vendredi 30 septembre 2005
Miss Havisham [1], personnage inoubliable de Dickens [2] est toute à la fois le pathétique et le tragique. La description qu’en donne à voir le grand écrivain anglais est sublime. Nous en reproduisons ci-après des extraits. Une vieille femme figée ou fossilisée dans son désespoir demande à ce que notre jeune héros, Pip, vienne jouer devant elle afin de la distraire, mais aussi dans l'idée qu'il devienne une une proie pour la jeune fille qu’elle a élevée. Celle-ci est éduquée pour devenir un monstre, non pas tant par cruauté ou folie que par le désir de lui éviter les peines que son vieux cœur avait goûtées.
Voici ce que Giono comprend : « J’avais eu, bien entendu, cent milliards de désillusions depuis cette fameuse fois où j’avais établi le premier rapport entre la vie et moi-même. Ce banquet de noce écrasé de poussière, de toiles d’araignée et de cancrelats, c’était le banquet de la jeunesse. Nous comprîmes cent fois mieux Miss Havisham qu’Estella. Nous avions vécu des rêves . On s’efforçait de nous faire comprendre que ces rêves étaient minuscules. Mais les rêves n’ont pas de dimension, et les désillusions ont une valeur de choc indépendante de l’âge et de la pesanteur spécifique du désillusionné. La jeunesse est une aristocratie ; même quand elle emploie ses révoltes à contresens, elle chouanne. Elle n’est jamais le commun des mortels ; elle porte en elle-même sa statue équestre sur sa place des Victoires. Quoi de plus orgueilleux que ces pendules arrêtées, ce banquet momifié dans ces bandelettes ?
Miss Havisham était des nôtres, l’amande de notre coquille, le milligramme millénaire en germe dans les jeunes cœurs. Il n’était pas besoin de nous expliquer ses réactions, nous agissions tous les jours comme elle pour affirmer notre liberté. Elle nous justifiait. »[3] Malgré son âge et son dégaine de squelette, Miss Havisham représente la jeunesse car elle n’a renoncé à rien, n’a fait le deuil d’aucune de ses aspirations et de ses rêves brisés. Elle a laissé sa chambre de jeune fille dans l’état où elle était au moment où elle se préparait pour son mariage, lorsqu’on est venu lui annoncer que l’homme en question ne l’épouserait pas. Elle est demeurée figée dans cet instant, ne s’est pas changée et n’a pas changé. Elle est immobile depuis cet instant. Seule la poussière, la moisissure, la pourriture des choses autour d’elle et sur elle, lui indiquent la fuite d’un temps qui ne la concerne plus. Or, Freud, nous l’apprend, et l’expérience de la vie également, que le deuil est le travail nécessaire et souterrain de toutes les âmes qui vieillissent et vivent. Quelqu'un disait en ce sens que «Vivre, c’est survivre à un enfant mort.» Il y en a en nous des milliers d’enfants morts de désespoir, de désillusion, de dégoût, d’amertume et de chagrin. Est-ce tragique ? Non, ce qui semble tragique, c’est plutôt le refus de ces deuils, si tant est que cela soit possible. Toute tragédie, que ce soit Hamlet (impossibilité de faire le deuil du père ou de l’idée de la mère parfaite), Othello, Œdipe, Médée, etc. tous ces personnages ne peuvent renoncer au pivot de leur existence, qui peut être un être, ou par-delà celui-ci le monde ou les valeurs qu’il incarne, ou une manière de penser. Le monde de Miss Havisham est une ruine, elle-même en est une et, pour ces raisons, elle est belle dans sa laideur, heureuse dans son malheur, vainqueur dans son échec et plus vivante que n’importe lequel d’entre nous dans sa mort.
« Quand le ruine sera complète, dit-elle avec un regard sinistre, et quand ils m’étendront, morte, dans ma robe de mariée, sur la table de noces, la malédiction s’appesantira sur lui ; et je voudrais que ce fût aujourd’hui. »[4] Il y a quelque chose qui ressemble à de la magie, à un rituel dans ce comportement, mais aussi à un spectacle qu’elle donne à contempler
Le grand Meaulnes a une atmosphère brumeuse qui ressemble à celle qui se dégage de l’univers de Miss Havisham. Je ne sais si Alain-Fournier avait lu Dickens, mais les points de contact entre les deux œuvres sont nombreux : une noce, celle de Frantz de Galais, s’achève avant d’avoir commencé. Le personnage, déguisé en musicien affirme : « Je voulais mourir. Et puisque je n’ai pas réussi, je ne continuerai à vivre que pour l’amusement, comme un enfant, comme un bohémien ». Qu’ont en commun le bohémien et la momie ? Rien sinon une vie en marge, hors de l’ordre de la vie ordinaire ?
Un autre personnage nous fait songer à Miss Havisham : l’Emily de la nouvelle de Faulkner intitulée "Une rose pour Emily". Elle aussi a été abandonnée - on le suppose en tout cas - par son amoureux avant les épousailles, deux ans après la mort de son père, et l’auteur fait dire au sujet d’Emily et de sa famille, les Grierson : «Nous nous les étions souvent imaginés comme des personnages de tableau (…) »[5] Son père meurt et elle refuse de l’enterrer, puis y consent après y avoir été contrainte par les autorités. Le narrateur anonyme est une voix, celle de la ville tout entière : « Personne ne dit alors qu’elle était folle. Nous croyions qu’elle ne pouvait faire autrement. »[6] Cette phrase est étrange, pour le moins.


Miss Havisham est décrite comme un squelette et Miss Emily « avait l’air enflée, comme un cadavre qui serait resté trop longtemps dans une eau stagnante, elle en avait même la teinte blafarde. »[7] L’eau stagnante est peut-être une évocation de ses larmes.


Miss Emily a une relation avec Homer Barron mais il ne l’épouse pas. La ville chuchote. Miss Emily achète du poison : « le meilleur que vous ayez. »[8]. Emily achète un nécessaire de toilette pour homme aux initiales de Homer Barron. Miss Emily va se marier ? Miss Emily est-elle mariée ? Homer Barron part, revient une fois et personne ne le revoit plus. Faulkner aime bouleverser, dans ses récits, la chronologie et mélanger les événements, sans souci de la succession de ceux-ci. Tant et si bien qu’il est très difficile de remettre les événements dans leur ordre logique. Sûrement est-ce là la leçon de l’auteur : il n’y a pas d’ordre. Pas de lien de cause à effet. Quoi qu’il en soit, il semble bien que Miss Emily ait empoisonné son « fiancé ». En effet, une odeur pestilentielle se répand autour de la maison… Puis, quarante après, lorsque la vieille jeune fille meurt, on ouvre une pièce fermée depuis toutes ces années. La description est extraordinaire : « Sous la violence du choc, quand on défonça la porte, la chambre parut s’emplir d’une poussière pénétrante. On aurait dit qu’un voile mortuaire, ténu et âcre, était déployé sur tout ce qui se trouvait dans cette chambre parée et meublée comme pour des épousailles, sur les rideaux de damas d’un rose passé, sur les abat-jour roses des lampes, sur la coiffeuse, sur les délicats objets de cristal, sur les pièces du nécessaire de toilette avec leur dos d’argent terni, si terni que le monogramme en était obscurci. Parmi ces pièces se trouvaient un col et une cravate, comme si on venait juste de les enlever. Quand on les souleva, ils laissèrent sur la surface un pâle croissant dans la poussière. Le costume était soigneusement plié sur une chaise sous laquelle étaient les chaussettes et les souliers muets.
L’homme lui-même était couché sur le lit.
Pendant longtemps, nous restâmes là, immobiles, regardant son rictus profond et décharné. On voyait que, pendant un temps, le corps avait dû reposer dans l’attitude de l’étreinte, mais le grand sommeil qui survit à l’amour, le grand sommeil qui vainc même la grimace de l’amour l’avait trompé. Ce qui restait de lui, décomposé sous ce qui restait de la chemise de nuit, était devenu inséparable du lit sur lequel il était couché ; et sur lui, comme sur l’oreiller à côté de lui, reposait cette couche unie de poussière tenace et patiente.
Nous remarquâmes alors que l’empreinte d’une tête creusait l’autre oreiller. L’un d’entre nous y saisit quelque chose et, en nous penchant, tandis que la fine, l’impalpable poussière nous emplissait le nez de son âcre sécheresse, nous vîmes que c’était un cheveu, un long cheveu, un cheveu couleur gris fer. »[9] Ainsi s’achève la nouvelle. On comprend que Emily et Homer ont eu leur nuit de noce sans être mariés et qu’avant de mourir, Emily est venue s’allonger une nouvelle fois près de celui qu’elle a empoisonné et qui est mort après l’amour, comme en témoigne cet unique cheveu, ultime trace de son passage.
La poussière, chez l’une et l’autre de nos héroïnes, est un des personnages principaux. Chez Shakespeare, cet élément fait souvent partie de ses tragédies, par exemple chez Hamlet : « Seek for thy noble father in the dust. » («Cherche ton noble père dans la poussière.», la Reine à Hamlet, acte I, sc.2 ) ; «What a piece of work is a man ! how noble in reason ! how infinite in faculties! in form and moving how express and admirable! in action how like an angel! in apprehension how like a god ! the beauty of the world, the paragon of animals! And yet to me what is this quintessence of dust ? » («Quelle œuvre d’art est un homme ! combien est-il noble en raison ! combien est-il infini en ses facultés ! quelle expression admirable en silhouette et en mouvement ! en acte, quel ange ! dans l’appréhension quel dieu ! la beauté du monde, le modèle des animaux ! et pourtant à mes yeux qu’est-ce que cette quintessence de poussière ? » Hamlet, acte II, sc. 2)


La grandiloquence de Miss Havisham qui désigne son cœur et s’écrie : «Brisé !» nous fait songer à elle comme à une machine. Il y a identification entre elle et les pendules qui se sont arrêtées, à neuf heures moins vingt, l’heure où elle a reçu le jour de son mariage une lettre de son fiancé lui annonçant qu’il ne viendrait pas.
Estella est un jouet pour elle, une poupée obéissance à qui elle fait jouer le rôle de celui qui l’a abandonnée.


[1] Emettons une hypothèse : « sham », le substantif, qui est une partie du prénom de notre personnage fétiche signifie « comédie », « imposture », « imitation », « cabotinage » et l’adjectif exprime en conséquence ce qui est « feint » ou « simulé ». Au crédit de cette hypothèse : l’envie de la vieille femme de voir Pip jouer devant elle.
[2] Les grandes espérances, Ed. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade (que nous signalons sous cette abréviation : B.P.). Voir aussi l’édition du livre de poche (L.P., 1964) pour sa magnifique préface par Jean Giono. Dans les deux cas, il s’agit de la même traduction par Pierre Leyris.
David Lean a réalisé une belle adaptation cinématographique de ce roman.
[3] LP, p. 9-10.
[4] LP, p. 100.
[5] "Une rose pour Emily" et autres nouvelles (extraites de Treize histoires), Paris, Ed. Gallimard, Coll. Folio, 2002, p.20.
[6] Ibidem, p. 21.
[7] Ibidem, p. 16.
[8] Ibidem, p. 24.
[9] Ibidem, p. 32-33.

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