lundi 10 juillet 2017

{Oeuvre d'un compositeur cher à mon coeur, Ralph Vaughan Williams, inspirée par le poème éponyme de George Meredith...}

Nous avons rendu visite à cette vieille Angleterre (Londres, le Kent) à deux reprises, en 2016 ; à pas chassés, nous rejoignons l'Angleterre au moins une fois l'an depuis dix ans ; mais, puisque j'avais renoncé à écrire ici, je n'ai pas consigné mes notes de voyage, contrairement à mes habitudes. J'ai peu à peu instauré quelque distance avec Internet et, plus généralement, avec les autres ; et ce n'était même pas de propos délibéré. Mon roman, mes diverses études et, en premier lieu, l'éducation de mon extraordinaire petite fille de six ans (cavalière émérite, harpiste, latiniste, amoureuse de l'opéra...) sont ma priorité. Une enfant si douée (quelques années d'avance, tant sur le plan intellectuel qu'affectif) et si avide d'apprendre requiert un immense investissement de la part de ses parents ; je travaille le soir et la nuit, j'ai donc moins de temps pour me distraire ici. Cela fait également quelques mois ou années que je ressens une certaine lassitude à l'égard du virtuel. Pourtant, j'ai rencontré des êtres épatants devenus des assez proches (certains m'ont quittée, parce que j'étais trop négative ou à cause de mes opinions politiques — la pire des raisons ! —,  ou encore pour contrebattre la jalousie d'un conjoint, ne supportant pas l'amitié entretenue — cela existe ! —, d'autres sont encore là, malgré moi, malgré eux) et retrouvé certains êtres chers à travers et grâce à  ce médium (mon cher Pierre, le seul ami de ma jeunesse à la Sorbonne, et nous avons bien vieilli, je trouve : il devient l'écrivain qu'il a toujours été). Bien sûr, il y eut aussi des faux pas et des faux amis. C'est la vie. Je me suis trompée parfois autant qu'ils se sont toujours trompés sur moi. Peu importe. Plus de dix ans après la création de cette page et de mon site Barrie, je suis encore là, même si c'est de loin en loin. Et certaines relations dont je suis immensément fière ont perduré, bien que je sois une amie trop peu présente. Il est quelques êtres que j'enferme dans les méandres de mon coeur et qui m'ont toujours soutenue, envers et contre tout, même lorsque j'étais mal aimable, et je n'ai même jamais rencontré certains d'entre eux, ne les connaissant que par des lettres. Il y eut également ceux (ma douce Marie, par exemple) que la maladie a emportés — selon la formule consacrée. J'oublie les malhonnêtes, car ils ne pèsent pas très lourd sur le coeur au bout de dix ou onze ans. Après tout, j'ai pu être, moi aussi, indigne avec certains (mais toujours sincère, voire trop) ou découvrir, a posteriori, qu'untel ou unetelle n'était pas fait(e) pour moi. J'ai vécu sans Internet, je pourrais très bien m'en passer. Ma bibliothèque très conséquente — plus de 10 000 ouvrages — me permet d'être libre et autonome dans mon travail de recherche, de traduction et d'écriture, mais Internet simplifie la vie, fait gagner (et perdre) du temps, mais est toujours une ode à la fée Serendipity. Je n'oublie pas non plus que j'ai rencontré Barrie par ce biais, en découvrant, pour la première fois The Little White Bird en version numérique. Mais, au fond, je n'ai cessé de penser qu'Internet était aussi bien un piège qu'une manière d'aguicher la chance et probablement davantage l'un que l'autre, selon les époques plus ou moins flottantes de notre vie. Certaines études démontrent, très logiquement, que l'usage d'Internet modifie certaines connexions cérébrales. Nietzsche aurait, paraît-il, fait l'expérience de l'influence de sa machine à écrire sur sa pensée... 
Malgré mes doutes, mes dégoûts et mes chagrins, j'ai résisté pourtant à la tentation d'effacer ce journal en ligne, ainsi que mes divers sites, par égard pour ceux qui m'aiment — ces drôles de spécimens existent. 
Et c'est pour celui que j'aime que j'écris le billet précédent et ceux qui vont suivre, consacrés à Box Hill et à Prague.
Je ne l'ai pas fait non plus parce qu'ils sont des traces de mon passé. J'y ai remisé mes grandes joies, mes chagrins, mes deuils, mes espoirs... 
Si je veux apprendre à aimer la petite Céline que je fus et suis encore, je ne dois rien renier. Cela fait partie de la guérison, de ma guérison. Je désire enfin, à quarante ans passés apprendre à m'aimer et à accepter l'être achevé que je suis, même s'il m'aurait plu de le façonner différemment. 
Le site Barrie a plus de 10 ans et est en reconstruction. Un ami traducteur allemand de Barrie et deux amis anglais vont m'aider à en faire un site trilingue et international. La Société française Barrie pourra peut-être enfin naître et cesser d'être un projet repoussé d'année en année... 
En ce qui me concerne, je peaufine deux ouvrages qui ont Barrie pour objet, je me lance prudemment dans un projet de pièce à la radio et je cultive l'envie d'un second doctorat, où je pourrais mettre en valeur mon travail barrien, et je me laisse porter par d'autres ambitions du coeur et de l'esprit qui devraient se concrétiser sous forme de livres... si Dieu le permet, si je ne perds pas mes forces.
Après la mort de nos deux dernières chiennes, à une semaine d'intervalle, nous avons accueilli assez rapidement un adorable petit lévrier italien (qui devrait être rejoint par un second, cet été), pour tenir compagnie à nos Maine coons, ainsi qu'un chat de gouttière trouvé dans la nature par des amis, alors qu'il n'avait guère plus de deux mois. Nous aurons donc 5 pensionnaires d'ici la fin du mois d'août. Au temps de notre splendeur, nous en avons eu jusqu'à 7, qui sont tous morts aujourd'hui. Celle qui me manque le plus, chaque jour, c'est Torcello ; j'ai connu une relation unique avec cet animal, jusqu'à me demander de qui elle était la réincarnation. Je n'ai jamais pu me résigner à me rendre dans un élevage d'Abyssins pour en rencontrer un autre de son espèce. Elle est et demeurera à jamais mon seul Abyssin.
La vie coule entre les lignes et, plus le temps passe, plus j'évalue ce qu'il faut de force d'âme pour ne rien perdre du feu d'enfance qui nous anime, jusqu'à ce que l'on renonce — ce qui arrive presque toujours, même aux meilleurs d'entre nous. 
Eadem sed aliter.
Se souvenir de la phrase de Kafka : « Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde. » Hymne au don d'être vivant ! Je veux être l'alouette de Meredith, quoi qu'il advienne ! N'être que vol et chant ! 

"Guitty at la Barre De L'Adour, Biarritz", 1905



samedi 8 juillet 2017




Après avoir reçu une nouvelle qui m'a laissée dans un état de faiblesse évident, mon cher et vieil ami David m'a écrit, il y a quelques jours, une lettre très juste, dont je relève (comme on relève certains ossements) la conclusion : «Les contes oublient toujours les combats qu'il reste à mener.» Oui, il reste du pain rassis et il faut l'avaler. David, expert ès contes de fées, a raison : le voile de la fiction dissimule avec trop de pudeur les véritables tracés de notre pauvre existence et les luttes qui nous attendent, malgré les buts atteints, si nous avons bel et bien décidé d'être, à la manière de David Copperfield, le héros de notre propre vie. 


« Whether I shall turn out to be the hero of my own life, 
or whether that station will be held by anybody else, these pages must show. » 

À l'instar de Pip et de David, j'ai cheminé et j'ai vaincu le passé pour être couronnée, mais les fantômes et les monstres laissent toujours une trace de leur passage dans notre psyché : l'oubli absolu est impossible. On ne se débarrasse d'eux qu'avec la mort. Ils sont des bacilles dormants en nous ou des filaments de mérule pleureuse enroulés autour de nos souvenirs. Le roman et le conte taisent l'essentiel. L'épilogue du Bildungsroman cache les disharmonies qui subsistent, le conte ne dit rien de ce qui advient ENSUITE aux héros, ceux qui ont terrassé le dragon, la sorcière ou la marâtre. Ils ne disent pas que ceux qui ont trouvé l'Amour seront un jour ou l'autre désunis par la maladie ou la mort. Que restera-t-il d'eux ? Des témoins plus ou moins fiables, qui, à leur tour, mourront et, avec eux, l'empreinte des premiers. Pourtant, tout est déjà là, dans cette fin provisoire qu'est le bonheur, écrit à l'encre sympathique et facile à déchiffrer pour l'oeil exercé. Le sublime est toujours serti ou poinçonné par le malheur. Le malheur est notre seule et unique destination. Nous ne pouvons que nous heurter au réel lorsque point la dernière heure. Nous sommes des êtres sur le point d'être déchirés. J'imagine les pointillés sur mon corps. Coupez mon ventre ou ma gorge ! Suivez le tracé ! Je périrai par là, j'en suis certaine. Ce n'est pas être pessimiste ou triste que de l'affirmer. Contempteurs de Schopenhauer, de Leopardi ou de Cioran ne passez pas votre chemin : le vrai est là. Rions ! Il ne nous reste que cette élégance. Le rire et le droit d'aimer follement sont nos prérogatives. Je le répète souvent : on ne peut que déchoir du bonheur, comme de l'enfance — qu'elle soit réelle ou fantasmée. Jouissons ! Aimons ! Envolons-nous ! Cueillons toutes les fleurs ! 


« Gather ye rosebuds while ye may,
   Old Time is still a-flying;
And this same flower that smiles today
   Tomorrow will be dying. » 


Cette lucidité extrême quant à notre condition est nécessaire pour aimer la vie entièrement, pour l'aimer dans le plus pur consentement, sans la parer d'illusions afin de la rendre présentable. C'est sa fragilité et son caractère éphémère, absurde même, qui doivent nous enjoindre à l'aimer sans concession. Crue. Le besoin de transcendance est toujours  la revanche d'une âme éprise d'ordre, de justice, le fruit doux et amer d'un esprit romantique, mais ce besoin dit aussi notre impuissance à aimer ce que nous sommes. Aimons sans garantie, sans le souci du futur ! 
J'ai refusé de faire de la réalité biologique une tragédie — la mienne. Je n'ai, par exemple, jamais voulu lire mon destin dans le marc de mes veines. Les gènes des Atrides, j'en ai décliné l'héritage, car l'âme n'est pas faite de sang qui coule en droite ligne (ou si peu), mais de consentements pléniers, de reniements et de raccourcis semblables à ces dégradés de couleurs qui serpentent dans le marbre. J'ai toujours cru en la liberté humaine, tout en sachant qu'elle n'était peut-être qu'une illusion, comme le sont Dieu et l'Art, mais que sans elles la vie ne valait rien. La question de la liberté, la liberté elle-même, ne peut et ne doit pas être. Si elle se pose, elle est perdue. Que l’on soit ou non déterminé par une multitude de circonstances, de raisons, par la force ou les défaillances d’une structure psychologique, métaphysique peut-être, peu importe. Ce qui compte, c’est l’efficience, la puissance d'exister et d'agir, qui ne tiennent qu’à la croyance aveugle en notre liberté. Il n’y a aucun secret, aucun message à déchiffrer ; il n’y a rien de caché, sinon ce que nous refusons de voir. C’est aussi simple que cela et tellement évident  que l’on omet de le constater, comme nous oublions que nous respirons à chaque instant pour nous maintenir en vie. Discret et invisible, comme ce sang, comme cette eau et cet oxygène en nous ; oui, la mort est en nous et Dieu n'existe peut-être que parce que tout cela insupportable. Pourtant, c'est de foi que je veux parler, de cette foi extraordinaire dont je suis traversée malgré moi, depuis cette enfance dickensienne jusqu'à cet acmé de l'amour conjugal et maternel. Je me souviens des mots que j'avais écrits pour notre mariage :
À mesure que nous vieillissons, nous tombons, goutte à goutte, chaque jour davantage, dans le grand puits de l’oubli, attirés par une tache de lumière tout au fond. Le Royaume des Cieux est ce puits. Là, en nous. Bien, bien caché.
Ce qu’il faut, tout de même, de don de soi pour en finir. Oui, finir. À peine cette longue journée d’été s’était-elle ouverte sous nos pas, alors que nous prenions grand plaisir à nous attarder dans ce vaste jardin odorant, là où nous avions étrenné ces parures cousues à même la peau et taillées dans l’or de notre jeunesse, puis revêtu la traîne de nos rêves d’enfant, qu’il fallait déjà se hâter, partir, poussés par je ne sais quel irrésistible besoin de nous dissoudre dans l’eau persistante des songes – jusqu’à la dernière goutte de couleur. L’oiseau s’agitait. On pressentait qu’il s’envolerait bientôt – à jamais. Non pas par manque de foi. Bien au contraire.
Le puits déborde un peu. À cloche-pied, nous nous avançons vers lui. 
Trois sorcières ont fait un voeu au-dessus de mon lit-cage, celui dans lequel je dormis jusqu'à l'âge de huit ans ou davantage, alors que le ce lit était bien trop petit pour moi et que je devais recroqueviller mes jambes pour m'y allonger. Et c'est par le voeu fatal, qui fit de moi un être gourd, que  « le miracle Jean Valjean » advint dans ma vie : à l'orée de la forêt, un homme est venu porter mon seau trop lourd et a déchiré la nuit autour de moi. Et c'est par ce miracle, à la fois ordinaire et incroyable, que la jeune fille est sortie de l'enfant et inventa, sans savoir qu'il existait déjà, un filtre et un philtre : le romantisme nu. 
Il fut une femme, qui n'est plus. Elle fut mon bourreau, autant par ce qu'elle fit que par ce qu'elle ne fit pas. C'était un être insaisissable. Aujourd'hui, je puis affirmer que je ne sus et ne sais rien d'elle. Elle était la plus cruelle des trois sorcières. Si l'on devait peser l'âme des morts, je ne pourrais, selon toute évidence, rien déposer dans la balance pour la faire entrer au Royaume des Cieux. Il me faudrait inventer cette once de bonté que tout être possède certainement et que je n'ai pas vue. Elle fut l'Innommée et je ne la reverrai plus jamais. Je lui ai pardonné à la fin, peut-être même avant, malgré tout, malgré moi et, surtout, contre elle. Mais je ne l’aime pas encore et ne l'aimerai probablement jamais, car la haine s'est nourrie de tout le sucre de mon enfance. Le pardon n'est jamais qu'un pis-aller et l'aube d'un soleil qui ne verra jamais le jour. L'amour, c'est le don pur toujours inentamé, qui se régénère de lui-même. La morale n'est que par défaut d'amour. Je ferai donc jouer la morale contre l'absence.
Elle ne reviendra plus danser au bord de mes cils, dans les franges de mon existence ou grimacer dans mon dos — La Noire, comme je la nommais.
La femme toute en cul et en con, comme je l'écrivais ailleurs, celle que je redoutais toujours de croiser en ville, est donc morte et il ne reste rien d'elle, pas même une tombe ou une poignée de cendre. Elle est inscrite en moi in absentia. Comme la lettre disparue dans le roman de Perec, elle sera toujours là, en moi, précisément parce qu'elle a refusé de s'incarner dans un espace-temps limité, dans les contours de mon existence.
Dans un rêve, il y a trois jours, elle a tenté de me voler celle que je chéris et de la noyer ; alors, je l’ai tuée d'un cri. Elle ne franchira plus jamais la porte de mes songes, car je suis persuadée que nous ne rêvons que de ceux auxquels nous avons donné une permission, même aux pires de nos croquemitaines. Adieu, ombre fine de mon enfance ! Farewell. Mon coeur n'est plus en cloque de toi. Tu es morte. Mais je pleure. Je ne sais pas pourquoi, mais je te pleure encore et suis condamnée à te pleurer toujours, bien plus que si nous nous étions aimées. Tu es ma Folcoche. Non, tu es bien pire.
Tu es cette silhouette encombrée de petits fantômes cliquetants et pesants comme les clochettes des lépreux, cette femme à pas devenus lents et plombés par la fatigue d’une vie infamante pour le corps et l’esprit, avec ce dos légèrement courbé, marquée d'un vertex en fer à cheval que tu m'as transmis sous forme d’un épi que je déteste et qui est pire qu'une lettre écarlate. Tu es ce rouge à lèvres si épais qu’il celait ta bouche, tu es ces cils pollinisés par des couches de mascara invraisemblables, tu cette manière de parler faussement enfantine où l'on devinait la courtisane en embuscade, tu es cette vulgarité tout à fait décomplexée, tu es ce pouce de la main gauche en forme d’orteil. Tu es tout ce qui ne sera jamais plus et ne sera pas. Je ne pourrai plus écrire cet essai de tératologie dont tu étais la figure centrale.
Et, en un jour devenu éternel, tous les témoins de ta pitoyable existence seront également morts et tu seras morte pour de bon, cette fois. Et personne ne pleurera plus. Mais tous ces signes ne sont que des mots que j'aligne et je mens. Écrire, c'est mentir, c'est apprêter les sentiments, les souvenirs, trahir le temps et les intentions. La vérité, c'est que tu n'étais rien, pas plus ni moins que moi. Et, de ce rien, je ne peux rien dire. Seul Dieu sait et peut. 
On m'a dit qu'elle avait certainement vécu quelque chose de terrible pour être si indifférente et dure — effroyable. Le mal est-il toujours enfanté par lui-même ? Je n'y crois pas, parce que j'ai une trop haute opinion de la liberté humaine, je viens de le dire, oui, cette liberté sans laquelle tout serait vraiment pardonnable, puisque subi et non désiré. Il faut bien qu'elle soit coupable pour que je sois victime. Il faut bien qu'elle ait consenti si le pardon, le mien, doit tout effacer. Le monde doit renaître de cette amnistie de l'imprescriptible. J'ai fait acte de foi. 
La dernière fois où son image heurta ma pupille, elle marchait sur le trottoir d’en face, faisant mine, avec un sourire gêné en coin, de ne pas me voir. Nous étions l’une pour l’autre une part honteuse et nous évitions l'affrontement du passé et du présent. Moi, ne pouvant accepter d’être fruit de cet arbre pourri, je serrais les dents. Elle, ne pouvant se soumettre à la volonté étrangère qui l'avait contrainte à porter cette pomme qu'elle avait voulu arracher lorsqu'elle était fleur de printemps, détournait le regard. C’était il y a deux ans, je crois, quand je l’ai aperçue pour la dernière fois. J’ignorais alors que mes yeux ne goberaient plus jamais une miette d’elle. Je n’imaginais pas qu’une fois la mort annoncée, je la chercherais partout dans cette ville qui me retient prisonnière depuis l’enfance et que je n’ai jamais pu aimer ni quitter. Je n’aurais pas pu croire que la reconnaissance de la chair soit si tragique et qu'elle aille à ce point contre le chant de l'esprit et de l'âme. La nouvelle me fut délivrée en trois ou quatre mots, froidement, sur un écran. J'ai vomi un cri dans la rue ; le sanglot m'a emportée sans que je comprenne ou puisse me défendre contre cette noyade. Je suis tombée. On m'accouchait de ma mère en m'annonçant sa mort. Ma mère est morte d’un cancer du rein foudroyant le 11 mai 2017 à 14 h 30, à la Pitié-Salpêtrière. Elle se savait condamnée, mais elle n’a pas laissé une seule ligne pour moi, et à présent je ne la reverrai jamais. Il ne me reste rien d'elle. Rien. Ni lettre, ni photographie, ni objet et encore moins des souvenirs, sinon cette moisissure qui recouvre tous les éclats cachés de mon enfance. 
De son corps, elle ne faisait guère de cas, puisqu'elle le donnait ou le prêtait au plus offrant. Et voici qu'elle l'a jeté sous les scalpels, afin qu'il soit amputé et sectionné, dispersé aux quatre vents des facultés de médecine. On m'a dit que c'était un acte rédempteur. Peut-être. Le fin mot de l'histoire de cette femme est caché dans un repli de son corps. Et l'âme ?
Bien sûr, je lui ai donné l'absolution. Par conséquent, il m'apparaît, contre Jankélévitch, que l'on peut pardonner à celui qui ne vous l'a pas demandé et c'est peut-être le plus grand tort qu'on lui fasse et le plus grand bien que l'on s'accorde.  La mort vous contraint à genoux et à la grâce , puis vous avalez cette hostie du pardon, malgré vous. Mais celui qui en bénéficie est piégé à jamais par votre (fausse) grandeur. Elle m’a donc mise en demeure de lui pardonner, en m’ôtant toute possibilité de me révolter contre elle, soustrayant même son propre corps à mon emprise et à ma colère, puisqu’elle l’a offert à la science. Elle m’a réduite à l'accompli, à quia ; et les faits ont toujours la raison pour eux, car ils sont incontestables. Pour l'éternité, elle fut et est un corps absent et je dois me contenter de cela. Une lacune propre et nette. Un mystère, celui du mal, du silence et de l'indifférence. Le négatif est plus positif que son contraire.
Je sais aujourd'hui, au milieu du chemin de ma vie, ce qu'est la souffrance irrémissible de l'irréversible et je n'ai plus peur de la beauté insolite du Minotaure. Je me rends compte qu’il n’est plus qu’un épouvantail et qu’il ne tient qu’à moi de le transpercer. Je n'ai plus besoin de croire qu'il est aux aguets, au fond de moi.
Aux autres, je demande toujours, à un moment ou à un autre de notre relation, s'ils aiment leur mère ou s'ils l'ont aimée ; la réponse est très souvent embarrassée. Je cherche dans leurs affirmations et doutes à trouver l'image en miroir de la mienne, de celle que j'aurais pu avoir, car je n'ai pas eu de mère et je fus et serai toujours ma propre mère, en éternelle fuite de l'autre, qui ne voulut et ne put l'être. Mais je suis bien née d'un ventre, celui de la génitrice au noir, prodige en soi, puisque monstre, de toutes les façons qu'on pût la prendre. Monstre par manque absolu de conscience. L'enfant du monstre est-il lui aussi un monstre ? Telle fut, telle sera encore un moment, la question sous-jacente à mon existence. Non, bien sûr. Mais l'enfant du monstre doit prouver sans cesse ce qu'il est, à lui-même en premier lieu. 
Les pères, eux, sont une autre catégorie de personnages. Je ne fraie pas avec eux. Je suis née de père inconnu et c'est un autre corps absent, mais il est tout à fait muet celui-là.
J'ai toujours été assez ordurière en parlant d'elle, avant de recevoir son coup de grâce ; le coup était son fait, mais la grâce était offerte par la circonstance nue et circonflexe… ou par Dieu —  n’est-ce pas la même chose ? Dieu existe tant qu’il comble un vide en moi. Dieu — ou le sucre, autrefois, ce fut la même chose. Le glucose est un calmant. C'est le miel qu'elle ne m'a pas laissé sucer sur ses doigts jaunis par la nicotine. La folie ou la gangrène, voilà à quoi on m'a acculée. Je ne peux accueillir la mort ou, plus exactement, je ne puis faire mienne l’idée que l’âme ne soit pas ou qu’elle soit corruptible, soumise à la déchéance du corps. L’ordure s’est remisée. Le trou est resté. Un petit cratère au fond doux et rose. L'âme ?
Avant sa mort, rien ne me paraissait assez sale pour elle. Sa disparition rend tout cela inutile. Je n’ai plus besoin de me protéger d’elle : il n'y a plus aucune nécessité de mettre la haine entre elle et moi pour me garder de la tendresse que je pourrais ressentir, malgré moi, en dépit de tout.  À présent , mes mots ont perdu leurs crocs et le venin demeure intransmissible, retranché dans les pleins et les déliés ou les interstices. 
Ils sont venus la chercher, m’a-t-on dit.  Ils l'ont mise toute nue dans une housse et l'ont emportée, froids et sans paroles. Je repense, soudain, à cette chanson Hôtel-Dieu de Guy Béart, reprise par Henri Tachan, qui ne manque jamais de percer mes paupières. 
Je me souviens tout à coup, sans pouvoir en donner la raison, de l’une des rares phrases qu’elle ait jamais prononcées en ma présence, alors qu'elle venait racketter celle à qui je dois la vie, ma grand-mère : « Tu te regardes dans le miroir pour te faire pleurer, hein ? Petite salope ! » Le plaisir des larmes. Le miroir sale de l'enfant est devenu une page. 
Peut-être.
Mais le réel n’est jamais aussi clinique et sublime dans sa sobriété. Elle n’est pas morte de froid, elle est morte d’indifférence : de la mienne, autant que de la sienne. Cancer du rein métastasé. Elle est morte, parce qu'elle pas tourné son regard vers moi. J'aurais pu la sauver, repêcher son âme maudite au bord du Léthé, car j'ai encore la foi de l'enfant et du miracle. Si elle avait pensé à moi, je n’aurais jamais reçu cette lettre anonyme si sale. Non, elle n’a pas pris la peine de m’écrire, mais elle a organisé une petite saloperie posthume, sans même s’en rendre compte, simplement en mentant, à l'une de ses rares amies. Tout cela la déshonore. Elle n’a pas compris qu’en fait de vengeance, elle m’offrait la paix du Christ. Contre toute attente, elle a réussi à fuir C., cette ville d’où je suis ensorcelée comme Kafka le fut de Prague, et elle m'y a laissée crucifiée à jamais. Ma mère est défunte et c’est uniquement parce qu’elle est morte que je peux enfin dire d’elle qu’elle est ma mère, bien qu’elle ne le fût jamais. Ma mère. Je n’ai jamais pu prononcer ou écrire ces deux mots de son vivant. Il m’a fallu attendre plusieurs semaines après sa mort pour qu’ils coulent naturellement de moi et que je puisse les tolérer sans guillemets. Il m’a fallu passer le gué des 43 ans pour la reconnaître comme ma mère, car, à défaut du sang et de la mémoire, l’état civil ne ment pas. J'ai le certificat de décès sous les yeux. Elle s'est désagrégée par les puissances administratives et je suis légalement orpheline, même si j’ai passé ma vie à l’être. Elle emporte avec elle le secret de mes origines. Elle ne fut pas ma mère, mais elle l'est devenue en disparaissant, car je lui ai donné ce droit, qui ne coûte plus rien. Ma mère est morte et mon enfance est porte close. Et c’est parce que je suis désormais la seule mère au monde que je ne retournerai plus dans ce sale petit pays des amours vertes, dans ce sublime et terrible jardin de mes 8 ans. Ma peau d’enfant sauvage est tombée à mes pieds. Je vais cesser de l’arracher par lambeaux pour la dévorer. Je vais me délivrer de la peur du passé et du futur pour entrer véritablement dans la vie, dans le présent fragile, faire chauffer la chrysalide aux rayons du soleil violet. Je ne bafouerai plus la fortuna. Je ne ferai plus jamais la fine bouche devant le bonheur, parce que je crève de l'idée qu'il ne meure. Je n’en laisserai pas une miette.  Je vais accepter l’encre qui coule de ma bouche et de mes doigts. Je vais hurler, chanter, jouir et tracer le sillon. D’ailleurs, écrire est tout cela. Je n’ai jamais vécu que pour cette extase malsaine et salvatrice. Le roi des orgasmes. Au début, je pensais que la grand-mère était la clef du domaine interdit, mais je me trompais. Tout le monde est parti, sauf la tante. J’espère qu’elle crèvera avant nous. J’aimerais être la survivante, le seul témoin vivant pour englober tout cela dans ma boule de verre, dans mon globe de sorcière. Je veux avoir le dernier mot et les enfermer dans un cercueil de papier, tout comme Barrie a enfermé sa mère dans un livre terrible et doux. Reste la troisième sorcière. Mais, au fond, sa domination sur moi n'est plus et elle le sait bien, puisque les derniers pouvoirs — dont le plus cruel — étaient concentrés dans les mains de la morte. Ma mère est enfin mère et elle m’a délivrée de son fatal enchantement en expirant : je peux à nouveau écrire. Je peux faire sortir de moi le sucre et le pus. Le sucre qui cache ce gros trou qu’elle m’a fait. Ma mère me voyait comme une truie, elle l'a souvent dit, et je suis presque devenue porcine pour lui plaire. La haine est partie avec le sucre et le pus. Je ne veux plus être cet animal. La grâce du pardon me couronne, mais cet acte de pur abandon n’implique pas que l’on doive s'accommoder avec ce qui fut. Il n’y a jamais aucun arrangement raisonnable avec le réel. Ma mère était empoisonnée. Toutes les femmes de la famille l’étaient :  par le ventre et la bouche ; et j’ai longtemps cru être moi-même une excroissance de leur maladie. La peur du monstre en moi m’a empêchée de me laisser aller au succès et à la griserie. Plus on m’adorait, plus je me sentais coupable de donner l’illusion que j’étais aimable et d'être un imposteur. Je me haïssais à propension de leur amour.
J’ai un problème ; je suis fermement attachée à la croyance que notre voyage est circulaire et que l’on finit toujours par retourner à la source, au point de départ. Or, je ne veux pour rien au monde retomber en enfance.  Si je dois, malgré tout, retourner là-bas, ce sera au bout d'un chemin de papier et d'encre et je les tuerai tous.
Je désire simplement tirer, ici, ce dernier portrait d'elle pour dire au monde qu'elle a existé. Je ne sais rien d'elle, mais je me rappelle qu'elle 
fumait des Marlboro et aimait lire Picsou Magazine et le Journal de Mickey, ainsi que Nous Deux, Intimité et Confidences, rêvant du prince charmant, alors qu'elle passait d'homme en homme, souvent pour de l'argent, parfois pour le plaisir. Son credo, face à ma grand-mère épouvantée, étant que les prostituées étaient des femmes qui avaient le respect d'elles-mêmes. Je n'ai jamais compris sa formule. C’était une femme  fatale, mais pas au sens où vous pourriez l’entendre. Elle portait son destin comme ses fards et c’est parce qu’elle a pris toute la sanie qu’il n’en restait plus une goutte pour moi. Elle m’a sauvée en me rejetant, en me haïssant, en me dégoûtant à jamais d’elle. Rien n’est passé d’elle à moi.  Sauf la béance qui permet la circulation permanente des fluides et des mots.
Étrangement, mais seulement de loin, c’est par le manque ou le négatif que l’on en arrive toujours au plein, au transcendant, à l’absolu. À Dieu. Présence in absentia. J’écoute Nantes chantée par Depardieu. Je me retrouve beaucoup dans la persona de ce monstre magnifique. Ma fille, qui admire beaucoup Gérard, dit que je lui ressemble, l'une de mes meilleures amies aussi, et ce n'est pas faux : je suis craquelée comme lui et brutale, parfois, jusqu'à la violence. Je suis ce genre d'ogre, mais je ne dévore que les adultes faits. Je n'aime pour de vrai, dans le fond, que les vieux, les enfants et les animaux. 
jeudi 6 avril 2017




La maison est calme. Je demeure un peu flottante, passant d'un vague à l'âme à l'autre, voyageant de la lune à la terre, sans parvenir à faire ancre d'une émotion. Je joue au fantôme avec mes souvenirs, me glissant en eux pour en ressentir la solidité et la vérité. La mort, c'est donc cela et rien d'autre. Une absence en guise d'éternel. Le froid, le muet et le vide à jamais. Je reviens au réel courant et coulant, ici ou ailleurs, entre des pages à carreaux ou face à des écrans qui ouvrent des fenêtres avec vue sur un même néant. Les mots galopent et laissent des traces qui ne valent peut-être guère mieux que le cadavre sec et raide qui a été glissé dans un frigo par des mains inconnues. Ce matin, elle est morte, dans son sommeil. Je redoutais qu’elle ne mourût pendant l’un de nos voyages (bien que nous ayons éconduit , lors des derniers mois, diverses tentations de promener notre chagrin) ; mais le pire eût été d’être contrainte de l’emmener chercher la mort, prétendue douce, chez le vétérinaire. Nous savions tous qu’il nous restait peu de temps. Depuis novembre, nous étions si bien préparés à ce moment que j’avais fini par le guetter d’heure en heure dans chaque décrochage de sa respiration. Hier, elle ne pesait plus que le poids d’un chaton. Elle avait fondu, jour après jour, s'allégeant de ce réel de pierre et sculptant sa silhouette d'ange. Le vétérinaire nous avait assurés qu’elle ne souffrait pas et qu’il n’y avait rien à faire pour le moment, sinon lui offrir notre affection et attendre un éventuel signe de détresse respiratoire pour devancer de quelques jours l'inéluctable. Voilà donc encore un témoin de ma jeunesse qui disparaît. Hitchcock était entrée dans notre vie en 2002 : quelqu’un avait sonné, un dimanche après-midi, et nous l'avions trouvée agonisante sur le perron. Cet animal blessé par une voiture avait été déposé devant notre porte, peut-être parce qu’il y avait une plaque de médecin apposée sur la maison. Ses légitimes propriétaires (nous l’apprendrions plus tard) ne voulaient pas débourser un centime chez le vétérinaire pour lui sauver la vie. Le vétérinaire de garde l’avait opérée, ne nous promettant rien. La chatte attendait des petits, qui ont péri. Mais Tina (c’était son nom alors) avait survécu et nous l’avions adoptée sans réfléchir. Une de plus ou de moins, cela passait inaperçu au sein de notre arche de Noé… Notre vétérinaire avait alors estimé son âge à 3 ans. C’était en 2002. Elle avait conservé une méfiance et un ressentiment certains à l’égard des hommes et ne manifestait sa tendresse qu’avec parcimonie, demeurant toujours sur la défensive et ne s'abandonnant, semblait-il, qu'à regret aux caresses. Toutefois, lors de ses six derniers mois sur terre, son caractère avait diamétralement changé : elle passait ses journées sur mes genoux, dans mon bureau. J’ai eu mille fois la chance de lui dire au revoir et le temps de me préparer à sa perte. Je suis reconnaissance pour ces ultimes moments. Ce matin, notre fille a demandé à voir Hitchcock une dernière fois pour l'embrasser. Nous y avons consenti. Elle m'a déclaré que cela lui avait fait du bien et qu'il n'y avait rien à cacher, parce que tout le monde doit mourir un jour. Elle a raison. Elle a 6 ans et c'est une enfant très particulière... Je crois aussi qu'édulcorer la réalité est plus effrayant pour les enfants, car ils devinent le mensonge au malaise qu'il sécrète tout autour de lui. En voulant protéger un enfant, on peut causer un traumatisme plus grand. A. est très philosophe dans son appréhension et sa compréhension de l'univers. La plupart des enfants le sont, mais elle l'est d'une manière si belle qu’elle apaise les êtres. A. ressemble à son père. Hitchock est partie. Elle sera incinérée et ses cendres me seront rendues dans un petit coeur en bois. Il rejoindra les autres, sur la cheminée de mon bureau. Les âmes défuntes ne me font pas peur. 

vendredi 5 février 2016
Hier soir, j'étais accablée et j'écrivais ceci à mes amis :

Je me sens extrêmement déprimée, ce soir. Parfois, je me dis que tout est vraiment foutu. Tout. Je n'ai, dans ces moments-là, plus envie d'écrire, plus envie de publier, plus envie d'apprendre... J'appartiens à un monde qui n'existe plus. Depuis que je suis enfant, j'essaie de toutes mes forces de rendre hommage à la langue française, d'en connaître les pièges et les secrets, et de transmettre aux autres ce que j'ai appris. Je suis consciente de mes lacunes et de mes imperfections en la matière, mais jamais je n'ai pensé, par exemple, que cela n'avait pas d'importance, en me comparant à d'autres, encore plus nuls que moi. Mon but a toujours été de progresser et d'avoir pour modèles des êtres qui valaient mieux que moi. Et, ce soir, j'ai le sentiment que cette exigence n'est plus de mise. Nous avons perdu. Nous sommes déjà morts, mais nous ne le savons pas encore. 
En 2010 — déjà, en 2010 —, un de mes éditeurs (admirable, malgré tout) ne voulait pas que j'employasse le mot « giron », car c'était, d'après cette personne, un mot trop « difficile » pour les lecteurs. J'avais ri face à cette déclaration que je jugeais alors ridicule, puis résisté et obtenu gain de cause. Je me rends compte à présent qu'elle avait une meilleure perception que moi du « niveau » probable des lecteurs français et de l'évolution de la société et de ses modes — il faut prendre ce mot dans toutes ses acceptions.
En ce qui me concerne, je n'appliquerai jamais les rectifications de l'orthographe, j'enseignerai à ma fille ce que je considère être l'orthographe correcte, ainsi que le grec et le latin. Je lui offrirai Victor Hugo et tous les grands génies de la littérature française, ceux qui ont construit la France de mes rêves et de mes désirs.
En vérité, ce qui me chagrine le plus, ce n'est pas ce que l'école est capable ou non de transmettre (je me sens de taille à lutter et à lui opposer ce que je crois juste — je le fais déjà —, voire à retirer notre fille du système et suivre, en cela, l'exemple magnifique de nombreux parents qui ne scolarisent pas leurs enfants), mais l'idée que les jeux sont déjà faits. Les incultes entérineront le nouvel usage (la féminisation des noms en « eur », si laide et si bête, a du succès et se propage) sans se poser de questions. La populace sur internet, les journalistes (tous cons comme des balais ou à la solde de ceux qui ont le pouvoir) et très certainement les éditeurs seront le relais de cette inutile application d'une réforme qui n'avait guère fait d'émules en 1990 et qui, en vérité, est un camouflet pour une certaine catégorie de Français. Ce n'est pas un hasard si elle ressurgit aujourd'hui, quoi qu'en dise le sourire carnassier de madame LE ministre de la non-éducation nationale, qui prétend n'y être absolument pour rien. Bien sûr, une langue évolue ; mais, en l'occurrence, il s'agit de tout autre chose et il faudrait être bien aveugle pour ne point le comprendre... Je n'oublie pas que c'est l'Académie française qui a permis tout cela... Mais il n'est pas anodin que l'application soudaine et généralisée de cette réforme ait lieu en ce moment, alors que la France est soumise aux décisions — plus folles les unes que les autres — d'un gouvernement sans ventre ni esprit. Le cynisme des uns et des autres ne connaît aucune limite. 

Grevisse, l'édition de 2009, se faisait déjà le chantre de la réforme (mise en branle, il faut le redire, par Rocard — encore un gaucho !). Je ne le savais pas. J'utilise à dessein des dictionnaires et des livres anciens.


Après une bonne nuit de sommeil, la guerrière qui veille toujours en moi est plus déterminée que jamais à ne pas s'en laisser conter ! Il n'y a qu'une seule façon de combattre le mal (en ce domaine comme en d'autres) : lui faire face sans ciller, sans plier. Refusez d'employer cette orthographe à la sauce coco et démago, même si vous perdez du crédit auprès de ceux qui ont du pouvoir sur vous. Enseignez ce que vous estimez être la justesse à vos enfants, même s'ils doivent être mal jugés à cause de cela. Expliquez-leur ce qu'il en est, même s'ils doivent perdre tout respect pour leurs « maîtres ». Les enfants n'appartiennent pas à l'État, mais à eux-mêmes, et ils méritent les meilleurs guides pour atteindre la majorité de l'esprit. Résistez, quel que soit le prix à payer. N'achetez pas les nouveaux dictionnaires et méprisez ceux qui se plieront de bonne grâce à cette nouvelle mode. Ce sont des ennemis de la France, des forçats de la médiocrité, au service d'une caste cynique qui veut conserver ses privilèges en œuvrant contre l'esprit, contre le peuple, sous prétexte d'égalité. Il ne s'agit pas, bien sûr, d'égalité, mais d'un égalitarisme pernicieux, d'une injustice ! On estime que certains enfants ne sont pas capables d'apprendre la langue et qu'ils sont lésés, à cause de leur situation sociale ou de leur origine étrangère ; on décide alors d'imposer le même niveau médiocre à tous, au lieu de faire en sorte que chaque enfant ait un droit à l'excellence, par son mérite personnel, par son travail, par ses propres forces. 
Je ne travaillerai jamais avec un éditeur qui aurait envie de m'imposer cela et je ne laisserai pas un maître ou un professeur apprendre à ma fille que « chauve-souris » s'écrit « chauvesouris » ou lui faire accroire que le roi Henri IV est « Henri 4 » (les chiffres romains disparaissent peu à peu). Cette « réforme » mourra, si personne ne la suit. Il s'agit d'un choix linguistique, moral, politique et esthétique. Honte aux traîtres à la nation ! 
RÉSISTEZ, chaque jour, là où vous vous trouvez. Consentir ne serait-ce qu'un peu, c'est abdiquer. L'ennemi est fort et déjà dans la place.

Je vais chercher consolation auprès Montaigne et relire quelques passages dans une édition qui me sied. Il n'est de meilleur remède... 








mardi 15 décembre 2015
Quelques extraits de leur correspondance, où il est question, passim, de Barrie. Je ne commente pas ces échanges, puisque je m'y suis déjà employée, à grands traits, ailleurs et le referai, en détail, dans ma biographie de Barrie — portée en moi depuis des années et, peu à peu, couchée entre des feuilles blanches et noires... 
Je referme au ralenti l'année 2015 sur ces extraits. Je reviendrai — si Dieu me prête vie — l'année prochaine et écrirai quelques paragraphes pour «  immortaliser » mon voyage à Rochester... 
Joyeux Noël, chers amis de Barrie ! 
Courage et foi ! (À graver sur ma tombe.)
Quoi qu'il advienne... 




























***
Coupure de presse : 



{Cliquez sur les images pour les agrandir.}


Ceci est un petit cadeau de Noël destiné à mes amis barriens. 
*

Virginia Woolf écrivit le petit essai (grossièrement) traduit ci-dessous en 1941 – l'année de son suicide. Elle confie alors à son journal à quel point ces pages lui paraissent impossibles à écrire et aspirent toute sa force vitale (« Épuisée après cette longue lutte pour écrire 2000 mots sur Ellen Terry... »), car elle ne parvient pas à définir ou à cerner tout à fait cette chose mystérieuse et évanescente qu'est le style d'Ellen Terry – métaphore probable de son propre style, de son secret ou de la tache aveugle caractéristique de tout artiste véritable. Harper's Bazaar refusera cet essai, ainsi qu'une nouvelle qu'elle avait jointe à l'envoi. Néanmoins, l'essai paraîtra en février 1941 dans le New Statesman and Nation puis, à titre posthume, dans  The Moment and Other Essays (1947). Ce camouflet participera peut-être pour une faible part à l'effondrement psychique de Virginia Woolf (« Je lutte contre le découragement. Harper’s a refusé ma nouvelle et mon Ellen Terry (…) Ce puits de désespoir ne va pas, je le jure, m’engloutir. La solitude est grande. »). Vita Sackville-West essaiera même de lui remonter le moral en lui proposant une visite à Smallhythe, mais Woolf se suicidera trois semaines plus tard. 



{Sadness, photographie de Julia Margaret Cameron — grand-tante de Virginia Woolf — mettant en scène Ellen Terry à l'âge de 16 ans.}


***
Ellen Terry 
Virginia Woolf



Lorsqu’elle fit son entrée sur scène interprétant le rôle de Lady Cicely dans La Conversion du Capitaine Brassbound, 

{ Ellen Terry dans le rôle de Lady Cicely }

la scène s’effondra comme un château de cartes et tous les feux de la rampe furent éteints. Au moment où sa voix s’éleva, on eût dit qu’une main virtuose avait donné un coup d’archet sur un violoncelle généreux : il grinçait, il grésillait et il grondait. Puis elle s’arrêta de parler. Elle mit ses lunettes. L’air absorbé, elle fixa le dos d’un canapé. Elle avait oublié son texte. Mais cela avait-il de l’importance ? Qu’elle parlât ou demeurât silencieuse, elle était Lady Cicely — ou bien était-ce Ellen Terry ? En tout cas, elle inondait la scène de sa présence et tous les autres acteurs étaient éclipsés, de même que le soleil congédie tout éclairage artificiel. 
Pourtant, cette interruption, au cours de laquelle elle avait oublié les répliques de Lady Cicely, était révélatrice. Ce n’était pas le signe d’une perte de mémoire ni la preuve qu’elle était sur le retour, comme le dirent certains. C’était le signe que le rôle de Lady Cicely ne lui convenait pas. Son fils, Gordon Craig, affirme qu’elle oubliait ses répliques seulement si les mots ne coulaient pas de source, lorsqu’un grain de sable grippait la merveilleuse machinerie mise en mouvement par son génie. Si le rôle lui était naturel, lorsqu’elle était la Portia 

de Shakespeare, Desdémone ou Ophélie, par exemple,


{ Dessin de Bernard Partridge, qui illustra des œuvres de J. M. Barrie. }

elle faisait siens chaque mot, chaque virgule. Elle jouait jusqu’au bout des cils. Son corps s'allégeait. Son fils, qui n'était qu'un petit garçon, pouvait la soulever dans ses bras. « Je ne suis pas moi-même », disait-elle. « Quelque chose s’empare de moi… Je m’envole, légère et immatérielle. » Nous, qui ne nous souvenons d’elle que dans le rôle de Lady Cicely sur la petite scène du Court Theatre, n’avons pour tout souvenir — si l’on songe à son Ophélie ou à sa Portia — qu’une image de carte postale comparée à la grande toile de Vélasquez dans le musée. 

Munie de son stylo, à ses moments perdus, elle a dessiné son autoportrait. Ce n’est pas un portrait académique, sous verre, encadré, achevé. C’est plutôt un paquet de feuilles volantes et sur chacune d’elles elle a crayonné en vitesse une esquisse en guise de portrait : ici, un nez ; ici, un bras ; ici, un pied et, là, un simple gribouillage dans la marge. Les esquisses exécutées sous l'effet d'humeurs diverses et de points de vue différents se contredisent parfois. Ce nez ne va pas avec ces yeux ; ce bras est disproportionné par rapport à ce pied. Il est difficile de les assembler. Et il y a également des pages vierges. Des traits fondamentaux sont laissés de côté. Il y avait en elle un soi inconnu, une lacune qu’elle ne pouvait combler. N’avait-elle pas tiré sa devise de Walt Whitman ? « Voyons, moi-même, j’ai souvent le sentiment de ne savoir que peu de choses, pour ne pas dire rien du tout, de ma vraie vie. À peine quelques suggestions... Quelques vagues, diffus et déroutants points de repères... je cherche à tracer ici… »[1]

Les deux esquisses sont contradictoires, mais elles représentent la même femme. Elle hait la scène ; mais elle l’adore. Elle voue un culte à ses enfants ; mais elle les abandonne. Elle voudrait bien vivre pour toujours au milieu des cochons et des canards, au grand air ; mais elle passe le restant de sa vie parmi les acteurs et les actrices sous les feux de la rampe. Elle tente d'expliquer cet écart entre ces deux femmes et a bien du mal à convaincre. « J’ai toujours été davantage une femme qu’une artiste », dit-elle. Irving, lui, fait passer le théâtre en premier. « Il ne possédait aucune de ce que je peux appeler mes "qualités bourgeoises" : l’amour de l’amour, l’amour d’un foyer, une aversion pour la solitude. » Elle essaie de nous persuader qu’elle était une femme plutôt ordinaire : un tour de main assez exceptionnel, il est vrai, pour la pâtisserie, une femme d’intérieur compétente, dotée d'un sens inné des couleurs et d'un goût très sûr pour choisir des meubles, toujours encline à shampouiner les enfants avec un indéniable enthousiasme... Si elle était revenue à la scène, c’était parce que… Eh bien, que pouvait-elle faire d’autre, alors que les huissiers étaient dans la maison ?

C’est là le sort des acteurs de ne laisser que des images de cartes postales derrière eux. Chaque soir, au baisser de rideau, la toile de fond aux belles couleurs est effacée. Ne demeure dans le meilleur des cas qu’un fantôme vacillant, une chimère : une vie de mots sur les lèvres des vivants. Ellen Terry en était parfaitement consciente. Envoûtée par la noblesse d’Irving dans son incarnation d’Hamlet 


{Ellen Terry et Henry Irving dans Hamlet}

et indignée par les caricatures dressées par ses critiques, elle s’essaya à l’écriture, afin d’exposer ses souvenirs. Mais en vain ! Elle laissa tomber son stylo de désespoir. « Mon Dieu, que ne suis-je un écrivain ! » s’écria-t-elle. « Tout de même, un écrivain n’enfilerait pas ainsi les mots pour parler du Hamlet de Henry Irving et n’en dire rien, mais oui, absolument rien ! »  Il ne lui vint jamais à l’idée, modeste comme elle l’était et obsédée par son manque de connaissances livresques, qu’elle était, entre autres, un écrivain. Il ne lui traversa pas l’esprit, alors qu’elle écrivait son autobiographie ou qu’elle griffonnait sans relâche des lettres à Bernard Shaw,

{Photographie de James Craig Annan.}

tard le soir, morte de fatigue après une répétition, qu’elle « écrivait ». Guidés par sa belle main véloce, les mots jaillissaient à gros bouillons de son stylo. Avec des tirets et des points d’exclamation, elle tentait de leur restituer la sonorité et l’accentuation propres à la parole. Il est vrai qu’elle ne pouvait pas construire une maison avec des mots : une pièce ouvrant sur l’autre et un escalier reliant l'ensemble. Mais, quelle que fût la chose dont elle se saisissait, cela devenait, entre ses mains chaleureuses et sensibles, un outil. S’il s’agissait d’un rouleau à pâtisserie, elle confectionnait de parfaites tartes. S’il s’agissait d’un couteau à viande, de parfaites tranches  tombaient du gigot. S’il s’agissait d’un crayon, les mots se décollaient de la mine – certains brisés, d’autres suspendus en vol, mais tous bien plus expressifs que ceux produits par les tapotements d'une main professionnelle sur une machine à écrire. 

Néanmoins, la première esquisse est assez précise. C’est l’esquisse de son enfance. Elle était née à la scène. La scène était son berceau, sa chambre d’enfant. Quand les autres petites filles apprenaient à faire des additions ou des pleins et des déliés, on lui enseignait son métier avec force claques et bourrades. On lui chauffait les oreilles et ses muscles étaient assouplis du plat de la main... Toute la journée, elle s’escrimait sur les planches. Tard dans la nuit, quand les autres enfants étaient bordés dans leur lit, elle trébuchait de fatigue dans les rues obscures, enveloppée dans la cape de son père. Et la rue obscure, où les rideaux aux fenêtres étaient tirés, n’était qu'un simulacre pour la petite actrice professionnelle ; et la dure existence sur les planches était son foyer, sa réalité. « Là-bas tout est tellement faux », écrivait-elle, signifiant par ce « là-bas » ce qu’elle appelait « la vie dans les maisons » : «… le faux, le froid, le dur… le feint. Ce n’est pas faux, ici, dans notre théâtre : ici, tout est réel, chaud et aimable… Ici, nous faisons l’expérience d’une merveilleuse vie spirituelle. »




{Charles Kean et Ellen Terry,
lors des débuts sur scène de cette dernière, en 1856 — elle avait 8 ans —
dans Le Conte d'hiver.}

C’était la première esquisse. Mais tournez la page ! L’enfant né pour la scène est devenue une femme. Elle est mariée à seize ans à un peintre célèbre et âgé[2]. Le théâtre a disparu ; ses lumières se sont éteintes et, à sa place, se tient un atelier planté dans un jardin. À sa place se tient un monde rempli d’images et de « nobles artistes avec des voix posées et des manières raffinées ». Elle s’assoit, silencieuse, dans son coin, pendant que ces personnes âgées et célèbres discutent d'une voix posée de choses auxquelles elle ne comprend goutte. Elle est heureuse de nettoyer les pinceaux de son mari, de s’asseoir auprès de lui, de lui jouer quelques airs simples au piano pendant qu’il peint. Le soir, elle se promène dans les Dunes avec le grand poète Tennyson. « J’étais au paradis », écrivit-elle. « Je n’ai jamais éprouvé la moindre pointe de regret en abandonnant le théâtre. » Si seulement les choses avaient pu demeurer en l'état ! Mais, d’une manière ou d’une autre – ici, une page blanche s’intercale –, elle était une pièce rapportée au cœur de ce calme atelier. Elle était trop jeune, trop vive, trop débordante de vie peut-être. Quoi qu’il en fût, le mariage était un échec.

Puis, sautant une page ou deux, nous arrivons à l’esquisse suivante. Elle est mère, à présent. 


{Ellen Terry et ses enfants, Edith and Edward Gordon
/ photographie de Frederick Hollyer (1837-1933)}


Deux adorables enfants requièrent tout son dévouement. Elle vit au fin fond de la campagne, gardienne du foyer. Elle se lève à six heures du matin. Elle récure, elle cuisine et elle coud. Elle instruit ses enfants. Elle selle le poney. Elle va chercher le lait. Et, à nouveau, elle est parfaitement heureuse. Vivre avec deux enfants dans un cottage, conduire sa petite carriole au gré des chemins, aller à l’église le dimanche toute de bleu et de blanc vêtue : voilà la vie rêvée ! Elle ne demande rien de plus, sinon que tout demeure ainsi, à jamais. Mais, un jour, une roue de sa carriole se détache. Des chasseurs en veste rose[3] sautent par-dessus la haie. L’un d’eux met pied à terre et offre son aide. Il regarde la fille en robe bleue et s’exclame : « Bon Dieu ! C’est Nelly ! » Elle regarde le chasseur à la veste rose et s’écrie : « Charles Reade ! »[4] Et, ainsi, en un clin d’œil, la voilà de retour sur scène, pour quarante livres par semaine. Parce que – c’est la raison qu’elle invoque – les huissiers étaient dans la maison. Elle devait gagner de l’argent.


Arrivés à ce moment de l’histoire, nous sommes en présence d'une page tout à fait vierge. Il y a un fossé que nous pouvons seulement franchir au petit bonheur la chance. Deux esquisses se font face : Ellen Terry dans sa robe de coton bleu au milieu des poules et Ellen Terry parée de la tenue et de la couronne de Lady Macbeth sur la scène du Lyceum. 


{Portait d'Ellen Terry en Lady Macbeth par John Singer Sargent.}


C’est la petite esquisse qu’elle nous offre pour combler ce qui sépare les deux Ellen Terry : Ellen la mère et Ellen l’actrice. Mais, à ce moment-là, nous nous souvenons de son avertissement : « Voyons, moi-même, je sais si peu de choses, pour ne pas dire rien du tout, de ma vraie vie. » Quelque chose en elle échappait à sa compréhension, ce quelque chose qui surgissait des profondeurs et l’emportait entre ses griffes. La voix qu’elle entendit sur le chemin n’était pas celle de Charles Reade, pas plus que la voix des huissiers. C’était la voix de son génie : l’appel pressant de ce quelque chose d'indéfinissable, auquel on ne peut intimer le silence ; elle devait obéir. Alors, elle quitta ses enfants et suivit la voix qui la ramena sur scène, au Lyceum, et l’attacha à une longue vie de labeur, d’angoisse et de gloire.







Mais, après avoir fixé le portrait en pied d’Ellen Terry tel que Sargent la peignit, vêtue et couronnée en Lady Macbeth, tournez la page suivante ! Nous la voyons sous un autre angle. Le stylo à la main, elle est assise à son bureau. Un volume de Shakespeare est ouvert devant elle. C’est une page de Cymbeline ; elle prend des notes prudentes dans la marge. Le rôle d’Imogène lui pose d’immenses problèmes. 




Elle est, dit-elle, « au supplice » quant à l’interprétation qu’elle doit en donner. Bernard Shaw est peut-être capable de jeter quelque lumière sur le problème ? Une lettre du jeune et brillant critique du Saturday Review est posée près du Shakespeare. Elle ne l’a jamais rencontré, mais ils s’écrivent depuis des années : des lettres intimes, ardentes, passionnées, polémiques — des lettres qui sont parmi les meilleures lettres jamais écrites dans cette langue. 


{Source de l'image : ici.}


Il lui dit les choses les plus scandaleuses qui soient. Il compare ce cher Henry à un ogre et Ellen à une prisonnière enchaînée dans sa geôle. Mais Ellen Terry est tout à fait capable de tenir tête à Bernard Shaw. Elle le réprimande, se moque de lui, le cajole et le contredit. Elle éprouve une étrange affinité avec les idées progressistes que Henry Irving abhorre. Mais quelles suggestions le brillant critique formule-t-il au sujet d’Imogène ? Aucune qu’elle n’ait déjà conçue elle-même, visiblement. Elle étudie Shakespeare aussi près du texte que Shaw et avec un œil aussi critique que le sien. 

{Où l'on découvre qu'Ellen Terry mérite la considération – non, l'admiration ! – de Virginia Woolf...}

Elle a étudié chaque vers, pesé le sens de chaque mot, s’est colletée avec chaque geste. Chacun de ces moments prodigieux où elle n’était plus elle-même est le fruit de mois de travail minutieux et attentif. « L’art, cite-t-elle, se nourrit de ce que nous lui offrons. » En vérité, cette femme en mouvement permanent, toute en instinct et sensation, est une étudiante aussi appliquée et aussi soucieuse de la dignité de son art que Flaubert lui-même.

Mais, une fois encore, l’expression de ce visage grave change. Elle travaille comme un forçat – personne plus qu’elle ! Mais elle s’empresse de dire à M. Shaw que son cerveau n’est pas le seul à travailler. Elle n’a pas une once d’intelligence. En effet, elle est heureuse, dit-elle, de « ne pas être intelligente ». Son stylo souligne cette déclaration d’un trait appuyé. « Vous,  gens intelligents », c’est là sa façon de s’adresser à lui et à ses amis, « vous passez à côté de tant de choses, vous gâchez tant de choses. » Car, en matière d’éducation, elle n’est jamais allée à l’école un seul jour de son existence. Autant qu’elle soit en mesure d’en juger, mais le problème la dépasse, le ressort principal de son art est l’imagination. Si cela vous chante, visitez donc des asiles d’aliénés ; prenez des notes, observez, étudiez sans répit. Mais, d’abord, imaginez ! Alors, elle s’en va dans les bois avec son rôle sous le bras. Tout en flânant le long de quelques layons moussus, elle vit son rôle jusqu’à ce qu’elle se confonde avec lui. Si un mot détonne ou grince, elle doit le repenser, le réécrire. Chaque réplique devient alors sienne et chaque geste est spontané, puis elle fait son entrée en scène et est Imogène, Ophélie ou Desdémone…




Mais est-elle, même dans ses instants de grâce, une grande actrice ? Elle en doute. « L’amour et la vie m’importent davantage », dit-elle. Son visage ne lui est d’aucune aide, lui non plus. Elle ne peut contenir l’émotion. Elle n’est assurément pas une grande tragédienne. À l’occasion, il est possible qu’elle ait joué à la perfection quelque rôle comique. En pleine introspection – clin d’œil d’un artiste à un autre –, le soleil darde ses rayons à l’oblique sur une vieille chaise de cuisine. « Merci, Seigneur, de m’avoir donné ces yeux ! » s’exclame-t-elle. Quel monde de joies lui ont-ils offert ! Le temps de s'abîmer dans la contemplation de cette vieille chaise « à la capucine et aux pieds épais »[5], la scène a disparu, les feux de la rampe sont éteints et l’actrice célèbre est oubliée.

De toutes ces femmes, qui est la véritable Ellen Terry ? Comment pouvons-nous rassembler ces diverses esquisses pour ne former qu'un seul portrait ? Est-elle la mère, la cuisinière, la critique, l’actrice ou bien, après tout, aurait-elle été un peintre ? Chaque rôle semble être le sien jusqu’à ce qu’elle le repousse et en endosse un autre. Il semble qu'une parcelle de la véritable d'Ellen Terry affleurait à la surface de chaque rôle sans pour autant prendre part à son jeu. Que ce fût Shakespeare ou Ibsen ou Shaw, aucun n’était à sa taille. La scène ne pouvait l'endiguer, pas plus que la chambre d’enfants. Mais, somme toute, il est un plus grand dramaturge que Shakespeare, Ibsen ou Shaw : Mère Nature. C’est une scène immense et sa troupe comporte un nombre indéfinissable d’acteurs, dont elle se débarrasse avec une ou deux lignes de dialogue. Ils vont et viennent sans rompre les rangs. Mais, sans relâche, Mère Nature crée un nouveau rôle, un rôle inédit. Les acteurs qui incarnent ce rôle défient nos tentatives pour leur donner un nom. Ils n’incarneront pas des personnages types : ils oublient des répliques et en improvisent d’autres. Mais, quand ils entrent en scène, cette dernière s’effondre comme un château de cartes et les feux de la rampe sont éteints. C’était là le destin d’Ellen Terry : incarner un nouveau rôle. Et, tandis que d’autres actrices demeurent dans les mémoires, parce qu’elles incarnèrent Hamlet, Phèdre ou Cléopâtre, Ellen Terry demeure dans les mémoires parce qu’elle était Ellen Terry.

***
[1]« When I read the book » in Leaves of Grass.
[2]George Frederic Watts (1817-1904) avait 30 ans de plus qu’elle. Ils se séparèrent après un an de mariage.
[3]Tenue pour la chasse à courre.
[4]Charles Reade (1814-1884), romancier et dramaturge anglais, célèbre notamment pour son roman Le Cloître et le foyer. Il a adapté sous forme théâtrale L’Assommoir de Zola. Ellen Terry a interprété un certain nombre de rôles qu'il a créés.
[5]Woolf fait référence à une lettre d’Ellen Terry à G. B. Shaw, en date du 10 novembre 1896. Vraisemblablement, Woolf utilise cette description pour suggérer au lecteur le pouvoir d’incantation de l’actrice. Allusion, en outre, à la perte d’acuité visuelle subie par l’actrice. 


Traduction rapide de C.-A. Faivre ; merci de ne pas reproduire cette traduction sans le consentement de l'intéressée.


***
En guise de petits présents supplémentaires, un enregistrement très rare de la grande Ellen Terry :




et une très belle photographie de l'actrice dans un autre rôle shakespearien, celui de Volumnia : 




(Source de l'image : ici.)


Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Holly Golightly
Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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