Tous les dix ans, parfois plus rarement, le hasard (en la personne de Cinnamon, une jeune femme inconnue...) met entre vos mains un livre, dont vous savez qu'il changera votre vie ou qu'il vous donnera l'audace de vous croire meilleur que vous ne l'êtes en réalité, car il vous incitera à donner un grand coup de pied dans tout ce qui vous retient d'être davantage vous-même ! Il n'y a rien de plus important en ce monde que d'aimer et, dans le meilleur des cas, de se sentir aimé. La contrepartie n'est pas obligatoire. C'est un luxe qui paraît nécessaire mais qui ne l'est pas entièrement. En effet, aimer donne autant d'élan que d'être aimé, la compréhension en moins... Barrie l'a expliqué mieux que je prétendrai le faire. "Chaque amour possède son arc-en-ciel, même celui auquel on ne répond pas"...
Mon expérience est déraisonnable : je me suis sentie aimée par ces mots et cette histoire que je n'ai pourtant point achevé de lire...
Rencontrer un livre peut être aussi décisif que croiser un homme ou une femme ; quelquefois c'est encore plus vital, surtout quand on possède l'orgueil de mettre bas soi-même un univers.
Ce livre (une trilogie, en réalité) de Mervyn Peake est une oeuvre d'art impossible à fracturer par des mots ou par la pensée. Elle n'est pas faite pour être révélée au grand jour, en pleine lumière ; elle se vit sous les paupières comme j'aime à le dire, dans l'intimité des songes éveillés. La lecture est le plus souvent un acte silencieux. Une action qui prend place dans le recueillement, comme une prière adressée et reçue dans un seul instant.
Le livre de Peake exacerbe cette communion. Il (le livre ou l'auteur) écrit comme on rêve, je ne peux mieux expliquer que par ces simples mots pourquoi son livre est exceptionnel.
De quoi s'agit-il ?
D'un château étrange et mystérieux qui paraît presque doté d'une vie propre. Une famille occupe les lieux, des domestiques, des ombres qui frôlent les murs, un mystérieux Rituel qui semble être le coeur de toutes les relations humaines. Un univers absurde en apparence, mais une réplique du nôtre, la poésie en moins... Et un jeune homme sans scrupule qui part à l'assaut d'un ordre qu'il veut émietter et s'approprier. Peut-être...
J'ai rencontré mon double littéraire dans ce livre : le personnage improbable et pourtant tellement réaliste de Fuchsia. Je connais son Grenier ; j'y m'y rends souvent, par une porte dérobée... Personne d'autre que moi n'en connais le chemin. J'y fais pourtant les plus belles des rencontres.
Je suis persuadée qu'il n'existe pas deux catégories d'êtres : ceux qui sont rangés et inaptes aux divagations de l'imagination, insensible aux douceurs ouatées et maniérées d'un esprit qui se faufile dans les interstices de la réalité et ceux qui s'encoconnent sans vergogne dans les plaisirs de l'imaginaire, tétant le plaisir offert par un verbe poudré de fantaisie. Non, il y a simplement ceux qui ont peur et ceux qui s'abandonnent à l'irréel parce qu'ils n'ont plus rien à perdre. Ce sont les mêmes à divers moments de leur existence mais ils s'ignorent.
Toute comparaison avec Kafka, les romans gothiques ou n'importe quel autre courant littéraire serait grossière erreur. Mervyn Peake est un genre littéraire à lui seul. Il est assez gigantesque pour qu'on lui rende cette vérité.
Ce livre est inadaptable, impossible à raconter ou à analyser, tant il est fiévreux et se déroule dans l'âme du lecteur. Les images suggérées (une voix qui coule sous une porte et vient frapper une oreille, un homme dont les genoux grincent, un cuisinier maléfique qui a pour pieds des limandes, une femme qui accouche au milieu d'oiseaux et qui n'a d'amour que pour eux et ses dizaines de chats blancs...) ne peuvent sortir de notre front pour être projetée dans la "vraie" vie - qui n'est peut-être pas plus vraie que celle de Peake...
Gertrude, la comtesse, dit ces mots :
"(...) le secret est d'oublier complètement l'apparence et de vivre en soi-même."(Trad. Patrick Reumaux, magnifique traduction)... N'est-ce pas l'inverse de la vie prosaïque des mortels que nous sommes ? Je crois que le secret du livre peut être atteint pour qui sait pénétrer le sens de cette déclaration. Les autres sont perdus à jamais pour Gormenghast... Mais ce livre, ce château, ces êtres ont tant de profondeur et de mystères que je me trompe peut-être, perdue dans un reflet qui n'est qu'une image parmi tant d'autres de ce lieu du rêve... Peut-être... http://www.mervynpeake.org/
une créature ambiguë, qui symbolise la peste, transmise par l’animal et suggère la monstruosité à l’œuvre dans le thème. Le vampirisme (le mal) est une contagion. Ce rat trône sur des cercueils empilés et annonce l’horreur. Nosferatu, eine Symphonie des Grauens. Une symphonie de l’horreur. Et non un drame romantique, bien que l'expressionnisme allemand soit lié à ce courant. 
« Il était une fois une coïncidence qui était partie faire une promenade en compagnie d’un petit accident ; pendant qu’ils se promenaient tous les deux, ils rencontrèrent une explication, une très vieille explication, si vieille qu’elle était toute pliée en deux et ratatinée, et qu’elle ressemblait plutôt à une devinette (…) »
Lewis Carroll, Les aventures de Sylvie et Bruno
Le Dominateur de Diodore :
Toute proposition vraie concernant le passé (a) est nécessaire. (b)
L’impossible (c) ne suit pas logiquement du possible. (d)- Est possible ce qui n’est pas actuellement vrai et le sera jamais. (e)
Trois ordres sont à distinguer : celui de la logique pure, comme structure de pensée à travers des catégories binaires (nécessité, possible, impossible), celui de la connaissance, comme application de cette logique au monde réel (proposition vraie) et celui du langage qui englobe les deux premiers et permet une projection du sujet dans les deux autres ordres.
Le Dominateur de Diodore de Cronos est un problème logique qui semble insoluble et qui a pour enjeu rien moins que de déterminer si oui ou non l’homme est libre de son devenir. Prises séparément ces propositions ne heurtent pas les principes fondamentaux de la logique, comme le principe de contradiction ou le tiers exclu. En revanche, elles ne peuvent subsister que deux à deux.
Le nécessaire, le possible et l’impossible ne semblent pas avoir les mêmes prétentions ou rapport à l’existence, et se soumettre à une hiérarchie. En effet, le nécessaire, par le pouvoir du négatif qui est le sien, détermine le possible et l’impossible. Ces deux-là appartiennent à la fois au monde de la logique et à celui de la fiction, quand le nécessaire n’appartient qu’au cercle de la logique.
La réalité en question ici est celle du temps et de son influence par rapport à nos actes.
On serait tenté d’affirmer que la logique se prend pour Dieu et que la croyance en celle-ci remplace toute tentation de théodicée. Le danger est aussi de prêter au monde des traits et des intentions qu’il n’a pas, c’est l’anthropomorphisme donc qui guette le logicien et qui transforme ce dernier en métaphysicien, en un drôle de tour de passe-passe. Il suffit d’accorder, subrepticement, une portée existentielle aux catégories, aux propositions logiques et surtout à la copule.
Lewis Carroll ou Charles Lutwidge Dodgson qui, en plus du fait d’être un écrivain élégant et talentueux, était d’abord un logicien et un mathématicien sérieux s’interroge sur cette « portée existentielle »[1]. La copule n’est pas une entité vivante. Elle ne proclame pas par elle-même : elle ne fait que signifier et ce rôle est distribué par le logicien, même si ce dernier a tendance à l’oublier. L’affirmation de l’existence d’une proposition dépend de la volonté du logicien et des règles qu’il a préalablement définies dans son univers. Certes, il lui faut néanmoins respecter les principes logiques universellement reconnus, mais rien ne l’oblige à ne pas inventer sa propre logique. En outre, une proposition parfaitement viable logiquement peut ne pas aller sans poser de problème dans la réalité concrète.
Les exemples de Lewis Carroll sont toujours savoureux...
Il existe trois sortes de propositions déjà étudiées par Aristote :
- les propositions particulières (propositions en I), qui ne concernent qu’une partie du sujet, et commencent par le mot « quelques » ;
- les propositions universelles négatives (propositions en E), reconnaissables au mot « aucun » qui les inaugure ;
- les propositions universelles affirmatives (propositions en A), qui concernent le sujet dans sa totalité et exhibent un « tout » audacieux et autoritaire.
Si I et A sont assertifs, qu’en est-il de E ? L’opinion de Lewis Carroll est que nous sommes contraints de supposer que E n’est pas assertif.
Si I n’est pas assertif et que E le soit. Pour lui, toute proposition en A équivaut à une proposition en E, qui est donc par voie de conséquence assertive.
Si E et A sont assertifs, logiquement il semble que I ne l’est pas ; seulement, d’un point de vue pratique, cela ne se peut, du moins pas facilement pour l’homme qui vit simplement. « Une proposition particulière n’affirme nullement l’existence de son sujet. » ; « Ignorez-vous qu’une universelle négative affirme bien l’existence de son sujet ? » … C’est la singularité, vous ou moi en tant qu’être particulier de la totalité « hommes », qui n’existe pas ! Plus paradoxal encore une universelle négative (« nul ») qui affirme l’existence d’un sujet dont elle nie l’existence !
Lewis Carroll lutte contre deux idées reçues des logiciens. La première étant leur propension à attribuer la négation à la copule plutôt qu’au prédicat, à laquelle elle conviendrait mieux, et la revendication de Carroll est un souci de commodité. Il s’insurge également contre l’idée que deux prémisses négatives ne prouvent rien et nous le montre.
[1] Logique sans peine, Ed.Hermann, trad. et présentation de Jean Gattegno et Ernest Coumet , Paris, 1982, pp. 192-201. Ce recueil reprend la première partie de la Logique symbolique de Lewis Carroll ainsi que des textes et des remarques fort instructives qui devaient constituer la deuxième et la troisième partie de sa logique, mais la mort mit fin à ce projet. A noter que ces textes sont présents dans le volume que la Bibliothèque de La Pléiade a attribué à cet auteur. Quelques erreurs se sont glissées dans les exercices de l’édition Hermann… que corrige l’édition de La Pléiade…
Ne pas confondre "prémices" et "prémisses" : 1.Les prémices, avec un c (toujours au pluriel) : les premières manifestations, les débuts de quelque chose - Les prémices de l'automne, d'une crise. 2.Une prémisse, avec deux s : en logique, chacune des deux premières propositions d'un syllogisme ; par extension, proposition ou fait d'où découle une conséquence. Contester les prémisses mêmes d'un raisonnement ; ces négligences ont constitué les prémisses de l'accident. (Larousse)
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