vendredi 2 décembre 2005

Sordide affaire que cette bataille judiciaire autour des écrits de Cioran. Voici qui a le don de me mettre en rogne. J'imagine les choses grinçantes que pourrait écrire Cioran à ce sujet. En attendant, je préfère me délecter de ses écrits :


"Pourquoi nous retirer et abandonner la partie, quand il nous reste tant d'êtres à décevoir."
"Lorsqu'on n'a pas eu la chance d'avoir des parents alcooliques, il faut s'intoxiquer toute sa vie pour compenser la lourde hérédité de leurs vertus."
"Le désir de mourir fut mon seul et unique souci, je lui ai tout sacrifié, même la mort."
"Les médecins n'ont pas l'oreille assez fine : car lorsqu'on sait que dans chaque auscultation, on peut découvrir une marche funèbre…"
"L'amour montre jusqu'où nous pouvons être malades dans les limites de la santé : l'état amoureux n'est pas une intoxication organique, mais métaphysique."
"Quand on doit prendre une décision capitale, la chose la plus dangereuse est de consulter autrui, vu qu'à l'exception de quelques égarés, il n'est personne qui veuille sincèrement notre bien."
"Le meilleur moyen de se débarrasser d'un ennemi est d'en dire partout du bien. On le lui répétera, et il n'aura plus la force de vous nuire : vous avez brisé son ressort… Il mènera toujours campagne contre vous mais sans vigueur ni suite, car inconsciemment il aura cessé de vous haïr. Il est vaincu tout en ignorant sa défaite."
" "Je suis un lâche, je ne puis supporter la souffrance d'être heureux"
Pour pénétrer quelqu'un, pour le connaître vraiment, il me suffit de voir comment il réagit à cet aveu de Keats. S'il ne comprend pas tout de suite, inutile de continuer."
"Se débarrasser de la vie, c'est se priver du bonheur de s'en moquer.
Unique réponse possible à quelqu'un qui vous annonce son intention d'en finir."
"Ce n'est pas la peine de se tuer, puisqu'on se tue toujours trop tard."
"Celui à qui tout réussit est nécessairement superficiel. L'échec est la version moderne du néant. Toute ma vie j'ai été fasciné par l'échec. Un minimum de déséquilibre s'impose. A l'être parfaitement sain psychiquement et physiquement manque un savoir essentiel."
"Un livre est un suicide différé."
"On tourne, on recommence la même scène nombre de fois. Un passant, un provincial visiblement , n'en revient pas : "Après ça, je n'irai plus jamais au cinéma."
On pourrait réagir de la même manière à l'égard de n'importe quoi dont on a entrevu les dessous et saisi le secret. Cependant, par une obnubilation qui tient du prodige, des gynécologues s'entichent de leurs clientes, des fossoyeurs font des enfants, des incurables abondent en projet, des sceptiques écrivent…"

Vladimir Jankélévitch a peut-être écrit là son plus beau livre, le plus important. Personne, à mon sens, n'a mieux écrit sur cet impensable.

« Mourir est la condition même de l’existence (…) c’est la mort qui donne un sens à la vie tout en lui retirant ce sens. » (Jankélévitch, Penser la mort ? )
A partir de ces propos, Vladimir Jankélévitch, philosophe de l’évanescent et de l’indicible, nous donne à penser la vie de manière pondérée. Ce poids ou cette inflexion lui étant apportés par la mort, qui nous présente la vie sous un jour nouveau, éclairée par le sérieux. La mort rend la vie sérieuse.
En effet, le sérieux peut être défini comme il suit : « (…) le sérieux est l’attitude d’un homme qui cherche à se totaliser dans chaque expérience » (Jankélévitch, l’Aventure, l’Ennui, le Sérieux, Ed. Aubier). Se « totaliser » dans chaque expérience signifie ainsi se réaliser, se déployer, s’inscrire de toutes ses forces, de tout son être, dans le réel : faire en sorte que chaque acte contienne le sujet tout entier, avec ses puissances et virtualités. Le sérieux se distingue du frivole et du tragique. Du premier, comme l’étourdissement du scrupule, du second comme le souci de l’angoisse (Cf. la distinction entre ces deux termes chez Heidegger). Le rapport au temps est révélateur de ces différences. Le sérieux tend à durer ou à s’étirer, le frivole survole l’instant et le tragique creuse le temps, chaque instant. Le tragique est horizontal et le sérieux vertical, quand le frivole n’est que pointillisme à l’horizontal.
Le sérieux est engagement dans la durée et le réel, respect du réel. Le frivole est flirt avec cette même réalité et le tragique (dés)espoir quant à ce qui est. Rien n’empêche que ces différentes profondeurs du réel ne subsistent et se juxtaposent. Le frivole cache en lui l’angoisse de la mort et fuit ce qui lui rappelle cette angoisse, le sérieux de l’existence. Le frivole se définit peut-être contre la prise de conscience sérieuse, mais ils sont moins indifférents l’un à l’autre qu’il n’y paraît.
La frivolité est conscience d’autre chose qu’elle-même ; le sérieux également, et si ce dernier tend parfois vers la frivolité, il est avant tout conscience du tragique de l’existence humaine, de même que le frivole est conscience de son sérieux. Le tragique, par excellence, est la mort, ou plutôt la pensée de la mort. La mort surplombe la frivolité et le sérieux n’est peut-être, dès lors, que l’intermédiaire entre la douloureuse conscience du tragique et l’ivresse de la frivolité. Le sérieux, c’est la mort devenue problématique à l’homme. Le sérieux est la conscience amoindrie du tragique, de notre mort. Paradoxalement, le sérieux et le frivole ont un rôle identique, nous distraire de cette pensée : l’un en nous obligeant à nous étendre sur la durée, en agissant, l’autre en nous occupant. La frivolité a intériorisé le sérieux et le sérieux a assimilé le tragique.
La totalisation du sérieux doit s’établir « sur un plan intermédiaire entre la tragédie de notre mortalité et la drôlerie de notre existence superficielle [c’est-à-dire frivole]. » En d’autres termes, « quand on parle de Sérieux, c’est que la possibilité de la mort est donnée, mais c’est aussi qu’il y a encore quelque chose à faire », le sérieux n’est pas tout à fait désespéré, c’est pourquoi il agit encore, et diffère en ce sens du tragique. La frivolité a un arrière-goût de sérieux et le sérieux un avant goût de tragique, de mort. En ce sens, ils sont à la fois contraires et doubles.
Entre le frivole et le sérieux, il y a toute la profondeur du tragique. Le frivole a l’illusion perpétuelle du nouveau, il préfère l’être au devenir, car tout ce qui se déploie dans le temps finit par s’user, vieillir, pourrir et puis mourir. Il y a désolidarisation du réel…
Le sérieux est l’attitude du sage, voie moyenne entre le frivole et le tragique .
jeudi 1 décembre 2005

On ne présente plus cet érudit, qui a écrit avec bonheur plusieurs livres importants, dont je parlerai sûrement à un autre moment. Ne serait-ce que son Histoire de la lecture fait de lui un homme dont je suis la débitrice.
Alberto Manguel n'a pas son pareil pour raconter avec l'enthousiasme dont il est coutumier. Ici, il s'agit de la vie de Kipling. Il accomplit le prodige de faire la biographie de ce grand auteur en une centaine de pages, en allant à l'essentiel, en se payant le luxe de nous raconter des anecdotes, qui ne sont jamais anecdotiques, et en nous dressant un portrait plus vrai que nature de cet auteur immense. Il s'agit plus d'un panorama que d'une biographie, et ceci n'est pas une critique, mais plutôt une démarche originale et pertinente. Quand certains écrivent des biographies de 500 pages et plus et ne parviennent pas à cerner le personnage dont ils ont la charge, Manguel a l'art de nous projeter dans la vie de Kipling en quelques lignes bien senties, sans perdre de temps en digressions inutiles, en relevant ce qui fait saillie dans cette existence agitée. Un bonheur de lecture.
Il a récidivé en écrivant un roman sur la vie de Stevenson, que je chroniquerai peut-être.
Woody Allen fête aujourd'hui ses 70 ans. Bien sûr, il ne lira jamais ce billet, mais j'aimerais le remercier pour tous les merveilleux films qu'ils nous a offerts depuis 40 ans et lui dire que j'attends le prochain avec impatience !
J'ai appris une chose essentielle en regardant la plupart de ses films, dont aucun ne m'a vraiment déçue - bien que certains soient, parfois, plus faibles que d'autres : l'humour est notre seul salut et il faut savoir perdre avec le sourire. La classe me touche autant qu'un costume bien taillé ou un sac à main assorti à une paire de chaussures.
Un film, en particulier, m'avait transportée avec le même effet qu'ont sur moi certaines comédies musicales, La rose pourpre du Caire.
Même si la conclusion est triste et si la plupart des films de Woody Allen ont une fin - permettez moi d'être prosaïque - en eau de boudin, je retiens la magie de ce film, qui exprime le délicat rapport de la réalité et de la fiction. Peut-on aimer un personnage de fiction autant qu'un être réel ?
Oscar Wilde a déjà répondu lorsqu'il écrivit que la mort de Lucien de Rubempré fut ce qui lui causa son plus grand chagrin.
A certains égards, ce film fait écho à la question de Truffaut, à savoir : qu'est-ce qui est le plus important, la vie ou le cinéma ?
Alice est un film qui joue dans la même tonalité que La rose pourpre. Alice et son herbe magique, qui lui permet de s'évader de son quotidien étriqué. Alice qui s'ennuie et rêve d'un ailleurs ou d'un autrement. Alice, c'est un peu vous et moi, quelquefois, n'est-ce pas ?

Le film le plus époustouflant est peut-être celui qui fait le moins parler de lui : Zelig, ou l'histoire d'un homme-caméleon ; un film raconté comme si nous assistions à un documentaire. Woody y est épatant !

Un film de woody Allen, dans lequel ne joue pas Woody Allen, est toujours pour moi comme une journée parfaite, à un détail près. Même si j'entends Woody, sa petite musique, même si je reconnais ici ou là tel plan, j'ai besoin de le voir. Je suis une incroyante !
Woody Allen est un homme qui nous dit deux ou trois choses de notre vie, traversée en creux par l'absence de Dieu, mais il a le talent de ne jamais le dire de la même façon. Cet homme-là a du génie, croyez-moi.

Bon anniversaire, Woody. Je vous embrasse.
Votre dévouée Holly.

Je dédie ce billet à ma chatte. Elle regarde dans la même direction que moi, que vous : l'écran d'ordinateur. Je lui rends hommage. J'espère qu'elle appréciera cette délicatesse. C'est bien légitime : elle passe ses journées sur l'accoudoir de mon fauteuil de bureau, pendant que je travaille, me murmurant des mots d'encouragements que je suis la seule à entendre. Je vous aurais bien parlé d'elle, mais elle désire demeurer anonyme. Par conséquent, je me tiens coite et mes lèvres demeurent à jamais scellées sur ses secrets.


Gaslight ou Hantise en version française est un film, qui est dans la lignée de certaines réalisations d'Hitchcock, comme Rebecca par exemple, ou à l'instar du Secret derrière la porte (Secret beyond the door) de Fritz Lang. En effet, il s'agit d'un duel couvert, d'un affrontement psychologique, entre une femme et son mari. Le thème du mari qui rend folle sa femme n'est pas un refrain original, mais le traitement, ici, se double d'une enquête policière. L'histoire m'a rappelé une nouvelle de William Irish, mais il s'agit en vérité d'une histoire originale de Patrick Hamilton (une pièce de théâtre). En 1939, Thorold Dickinson avait réalisé une adaptation de cette pièce, mais la MGM (quelle déception !) ordonna la destruction des négatifs afin de pouvoir en proposer la version de Cukor. Toutefois, le film de Dickinson n'a pas disparu de la circulation et eut un grand succès. A la même époque (en 1944), précédant de quelques mois Cukor, Tourneur tournait une excellente adaptation de la pièce, Angoisse (Experiment perilous). 

Les deux films de Wolf Rilla, Le village des damnés et Les enfants des damnés, sont des classiques de l'étrange, de la science-fiction, au même titre que L'invasion des profanateurs de sépultures. Je cite volontiers ce que dit Stephen King*, dans sa brillante Anatomie de l'horreur**, au sujet du roman de Finney, L'invasion des profanateurs et qui peut convenir à tous les films dits d’horreur : « Peut-être que Finney n’avait besoin d’écrire qu’un seul roman d’horreur ; ça lui a suffit pour construire le moule où s’est coulé ce que nous appelons « le roman d’horreur moderne ». Si un tel genre existe bien, il ne fait aucun doute que Finney est un de ses créateurs. J’ai évoqué un peu plus haut l’idée de discordance, et c’est à mon avis un terme qui définit la méthode de Finney dans l’écriture de ce roman ; une note discordante, puis deux, puis un bouquet, puis un déluge. Et la mélodie de l’horreur finit par étouffer celle du bonheur. Mais Finney comprend parfaitement qu’il n’y a pas d’horreur sans beauté ; pas de discordance sans mélodie ; pas de méchanceté sans gentillesse. » (je souligne)

Je rapproche cette idée de discordance de ce que Freud nomme« l’inquiétante étrangeté » - « unheimlich » en Allemand et « uncanny » en Anglais. Cette expression désigne ce qui est, à la fois, et paradoxalement, familier et étranger, étranger dans la familiarité que nous ressentons face à une chose ou une situation. « L’inquiétante étrangeté » est à la fois une chose et son contraire. Le terme allemand, das Unheimlich est plus éloquent que la traduction française de ce terme. Il dit la bi-univocité du terme et comporte les deux acceptions de «familier» et de «dissimulé» ; das Unheimlich serait tout ce qui aurait dû rester caché, secret, mais qui se manifeste. Hoffmann est un des écrivains de l’inquiétante étrangeté, au même titre que Hawthorne dans certains de ses contes étranges. On retrouve ce sentiment identique lorsqu’on perd pied dans la réalité, que cette inquiétante étrangeté soit produite par un fait réel ou fictionnel. Cet événement se produit lorsque la conscience se détache d’un fait, comme si elle se dédoublait et qu’elle reste collée aux faits et d’autre part soit ailleurs, décollée d’elle-même et des faits, pour observer ces faits. Le décollement de rétine que l’on observe chez certains sujets pourrait servir de métaphore à ce décollement psychologique. L’homme doit sentir que le réel (ou la fiction) où il s’engage manifeste une stabilité, une fermeté, et qu’une armature le soutient. Or, tout ceci, que nous nommons cohérence, est le fait de la raison qui trouve ou plutôt établit des repères dans la réalité en question. Elle jette des ancres qui lui permettent d’assurer une stabilité au sujet. La manière dont nous abordons une œuvre de fiction nous paraît représentative de la manière dont nous abordons la réalité. Nous avons besoin que rien ne heurte la logique mise en œuvre dans les divers éléments de la réalité qu’elle cimente entre eux, et qu’elles assemblent selon un ordre ou un plan qui ne nous apparaît ni artificiel ni faux.
Cette édition de la Guerre des Mondes (le film original, nous n'avons pas vu le remake sorti dernièrement) a le mérite de comporter en guise de bonus (non sous-titré), la célèbre émission radiophonique d'Orson Welles !!!! En 1938, en effet, Welles diffusa une adaptation de son faux homonyme. L'émission radiophonique apparut tellement vraisemblable, car elle était entrecoupée de flash d'information, qu'elle engendra une folle panique parmi les auditeurs ! On peut en lire une retranscription en français ici.
Quant à L'affaire Thomas Crown, il faut préciser que c’était le film préféré de Steve McQueen pami tous ceux qu'il a tournés. Michel Legrand contribua beaucoup au film, et pas seulement d’un point de vue musical. En effet, le réalisateur (Norman Jewison) avait, comme l'explique le musicien, beaucoup de difficulté à monter son film et il avait décidé de le faire en fonction de la musique de Legrand. Ce dernier lui avait suggéré cette brillante idée. C'est ainsi qu'une partie d'échecs dura plus de sept minutes dans le film ! Le plus long baiser du monde serait dû à la musique de Legrand. Je pensais que c'était le baiser d'Ingrid Bergman et de Cary Grant dans Notorious qui détenait ce record torride ! Je vais chronométrer pour vérifier, mais je crains que Michel Legrand n’ait raison !
* Je reparlerai bientôt de Stephen King, auteur trop souvent décrié par un certain microcosme littéraire parisien et par certains « intellectuels », qui ne se sont jamais arrêtés devant la profondeur de certaines de ses œuvres.

** Essai en deux tomes, Ed. J'ai lu, où Stephen King analyse les raisons d'un genre littéraire, et s'interroge sur sa propre création, avec humour, voire ironie et dérision, le tout parfaitement documenté.
mercredi 30 novembre 2005


















Un site étonnant, où l'on peut, en toute légalité, télécharger des tas de documents libres de droits.
Il y a même les Mother goose stories de Ray Harryhausen !
Certes, il vaut mieux acheter le DVD, mais faute de mieux, je trouve cela extraordinaire. Internet est un medium révolutionnaire !
Ray Harryhausen est un des précurseurs de la technique du stop motion, qui demande une patience de bénédictin. On ne peut qu'être admiratif devant le résulat de ce dur labeur.
Les contes de l'horloge magique de Stanislas Starewich (le pionnier en la matière) sont également disponibles en DVD. Ces oeuvres apportent de la poésie dans ma vie.
Peter Lord (Wallace et Gromit) ou Henry Selick (L'étrange Noël de M. Jack) ne font pas mieux.

King Kong est sorti en DVD zone 1 et zone 2 et, encore une fois, entre les deux éditions, je préfère de loin celle de nos cousins américains. Je suis très sensible aussi bien au contenu qu'au contenant. Je suis gâtée : pour environ 20 euros, j'ai acquis le beau coffret en métal, doté en sus de cartes postales et autres joyeusetés. Si j'avais acheté le zone 2, j'aurais été gratifiée d'un hideux emballage : (cf. http://images.amazon.com/images/P/B000BNSP30.08._SCLZZZZZZZ_.jpg) Certes, le film eût été le même et c'est bien là l'essentiel, car ce film est un classique du genre, mais je suis une collectionneuse ! Parlons du film ! Nous sommes en présence d'un mythe. A l'époque, tous les moyens techniques ont été employés pour faire vivre cette créature, entièrement animée. Le film est une réussite. Non pas que le film soit exempt de défauts ou de naïveté mais il demeure fascinant, bien qu'il me soit particulièrement difficile d'expliquer pourquoi il retient captif le spectateur. Il me semble que nous sommes en présence d'un "récit" qui fait appel aux ressorts les plus simples (et les plus efficaces) qui nous font mouvoir, tous et toutes, dans une fiction : une histoire qui tienne la route. Je ne parle pas de vraisemblance du récit ou de structure narrative, non mais simplement de cette petite chose qui nous oblige à tourner les pages d'un livre ou à demeurer assis face à un écran : l'envie de savoir la suite, ce que j'appelle la séduction d'une oeuvre. Le charme, c'est sa nature, procède de la magie et ne s'explique pas. Le cinéma est, plus que tout autre art, celui qui joue avec les illusions. Et qu'y a-t-il de plus fascinant qu'une illusion à laquelle nous succombons, bien que conscients de sa nature irréelle ? Nous ne croyons pas à l'existence de King Kong et, pourtant, nous nous faisons "avoir". N'est-ce pas un prodige ?

Jeanne Moreau déclare ceci à ses deux amants, dans le film de Truffaut, Jules et Jim : "Les anges passent chaque heure, à vingt et à moins vingt." C'est le film de François que j'aime le moins. Le personnage qu'incarne Jeanne Moreau me paraît sec comme de l'amadou. Victime de ne pouvoir ou de ne savoir aimer. Elle n'a pas reçu la grâce des anges... Il n'en demeure pas moins que le film est très beau, même s'il me met très mal à l'aise.

Princess Bride de William Goldman
Certains livres ont une âme ; ils semblent palpiter sous vos doigts. C'est le cas de celui-ci. Ecrit dans un style affable et très humoristique (l'auteur intervient régulièrement et se fait passer pour le traducteur d'un fameux Morgenstern qui n'a jamais existé et qui serait l'auteur du livre que nous sommes en train de lire !), l'histoire est un merveilleux conte de fée(s), qui échappe à tous les clichés du genre (grâce à cette histoire à double fond que l'on peut lire en accédant au second degré), pour ne garder que l'âme d'enfant, en quête de merveilleux, qui aspire à entendre une histoire extraordinaire. Vous n'oublierez pas de sitôt votre lecture. Ne pas aimer ce livre signifie n'avoir aucun goût !
L'auteur est un scénariste hollywoodien : il a écrit notamment le scénario de Butch Cassidy and the Sundance Kid.
Le livre a précédé le film. Goldman a écrit le scénario, bien entendu. Il a été très soigneusement réalisé par Rob Reiner, plus connu notamment pour le film Quand Harry rencontre Sally, une comédie douce-amère plutôt réussie, pour qui aime ce genre - ce qui est mon cas... Le livre et le film sont tout à fait propices pour cette période qui précède Noël. Accompagnés ou non de biscuits découpés dans de la pâte sablée et d'un chocolat chaud, au coin du feu. A noter la présence de Peter Falk, égal à lui-même, dans le rôle du narrateur... et de Robin Wright, Mrs Sean Penn à la ville, qui trouva ici son premier rôle au cinéma, après de longues années passées dans un Soap-opera.
 "Je ne les accompagnais pas souvent. À l’époque, nous ignorions toutes les superstitions des gens du pays : personne ne posait le pied sur l’île et cette dernière était censée ressentir cette répulsion. Elle portait un nom gaélique qui signifie : « L’île Qui Aime À Être Visitée ». Mary Rose ne savait rien de tout cela et adorait cette île. Elle avait l’habitude de lui parler, de l’appeler sa chérie et de bien d’autres termes affectueux."
Mary Rose


"Lob est très petit et, probablement, personne n'a jamais eu l'air aussi vieux, sauf un nouveau-né."

Dear Brutus


Le lien de Barrie avec Shakespeare n'a jamais été aussi ténu que dans cette pièce, dont le titre se réfère explicitement à une pièce du propriétaire du théâtre du Globe. Enchanteur, le baronnet l'était assurément, mais Barrie était plus tragique qu'il n'y paraît au premier abord. Son tempérament sied bien à la lecture du grand William. Certes, Shakespeare n'est pas que tragique ; il a écrit de charmantes (et grinçantes) comédies, mais tout le monde se doute bien que la comédie n'est que la tragédie masquée. Le rire naît de la cruauté ou de la crudité des situations et / ou des personnages ... La douleur seule est positive, ainsi que l'écrit et le démontre Shopenhauer.


J'aime à répéter cette citation, qui me paraît dire l'essence de notre existence :

«La vie est une tragédie pour ceux qui sentent et une comédie pour ceux qui pensent.»
Horace WALPOLE



mardi 29 novembre 2005

Swift (1667-1745) est un esprit rabelaisien, un conteur, un provocateur, un grand écrivain. Je soumets ici à votre sens de l'humour, que j'espère exacerbé, un texte féroce qu'il a écrit :


Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public
C'est un objet de tristesse, pour celui qui traverse cette grande ville ou voyage dans les campagnes, que de voir les rues, les routes et le seuil des masures encombrés de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six enfants, tous en guenilles, importunant le passant de leurs mains tendues. Ces mères, plutôt que de travailler pour gagner honnêtement leur vie, sont forcées de passer leur temps à arpenter le pavé, à mendier la pitance de leurs nourrissons sans défense qui, en grandissant, deviendront voleurs faute de trouver du travail, quitteront leur cher Pays natal afin d'aller combattre pour le prétendant d'Espagne, ou partiront encore se vendre aux îles Barbades. Je pense que chacun s'accorde à reconnaître que ce nombre phénoménal d'enfants pendus aux bras, au dos ou aux talons de leur mère, et fréquemment de leur père, constitue dans le déplorable état présent du royaume une très grande charge supplémentaire ; par conséquent, celui qui trouverait un moyen équitable, simple et peu onéreux de faire participer ces enfants à la richesse commune mériterait si bien de l'intérêt public qu'on lui élèverait pour le moins une statue comme bienfaiteur de la nation. Mais mon intention n'est pas, loin de là, de m'en tenir aux seuls enfants des mendiants avérés ; mon projet se conçoit à une bien plus vaste échelle et se propose d'englober tous les enfants d'un âge donné dont les parents sont en vérité aussi incapables d'assurer la subsistance que ceux qui nous demandent la charité dans les rues. Pour ma part, j'ai consacré plusieurs années à réfléchir à ce sujet capital, à examiner avec attention les différents projets des autres penseurs, et y ai toujours trouvé de grossières erreurs de calcul. Il est vrai qu'une mère peut sustenter son nouveau-né de son lait durant toute une année solaire sans recours ou presque à une autre nourriture, du moins avec un complément alimentaire dont le coût ne dépasse pas deux shillings, somme qu'elle pourra aisément se procurer, ou l'équivalent en reliefs de table, par la mendicité, et c'est précisément à l'âge d'un an que je me propose de prendre en charge ces enfants, de sorte qu'au lieu d'être un fardeau pour leurs parents ou leur paroisse et de manquer de pain et de vêtements, ils puissent contribuer à nourrir et, partiellement, à vêtir des multitudes. Mon projet comporte encore cet autre avantage de faire cesser les avortements volontaires et cette horrible pratique des femmes, hélas trop fréquente dans notre société, qui assassinent leurs bâtards, sacrifiant, me semble-t-il, ces bébés innocents pour s'éviter les dépenses plus que la honte, pratique qui tirerait des larmes de compassion du coeur le plus sauvage et le plus inhumain. Etant généralement admis que la population de ce royaume s'élève à un million et demi d'âmes, je déduis qu'il y a environ deux cent mille couples dont la femme est reproductrice, chiffre duquel je retranche environ trente mille couples qui sont capables de subvenir aux besoins de leurs enfants, bien que je craigne qu'il n'y en ait guère autant, compte tenu de la détresse actuelle du royaume, mais cela posé, il nous reste cent soixante-dix mille reproductrices. J'en retranche encore cinquante mille pour tenir compte des fausses couches ou des enfants qui meurent de maladie ou d'accident au cours de la première année. Il reste donc cent vingt mille enfants nés chaque année de parents pauvres. Comment élever et assurer l'avenir de ces multitudes, telle est donc la question puisque, ainsi que je l'ai déjà dit, dans l'état actuel des choses, toutes les méthodes proposées à ce jour se sont révélées totalement impossibles à appliquer, du fait qu'on ne peut trouver d'emploi pour ces gens ni dans l'artisanat ni dans l'agriculture ; que nous ne construisons pas de nouveaux bâtiments (du moins dans les campagnes), pas plus que nous ne cultivons la terre ; il est rare que ces enfants puissent vivre de rapines avant l'âge de six ans, à l'exception de sujets particulièrement doués, bien qu'ils apprennent les rudiments du métier, je dois le reconnaître, beaucoup plus tôt : durant cette période, néanmoins, ils ne peuvent être tenus que pour des apprentis délinquants, ainsi que me l'a rapporté une importante personnalité du comté de Cavan qui m'a assuré ne pas connaître plus d'un ou deux voleurs qualifiés de moins de six ans, dans une région du royaume pourtant renommée pour la pratique compétente et précoce de cet art. Nos marchands m'assurent qu'en dessous de douze ans, les filles pas plus que les garçons ne font de satisfaisants produits négociables, et que même à cet âge, on n'en tire pas plus de trois livres, ou au mieux trois livres et demie à la Bourse, ce qui n'est profitable ni aux parents ni au royaume, les frais de nourriture et de haillons s'élevant au moins à quatre fois cette somme. J'en viens donc à exposer humblement mes propres idées qui, je l'espère, ne soulèveront pas la moindre objection. Un jeune Américain très avisé que j'ai connu à Londres m'a assuré qu'un jeune enfant en bonne santé et bien nourri constitue à l'âge d'un an un met délicieux, nutritif et sain, qu'il soit cuit en daube, au pot, rôti à la broche ou au four, et j'ai tout lieu de croire qu'il s'accommode aussi bien en fricassée ou en ragoût. Je porte donc humblement à l'attention du public cette proposition : sur ce chiffre estimé de cent vingt mille enfants, on en garderait vingt mille pour la reproduction, dont un quart seulement de mâles - ce qui est plus que nous n'en accordons aux moutons, aux bovins et aux porcs - la raison en étant que ces enfants sont rarement le fruit du mariage, formalité peu prisée de nos sauvages, et qu'en conséquence, un seul mâle suffira à servir quatre femelles. On mettrait en vente les cent mille autres à l'âge d'un an, pour les proposer aux personnes de bien et de qualité à travers le royaume, non sans recommander à la mère de les laisser téter à satiété pendant le dernier mois, de manière à les rendre dodus, et gras à souhait pour une bonne table. Si l'on reçoit, on pourra faire deux plats d'un enfant, et si l'on dîne en famille, on pourra se contenter d'un quartier, épaule ou gigot, qui, assaisonné d'un peu de sel et de poivre, sera excellent cuit au pot le quatrième jour, particulièrement en hiver. J'ai calculé qu'un nouveau-né pèse en moyenne douze livres, et qu'il peut, en une année solaire, s'il est convenablement nourri, atteindre vingt-huit livres. Je reconnais que ce comestible se révélera quelque peu onéreux, en quoi il conviendra parfaitement aux propriétaires terriens qui, ayant déjà sucé la moelle des pères, semblent les mieux qualifiés pour manger la chair des enfants. On trouvera de la chair de nourrisson toute l'année, mais elle sera plus abondante en mars, ainsi qu'un peu avant et après, car un auteur sérieux, un éminent médecin français, nous assure que grâce aux effets prolifiques du régime à base de poisson, il naît, neuf mois environ après le Carême, plus d'enfants dans les pays catholiques qu'en toute saison ; c'est donc à compter d'un an après le Carême que les marchés seront le mieux fournis, étant donné que la proportion de nourrissons papistes dans le royaume est au moins de trois pour un ; par conséquent, mon projet aura l'avantage supplémentaire de réduire le nombre de papistes parmi nous. Ainsi que je l'ai précisé plus haut, subvenir aux besoins d'un enfant de mendiant (catégorie dans laquelle j'inclus les métayers, les journaliers et les quatre cinquièmes des fermiers) revient à deux shillings par an, haillons inclus, et je crois que pas un gentleman ne rechignera à débourser dix shillings pour un nourrisson de boucherie engraissé à point qui, je le répète, fournira quatre plats d'une viande excellente et nourrissante, que l'on traite un ami ou que l'on dîne en famille. Ainsi, les hobereaux apprendront à être de bons propriétaires et verront leur popularité croître parmi leurs métayers, les mères feront un bénéfice net de huit shillings et seront aptes au travail jusqu'à ce qu'elles produisent un autre enfant. Ceux qui sont économes (ce que réclame, je dois bien l'avouer, notre époque) pourront écorcher la pièce avant de la dépecer ; la peau, traitée comme il convient, fera d'admirables gants pour dames et des bottes d'été pour messieurs raffinés. Quand à notre ville de Dublin, on pourrait y aménager des abattoirs, dans les quartiers les plus appropriés, et qu'on en soit assuré, les bouchers ne manqueront pas, bien que je recommande d'acheter plutôt les nourrissons vivants et de les préparer « au sang » comme les cochons à rôtir. Une personne de qualité, un véritable patriote dont je tiens les vertus en haute estime, se fit un plaisir, comme nous discutions récemment de mon projet, d'y apporter le perfectionnement qui suit. De nombreux gentilshommes du royaume ayant, disait-il, exterminé leurs cervidés, leur appétit de gibier pourrait être comblé par les corps de garçonnets et de fillettes entre douze et quatorze ans, ni plus jeunes ni plus âgés, ceux-ci étant de toute façon destinés à mourir de faim en grand nombre dans toutes les provinces, aussi bien les femmes que les hommes, parce qu'ils ne trouveront pas d'emploi : à charge pour leurs parents, s'ils sont vivants, d'en disposer, à défaut la décision reviendrait à leur plus proche famille. Avec tout le respect que je dois à cet excellent ami et patriote méritant, je ne puis tout à fait me ranger à son avis ; car, mon ami américain me l'assure d'expérience, trop d'exercice rend la viande de garçon généralement coriace et maigre, comme celle de nos écoliers, et lui donne un goût désagréable; les engraisser ne serait pas rentable. Quant aux filles, ce serait, à mon humble avis, une perte pour le public parce qu'elles sont à cet âge sur le point de devenir reproductrices. De plus, il n'est pas improbable que certaines personnes scrupuleuses en viennent (ce qui est fort injuste) à censurer cette pratique, au prétexte qu'elle frôle la cruauté, chose qui, je le confesse, a toujours été pour moi l'objection majeure à tout projet, aussi bien intentionné fût-il. Mais à la décharge de mon ami, j'ajoute qu'il m'a fait cet aveu : l'idée lui a été mise en tête par le fameux Sallmanazor, un indigène de l'île de Formose qui vint à Londres voilà vingt ans et qui, dans le cours de la conversation, lui raconta que dans son pays, lorsque le condamné à mort se trouve être une jeune personne, le bourreau vend le corps à des gens de qualité, comme morceau de choix, et que de son temps, la carcasse dodue d'une jeune fille de quatorze années qui avait été crucifiée pour avoir tenté d'empoisonner l'empereur, fut débitée au pied du gibet et vendue au Premier Ministre de sa Majesté Impériale, ainsi qu'à d'autres mandarins de la cour, pour quatre cents couronnes. Et je ne peux vraiment pas nier que si le même usage était fait de certaines jeunes filles dodues de la ville qui, sans un sou vaillant, ne sortent qu'en chaise et se montrent au théâtre et aux assemblées dans des atours d'importation qu'elles ne paieront jamais, le royaume ne s'en porterait pas plus mal. Certains esprits chagrins s'inquiéteront du grand nombre de pauvres qui sont âgés, malades ou infirmes, et l'on m'a invité à réfléchir aux mesures qui permettraient de délivrer la nation de ce fardeau si pénible. Mais je ne vois pas là le moindre problème, car il est bien connu que chaque jour apporte son lot de mort et de corruption, par le froid, la faim, la crasse et la vermine, à un rythme aussi rapide qu'on peut raisonnablement l'espérer. Quant aux ouvriers plus jeunes, ils sont à présent dans une situation presque aussi prometteuse. Ils ne parviennent pas à trouver d'emploi et dépérissent par manque de nourriture, de sorte que si par accident ils sont embauchés comme journaliers, ils n'ont plus la force de travailler ; ainsi sont-ils, de même que leur pays, bien heureusement délivrés des maux à venir. Je me suis trop longtemps écarté de mon sujet, et me propose par conséquent d'y revenir. Je pense que les avantages de ma proposition sont nombreux et évidents, tout autant que de la plus haute importance. D'abord, comme je l'ai déjà fait remarquer, elle réduirait considérablement le nombre des papistes qui se font chaque jour plus envahissants, puisqu'ils sont les principaux reproducteurs de ce pays ainsi que nos plus dangereux ennemis, et restent dans le royaume avec l'intention bien arrêtée de le livrer au Prétendant, dans l'espoir de tirer avantage de l'absence de tant de bons protestants qui ont choisi de s'exiler plutôt que de demeurer sur le sol natal et de payer, contre leur conscience, la dîme au desservant épiscopal. Deuxièmement. Les fermiers les plus pauvres posséderont enfin quelque chose de valeur, un bien saisissable qui les aidera à payer leur loyer au propriétaire, puisque leurs bêtes et leur grain sont déjà saisis et que l'argent est inconnu chez eux. Troisièmement. Attendu que le coût de l'entretien de cent mille enfants de deux ans et plus ne peut être abaissé en dessous du seuil de dix shillings par tête et per annum, la richesse publique se trouvera grossie de cinquante mille livres par année, sans compter les bénéfices d'un nouvel aliment introduit à la table de tous les riches gentilshommes du royaume qui jouissent d'un goût un tant soit peu raffiné, et l'argent circulera dans notre pays, les biens consommés étant entièrement d'origine et de manufacture locale. Quatrièmement. En vendant leurs enfants, les reproducteurs permanents, en plus du gain de huit shillings per annum, seront débarrassés des frais d'entretien après la première année. Cinquièmement. Nul doute que cet aliment attirerait de nombreux clients dans les auberges dont les patrons ne manqueraient pas de mettre au point les meilleures recettes pour le préparer à la perfection, et leurs établissements seraient ainsi fréquentés par les gentilshommes les plus distingués qui s'enorgueillissent à juste titre de leur science gastronomique ; un cuisinier habile, sachant obliger ses hôtes, trouvera la façon de l'accommoder en plats aussi fastueux qu'ils les affectionnent. Sixièmement. Ce projet constituerait une forte incitation au mariage, que toutes les nations sages ont soit encouragé par des récompenses, soit imposé par des lois et des sanctions. Il accentuerait le dévouement et la tendresse des mères envers leurs enfants, sachant qu'ils ne sont plus là pour toute la vie, ces pauvres bébés dont l'intervention de la société ferait pour elles, d'une certaine façon, une source de profits et non plus de dépenses. Nous devrions voir naître une saine émulation chez les femmes mariées - à celle qui apportera au marché le bébé le plus gras - les hommes deviendraient aussi attentionnés que leurs épouses, durant le temps de leur grossesse, qu'ils le sont aujourd'hui envers leurs juments ou leurs vaches pleines, envers leur truie prête à mettre bas, et la crainte d'une fausse couche les empêcherait de distribuer (ainsi qu'ils le font trop fréquemment) coups de poing ou de pied. On pourrait énumérer beaucoup d'autres avantages : par exemple, la réintégration de quelque mille pièces de boeuf qui viendraient grossir nos exportations de viande salée ; la réintroduction sur le marché de la viande de porc et le perfectionnement de l'art de faire du bon bacon, denrée rendue précieuse à nos palais par la grande destruction du cochon, trop souvent servi frais à nos tables, alors que sa chair ne peut rivaliser, tant en saveur qu'en magnificence, avec celle d'un bébé d'un an, gras à souhait, qui, rôti d'une pièce, fera grande impression au banquet du Lord Maire ou à toute autre réjouissance publique. Mais, dans un souci de concision, je ne m'attarderai ni sur ce point, ni sur beaucoup d'autres. En supposant que mille familles de cette ville deviennent des acheteurs réguliers de viande de nourrisson, sans parler de ceux qui pourraient en consommer à l'occasion d'agapes familiales, mariages et baptêmes en particulier, j'ai calculé que Dublin offrirait un débouché annuel d'environ vingt mille pièces tandis que les vingt mille autres s'écouleraient dans le reste du royaume (où elles se vendraient sans doute à un prix un peu inférieur). Je ne vois aucune objection possible à cette proposition, si ce n'est qu'on pourra faire valoir qu'elle réduira considérablement le nombre d'habitants du royaume. Je revendique ouvertement ce point, qui était en fait mon intention déclarée en offrant ce projet au public. Je désire faire remarquer au lecteur que j'ai conçu ce remède pour le seul Royaume d'Irlande et pour nul autre Etat au monde, passé, présent, et sans doute à venir. Qu'on ne vienne donc pas me parler d'autres expédients : d'imposer une taxe de cinq shillings par livre de revenus aux non-résidents ; de refuser l'usage des vêtements et des meubles qui ne sont pas d'origine et de fabrication irlandaise ; de rejeter rigoureusement les articles et ustensiles encourageant au luxe venu de l'étranger ; de remédier à l'expansion de l'orgueil, de la vanité, de la paresse et de la futilité chez nos femmes ; d'implanter un esprit d'économie, de prudence et de tempérance ; d'apprendre à aimer notre Pays, matière en laquelle nous surpassent même les Lapons et les habitants de Topinambou ; d'abandonner nos querelles et nos divisions, de cesser de nous comporter comme les Juifs qui s'égorgeaient entre eux pendant qu'on prenait leur ville, de faire preuve d'un minimum de scrupules avant de brader notre pays et nos consciences ; d'apprendre à nos propriétaires terriens à montrer un peu de pitié envers leurs métayers. Enfin, d'insuffler l'esprit d'honnêteté, de zèle et de compétence à nos commerçants qui, si l'on parvenait aujourd'hui à imposer la décision de n'acheter que les produits irlandais, s'uniraient immédiatement pour tricher et nous escroquer sur la valeur, la mesure et la qualité, et ne pourraient être convaincus de faire ne serait-ce qu'une proposition équitable de juste prix, en dépit d'exhortations ferventes et répétées. Par conséquent, je le redis, qu'on ne vienne pas me parler de ces expédients, ni d'autres mesures du même ordre, tant qu'il n'existe pas le moindre espoir qu'on puisse tenter un jour, avec vaillance et sincérité, de les mettre en pratique. En ce qui me concerne, je me suis épuisé des années durant à proposer des théories vaines, futiles et utopiques, et j'avais perdu tout espoir de succès quand, par bonheur, je suis tombé sur ce plan qui, bien qu'étant complètement nouveau, possède quelque chose de solide et de réel, n'exige que peu d'efforts et aucune dépense, peut être entièrement exécuté par nous-mêmes et grâce auquel nous ne courrons pas le moindre risque de mécontenter l'Angleterre. Car ce type de produit ne peut être exporté, la viande d'enfant tant trop tendre pour supporter un long séjour dans le sel, encore que je pourrai nommer un pays qui se ferait un plaisir de dévorer notre nation, même sans sel. Après tout, je ne suis pas si farouchement accroché à mon opinion que j'en réfuterais toute autre proposition, émise par des hommes sages, qui se révélerait aussi innocente, bon marché, facile et efficace. Mais avant qu'un projet de cette sorte soit avancé pour contredire le mien et offrir une meilleure solution, je conjure l'auteur, ou les auteurs, de bien vouloir considérer avec mûre attention ces deux points. Premièrement, en l'état actuel des choses, comment ils espèrent parvenir à nourrir cent mille bouches inutiles et à vêtir cent mille dos. Deuxièmement, tenir compte de l'existence à travers ce royaume d'un bon million de créatures apparemment humaines dont tous les moyens de subsistance mis en commun laisseraient un déficit de deux millions de livres sterling ; adjoindre les mendiants par profession à la masse des fermiers, métayers et ouvriers agricoles, avec femmes et enfants, qui sont mendiants de fait. Je conjure les hommes d'état qui sont opposés à ma proposition, et assez hardis peut-être pour tenter d'apporter une autre réponse, d'aller auparavant demander aux parents de ces mortels s'ils ne regarderaient pas aujourd'hui comme un grand bonheur d'avoir été vendus comme viande de boucherie à l'âge de un an, de la manière que je prescris, et d'avoir évité ainsi toute la série d'infortunes par lesquelles ils ont passé jusqu'ici, l'oppression des propriétaires, l'impossibilité de régler leurs termes sans argent ni travail, les privations de toutes sortes, sans toit ni vêtement pour les protéger des rigueurs de l'hiver, et la perspective inévitable de léguer pareille misère, ou pire encore, à leur progéniture, génération après génération. D'un coeur sincère, j'affirme n'avoir pas le moindre intérêt personnel à tenter de promouvoir cette oeuvre nécessaire, je n'ai pour seule motivation que le bien de mon pays, je ne cherche qu'à développer notre commerce, à assurer le bien-être de nos enfants, à soulager les pauvres et à procurer un peu d'agrément aux riches. Je n'ai pas d'enfants dont la vente puisse me rapporter le moindre penny ; le plus jeune a neuf ans et ma femme a passé l'âge d'être mère.

Mon rêve : rencontrer Paul Auster.
En attendant ce jour, je me contente (et c'est un plaisir) de le lire et, parfois, de l'écouter.
Profitez-en ! Cf. lien en bas de ce billet pour accéder à la page.
Une série d'entretiens avec le meilleur romancier contemporain américain - selon moi ! - avec écouter jusqu'à plus soif ! 
J'en profite pour rappeler sa bibliographie (et j'use de la couleur pour signaler mes préférés, ceux que je considère comme les plus aboutis) :

* Disparitions, poésie
* Espaces blancs
* Trilogie new-yorkaise:
La Cité de verre ;
Revenants ;
La Chambre dérobée
* L'Invention de la solitude
* Le Voyage d'Anna Blume
* Moon Palace
* La Musique du hasard
* Le Conte de Noël d'Auggie Wren, nouvelle
* L'Art de la faim, essai
* Léviathan, roman (le Prix Médicis étranger)
* Le Carnet Rouge, nouvelles
* Mr. Vertigo
* Smoke / Brooklyn Boogie, scénario/cinéma
* Le Diable par la queue / Pourquoi écrire ?, essai
* La Solitude du labyrinthe, Entretiens avec Gérard de Cortanze
* Lulu on the Bridge
* Tombouctou
* Laurel et Hardy vont au paradis, théâtre
* Je pensais que mon père était Dieu, recueil
* Le Livre des illusions [si l'on ne devait en lire qu'un, ce serait celui-ci]
* Constat d'accident, essai
* Vingt jours avec Julian et petit lapin, selon papa - Hawthorne en famille, essai
* L'Histoire de ma machine à écrire
* La Nuit de l'oracle
* Brooklyn Follies
et Le New-York de Paul Auster, superbe livre de Gérard de Cortanze, aux Editions du Chêne... 
... et finalement, un certain nombre de préfaces que je ne nomme pas ici...

Je suis la carrière d'Anthéa Sogno, jeune comédienne, qui a fondé sa propre troupe, depuis une petite dizaine d'années, depuis ses deux merveilleux spectacles autour de Sacha Guitry, "Une nuit avec Sacha Guitry" et "Guitry créa la femme".
Il était donc bien légitime que je me rue sur son nouveau spectacle (qu'elle ne met pas en scène, cette fois-ci). La main passe de Feydeau est une pièce archi-classique et archi-connue, mais elle trouve dans cette mise en scène et cette interprétation sans fausse note une vigueur toute neuve.
J'étais plutôt réticente à l'idée que l'on puisse moderniser les éléments matériels de la pièce (introduire un camescope, par exemple) car cela donne rarement de bons résultats. Et puis, que diantre, un texte est moderne de toute éternité, car la modernité n'est rien d'autre que l'accès à l'universel, à l'intemporel, sinon cela ne vaut rien !
Mais j'ai eu des sueurs froides en pure perte, car ce fut une soirée magnifique que nous ont offert les acteurs et le metteur en scène. J'ai beaucoup aimé les trouvailles scéniques de Mitch Hooper : les intermèdes musicaux, par exemple. Un bel exemple d'adaptation sans trahison.
Et quelle santé, Miss Sogno ! Vous avez de ces raffinements... jusqu'à raccompagner jusqu'à la sortie vos spectateurs.
Si j'étais un homme, je serais amoureux de vous. J'en connais un qui, d'ailleurs, l'est un peu.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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