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mercredi 12 juillet 2017
Il est des persistances rétiniennes mystérieuses, de ces moments d'alchimie au coeur de notre existence d'où jaillissent des cristallisations, qui deviendront autant des crispations de notre être que de plis sur notre visage intime. Il faut rendre sa vérité, à chaque fois que nous avons la grâce d'en être conscients, à ces concordances entre une émotion et une image. Tout cela scarifie notre âme et sculpte l'être intérieur. Tout cela nous tourne, bon gré mal gré, vers la joie pure, vers ce que Lartigue nommait « L'Étoile »  ou la « Chose ». Ce mystère inexprimable et à jamais intraduisible dans l'idiome de l'adulte. « Ce qui est dans l'Étoile reste dans l'Étoile. Aucun langage d'Étoile n'est autorisé sur terre. » Le fond de soi, cet irréductible un peu sorcier, c'est l'envie dans le coeur de l'enfant lorsqu'il est dans la lune, c'est ce désir du monde qu'il fait sien pour toujours en devenant artiste ou qui le rendra servile à ce même monde soudain devenu étranger plutôt qu'étrange, lorsqu'il pactise avec ses maîtres. Le monde ou nous ! D'abord le monde ou d'abord moi ! Lors de ma découverte de Barrie  — sa création littéraire autant que la mise en scène de son existence —, il y a plus de 10 ans, une photographie m'avait troublée et exprimait cette Chose. Elle orne toujours mon site internet dédié à Barrie. J'y retrouve l'émotion que m'a longtemps procurée l'homme-fée-et-lune, Jacques Henri Lartigue. Sa composition, la marche des personnages, leur exacte position, leurs habits (surtout ceux de la femme, ce béret que j'imagine en velours — matière insupportable et tentatrice pour ma complexion), tout éveille ou excite en moi ce sens suprasensible qui est notre lot et permet à notre âme de s'unir à l'impérissable. Ma pensée fonctionne avec des images plutôt qu'avec des concepts et c'est peut-être pour cette raison que je ne me suis jamais sentie philosophe, mais mille fois plus peintre ou photographe, bien que n'ayant nullement ce talent du cadrage ou de la couleur, sauf à considérer que les mots sont camaïeu et sortent d'un nuancier bien calé dans mon cerveau. Je suis une fille qui vit en Asperger et je commence seulement à découvrir que ma manière de penser et d'éprouver n'est pas tout à fait commune et me sépare à jamais d'une importante partie de l'humanité. Je n'en tire pas gloire, mais tristesse quotidienne et, souvent, honte de ce que je suis ou ne suis pas. Cette constatation a la consistance du gris et du fil de fer barbelé. Je m'y blesse, mais contre l'épine où je m'accroche vient toujours cogner un rayon de soleil.

Lorsque nous nous sommes retrouvés dans la campagne anglaise, en juin dernier, j'ai tout à coup demandé à notre ami Robert Greenham, qui nous avait rejoints, de prendre un cliché qui ferait écho ou pendant à cette image. L'image s'est imposée à moi, alors que nous étions assis dans l'herbe tendre. Un homme, une femme et un enfant, qui regardent droit devant eux. À quelques différences notables près, voilà des personnages qui disent aussi une histoire : autre et semblable. La première photo date de 1909 et met en scène Sir James, Sylvia et Peter Llewelyn Davies. Notre photographie célèbre un événement qui s'est également produit en 1909 : la mort de George Meredith. J'aime tisser les liens temporels. Aiôn à la chaîne, Chronos à la trame ; et la navette, c'est moi entre les mains de Barrie (le messager de Dieu).

                            Bonheur
La légende barrienne (et il n'est aucune raison, aussi triste que prosaïque, de la remettre en cause) veut que le très jeune James, en 1885, se soit précipité à Box Hill afin d'entrevoir l'ombre de ce géant littéraire qu'il admirait tant. Il le cherchait du regard derrière SA fenêtre. Il s'était assis à l'endroit même (« on a grassy bank ») où nous nous sommes installés, pour y attendre cette vision ou apparition. George Meredith, vêtu d'un costume gris et d'une cravate rouge, finit par s'avancer dans l'une des allées du jardin, en direction de Barrie. Celui-ci, épouvanté par sa propre audace, prit ses jambes à son cou et s'enfuit sans se retourner. Typique de l'esprit barrien. Bien sûr, par la suite, lui et Meredith (cet homme « qu'[il] aimai[t] davantage à chaque nouvelle visite ») devinrent de très intimes amis, et Barrie un familier de Box Hill. 
En nous rendant en ce lieu de pèlerinage, j'ai demandé à Robert Greenham de lire les dernières lignes de l'hommage de Barrie à Meredith, Neither Dorking Nor the Abbey. S'il l'avait su, Barrie pense que Meredith aurait sûrement dit que son admirateur, le noble Anon, avait rédigé ces lignes assis sur ce grassy bank avec son fameux haut-de-forme en guise d'écritoire :

               
Ce texte, publié dans un journal trois jours après la mort de Meredith puis republié en livret, est l'un des chefs-d'oeuvre de Barrie et je vais bientôt le faire paraître dans un recueil — si Dieu le veut. Je possède plusieurs éditions de ce petit livre.


Le titre est ironique : Nor Dorking [la ville près de Box Hill] Nor the Abbaye [de Westminster] fait référence au fait que l'on ne pouvait se décider à enterrer Meredith dans l'un ou l'autre endroit. Le grand écrivain, lui, désirait que ses cendres fussent jetées aux quatre vents. Un collectif d'amis et d'admirateurs, dont le Prince de Galles, souhaitaient qu'il fût inhumé à Westminster. Le Doyen Robinson refusa, au motif (officiel) qu'il n'y avait plus beaucoup de place et qu'il n'était pas du plus haut rang parmi les hommes de lettres, gageant d'ailleurs que sa renommée s'éteindrait bientôt (la véritable raison est religieuse), mais il autorisa une cérémonie dans l'Abbaye, laquelle se tint en même temps que l'enterrement des cendres à Dorking ! 
                                  
« Lorsqu’un grand homme meurt — et sans aucun doute c'était l'un des plus grands depuis Shakespeare — les immortels l'attendent au sommet de la colline la plus proche. Il leva les yeux et il vit ses pairs. Ils étaient tous jeunes, comme lui. Il agita son bâton en guise de salut. L'un d'eux, un simple jeune homme, "incroyablement mince", R. L. S. [N.D.T. : Stevenson], se détacha du groupe, avec un cri radieux : "Voici l'homme dont je vous ai parlé !" et il dévala la colline pour être le premier à serrer la main de son Maître. À cet instant précis, une voiture vide se dirigeait vers Dorking. »
À mes yeux, la fin de ce texte est l'épitomé de Barrie. Même si, comme Denis Mackail le souligne avec la pertinence et la franchise qui est la sienne, dans l'insurpassable biographie qu'il a écrite, Barrie ment ou, plus exactement, exprime une vérité artistique, qui lui est aussi nécessaire que le pain ou l'oxygène. Mais cette vérité artistique n'est en rien le contraire ou le refus de voir cette autre vérité, tristement humaine : nous sommes des êtres mortels et nous serons tous oubliés un jour, aussi grands avons-nous pu être lors de notre séjour ici. Cette vérité artistique est l'avers du courage (la vertu cardinale de Barrie) qui permet d'aimer, malgré tout, la vie telle qu'elle est et de faire de son mieux le temps que nous durons.
Notre Robert avait écrit, il y a déjà 10 ans (je ne peux croire que le temps ait passé ainsi !), un joli petit article sur les relations entre Barrie et Meredith auquel je vous renvoie. Sans Barrie, je n'aurais jamais connu Robert, qui est un homme très important dans notre vie. Notre fille l'adore, ainsi que son épouse, Sue. Ils sont des fragments de cette famille d'affinités que nous avons créée pour elle. L'affinité est plus solide et plus épaisse que le sang, qui, lui, coule, tandis que l'affinité coagule. L'âme est peut-être provisoirement la servante du corps, peut-être même que ce dernier l'entraîne dans sa chute, mais le corps, lui, est la condition nécessaire pour voir la Chose ou l'Étoile. Autre vérité artistique ou autre expression de cette même vérité, sans laquelle vivre n'aurait aucun intérêt. Surpasser le réel n'est pas le nier ni l'enjoliver pour mieux s'en cacher, mais c'est le mettre face à ses responsabilités et exiger de lui qu'il soit à la mesure du divin en nous.
J'ai déposé le livre de Barrie dans l'herbe fraîche. Ma fille était présente durant cette cérémonie improvisée. Je l'élève dans l'amour du Génie écossais, dans celui de la littérature et de l'art en général. Elle manifeste des dispositions plus grandes que les miennes et une intelligence singulière qui mérite une grande considération de notre part.

                            


                                    

À Barrie, je dois des années de bonheur et d'extase. Je lui dois même d'avoir survécu à mon enfance qui m'est revenue, avec toute la brutalité qui la définit, dans le sang, il y a presque deux mois, lorsque j'ai appris la mort de celle qui m'avait jetée dans ce monde, au milieu des années 70.
Je voyage peu. Je n'aime pas les voyages. Malheureusement, je n'ai pas l'âme d'un Valery Larbaud. Mais j'aime plus que tout imaginer les voyages et les revivre a posteriori. J'aime ces lignes de fuite... et Barrie en a dessiné beaucoup dans ma vie.
Nous avions loué une voiture à Ebbsfleet et nous nous sommes rendus dans un magnifique hôtel, une demeure qui date du XVIIe siècle










(Humour anglais ?)


Même si elle préfère le latin, qui lui paraît assez naturel, grâce à de merveilleuses méthodes que j'ai trouvées en Angleterre et au Danemark, je sens qu'A. est faite pour l'Angleterre et j'espère que ce pays ne changera pas trop de visage lorsqu'elle sera assez grande pour choisir, peut-être, d'y vivre ou d'y étudier. Pour l'heure, de solides études latines et grecques sont un prérequis pour tout enfant destiné à servir sa langue maternelle. J'ai bien conscience d'offenser et de choquer certains pédagogues et parents dont l'esprit est fort camisolé par les idéologies décadentes et perverses de cette fin de saison... Peu importe, le chemin est dessiné.

Barrie n'était pas la seule raison de notre présence dans le Surrey. Un autre homme nous y avait conduits. Bryn Terfel, ou plutôt devrais-je, à présent, dire Sir Bryn, est un homme aussi adorable que génial. Baryton-basse, qui a fait des merveilles dans le répertoire wagnérien et mozartien entre autres, il est un acteur époustouflant et excelle aussi bien à l'opéra que dans le folklore ou la comédie musicale, sans jamais manifester le dédain affecté par certains snobs qui n'aiment rien tant que cloisonner. Il est surtout, pour moi, le chanteur d'opéra préféré de notre fille — à 3 ans, cette dernière était déjà fan d'opéra et fascinée par Wagner ; elle a cultivé ce goût avec notre approbation et nous l'avons emmenée dès l'âge de 4 ans assister à divers opéras et concerts de classique, dès que cela était possible. La musique coule en elle. Elle connut Bryn Terfel grâce à mon goût, mais très rapidement il s'imposa à elle comme un choix très personnel. Nous avons eu la chance de le rencontrer plusieurs fois, ainsi que sa compagne, Hannah Stone, une très belle harpiste tout aussi amicale que lui. Nous nous efforçons d'aller le voir en concert une ou deux fois par an, en Europe. Je choisis toujours un lieu et un opéra ou un spectacle emblématiques, afin de nourrir l'imaginaire de notre fille. Lorsqu'elle avait 4 ans, je mentais déjà sur son âge, afin de lui permettre d'assister à Sweeney Todd au Coliseum, où Bryn Terfel officiait en compagnie d'Emma Thompson, par exemple. Notre dernière rencontre datait de novembre dernier, à Prague. Cette fois-ci, en juin, j'avais choisi un concert intimiste au coeur de la campagne anglaise, près de Dorking, dans un opéra fraîchement érigé et pas tout à fait achevé. Il s'agit du Grange Park Opera. 






Nous avions revêtu de beaux atours, afin de ne point déparer au milieu de ces nobles messieurs en smokings et de ces ladies en robes du soir, tenant à la main leur panier pique-nique Fortnum and Mason pour l'entracte. Notre fille eut le sentiment de se rendre à un bal et d'être Cendrillon (pas celle de Barrie), mais elle ne rencontra point son prince ce soir-là. Peu importe : l'idée est de lui laisser comprendre que tous les rêves peuvent se réaliser. Tous. Barrie le premier formula l'idée, à sa manière. « Impossible » est un mot que je refuse de prononcer lorsqu'il s'agit d'enchanter sa vie. Nous l'avons banni de notre vocable. Y compris lorsqu'à 5 ans elle se mettait à me parler des nombres négatifs ou de choses complexes. Je ne l'ai jamais sous-estimée et ne lui ai jamais parlé avec la condescendance qu'ont généralement les adultes à l'égard des enfants qu'ils traitent en inférieurs — pour leur bien, cela s'entend, parce qu'ils ne peuvent comprendre, etc. Notre fille est notre égale en droit. Elle m'apprend mille choses chaque jour et ses actes modifient durablement mon caractère, mon être viscéral. Sa seule infériorité est d'avoir besoin de notre proctection pour affronter ce misérable et dangereux monde. Pour le reste, elle est notre supérieure, même si je lui enseigne tout ce qu'elle ignore encore et le ferai pendant de longues années, le temps nécessaire pour lui transfuser le savoir acquis et les moyens de l'enrichir, si Dieu me le permet. L'enfance est la source intarissable de tout génie. Grandir, c'est déchoir, non pas parce que l'on perdrait une supposée innocence ou encore la simplicité de l'instant sans profondeur, mais parce que l'on finit, tôt ou tard, sauf si l'on est une vieille Asperger comme moi, par s'adapter au malheur et à l'impossible, aux mensonges et aux compromis. La joie comme le renoncement sont exponentiels, voyez-vous. Je ne peux pas grandir et, si je le pouvais, je ne le voudrais pas.









« Flint Cottage » revêt une importance capitale dans la biographie de Barrie, qu'elle soit réelle ou imaginée. C'est ce que j'ai nommé plus haut une cristallisation et c'est à ce titre que je voulais impérativement vivre ce moment, superposer nos ombres à la sienne. Voici le chalet d'écriture de Meredith, incrusté dans sa propriété. 


J'ai, une fois encore, vécu une expérience très troublante avec Barrie. Comme je ne suis plus tout à fait une enfant, ou en tout cas une enfant protégée par les puissances de son état, je me perds parfois et je doute — le poison que la mort sécrète en nous. Lorsque nous nous sommes assis on Barrie's Bank, j'étais en deuil de mes enthousiasmes juvéniles et je cherchais une consolation ou une confirmation du lien que j'ai toujours ressenti entre Sir James et moi. J'ai fermé les yeux et demandé le silence autour de moi, afin de faire un voeu (était-ce une prière ?) concernant l'avenir d'A. Dès que je rouvris les yeux, après avoir prononcé le dernier mot de ma supplique, un papillon vint se poser sur la main, puis sur la tête d'A. pendant un long moment. Cet instant de grâce pure, de magie même, fut capturé par l'appareil photo de Robert. Le papillon bénissait notre fille et lui signifiait son destin. J'en suis certaine. La réponse me fut donnée, instantanée et claire, et la refuser pour la reléguer du côté des forces obscures du réel serait un crime contre l'âme et même l'esprit. Ce papillon, un Melanargia Galathea — je l'appris par la suite —, nous a procuré à tous les quatre une émotion rare. Il m'a réconcilliée, resoudée.

  





George Meredith n'est plus beaucoup lu, que ce soit en France ou au Royaume-Uni. Seuls quelques poèmes subsistent encore dans la mémoire collective, mais ses romans sont quasiment inconnus en France en 2017. Cela est bien révélateur de l'état d'esprit de notre monde. Je le regrette, mais je fais le pari que son souvenir ne mourra pas avant longtemps. Barrie disait de lui :  « Ciseler des phrases est la passion de M. Meredith. Ses livres sont aussi apprêtés que des doigts surchargés de bagues. (...) Meredith a réduit en pièces les anciens lieux communs, il  les a jetés dans le chaudron pour faire épaissir de nouveaux clichés. (...) Afin d'éviter le conformisme des expressions, il tourne les mots d'une fantastique manière et montre que la langue qui a pris la froideur du cadavre peut encore être forgée ; au cours de ce processus jaillissent maints traits d'esprit. Cette pensée qui déborde des mots offre une nouvelle vie à la littérature." Oui, mais... « La majorité lit des romans, non pas pour penser, mais pour se divertir de toute pensée véritable. Ils ne s'intéresseront jamais à M. Meredith, dont la lecture est un exercice intellectuel, tout comme le sont les échecs.» (trad. C.-A. F.)
Il y a du génie dans ce poète et le génie est ce qui impose sa loi... Il ne faut donc pas perdre l'espoir qu'il y ait des jours meilleurs.





Après cet hommage rendu à l'Angleterre, nous avons passé quelques jours à Évian, en juillet, afin d'assister à un merveilleux concert dirigé par Gustavo Dudamel, qui est probablement le plus grand chef d'orchestre vivant, sinon le plus électrisant. Mon mari fut celui qui me le fit découvrir et, grâce à lui, j'ai retrouvé le besoin de travailler et la force de lutter contre mes peurs ; j'étais très affaiblie après mes mauvaises expériences théâtrales et un enchaînement de déceptions humaines. Notre fille, qui a décidément le goût sûr, est également une très grande admiratrice de Gustavo et elle espérait le rencontrer (lui aussi !) à la Grange au Lac. Par un extraordinaire concours de circonstances, le voeu a été exaucé et elle fut invitée... dans la loge du maestro !!! De merveilleuses photographies en témoignent,
mais je ne les publierai pas ici, car tout cela lui appartient et je désapprouve le fait de jeter en pâture les photos de ses enfants sur Internet. Quelques clins d'oeil, avec son accord : de dos, une silhouette... mais jamais davantage. L'épouse de Gustavo a également pris des clichés de ce duo improvisé. J'aime infiniment cette série d'images : l'équilibre des personnages parle de lui-même (avec ses deux doigts, ceux-là même d'où jaillissent la musique, Gustavo donne une harmonie au monde d'A. et sa grâce la rend solide) et il manifeste un sens du Kairos qui me réjouit et augure du meilleur. Il suffit d'y croire... La parole des sorcières est de fer, mais celle des fées est d'or. Un jour, Gustavo au pupitre et A. à la harpe, ces deux-là joueront ensemble... Il l'a dit !

mardi 16 juillet 2013
(Semaine du 1er au 6 juillet 2013 en Angleterre)




Michael Asquith, J. M. B., Simon Asquith, Her Majesty Queen Mary, Lady Wemyss (= Mary Countess of Wemyss), Lady Mary Lyon ( = Mary Strickland, her daughter) and Charles Whibley at Stanway House. Aux alentours de 1923. Images que vous pouvez agrandir en vous rendant ici, dans la réserve d'images que je mets en ligne pour mes divers sites en relation avec Barrie. 

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OXFORD :


Je suis arrivée à la fin d’un cycle. C’est la réflexion que je me suis faite abruptement, il y a quelques jours, quelques semaines. Cet aveu est une gifle que je me suis donnée. Ce fut salvateur et bien mérité. Le remède à toute mauvaise foi possible est l'auscultation attentive des divers mouvements de l'humeur, l'étude de ces oscillations insignifiantes, qui sont pourtant signes et symptômes. Ce sismographe ne ment pas, contrairement à notre esprit consolateur, si bien disposé à entretenir le faux-semblant. J'avais perdu, peu à peu, la Joie pure et avide. Je me laissais dériver, vivre – comme "les autres". Je me sentais en mouvement, mais désorientée ; et ce fil d'or qui m'a toujours reliée à cette Joie terrible, vestige sacré de l'enfance, me semblait rompu. Je n'étais plus moi, simplement une projection de ce moi. Je m'étais usée et je me sentais stérile, bue jusqu'à la lie. Heureuse, mais en surface. Me manquait comme l'écho de ce bonheur, sa réflexion. Le soleil ne suffit pas, il faut également le reconnaître dans chaque éclat dont il pare le monde. (Ne pas perdre une goutte de ce soleil.) C'est cela la royauté de la Joie et je ne peux ni ne veux vivre dans une tonalité mineure ; pire : j'en veux à ceux qui se contentent de cela. On ne peut se satisfaire d'être plein et vif, ici et maintenant. Il faut se sentir engagé en un dessein supérieur. 
La fin d'un cycle ? Je ne suis pas encore certaine de bien savoir ce que cela signifie, mais il me semble que circonscrire l’impression et lui apposer un nom en forme de diagnostic a le mérite de reconnaître cet état, qui était le mien depuis quelques mois. Les six premiers mois de l’année manquèrent de légèreté, il faut bien l’avouer. J’étais à la traîne et le fardeau était lourd. Heureusement, l’important (mon Amour de Mari, notre enfant...) était hors d’atteinte des contrariétés et des moisissures de la vie étrangère. J'ai toujours été douée, depuis l'enfance, pour isoler la blessure. La gangrène est limitée. Mais le monde extérieur existe et je préfère entretenir des relations cordiales avec lui plutôt que de prétendre qu’il n'est pas – ce qui serait tout aussi sot que malsain. Et ce monde extime a des choses à m'apprendre : il est là pour me mettre à l'épreuve, pour vérifier ma solidité interne. C'est à son aune que mes rêves se mesurent et contre lui qu'ils se déploient. Ne pas perdre la Joie, ne pas la laisser s'éteindre. Il faut veiller sur ce feu. Il suffit d'un moment d'inattention pour qu'il soit soufflé. Je dois vous avouer que j'ai l'impression, depuis mes toutes premières années, que la plupart des êtres humains vivent ainsi, à l'abri de ce feu, et en ignorent même l'existence – si bien que de feu il n'est pas. J'ai toujours conservé cette pensée secrète, parce que je la croyais tout d'abord illusion ravageuse, partagée par tous et, plus tard, excentricité de l'âme un peu honteuse, une sorte de tare. Pourtant cette Joie a d'autres noms et existe pour d'autres, mais pas pour tous, il est vrai.
J’attendais donc l’été, l’Angleterre et Venise, pour faire une cure de beauté, pour reprendre des forces. Venise est très proche, désormais ; mais l’Angleterre a déjà fait son effet sur moi : l’énervement se dissipe, je redeviens la châtelaine de mon immense domaine intérieur. Je ne me sens plus d’autres obligations que de faire ce que, réellement, je dois accomplir pour rejoindre la petite fille qui compte les clous de la porte, à la lisière de la mémoire : écrire. J’entends écrire en première personne, pour cette petite fille. Je me moque de ceux qui ne voient pas en moi cette petite fille, qui est à la fois sorcière et fée.
Ces derniers mois, j’ai retravaillé une traduction ancienne de Mary Rose (et retrouvé, sans bouger de mon bureau, un manuscrit perdu de Barrie à la Beinecke !), que j’avais composée il y a un moment de cela, puis je l’ai annotée ; j’ai également sorti de l’ordinateur un gros brouillon grouillant d’idées d’une postface très possible à cette pièce, participé modestement à la naissance d’un beau livre qui sera bientôt publié chez Taschen, réécrit  une nouvelle mouture de mon adaptation du Petit Oiseau blanc, mis en chantier la suite (car il y aura deux pièces, visibles indépendamment l’une de l’autre), œuvré pour la biographie de Barrie, traduit deux courts, mais essentiels, textes de Barrie que j’espère faire paraître… Et ce n’est pas tout. Mais je n'étais pas contente de moi pour autant, parce que je savais que, malgré l'importance de ces tâches et la profondeur de mon investissement, je manquais à une promesse ; et j'avais de plus en plus l'impression d'être une noyée. Chaque tâche accomplie était une pierre de plus, tirée de la carrière et poncée de mes mains, pour me lester davantage. 
J'entends enfin quelque chose. 
La petite fille réclame sa livre de chair… et je ne peux ignorer plus longtemps sa supplique ; cela fait vingt ans que je refuse de l’entendre – avec un talent certain, pour me cacher derrière Barrie et d’autres, il faut l’avouer – entre autres subterfuges. Après quoi, il sera trop tard. Ou peut-être est-ce cela la Ruse suprême : il est déjà trop tard et le rêve a perdu sa course contre le réel ? Mais, in fine, le rêve rétorque qu’il est plus endurant que le réel, même si ce dernier le prend de vitesse, car la vie, elle, adhère tout entière au songe : on ne vit pas pour le réel, on vit pour une vision du réel – qu'on l’ignore ou que l'on en soit pleinement conscient  – et cette vision est comme un vitrail coloré que l'on pose, à distance, sur le réel brut ; et l’on ne voit bien qu’à travers lui.

La petite fille cogne au carreau.

Lorsque j’étais une petite fille, cette petite fille-là précisément, à une époque où à peu près tout me semblait impossible et lointain (avec raison : tout l'était), hors de portée de ma main crasseuse, j’avais deux rêves, j’étais tenue en laisse par deux idées fixes : devenir écrivain et être diplômée de la Sorbonne et d’Oxford. Pour le reste… J’ai obtenu un doctorat de la Sorbonne et je suis sur le chemin de l’écriture et ne le quitterai jamais. Oxford est pour moi, sans conteste, un mot magique. Il résume peut-être à lui seul ma relation à l’Angleterre et à cette langue que je suis bien en peine de prononcer (ô mon Dieu, pardonnez-moi !), mais que je comprends autant avec ma sensibilité que ma raison, parfois mieux que certains autochtones (car mon anglais est celui de la littérature, un anglais myope, muet, lu mais non chanté ; un anglais qui bat en mesure, sous mes paupières, avec ce cil nerveux dont je ne peux arrêter la pulsation lorsqu'il s'éprend de la page). Malgré de multiples séjours en Angleterre au cours des années passées, je n’étais jamais allée à Oxford. Je sais désormais qu’il me faudra y retourner, même si le fantôme du regretté John Thaw – et son double Morse, le parfait personnage de fiction, la quintessence de tous mes fantasmes – n’est pas là pour m’accueillir.

OXFORD est un endroit rêvé. C’est la formule sanguine de mes rêves.


Là-bas, j’ai pensé à C. S. Lewis à chaque instant. Non pas à la faveur de Narnia (que je ne prise guère, mais j'y reviendrai peut-être un jour, avec un regard différent), mais par la seule force de ses écrits religieux. Lorsque je lus Lewis, il y a une dizaine d’années, je n’étais pas encore en mesure d’offrir un contenu à ce mot « Joie » – état pourtant cent fois vécu de la façon dont il l’exprime, avec des variantes qui me sont singulières – qu’il employait pour parler de son cheminement vers Dieu. Mais ces lectures eurent lieu avant ma conversion, qui date de décembre 2010. Laquelle s’est produite d’un coup, lorsque mon enfant est né, presque au moment où on l’a sortie de mes entrailles. Je ne pensais pas que la foi pouvait avoir ce visage. Je ne l’ai simplement pas reconnue comme telle : j’imaginais que l’on était foudroyé par la grâce, qu’aucune décision n’entrait en ligne de compte et que l’on était contraint de rendre les armes par la force de l’évidence. Je n’imaginais pas que la foi pût se faire un chemin à bas bruit ; je n’imaginais pas qu’elle pût être là depuis le premier jour, dissimulée dans certaines sensations ou pensées gardées secrètes, attendant notre assentiment pour éclore. Je n’imaginais pas que l’on pût avoir la foi et refuser de la reconnaître. En vérité, Barrie a été l’instigateur de cette foi. Mais, là encore, je n’ai pas reconnu l’œuvre de Celui que je ne peux encore me résoudre à nommer « Dieu ». Il m’est très pénible de renoncer à l’athéisme. Je suis presque honteuse de passer de l’autre côté. La foi a toujours été pour moi la force des lâches, de ceux qui sont incapables de voir le monde tel qu’il est : matériel et donc inhumain, fondamentalement sans espoir. Pourtant, il y a toujours eu en moi autre chose, et la Joie était l’indice de cette « autre chose ». Je suis à jamais une athée ceinturée par la foi. Une réaliste tendance pessimiste traversée par un courant de folle Joie. Tout relève de la décision en moi, d’une décision esthétique plus que morale ou métaphysique, celle de croire ; ou, pour le dire autrement, d’un refus de la mauvaise foi (conserver ma position d’athée qui me semblait bien plus noble, mais aussi, paradoxalement plus confortable). Cela ne change pas ma façon de me comporter ni même ma Weltanschauung. Cette foi n’est pas un ajout ou une conversion au sens étymologique, mais simplement un aveu ou l’acceptation de quelque chose qui existe en moi depuis toujours et dont Lewis parle mieux que moi. Je ne peux que citer ce que j’écrivais au sujet du film de Malick, The Tree of Life, en y apportant un autre regard : « J'aurais aimé avoir la foi. Brûlée vive. Je suis curieuse de ce sentiment ou de cette émotion que je devine, mais qui ne m’atteint pas pleinement. Je suis née sans foi. J’ai reçu ce que j’ai longtemps cru être une malédiction, mais qui est peut-être la grâce véritable : la liberté de conquérir et de remettre, sans cesse, en jeu mon salut. Incomplète et incomprise je suis, et mon travail ne fut jamais, jusqu’à présent, que celui d’une couturière, laborieuse et constante : je voulais refermer sur moi cette aube trouée, menteuse, porteuse de mensonges et de songes nacrés. J’étais une perle sans coquille. Je voulais que l’on s’empare de moi. Je suis née sans autre foi que celle, humaine, de la beauté et de la vérité, cette émotion qui saisit et dépossède de soi. Peut-être n’en existe-t-il pas d’autres, mais qui osera le dire ? Il est facile d’être athée et d’exprimer ce manque ou cette fermeture en soi à l’Autre et à l’Ailleurs. Il est impossible de dire la foi, qui a peut-être mille visages, et n’exprime pourtant qu’un seul et unique trait : une béance, une place vacante en soi. La foi n’est peut-être rien d’autre que cette absence ressentie si fortement qu’elle œuvre plus pour nous qu’une présence dont on est certain. » Ma foi est donc une non-foi, mais  je découvre aujourd’hui que c’est une foi qui en vaut une autre et que la foi a probablement mille visages, ou autant de visages que d'êtres humains. Cela rend modeste.
Ma foi est cette Joie mystérieuse en moi, lorsque je sens l’odeur des tilleuls en fleurs. Cette odeur, dont je ne peux capturer l’essence, me ramène au jardin public où j’allais rarement avec ma grand-mère, lorsque j'étais petite, pour y ramasser des feuilles de tilleuls qu’elle me préparait ensuite en tisane, ajoutant une cuillerée de sirop pour la gorge. Et ce retour dans le passé m’ouvre à Dieu sans que je puisse l’expliquer. Voilà, c’est tout. Un sentiment de complétude, d’infini dans le fini, un sillon d'éternité creusé dans la temporalité du souvenir. L'AMOUR.










{Cliquez sur ces images et les suivantes pour les agrandir.}

Ne restant que peu de temps à Oxford, mes exigences étaient limitées. Je désirais emprunter l’Addison’s Walk, dans les jardins de Magdalen College (que je ne prononce pas du tout comme il convient de le faire), boire une pinte au pub où se réunissaient chaque mardi les Inklings (et Morse y descendit également), visiter Christ Church (encore deux mots que je dis comme si ma langue était ensorcelée par le diable en personne) et la Bodleian Library.
Tous mes vœux ont été exaucés.
J’espère avoir le temps, à mon retour de Venise, pour revenir vous parler de C. S. Lewis, de Tolkien… et de Dieu. J’aimerais prendre le temps de le faire. Cela fait partie de l’expression de cette Joie.


À l'intérieur du pub, une citation de Lewis : 


Il ne faut pas que j'oublie de mentionner un livre que je recommande chaudement : de belles images d'Oxford et des promenades à faire sur les pas des Inklings. Vous n'apprendrez rien de nouveau sur Lewis, Tolkien and co, si vous connaissez bien le cheminement de leurs existences, mais le panorama est plaisant.  


De Christ Church, je ne peux rien dire pour le moment, car je refuse, dans la mesure de mes moyens, de nourrir le cliché – même s’il n’existe pas d’autres moyens de visiter certains lieux que de suivre le troupeau (j’ai failli m’étrangler de rage, lorsque l’on me parla de Harry Potter, comme si je venais visiter the Great Hall pour rendre hommage à ces films !). Mais ce fut un pèlerinage important pour la carrollienne que je suis. Il me faudra consacrer quelques heures pour en rendre état. Laissons, pour l'heure, parler quelques images maladroites. 



Magdalen College était une étape souhaitée, par égard pour C. S. Lewis.

 


Et l’Addison’s Walk un endroit symbolique à ne pas manquer, puisque Lewis, alors qu’il discutait avec Tolkien et Hugo Dyson, en se promenant ici, eut le début d'une révélation et se mit à croire à l’existence du Christ (la nuit du 19 au 20 septembre 1931).



***






BROADWAY :

À Oxford, nous avons loué une voiture pour nous rendre dans les Cotswolds, région magnifique d’Angleterre, comme tout un chacun le sait. Mon but était évidemment barrien. Stanway House, l’objet de ma quête, est située à Stanway,  à quelques miles de Broadway, où nous avions donc élu domicile pour deux ou trois jours. Stanway évoque tout d’abord pour moi The Yellow Week at Stanway, un petit film amateur réalisé par Barrie, dont j’ai déjà parlé. De jaune, en effet, il est question, car tout est doré dans ce pays, à cause des pierres si caractéristiques de la région, mais ce n'est pas la raison du titre de ce film. Broadway est un charmant village : beau et policé. Peut-être trop parfait pour émouvoir véritablement. L’argent y coule à flots, cela se sent, à chaque coin de rue. J’y verrai bien la scène d’un crime à la manière d’Agatha Christie. Je me suis toujours imaginé la campagne anglaise ainsi, mais les Cotswolds n’en sont vraisemblablement pas représentatifs. L'attraction principale de Broadway est une folie, la tour ! Le vent y est particulièrement violent et, cependant, il s'agissait d'un jour béni d'après les familiers de l'endroit. À noter le petit musée (d'un intérêt limité) William Morris en haut de la tour, car l'homme s'y réfugia un temps.















   


Broadway est un village délicat ; et c’est là où, jadis, Mary Cannan, l’ex-femme de Barrie, s’était installée un été, en 1923, dans l’espoir, peut-être, de se rapprocher de celui qu’elle avait abandonné, car Barrie prenait ses quartiers d'été à Stanway. 1923 fut l’année où Gilbert, ex-mari de Mary Ansell ex-Barrie ex-Cannan (mais elle conservera le nom de son second époux et prétendra, en France, être sa veuve), fut interné… Barrie ne la rencontra pas, je crois, à ce moment-là. Pendant les années 20, Barrie n’était pas à la noce, pauvre chère âme… Néanmoins, il vécut d’agréables moments dans la région des Cotswolds. Il découvrit à Stanway House un nouveau jeu, une passion : le shuffleboard. Stanway House possédait une merveilleuse table de jeu en chêne et Barrie s’adonna rapidement à ce jeu avec, paraît-il,  la ferveur et l’enthousiasme  d’un enfant... Il y jouait pendant des heures. En tout cas, pendant seize ans, ce jeu fut, dit-on, l'une des choses qui l'incitèrent à revenir à Stanway !

STANWAY HOUSE :


Jeudi 4 juillet, nous avions rendez-vous avec nos amis Robert Greenham et Christine De Poortere, qui venaient respectivement de Maidstone et de Londres. Ce fut une grande joie de visiter tous ensemble Stanway House, une fête de l'amitié. La demeure n’est ouverte au public que de juin à septembre et uniquement deux jours par semaine : le mardi et le jeudi. Elle est habitée par son propriétaire actuel (Lord Neidpath ou, si vous préférez, l'Earl of Wemyss and March, qui est, si je ne m’abuse et sais lire l’arbre généalogique, le petit-neveu de Cynthia Asquith, et, entre autres, un adepte de la trépanation – c'est lui-même qui le dit... On a les loisirs que l'on peut...). Seule une partie de la maison est ouverte au public, celle qui me paraît en majorité dévolue aux amis. Ma première impression lorsque je découvris Stanway fut un choc esthétique : une splendeur absolue, qui met à genoux, un incroyable manoir jacobéen avec une "gatehouse" que l'on attribue à Inigo Jones. Lorsque je pénétrai à l’intérieur, je ressentis pourtant un certain malaise. La maison, selon toute évidence, est mal entretenue et peu d’égards lui sont rendus. Vraisemblablement par manque d’argent ; mais, tout de même, son propriétaire actuel pourrait certainement trouver moyen de lui redonner son lustre. On est étonné de voir des livres à reliures anciennes (The Approach to Shakespeare by J. W. Mackail ou Ellen Terry and Her Sisters by T. Edgar Pemberton et d’autres livres plus intéressants et anciens) côtoyer des choses aussi vulgaires (à mes yeux) que des numéros de Vogue – ou pire. Des couvertures chauffantes, ici et là, laissent entendre que la maison est bel et bien habitée – et mal chauffée, l’hiver. La cuisine est immense et équipée avec le confort moderne. Le papier peint est sale (oui, mais il s'agit d'un papier peint de William Morris, censé avoir été posé de sa main !) et tombe en ruine, les tapis sont usés à la corde, il y a une juxtaposition de très ancien et de moderne bon marché (des tapis que l’on imagine dans la plus modeste des maisons, par exemple). Je sais : cela ne se fait pas de critiquer une maison dans laquelle on est invités (pour la modique somme équivalente au ticket d’entrée, tout de même)… et l’on est en train de me trouver mesquine. Cependant, cette maison me semble... triste et mériter mieux... 


Barrie loua Stanway House tous les étés à partir de 1921 jusqu'en 1932 ; il passa l'été 1933 dans le glen Prosen et retourna à Stanway en 1934, pour Noël, puis y revint régulièrement jusqu'en 1937, quelques mois avant sa mort. Il y fêtait également souvent Noël et semble avoir été très attaché à ce lieu. À Noël ou en été, il y fit donner des pièces qu’il avait écrites (A Record of Fair Men and Brainy Women, Where Was Simon? Or, The Secret of The Pyramid, et surtout The Wheel – je parlerai, un jour, de ces pièces jouées, notamment, par les enfants de Cynthia et leurs cousins), organisa de grandes fêtes, invita des personnalités très différentes et éminentes (Denis Mackail son biographe fut de la fête, H. G. Wells, Elizabeth Lucas, )… C’est donc, à mes yeux, une maison importante. La majestueuse demeure appartenait à la famille de Cynthia Asquith (son père était le onzième Comte de Wemyss.), la secrétaire de Barrie, « l’esclave » (le mot est de Barrie et j’y reviendrai un jour ou l’autre) un peu dominatrice des dernières années. Cynthia Asquith est une personnalité mystérieuse. Au départ, d’instinct, j’ai éprouvé une forte antipathie pour elle, à cause de certaines lettres qu’elle avait écrites, où elle parlait de Barrie sur un ton qui ne me plaisait pas. Elle me semblait manquer de tendresse et avoir un œil un peu trop acéré. Après mon "séjour" à la Beinecke, après la lecture de certaines lettres, mon jugement a évolué, notamment à cause de ce que Barrie, lui, éprouvait pour elle, à cause de cette dépendance qui était la sienne à son égard (la réciproque était vraie). La relation entre eux est très complexe et, à mon sens, la clef (ou l’une des deux ou trois clefs) pour comprendre les dernières années de vie de Barrie.

La première année où Barrie loua Stanway, ce fut après la mort tragique, dont on a longtemps cru qu’il s’agissait d’un suicide, du si prometteur Michael, le fils adoptif tant aimé de Barrie. C’était à la fin du mois de juillet de l’année 1921. Les propriétaires, les parents de Cynthia, partaient en Écosse à cette époque de l’année. L’argent manquait et celui de Barrie était le bienvenu. La position de Cynthia n’était pas si confortable que certains biographes l’ont pensé : certes, c’était une manière facile de fournir de l’argent à son père que de suggérer à Barrie de louer la maison de son enfance, une façon également de profiter, avec son époux et ses enfants, de cette maison à laquelle elle était attachée, mais cela représentait un surcroît de travail pour elle et une position vraiment étrange (être une simple invitée dans sa propre maison). Les invités de Barrie étaient très divers et Mackail nous rappelle que Barrie lui-même présentait trois visages différents : « l’hôte ordinaire, l’hôte extraordinaire que l’on aurait eu grand peine à distinguer de Lob et une sorte d’invité – même s’il louait cette maison. »

En 1925, il fit construire un pavillon de cricket, d’après, paraît-il, ses propres dessins. C’est l’endroit que j’ai préféré voir, parce que j’étais, là-bas, capable de réellement ressentir la présence de Barrie. Il est à noter que le propriétaire actuel ne fait guère état du lien entre Barrie et cette demeure (les gardiens savent à peine que Barrie y vécut et on eut bien du mal à savoir quelle était la chambre occupée par Barrie : « the Willow room », la chambre où Morris aurait posé un papier peint avec pour motif des feuilles de saule, semble-t-il, mais aucune preuve n’a été avancée…). On ne peut s’empêcher d’être surpris par la « discrétion » du propriétaire à ce sujet. Par exemple, le pavillon de cricket n’est même pas inclus dans la visite (on peut y accéder gratuitement et facilement, mais rien n’indique sa provenance ni son lien avec le génie scots).



(La "fontaine" est impressionnante, mais ce n'est pas ce qui a le plus retenu mon attention, malgré l'arc-en-ciel, qui était, à n'en point douter, un sourire de Barrie.)



Diaporama de mes photographies (dont je ferai un album sur le site Barrie, un peu plus tard.)




KENSINGTON GARDENS : 


Le voyage a pris fin dans les Jardins de Kensington, où rôde Monsieur K. dont je vous reparlerai peut-être, mais notre fille, elle, sait parfaitement de qui il s'agit... Il n'est de meilleur endroit pour une fin, car tout commence également ici. Les Jardins de K. sont l'alpha et l'oméga... 

Une petite visite à l'Elfin Oak hélas très protégé par une prison de métal s'est imposée... 

                             




Et cela me rappelle ce merveilleux livre que j'ai la chance de posséder :





Chaque année, nous ne manquons pas de rendre une visite aux "tombes" de Peter Pan et à Peter lui-même...



… témoins immuables de notre belle vie… et de la Joie qui nous anime…


Et, de la Serpentine, je contemple la vie qui me quitte, que je quitte volontiers, pour la transmettre à une petite fille, bien plus forte que je ne le suis et ne le serai jamais, une petite fille qui sait prononcer à l'anglaise "Peter Pan", mieux que moi... Mais elle, elle, a la chance d'avoir un "Uncle Robert" et un Parrain du Ciel, nommé Jamie... 








FIN PROVISOIRE...


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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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