vendredi 21 mai 2010
Mon JIACO, "Les roses de décembre", fait actuellement peau neuve...
Après bientôt cinq ans d'existence, il est temps de tourner quelques pages.
J'ai décidé de lui donner un aspect qui s'apparente davantage à celui d'un site (je n'ai jamais eu le sentiment de tenir un "blog" ; il s'est toujours agi dans mon esprit d'un herbier, d'un laboratoire, d'un carnet...). Cette métamorphose est en harmonie avec ma propre mue et avec d'autres désirs qui se sont faits jour lors des derniers mois.
Après bientôt cinq ans d'existence, il est temps de tourner quelques pages.
J'ai décidé de lui donner un aspect qui s'apparente davantage à celui d'un site (je n'ai jamais eu le sentiment de tenir un "blog" ; il s'est toujours agi dans mon esprit d'un herbier, d'un laboratoire, d'un carnet...). Cette métamorphose est en harmonie avec ma propre mue et avec d'autres désirs qui se sont faits jour lors des derniers mois.
Il revêtira ses habits définitifs dans quelques jours. Un peu de patience...
Je prépare également, sur mon site, une page spéciale dévolue aux festivités qui ont eu lieu en l'honneur des 150 ans de Barrie, dans son pays natal, Kirriemuir. Je reviens de cette contrée magique, le coeur enrubanné de souvenirs merveilleux.
Je prépare également, sur mon site, une page spéciale dévolue aux festivités qui ont eu lieu en l'honneur des 150 ans de Barrie, dans son pays natal, Kirriemuir. Je reviens de cette contrée magique, le coeur enrubanné de souvenirs merveilleux.
Ne manquez pas de lire "Le Figaro littéraire" du 3 juin : "ma" chère Margaret Ogilvy y sera présentée ! Et, ce jour, dans "Livres Hebdo", une avant-critique de ce livre si particulier de J. M. Barrie est publiée (je n'ai pas eu l'occasion de la lire).
Margaret Ogilvy, livre dont je suis très fière, sera en librairie le 2 juin.
Arte diffusera la pièce que j'ai eu l'honneur de traduire en novembre prochain.
Vous découvrirez également un documentaire auquel toute la troupe et moi-même (si je ne suis pas coupée au montage !) avons participé.
Et, en septembre, si tout va bien, je devrais publier un autre livre de Barrie...
À très bientôt, sur cette page et ailleurs !
Margaret Ogilvy, livre dont je suis très fière, sera en librairie le 2 juin.
Arte diffusera la pièce que j'ai eu l'honneur de traduire en novembre prochain.
Vous découvrirez également un documentaire auquel toute la troupe et moi-même (si je ne suis pas coupée au montage !) avons participé.
Et, en septembre, si tout va bien, je devrais publier un autre livre de Barrie...
À très bientôt, sur cette page et ailleurs !
Libellés :James Matthew Barrie,miscellanées
vendredi 30 avril 2010
Libellés :Andrew Birkin,Peter Pan
mardi 27 avril 2010
[The Umbrella - Heinrich Kühn]
La sensation ressemble à l’effet produit par ces images de personnes disparues, longtemps évanouies, avec lesquelles l’esprit et les sens ne peuvent plus susciter la rencontre, mais auxquelles le cœur et les sens, ou bien notre sale petite histoire, ne peuvent renoncer. De loin, en fermant les yeux, elles s’avancent vers nous, les traits dilués par la distance ; toujours trop floues, ces silhouettes provoquent une illusion : nous pouvons nous approcher assez près pour les voir et nous essayons de nous en saisir en fermant très fort les yeux, comme pour les contraindre à l’immobilité et les faire prisonnières de nos paupières, au prix d’un trop grand effort, insistant pour découvrir l’image derrière le voile brumeux qui les tient hors de notre claire vision et de notre portée. Mais il faut tricher et regarder l’image de biais pour avoir la chance, une fois sur cent, de la voir entière, une fraction de seconde, et parfois de l’épingler pour un jour ou deux. Mais, toujours, elle finit par se détacher pour nous laisser seuls. Et, lorsque nous retrouvons l’image perdue de l’être dont nous sommes séparés, nous entrevoyons à travers elle une assez réelle image de ce que sont l’oubli et la mort – celle des êtres et des choses...
Les métaphores sont le seul moyen que nous possédons pour extérioriser et, peut-être, dans une certaine mesure, pour communiquer et partager avec autrui notre intimité, le for intérieur, le sens privé que l'on donne aux êtres et aux choses. Nommer et imaginer, c’est avoir le pouvoir de faire exister.
À la différence des vérités du sens commun ou de la science qui s'expriment dans une langue morte, plus ou moins objective et dépourvue de métaphores ambiguës, car le propre d'une belle métaphore est de n'avoir le même sens intérieur que pour ceux qui parlent la même langue (vivante celle-ci), et d'autres sens possibles pour ceux qui ne maîtrisent pas vraiment cet idiome. Comprendre la langue du for intérieur, sa logique, sa nécessité, suppose entre ceux qui partagent un dialecte commun une forme de communion d'émotions, une intuition du sens intime des mots. Un intérieur et un extérieur de la langue. Le partage d'une même émotion vécue en creux réconcilie l'intérieur et l'extérieur. Dans l'esprit de tout artiste, et donc de tout littéraire, se produit une sorte de big bang, souvent à l'insu du créateur. L'intérieur et l'extérieur, le dedans et le dehors sont collés, indifférenciés, il faut une séparation qui ne peut naître que de l'opposition de l'altérité. Le langage de la métaphore, comme celui du rêve, nous dit ce que nous sommes en-deçà ou au-delà de ce que le concept met en forme.
C'est à la fois trop simple et trop complexe pour être dit : tous les hommes ont besoin d'un monde hors ou derrière le monde censé être non ambigu. Tous les hommes ont besoin d'un autre réel, d'un double, d'un inexprimable censé dire ou contenir ce que l'exprimé échoue à dire. Cet inexprimable, cet au-delà du ressenti et du pensé, cet endroit ou ce je-ne-sais-quoi flou, vaporeux, insaisissable n'existe que par la présence de ce qui existe déjà mais ne suffit pas, par opposition à lui, dans ses plis et ses interstices. Nous ne tirons le sens de notre existence que là où nous ne sommes pas, où ne nous pouvons pas être. C'est toute l'étrangeté de l'homme qui semble ne pouvoir se contenter d'être simplement.
L'impuissance de la forme discursive n'est ressentie que par une certaine catégorie d'êtres humains, ceux qui ne peuvent se satisfaire d'un ordre qui ne prend pas en compte leur réalité singulière ni celle des choses abîmées. A contrario, «La fiction consiste donc non pas à faire voir l’invisible, mais à faire voir combien est invisible l’invisibilité du visible. » (1) La fiction est également, à sa manière, discursive, mais seulement de biais…
C'est ainsi que - D. H. Lawrence, avec certains accents nietzschéens, décrit (2) superbement ce phénomène - les hommes ne cessent de fabriquer une ombrelle qui les abrite du chaos extérieur. Ils vivent dessous. À l'abri de tout ce qui peut les blesser et les tuer. Sur ce dessous ou cette voûte de l'ombrelle, ils peignent un firmament et gravent opinions, conventions et sentiments, etc. Ils sécrètent des eidola. L'artiste, le poète, eux fendent l'ombrelle. Un coup de lame dans le tissu et un rai de lumière venant de l'extérieur pénètre sous l'ombrelle. Le poète déchire un fragment de firmament pour laisser entrer un peu de chaos. Puis, il crée (un fragment, une pièce pour réparer la fente ?) à partir de cette vision violente entrevue par la fente. Les imitateurs, eux, vont raccommoder la fente avec une copie de la vision de l'artiste. Cette vision faisant écho à celle de Deleuze qui s'en inspire : « L'art lutte contre le chaos, mais pour le rendre sensible, même à travers le personnage le plus charmant, le paysage le plus enchanté (Watteau) » (3)
L’art apprivoise davantage le chaos qu’il ne lutte contre lui. Sa ruse se nomme beau ou sublime, ou la laideur rendue extraordinairement fascinante à contempler (les peintures de Francis Bacon, par exemple, sublimes, dans leur dépassement de ce qui serait laid dans l’ailleurs de ses toiles). Il faut apprivoiser le chaos et le rendre aimable à nos sens. Il le rend acceptable d’abord par la sensibilité, qui serait un intermédiaire pour plaider en sa faveur auprès de l’entendement ou de la raison. «La qualité essentielle de la poésie est qu’elle produit un nouvel effort d’attention et “découvre” un nouveau monde dans le monde connu. (...) Le chaos auquel nous sommes habitués, nous l’appelons chaos. L’inexprimable chaos intérieur dont nous sommes composés nous l’appelons conscience, esprit et même civilisation. Mais c’est, en fin de compte, le chaos, éclairé par des visions. Exactement comme l’arc-en-ciel peut éclairer la tempête. Et, comme l’arc-en-ciel, la vision périra.» (4) Ces visions sont celles de la poésie, de l’art en général, car « L’homme doit s’envelopper dans une vision, faire une demeure qui ait une structure et une stabilité apparentes, une permanence » (5) : la notion d’enveloppement est terriblement juste.
Mais l’art ne peut venir apporter son pouvoir de cautérisation – et parfois de cautérisation du mal par le mal – qu’après le « décillement ». Tel Shakespeare et son Hamlet. L’art agit comme ces greffes de peau que l’on pratique sur les grands brûlés, après arrachement ou destruction de la peau originelle, qui est l’ignorance, volontaire ou non. Mais cette peau dans laquelle on s’enveloppe ou cette ombrelle sous laquelle on se promène vaut surtout pour les premiers hommes, ceux qui créent ces protections. Mais, lorsqu’elles se transmettent, elles perdent heureusement un peu de leur pouvoir lorsque l’artiste ou celui qui pense autrement les déchire. Elles en sont réduites à devenir un héritage inconscient, une première peau, qui méritait bien d’être arrachée, raccommodée, puis lacérée à nouveau. Mais les lacérations de la voûte et les pièces collées par les poètes forment, au fur et à mesure, une nouvelle ombrelle intacte ; à la longue, la peau se régénère entièrement, et tout est à recommencer. Mais, parfois, la peau est si dure que l’on ne peut plus atteindre son hypoderme. Et c’est ainsi que certains hommes en viennent à éprouver ce que Lawrence appelle « la nostalgie du chaos ». Dans ces périodes, l’humanité en est réduite à dessiner des tatouages sur cette peau morte, qui est sa prison.
Le poète, dit Lawrence, ou le littéraire, dirions-nous, est le seul homme parmi les hommes qui montre en même temps l’ambivalent « désir du chaos et la peur du chaos ». Le chaos est la vie réelle, mais la vie réelle est sauvage. « Cruelle » dit l’homme du commun frappé par le malheur ordinaire.
Et l’on tend à réduire la vie (le chaos) à un ordre. Rationnel, par exemple. Ou artistique, quand l’art se soumet à des règles qui le brisent, quand il crée pour servir un but non artistique et non le jeu de l’art pur. L’art ni le chaos ne s’apprivoisent. Sinon ils ne sont qu’évitements. « (...) la poésie d’un cosmos ordonné n’est rien d’autre qu’une cage à oiseaux en fil de fer. » (6) L’art véritable fait vivre le chaos en lui sans le soumettre à ce qu’il n’est pas, à un ordre que seule la raison reconnaît comme tel. Bien sûr, le poète échoue souvent, mais son échec participe du chaos : cette réalité qui n’est pas faite pour lui et, en cet effort vain, il est encore poète.
Il vaut encore davantage, dans son échec même, que l’homme qui prend conscience de lui-même, nous dit encore Lawrence, dans ce texte sublime et pénétrant. Cet homme, qui, prenant peur, s’invente un Dieu à son image, pour le protéger. De même que certains hommes (je songe à Henry Darger) portent en eux un dieu auquel ils s’offrent au moyen de rituels, parce que ce dieu est le gardien de leur ordre universel et singulier, double légèrement déformé de l'ordre de l'homme « sain » ou du philosophe, peut-être.
Il semble que la conscience de soi, ou la connaissance qui advient à l’homme, telle que la décrit Milton dans son Paradis perdu, engendre l’évitement-ombrelle ou, inexplicablement, presque par une grâce refusée à l'homme depuis la Chute, une œuvre d'art. Un poème, une image, un cri qui fendent le ciel de pacotille de notre univers…
(1) Foucault (Michel), La pensée du dehors, Paris, Fata Morgana, 2003, p. 24.
(2) Lawrence (D.H.), « Introduction to Harry Crosby's Chariot of the Sun ».
(3) Deleuze (Gilles), Qu'est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, p. 192.
(4) Lawrence (D. H.), op. cit.
(5) Ibidem.
(6) Ibidem.
[Come - Malgorzata Maj ]
Libellés :miscellanées,philosophie
lundi 5 avril 2010
Cher amis,
Il y a fort longtemps que je n'avais eu le loisir de vous écrire.
Il ne s'agit point de paresse ni de désintérêt de ma part, mais je n'ai jamais autant travaillé de toute ma vie, y compris lorsque j'écrivais les deux mille pages de ma thèse. Par conséquent, il me reste fort peu de temps pour sacrifier aux rites de ce JIACO.
Présentement, je "couve" une biographie de Barrie (et, pour ce faire, je mène certaine enquête qui devrait aboutir à la révélation de faits inconnus...), je poursuis mon entreprise de traduction de ses oeuvres inédites et je suis immergée dans l'écriture d'un roman. Vous connaissez ma lenteur et mon immense appétit, vous ne sauriez donc être étonné par cette fantomale présence qui est mienne depuis quelques mois. Mais je tenais à vous redire ma dévotion : mon enthousiasme et ma ferveur sont intacts ; je suis totalement éprise ce rêve épousé il y a cinq ou six ans de cela...
Dans un mois vont débuter les festivités écossaises en l'honneur des 150 ans de James Matthew Barrie. À cette occasion, j'ai été conviée à participer, en compagnie de quelques autres "spécialistes" ou amateurs éclairés de l'oeuvre barrienne, à un symposium qui aura lieu le 8 mai à 19h30 ici.
Les participants devraient être les suivants :
- ANDREW BIRKIN: renowned researcher about JMB; unique knowledge of Llewelyn Davies family; holder of unparalleled resources, memorabilia and artefacts; creator of the globally respected website www.jmbarrie.co.uk ; author of “J M Barrie and the Lost boys” and the BBC TV trilogy “The Lost Boys.”
- PROF RDS JACK: Emeritus Professor of Scottish and Medieval Literature (Edinburgh); respected academic analyst of Barrie’s works; author of “The Road to the Never Land” and “Myths and Mythmaker” (2010); special understanding of Barrie’s psyche.
- CELINE-ALBIN FAIVRE: talented French translator of works by both Barrie and Birkin; owner of the French website www.sirjmbarrie.com; researching Mary Ansell’s life in France; about to publish translation of “Margaret Ogilvy” and finalising a biography of Barrie.
- HANS KUYPER: prolific Dutch writer for children; translated “Peter Pan in Kensington Gardens”; fan for 34 years; researcher into death of David Barrie.
- TANYA VAUGHAN: granddaughter of Mrs Sweeton, who was a granddaughter of Alexander Barrie; holds large archive of family papers and diaries; has access to other branches of family; proposing to publish from these in due course.
- CHRISTINE de POORTERE: Peter Pan Copyright Director for Great Ormond Street Hospital Children’s Charity; contacts with producers of Peter Pan in all genres; holds key to access to images, etc re PP thus controlling exploitation.
Andrew Birkin donnera en sus une conférence le 9 mai, le jour anniversaire de Barrie. Cet événement sera, sans conteste, le point d'orgue de ces célébrations.
Personnellement, j'ai proposé une promenade à Kirriemuir et dans ses alentours, promenade que j'écris et imagine en ce moment même. Si d'aventure certains Français ont prévu un voyage en terre barrienne à cette époque qu'ils me le fassent savoir. Je serais ravie de leur servir de cicérone.
Un livret commémoratif va être édité. Un de mes articles en anglais devrait y être publié. Bien sûr, plusieurs pages seront consacrées à ce mois de mai très particulier sur mon site. Vous y retrouverez des vidéos et divers documents. Ainsi, si vous ne pouvez vous déplacer à Kirriemuir et, si vous le désirez, vous pourrez faire ce pèlerinage en ma très virtuelle compagnie...
J'ai également le plaisir de vous annoncer la parution de ma traduction d'un roman de James Matthew Barrie aux éditions Actes Sud.
La naissance est prévue pour le 2 juin. Andrew Birkin m'a fait l'amitié et l'honneur d'écrire un avant-propos à ce magnifique petit livre.
Bientôt, je vous révélerai les coulisses de ce travail de longue haleine – pour un texte, ma foi, assez court – auquel j'ai consacré des heures fiévreuses. Il y eut bien des péripéties d'ordre linguistique mais, au final, le texte qui paraîtra est conforme en tous points à mes exigences initiales. Cette aventure éditoriale m'aura permis de rencontrer une éditrice absolument exceptionnelle et, en parallèle, de comprendre (mais je ne l'ignorais pas, hélas) à quel point d'autres personnes en ce monde sont absolument incapables de saisir l'essence de la prose et de l'esprit barriens. Au fond, si j'ai choisi de ne traduire qu'un seul auteur – demi-vérité, car je traduis quelques autres textes non-barriens mais qui possèdent certaines résonances secrètes avec mon auteur fétiche... – c'est bien parce que je ne conçois cette entreprise que comme une communion de nature presque sacrée avec à la fois un homme, un auteur, une langue et un univers. Cela ne s'improvise pas... Chaque phrase possède un centre de gravité qui ne se laisse pas percevoir au regard du premier traducteur venu. Ni même au premier lecteur. Barrie est un auteur faussement simple, dont la simplicité apparente se révèle, in fine, d'une perversité redoutable.
Mes fidèles lecteurs auront la possibilité d'accéder à des "suppléments" sur mon site : une postface inédite (avec sa version anglaise, en miroir, sur le site d'Andrew), ainsi que d'autres documents, seront accessibles sur la partie privée (accessible avec un mot de passe que je transmettrai à ceux qui en feront la demande) de mon site, afin de célébrer dignement cette nouvelle publication.
Margaret Ogilvy est un texte fondamental pour comprendre l'oeuvre de Barrie.
***
Je vous livre la note d'intention que j'avais écrite à la demande de mon éditrice :
Les mères chantent souvent des berceuses à leurs enfants pour les endormir. À leur instar, J. M. Barrie en a écrit une, mais d'un genre différent : un chant pour la mort de sa mère, redevenue peu à peu, sous la lumière de son regard mélancolique, une petite fille. En effet, Margaret Ogilvy est une berceuse de mort, tendre et cruelle, pour une mère qui ne l'était pas moins. Il s'agit également d'un livre dont la complexité ne se révèle pas nécessairement entière à la première lecture.
Les mères chantent souvent des berceuses à leurs enfants pour les endormir. À leur instar, J. M. Barrie en a écrit une, mais d'un genre différent : un chant pour la mort de sa mère, redevenue peu à peu, sous la lumière de son regard mélancolique, une petite fille. En effet, Margaret Ogilvy est une berceuse de mort, tendre et cruelle, pour une mère qui ne l'était pas moins. Il s'agit également d'un livre dont la complexité ne se révèle pas nécessairement entière à la première lecture.
Le style simple et pur de Barrie produit les effets d'un Pepper's Ghost : nous sommes les spectateurs d'une illusion, qui prend à témoin le réel pour que la fiction lui rende raison. Le moindre des prodiges de Margaret Ogilvy, par le fait de l’histoire dite, serait de permettre à l'auteur de se donner en quelque sorte naissance et de devenir son propre parent. En mêlant ses souvenirs à ceux qu'il dérobe aux autres, pour les faire siens, pour habiller sa mémoire - qui s'étend alors de part et d'autre de sa naissance -, l'auteur et le narrateur se confondent sans que l'on sache qui est l'ombre de l'autre. Puis, les années fusionnent dans le creuset de l'éternelle maternité et Barrie devient acteur d’un monde où il n’existait pas encore. De temps, il n'est question que de cela, comme chez Proust, mais le temps de Barrie est troublant, car il donne le sentiment et la sensation d’être une bande de Moebius.
Si « rien de ce qui advient après douze ans n’a réellement d’importance », ainsi que nous le dit J. M. Barrie dans cette miniature à la gloire de la Mère, c'est peut-être parce que les adultes, en ayant la conscience faite, perdent la vue. Comme dans les rêves ou les jeux de l’enfance, le plus évident en littérature est ce qui cache la vérité impossible à dire sans danger pour celui qui l'énonce et pour celui qui l’entend : « La féroce joie d’aimer trop est une terrible chose. »
Des contes de fées, en général, on ne retient fréquemment que la conclusion, généreuse avec les nobles héros de l'histoire ; J. M. Barrie, lui, a toujours su qu'une sorcière se cache souvent dans un petit pli de la fée et que la faute morale est la larme batavique de toutes les histoires, depuis que les petits garçons savent en inventer. Les mères, chez Barrie, sont toujours des fées et (ou) des sorcières.
« La Marraine Fée conçue comme la Mère Morte. »[1] ; cette idée s'applique particulièrement ici à la mère du conteur. Le narrateur de Margaret Ogilvy est un frère d'âme de Cordelia (le personnage shakespearien préféré de Barrie) et sa mère semble étrangement appartenir à la liste des Rois sans pouvoir, comme Lear.
Tout débuta par l’arrivée des chaises, par une histoire de meubles, par un conte de lit et de chaises, et tout s'acheva peut-être par la complainte d'une robe de baptême. Le lit et les chaises sont un symbole destiné à figurer les gens qui se tiennent à genoux, qui n'ont pas la force de demeurer debout, des êtres faibles ou fragiles.
Le livre est construit comme un ruban dont les deux extrémités représentent une naissance (celle du narrateur) et une mort (la dame de ses pensées, sa mère). Une histoire d'amour et de haine qui lie un nouveau-né et une nouvelle-morte. La mère est la figure centrale, la reine d’un royaume nommé Maternité. C’est l’histoire de la vie, mais surtout de la mort, d’une mère ; c'est le récit d'une mort qui permet à un fils de vivre. Ce que Barthes exprime quant au père racinien pourrait tout aussi bien convenir à Margaret Ogilvy : c’est une idée étrange et sublime que, parfois, les pères sont des mères... Quand le père (à savoir la loi et le passé) est absent, la machine à vivre se détraque mais, quelquefois, cela met également en marche la machine à tisser les histoires. Le narrateur / fils doit remplacer le père - et le frère figé dans la perfection d'un possible jamais versé en réel, puisqu’il est mort dans les vertes années -, afin que la mère l'aime. Si la violence refoulée n'empêche pas la tendresse, l'amour pur comme la violence pure n'est pas possible ; mais les deux existent, ce qui donne la tension à ce livre simple, beau et vrai comme l'adieu que l'on donne à son premier songe, celui de l'amour parfait. L'amour d'une mère.
L'originalité de cette royauté maternelle tient au fait que la figure centrale est faible et malade ; elle règne de son lit. N'est-ce point l'histoire de sa mort, après tout ? Son visage n'est jamais aussi doux que lorsque la mort la borde dans ce lit. Le pouvoir de Margaret ne vient pas de sa force, mais de l'amour qu'elle reçoit. À mesure que son pouvoir physique diminue, son pouvoir spirituel augmente. Une image chrétienne se dessine entre les lignes : l'infini pouvoir d'un dieu mort fondé sur l'amour infini de ceux qui l’adorent. Un personnage, en particulier, fait des efforts héroïques pour renforcer le pouvoir de cette reine : le narrateur. Par l'écriture, il lui donne au sens propre un pouvoir réel ; en écrivant des histoires et sa propre légende, il crée une fiction magique qui lui apportera le confort financier et le pouvoir fictionnel. Il lui laisse penser que son pouvoir est le sien et non celui qu'il lui prête. Il crée sa propre mère. Ce livre-monument élevé à la gloire d'une femme telle qu'il l'a imaginée la transfigure.
La mort réelle de sa mère lui permet de créer un personnage qu'il va enfermer dans un livre. Même si, après sa mort, le personnage étendra à jamais son pouvoir sur lui, l'auteur l'a bel et bien tuée en disposant d'elle de la sorte. « J'oublie les gens après que je les ai tués », nous dit un autre personnage de Barrie et, probablement, Barrie lui-même... Sous le contenu manifeste, un bouquet de tendresses odorantes, repose la violence, la vengeance d'un fils contre sa mère qui ne l'a pas réellement aimé pour ce qu'il était. C'est alors que le livre devient également un monument assez extraordinaire élevé à la culpabilité éternelle d'un fils (de tous les fils ?). Le narrateur est motivé, depuis la première heure, par un sens de l'inadéquation, par son incapacité à être un fils « assez bon » pour sa mère. Il ne peut même pas demeurer à ses côtés. Comme le père, il doit être séparé d'elle pour l'aimer. Barrie nous livre une vérité qui filtre à travers les interstices de la page de ce livre-linceul, si beau qu'il masque fort bien cette autre vérité, plus profonde et universelle, qui témoigne des rapports entre les enfants et les parents. Trahir pour grandir. Tuer pour vivre.
Le fantôme n’est bien souvent qu’une sépulture que l’autre, bien ou mal aimé, a trouvée dans l’esprit et le cœur des vivants, de certains vivants, ceux-là même qui, peut-être, sont plus sensibles à ce que bien d’autres ne peuvent considérer, même si le désir leur en venait à l’esprit, à moins de procéder à l’effraction de leur cœur, parce que jamais ils ne le ressentent. En lisant ce livre, certains lecteurs iront certainement à la rencontre de leurs propres fantômes. Et les mères sont des fantômes assez redoutables...
[1] Carnet numéro 27, en date de l’année 1905, note écrite au sujet de Cendrillon, vraisemblablement dans l’idée de la pièce qui verra le jour plusieurs années après.
Je suis heureuse de constater que tous mes efforts n'ont pas été et ne sont pas vains. 2010 sera donc une année barrienne assez exceptionnelle... et je vous promets que vous n'êtes pas au bout de vos surprises...
Et, plus personnellement, Peter Pan m'a métamorphosée... Mais vous le découvrirez bien assez tôt... ou pas. L'ironie du fantôme de Jamie est on ne peut plus subtile. Barrie enchantera encore et encore mon existence. La vôtre également, je formule ce désir...
À très bientôt, chers amis.
Votre dévouée,
Holly
Libellés :James Matthew Barrie,Margaret Ogilvy
mardi 9 mars 2010
Au propre et au figuré.
Surtout au propre : la vie est bien réelle.
Voici un exemple parmi de nombreux autres possibles.
L'année dernière, j'ai rencontré une artiste anglaise (elle dessine merveilleusement) qui devait devenir une personne chère à mon coeur.
Robert Greenham, mon ami et l'auteur d'un livre charmant, nous présenta et nous nous nous trouvâmes instantanément.
Elle emprunte son prénom à l'une des héroïnes barriennes, Elspeth Sandys. Je vivais (et vis encore) en compagnie de l'Elspeth de Barrie - traduisant le roman où elle apparaît - et je me plaisais, à l'abri de certaines fantaisies diurnes, à rêver d'une amie qui s'appellerait Elspeth. J'ai certaines lubies... À peine avais-je formulé ce voeu qu'elle entra dans ma vie. C'est aussi simple que cela. Je rêve, en serrant entre mes mains mes tempes, très fort - ainsi que le recommande un autre des personnages de Barrie - et le songe devient réalité. Immanquablement.
Étrange, n'est-ce pas ? Pourtant, je ne vous révèle qu'une partie de ce petit miracle...
Par son intermédiaire, je fis la connaissance de l'une de ses amies, devenue également la mienne, Elise. C'est d'elle dont je voudrais dire un mot, aujourd'hui.
Elise est poète, elle ne vit que par et pour les mots. Il y a quelques mois l'un de ses recueils a été publié. Elle crée également des cartes au goût délicieusement suranné et je me devais de porter tout cela à la connaissance de ceux qui ont la (fort condamnable) manie ou faiblesse de me lire. Vous pouvez découvrir et acquérir ses créations ici.
Elise compose également de la musique. Je dépose ici une vidéo qu'elle a réalisée. Le poème et la musique sont d'elle.
Surtout au propre : la vie est bien réelle.
Voici un exemple parmi de nombreux autres possibles.
L'année dernière, j'ai rencontré une artiste anglaise (elle dessine merveilleusement) qui devait devenir une personne chère à mon coeur.
Robert Greenham, mon ami et l'auteur d'un livre charmant, nous présenta et nous nous nous trouvâmes instantanément.
Elle emprunte son prénom à l'une des héroïnes barriennes, Elspeth Sandys. Je vivais (et vis encore) en compagnie de l'Elspeth de Barrie - traduisant le roman où elle apparaît - et je me plaisais, à l'abri de certaines fantaisies diurnes, à rêver d'une amie qui s'appellerait Elspeth. J'ai certaines lubies... À peine avais-je formulé ce voeu qu'elle entra dans ma vie. C'est aussi simple que cela. Je rêve, en serrant entre mes mains mes tempes, très fort - ainsi que le recommande un autre des personnages de Barrie - et le songe devient réalité. Immanquablement.
Étrange, n'est-ce pas ? Pourtant, je ne vous révèle qu'une partie de ce petit miracle...
Par son intermédiaire, je fis la connaissance de l'une de ses amies, devenue également la mienne, Elise. C'est d'elle dont je voudrais dire un mot, aujourd'hui.
Elise est poète, elle ne vit que par et pour les mots. Il y a quelques mois l'un de ses recueils a été publié. Elle crée également des cartes au goût délicieusement suranné et je me devais de porter tout cela à la connaissance de ceux qui ont la (fort condamnable) manie ou faiblesse de me lire. Vous pouvez découvrir et acquérir ses créations ici.
Elise compose également de la musique. Je dépose ici une vidéo qu'elle a réalisée. Le poème et la musique sont d'elle.
Il y a quelques jours, Elise m'a appris qu'elle vivait... à Rustington. Cela ne vous dit peut-être rien mais il s'agit d'un endroit fort bien connu de tous les barriens du monde entier. En effet, c'est en ce lieu que Barrie et la famille Llewelyn Davies partaient en villégiature et c'est là que furent prises les photos de Michael Llewelyn Davies en Peter Pan, images bien connues de ceux qui sont familiers de l'oeuvre d'Andrew Birkin et de ceux qui me lisent. L'affiche de la pièce Peter Pan, le petit garçon qui haïssait les mères a d'ailleurs été créée à partir de l'un de ces clichés.
Dimanche, Elise est parti en quête de la maison où Barrie séjournait avec les du Maurier et les Llewelyn Davies. Elle a été scindée en trois maisons. Elise a pris les photographies qui suivent. Je lui suis très reconnaissante d'avoir fait cela pour moi.
Tout est lié.
Serré.
Je suis précautionneusement le fil tiré par Barrie et je tisse ma propre existence avec mille autres fils mais jamais je ne manque de les entrelacer avec ce fil d'or. Un jour, je me rendrai à Rustington.
***
Les cartes d'Elise, mais aussi les remarquables collages d'une autre artiste de mes amies proches, Virginia, me font songer à deux livres que je vous recommande :
Libellés :amitié,collages,James Matthew Barrie,poésie
lundi 8 mars 2010
... sur mon site James Matthew Barrie : parmi un bouquet de surprises, on pourra découvrir notamment ma traduction de la pièce / adaptation d'Andrew Birkin - avec sa permission. Je songe également à une refonte du site et à des améliorations envisagées depuis au moins deux ans. Étant seule à nourrir ce site monstrueux - qui possède des dizaines de pages cachées - et ne possédant aucune compétence en langage informatique ou encore en graphisme, je regrette souvent de ne pouvoir offrir plus et mieux aux amis français de Barrie. Ce site n'est que le fruit de mes tâtonnements maladroits. Si seulement je pouvais disposer de quelques heures supplémentaires chaque semaine... ! Mais je me dois de consacrer la meilleure part de mon temps à l'écriture (traductions, roman, biographie de Barrie...) et, surtout, à ma vie rêvée... Toutefois, je ferai un effort afin d'améliorer le contenu et la forme de ce site (voire des autres), dussé-je pour cela m'offrir les services d'un professionnel.
Je vous rappelle que, dans quelques mois, Kirriemuir célébrera les 150 ans de Barrie. Mon billet d'avion est d'ores et déjà acheté.
Je vous rappelle que, dans quelques mois, Kirriemuir célébrera les 150 ans de Barrie. Mon billet d'avion est d'ores et déjà acheté.
Je signale également à votre attention la publication (tirage très limité) de ce livre - CD (couverture de cuir vert et doré à l'or fin - ou cela y ressemble).
Il me semble qu'un bal est prévu. Quel dommage que je ne sois dotée que de deux pieds gauches...
À très bientôt !
Libellés :James Matthew Barrie,site
dimanche 7 mars 2010
Rétrojournal : le 26 (première de la pièce) et le 27 février 2010, à 20h30.
« Nous voulons faire du théâtre une réalité à laquelle on puisse croire, et qui contienne pour le cœur et les sens cette espèce de morsure concrète que comporte toute sensation vraie. »
Antonin Artaud
Le théâtre et son double
Le théâtre et son double
Vendredi : première de la pièce. Je savais que la générale avait été un succès. Je l'avais pressenti en entendant certaine voix. Je n'étais pas apaisée pour autant. Je craignais mes propres réactions.
Impossible de dire le trouble qui était le mien alors. Toutefois, le bonheur de retrouver Alexis et chaque membre de la troupe était immense et j'ai vécu la merveilleuse illusion d'appartenir à une famille.
Nous avons assisté à la représentation de cette pièce dans une loge qui nous avait été réservée. Il y avait autant d'adultes - voire plus - que d'enfants parmi les spectateurs. Sous l'effet d'un violent bonheur que je n'attendais pas, j'ai eu le souffle coupé à de nombreux instants, sans jamais pouvoir néanmoins me départir de cette angoisse, de ce chien fou qui me dévorait la gorge et le ventre.
Lorsque les derniers mots ont été prononcés et que la salle a acclamé les acteurs, j'étais encore dans la pièce et cet état second, presque douloureux, s'est prolongé jusqu'au lendemain, tard dans la nuit.
Samedi : ce jour était pour moi encore plus important que le précédent. Il était prévu que j'aille chercher à l'aéroport, en compagnie de Benjamin Nadjari, jeune homme de talent, fin psychologue et observateur du monde dans lequel il évolue (assistant à la mise en scène et... Nana dans la pièce - rôle très physique) mon héros, Andrew Birkin. En gentleman qu'il est, Andrew a fait l'aller retour de son pays natal à Marseille pour assister à la représentation en français de sa pièce - sur scène pour la première fois. Je me faisais vraiment l'effet d'être dans un film, d'être le metteur en scène de l'un de mes rêves éveillés.
Jane Birkin, la soeur d'Andrew, nous a également fait le plaisir de nous rejoindre. J'ai aimé revoir la pièce en compagnie de ces deux êtres exceptionnels - mon esprit près du leur, ma main dans celle de mon mari.
Je me suis sentie vraiment bénie des dieux ce soir-là.
Impossible, encore aujourd'hui, d'exprimer ces émotions gelées à l'intérieur de mon coeur.
La semaine dernière. Déjà. Passé.
Je cours à perdre haleine. Je contemple à la dérobée les beaux moments. Je suis de celles qui aiment à se remémorer. Je mets les émotions dans une petite boîte, afin de les préserver de la corruption du temps ; je veux les faire durer, vieillir ; je ne veux rien perdre ; je refuse l'oubli ; je préfère les éprouver plus tard, lorsque je suis à l'abri. Le suis-je aujourd'hui ?
***
Et si Peter Pan était le premier punk de l'histoire ?
C'est en ces termes qu'un jour Andrew Birkin exprima sa vision du personnage de Barrie. Et je crois que la mise en scène d'Alexis Moati rend hommage à cette affirmation, et ce par bien des aspects. Les pensées d'Andrew sont toujours très proches de l'esprit de Barrie : ce sont des pensées à mille lieues des images, toutes plus fausses les unes que les autres, que les Français (et ils ne sont pas les seuls) se font de Peter Pan et de l'auteur lui-même. Ce que j'admire le plus chez Andrew, c'est sa passion et son courage, qui s'expriment autant dans le travail qu'il a accompli pour Barrie qu'au sein de ses autres oeuvres. La précision et la solidité des analyses d'Andrew me surprennent toujours. Il est le seul être en ce monde capable, en quelques mots, de toucher de plein fouet le coeur de la prose et de l'imaginaire barriens.
Il me semble, pourtant, n'avoir vraiment pris la mesure de cette déclaration que la première fois où je vis (découvris) Fanny Avram, qui avait endossé la peau de Peter Pan, pendant les répétitions. Les cheveux ébouriffés (une charmante perruque qui dissimule une chevelure de princesse qu'il eût été dommage de couper, même pour les besoins du rôle), le regard malicieux, le rire tour à tour mutin et sardonique, la grâce d'un elfe et le coeur coincé entre deux lèvres moqueuses : Fanny est Peter Pan. L'évidence est telle qu'elle m'a fait perdre tous mes mots. J'ai été ensorcelée. Je ne sais quelle est sa magie, mais je suis certaine que Fanny n'est pas tout à fait humaine : il y a du sang de sorcière en elle. Je l'imagine très aisément tout autant dans un rôle de tragédienne que dans celui d'une très jeune fille, voire d'un enfant, qui plus est d'un garçon. Fanny a de multiples facettes. Nul besoin d'appartenir au monde du théâtre, à sa profession, pour être pénétré de cette évidence, là encore. Fille ou garçon, jeune femme ou enfant, Fanny est tout cela à la fois ; Peter n'est pas un enfant : il est l'esprit de l'enfance et Fanny est l'incarnation parfaite de cet esprit. Elle ne se déplace pas en marchant comme nous autres, pauvres mortels : elle saute, elle flotte, elle danse sans en avoir l'air. Je suis tombée sous le charme de l'actrice en cinq secondes. Peut-être moins. C'est peut-être tout simplement cela le talent. Désormais, je l'imagine dans d'autres rôles barriens. Fatalement.
Je redoutais l'incarnation de Hook parce que le Capitaine des pirates est autant, voire davantage, le héros de cette pièce que Peter. Barrie est à la fois Peter et Hook ; Peter est une variation de Hook et Hook est une variation de Peter : la seule différence entre Peter et Hook, c'est le sens du jeu. Peter peut adopter tous les rôles et toutes les identités - il sait en jouer - quand Hook est condamné à un seul rôle, à renoncer in fine à l'ambiguïté (la noblesse et l'ignominie, entre autres). J'ai toujours pensé que le drame de Hook, c'était son incapacité à jouer. Hook est tellement attaché à sa persona qu'il est condamné à mort par elle : il périt moins par le fait de Peter que par un défaut inhérent à sa nature. Et c'est ainsi que Peter et Hook, chacun à leur manière, ont mal à leur ombre : l'un la perd, l'autre ne peut s'en détacher. Carole Costantini a su me convaincre et je ne suis pas très facile à convaincre - je crois que certains le savent. Sa voix possède naturellement un charme un peu vénéneux et son regard vous met à nu. Elle est d'ores et déjà (très) impressionnante lorsqu'elle ne joue pas. Je me souviens de ma réaction lorsqu'Alexis m'avait envoyé des photographies des acteurs auxquels il avait distribué les divers rôles : je ne pouvais me détacher du regard de Carole Costantini. Quel regard ! Étrangement peut-être (pour ceux qui n'ont pas vu la pièce, certainement moins pour les autres), elle est presque plus effrayante lorsqu'elle "fait la mère" avec sa voix rassurante, câline, maternelle, qui possède certaine intonation inquiétante, que lorsqu'elle devient Hook !
Le personnage de Wendy m'a toujours paru difficile à interpréter, peut-être parce que, dans les diverses versions, elle apparaît comme une gamine un tantinet gnangnan, ce fut donc une surprise de découvrir une Wendy tout à fait rock and roll ! Mon Dieu, il faut avoir vu la scène du repas dans la maison sous terre pour comprendre mon propos. Léna Chambouleyron est la première Wendy que j'aime. Et elle offre beaucoup d'humour à ce personnage. Elle donne vie à une jeune adolescente, tout à fait consciente de sa féminité, qui va mettre en péril Peter d'une manière inattendue. Alexis m'écrivait, il y a quelques semaines, alors que lui et ses acteurs cherchaient encore le ton juste de cette scène : "D'abord, Wendy est devenue la mère des Enfants Perdus et elle a pris de ce fait une place plus importante que celle de Peter. Et c'est elle qui enlève les Enfants Perdus à Peter. Un autre abandon dont il ne réchappera que de justesse." Et c'est grâce à cette phrase que cette scène qui ne m'avait jamais plu est devenue importante pour moi. Je ne la lirai plus de la même façon. Comme souvent, Alexis a eu l'intuition de ce qui se jouait très profondément entre les divers personnages. La réussite majeure de cette version tient d'ailleurs au fait que la psychologie des personnages lui a réellement importé.
Pierre Laneyrie (Mister Darling, l'ombre de Peter, un pirate...) passe en un clin d'oeil d'un état d'enfance pure à une inflexibilité d'adulte fait. Il est toujours en équilibre entre une irrésistible drôlerie et un sérieux dont on ne sait jamais s'il l'est tout à fait. Un acteur subtil, en un mot. On sent le feu sacré de l'enfance et de l'acteur en lui. Il m'a fallu le voir jouer et lui parler hors scène pour comprendre à quel point les acteurs ne sont, en vérité, que des enfants, mais des enfants qui, à l'instar de Peter, jouent on ne peut plus sérieusement. Et, figurez-vous, que cet acteur présente certains traits physiques dans lequels on peut retrouver James Matthew Barrie. Après que l'on m'a fait remarquer cette ressemblance, j'avoue avoir été grandement troublée. Mon Dieu ! Barrie s'emparerait-il, à l'insu de tous, de l'un des membres de la troupe ?
Chloé Martinon est également de ces créatures sans âge, dont le jeu chatoyant, vous charme, vous interroge, sans jamais livrer son mystère. Andrew, tout comme moi, a été sensible à son talent et à la force d'âme qu'elle a insufflée aux enfants (Michael Darling et l'un des Enfants Perdus) et Charles-Eric Petit (qui incarne également l'un des Enfants Perdus et John) est celui qui, pour moi, détient le centre de gravité de nombreuses scènes avec les autres enfants : il est nerveux, vif, enjoué, un véritable diable d'enfant.
J'ai également beaucoup apprécié de rencontrer la très gracieuse Aude Claire Amédéo qui a trouvé mille idées pour les costumes, ainsi que l'homme (Josef Amerveil) qui a donné naissance à Tinker Bell - et je regrette de n'avoir pas eu davantage de temps pour l'étourdir de questions concernant son travail. J'avais été très sensible à son désir de considérer le langage de Tinker Bell comme un langage articulé, voisin du nôtre. Il me semble qu'il a parfaitement atteint son but.
J'ai reçu un joli présent après la deuxième représentation. Je vous laisse juger.
J'ai reçu un joli présent après la deuxième représentation. Je vous laisse juger.
Merci Alexis pour ce sabre. J'ai joué très fort avec lui. C'est l'un des plus cadeaux que l'on pouvait me faire. En garde ! Non, non, je ne me prends pas pour le héros déjanté d'Arsenic et vieilles dentelles mais plutôt pour Hook... qui ne hait Peter que pour ne point se haïr lui-même de n'être pas à la hauteur de cette ombre qui est sienne, car Peter se mire dans Hook et réciproquement... Vérité que l'on atteint d'autant plus ici alors qu'est révélée la nature du Capitaine des pirates, puisqu'il (elle) est une mère, il est la mère...
Merci Alexis d'être un adulte qui ne fait pas honte à l'enfant qu'il porte encore en lui. Merci de me donner l'espoir de ne point faillir moi-même en empruntant certain chemin sans retour...
Cette belle affiche va bientôt rejoindre mon musée Barrie, non sans avoir été encadrée au préalable. Un beau souvenir sous verre. Un délicieux cadavre pour nourrir la morgue de mes souvenirs.
J'espère que la pièce vivra longtemps. Elle le mérite. Vraiment. Merci à vous tous. J'espère que nous nous reverrons. J'y compte bien. Vous êtes prévenus ! Ici ou ailleurs, je serai là, dans l'ombre.
Et je laisse le mot de la fin à Andrew et recopie ici ce qu'il a écrit dans un petit coin de son merveilleux "chez lui" :
"Well for once in my life the reality exceeded the fantasy! Without doubt the best = truest Peter Pan I've ever seen, either on stage or screen. Such energy, such spirit, such imagination! The girl playing Peter is magic - but so too is Wendy - and Tootles - and Mrs Darling as Hook gave "him" the edge - and nobility - he has always lacked in the versions I've ever seen.
I found it extraordinarily moving, yet never sentimental - quite the reverse in fact, with Peter a punk and Wendy initially played as a pouting teenager (until the lost boys engender her mothering instincts) how could it have been. The theatre was completely full, half the audience being children, and they all seemed as swept away by the experience as I was.
The production looks set to tour France, and I shall certainly make every effort to see it again. My enormous gratitude to the cast and crew - and again all thanks to Celine, without whom it would have remained just another fantasy in my bottom drawer of unrealised projects..."
Merci Andrew.
I found it extraordinarily moving, yet never sentimental - quite the reverse in fact, with Peter a punk and Wendy initially played as a pouting teenager (until the lost boys engender her mothering instincts) how could it have been. The theatre was completely full, half the audience being children, and they all seemed as swept away by the experience as I was.
The production looks set to tour France, and I shall certainly make every effort to see it again. My enormous gratitude to the cast and crew - and again all thanks to Celine, without whom it would have remained just another fantasy in my bottom drawer of unrealised projects..."
Merci Andrew.
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- Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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