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jeudi 13 avril 2006

« La vie affective » pour Freud signifie passivité : celle de l’émotion, du sentiment, de la pensée, du sensible, tout ce qui appartient au principe de plaisir. Opposer cette vie à fleur de peau au travail intellectuel revient à mettre face à face la matière et l’outil. Le jeu théâtral est un catalyseur qui va permettre au sujet de laisser remonter à la surface des eaux de sa conscience ce qui est enfoui. Le jeu auquel nous prenons goût adulte n’est pas de nature différente de celui auquel l’enfant prend plaisir. Dans un cas comme dans l’autre, il a une fonction compensatrice qui passe par une fiction. Nous nous mettons à la place de…, nous imitons ce que nous ne sommes pas, en ayant les avantages de ce qui est imité sans les inconvénients. Il y a un intéressant dédoublement de personnalité à l’œuvre dans le jeu. Cette identification qui a pour cause selon Freud l’exiguïté d’une vie ordinaire, terne, plate où rien d’exceptionnel ne vient briser le rythme ordinaire des vies sans intérêt, compense la vexation que ressent l’homme du commun à n’être rien de plus ou de mieux. Cette humiliation rejoint les trois vexations majeures subies par l’homme qui portent trois noms : Copernic, Darwin et Freud. L’homme aimerait être la nécessité – à savoir être un acteur au sens strict de celui qui agit, au sens où David Copperfield s’écrie : «Serai-je le héros de ma propre histoire, ou ce rôle sera-t-il tenu par un autre ? Ces pages l'apprendront au lecteur. Pour commencer par le commencement, je note que je naquis un vendredi à minuit - du moins me l'a-t-on dit, et je n'ai aucune raison d'en douter (...)» - et non la subir. Qui pourrait donc prendre la place de David Copperfield dans son histoire (et non sa vie) ? Qui, sinon l’auteur lui-même de l’histoire ou quelqu’un d’autre, appartenant à son existence (et non à son histoire) ? Nous n’avons donc comme choix que la fiction, du côté créateur ou du côté spectateur / lecteur. Le cas de l’acteur, l’intermédiaire entre le spectateur et sa représentation, n’est pas étudié. On pourrait presque ajouter qu’il ne l’est jamais ou très rarement, comme si sa fonction était accessoire, comme si le seul intérêt résidait dans le ressenti du spectateur qui se prend au jeu du personnage. Dans la fiction, le spectateur / lecteur (et plus encore le spectateur qui vit dans sa chair, par les yeux et l’ouïe, alors que la lecture demeure un phénomène intérieur) a le droit d’échouer, mais la jouissance n’en sera que plus forte si l’échec est grandiose. A contrario, on imagine mal un processus d’identification comparable avec des anti-héros tels que Don Quichotte ou le protagoniste principal d’un film tel que The Party de Blake Edwards interprété par le gaffeur Peter Sellers. De même, les personnages incarnés par un Charley Chase ou un Harold Llyod par exemple. Le burlesque, le ridicule, la peau de banane (même si elle est anti-déparante comme celle de Charley Bowers*)

ne sont pas dignes de nos envies d’identification. Il en va de même pour les salauds absolus – certains personnages des films noirs par exemple, comme celui qui est joué par Richard Widmark dans Kiss of death de Henry Hathaway ou la monstrueuse sœur (Bette Davis) de Joan Fontaine dans le chef-d’œuvre de Robert Aldrich, What ever happened to baby Jane ?

Les limites de l’identification nous en apprennent beaucoup sur ce que nous recherchons dans le fait de se projeter dans la vie, actes, pensées et ressentis d’un personnage, d’un être virtuel, ni tout à fait vrai ni tout à fait faux. Pourtant des personnages plutôt négatifs comme le Richard III de Shakespeare ou même le Roi Lear nous attirent, malgré leur noirceur. Ou leur « manque d’intelligence », et qui n’est pas un peu familier ou complices avec les personnages de Charlie Chaplin ou de Buster Keaton, lorsque leur aspect lunaire recouvre leur maladresse burlesque ? Le partage entre ce qui produit ou non en nous l’émotion fictionnelle n’est pas si aisé qu’il n’y paraît ou que semble l’affirmer Freud dans cet essai auquel je fais implicitement référence. Une de ces limites pour Freud est la dégradation corporelle. La souffrance peut être morale ou psychologique mais pas seulement ou trop physique. La limite de l’identification est posée.

* Restauration et édition en dvd par la société Lobster.
jeudi 24 novembre 2005
Groucho (le moustachu, qui aime le cigare et fait des bons mots), Harpo (le muet qui joue de la harpe) et Chico (celui qui n'est ni moustachu ni muet mais qui joue du piano !), ainsi que les moins connus Zeppo (qui a joué dans 5 films) et Gummo (qui, sauf erreur de ma part, n'est jamais apparu à l'écran), ont laissé un souvenir impérissable dans l'hsitoire du cinéma.
J'ai revu, hier soir, At the circus. Même si ce n'est pas l'un de leurs meilleurs films, j'ai été ravie d'assister à leurs facéties. D'autres ont apposé leur nom sur leurs films, mais il me semble impossible de ne pas songer à quel point, les Marx sont plus que les acteurs de leurs films. En effet, ils imposent un véritable rythme, qui est leur style propre à chacune de leur apparition sur l'écran.
Je ne connais pas d'équivalent dans l'histoire du cinéma en ce qui concerne l'art de la catastrophe, qui est le leur. Hormis, peut-être, bien sûr, un film délirant, le film le plus délirant au monde : j'ai nommé Hellzapoppin de H.C. Potter. On a beau ne voir ce film qu'une seule fois dans sa vie, il est impossible de l'oublier. Imaginez une boule de neige qui ne cesse de grossir et vous aurez une idée de l'ampleur des dégâts !
A la différence d'autres acteurs burlesques [burlesque : de l'italien, burla, « moquerie », «plaisanterie », forme de comique caractérisée par une exagération du ridicule], il n'y a jamais de fond de tristesse ou d'amertume dans les films des Marx. Le comique n'est pas là pour pallier le tragique de l'existence humaine. C'est un comique pur, sain, un signe de bonne santé vitale et psychique. Tandis que chez Chaplin, Keaton, Llyod ou Langdon, le burlesque des situations expose plutôt un acharnement du réel contre le sujet humain.


Citations : "Ne vous fiez pas aux couples qui se tiennent par la main. S'ils ne se lâchent pas c'est parce qu'ils ont peur de s'entre-tuer."
"Un homme : j'ai épousé ma femme en secret.
Groucho : En secret ? Vous ne lui avez pas dit ? Pas étonnant qu'elle sorte avec d'autres hommes."
Groucho Marx
mercredi 14 mars 2007

Des cinéastes français de valeur, comme des romanciers d'exception, il en existe : ils sont morts, crevés ou anesthésiés et, toujours, coïtent tant bien que mal avec la postérité.


Parmi les vivants, en ce qui concerne les porteurs d'images, il en reste moins de vingt, dans notre beau pays, sur lesquels l'aube de la création se lève. Arnaud Desplechin est de ceux-là. Il pourrait aisément venir combler un peu la place vide laissée par Truffaut dans mon coeur, à bien des égards. La filiation me paraît tellement évidente que je ferais mieux de ne rien écrire.

Aujourd'hui, je dirai un mot d'un film, avant de parler, peut-être un jour, d'Esther Kahn, l'un des films français que je place le plus haut dans mon estime et dans mon affection. Esther Kahn dépeint autant l'éveil d'une actrice que celui d'une âme, qui sort de sa léthargie animale, par la souffrance du sentiment qui prend vie en elle, comme si la jeune femme ne pouvait exister qu'en étant entée sur une manifestation presque extérieure à sa conscience, ou perçue comme telle, dans l'interdit de la découverte de soi (lorsqu'Esther mâche un morceau de verre). La plupart des personnages de Desplechin vivent sur ce déséquilibre entre la personnalité qu'ils affichent, à laquelle ils s'identifient, et cette part secrète, inavouée, mais bien plus réelle que leurs actes, qui loge en eux comme la balle d'un revolver. Tout le talent du cinéaste est de faire vivre ses personnages et le spectateur (prodige !) dans cette tangence dangereuse, qui peut à tout moment faire basculer le burlesque en tragique. Fort heureusement, la réciproque est tout aussi vraie. C'est dans cet art absolu de la vacillation contrôlée que se manifeste l'immense talent de Desplechin.
Rois et reine (bande-annonce japonaise, je suis désolée, mais le propos est en français) n'échappe pas à cette règle, à ce mouvement centripète du sujet à sa conscience, et s'applique également à Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle). J'omettrai sciemment de trop parler de toute cette polémique stérile qui accompagna la sortie du film, Rois et reine. Qu'il y ait emprunt ou non à une réalité qui n'appartenait pas au cinéaste n'est pas le sujet - même si on peut regretter le procédé d'un point de vue moral, car l'art en fait n'excuse rien et ce n'est pas son rôle. Vampiriser la vie d'autrui ce n'est au pire, et c'est déjà grave je le conçois, qu'un manque de classe ou de tact. Il ne faudrait pas pour autant oublier le plus important : ce film parle d'une vérité universelle, par-delà la réalité anecdotique de l'histoire brute, de ce récit qui n'est emporté que parce que son centre d'équilibre n'est jamais où nous le plaçons ordinairement dans nos vies. Et, même lorsqu'il ne s'agit de rien d'autre que de cette banalité de l'amour, qui donne sens à nos misérables existences de cloportes, Desplechin parvient à surprendre, à engager un retournement sur nous-mêmes, car il nous présente la vérité émotionnelle ou affective comme un accident dont la paradoxale nécessité apparaît lorsqu'une révolution s'est opérée en nous (dans les personnages). Oui, il s'agit bien de l'amour à n'en point douter la cause de toute cette concaténation de situations drôles, impossibles, dramatiques, et parfois insoutenables.
L'amour, celui d'un père pour une fille, celui d'une fille pour son petit garçon, celui des hommes (les rois) pour une femme (la fausse reine de Saba, interprétée par cette actrice aux pouvoirs troubles et ambigus, que j'aime, Emmanuelle Devos) et celui de cette femme pour ces (ses) hommes. Autant de variations autour d'un thème unique qui sécrète et nourrit les autres, celui du mensonge, décliné comme mensonge à soi (mauvaise foi) ou duperie plus ou moins involontaire de l'autre. Ironiquement, le contexte extérieur au film, précédemment évoqué, alimente cette vérité du mensonge. Bien sûr que Desplechin y a songé.

Qu'est-ce que l'art ? Regardez ce film et vous obtiendrez la réponse la plus précise, la plus insaisissable et, néanmoins, la plus concrète qui soit. En effet, le prodige ne tient qu'à cela : à montrer ce que nous ne faisons que pressentir au cours d'une vie, ce qui frémit sous la réserve de notre finitude ou de notre maturité de façade, comme si pendant un instant nous avions le privilège d'être un peu Dieu et d'observer les hommes et les femmes de ce monde, de soulever le voile de Maya une fois pour toutes. Rois et reine est ce genre d'expérience unique.

Desplechin est un cinéaste de talent, un homme cultivé et très intelligent. Mais, dans notre société, l'intelligence n'est pas tellement à la mode. Ce qui compte n'est même plus de faire semblant. Nous sommes tombés bien bas et ce n'est pas encore terminé. Fort heureusement pour lui, il en possède assez pour la mettre au service d'une manière d'ironie permanente, qui lui permet de n'être pas gonflé de suffisance. Il possède l'intelligence de la race des seigneurs artistes. Et, s'il n'était pas capable de légèreté, d'ironie, d'humour, son talent serait condamné. Ceux qui n'ont pas d'humour sont des cons aussi intelligents soient-ils.
Or, il parvient à donner à son film beaucoup d'allant et d'humour, grâce entre autres au personnage lunaire et improbable d'Ismael (merveilleux Mathieu Amalric) qui nous offre plusieurs scènes burlesques tout à fait irrésistibles. La peinture des hôpitaux psychiatriques est, je ne sais s'il faut s'en réjouir ou le déplorer, tout à fait réelle. Les fous, les toqués, les mal dans leur peau, viennent aussi ici pour baiser.

Ne soyez pas choqués : le corps a aussi ses raisons. Ne soyons plus hypocrites. C'est peut-être la leçon de ce film : savoir regarder et avouer.

Son film est d'une richesse inouïe. Les références musicales et littéraires sont nombreuses. Elles convoquent en nous diverses capacités d'interprétation, de lecture, d'appréciation, sans jamais forcer le trait ou la corde sensible (ce n'est pas un film de normalien ou d'hypokhâgneux frustré). A ne citer que certaines d'entre elles pour être d'emblée inspiré : Moon River, le thème de Mancini pour Breakfast at Tiffany's, Rose Murphy et son A little bird told me, dont la voix de petite fille inspirera Marilyn Monroe, et qui reflère finalement assez bien l'infantilisme de la reine de ce film, Nora, mais aussi le décalage entre ce qu'elle est et ce qu'elle vit. Voir également certaine scène où elle sculpte des personnages dans de la mie de pain... et manifeste, instinctivement, ce qu'elle est : une petite fille, mais bouffie d'orgueil et insensible.
Des souvenirs d'Apollinaire ou d'Emily Dickinson, des clins d'oeil à la Psychothérapie d'un indien des plaines de Georges Devereux, au Théâtre de Shabbath de P. Roth, à la jubilatoire Symphonie des spectres de J. Gardner , et j'en oublie, hantent les personnages et leur donnent une consistance pleine et poreuse à la fois, à l'image de notre mémoire... La référence centrale est un poème de Yeats, qui contient en soi les divers motifs de ce film magistral et celui, à n'en point douter, de l'auteur lui-même. Ce magnifique poème, l'un des derniers de mon cher Yeats, livre quelques secrets supplémentaires. Sur le film, sur le processus terrible de la création, mais aussi sur la stérilité de celui qui a donné son oeuvre majeure (Nora a eu son enfant et son père est à la fin de son processus littéraire, tandis qu'Ismael a perdu son précieux instrument de musique ...).

J'aime cet entrecroisement des divers auteurs de son imaginaire et du calme reflux ou régurgitation de la conscience, car rien n'est jamais artificiel ou superfétatoire. Ce pourrait être écoeurant, lourdingue, faux, mais Desplechin n'assène jamais ses références qui faufilent d'or, très délicatement l'histoire, un double récit qui s'ouvre comme les deux volets d'une fenêtre, pour se retrouver à la croisée d'une question, celle de la filiation justement. J'aime aussi ces résurgences antiques, littéraires ou mythologiques qui fondent le logos des personnages.


Je crois que la caractéristique de tous les films de Desplechin, son style peut-être, est de filmer au plus près de nos émotions, comme s'il voulait s'assurer que nous pouvons vivre ce que les personnages, eux, ne font d'abord que subir avant de se reprendre. Nous comprenons plus et mieux qu'eux sans pourtant qu'il s'agisse d'une omniscience. Nous avançons du même pas qu'eux. Certains de ses personnages s'en trouvent changés, grandis (Ismael) tandis que d'autres choisissent de ne point abandonner la terre ferme de leurs certitudes, même s'ils sont enfin conscients de leur mauvaise foi (Nora).

La conclusion de tout ceci est qu'il faut grandir, malgré tout, et c'est à ce moment qu'apparaît en filigrane, au détour d'une conversation entre l'enfant-roi et son modèle de père, l'ombre de Peter Pan, puis le fantôme du véritable père, qui demeure dans la jeunesse éternelle. Ainsi sont les morts qui passent le pont au plus vite. Pour Desplechin ne pas grandir est une malédiction. Je ne sais s'il a tort ou raison, mais la seule vertu du grandir est pour moi la compréhension de soi, puis seulement des autres.

J'éteins mon écran et je me dis que je suis peut-être une ratée mais je l'assume tellement bien que je n'ai jamais été si productive et que la peur se noie dans son propre ressac. Et, cela vous surprendra peut-être, mais je suis heureuse, car je n'ai plus envie de prouver quoi que ce soit.


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The Circus Animals' Desertion

I

I sought a theme and sought for it in vain,

I sought it daily for six weeks or so.

Maybe at last, being but a broken man,

I must be satisfied with my heart, although

Winter and summer till old age began

My circus animals were all on show,

Those stilted boys, that burnished chariot,

Lion and woman and the Lord knows what.

II

What can I but enumerate old themes,

First that sea-rider Oisin led by the nose

Through three enchanted islands, allegorical dreams,

Vain gaiety, vain battle, vain repose,

Themes of the embittered heart, or so it seems,

That might adorn old songs or courtly shows;

But what cared I that set him on to ride,

I, starved for the bosom of his faery bride.
And then a counter-truth filled out its play,

'The Countess Cathleen' was the name I gave it;

She, pity-crazed, had given her soul away,

But masterful Heaven had intervened to save it.

I thought my dear must her own soul destroy

So did fanaticism and hate enslave it,

And this brought forth a dream and soon enough

This dream itself had all my thought and love.
And when the Fool and Blind Man stole the bread

Cuchulain fought the ungovernable sea;

Heart-mysteries there, and yet when all is said

It was the dream itself enchanted me:

Character isolated by a deed

To engross the present and dominate memory.

Players and painted stage took all my love,

And not those things that they were emblems of.

III

Those masterful images because complete

Grew in pure mind, but out of what began?

A mound of refuse or the sweepings of a street,

Old kettles, old bottles, and a broken can,

Old iron, old bones, old rags, that raving slut

Who keeps the till. Now that my ladder's gone,

I must lie down where all the ladders start

In the foul rag and bone shop of the heart.


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lundi 6 avril 2009
(Pour Virginia.)


Sainte-Sévère, petit village de l'Indre, sans grand intérêt (je n'ai aucun goût pour mon "pays" natal, bien au contraire... et je hais assez fort la campagne et les villages français qui suscitent en moi une angoisse d'enfermement assez effroyable, donc ce n'est pas par chauvinisme que j'écris ces quelques lignes, mais afin de partager une émotion pure et inattendue...), au cœur de la France, non loin de l'endroit qui vit naître l'auteur de ces lignes, on célèbre le facteur François immortalisé par le génie d'un cinéaste, Jacques Tati, dans Jour de fête, son premier long métrage.

Nous sommes allés visiter La Maison jour de fête, ce week-end, parce que j'aime beaucoup Jacques Tati et son univers, car il s'agit bel et bien d'un homme-univers, une persona burlesque et lunaire, qui insuffle vie à des détails insignifiants, leur donnant la portée d'un monde, et qui extrapole l'éternité cachée dans des instants infinitésimaux. Le génie de Tatie est inexplicable et je ne suis pas certaine que tout le monde puisse y être sensible. Il s'inscrit, cependant, dans la lignée d'un Chaplin et d'un Keaton. Ceux qui lui ont succédé lui ont beaucoup emprunté aussi, il me semble, comme Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro.

(Keaton, Tati et Lloyd)

La beauté de son travail tient à des petits riens, parfois subtils, à un jonglage des sons, à un "équilibrisme" des êtres et des choses dans un univers qui ne cesse de se mouvoir et de rechercher son centre de gravité. Je dois reconnaître que j'ai éprouvée une émotion vibrante à me retrouver plongée, comme par magie, dans le décor et la vie du film. Expérience très troublante provoquée par un procédé de scénovision. Je crois que Tati aurait apprécié.

Ma caméra n'a pas fonctionné ce jour-là, je n'ai donc pu prendre que quelques mauvaises photographies avec mon IPhone.





Sur cette page de YouTube, le film en petits morceaux, pour vous faire une idée avant d'acheter le DVD qui n'existe pour le moment qu'en zone 2 anglais - un DVD français sortirait en 2010. Le film est en couleur - hélas, Jacques Tati qui désirait son film ainsi (il avait filmé avec deux caméras : une pour avoir le film en couleur, l'autre pour l'avoir en noir et blanc au cas où la couleur n'aurait pas fonctionné) n'a pas pu le voir sous cette forme.


Je vous recommande aussi ce disque (les sons sont beaucoup plus importants que les dialogues dans les films de Tati - est-il besoin de le dire?), acquis sur place



qui vous replongera dans la poésie, la magie des films de cet homme vraiment extraordinaire, ainsi que ce petit livre qui condense les grandes idées des films de Tati,

sans omettre le manuscrit du livre d'André Pierdel, son accessoiriste, que nous avons eu la chance de rencontrer.

Il est en vente à la "Maison Jour de fête". J'espère qu'un éditeur le publiera. Mais les éditeurs sont rarement à la hauteur de leur mission, de ce qui devrait être leur mission : les grands éditeurs font en général de l'argent et vendent des produits plutôt que des livres et les petits jouent souvent de combines, plus ou moins honnêtes, ou des compromis parfois douteux pour survivre - les exceptions sont trop rares dans le milieu. J'ai commencé à dévorer ce manuscrit et je peux vous garantir que ce texte mérite d'être publié : c'est un témoignage précieux sur une époque, sur certains films ; Pierre Étaix en a signé la préface. André Pierdel est un magicien au sens propre du terme et il a participé à 180 films ! C'est, en outre, une personne charmante. Cf. cette page-ci où vous pouvez l'entendre lors d'un entretien très intéressant. Jour de fête fut son premier film, où il a joué plusieurs rôles, et surtout il en fut l'accessoiriste très inspiré.
L'idée des chaussures coupées est la sienne, par exemple.

C'est grâce à lui que cette maison a pu voir le jour car il a vendu grand nombre d'objets qu'il avait gardés après le tournage. C'est ainsi que devant nous est reconstitué l'univers du film. Cette expérience dépasse le seul cadre du film, car c'est dans les secrets du Cinéma, sa magie, son essence que nous pénétrons.

Allez à Sainte-Sévère, vous rencontrerez dans une certaine mesure Jacques Tati, son esprit sans aucun doute.

Magnifique !

Quand je pense à Tati, je pense toujours à cette grande silhouette qui prend la main du petit garçon dans Mon oncle et je me plais à croire qu'il prend aussi la mienne quand les jours sont tristes.


lundi 19 juin 2006
Dans un pur esprit féerique, shakespearien (Le songe d'une nuit d'été, La tempête), Woody Allen nous offre une énième variation sur l'amour et le sexe. Tous les films de Woody Allen n'ont-il pas cette question en commun, à de rares exception près ? Peut-on désirer sans aimer et aimer sans désirer ? That's the question... Les vertiges des plaisirs sensuels s'inscrivent-ils sur une page blanche et ceux des tourments amoureux, spirituels, les tortures de l'âme, sur la page voisine, à la manière de ces cahiers de travaux pratiques qui comportaient une page pour le dessin et une page pour l'écriture, et qui contraignaient à un artificiel découpage ? N'est-ce point désirer séparer une ultime fois le corps et l'esprit ? En vain, semble nous dire l'épilogue du film, puisque le couple marié (de nouveau en harmonie sur le plan horizontal) connaît un dénouement heureux. Le sexe sans amour n'est peut-être qu'une fumisterie. Qui voudrait d'un amour sans la magie et la poésie qu'il invente pour l'entendement ? Cette subtile et délicieuse sucrerie met en scène, une fois de plus (je ne compte plus le nombre de films de Woody Allen construit sur ce présupposé), plusieurs couples qui partagent une maison et un week-end. Un bois alentour semble appeler les duos à se faire et à se défaire, à redistribuer les femmes et les hommes, les rôles, dans ce jeu de l'amour et du hasard. Comment ne pas songer à Shakespeare et au Dear Brutus de Barrie, car le thème de la seconde chance est fort bien développé. N'y a-t-il que des occasions et des moments magiques qui s'enfuient à jamais si on ne sait les saisir, ce que les personnages appellent des "moments parfaits" ? Ils ne sont parfaits, vraisemblablement, que parce que nous les avons manqués... Ma conception de l'amour est autre ; il me semble que Woody Allen la partage en partie ; et je songe à la moitié originelle telle qu'elle est décrite dans Le Banquet de Platon. Woody Allen joue le rôle d'un inventeur loufoque, qui ressemble fort à un bourdon un tantinet ridicule, qui lui sied à ravir :
A Midsummer night's sex comedy Vidéo envoyée par misshollygolightly
Toutes ses inventions échouent lamentablement, sauf peut-être une curieuse boule qui révèle des ombres, les âmes peut-être de certains amoureux... Un couple illégitime arrive, et l'on admire Woody en Icare, burlesque et funambule, attendrissant personnage :
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Vidéo envoyée par misshollygolightly

Et, puique j'aime coudre ensemble les divers pans de mon univers, il ne me semble saugrenu ou capricieux de proposer à la prunelle cet étalage de beauté, de féerie... Petit album de planches d'Arthur Rackham qui illustrèrent la pièce de Shakespeare... N'est-ce pas divin ?
mercredi 18 janvier 2006

Edward Lear (1812-1888) âgé de 73 ans et demi et son chat Foss âgé de 16 ans, par lui-même.
Suite à la demande de Simonne, je complète le portait du monsieur. Edward Lear était un célèbre peintre et dessinateur. Il écrivait aussi des petits poèmes ou textes drôlatiques, accompagnant ses dessins, et réciproquement. Le ton est celui anglais, du nonsense, de l'absurde. On appelle ceci des limericks (épigramme burlesque, d'après la ville irlandaise du même nom ; ÉTYM. xxe; angl. limerick (1896), pour désigner les poèmes d'E. Lear). Ses oeuvres ont un trait et un esprit très remarquables : ses dessins le représentent souvent tel Humpty Dumpty, perché au bord d'une situation dangereuse, grotesque, burlesque, risible et, toujours, désespéré dans et par ce rire qu'il crée. Exemples de limericks ici : http://www.bencourtney.com/ebooks/lear/ Ils perdent leur sens en les traduisant. En tout cas, je crains de n'être pas assez habile pour les rendre dans la langue de Molière. Autant Lewis Carroll, l'autre héraut du nonsense, s'ingénie à parodier la logique ou à la subvertir en jouant sur le sens des mots, autant le nonsense de Lear s'exprime par un jeu sur la seule sonorité des mots et par une absence totale de logique.
jeudi 24 novembre 2005

Harold Llyod dans Safety Last (Monte là-dessus) de Fred Newmeyer et Sam Taylor.



Ce film est l'un des plus drôles du muet.





Bien sûr, tout est parfaitement truqué et Llyod n'est pas aussi loin du sol qu'il n'y paraît.
Dans le film, il évoque son propre nom. J'aime beaucoup ce genre de clin d'oeil. Mais le meilleur, dans le genre, est celui de Cary Grant, dans La Dame du vendredi, qui s'exclame : "La dernière personne qui ait osé me dire ça, c'est Archie Leach, juste avant que je lui coupe la gorge!". Archibald Alexander Leach étant le véritable nom de Cary Grant.
Je suis une monomaniaque de la digression !
lundi 23 octobre 2006
Par où commencer ?
Ce monde-là, son monde, est si vaste ! Non, ce n'est pas un monde, mais un univers !
Il est impossible de dire ce qui a une réelle importance. Cela ne se pense pas, ça se vit, ça se sent, ça ne s'apprend pas avec des mots, mais ça s'expérimente à travers les mots quand ils pèsent lourd et marchent droit.
"Nous sommes tous des incurables."
Oui, c'est un bon début. Peu importe la nature du mal, peu importe si c'est de la vie en général dont nous sommes malades, nous sommes incurables, et c'est très bien ainsi. Imaginez que l'on puisse s'en sortir ! La vie perdrait son goût. Au lieu d'être des jean-foutre, nous serions peut-être des héros ou des saints, des gens puants la bonté d'âme.
John Irving est quelqu'un dont j'ai le plus grand mal à parler, car je suis incapable de lui rendre justice. Je l'aime.
C'est tout ce que je puis dire.
Affreusement banal, presque trivial, n'est-ce pas ? Un peu court aussi.
Il m'a sauvée autrefois, car je suis quelqu'un qui a régulièrement besoin de l'être ; je suis en sursis, comme chacun d'entre nous, oui, mais je le sais et n'oublie jamais cette connaissance empoisonnée. Sans lui, je serais probablement professeur de philosophie ou pire. Il est l'un des deux seuls écrivains au monde que j'aimerais rencontrer, vers qui je viendrais demander secours et protection, comme lorsque l'on quémande une absolution pour ce péché qu'est l'écriture naïve et avortée, la mienne.
Alors, j'ai décidé de lui laisser la parole, en le citant, pour une fois, sans le disséquer - ce qui est mon fait, car hélas la médecine (l'écriture) légale est mon péché mignon. En revanche, j'ai habitude, depuis des années, de souligner et de cocher les pages que j'aime dans les livres (sauf mes volumes de la Pléiade) qui m'ont fait impression. Ainsi, je retrouve en un instant les passages que j'ai aimés - ce qui ne me dispense en rien de les inscrire sur mes Moleskine, mais c'est moins efficace, car les carnets noirs passent mais les livres demeurent.
John Irving est l'un des rares écrivains vivants, avec Auster, qui aient une réelle importance dans ma vie de lectrice et de scribouillarde. Si l'un ou l'autre mourait avant moi, je porterais le deuil.
Tous les deux, dans des voies (et des voix) différentes, me sont essentiels. Je les lis et les relis. Je les sais presque par cœur. Avec Auster, j'ai appris que l'exigence n'était pas incompatible avec l'espoir d'être lu et compris. Avec Irving, j'ai appris que l'on peut oser lâcher la bride à son imaginaire et que l'on ne risque, finalement, que la délivrance de monstres bien inoffensifs, qui ne sont prédateurs que lorsqu'on les autorise à l'être, en ne les reconnaissant pas. Je l'ai su confusément et ce n'est que récemment que ce fait a pu être verbalisé. Je sais désormais de manière certaine pourquoi John Irving est le passeur de l'enfance de mon écriture vers sa possible maturité, un jour, je l'espère.
Tout est là : le problème de la reconnaissance. Moins celle de la mère, dont on ne peut guère douter, comme l'explique Marthe Robert après Freud, dans sa situation comme dans la mienne, que du père, car il s'agit bien de ce manque qui gouverne toute son œuvre. Il nous révèle ce secret, pourtant éventé pour qui savait lire les romans précédents, dans son dernier roman (un de ses meilleurs livres).
Le premier livre d'Irving qui croisa ma route fut Une Prière pour Owen, son chef-d'œuvre. Que l'on pût, de nos jours, avoir encore une telle puissance romanesque me redonna foi en cette fiction, en laquelle je crois de toute mon âme de lectrice et d'apprenti écrivain. Il faut bien avouer que le paysage français est morose et que ce n'est pas les jeunes loups aux dents cassées ou les donzelles à la mode, voire les déjà vieilles peaux - qui se croient novatrices, parce que la syntaxe est disloquée et que le récit se limite à une virée chez Castel et à un coup de bite dans les chiottes d'une grande boutique rue Montaigne, quand elles ne savent simplement pas écrire ! - qui peuvent prétendre au titre de romancier. Le fiction française n'est plus, depuis fort longtemps, dans la "littérature générale" mais dans ses sous-genres qui sont la science-fiction, la "phantasie", les littéraires de l'imaginaire. Certes, il y a des exceptions, mais elles n'en sont que plus remarquables dans cette société consumériste.
Irving se veut à juste titre l'héritier de Dickens - ce qui prouve bien qu'il a tout compris. Dickens est le Roman. Je me damnerais davantage pour ce Dieu plutôt que pour l'Autre, qui me paraît moins digne de confiance et moins bon architecte... John Irving n'a peur de rien ni de personne et il le prouve dans ce dernier roman, qui est l'un de ses cinq meilleurs livres (les autres étant, excepté Owen déjà cité, L'Oeuvre de Dieu, la part du Diable, Une Veuve de papier et Le Monde selon Garp). Un seul de ses livres m'a déplu, Liberté pour les ours ! bien que je reconnaissance dans d'autres romans une faiblesse, somme toute relative car Irving nous habitue au meilleur. Voir Un Mariage poids moyen ou L'hôtel New Hampshire, par exemple. Liberté pour les ours ! était son premier livre publié et, bien que l'on retrouvât en sommeil certains des thèmes appelés à grandir et à prendre toutes leurs dimensions dans les suivants, il manque à ce premier roman le souffle et la cohérence d'Irving le lutteur.
John Irving, c'est la passion romanesque portée à son acmé. La plupart de ses livres parlent de ce don et de ce travail, de ce combat également qu'est l'écriture. John Irving est un lutteur-écrivain, au propre et au figuré ; son écriture est physique et tous les sens du lecteur sont, en retour, sollicités. Il en faut de la force physique, pour se tenir des heures derrière son écran, son Underwood ou sa feuille blanche. Derrière cette inertie apparente, cet échec couvé, jour après jour, contre lequel on lutte pour tirer de soi un misérable éclat et des tonnes de gangue inutile, on s'étiole, on se perd, on crève de désespoir chaque jour davantage. On est seuls. On l'est toujours mais, là, cette conscience vous éclate à la gueule comme jamais. Le pire, songez-y, est que l'on a dégoupillé de plein gré cette grenade.
Songez à ce destin épouvantable, quand le besoin d'écrire vous tenaille, comme une vache qu'il faut traire de temps à autre, et que rien ne sort, rien de beau ou de valable. C'est l'enfer que l'on se construit, sans pouvoir le changer.
John Irving a mis sept ans pour écrire son dernier roman. Sept ans. Une petite vie, un âge de raison possible. Qu'est-ce que cela peut signifier pour des gens qui n'écrivent pas, qui ne remettent pas, chaque jour, leur peau sur la table et ne se saignent pas aux quatre veines, et pour qui la lecture n'est qu'un anodin divertissement ? Qu'est-ce que cela vaut pour ces cancrelats germanopratins, dont les livres ne sont pas assez bons pour servir de papier toilette ? Rien, probablement. Pourtant, c'est une existence entière qui se joue. Et, à ce jeu dangereux, Irving ne triche jamais.
Son avant-dernier roman, La Quatrième main, qui n'était pas des plus aboutis (en général, Irving a besoin d'espace, au bas mot de 700 à 800 pages, pour donner sa pleine force, et ses romans les plus courts sont souvent les moins bons), avait un peu déçu (lecteur, tu es ingrat !) mais il contenait pourtant deux ou trois très belles scènes et il a servi d'interlude dans la construction de ce roman-ci, qui délivre le secret de l'auteur. Pour autant, il ne s'agit pas d'autobiographie, car Irving est un romancier, un vrai, et ne pratique pas la masturbation du nombril. Suivez mon regard.
Sa perception de son art est extrêmement intelligente et saine. Nous sommes face à un artisan, dans le sens le plus noble de ce mot, avant d'avoir affaire à un artiste. Lire Irving revient, au bout du compte, à prendre une leçon magistrale d'écriture et à faire de son sursis personnel une dernière chance.
"(...) Jenny Garp, qui aimait donner d'elle-même la définition que son père avait un jour donnée du romancier: "Un médecin qui ne s'occupe que des incurables."
Dans le monde selon son père, comme le savait Jenny Garp, il faut avoir de l'énergie. Sa célèbre grand-mère, Jenny Fields, nous voyait naguère comme appartenant à diverses catégories, les Externes, les Organes vitaux, les Absents et les Foutus. Mais, dans le monde selon Garp, nous sommes tous des incurables."
(Le Monde selon Garp)
Nous sommes tous irrécupérables. Parce que nous avons, dès le premier jour de notre existence, perdu quelque chose d'extrêmement précieux : la vie. Nous sommes déjà entortillés par ce vers destructeur qu'est le destin, et celui-ci est l'un des personnages principaux de tous les romans d'Irving, une sorte de passager clandestin qui habite les héros, à leur insu... M. Fatum revendique, à chaque instant, "sa livre de chair" et ce n'est pas un simple hasard ou une coquette obsession que cette présence quasi-systématique de la mutilation comme thème récurrent dans l'œuvre d'Irving. Cette mutilation peut être physique (Cf. Le Monde selon Garp ou Une Prière pour Owen, par exemple) ou bien psychologique (la mémoire amputée dans Je te retrouverai).

"Quand il fit descendre la roue diamantée dans ses rainures, j’essayai de chasser son vrombissement de mon esprit. Avant d’éprouver quoi que ce soit, je vis le sang éclabousser les verres des lunettes protectrices, au travers desquelles les yeux d’Owen ne cillèrent pas, tant il était expert à manier son outil." (Une Prière pour Owen)

(Owen ampute son ami pour lui éviter le Vietnam)

Cette part d'homme arrachée pour les besoins de telle ou telle histoire est symbolique d'une béance dans l'existence de l'auteur. Les romanciers véritables sont tous des orphelins. De père, de mère, d'enfance, de vérité ou de mémoire. Il leur manque quelque chose qui leur a été volé ou que l'on a empêché de naître. Ecrire permet peut-être d'être indemnisé. Faire subir une mutilation à un personnage devient une façon de se reconstituer. Le raisonnement est peut-être pervers, cependant il me paraît juste lorsque l'on prend connaissance de l'oeuvre tout entière d'Irving et que l'on devine son passé.

"La vie, écrivit Garp, n'est pas tristement structurée comme un de ces bons vieux romans d'autrefois. Au contraire, le dénouement survient lorsque tous ceux qui étaient destinés à s'éteindre se sont éteints. Rien ne reste, sinon la mémoire. Mais même un nihiliste a une mémoire." (Le Monde selon Garp)
La mémoire, le thème sous-jacent de son oeuvre tout entière et, très fortement, le sujet du dernier roman en date.
Les romans auxquels fait référence ici Irving sont ceux des victoriens ; en première ligne Dickens, Hardy et Charlotte Brontë, qui sont les auteurs qu'il cite le plus et fait intervenir dans la trame d'une grande partie de ses histoires. A croire que David Copperfield, Jane Eyre et Tess d'Urberville sont les dédicataires plus ou moins secrets de son écriture. Quelques grandes figures romanesques de cette époque sont immanentes à son oeuvre, à l'instar de génies tutélaires que l'auteur ne quitterait jamais du regard et qui le guideraient.
Souvenez-vous des orphelins de L'Oeuvre de Dieu, la part du diable :
"Princes du Maine, Rois de la Nouvelle-Orleans".
Comme cette sentence résonne à mes oreilles ! J'avais le sentiment de l'avoir entendue plutôt que lue, et ce, bien avant de voir le beau (mais tronqué) film de Hallström.
Aucun passage n'est davantage hommage à Charles Dickens, si ce n'est certain Conte de Noël revécu par Owen et son ami, le temps d'une pièce. On retrouvera ce procédé de la lecture mise en scène dans son dernier roman, lorsque le jeune Jack Burns, encore enfant, fera ses débuts d'acteur à l'école. Il faut vivre les livres, devenir soi-même le livre, comme ces personnages du film de Truffaut (d'après le superbe roman de Ray Bradbury), Fahrenheit 451.
Des victoriens, il a conservé le sens de la destinée, le noble mouvement vers un épilogue fermé. Mais, si Irving sait finir ses histoires, il n'oublie pas que chaque conclusion porte en soi un autre monde, peut-être le nôtre.
"Un épilogue, écrivit un jour Garp, est bien davantage qu'un simple bilan des pertes. Un épilogue, sous couvert de boucler le passé, est en réalité une façon de nous mettre en garde contre l'avenir."
(Le Monde selon Garp)
En ceci, Irving est très victorien. On pourrait tirer cette conclusion d'une grande majorité des romans anglais du XIXe siècle.
Il précise davantage sa pensée ici :
"(...) Garp répondait que la base autobiographique - en admettant qu'elle existât - était, de tous les niveaux, le moins intéressant pour aborder la lecture d'un roman. Comme il l'affirmait toujours, l'art du romancier est la capacité d'imaginer de façon vraie - c'est, comme dans toute forme d'art, un processus de sélection. Les expériences et les souvenirs personnels - "les relents de tous les traumatismes de nos banales existences" - étaient, pour le romancier des modèles suspects, outenait Garp.
"Il faut que la fiction soit mieux faite que la vie", écrivit Garp. Et il vouait une haine obstinée à ce qu'il appelait le "kilométrage bidon des épreuves personnelles", et à ces écrivains dont les oeuvres n'étaient "importantes" que parce que quelque chose d'important s'était passé dans leurs vies. La pire des raisons pour incorporer quelque chose à une oeuvre, soutint-il un jour, est que la chose en question soit authentique, qu'elle soit réellement arrivée. "Tout est réellement arrivé, un jour ou l'autre! vitupérait-il. La seule raison pour incorporer une chose à un roman est que ce soit la chose qu'il aurait été idéal de voir arriver à ce moment-là." " (Le Monde selon Garp)
Truffaut avait une vision assez comparable du travail de la fiction. Dans la fiction, il n'y a pas d'embouteillages et, si l'on rate un train, cela sert au mieux l'histoire. "Pas de temps morts" disait-il. Il en est de même dans un roman solide. Tout sert. Rien n'est accessoire.
Imaginer vrai, c'est faire preuve de vraisemblance (qui diffère du réalisme, car aucune fiction ne l'est, pas même les romans qui s'en réclament ; ni Balzac ni Zola ne sont uniquement des chroniqueurs de leur société, sinon ils ne survivraient pas ; leurs romans ont de la valeur, parce qu'ils font naître des archétypes, parce que certains de leurs personnages sont plus vivants que les vivants, parce que leurs histoires nous obligent à tourner les pages ; la force romanesque nourrit tout autant la force vitale que la réciproque, mais la fiction, c'est la réalité comprise et transcendée au statut de modèle).
"Dans la plupart des livres, on sait tout de suite qu'y se passera rien, expliqua Jillsy. Seigneur ! vous le savez bien, non ? Dans d'autres livres, y se passe quelque chose et on sait tout de suite quoi, ce qui fait que c'est pas la peine de les lire. Mais ce livre, il est si tordu qu'on sait qu'y va s'y passer quelque chose, mais on arrive pas à imaginer quoi. Faudrait être tordu soi-même pour imaginer ce qui se passe dans ce livre." (Le Monde selon Garp)
Je crois que l'on pourrait dire ceci des livres d'Irving. Et je dois être sacrément vicelarde parce que je les comprends intimement, même s'ils me surprennent souvent. Irving a longtemps caressé sa douleur de livre en livre et pourtant "(...) à force de contempler les plaies bien en face, on finit par ne plus les voir." (Le Monde selon Garp)
Je n'avais pas compris, entre les lignes, cet abus qui fut le sien, que lui fit subir une femme plus âgée, lorsqu'il était un enfant, et qu'il raconte, sous couvert d'une fiction réelle, avec distance voire humour, dans Je te retrouverai - précisons que le titre original est littéralement Jusqu'à ce que je te retrouve, ce qui n'a pas tout à fait la même signification. Néanmoins, puisque j'ai lu le roman dans sa version originale et que mon mari l'a lu en français, j'ai comparé quelques passages et la traduction me paraît de bonne facture et fidèle. Je parlerai de ce roman, en particulier, dans un autre billet, car il mérite que l'on ne parle que de lui.
Irving, comme tous les grands écrivains, possède une manière de regarder le monde qui n'appartient qu'à lui et qui éclaire notre propre vision. C'est un des sens qu'il sollicite le plus, peut-être, chez le lecteur, d'où le titre d'un de ses romans, qui est une Weltanschauung, une vision du monde, celle de Garp.
"Garp regarda Helen ; il ne pouvait plus bouger que les yeux. Helen, il le voyait, tentait de lui rendre son sourire. Avec ses yeux, Garp essaya de la rassurer : Ne t'inquiète pas - quelle importance s'il n'y a pas de vie après la mort ? Il y a une vie après Garp, crois-moi. Même s'il n'y a que la mort après la mort, il faut avoir la reconnaissance des petits bienfaits - par exemple, parfois, une naissance après l'amour. Et, avec beaucoup de chance, parfois, l'amour après une naissance !" (Le Monde selon Garp)
Comment ne pas saisir dans ces quelques lignes le sens, voire la philosophie de l'homme et de l'écrivain ?
John I. est un auteur cru. Mais il n'est jamais vulgaire, car le ton des histoires est toujours burlesque. Alors, oui, cet humour particulier lui permet une grande liberté dans le dire et le dit. Le contraire serait impensable venant d'un être aussi sensible aux mécanismes de notre existence. La mort
("Quand meurt, de façon inattendue, une personne aimée, on ne la perd pas tout en bloc ; on la perd par petits morceaux, et ça peut durer très longtemps. Ses lettres qui n'arrivent plus, son parfum qui s'efface sur les oreillers et sur les vêtements. Progressivement, on additionne les pièces manquantes. Puis vient le jour où l'un de ces petits manques fait déborder la coupe du souvenir ; on comprend qu'on l'a perdue, pour toujours... Puis vient un autre jour, et une nouvelle petite pièce manquante." (Une Prière pour Owen)
le sexe (celui de Jack Burns est un des personnages les plus étonnants du dernier roman en date), l'amour, la trahison, et la force des rêves sont des constantes de son œuvre. Pour autant, Irving n'a rien d'un intellectuel. Son style et ses pensées sont simples ; il ne démontre rien mais il montre ; sa force est là. Il faut s'être essayé durement à l'écriture pour mesurer son intelligence, qui s'exerce principalement dans l'architecture romanesque.
Oui, Irving n'est pas un styliste, au sens strict du terme. J'ai toujours fait la distinction entre les raconteurs d'histoires et les stylistes, les romanciers pur jus et les écrivains. Cela peut sembler arbitraire, mais je ne crois pas que cela le soit complètement. Je suis sûre que tout lecteur attentif peut comprendre d'instinct cette dichotomie que je pratique sans états d'âme. Louis-Ferdinand Céline, Proust, Joyce, Thomas Bernhard et plusieurs centaines d'autres racontent des histoires, bien sûr, mais ils sacrifient tout au style, qui est le gouvernail de leurs livres. D'autres n'ont que le mouvement de l'histoire en tête, dont Irving et, je le crois, Dickens (malgré la petite musique qu'il fait entendre, le style vient en second chez lui). D'autres encore, bénis des dieux, sont comme Peter Pan des Entre-Deux : ils ont l'histoire et le style. Thomas Hardy et George Eliot sont de cette catégorie, si je ne m'abuse. Ce ne sont que des exemples singuliers.
Mais écrire est une question de foi. En soi, peut-être, un minimum certainement, mais davantage en une histoire, en des personnages. Irving, par l'intermédiaire d'Owen, fait cette déclaration, qui abolit presque ma distinction précédente :
"NE CONSIDÈRE PAS HARDY COMME INTELLIGENT ; NE CONFONDS JAMAIS LA FOI AVEC QUOI QUE CE SOIT D'INTELLECTUEL, SI PEU QUE CE SOIT."
(Une Prière pour Owen)
Je ne prétends donc pas que les raconteurs d'histoires ne possèdent pas de style et que leur écriture soit blanche ou impersonnelle, mais ce n'est visiblement pas la part la plus éblouissante de leur travail. Le souci du style pour Irving, comme chez Stephen King avec qui il a une parenté évidente, est secondaire. Il ne sert pas l'histoire, qui est le moteur de son écriture, mais l'inverse se produit. Ce qui n'empêche pas de belles envolées et une précision du langage.
Une Prière pour Owen dit ce souci principal :
"C'est Owen Meany qui m'apprit que tout bon livre évolue continuellement, du général au particulier, du détail à l'ensemble, et ainsi de suite. Une bonne lecture et une bonne interprétation de lecture doivent évoluer de façon identique. Prenant pour exemple Tess d'Urberville, il m'apprit à rédiger un exposé en reliant les incidents qui déterminent le destin de l'héroïne à l'étonnante phrase qui conclut le chapitre XXXVI : "De nouvelles végétations bourgeonnent insensiblement pour remplir les vides : des accidents imprévus contrarient les intentions, et tous les vieux projets sont oubliés. "
Ce fut une révélation pour moi : en réussissant mon premier compte rendu de lecture, j'avais enfin appris à lire. Plus pragmatiquement, Owen améliora ma lecture par des moyens techniques ; il avait découvert que mes yeux ne pouvaient se poser sur une seule ligne à la fois, ce qui m'obligeait à suivre avec mon doigt ; il imagina de me faire lire à travers une feuille percée d'un trou, comme une petite fenêtre ne découvrant que deux ou trois lignes."
Si l'on ignore qu'Irving fut dyslexique, on n'appréciera pas à sa juste valeur ce passage. On remarquera au moins cette ligne de conduite, presque morale, sur laquelle il s'appuie et qui pourrait être adoptée par tous les apprentis écrivains.
Un bon romancier ne peut l'être que s'il est d'abord un bon lecteur :
"- LIRE, C'EST UN DON.
- C'est toi qui m'as appris.
- PEU IMPORTE. C'EST UN DON, ET SI TU AIMES QUELQUE CHOSE, IL FAUT LE PRÉSERVER - SI TU AS LA CHANCE DE TROUVER LE MODE DE VIE QUE TU AIMES, TU DOIS TROUVER LE COURAGE DE LE VIVRE."
Owen, si vous ne le savez pas, a pour caractéristique une voix singulière, rendue par les capitales d'imprimerie... Quand je disais qu'Irving était un romancier sensuel, je ne livrais qu'une vérité très évidente. Par lui, nous voyons le monde à travers les yeux de Garp et nous entendons des bruits de l'enfance, ceux des monstres qui se tapissent dans les replis de la demi-veille :

« - Papa, répéta-t-elle, j’ai fait un rêve, j’ai entendu un bruit.

- Un bruit comment, Ruthie ?

Son père n’avait pas bougé, mais il était réveillé.

- Il est entré dans la maison.

- Qui ça ? Le bruit ?

- Il est dans la maison, mais il essaie de ne pas faire de bruit.

- Alors on va aller le chercher. Un bruit qui essaie de ne pas faire

de bruit, il faut que je voie ça, moi. »

(Une Veuve de papier)

Ce roman-ci était déjà un roman archéologique, comme tous les livres d'Irving. Et je crois qu'il est, avec L'oeuvre de Dieu, la part du diable, celui qui permet de mieux comprendre Je te retrouverai. Tous ses romans parlent du souvenir et de la mémoire, que ce soit flagrant ou discret, mais ce roman-ci est ouvertement un livre qui raconte le vol d'une enfance et la manipulation de la mémoire par une mère à l'encontre de son fils.

Qu'est-ce qu'un romancier sinon un dieu qui possède la mémoire de son univers et de ses personnages ? Qu'est-ce qu'un romancier sinon quelqu'un qui est attentif à la perte de l'invisible et qui le traque inlassablement ?

"Il sentit quelque chose lui échapper. S'il avait essayé de décrire le phénomène au Fantôme gris, elle lui aurait sans doute dit qu'il avait perdu son âme. Quelque chose d'essentiel venait de disparaître, dont la fuite passait presque inaperçue, comme celle de l'enfance." (Je te retrouverai)

[Toutes les traductions citées sont celles publiées par les éditions du Seuil.]

*******************

John Irving parle de son dernier roman, et du tatouage qui l'a inspiré :

Quelques mots sur son artisanat (il explique qu'il se perçoit comme un artisan et non comme un artiste ; ce qui importe à ses yeux est la démonstration d'une vérité psychologique et émotionnelle, par le fait d'une histoire palpitante, non pas un travail intellectuel) :

Ici, il parle de son père véritable, qui est mort, avant qu'il ne le retrouve. C'est un de ses demi-frères qui s'est présenté à lui. Cela a modifié le processus du roman qu'il était en train d'écrire. Il est passé du Je à la troisième personne, car il était trop proche de son héros, Jack Burns.
Une présentation très intéressante d'Until I find you. Une mère ment à son enfant. Un gosse qui invente des fragments de son passé qui lui manquent. Sa relation à Dickens, en tant que romancier.
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