jeudi 18 mai 2006
J'ai toujours eu un faible pour les désespérés, les brûlés, les piqués, les gens abîmés. Moi, qui n'ai jamais su que pleurnicher là où il aurait fallu se tenir raide sur la corde. Je crois que Miossec, avec Cali et quelques autres pour la jeune génération de chanteurs, fait partie de ceux-là. Il y a de la beauté dans la déchéance. Les grands Tragiques de l'Antiquité l'ont compris. Keats de même lorsqu'il évoque "la joie de la souffrance". J'ai un appétit pour le malheur, ou plus exactement pour le sublime auquel il conduit parfois, lorsque l'on tente de se relever. Souffrir est encore vivre et le pire n'est que l'absence d'émotion. Madame, une chanson en alexandrins, écrite en hommage à Juliette Gréco : miossec.  
mercredi 17 mai 2006

Je n'ai guère de temps aujourd'hui pour écrire. A peine ai-je essayé de mettre en place un index pour jeter un peu d'ordre parmi les cinq cents messages qui composent ce bouquet de roses hivernales... J'ai pris modèle sur Miss Poivert. Premier pas vers un déménagement de mon JIACO sur mon propre serveur. Je tombe par hasard sur cette citation, relevée au début de ma passion barrienne. Je la livre, brute, dans la gangue d'une traduction rapide, au canif.

« (…) il n’y a pas de grand homme sur terre, hormis celui qui part à la conquête de lui-même. Et, dans certains hommes, la part maudite - qui est en chacun de nous -, est si forte que la combattre et malgré tout être vaincu n’est pas tout à fait un échec. Il est fou d’exiger une complète réussite de la part de ceux que nous voulons aimer. Nous devrions les rejoindre au moment où ils s’élèvent au-dessus d’eux-mêmes, pendant un instant, et faire preuve de compassion quand ils retombent. Dans les premiers temps, les jeunes amoureux pensent que l’autre est parfait, mais un amant plus noble vient quand ils découvrent les faiblesses de l’autre, et cet amour plus grand est tellement plus attractif qu’il rend vain tous les pleurs bien qu’il les flagelle en leur for intérieur. Ainsi, ils apprennent les limites de l’humanité, et cette part maudite qui est en moi n’est pas semblable à celle qui est en vous, mais nous en possédons tous une, et de là vient la pitié que nous éprouvons pour ceux qui sont marqués par cette tare, et naît alors le désir de s’aider les uns les autres, car la connaissance est compassion, et la compassion est amour. Comprendre ceci fait du Fils de Dieu un homme. » (Tommy et Grizel)
mardi 16 mai 2006

A priori, je suis hostile au mélange abrupt des genres, à la vulgarisation vulgaire et consort. Mais je fais voler en éclats mes réserves naturelles face à ce petit livre, malicieux et plutôt bien pensé. Il s'agit d'une récollection des grands concepts de la pensée de Freud en bande-dessinée. Je n'ai relevé, après une lecture rapide, aucun contresens ou bêtise. Bien au contraire. Comment comprendre la pensée - j'ai failli dire philosophie, ce qui en dit long sur ma compréhension du bonhomme- de Freud, en s'amusant, pour une somme modique, tel est l'enjeu de ce charmant roman graphique. Tout y est ou presque : du principe de plaisir/réalité, au fort-da, à la névrose obsessionnelle de l'Homme aux rats, en passant par le complexe d'Oedipe, en rendant visite au petit Hans... Il est même question des disciples de Freud et des raisons de la rupture de certains avec leur "Père". Et l'humour qui sous-tend le texte rend hommage à Freud, qui est était un type tellement plus drôle que ne semblent le croire ceux qui ne l'ont jamais lu !

« Les contes de fées sont partout et de tous les jours ; nous sommes tous des princes et des princesses déguisés, ou des ogres, ou des nains malfaisants. Toutes ces histoires sont celles de la nature humaine, qui ne semble pas changer beaucoup en mille ans, et nous ne nous lassons jamais des fées parce qu’elles lui sont fidèles. »

Lady Anne Isabella Thackeray Ritchie (la fille aînée de Willliam Makepeace)


Vailima, décembre 1892

Cher J.M. Barrie,
Bientôt vous en aurez assez de moi. Je n’y peux rien. J’ai cessé de travailler depuis quelques temps et j’ai relu The Edinburgh Eleven [livre à sketches de Barrie] et j’ai dans l’idée d’écrire une parodie, j'éprouve un  immense désir de vous rendre la monnaie de votre pièce et d’imiter votre toupet [Barrie fait référence dans ce livre à Stevenson] afin de voir comment vous l’apprécierez vous-même. Et alors, j’ai lu (pour la première fois, je ne sais pas comment cela se fait !) A Window in Thrums [livre de Barrie, scènes de la vie de son lieu de naissance]. Je ne dis pas que que le livre est meilleur que The Minister [pièce, puis roman de Barrie] : cette fois, il s’agit pas vraiment d’un conte – et il y a de la beauté, une beauté matérielle inhérente au conte IPSE, que les critiques intelligents de nos jours et depuis longtemps aiment à oublier. Certes, il y a plus de défauts avérés ; quoi qu’il en soit, je l’ai lu dernièrement et c’est écrit par Barrie ! Et il est l’homme de la situation – à mon avis ! Le chapitre intitulé « Le Gant » est une grande page : c’est étonnamment original et aussi vrai que la mort et le jugement dernier. Tibbie Birse [personnage du Petit Ministre] dans le passage consacré à l’enterrement est immense ! (...)

Je suis fier de penser que vous êtes Écossais, bien que, soyez-en assuré, je ne sais rien de ce pays, étant un simple touriste anglais, pour citer Gavin Ogilvy [un pseudonyme de Barrie, mais également l'un de ses personnages]. Je recommande le difficile cas de M. Gavin Ogilvy aux bons soins de J.M. Barrie, dont l’œuvre est pour moi une source vive de plaisir et de sincère fierté nationale. (...) Et, s’il vous plaît, ne pensez pas, lorsque je semble me comparer à vous, que je sois totalement aveuglé par la vanité. Jess [un des personnages de Barrie in Auld Licht Idylls] marque les limites que je ne saurais franchir : je ne puis même pas effleurer sa jupe. Ma plume ne recèle pas une telle séduction crépusculaire. Je suis un artiste compétent, mais j’ai l’impression de commencer à voir en vous un homme de génie. Prenez soin de vous, pour mon propre salut. C’est une chose diablement difficile pour un homme qui écrit tant de romans que moi d’en avoir aussi peu à lire. Et je peux lire les vôtres et je les aime.
Dommage pour vous que ma copiste [Fanny, sa femme] ne soit pas là aujourd’hui et ma propre main est sensiblement pire que la vôtre.
Bien à vous,
Robert Louis Stevenson

Le 5 décembre 1892,
P.S. : On me dit que votre santé n’est pas robuste. Venez ici et essayez la Chambre du Prophète ! Vous n'y trouverez qu'un seul inconvénient : nous nous levons tôt. La copiste dit que vous êtes un amoureux du silence – et que notre maison est bruyante et qu’elle-même est un moulin à paroles – je ne suis pas responsable de ces assertions, bien que je pense fermement qu’il y ait une touche de loquacité dans mes appartements. Nous avons si peu de choses à discuter, voyez-vous ! La maison est éloignée de trois miles de la ville, située au milieu de grandes forêts silencieuses. Il y a un ruisseau non loin de là. Et quand on ne parle pas, on entend le ruisseau, et les oiseaux, et la mer qui vient se briser sur les côtes, trois miles au loin et six cent pieds au-dessous de nous. Et trois fois par mois on entend le tintement d'une cloche. Je ne sais pas où se situe cette cloche ni qui la fait sonner. Il se peut qu’il s’agisse de la cloche du conte d’Andersen. Il ne fait jamais chaud ici. Nous ne dépassons pas les 86 degrés à l’ombre [fahrenheit, à savoir 30 degrés celcius]. Et il ne fait jamais froid, sauf au petit matin. Tenez-le vous pour dit. Je pense que ce climat est le plus sain au monde : même la grippe perd entièrement son piquant. Seulement deux malades en sont morts : et l’un d’entre eux avait dans les quatre-vingts ans et l’autre était un enfant qui avait moins de quatre mois. Je ne vous dirai pas que c’est beau car je veux que vous veniez ici le constater de visu. Tout le monde, hormis ma femme, a du sang écossais dans mon domaine et – je vous demande pardon – les indigènes font également exception. Ma femme est néerlandaise.
(...)
R.L.S.
Venez, cela ouvrira votre esprit et cela me fera du bien.
************************


Je signale la sortie en traduction française de ce livre-ci (une anthologie de contes picorés dans The Merry Men et passim) :

Traduit par l'admirable Marcel Schwob :
http://www.marcel-schwob.org/

http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=13

On y retrouve, entre autres, Janet la Torte.



* Dans Better dead, un des premiers livres de Barrie, ce dernier pastiche le Club du suicide
(un fragment des Nouvelles mille et une nuits) de Stevenson. Bien des années plus tard, James Matthew B. reniera ce livre, regrettant de ne pouvoir en détruire tous les exemplaires.
Humeur du jour, en marge de mes billets stevensoniens : love. Avec Sinatra, Harry Bellafonte et quelques autres, Nat King Cole, j'ai le coeur en joie. J'ai une passion inextinguible pour les crooners - to croon « chanter des chansons sentimentales » - question de classe, de charme, de beauté, d'élégance, de bien-être. Impression que rien de grave ne peut advenir dans un monde bercé par ces voix.
Mon homonyme, Holly Golightly, éprouve cette sensation avec Tiffany. Je connais deux endroits au monde où je ne ressens jamais la moindre contrariété. Ce sont les palais du raffinement, d'un certain art de vivre suranné et désuet (les deux adjectifs ne sont pas tout à fait synonymes). Un célèbre café parisien qui est l'une des grandes avenues de ma cartographie intérieure. Non, ce n'est pas le Flore, que j'exècre ! Vous m'offensez ! Et, non, je ne suis pas snob, malgré Boris Vian ! J'aime me sentir en sécurité. C'est aussi simple que cela. Lorsque je me déplace, j'ai besoin que l'on prenne soin de ma petite personne, si mal à l'aise partout elle se rend.
Rares sont les lieux où je puis me décrisper. Un des endroits au monde que je préfère : le Harry's bar à Venise.
Qui n'a jamais mis les pieds dans ce lieu exigu ne peut expliquer les palpitations qui agitent ma carcasse lorsque j'évoque les nappes jaune paille (le ton fut choisi pour mettre en évidence le teint des dames, d'après M. Cipriani), la douceur du bellini (qui ne m'a jamais saoulée et qui n'a pas le goût de celui du Florian), la saveur généreuse du risotto (un de mes plats préférés), le ballet lent et précis des serveurs qui enroulent et déroulent, avec un soin exquis, une nappe qui chasse l'autre, avant le dessert (je n'ai jamais pu reproduire ce geste), les petits pains en spirale qui ont le goût d'une brioche aérienne... Le luxe discret. Le lieu est figé dans une autre époque, celle d'Hemingway (j'aime cet homme, ce grand suicidé des Lettres), qui en avait fait son lieu de perdition.
vendredi 12 mai 2006
Je débute avec ce billet, la rapide (et vilaine) traduction d’un échange épistolaire entre Stevenson et Barrie. J’ai neuf pages format Word, interligne simple, en ma possession.
Ensuite, Je traduirai l’article parodique de Punch mettant en scène Barrie, puis les deux pastiches holmésiens de ce dernier.
En espérant que ce choix et ce programme des prochains billets agréeront mes aimables lecteurs.
Je serai de retour lundi ou mardi.
Je vous souhaite à tous et à toutes un splendide week-end.

  • Première lettre :
Lettre à James Matthew Barrie, Vailima, Samoa, février 1892

Cher Monsieur Barrie,

C’est au moins la troisième lettre que je vous écris, mais ma correspondance a la fâcheuse tendance à ne pas atteindre le bureau de poste. Ma part d’humanité s’évanouit face au labeur requis par la rédaction d’une adresse sur une enveloppe, mais j’espère avoir plus de chance avec celle-ci. En effet, au-delà de l’usuel et fréquent besoin de vous remercier pour votre œuvre, vous êtes l’un des quatre coins contre lesquels je me cogne depuis que j’ai mon propre coin à regarder, et il n’y a aucune raison – à moins que ce ne soit les mystérieux flux et reflux de la marée, qui font et gâchent et tuent le travail des pauvres écrivaillons – pour que vous ne soyez pas un artiste de premier ordre. Les marées ont emporté ma phrase, mais de toute façon j’en étais las... Et, comme nous sommes entre écrivains, je m’autorise la liberté de la laisser en souffrance. De plus, nous sommes tous les deux Écossais et je nous soupçonne de l’être beaucoup. Le fait que, moi-même, je sois Écossais me conduit à l’intermittence, mais parfois cela mène à l’érysipèle - si ce mot doit être correctement épelé. Récemment, j’ai réalisé que nous avions fait tous les deux notre apprentissage dans la cité des vents [Londres], notre virgilienne cité grise, et je tiens cela pour un autre lien entre nous. Aucun lieu ne marque à ce point un homme. Finalement, je me sens comme un devoir de vous faire part de mes progrès. Il se peut que je fasse erreur mais je crois avoir reconnu votre tour de main dans un article [lequel ?] – il s’agit peut-être d’une illusion, c’est peut-être l'un des ces diligents insectes qui attrapent et reproduisent le tour de main de chaque homme de lettre naissant, mais je persévère à espérer que c’était votre travail. Je me plais à croire que cela vous fera plaisir d’apprendre que la suite de mon roman, Enlevé ! [Catriona], est en cours. Je n’en suis pas encore arrivé à parler d’Alan [un des personnages d'Enlevé !] - ainsi je ne sais pas s’il est encore en vie - mais David [personnage principal dudit roman] semble avoir plus d’un tour dans son sac. J’étais content de constater que la théorie anglo-saxonne s’est fourvoyée. J’ai donné à mon jeune homme des Basses-Terres un nom gaélique [relatif au nord de l'Écosse, les Hautes Terres ou Highlands], et j’ai même fait des commentaires à ce sujet dans le texte. Pourtant, la plupart des critiques ont reconnu en Alan et David un Saxon et un Celte. Je ne sais pas ce qu'il en est en Angleterre, mais en Écosse, au moins, où le gaélique est parlé à Fife depuis un peu plus d’un siècle et depuis guère plus longtemps à Galloway, je réfute le fait qu’il existe une chose telle qu’un pure Saxon et je pense qu’il est plus que discutable qu’il existe un pur Celte. Mais qu’avons-nous à faire de tout cela ? Et qu’en ai-je à faire ? Continuons à graver nos bouts d’histoires et laissons aux barbares leur fureur !


Bien à vous,


Avec mon sincère intérêt quant à votre carrière,


Robert Louis Stevenson
Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés, car Stevenson est mort avant.
mercredi 10 mai 2006
Pour en finir avec ces histoires de main droite et de main gauche concernant Barrie... et comme je ne radote pas tout à fait, pas encore... Replaçons dans le contexte. Barrie a dit : "J'écris des choses avec la main gauche, ou pour le dire de manière plus correcte, il s'écrit des choses avec moi par cette main gauche, qui se seraient exprimées avec plus d'humanité par la main droite. Je n'ai jamais, aussi loin que je me souvienne, écrit des histoires pesantes, comme Dear Brutus ou Mary Rose, tant que je me servais de mon autre main. Je n'aurais pas pu écrire ces choses, telles qu'elles sont, avec ma main droite..." Cette citation était présente dans mon premier billet sur mon JIACO. Je viens de répondre à un courrier, où il m'était demandé si Crochet (Hook) était droitier ou gaucher. Je vous livre ma réponse :
Barrie était, de toute façon, gaucher de naissance (d’après certains biographes) et cette citation serait une plaisanterie.
Si je parle de ceci, c'est parce que je crois que la question de la droiture ou du gauchissement de Crochet n'est pas sans rapport avec Barrie lui-même.
Peter Pan a tranché la main droite de Crochet, donc celui-ci se sert sûrement de sa main gauche (bien obligé) ! A la question de savoir s’il est gaucher, Peter répond qu’il a mis un crochet à sa main droite pour s’en servir et qu’il pince avec. Je joins le texte original en guise de preuve :
  "What is he like?  Is he big?"
 
  "He is not so big as he was."
 
  "How do you mean?"
 
  "I cut off a bit of him."
 
  "You!"
 
  "Yes, me," said Peter sharply.
 
  "I wasn't meaning to be disrespectful."
 
  "Oh, all right."
 
  "But, I say, what bit?"
 
  "His right hand."
 
  "Then he can't fight now?"
 
  "Oh, can't he just!"
 
  "Left-hander?"
 
  "He has an iron hook instead of a right hand, and he claws with
it."
 
  "Claws!"
 
  "I say, John," said Peter.
 
  "Yes."
  Plus loin : « and instead of a right hand he had the iron hook with which
ever and anon he encouraged them to increase their pace. »  
Donc, il semble a priori droitier mais sa main intacte est la gauche, c’est sûr et certain.
De plus, il semble que Crochet / Hook soit un peu la part sombre de Barrie.
J'ai pensé que cela amuserait peut-être quelqu'un d'autre !
Dans l’avant-propos aux Travaux d’Hercule, Agatha Christie fait discuter son personnage avec un certain Docteur Burton. Ce passage est riche en clins d’œil. Dame Agatha Christie cite souvent Shakespeare et les œuvres de la littérature classique. Ici il faut comprendre qu’elle fait référence à Robert Burton, celui qui écrivit l’Anatomie de la mélancolie.
« Dr Burton interrupted his melancoly. »
Il s'agit d'un plaisant clin d'oeil, de l'insertion dans la réalité fictionnelle du roman, dans la diégèse si l'on veut parler savant ("La diégèse est l'univers spatio-temporel désigné par le récit." dixit Gérard Genette in Figures III), d'une autre réalité qui n'appartient pas au cours du récit.

De même, ici :

« Dites-moi, pourquoi ce prénom, Hercule ? - Vous voulez dire mon nom de baptême ? - A peine un nom de baptême, rechigna l’autre. Tout à fait païen. Mais pourquoi ? C’est ce que je veux savoir. Une idée fantasque de votre père ? Un caprice de votre mère ? Des raisons familiales ? Si je me souviens bien, car ma mémoire n’est plus ce qu’elle était, vous aviez un frère nommé Achille [1] , n’est-ce pas ? (…) - Seulement un petit laps de temps. Le Docteur Burton s’éloigna avec tact de ce sujet. (…) Songez à cette conversation imaginaire. Votre mère et feue Madame Holmes , assises en train de coudre ou bien de tricoter : "Achille, Hercule, Sherlock, Mycroft…" Poirot ne parvenait pas à partager l’amusement de son ami. - Dois-je comprendre que, quant au physique, je ne ressemble pas à un Hercule ? Le regard du Docteur Burton examina de part en part Hercule Poirot : sa personne proprette affublée de pantalons rayés, d’une veste noire comme il faut, d’un pimpant nœud papillon. Son regard remonta des chaussures chics en cuir jusqu’à son crâne d’œuf et à l’immense moustache qui ornait le dessus de sa lèvre. »

Agatha Christie fait s'entrechoquer deux univers fictionnels, le sien et celui de Conan Doyle.

Dans les deux cas, il s'agit à chaque fois d'une forme de métalepse.

La métalepse (du grec metalêpsis qui signifie "transposition"), ainsi que l'expose Genette, dans son excellent ouvrage (qui m'a remonté le moral, ces jours derniers : ses exemples sont savoureux, le livre est bien écrit et intelligent.)
C'est une intrusion du narrateur ou du narrataire [Mot inventé par Barthes. Personne à qui l'on fait un récit, par opposition au narrateur : « Le narrataire ne se confond pas plus avec le lecteur que le narrateur ne se confond avec l'auteur » (J. Rey-Debove, Sémiotique)] extra diégétique dans l'univers diégétique (le cadre de l'histoire que vous êtes en train de lire) ou de personnage diégétiques dans un univers métadiégétique (comme dans le second extrait de Dame Christie que je cite) ou l'inverse. Dans tous les cas, c'est le fait de franchir une limite qu'en général l'auteur respecte scrupuleusement. Genette la décrit ainsi, ailleurs : « frontière mouvante mais sacrée entre deux mondes : celui où l’on raconte, celui que l’on raconte ».

La métalepse est souvent confondue avec la mise en abyme. 

[1] Dans Les quatre.
mardi 9 mai 2006
Chère Mariel, J’ai rédigé à la hâte ces quelques lignes, dépourvues de la moindre ambition ou de rigueur philosophiques, pour vous, en souhaitant qu’elles vous éclairent un peu et surtout qu’elles ne travestissent pas la pensée de Kierkegaard. C’est un immense raccourci que j’emprunte sans réfléchir. Je me distrais donc d’un vilain petit chagrin, en me passant en boucle la bande originale de Singin’in the rain, Serge Reggiani. et en pensant à vous lisant ces mots. Avec mon amitié, Holly Le distrait et l’abstrait Souvent, la distraction est le fait des esprits préoccupés par une réalité qui échappe à la plupart des êtres de notre monde, trop ancrés dans le quotidien de l’homme banal, dans l’efficacité. Ce sont des êtres poétiques, qui brassent la brume et l’éther enrobant le temps et l’espace et qu’ils sont les seuls à voir. Ils vivent capitonnés par leur imagination. Ils marchent en dehors des clous. Ce n’est pas en ce sens que Kierkegaard entend le mot « distrait ». Ou peut-être ne retient-il de cette idée que l’incapacité à saisir l’instant présent de l’éprouvé, le vécu personnel, le prosaïsme vulgaire mais réel, l’irrémédiable d’une situation unique au sein de laquelle un individu singulier vit et pense. En ce sens, le distrait est celui qui évite la réalité brute. Le moyen de cet acte manqué est la pensée. Philosopher, c’est user de la pensée conceptuelle, ce qui revient à découper le réel selon les articulations prescrite par la logique, en un mot abstraire. On ne pense pas à partir des choses mais avec des mots qui les remplacent, ne conservant d’elles qui ce qui les rend semblables les unes aux autres.
« On a souvent repris le cogito ergo sum de Descartes. Si par le « je » compris dans cogito, on entend un homme particulier, la proposition ne prouve rien ; je suis pensant, ergo, je suis ; mais si je suis pensant, quelle merveille que je sois, c’est déjà affirmé, et le début affirme même plus que la fin. Si donc par le « je » compris dans le cogito on entend un homme particulier existant, la philosophie s’écrie : balivernes ! Sottises ! Il ne s’agit pas ici du je mien ou tien mais du je pur ! Mais ce je pur pourtant ne peut avoir d’existence autre que celle de la pensée : que signifie alors la conclusion ? Il n’y en a pas, car la proposition est alors une tautologie. » (Kierkegaard, Post-scriptum définitif et non scientifique aux Miettes philosophiques, vol. II, Œuvres complètes, t. XI, Éditions de l’Orante, Paris, 1979, p. 15)
A travers cet exemple du cogito cartésien, Kierkegaard fustige l’incapacité du philosophe à penser en première personne, car ce singulier n’existe pas, alors même que nous ne cessons de dire « je ». Il est abstrait de la réalité que je fais vivre, que nous incarnons tous pour notre propre compte. Le cogito cartésien est une imposture car il ne dit rien de l’être ; il n’exprime que la circularité d’une pensée sans chair.
« L’abstraction ne s’occupe en rien de la difficulté propre à l’existence et à l’existant. »
En effet, elle est une forme pure, vide de tout contenu émotionnel, réel, qui ne concerne pas l’être, et qui ne plaît qu’à la pensée extraite de l’univers des vivants. Kierkegaard est l’un des rares philosophes qui dénonce l’abstraction et qui défend la pensée du singulier, de l’être vivant x ou y, contre la pensée universalisante d’un « je » anonyme et formel, creux. Le philosophe est le héraut du monde des possibles quand l’individu lambda vit l’impossible, c’est-à-dire ce qui n’est plus possible, car déjà mort ou vécu. Le philosophe ne pense pas l’immédiateté, il se place du point de vue de l’éternité, à savoir hors du temps. Il pense faux si penser juste signifie penser l’être singulier. Mais peut-on penser le singulier sans concepts universels ? Les problèmes cruciaux de l’existence humaine défient l’explication rationnelle objective. Il n’y a pas de vérité hors de la subjectivité. Abstraire, c’est se distraire de cette difficulté.

Telle est l'accroche qui ornait le New York Times il y a quelques décennies... Pour lire l'article, cliquez sur l'image, puis augmentez la taille en cliquant à nouveau dessus :
Article en date du 6 août 1975. « A la fin de sa vie, il était perclus d’arthrite et souffrait du cœur. Il était souvent en fauteuil roulant et était transporté de sa chambre au salon commun des pensionnaires de la maison de retraite de Styles Court, dans le Sussex. Il portait une perruque et des moustaches factices, afin de dissimuler les outrages du temps qui offensaient sa vanité. Dans ses jours actifs, il était toujours impeccablement mis. Monsieur Poirot, qui mesurait simplement un mètre soixante-deux (1), arriva de Belgique pendant la première guerre mondiale en tant que réfugié. (…) La nouvelle de son décès, annoncé par Dame Agatha Christie, ne fut pas une surprise. La rumeur selon laquelle il était à l’article de la mort nous était parvenue en mai dernier. »


(1) Cinq pieds et quatre pouces.
Je joins ce petit texte que j'ai écrit en guise de variation autour du célèbre détective... Il mériterait des développements sur de nombreux points. Considérez-le comme une esquisse. Attention : il contient des informations sur le dernier roman où apparaît Poirot.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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