mardi 27 juin 2006
The Lodger Vidéo envoyée par misshollygolightly
The Lodger ou exercice sur le thème de Jack l'Eventreur par Alfred Hitchcock... dans un Londres ombrageux et aussi expressionniste que certains films allemands de genre.
Hitchcock affirma à Truffaut dans ses Entretiens , auxquels je ne cesse de revenir d'un film vu et revu à l'autre, qu'il considérait ce film comme le premier qui exprima véritablement l'essence de son cinéma. En effet, si comme je le crois souvent un artiste persiste à délivrer le même message et si le talent consiste à ne cesser de dire de mieux en mieux cette vérité première de l'être qui décide de l'exprimer par la voie du film, du livre, de la peinture (peu importe le support), toutes les obsessions et les thèmes d'Alfred Hitchcock sont présents ici. Superposition et juxtaposition des éléments qui nourriront ce génie d'homme : eros et thanatos (les menottes et l'alliance mises en perspective ; le fétichisme d'Alfred Hitchcock est aussi avéré que celui de Bunuel, obsédé par les pieds) ; la culpabilité innocente et réciproquement (le héros est innocent mais il est en quête de vengeance ; le tueur signe ses crimes d'une signature "The avenger" - "Le vengeur", bien que l'on ne sache rien de ses raisons ni de sa personnalité, mais ce simple nom l'unit et le met au même niveau que le "locataire" innocent...) ; le goût du sang du peuple (bêtise crasse et aveuglement de la foule qui crucifie sur une grille le malheureux héros ) ; un goût prononcé pour l'ambiguïté (qui résume l'oeuvre du Maître) ; un esthétisme poussé à l'extrême (le muet contraint à des trouvailles brillantes) ; un sadisme patent et un humour noir indélébile. Sans ignorer l'ironie que ne perçoivent pas toujours les spectateurs... Le suspense étant à peine le but mais plutôt le produit de tout ce qui précède...
Il est remarquable de constater à quel point l'art de l'écrivain ou de l'artiste en général s'effondre lorsque ce qui était à dire fut dit. Ensuite, vient l'heure de la technique et du radotage, même si les meilleurs savent masquer cette facilité de l'esprit et de l'âme qui reposent alors dans une certitude plus ou moins avouée de leur art. Il est très difficile de savoir quel est le moment de l'excellence d'un artiste, qui cristallise dans une oeuvre toutes ses possibilités, mais il est certain que ce moment existe. Il s'agit d'un climax ou d'un centre de gravité, un hapax, qui n'est pas nécessairement flagrant. Je ne me risquerai pas à donner mon hypothèse quant à la nature de ce "point de perfection" chez Hitchcock...
The lodger est le récit d'une erreur judiciaire en germe. Le faux coupable est un thème que Hitch. reprendra maintes fois, mais ce qui est plus intéressant encore c'est le plaisir sadique du réalisateur de mettre en balance les doutes du spectateurs. Il récidivera avec encore plus de force et de génie dans Soupçons ou L'ombre d'un doute. Il rencontrera dans le premier cas le même problème que dans ce film : faire passer la vedette pour un meurtrier potentiel. Les producteurs n'ont jamais accepté qu'un Cary Grant ou un Ivor Novello (le jeune premier de l'époque) soit coupable. Hitch. désirait que le doute sur la culpabilité subsiste, fidèlement au roman qu'il vampirise* pour notre plaisir. Tout le film repose sur cette tension, rendue palpable par des plans magnifiques, ingénieux (Hitchcock découpe les plans avec une précision maniaque ahurissante)...
J'ai choisi de présenter un extrait de la fin du film. Ce lynchage rappellera celui de Fury de Fritz Lang (Cf. ici) quelques années plus tard.
* Il possède en commun avec Truffaut (je songe plus précisément aux romans de Roché, mais ce serait valable pour toutes ses adaptations : il découpait des fragments de romans qu'il collait sur des cahiers et écrivait tout autour... Quel festin de mots !) cette capacité d'absorber un oeuvre (un roman) et de la déchiqueter pour la faire sienne.
Un petit extrait des Entretiens :
entretiens.
La fiction, dans son opération de création d’un univers, semble l’exact contraire du raisonnement philosophique, qui, lui aussi, crée un univers. Mais, quand la fiction a pour but de rendre l’illusion de la réalité qu’elle construit aussi réelle que possible en accumulant des détails qui parlent autant à nos sens qu’à notre intelligence et donnent une impression de vécu (c’est souvent en proportion de cette impression que l’on apprécie d’autant plus une fiction – « ça ne s’invente pas ») par une insistance sur le particulier et le singulier. Comme sous l’effet d’un enchantement ou d’une perversion, la fiction nous est plus réelle et plus proche que la réalité qu’elle plagie (elle nous donne à ressentir, nous livrant des émotions fortes que nous osons éprouver entièrement, dans la mesure où elles ne nous appartiennent pas : le lecteur ou le spectateur est une sorte de mère porteuse de l’émotion véhiculée par la fiction). A quoi tient donc ce caractère de vérité ou de vraisemblance que nous attribuons à la fiction, lorsque celle-ci atteint une forme de perfection ? Et, parallèlement, la philosophie déçoit-elle précisément à cause d’un manque de vérité ? Une fiction emporte notre adhésion par la cohérence qu’elle déploie avec elle-même. C’est pour cette raison qu’un roman autobiographique a autant de chances de succès auprès de notre raison qu’un récit de science-fiction ou un conte de fées. Il faut donc que la fiction respecte la logique qui a cours dans le monde qui est le sien. Nous avons une impression de réalité, même dans le réel objectif, uniquement sous cette condition. Le rêve, par exemple, peut ne pas nous satisfaire de ce point de vue par l’étrangeté qui peut émaner de lui, par cette absence d’ordre qu’il manifeste. On retrouve ce sentiment identique lorsqu’on perd pied dans la réalité, phénomène que Freud appelle « l’inquiétante étrangeté », que celle-ci soit produite par un fait réel ou fictionnel. Cet événement se produit lorsque la conscience se détache d’un fait, comme si elle se dédoublait et qu’elle reste collée aux faits et d’autre part soit ailleurs, décollée d’elle-même et des faits, pour observer ces faits. Le décollement de rétine que l’on observe chez certains sujets pourrait servir de métaphore à ce décollement psychologique. L’homme doit sentir que le réel (ou la fiction) où il s’engage manifeste une stabilité, une fermeté, et qu’une armature le soutient. Or, tout ceci, que nous nommons cohérence, est le fait de la raison qui trouve ou plutôt établit des repères dans la réalité en question. Elle jette des ancres qui lui permettent d’assurer une stabilité au sujet. La manière dont nous abordons une œuvre de fiction nous paraît représentative de la manière dont nous abordons la réalité. Nous avons besoin que rien ne heurte la logique mise en œuvre dans les divers éléments de la réalité qu’elle cimente entre eux, et qu’elles assemblent selon un ordre ou un plan qui ne nous apparaît ni artificiel ni faux. Est-ce que, pour autant, si l’on considère une autre mise en perspective de la réalité, la folie par exemple, on peut déduire des considérations précédentes que la logique est ce qui nous contraint à adhérer à une réalité, réelle ou fictionnelle ? On peut comprendre et entrer dans l’univers d’un paranoïaque ou d’un simple névrosé obsessionnel ou encore d’un phobique, et aller jusqu’à se perdre dans la réalité qu’il fait vivre par son raisonnement et ses actes, sans moyen de savoir où est l’objectivité, le réel réel. Le paranoïaque, le schizophrène ou l’obsessionnel ne manquent pas de logique. Au contraire serait-on tentés de dire. En effet, il n’y a personne de plus raisonnable ou rationnel qu’un fou. Parfois, la logique du fou est absolument plus logique et inflexible que celle d’un homme « sain ». Qu’est-ce qui alors différentie la réalité du fou et celle du non-fou si ce n’est la présence de la logique ? On dira sûrement que c’est l’application de cette logique qui fait toute la différence. La réalité du fou, et nous espérons que l’on nous accordera ce rapprochement, est une forme de fiction. A la différence près qu’elle remplace, du moins pour le fou, la réalité prosaïque ou objective du sujet sain. Elle s’y superpose et finit par prendre sa place. La fiction au sens strict du terme, elle, est un simple jeu, une illusion librement consentie par celui qui la subit, et qui ne cherche pas à faire œuvre d’imposture. Le rationnel est autant le propre de la réalité objective (scientifique ou philosophique) ou du sens commun que celui de la fiction (à condition qu’elle adopte une forme « classique ») ou bien celui de l’univers du psychotique ou de l’obsessionnel. Ce rationnel est insufflé par la logique qui est commune à ces trois réalités et consiste, pour être brefs, en l’application du principe de non-contradiction et celui du tiers exclu qui vont de pair. Le rationnel dont fait preuve la réalité philosophique est plus élaboré puisqu’il ne se contente pas de mettre en forme un matériau sensible comme dans le cas de la pensée du sens commun ou de la fiction, mais qu’il crée comme le fou une autre réalité qui se superpose à la première et se l’assimile. Cette réalité, comme celle du fou, privilégie un point de vue qui unifie et oriente la vision du monde du sujet. Le réel a besoin du rationnel pour exister dans la pensée du sujet, afin qu’il puisse conserver ce réel dans son for intérieur et le convoquer pour s’y projeter, pour faire corps avec son vécu et constituer ou retrouver son identité par rapport à ce réel qui peut donc être pensé et, partant, nommé. Toutefois, le rationnel ne suffit pas pour que le réel existe, il faut que la raison dresse un pont avec des référents concrets qui correspondent aux notions ou concepts en cause. Le rationnel n’est qu’une armature pour soutenir le réel dans la pensée et le langage. Or, il advient que la logique, qui est ce qu’il y a de rationnel dans le réel, sécrète ses propres objets au lieu de mettre en forme les intuitions, les sensations (la chair en un mot) que le sujet éprouve dans l’univers qui est le sien. Ainsi, le rapport de causalité que la raison établit entre deux événements, qui, eux-mêmes, ont été déterminés comme tels par la raison, peut se transformer en une sorte d’objet qui serait la causalité – ce que Hume met en évidence, en montrant que la causalité n’existe pas comme une qualité de l’objet auquel elle est rattachée. De même, n’importe quel concept comme celui de « chaise » ou de « trombone » peut devenir un objet qui remplace tous les objets auxquels il se réfère. Ce qui est vrai des concepts d’objets qui désignent des objets palpables est vrai également des objets impalpables que sont les émotions (plaisir, peine, angoisse, peur, espérance…) ou les sentiments (amour, haine, jalousie, désir de vengeance…). Le danger est par conséquent de raisonner à partir et sur ces objets virtuels, ces faux objets qui ne sont que représentations mentales de véritables objets et non de penser la réalité singulière, pour laquelle ils ne sont que des intermédiaires, des doubles. En effet, s’il est impossible à la raison de penser les choses de ce monde sur le mode du singulier – ce qui impliquerait de concevoir un concevoir un concept unique pour chacune des choses uniques en leur genre qui peuplent et constituent infiniment notre univers – il est en revanche à notre portée de ne pas oublier que l’universel met de côté tout ce qui porte le sceau du vécu, du ressenti d’un sujet. Ce n’est pas simplement cette chaise qui, en elle-même, est différente de toutes les autres chaises, même si elle a des milliers de sœurs, fabriquées à la chaîne, mais c’est aussi le regard de tel ou tel sujet qui va lui conférer un statut de chose singulière, unique. Si personne n’existait pour penser les diverses choses de l’univers, si un ordinateur, par exemple, avait la charge de leur appliquer artificiellement son entendement, il n’y aurait aucune manière pour lui de s’interroger sur la légitimité ou non de penser des choses singulières avec des outils à usage universel et répété. Mieux, sans sujet humain, la singularité n’existerait. Ce qui est singulier ne l’est que par la capacité du sujet à le reconnaître différent de tout autre. Mais un ordinateur extrêmement puissant ne pourrait-il pas en faire autant s’il était relié à un scanner qui l’informerait de toutes les particularités (jusqu’aux défauts qui passent inaperçus à l’œil humain) et le reconnaître comme singulier ? L’acte de reconnaissance que nous évoquons n’a rien de comparable, bien sûr, car il implique la conscience d’un sujet qui vive cette différence, qui puisse considérer une chose comme singulière simplement parce qu’il lui est possible d’en ressentir l’irrémédiable perte. La singularité de l’objet ou du sujet s’inscrit donc dans le registre du vécu, sinon la singularité est un concept aussi froid et vide que les autres. Nous sommes sur la voie de déterminer pourquoi la fiction est plus apte à dire et exprimer le tragique que ne le peut une pensée rationnelle. Une pensée qui tend à l’universel est aussi peu adaptée à la nature de ce qu’elle pense que la formule conventionnelle que l’on emploie pour présenter ses condoléances à quelqu’un dans le deuil. Cette prétendue empathie qui ne fait pas l’effort d’être originale pour compatir ne mérite en retour que cette autre formule, que l’on peut adresser à la philosophie : « Vous ne pouvez pas comprendre. »
dimanche 25 juin 2006
« Quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre… » Cette mystérieuse citation extraite du film de l’admirable Murnau, d'un intertitre, est célèbre pour être devenue le mot de passe des surréalistes en leur temps, grâce à Breton.
Histoire d’une descente aux enfers, dans les limbes* (j'emploie à dessein ce terme de théologie) mais sur la terre, au creux d’un château ou d’un cauchemar (Max Schreck sublime et incomparable vampire).

Lotte Eisner dira de ce film qu’il est « parcouru par des courants d’air glaciaux de l’au-delà ». Je les ai sentis claquer dans mon dos et mes os. La proximité de l’œuvre de Freud est évidente, d’une part dans l’opposition des forces binaires et ternaires, sur laquelle est construite l’œuvre, d’autre part dans la sexualité diffuse dans le traitement du thème. Ellen et Thomas n’ont pas consommé leur relation mais la femme offre son sang à Nosferatu ; elle se donne à lui en sacrifice. Thomas et le comte ont une relation ambiguë, une homosexualité latente se dessine, un rapport de quasi séduction s'affirme quelques instants et s'achève dans la consommation par l'un du sang de l'autre. La sexualité est une forme de dévoration d'autrui, aussi bien physique que psychologique, quand bien même (surtout dans ce cas) l'union est harmonieuse. Le roman de Stoker est traversé par des frissons ô combien érotiques. Ceux-ci sont atténués ici et peut-être davantage incrustés dans la pensée du cinéaste sans pour autant apparaître de manière aussi flagrante à l'écran. Là où les épigones de Murnau produiront des films d'horreur, ne s'adressant qu'à l'épiderme, aux réactions physiques d'effroi et de dégoût, Murnau parle aussi bien au corps et à l'esprit, sans jamais les dissocier. Son film possède une indéniable profondeur métaphysique et projette des scories d'inquiétante étrangeté dans l'âme du spectateur.
Henrik Galeen écrivit le scénario d'après Dracula de Bram Stoker : hormis les noms et certains éléments modifiés pour des raisons de droits (quoi qu’il en soit, l’épouse de Stoker, Florence, intentera un procès à Murnau ; elle exigea la destruction des négatifs du film, mais certaines copies furent heureusement sauvées), ce film est peut-être l’adaptation la plus fidèle du roman. Je n’en parlerai pas car Gaëlle l’a fait mieux que moi. Ce minuscule billet n’est qu’un timide clin d’œil à son travail, qui force mon respect. Je ne suis qu'un être du fragment...
Dracula fut peut-être inspiré par Sir Richard Francis Burton. Il était explorateur et Stoker le rencontra lors d’une soirée. L’homme raconta à l’écrivain des histoires de vampires, notamment dans des récits arabes. Et plus précisément dans Les mille et une nuits qu’il avait traduites…Etonnante généalogie s'il en est de différentes.
Le film de Murnau s'expose ainsi : un jeune homme, Thomas Hutter, est envoyé par son employeur, l'agent immobilier Knock, hors et loin de sa contrée. Il est chargé de conclure la vente d’une demeure avec le comte Orlock, qui n’est autre que Nosferatu le vampire. A son arrivée, des villageois le mettent en garde… Un livre dévoile la nature de l’innommable péril : le vampirisme. Hutter décide malgré tout de rendre visite au comte. Etrangement, celui-ci ne reçoit qu’à la tombée de la nuit. Installé chez le propriétaire, Hutter est assiégé par des cauchemars et des visions effroyables. Il a été mordu pendant son sommeil. Orlock quitte son château car la vision d’un portrait, celui d’Ellen, l’épouse de Hutter, le trouble. Il sème la maladie le long de ses pas. Il s’installe en face de l’immeuble où demeure Ellen. Cette dernière a des pouvoirs médiumniques et sait intuitivement ce qui est advenu à son mari. Elle n'ignore pas qu’Orlock est présent, non loin d’elle. Elle se perd en lui pour sauver la ville de la peste et du vampirisme. Aux premières lueurs du jour, le vampire s’évanouit et la femme meurt dans les bras de Hutter.
Nosferatu ne signifie pas « vampire » ou «non-mort », bien que la seconde dénomination ait des prolongements intéressants pour la pensée psychanalytique ou philosophique. L'entre-deux symbolisé par le vampire dit notre impossible appartenance au monde sensible et intelligible, une faille entre conscience et inconscient, un no man's land de l'esprit. Le nom provient de l’ancien slave : nosufur-atu, dérivé lui-même probablement du grec nosofÒroj (nosophoros, littéralement celui qui ap-porte la maladie, à savoir ici la peste). Rien d’étonnant à cette étymologie, entreprise en coup de vent, si l’on songe que « vampire» est le nom qu'on donne en Allemagne et en Hongrie (et dans d’autres pays européens) à des êtres chimériques, à des cadavres qui, suivant la superstition populaire, sucent le sang des personnes qu'on voit tomber en phtisie. Le nosferat(u) est aussi le vampire de la mythologie romaine. Ils sont les enfants morts-nés des couples illégitimes. Naître coiffé (comme David Copperfield par exemple), par exemple, peut être un presage d’une renaissance après le décès sous la forme d’un vampire, surtout si la coiffe est rouge sang ! Stoker écrit ceci : “(…) le nosferatu ne meurt pas, comme l’abeille, dès qu’il a frappé. Bien au contraire, son forfait accompli, il est plus fort encore, dispose d’une puissance accrue pour perpétuer le mal (…)” La mort qui devrait ouvrir la rédemption engendre un cycle qu'il faut briser.
Le mot est enfin prononcé : le vampire est une incarnation possible du mal, une façon de poser la question sans réponse définitive à une divinité qui n’existe peut-être pas. Paradoxalement, le vampire dit l’existence du mal suprême, ce qui impose la question inversée et implicite de l'existence de son contraire.
Le souci de la damnation éternelle (d'où l'évocation précédente des limbes) est une constante dans l’histoire de l’humanité. Il suffit , par exemple, de se souvenir à quel point les égyptiens étaient soucieux de la conservation des corps. Le corps doit être en repos afin que l'âme s'en détache et puisse voguer ailleurs.
Ailleurs.
Celui qui ne meurt pas et qui n'appartient ni à la vie ni à la mort bouleverse l'ordre du monde.
L’affiche représente un rat (uni à des ailes de chauve-souris),
une créature ambiguë, qui symbolise la peste, transmise par l’animal et suggère la monstruosité à l’œuvre dans le thème. Le vampirisme (le mal) est une contagion. Ce rat trône sur des cercueils empilés et annonce l’horreur. Nosferatu, eine Symphonie des Grauens. Une symphonie de l’horreur. Et non un drame romantique, bien que l'expressionnisme allemand soit lié à ce courant.
Cette peste est aussi celle que Camus mettra en scène avec moins d’hystérie et plus de réalisme apaprent. Pourtant, le vampirisme dont s’est emparée la littérature et le cinéma populaires est un choix plus équivoque et subtil qu’il n’y paraît, à l’instar de la lycantropie*. Ce n’est pas un hasard si le thème s’épanouit à l’époque victorienne, corsetée par des bienséances strictes, soucieuse de masquer ces bas-fonds peu reluisants et de les reléguer en arrière-plan. Le vampire est un aisé retour du refoulé, si je puis m'exprimer ainsi.
De Murnau, qui a adopté avec humanité et compassion tant de thèmes différents, qui aurait attendu ce choix ? Peut-être ceux qui savent que la monstruosité n’est jamais que l’homme et la femme qui a l’audace de (se) regarder dans son abîme quotidien. Nul besoin de rechercher un chaînon manquant entre l'humain et l'inhumain pour expliquer ce surgissement. La bête immonde loge dans le creux de nos reins. Nous nous accouplons avec elle à chaque heure du jour et de la nuit. Rappelons que Murnau avait déjà adapté le Docteur Jekyll et Mister Hyde sous le titre Le crime du docteur Warren. Il semble donc qu'il ait été frappé en continu et criblé par ce questionnement.
Au départ l’expressionnisme allemand est né des difficultés économiques que la première guerre mondiale avait fait naître. Le symbolisme et la création d’une atmosphère via une mise en scène qui privilégiait l’expression d’une humeur, d’un ressenti, devaient pallier le manque de ressources pour filmer dans des décors intérieurs, limités. Comme souvent, c’est l’exiguïté des moyens matériels d’expression qui enlève l’imagination et qui permet le surgissement d’artifices audacieux et riches en connotations. Suggérer est le maître mot de ce film et de l’expressionnisme en général. Ce genre procède par réverbération. Une pensée se frotte à une autre et en fait surgir une troisième qui dépasse les deux précédentes et ouvre une autre voie. Ceci ressemble un peu à l’analyse.
L'expressionnisme cinématographique est né en 1919 avec Le Cabinet du docteur Caligari, de Robert Wiene. Nosferatu. de F. W. Murnau (1888-1931) est une autre étape. Il n'est plus seulement question d'un esthétisme particulier qui emprunte sa noirceau à la littérature gothique. Se creuse ici une véritable dimension métaphysique qui s'exprime par l'intuition qu'engendrent les images. La Lumière et les Ténèbres se donnent corps à corps, l'un contre l'autre, dans un troublant face à face. L’expressionnisme allemand est un courant très important dans le cinéma muet des années 20 (et dans la littérature, premièrement). Metropolis, Les trois lumières (Der Müde Tod), la série des Mabuse de Fritz Lang ou encore les films de Murnau sont les fleurons du genre. Ce choix cinématographique se traduit par sa capacité de suggestion d’«émotions métaphysiques» transmises par la production d’images étranges, souvent peintes, et par un usage très maîtrisé de la lumière et des ombres. L’expressionnisme produit un décalage entre le réel du sens commun et celui qui est donné à percevoir, dans un halo d’étrangeté et de symbolisme. Alors que Le Cabinet du docteur Caligari se donnait à éprouver comme un "théâtre mental", le film de Murnau est tourné en décors "naturels" et sa puissance provient de cette différence ; il y a une inquiétante étrangeté qui sourd d'une fissure au sein du réel tandis que le fantastique incline au surréalisme... Le film paraît vampiriser la nature par le biais de procédés techniques spécifiques - accéléré ou images en négatif. Illégalement adapté d'un classique du genre, le Dracula de Bram Stoker, Nosferatu est le parangon de la longue série à venir des Dracula, de Tod Browning (1931) à Francis Ford Coppola (1992).
La relation commune entre ces divers films allemands est l’exploitation morbide et fascinante du thème de la folie, de l’esprit en proie à des tourments divers. La langue allemande désigne ces films sous le terme kammerspielfilm (le film en chambre, à cause de l’espace cloisonné dans lequel se déroule l’action).
Ce film est une des adaptations du thème du vampire que je préfère sans occulter celle de mon réalisateur fétiche Tod Browning. La version de 1931 est devenue peut-être la plus fameuse version du thème et est considérée comme un classique du film d’horreur. Bela Lugosi trouvait alors son incarnation éternelle, pour le meilleur et pour le pire, bien entendu. J'eus préféré Lon Chaney, mais il mourut.
Dans le prolongement de ces quelques lignes, peut-être n’est-il pas sans bonheur de lire le génial livre de Matheson (conteur hors pair même si l'histoire prend les devants face à la possibilité d'un style sans cesse ajournée par l'urgence de raconter), de regarder Le bal des vampires (version satirique du sujet) par Polanski et de confronter tout ceci au troublant Carnival of souls de Herk Harvey disponible, libre de droits ici.
La pièce radiophonique de et avec Orson Welles
sur une musique de Bernard Hermann est une curiosité digne de ce nom. http://www.radiowork.com/projects/draculascript.html
Tranposer plusieurs centaines de pages en une heure de programme est un exploit et Orson est un ami fidèle de votre MélancHollyque...
* Lieu destiné à recevoir les ames des enfants morts sans Baptême ; qui n'ont point merité l'Enfer, à cause qu'ils sont morts dans l'estat d'innocence, & qui ne peuvent pas entrer en Paradis, à cause du peché originel.
* * « Espèce de maladie mentale dans laquelle le malade s'imagine être changé en loup. Êtes-vous travaillé de la lycanthropie ? Par extension, la maladie de ceux qui se croient métamorphosés en quelque autre animal. » (Littré).
mercredi 21 juin 2006

Le tragique est en creux, dans la comédie humaine. Gabriel Marcel appelle cela « l’immanence de la mort à la vie »[1]. Voilà pourquoi Unamuno parle de « tragi-comédie » à propos de Don Quichotte.
Le comique est l’oeuvre de la raison qui juge ; il est le rire de la raison ; il existe peut-être un autre rire qui est celui du désespoir, mais il n’en est pas question ici. Le rire qui unit le moqueur et le moqué est le rire méchant qui sanctionne la bêtise et l’inadéquation de comportement et / ou de pensée d’un sujet par rapport au réel, ceci suggérant une vérité, une référence stable. Umberto Eco, dans son Nom de la rose, pose cette question essentielle : « Christ riait-il ? » Question moins frivole qu’il n’y paraît au premier regard. Guillaume de Baskerville est un disciple de Bacon et d’Ockham, c’est un moine éclairé qui défend le rire face à un moine sévère, adepte d’un savoir figé : «L’esprit n’est serein que lorsqu’il contemple la vérité et se plaît au bien accompli, et ne se rit de la vérité ni du bien. Voilà pourquoi Christ ne riait pas. Le rire est source de doute. — Mais parfois il est juste de douter. — Je n’en vois pas la raison. Quand on doute, il faut s’adresser à une autorité, aux paroles d’un père ou d’un docteur, et toute raison de douter cesse.» Le tragique est tourment car il est l’expression du doute. «Il faut semer chez les hommes, disait Unamuno, des germes de doute, de méfiance, d’inquiétude [...]. Et surtout et avant tout, pas question de vivre en paix avec tout le monde [...]. Je ne veux vivre en paix ni avec les autres ni avec moi-même. J’ai besoin de guerre, de guerre en mon for intérieur; nous avons besoin de guerre. » La foi est le nerf de la guerre, car elle n’est jamais acquise, mais sujette à question.

Le tragique est l’anti-raison. Le tragique vient après la moquerie et il est d’autant plus profond que la moquerie est moqueuse ou mordante. Le moqué ne se relève pas. Le mot d’esprit tue. Le ridicule est tragique car, par la moquerie, son monde est détérioré, voire détruit. Il est blessé dans sa foi, pas tant dans sa réalité que dans la foi qu’il a en sa réalité… Car sa foi est plus importante que la réalité qu’elle prend pour objet. La preuve, Don Quichotte, peut être démenti par les faits, il ne perd pas sa foi. La raison est l’arme qui le tue, qui tue la foi. Peut-être pourrait-elle se retourner contre les bourreaux et le fou en user ? La foi s’oppose à la raison, car son objet est irrationnel ou déraisonnable. Cela signifie-t-il pour autant que l’on ne puisse avoir foi en la raison ? Non, au contraire, mais sur un autre mode. La foi ne repose que sur elle-même, alors que la raison produit des preuves et entretient un discours avec le réel. Don Quichotte est ridicule : la raison se moque de sa foi. Don Quichotte est l’archétype de celui qui est moqué mais, qui ne se moque pas de lui-même. A travers lui, Unamuno essaie d’en appeler à notre déraison, au dilettantisme[2]par opposition à la logique implacable et rationnelle. Le dilettantisme suggère la fantaisie, l’originalité de celui qui aime le réel à sa manière, alors que la raison ne laisse pas libre de choisir la manière. La folie quichottesque, ou l’exaltation de la singularité, apparaît comme l’alternative à la raison prise en tant que « logique scientifique ». La raison ne laisse place qu’à une seule réalité - celle qu’elle connaît et estime - tandis que la foi ouvre à d’autres mondes possibles (mais impossibles ou pas suffisamment justifiés pour la raison), à une interprétation, tandis que la raison ne donne que des explications fermes et non disputables.
Unamuno a fait de Don Quichotte un « Christ espagnol », à savoir la figure du tragique par excellence. Encore faut-il l’envisager du point de vue de l’homme, non du Dieu qui s’est fait homme… La folie de Don Quichotte est un avatar de celle du Christ. La folie de Don Quichotte est folie, dans la pensée et dans la pratique. La philosophie peut abhorrer le christianisme, qui est la déraison même. La comédie s’adresse à la raison (à l’inhumain), la tragédie au corps et aux sentiments (à l’humain). Don Quichotte ridiculisé est une réplique de la crucifixion : « la tragédie comique, irrationnelle, est la passion par la blague et le mépris » . La crucifixion est tragédie dans le for intérieur, en profondeur, et comédie pour les spectateurs, superficiellement. Que serait une tragédie tragique et rationnelle ? Celle du Christ ? En quoi est-elle différente de celle de Don quichotte ? Toute tragédie est nécessairement irrationnelle et cesse de l’être avec la mort, qui réconcilie le héros avec le réel. La preuve en est que Don Quichotte, juste avant de mourir (re)devient sage : « Il n’est plus temps de rire.»[3] Car ce rire-là, celui de Don Quichotte fou, est l’antidote du sérieux. En cessant de rire, Don Quichotte redevient sérieux : il colle à son identité (Alonso Quijana) et au réel. Il peut rire de lui-même et ce rire le tue. La mort du Christ est tragique car on essaie de tuer la foi d’un homme, d’en attaquer le nerf, en laissant intacte sa raison ; la fin de Don Quichotte est tragique, elle aussi, puisqu’il renonce à son monde, à sa foi :
« Ci-gît l’hidalgo redoutable qui poussa si loin la vaillance, qu’on remarqua que la mort ne put triompher de sa vie par son trépas.
Il brava l’univers entier, fut l’épouvantail et le croquemitaine du monde ; en telle conjoncture, que ce qui assura sa félicité, ce fut de mourir sage et d’avoir vécu fou. »[4]
Sancho : « la plus grande folie que puisse faire un homme en cette vie, c’est de se laisser mourir tout bonnement sans que personne le tue, ni sous d’autres coups que ceux de la tristesse. »[5]
Comparer avec la mort du Christ :
“Et lui ayant ôté ses vêtements, ils lui mirent un manteau d’écarlate ;
et ayant tressé une couronne d’épines, ils la mirent sur sa tête, et un roseau dans sa main droite ; et fléchissant les genoux devant lui, ils se moquaient de lui, disant : Salut, roi des Juifs !
Et ayant craché contre lui, ils prirent le roseau et lui en frappaient la tête.
Et après qu’ils se furent moqués de lui, ils lui ôtèrent le manteau, et le revêtirent de ses vêtements, et l’emmenèrent pour le crucifier. » [6]
Pourtant, Don Quichotte meurt réconcilié avec la raison. Le tragique est du côté de celui qui est moqué, le comique de celui qui se moque. Le moqué n’a que sa foi et le moqueur est maître de la raison. Don Quichotte, contrairement à ce qu’en dit Unamuno, se résigne « au monde » et « à sa vérité », à la fin, mais Unamuno considère que ce Don Quichotte là était déjà mort, pas réel, ou fou, d’une autre folie. Le moqué est le plus fort. Pourtant, Don Quichotte rit de lui-même à la fin. Unamuno prétend qu’il n’a jamais été plus fort qu’à ce moment, car il se pose en ridicule. C’est la raison qui se dédouble et qui se met au service du ridicule … du sentiment. Don Quichotte « n’est pas pessimiste parce que le pessimiste est fils de la vanité [7] : Ecclésiaste. Unamuno prône et met en valeur l’hyperréalisme de Don Quichotte, et la philosophie qui en découle. On peut être ridicule, c’est-à-dire subir le ridicule d’une situation dans laquelle on se trouve pris, ou susciter ce ridicule volontairement. Le ridicule est « l’héroïsme le plus haut », car la valeur de l’homme est bafouée, et le supporter nécessite que l’on parvienne à se nier, ou mieux à s’accepter comme anti-valeur, comme rien. Le ridicule est ce qui est « digne » d’être moqué : le risible, l’insensé ou l’insignifiant. Le contraire du sérieux, du grave. En ce cas comment peut-il être rapproché du tragique, en être la voie d’accès, comme semble le présumer Unamuno ? Ceux qui croient en la raison et non en Dieu sont comiques du point de vue de Dieu, ceux qui croient en Dieu sont tragiques du point de vue de Dieu, mais comiques dans la mesure où ce sont eux dont on se moque. La raison est une religion tout autant que celle de Dieu. Dieu et la raison se moquent de ceux qui ne croient pas ou de ceux qui croient de travers. On peut comprendre autrement la citation de Walpole : la raison peut rire de ce dont elle se moque car elle se désolidarise par le rire, le corps qui subit et vit ne le peut. Le sentir est celui de l’homme tout entier, le penser est un concentré d’homme en un point de son être. « Et ce qu’il y a de plus grand en lui c’est d’avoir été raillé et vaincu, car c’est en étant vaincu qu’il triomphait ; il dominait le monde en lui donnant de quoi rire de lui. »[8] Le monde n’est plus son étalon, il se libère de ce point de vue pour n’être que lui-même. « "La raison parle et le sentiment mord", dit Pétrarque ; mais la raison mord aussi, et mord au plus intime du cœur. »[9] La raison mord d’autant plus qu’elle est impuissante face à la « morsure du réel »[10] : Don Quichotte est à la fois tragique et comique, et l’un parce que l’autre, en même temps. Ce qui est tragique est de ne pas reconnaître la réalité et lui faire obédience, car l’on se heurte nécessairement à ce réel et Dulcinée se transforme alors en grosse paysanne et le château en auberge. Le réel a toujours raison. En quoi le même événement peut-il être alors comique ? Par le rire d’un spectateur, d’un étranger à la situation. Par une extérieure, alors. Il n’est tragique que pour celui qui le vit. Ce qui fait rire est ce qui est ridicule ou risible : « Un objet est ridicule par un contraste frappant entre la manière dont il est et celle dont il doit être, selon le modèle donné, la règle, les bienséances, les convenances. Un objet est risible par quelque chose de plaisant et de piquant, qui vous cause une surprise et une joie assez vive pour se manifester par des signes extérieurs et indélibérés. [11] Le ridicule est synonyme de bêtise. Le risible se distingue du ridicule par la qualité du rire, qui n’est pas, dans le cas du risible, nécessairement moqueur, mais peut signifier le plaisir qu’il a. Le rire des moqueurs est cruel, et le tragique réside dans cette cruauté. Lorsque l’on se moque du ridicule et que l’on en rit, on tient le ridicule pour dérisoire, c’est-à-dire qu’on le tourne en dérision. La dérision étant le mépris que l’on porte à un être ou à une chose à cause de sa petitesse, et surtout de son insuffisance, réelle ou perçue comme telle.
Le fou ou dilettante est peut-être, finalement, plus sage que le philosophe ou le scientifique qui fige le réel dans des concepts, car, peut-être ce réel n’est-il pas… Giacommo Léopardi semble penser ainsi : « Tout est folie dans ce monde, sauf de faire le fou. Tout est digne de rire, sauf de se rire de tout. Tout est vanité, sauf les belles illusions et les délicieuses frivolités. » (17 décembre 1823, 3990)[12] Si la vie est un songe, donc autant rêver pour de bon : le rêve (ou la foi, ou la folie) est ce qui s’accorde le mieux avec la nature évanescente de notre existence, tandis que la raison scientifique crucifie l’existence dans un sérieux et une gravité qui ne sont pas de mise avec la vanité de l’existence (d’où la référence de Unamuno à L’Ecclésiaste). La vie est songe ou apparence ainsi que l’exprime la philosophie indienne et, à sa suite, Schopenhauer. Tout est apparence. De quoi ? De Rien, à condition de ne pas hypostasier ce Rien… et ce Rien peut prendre toutes les couleurs de notre imagination… Le propos de Unamuno est en quelque sorte un « décalque » de l’Ecclésiaste : livre de paradoxes, où un pessimisme extrême et inégalé règne en maître qui contraste avec une croyance en la providence. Rien ne sert à rien et même dire ceci est encore vain. Pourtant, si même la sagesse est inutile, que reste-t-il à l’homme ? Vivre comme une bête, dans le bien-être présent ? Alors pourquoi ce sentiment tragique, puisque le rien devrait apaiser ? Peut-on croire en rien ? Est-ce à cela que croit Don Quichotte ? « Le monde veut être trompé – mundus vult decipi - ou par la tromperie d’avant la raison, qui est la poésie, ou avec la tromperie d’après la raison qui est la religion. »[13]
Don Quichotte est le symbole de la croyance en la finalité humaine de l’univers et en l’immortalité de l’âme. «L’homme ne se contentait pas du rationnel (…) il voulait donner une finalité absolue à la vie, car ce que j’appelle la finalité finale est le véritable οντως ον. Et la fameuse "maladie du siècle", qui s’annonce déjà dans Rousseau, et qu’accuse plus clairement que personne l’Obermann de Senancour, n’était et n’est pas autre chose que la perte de la foi en l’immortalité de l’âme, en la finalité humaine de l’Univers.[14] Le philosophe professionnel et le dilettante, l’un ou l’autre, pas moyen d’échapper à cette dichotomie. Le premier est celui qui pense sans vivre, le second celui qui vit sans penser, ou plutôt qui vit sans essayer de totaliser son existence dans un système. Le premier ne s’intéresse qu’au squelette, le second à la chair douloureuse. Si, ainsi que l’affirme notre auteur, «La vérité n’est pas ce qui nous fait penser, mais ce qui nous fait vivre.», il faut comprendre, à la suite de Shakespeare et de Calderon que « La vie est un songe »[15] et qu’il convient de « Rêver peut-être »[16].

[1] Gabriel Marcel, Pour une sagesse tragique et son au-delà, Ed. Plon, Paris, 1968, p. 300.
[2] « Il n’y a que deux attitudes légitimes dans la vie : le dilettantisme ou le vedânta. » (Cioran, Cahiers, p. 307)
[3] Don Quichotte de la Manche, Ed. du Valois, trad. Louis Viardot, Villeneuve-Saint-Georges, 1951, p. 612.
[4] Ibidem, p. 614 : épitaphe de Don Quichotte.
[5] Ibidem, p. 613.
[6] Evangile selon Saint Matthieu, chap. 27.
[7]pp. 301-302.
[8] Ibidem, p. 301.
[9] Ibidem, p. 302.
[10]Marcel (Gabriel), Essai de philosophie concrète, Ed. Gallimard, Coll. Folio, Paris, 1999, p. 98.
[11]Guizot, Dictionnaire des synonymes
[12] Philosophie pratique, Ed. Rivages Poche, Paris, 1998, p. 170.
[13] p. 303.
[14] Unamuno, op. cit., p. 279.
[15]Calderon (Pedro), La vie est un songe, Ed. Babel, Coll. Répliques, Paris, 1997
[16]Pièce de Jean-Claude Grumberg, dont le titre est extrait du monologue de Hamlet de Shakespeare.
Dans le prolongement de ce billet, La Quête de Brel : Brel.
mardi 20 juin 2006

La trilogie d'Enfer de Mervyn Peake, Gormenghast... Je ne suis là pour personne (sauf pour mes fidèles amis de JIACO). Bientôt un billet sur cet immense roman baroque, indescriptible, merveilleux, fou, onirique, réaliste, oxymoron, indicible beauté... Il me faudra le lire ensuite en version originale, même si la traduction me paraît a priori limpide, élégante, sinueuse et franche.
lundi 19 juin 2006
Dans un pur esprit féerique, shakespearien (Le songe d'une nuit d'été, La tempête), Woody Allen nous offre une énième variation sur l'amour et le sexe. Tous les films de Woody Allen n'ont-il pas cette question en commun, à de rares exception près ? Peut-on désirer sans aimer et aimer sans désirer ? That's the question... Les vertiges des plaisirs sensuels s'inscrivent-ils sur une page blanche et ceux des tourments amoureux, spirituels, les tortures de l'âme, sur la page voisine, à la manière de ces cahiers de travaux pratiques qui comportaient une page pour le dessin et une page pour l'écriture, et qui contraignaient à un artificiel découpage ? N'est-ce point désirer séparer une ultime fois le corps et l'esprit ? En vain, semble nous dire l'épilogue du film, puisque le couple marié (de nouveau en harmonie sur le plan horizontal) connaît un dénouement heureux. Le sexe sans amour n'est peut-être qu'une fumisterie. Qui voudrait d'un amour sans la magie et la poésie qu'il invente pour l'entendement ? Cette subtile et délicieuse sucrerie met en scène, une fois de plus (je ne compte plus le nombre de films de Woody Allen construit sur ce présupposé), plusieurs couples qui partagent une maison et un week-end. Un bois alentour semble appeler les duos à se faire et à se défaire, à redistribuer les femmes et les hommes, les rôles, dans ce jeu de l'amour et du hasard. Comment ne pas songer à Shakespeare et au Dear Brutus de Barrie, car le thème de la seconde chance est fort bien développé. N'y a-t-il que des occasions et des moments magiques qui s'enfuient à jamais si on ne sait les saisir, ce que les personnages appellent des "moments parfaits" ? Ils ne sont parfaits, vraisemblablement, que parce que nous les avons manqués... Ma conception de l'amour est autre ; il me semble que Woody Allen la partage en partie ; et je songe à la moitié originelle telle qu'elle est décrite dans Le Banquet de Platon. Woody Allen joue le rôle d'un inventeur loufoque, qui ressemble fort à un bourdon un tantinet ridicule, qui lui sied à ravir :
A Midsummer night's sex comedy Vidéo envoyée par misshollygolightly
Toutes ses inventions échouent lamentablement, sauf peut-être une curieuse boule qui révèle des ombres, les âmes peut-être de certains amoureux... Un couple illégitime arrive, et l'on admire Woody en Icare, burlesque et funambule, attendrissant personnage :
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Vidéo envoyée par misshollygolightly

Et, puique j'aime coudre ensemble les divers pans de mon univers, il ne me semble saugrenu ou capricieux de proposer à la prunelle cet étalage de beauté, de féerie... Petit album de planches d'Arthur Rackham qui illustrèrent la pièce de Shakespeare... N'est-ce pas divin ?
dimanche 18 juin 2006

« Il était une fois une coïncidence qui était partie faire une promenade en compagnie d’un petit accident ; pendant qu’ils se promenaient tous les deux, ils rencontrèrent une explication, une très vieille explication, si vieille qu’elle était toute pliée en deux et ratatinée, et qu’elle ressemblait plutôt à une devinette (…) »

Lewis Carroll, Les aventures de Sylvie et Bruno

Le Dominateur de Diodore :

  • Toute proposition vraie concernant le passé (a) est nécessaire. (b)

  • L’impossible (c) ne suit pas logiquement du possible. (d)
  • Est possible ce qui n’est pas actuellement vrai et le sera jamais. (e)

Trois ordres sont à distinguer : celui de la logique pure, comme structure de pensée à travers des catégories binaires (nécessité, possible, impossible), celui de la connaissance, comme application de cette logique au monde réel (proposition vraie) et celui du langage qui englobe les deux premiers et permet une projection du sujet dans les deux autres ordres.

Le Dominateur de Diodore de Cronos est un problème logique qui semble insoluble et qui a pour enjeu rien moins que de déterminer si oui ou non l’homme est libre de son devenir. Prises séparément ces propositions ne heurtent pas les principes fondamentaux de la logique, comme le principe de contradiction ou le tiers exclu. En revanche, elles ne peuvent subsister que deux à deux.

Le nécessaire, le possible et l’impossible ne semblent pas avoir les mêmes prétentions ou rapport à l’existence, et se soumettre à une hiérarchie. En effet, le nécessaire, par le pouvoir du négatif qui est le sien, détermine le possible et l’impossible. Ces deux-là appartiennent à la fois au monde de la logique et à celui de la fiction, quand le nécessaire n’appartient qu’au cercle de la logique.

La réalité en question ici est celle du temps et de son influence par rapport à nos actes.

On serait tenté d’affirmer que la logique se prend pour Dieu et que la croyance en celle-ci remplace toute tentation de théodicée. Le danger est aussi de prêter au monde des traits et des intentions qu’il n’a pas, c’est l’anthropomorphisme donc qui guette le logicien et qui transforme ce dernier en métaphysicien, en un drôle de tour de passe-passe. Il suffit d’accorder, subrepticement, une portée existentielle aux catégories, aux propositions logiques et surtout à la copule.

Lewis Carroll ou Charles Lutwidge Dodgson qui, en plus du fait d’être un écrivain élégant et talentueux, était d’abord un logicien et un mathématicien sérieux s’interroge sur cette « portée existentielle »[1]. La copule n’est pas une entité vivante. Elle ne proclame pas par elle-même : elle ne fait que signifier et ce rôle est distribué par le logicien, même si ce dernier a tendance à l’oublier. L’affirmation de l’existence d’une proposition dépend de la volonté du logicien et des règles qu’il a préalablement définies dans son univers. Certes, il lui faut néanmoins respecter les principes logiques universellement reconnus, mais rien ne l’oblige à ne pas inventer sa propre logique. En outre, une proposition parfaitement viable logiquement peut ne pas aller sans poser de problème dans la réalité concrète.

Les exemples de Lewis Carroll sont toujours savoureux...

Il existe trois sortes de propositions déjà étudiées par Aristote :

- les propositions particulières (propositions en I), qui ne concernent qu’une partie du sujet, et commencent par le mot « quelques » ;

- les propositions universelles négatives (propositions en E), reconnaissables au mot « aucun » qui les inaugure ;

- les propositions universelles affirmatives (propositions en A), qui concernent le sujet dans sa totalité et exhibent un « tout » audacieux et autoritaire.

Si I et A sont assertifs, qu’en est-il de E ? L’opinion de Lewis Carroll est que nous sommes contraints de supposer que E n’est pas assertif.

Si I n’est pas assertif et que E le soit. Pour lui, toute proposition en A équivaut à une proposition en E, qui est donc par voie de conséquence assertive.

Si E et A sont assertifs, logiquement il semble que I ne l’est pas ; seulement, d’un point de vue pratique, cela ne se peut, du moins pas facilement pour l’homme qui vit simplement. « Une proposition particulière n’affirme nullement l’existence de son sujet. » ; « Ignorez-vous qu’une universelle négative affirme bien l’existence de son sujet ? » … C’est la singularité, vous ou moi en tant qu’être particulier de la totalité « hommes », qui n’existe pas ! Plus paradoxal encore une universelle négative (« nul ») qui affirme l’existence d’un sujet dont elle nie l’existence !

Lewis Carroll lutte contre deux idées reçues des logiciens. La première étant leur propension à attribuer la négation à la copule plutôt qu’au prédicat, à laquelle elle conviendrait mieux, et la revendication de Carroll est un souci de commodité. Il s’insurge également contre l’idée que deux prémisses négatives ne prouvent rien et nous le montre.



[1] Logique sans peine, Ed.Hermann, trad. et présentation de Jean Gattegno et Ernest Coumet , Paris, 1982, pp. 192-201. Ce recueil reprend la première partie de la Logique symbolique de Lewis Carroll ainsi que des textes et des remarques fort instructives qui devaient constituer la deuxième et la troisième partie de sa logique, mais la mort mit fin à ce projet. A noter que ces textes sont présents dans le volume que la Bibliothèque de La Pléiade a attribué à cet auteur. Quelques erreurs se sont glissées dans les exercices de l’édition Hermann… que corrige l’édition de La Pléiade…

Ne pas confondre "prémices" et "prémisses" : 1.Les prémices, avec un c (toujours au pluriel) : les premières manifestations, les débuts de quelque chose - Les prémices de l'automne, d'une crise. 2.Une prémisse, avec deux s : en logique, chacune des deux premières propositions d'un syllogisme ; par extension, proposition ou fait d'où découle une conséquence. Contester les prémisses mêmes d'un raisonnement ; ces négligences ont constitué les prémisses de l'accident. (Larousse)

Quelques notes, jetées à la hâte, qui n'ont pour lien que des associations d'idées. Le possible est une vue de l'esprit qui met en balance à égalité la chance d'être et la chance de ne pas être. Il n’y a pas de prévalence pour l’un ou l’autre des possibles, comme c’est le cas pour le probable où la possibilité positive d’un fait l’emporte sur sa possibilité négative. Mais le possible est-il simplement logique ou réel, l’un et l’autre ? Qu’est-ce qui rend possible un événement : un défaut de connaissance du réel ou bien y a-t-il véritablement un espace non déterminé dans la réalité, quelque chose à inventer, à faire et à vivre, qui ne soit pas d’ores et déjà inscrit en germe dans ce qui est ici et maintenant ? Spinoza réduit le possible au réel. Il n’y a pas de distinction entre les deux, autre que celle créée par l’entendement humain. Réel et possible sont simultanés dans l’entendement de Dieu, c’est notre pensée qui en fait deux moments particuliers d’une seule et unique réalité. Tout ce qui est possible est réel et si quelque chose ne se réalise pas, c’est qu’il s’agit d’un impossible et, pour lui, l’idée d’un possible non réalisé revient à concevoir une limitation en Dieu ; or, Dieu ne peut être limité par sa nature même, qui est infinie. En effet, si l’on considère que tout ce qui existe est en Dieu, tout possible est en Dieu, et comme Dieu tend à exister, chaque possible existe. La pensée de Leibniz quant aux possibles semble plus proche de la manière dont le sujet conçoit le possible, elle est plus anthropomorphique : Dieu choisit. C’est une autre manière d’envisager la puissance de Dieu, son étendue : au lieu de voir dans des possibles non réalisés, un échec pour la volonté de Dieu, voire un gaspillage, on peut y trouver l’indice d’une surabondance divine. Pourquoi l’idée d’un choix – telle que l’attachons presque inconsciemment à l’idée de possible – serait-elle indigne de Dieu, de sa puissance ? Parce qu’un choix est motivé par une raison, une cause et que ceci s’opposerait à la liberté de Dieu ? Pour nous, une chose est possible uniquement parce que rien ne l’oblige à être telle ou telle, ceci ou son contraire ; elle ne dépend de rien, ou plutôt si : elle dépend – et c’est contradictoire - d’une liberté d’indifférence à son endroit. Le possible n’existe pas et pourtant il est indispensable : c’est une respiration du réel. Il s’appuie sur une extrapolation du réel par l’imagination de l’homme qui pense ce réel. C’est une vue de l’esprit si l’on veut, comme on dit familièrement, ou une fiction. La notion de compossibles, chez Leibniz, qui permet de déterminer quels possibles peuvent prétendre à l’existence s’ancre dans un univers déjà créé, qui ressemble à une sorte de Rubicube où les différentes faces du monde doivent coïncider les unes avec les autres de manière harmonieuse. Ce monde de compossibles est déjà achevé par opposition au monde des possibles que peut concevoir l’homme prosaïque, qui est en perpétuelle création. D’autres possibles demeurent possibles mais ne parviennent pas à l’existence en raison de leur degré inférieur de perfection pour l’ensemble. Il est à remarquer que ces possibles non réalisés ne perdent pas pour autant leur caractère de possible, contrairement à ce qui se produit dans la philosophie spinoziste. Dieu n’est pas moins libre parce qu’il choisit les meilleurs possibles, car sa volonté est immédiate à son entendement. Le choix est nécessaire, du point de vue moral, mais cette nécessité morale dépend de sa bonté, lui est inhérente. Aucune nécessité ne lui vient de l’extérieur mais il la tire de sa nature propre. Il faut donc distinguer contrainte (extérieure) et nécessité (intérieure). L’oracle ou la prédiction se présentent comme des nécessités, certes, mais des nécessités conditionnelles ou hypothétiques, qui ne peuvent se réaliser sans le soutien du sujet. C’est le genre de nécessités définies par Leibniz, par opposition à ce qu’il nomme des nécessités absolues, qui relèvent de la connaissance – et non de la volonté - divine. Par « soutien du sujet », il faut comprendre, au minimum, un acte – volontaire ou non – et au maximum, la volonté qui accompagne cet acte. La volonté n’étant considérée comme réellement volontaire que si elle est éclairée par un jugement raisonnable, à savoir la connaissance précise et entière de toutes les fins résultant des moyens (actes) mis en œuvre par le sujet. Bien sûr, une telle connaissance est impossible. Elle ne peut s’exercer que sur des segments de la réalité, non sur l’univers complet, pris temporellement et spatialement, diachroniquement et synchroniquement. Considérons que la volonté est plénière quand la connaissance des fins est parfaite ou pus exactement maximale – c’est-à-dire procédant du ratio le plus élevé entre ce qui est destiné à être connu et les capacités de compréhension de l’homme - sur tel ou tel segment de réalité donné. Quelque chose échappe à l'homme, à chaque pensée, à chaque acte, car il vit et connaît partiellement. Parcellaire est sa pensée. Pour Spinoza, seule la connaissance de la nécessité nous permet de briser les chaînes du destin. « Une affection, à mesure qu’elle nous est mieux connue, tombe de plus en plus sous notre puissance et l’âme en pâtit de moins en moins (...) En tant que l’âme conçoit toutes choses comme nécessaires, elle a sur ses passions une plus grande puissance ; en d’autres termes, elle est moins sujette à pâtir. » ( Ethique, V 3 et 6). Le point de vue stoïcien sur la liberté est le même : la reconnaissance de la nécessité ou de l’ordre de l’univers, que l’on peut appeler connaissance, science ou sagesse, rend libre l’homme qui s’y soumet. Mais de quoi l’homme est-il donc libre ? Il a la liberté de l’agneau devant le boucher. «Moins pâtir » ne veut rien dire de plus que reprendre possession (ou avoir l’illusion d’un tel pouvoir), par la connaissance des mécanismes en jeu, de tout ce que l’homme subit inévitablement : les passions, les souffrances, les maladies, la mort, etc. Le fait de savoir pour Phèdre qu’elle est victime de Vénus la rend-t-elle moins sujette à pâtir de sa faiblesse pour Hippolyte ? Le fait de savoir que la mort fait partie de ma nature d’être éphémère me rend-t-il moins malheureuse ou libre de me soustraire à cette issue ? Non, bien sûr. Pourtant, le fait de ne pas subir idiot semble constituer une once de plus-value… pour la plupart des philosophes rationalistes. On y trouverait presque une consolation à savoir ce qui va nous arriver et comment ça nous arrive, bien qu’on ne puisse rien faire pour éviter que ça arrive. Comment est-ce croyable ? On peut songer que l’homme, par la connaissance qu’il acquiert de sa position et de sa condition au sein d’un ordre, s’identifie en quelque sorte aux forces qui font de lui un jouet ou un pion. La connaissance lui donne l’illusion d’être du côté des causes et non de celui des effets ; il infiltre le rouage de la causalité et se dédouble ainsi, en sujet qui pâtit et en sujet qui agit. Il devient cause de lui-même, en quelque sorte, et l’on appelle ce phénomène sagesse, quand ce n’est qu’un grossier subterfuge de notre amour-propre pour nous préserver de l’humiliation et de la souffrance de n’y pouvoir rien. Hume a très bien compris que la raison ne peut rien contre la passion, de quelque ordre qu’elle soit… L’impossible n’existe-t-il qu’après coup, par contradiction avec ce qui est déjà ? Une chose ou un événement n’est pas impossible ou possible en soi, de toute éternité, ce que laisse entendre le raisonnement spinoziste qui, à l’instar de Diodore de Cronos assimile possible et réel. Le réel n’est pour nous que le passé et le présent, le temps, c’est-à-dire qu’il est le vécu, tout ce qui est relié par la conscience, un monde dans lequel vit le sujet. Du possible, on ne peut exclure la dimension temporelle, qui est celle du futur. On parle de possible au présent en se projetant dans le futur, un futur qui contient de l’indéterminabilité. En effet, ce qui est possible l’est au futur. Or le futur qui ne peut se prévoir, celui qui appartient aux choix de l’homme (sous la condition que ses choix soient imprévisibles… ), ou à un déroulement de causes et d’effets qui échappent à la connaissance scientifique, est ce qu’on appelle le possible avant coup. La théorie des monades leibnizienne propose une vision hermétique du sujet, au sens où une boîte de conserve peut être hermétique. Tout ce qui va lui advenir est contenu dans la monade. C’est son haeccéité. Ainsi, chaque événement a sa raison d’être dans la monade. Ceci ressemble à la théorie du destin de Schopenhauer. Leibniz écrit ceci : « Tout est donc certain et déterminé par avance dans l’homme, comme partout ailleurs, et l’âme humaine est une espèce d’automate spirituel, quoique les actions contingentes en général et les actions libres en particulier ne soient point nécessaires pour cela d’une nécessité absolue, laquelle serait vraiment incompréhensible avec la contingence. » (Théodicée I, 52) Voici qui nous ramène à la liberté par l’acceptation de son destin, ce que nous avons d’ores et déjà qualifié de sophisme ou d’évitement. Le déterminisme de Spinoza est celui des cause ; celui de Leibniz est celui des fins ; deux perspectives inconciliables. Pour le premier, la vérité est l’objet de sa pensée, pour le second il s’agit du meilleur ; pourtant la logique et la morale sont liées plus que ne semble le croire ou le dire Spinoza.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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