. " (Marcel Proust, A la recherche du temps perdu)

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    mardi 19 juin 2007
    Le fantôme d'Adelphi Terrace s'est dissous*, il y a soixante-dix ans, et renaît chaque jour au contact de ma paupière, dans un clignement d'oeil moqueur ou généreux. Je fais ce constat. Je ne célèbre pas un anniversaire. Même si celui de la mort est peut-être plus intéressant que celui de la naissance. On mesure ainsi la profondeur de la perte et les dimensions de l'absence. J'imagine très bien pour lui ce que lui-même avait rêvé pour le poète disparu, George Meredith : "Quand un grand homme meurt (...) les immortels l'attendent au sommet de la colline la plus proche. Il fouille du regard l'horizon et il voit ses pairs. Ils sont tous jeunes, comme lui-même l'est. Il leur fait à tous un signe de la main en guise de salut." (George Meredith, A Tribute)

    Il disait de lui, par personnage interposé, ceci : « Je suis si bizarre (...) que lorsque je pense à moi, je suis… je suis quelquefois effrayé. » Je crois que c'est cette conscience violente et pénible (parfois) de n'appartenir pas tout à fait au monde des hommes sans soucis qui nous rapprocha, lui et moi.

    Je lui ai écrit une lettre cette nuit, pendant qu'un enfant, un mignon Henry, finissait d'écarquiller ses mirettes, quelque part, à l'autre bout de mon monde, quelques heures avant le dernier coup de carillon qui rappelle aux oublieux la disparition de mon héros, de mon ami, de mon frère. Il m'a éveillée à quatre heures du matin et j'ai composé, dans le clair-obscur révélé par les volets dentelées de vieillesse, quelques mots que personne d'autre que lui ne lira - par-dessus mon épaule, comme il aime à le faire.

    J'ai raccourci le sommeil de l'allumeur de révébère,




    Leerie-licht-the-lamps. Car le souffle de la peur et les cauchemars des enfants éteignent, une à une, les lumières de la ville, comme s'il s'agissait de bougies d'anniversaire géantes, et il doit recommencer son incessant travail de Sisyphe, heureux ou non, dans l'attente de la césure de l'aube et de l'imaginaire.


    Stevenson aurait pu être cet homme aux jambes tordues qui monte sur l'échelle pour dispenser la lumière au monde.


    "Leerie, leerie, licht the lamps,
    Lang legs and crooked shanks."


    [illustration de Myrtle Sheldon pour A Childs Garden Of Verses de R.L. Stevenson]

    Par la pensée, j'ai bondi à Kirriemuir.

    « Thrums, le foyer des héros et des arts, où les lampes sont allumées par un magicien nommé Leerie-Leerie-allume-les-lampes (…) » (Sentimental Tommy)
    J'ai ouvert les bras pour le cajoler un peu, avant que le jour ne me rende au présent. Pour moi, voyez-vous, il demeure ce petit garçon de quarante-deux ans immortalisé par George Charles Beresford. Je lui rends visite plusieurs fois par jour dans l'un de ses livres, prenant toujours soin auparavant de tapoter de l'index gauche la couverture, afin de ne point le gêner dans son repos, afin de lui laisser l'occasion de prendre sa meilleure pose ou son profil le plus gracieux. Puis, j'ouvre la porte (le livre).


    J'ai toujours préféré son visage à ce moment-là, sur cette photographie blanche et noire, grise sur les bords, qui emprisonne pour l'éternité ce regard qui ne semble s'adresser qu'à une personne. C'est là, peut-être, la suprême illusion qu'il n'a vécu que pour moi (vous). Il l'entretient en sorcier, en acteur, accomplissant un autre labeur que celui de Leerie Leerie, mais assez proche du sien, tout de même. Et je lui fais, au coeur de la nuit, cette déclaration qui n'a pas de sens. Je m'y emploie, à la troisième personne, feignant de croire qu'il n'est pas là pour mieux profiter de la surprise de sa présence qu'il me fera au réveil.


    Je traduisis ce roman en français et, plus je pénétrais dans cette histoire, plus il semblait que quelque chose se dérobait sous mes assauts. Non pas les mots en eux-mêmes, à travers lesquels je voyais aussi bien qu’à travers leurs cousins français, mais un sentiment, une étrange impression qu’un mystère était dissimulé quelque part dans ce roman fait de bric et broc, construit en patchwork. Un intrus ou un non-dit malmenait mon esprit. Il me fallait trouver l’interstice, le défaut, le secret, comme si la cachette se situait entre les lattes quelque peu décalées d’un parquet. Je ne sais pas à quoi cela tenait mais j’étais certaine que Barrie écrivait son roman pour cacher quelque chose. Il écrivait pour masquer un secret. Il recouvrait de peinture un message qu’il regrettait d’avoir délivré. Mais le nouveau message ne cessait de s’écailler pour laisser apparaître son premier vœu. Un jour, je m’aperçus qu’il y avait du jeu entre les mots, que ceux-ci bougeaient sans cesse, aussi bien dans le texte original que dans ma traduction. Les mots bougeaient de manière très subtile. On les sentait à peine évoluer sous la prunelle. La faille se trouvait sous un mot inscrit en italique dans le Chapitre XVIII. Je posai le doigt sur ce mot, je fermai les yeux et me retrouvai dans un fauteuil de cuir, installé dans le creux d’une cheminée. Un joli nid au coin du feu, un inglenook, une forme d’igloo contrecarrée par une volonté supérieure, un endroit où, jadis, la fièvre avait tout ravagé. Il ne restait qu’une poignée de cendres métalliques alentour. Instinctivement, je tendis la main devant moi, là où plus un seul feu ne pouvait brûler. Tout à coup apparut un curieux bonhomme, installé sur la paume. Il s’amusait à mêler ma ligne de vie et ma ligne de chance, croisant hier et demain et passant la tête dans le licol du jour. Puis, je l’ai frôlé de l’index. Je me suis retrouvée, tout à coup, là, derrière vous.

    *Attention à la conjugaison de ce verbe retors.

    hymne


    (Hymne officieux de l'Ecosse)
    ********
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    samedi 9 juin 2007



    Farewell! if ever fondest prayer
    For other's weal availed on high,
    Mine will not all be lost in air,
    But waft thy name beyond the sky.
    'Twere vain to speak, to weep, to sigh:
    Oh! more than tears of blood can tell,
    When wrung from guilt's expiring eye,
    Are in that word - Farewell! - Farewell!
    These lips are mute, these eyes are dry;
    But in my breast and in my brain,
    Awake the pangs that pass not by,
    The thought that ne'er shall sleep again.
    My soul nor deigns nor dares complain,
    Though grief and passion there rebel;
    I only know we loved in vain -
    I only feel - Farewell! - Farewell!
    Lord Byron


    Le moment est arrivé. La main tremblante, je mets ici et là des points de suspension, comme si je poudrais de riz les désaccords du portrait.
    Je reviendrai demain ou après-demain. Peut-être dans quelques semaines. Qui sait ?
    Peut-être même que, dans une heure, je rebrousserai vite chemin. J'ai tant de choses à vous dire, savez-vous ? Toujours est-il que j'ai une suite vénitienne à vous conter, des aventures italiennes que j'espère vivre très bientôt dans ma mère patrie imaginaire. En juillet, je vous rapporterai mes pensées de la Sérénissime. Dans le sillage de Gustav von Aschenbach,



    à cet endroit exact, je vais mourir un peu et faire de mon ombre un cadran solaire pour la vie de celle que je ne suis déjà plus.





    Mais il est temps, là, maintenant, pour moi de...

    julio
    **************
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    lundi 4 juin 2007

    Mon ami Robert Greenham, le plus séduisant de tous les anglais, vient d'ouvrir son journal en ligne ici.


    Je vous invite, tous et toutes, à aller le lire. Il n'est pas seulement mon très cher ami, il est aussi, je vous le rappelle, l'auteur d'un livre charmant en rapport avec James Matthew Barrie, qui ouvre de nouvelles voies pour explorer l'oeuvre et la vie de l'auteur.

    Robert Greenham est un détective dans l'âme, un généalogiste surprenant. Je suis présentement en train de traduire un article qu'il a écrit sur une oeuvre assez peu connue de Barrie, presque ignorée des biographes. Il m'a suffi de lui parler de mes recherches sur un ballet écrit par Barrie pour les beaux yeux d'une ballerine russe pour qu'en un clin d'oeil il écrive un petit essai très exhaustif.
    De ceci, je vous reparlerai sur mon site et, en détail, dans mon prochain livre...

    *************
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    mardi 29 mai 2007
    To Jim, my American friend, dont l'esprit et le coeur sont français.


    I share the thoughts that drift from this book.
    Do you remember what Yeats wrote in The Trembling of the Veil? “We begin to live when we have conceived of life as tragedy.” Accordingly, I began to live very early. When I was an eight-year old girl I already knew the difference between the taste of dream life and the flavour of ruins. But, as Horace Walpole said: I also knew that “Life is a tragedy for those who feel, but a comedy to those who think.” When I think deeply I laugh and the world fades away. I am a little God when I think. Sometimes, I also feel powerful when I read the sort of books I’d like to talk about.


    And now the ruins of my glorious past have the taste of dreams, good and bad ones. The distance between a lovely dream and a nightmare is only a degree of perception.

    I don’t feel the same when I read in English.
    I don’t feel the same when I write in English.
    I think in French. I dream in English. I have regrets in German. I draw my sorrows with my Chinese brushes.
    I am only sure of this: if one day I were able to write as well in English as I write in French or read in English, I would write different and better stories. My boundaries are my fears. I have no time to explore my fears in English. I hardly feel them. I am in a stream of emotions and I can’t stop them with words – I certainly have these words in the cupboards of my mind but I don’t really possess them; they are not the breath of my thinking. As if I were in a dream, I would listen to them and they wouldn’t hurt me, because I would be elsewhere, in a shelter that English words wouldn’t be able to find. I am locked in my thoughts and I don’t destroy them with words, I only listen to them. In dreams, nobody escapes the real word without paying dues. I wonder who could give me this book as a present, if not someone who knows me better than myself. But who am I? I am not a daughter because I have never had a mother and I am not a mother because I will never have a child. I am not a child and I am not a grown-up. Never will I be either of them. Quite the contrary I will ever be a child without a mother and a mother without a child. I am a twisted human being. This is always my exquisite and terrible song. I am dressed to be the widow of my everlasting childhood. “Nevermore!” The raven cawed. “Evermore!” said the person I became at last.
    This probably explains why I was in the middle of something I couldn’t have words for when I read this book. I was in a boat cut into the wood (and flesh) whose that cradles and coffins are made of. By hook or by crook I shall cross the river of my existence. And do you know? Some books help us on this strange path. They are not always great books. Sometimes they are just little pretty books like this one. We hear a voice and this lullaby is just enough to blow some wind into the sails of our vessel.
    Fortunately, as you can guess now, Every Day is Mother’s Day is not exactly the kind of book you expect while reading the title. But what might be the promises of this title? Mothers always suffer worse things than those they have given to others. They offer life and death tied together and they will have remorseful days. It is neither a perfect ghost story, unless you consider that all our failures could be the only phantoms that haunt us till our death.
    One of the characters says: "I hardly like to explore my own mind (…) I think I imagine things. I hope I imagine them. There are connections I make between events in my life, between people, and I hope they're not real connections. I tell myself it would be too much coincidence. But coincidence is what holds our lives together. That's why you always get it in books." And there is nothing than coincidence, except if you think that coincidences hide a meaning...


    ***

    Voici encore un billet qui me fera perdre quelques lecteurs. Je me souviens de quelqu'une qui m'avait claqué la porte au nez sous prétexte que j'avais une vision de la famille qui l'avait outrée, me soupçonnant même de ne pas penser ce que j'écrivais. Je regrette de le dire, mais je pense tout ce que j'écris, même si je n'écris pas tout ce que je pense et je me moque de gagner ou de perdre des lecteurs. Je n'écris pas pour le bien public. J'écris parce que je suis en colère et cela fait au moins trois décennies que je suis dans cet état. J'espère ne jamais sombrer dans la somnolence et de ne pas guérir de ce point de côté.

    Marcel Rufo a certainement raison. Les enfants qui ont manqué de présence maternelle ou paternelle deviennent très souvent d'excellents parents. Si tant est qu'ils aient la folle envie de se fendre la poire et les gamètes. Les meilleurs parents au monde demeurent tout de même ceux qui n'ont pas d'enfants. Un petit effort et vous en conviendrez. Il y a aussi les parents imaginaires, qui s'inventent des enfants pour mieux les tuer ensuite, quand leur "crime" contre la réalité risque d'être découvert. Un bel exemple entre mes mains : Timothy, l'enfant de songe et d'arpège du Capitaine W., dans Le petit oiseau blanc. Il paraît même que cela existe dans la vie réelle...

    Mais Jeanne, la Jeanne

    Ne s'en soucie pas plus que de colin-tampon

    Etre mère de trois poulpiquets, à quoi bon

    Quand elle est mère universelle

    Quand tous les enfants de la terre

    De la mer et du ciel sont à elle

    (Georges Brassens, un de mes auteurs préférés)


    Je suis bien persuadée que l'on n'offre pas innocemment un tel livre. Il m'attendait en compagnie d'un autre spécimen littéraire, particulièrement troussé et subtil (The Country Life de Rachel Cusk,

    roman hilarant et d'une grande sensibilité, à tel point que l'on a envie de serrer dans ses bras l'auteur ! ) , à mon retour d'Ecosse. Ne vous fiez pas au titre, qui est une ironie un peu aigre de plus. Il est des ironies amères et d'autres aigres. Je préfère les secondes, car elles ont davantage de tenue et durent plus longtemps en bouche et dans le gosier.

    Je suis, vous le savez probablement, du genre à jubiler franc lorsque l'on décrit ainsi la maternité, comme un échec de plus, et peut-être la matrice de tous les échecs imaginables. Si un homme écrivait ceci, on dirait de lui qu'il est misogyne ; je suis donc à l'abri, derrière mon bureau, avec mes ovaires bien à leur place. Cependant, il n'y a certainement personne de plus misogyne au monde qu'une femme, tout simplement parce qu'elle a la meilleure raison au monde de l'être : un utérus. Il y a aussi tout le reste, le décorum qui accompagne cette cavité exécrable, les trompes qui jouent leur partition en arrière-plan. Louis-Ferdinand Céline parlait de tout ceci avec plus de verve que moi dans Lettres à des amies : c'est "une plaie par devant". Tous les ennuis commencent donc avec l'utérus, cette petite saloperie que l'on porte en jachère et qui se réveille un beau jour pour foutre à sac tout l'ordre que vous avez essayé, péniblement sans doute, de mettre dans votre vie.
    Il y a en qui se font remplir parce qu'elles s'ennuient (je demeure polie, même si la naissance se produit plus souvent dans la merde que dans la dentelle ; cessons, par pitié, de sacraliser cette immonde boucherie), il y en d'autres qui le font par charité filiale ou matrimoniale, d'autres qui offrent cette amende honorable à la société, qui ne pourra plus ainsi tout à fait les rejeter. Parfois, il y a en a qui vêlent de bonne foi. Soyons charitables avec elles ; elles sont à plaindre car elles aimeront certainement le produit de leur ventre, en pure perte. Les plus pathétiques sont sans doute celles qui enfantent pour vaincre leur solitude, pour se donner l'illusion de retrouver leur propre enfance, alors magnifiée par une amnésie providentielle.

    Il y a toujours une très mauvaise raison d'être mère et il n'y a aucun remède à la déception de l'être ensuite. Si les mères sont aussi déçues et décevantes, c'est aussi parce que les enfants le sont. Mais sur le tard.

    Parfois, le hasard est prodigue et fait mentir la vérité barrienne : "Ma chère Alice, les enfants aiment toujours leur mère, qu'ils en devinent beaucoup ou peu à son sujet. C'est un instinct."
     (J. M. Barrie, Alice Sit-By-The-Fire) 

    C'est à ce moment que les choses commencent à devenir intéressantes, quand l'enfant prend conscience qu'il n'aime pas sa mère, voire qu'il la hait. Il gratte ce tabou en même temps qu'il détache les croûtes sur ses genous courronnés, tout comme Louis Malle (j'y reviendrai, car je vais vous offrir un "Cycle Louis Malle") l'a fait dans Le souffle au coeur (allez voir la vidéo de L'INA en cliquant sur le lien), mais dans le sens inversé (l'inceste entre une mère et son fils, tourné en ridicule, sous la forme d'une comédie, qui en gêna plus d'un - des imbéciles, qui ne comprennent rien). On doit à cette conscience du rapport particulier - quand il ne s'agit pas d'indifférence, qui est la norme - existant entre une mère et son enfant de belles pages de la littérature. Relire Vipère au poing, l'un des seuls romans de Bazin que je prise (tous ses autres livres me paraissent vieux et périmés, construit sur un canevas trop classique et répétitif), car il parle de moi et parce que je suis égotique. Pour une fois, je me réfère à Stendhal. Parfois, de purs miracles littéraires se produisent : Proust et Barrie qui aimaient trop leur mère pour faire le deuil d'elle et vivre ailleurs que dans leur imaginaire de prose. Et l'on sait la force de cet amour presque contre-nature - même si je caractérise trop fort -, qui donna naissance à des enfants de papier plus engageants que leurs possibles doubles de chair et d'os.

    A chaque fois que j'apprends qu'une de mes anciennes camarades de classe ou une de mes amies est enceinte, j'applaudis des deux mains, car je suis une mauvaise amie - cela ne m'a peinée qu'une seule fois, parce que j'estimais la dame au-delà de ces obligations naturelles, si vulgairement partagées par le commun. Mais, non, presque pas une n'y échappe. Pas même la sublime Audrey Hepburn, mais elle aussi avait les moyens de se payer des nurses. Je suis pour les nurses. L'idéal serait d'accoucher et de ne revoir qu'une ou deux fois par an son enfant, à Noël, par exemple, et le 29 février.
    Sinon, le sourire aux lèvres, j'imagine la malheureuse piégée à vie dans un rôle qu'elle regrette déjà avant de l'avoir endossé. Comme si être mère était une chose naturelle et une bénédiction divine ! Voyons ! Je ne connais pas une seule mère au monde qui n'est pas un jour regretté amèrement de l'être.


    A commencer par celles, qui se disent aimantes, et qui se débarrassent de leur mouflet chez une nounou. Mais non, mais non, je ne culpabilise pas le travail des femmes. Féministes de tout crin, ne me lisez pas !

    A poursuivre, en traquant les vieilles mères qui ne sont plus bonnes qu'à être des grands-mères et qu'on refourgue, après usage, dans les mouroirs. Rien de tel que la piété filiale pour vous donner une juste image de la vie des êtres humains, ici-bas. J'ai trop fréquenté les vieux, dans les maisons de retraite, pour avoir envie de finir comme eux. Cf. la nouvelle
    que j'avais écrite autrefois. Mon abandon sera le mien, ma mort aussi.
    De digression en digression, je vous ferai presque perdre de vue le sujet de ce billet, qui est un livre où l'on se rit un peu de la maternité, mais pas uniquement. Ce livre explore avec un humour noir et pince-sans-rire notre solitude individuelle, notre totale incapacité à être avec les autres. Nous sommes, en effet, tous posés les uns à côté des autres, comme des dominos solitaires, auxquels un mouvement permet de rentrer superficiellement en contact les uns avec les autres. Mais qu'il y a-t-il au-delà de ce mouvement ? Il est question dans ce roman d'une attardée mentale (mais l'est-elle autant que cela ? On se le demande à partager ses pensées qui ne franchissent jamais le seuil de ses lèvres...) qui vit avec sa mère (une médium qui cohabite avec des fantômes que sa folie sécrète) à un âge avancé. Nous pénétrons dans les discours intérieurs, dans l'intimité de ces deux femmes, qui se parlent peu, voire pas du tout. Et voici que la fille est enceinte, sans que l'on sache comment ce phénomène est advenu, et voilà que la mère imagine une explication surnaturelle et le monstre que va enfanter sa propre progéniture. Jusqu'à le noyer, peut-être, dans l'idée qu'il est un changelain.


    Pendant ce temps, un type veule et d'une tristesse absolue s'inscrit à des cours d'écriture le soir, pour éviter sa femme, qui ne cesse d'avoir des enfants, incapable de vivre autrement que dans cette procréation qui est un substitut pour pallier tous ses manques. Il rencontre une autre femme, qui s'occupe des asociaux, qui n'attend rien de la vie. Ils font faire semblant de s'aimer. Peut-être même que c'est de l'amour. Tout ceci ne peut cependant que mal finir, quand on sait la pathétique lâcheté des personnages. Ils ressemblent tellement à des gens que l'on connaît...

    Bizarrement, malgré un ton que d'aucuns pourraient qualifier de "dérangeant", le roman est d'une drôlerie incroyable et vous vous dira à l'oreille droite des choses qu'ils adoucira dans l'oreille gauche.



    Tout est foutu.

    Et pourtant...

    Nous faisons "un dernier voeu en sautant de la fenêtre" (comme le chuchote si doucement, avec un semblant d'innocence véritable, Keren Ann).



    Dans ma bibliothèque demeurent deux livres de l'auteur, une suite à celui-ci
    et cet autre
    dont le titre me promet mille choses.



    *************
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