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mercredi 12 juillet 2017
Il est des persistances rétiniennes mystérieuses, de ces moments d'alchimie au coeur de notre existence d'où jaillissent des cristallisations, qui deviendront autant des crispations de notre être que de plis sur notre visage intime. Il faut rendre sa vérité, à chaque fois que nous avons la grâce d'en être conscients, à ces concordances entre une émotion et une image. Tout cela scarifie notre âme et sculpte l'être intérieur. Tout cela nous tourne, bon gré mal gré, vers la joie pure, vers ce que Lartigue nommait « L'Étoile »  ou la « Chose ». Ce mystère inexprimable et à jamais intraduisible dans l'idiome de l'adulte. « Ce qui est dans l'Étoile reste dans l'Étoile. Aucun langage d'Étoile n'est autorisé sur terre. » Le fond de soi, cet irréductible un peu sorcier, c'est l'envie dans le coeur de l'enfant lorsqu'il est dans la lune, c'est ce désir du monde qu'il fait sien pour toujours en devenant artiste ou qui le rendra servile à ce même monde soudain devenu étranger plutôt qu'étrange, lorsqu'il pactise avec ses maîtres. Le monde ou nous ! D'abord le monde ou d'abord moi ! Lors de ma découverte de Barrie  — sa création littéraire autant que la mise en scène de son existence —, il y a plus de 10 ans, une photographie m'avait troublée et exprimait cette Chose. Elle orne toujours mon site internet dédié à Barrie. J'y retrouve l'émotion que m'a longtemps procurée l'homme-fée-et-lune, Jacques Henri Lartigue. Sa composition, la marche des personnages, leur exacte position, leurs habits (surtout ceux de la femme, ce béret que j'imagine en velours — matière insupportable et tentatrice pour ma complexion), tout éveille ou excite en moi ce sens suprasensible qui est notre lot et permet à notre âme de s'unir à l'impérissable. Ma pensée fonctionne avec des images plutôt qu'avec des concepts et c'est peut-être pour cette raison que je ne me suis jamais sentie philosophe, mais mille fois plus peintre ou photographe, bien que n'ayant nullement ce talent du cadrage ou de la couleur, sauf à considérer que les mots sont camaïeu et sortent d'un nuancier bien calé dans mon cerveau. Je suis une fille qui vit en Asperger et je commence seulement à découvrir que ma manière de penser et d'éprouver n'est pas tout à fait commune et me sépare à jamais d'une importante partie de l'humanité. Je n'en tire pas gloire, mais tristesse quotidienne et, souvent, honte de ce que je suis ou ne suis pas. Cette constatation a la consistance du gris et du fil de fer barbelé. Je m'y blesse, mais contre l'épine où je m'accroche vient toujours cogner un rayon de soleil.

Lorsque nous nous sommes retrouvés dans la campagne anglaise, en juin dernier, j'ai tout à coup demandé à notre ami Robert Greenham, qui nous avait rejoints, de prendre un cliché qui ferait écho ou pendant à cette image. L'image s'est imposée à moi, alors que nous étions assis dans l'herbe tendre. Un homme, une femme et un enfant, qui regardent droit devant eux. À quelques différences notables près, voilà des personnages qui disent aussi une histoire : autre et semblable. La première photo date de 1909 et met en scène Sir James, Sylvia et Peter Llewelyn Davies. Notre photographie célèbre un événement qui s'est également produit en 1909 : la mort de George Meredith. J'aime tisser les liens temporels. Aiôn à la chaîne, Chronos à la trame ; et la navette, c'est moi entre les mains de Barrie (le messager de Dieu).

                            Bonheur
La légende barrienne (et il n'est aucune raison, aussi triste que prosaïque, de la remettre en cause) veut que le très jeune James, en 1885, se soit précipité à Box Hill afin d'entrevoir l'ombre de ce géant littéraire qu'il admirait tant. Il le cherchait du regard derrière SA fenêtre. Il s'était assis à l'endroit même (« on a grassy bank ») où nous nous sommes installés, pour y attendre cette vision ou apparition. George Meredith, vêtu d'un costume gris et d'une cravate rouge, finit par s'avancer dans l'une des allées du jardin, en direction de Barrie. Celui-ci, épouvanté par sa propre audace, prit ses jambes à son cou et s'enfuit sans se retourner. Typique de l'esprit barrien. Bien sûr, par la suite, lui et Meredith (cet homme « qu'[il] aimai[t] davantage à chaque nouvelle visite ») devinrent de très intimes amis, et Barrie un familier de Box Hill. 
En nous rendant en ce lieu de pèlerinage, j'ai demandé à Robert Greenham de lire les dernières lignes de l'hommage de Barrie à Meredith, Neither Dorking Nor the Abbey. S'il l'avait su, Barrie pense que Meredith aurait sûrement dit que son admirateur, le noble Anon, avait rédigé ces lignes assis sur ce grassy bank avec son fameux haut-de-forme en guise d'écritoire :

               
Ce texte, publié dans un journal trois jours après la mort de Meredith puis republié en livret, est l'un des chefs-d'oeuvre de Barrie et je vais bientôt le faire paraître dans un recueil — si Dieu le veut. Je possède plusieurs éditions de ce petit livre.


Le titre est ironique : Nor Dorking [la ville près de Box Hill] Nor the Abbaye [de Westminster] fait référence au fait que l'on ne pouvait se décider à enterrer Meredith dans l'un ou l'autre endroit. Le grand écrivain, lui, désirait que ses cendres fussent jetées aux quatre vents. Un collectif d'amis et d'admirateurs, dont le Prince de Galles, souhaitaient qu'il fût inhumé à Westminster. Le Doyen Robinson refusa, au motif (officiel) qu'il n'y avait plus beaucoup de place et qu'il n'était pas du plus haut rang parmi les hommes de lettres, gageant d'ailleurs que sa renommée s'éteindrait bientôt (la véritable raison est religieuse), mais il autorisa une cérémonie dans l'Abbaye, laquelle se tint en même temps que l'enterrement des cendres à Dorking ! 
                                  
« Lorsqu’un grand homme meurt — et sans aucun doute c'était l'un des plus grands depuis Shakespeare — les immortels l'attendent au sommet de la colline la plus proche. Il leva les yeux et il vit ses pairs. Ils étaient tous jeunes, comme lui. Il agita son bâton en guise de salut. L'un d'eux, un simple jeune homme, "incroyablement mince", R. L. S. [N.D.T. : Stevenson], se détacha du groupe, avec un cri radieux : "Voici l'homme dont je vous ai parlé !" et il dévala la colline pour être le premier à serrer la main de son Maître. À cet instant précis, une voiture vide se dirigeait vers Dorking. »
À mes yeux, la fin de ce texte est l'épitomé de Barrie. Même si, comme Denis Mackail le souligne avec la pertinence et la franchise qui est la sienne, dans l'insurpassable biographie qu'il a écrite, Barrie ment ou, plus exactement, exprime une vérité artistique, qui lui est aussi nécessaire que le pain ou l'oxygène. Mais cette vérité artistique n'est en rien le contraire ou le refus de voir cette autre vérité, tristement humaine : nous sommes des êtres mortels et nous serons tous oubliés un jour, aussi grands avons-nous pu être lors de notre séjour ici. Cette vérité artistique est l'avers du courage (la vertu cardinale de Barrie) qui permet d'aimer, malgré tout, la vie telle qu'elle est et de faire de son mieux le temps que nous durons.
Notre Robert avait écrit, il y a déjà 10 ans (je ne peux croire que le temps ait passé ainsi !), un joli petit article sur les relations entre Barrie et Meredith auquel je vous renvoie. Sans Barrie, je n'aurais jamais connu Robert, qui est un homme très important dans notre vie. Notre fille l'adore, ainsi que son épouse, Sue. Ils sont des fragments de cette famille d'affinités que nous avons créée pour elle. L'affinité est plus solide et plus épaisse que le sang, qui, lui, coule, tandis que l'affinité coagule. L'âme est peut-être provisoirement la servante du corps, peut-être même que ce dernier l'entraîne dans sa chute, mais le corps, lui, est la condition nécessaire pour voir la Chose ou l'Étoile. Autre vérité artistique ou autre expression de cette même vérité, sans laquelle vivre n'aurait aucun intérêt. Surpasser le réel n'est pas le nier ni l'enjoliver pour mieux s'en cacher, mais c'est le mettre face à ses responsabilités et exiger de lui qu'il soit à la mesure du divin en nous.
J'ai déposé le livre de Barrie dans l'herbe fraîche. Ma fille était présente durant cette cérémonie improvisée. Je l'élève dans l'amour du Génie écossais, dans celui de la littérature et de l'art en général. Elle manifeste des dispositions plus grandes que les miennes et une intelligence singulière qui mérite une grande considération de notre part.

                            


                                    

À Barrie, je dois des années de bonheur et d'extase. Je lui dois même d'avoir survécu à mon enfance qui m'est revenue, avec toute la brutalité qui la définit, dans le sang, il y a presque deux mois, lorsque j'ai appris la mort de celle qui m'avait jetée dans ce monde, au milieu des années 70.
Je voyage peu. Je n'aime pas les voyages. Malheureusement, je n'ai pas l'âme d'un Valery Larbaud. Mais j'aime plus que tout imaginer les voyages et les revivre a posteriori. J'aime ces lignes de fuite... et Barrie en a dessiné beaucoup dans ma vie.
Nous avions loué une voiture à Ebbsfleet et nous nous sommes rendus dans un magnifique hôtel, une demeure qui date du XVIIe siècle. 










(Humour anglais ?)


Même si elle préfère le latin, qui lui paraît assez naturel, grâce à de merveilleuses méthodes que j'ai trouvées en Angleterre et au Danemark, je sens qu'A. est faite pour l'Angleterre et j'espère que ce pays ne changera pas trop de visage lorsqu'elle sera assez grande pour choisir, peut-être, d'y vivre ou d'y étudier. Pour l'heure, de solides études latines et grecques sont un prérequis pour tout enfant destiné à servir sa langue maternelle. J'ai bien conscience d'offenser et de choquer certains pédagogues et parents dont l'esprit est fort camisolé par les idéologies décadentes et perverses de cette fin de saison... Peu importe, le chemin est dessiné.

Barrie n'était pas la seule raison de notre présence dans le Surrey. Un autre homme nous y avait conduits. Bryn Terfel, ou plutôt devrais-je, à présent, dire Sir Bryn, est un homme aussi adorable que génial. Baryton-basse, qui a fait des merveilles dans le répertoire wagnérien et mozartien entre autres, il est un acteur époustouflant et excelle aussi bien à l'opéra que dans le folklore ou la comédie musicale, sans jamais manifester le dédain affecté par certains snobs qui n'aiment rien tant que cloisonner. Il est surtout, pour moi, le chanteur d'opéra préféré de notre fille — à 3 ans, cette dernière était déjà fan d'opéra et fascinée par Wagner ; elle a cultivé ce goût avec notre approbation et nous l'avons emmenée dès l'âge de 4 ans assister à divers opéras et concerts de classique, dès que cela était possible. La musique coule en elle. Elle connut Bryn Terfel grâce à mon goût, mais très rapidement il s'imposa à elle comme un choix très personnel. Nous avons eu la chance de le rencontrer plusieurs fois, ainsi que sa compagne, Hannah Stone, une très belle harpiste tout aussi amicale que lui. Nous nous efforçons d'aller le voir en concert une ou deux fois par an, en Europe. Je choisis toujours un lieu et un opéra ou un spectacle emblématiques, afin de nourrir l'imaginaire de notre fille. Lorsqu'elle avait 4 ans, je mentais déjà sur son âge, afin de lui permettre d'assister à Sweeney Todd au Coliseum, où Bryn Terfel officiait en compagnie d'Emma Thompson, par exemple. Notre dernière rencontre datait de novembre dernier, à Prague. Cette fois-ci, en juin, j'avais choisi un concert intimiste au coeur de la campagne anglaise, près de Dorking, dans un opéra fraîchement érigé et pas tout à fait achevé. Il s'agit du Grange Park Opera. 






Nous avions revêtu de beaux atours, afin de ne point déparer au milieu de ces nobles messieurs en smokings et de ces ladies en robes du soir, tenant à la main leur panier pique-nique Fortnum and Mason pour l'entracte. Notre fille eut le sentiment de se rendre à un bal et d'être Cendrillon (pas celle de Barrie), mais elle ne rencontra point son prince ce soir-là. Peu importe : l'idée est de lui laisser comprendre que tous les rêves peuvent se réaliser. Tous. Barrie le premier formula l'idée, à sa manière. « Impossible » est un mot que je refuse de prononcer lorsqu'il s'agit d'enchanter sa vie. Nous l'avons banni de notre vocable. Y compris lorsqu'à 5 ans elle se mettait à me parler des nombres négatifs ou de choses complexes. Je ne l'ai jamais sous-estimée et ne lui ai jamais parlé avec la condescendance qu'ont généralement les adultes à l'égard des enfants qu'ils traitent en inférieurs — pour leur bien, cela s'entend, parce qu'ils ne peuvent comprendre, etc. Notre fille est notre égale en droit. Elle m'apprend mille choses chaque jour et ses actes modifient durablement mon caractère, mon être viscéral. Sa seule infériorité est d'avoir besoin de notre proctection pour affronter ce misérable et dangereux monde. Pour le reste, elle est notre supérieure, même si je lui enseigne tout ce qu'elle ignore encore et le ferai pendant de longues années, le temps nécessaire pour lui transfuser le savoir acquis et les moyens de l'enrichir, si Dieu me le permet. L'enfance est la source intarissable de tout génie. Grandir, c'est déchoir, non pas parce que l'on perdrait une supposée innocence ou encore la simplicité de l'instant sans profondeur, mais parce que l'on finit, tôt ou tard, sauf si l'on est une vieille Asperger comme moi, par s'adapter au malheur et à l'impossible, aux mensonges et aux compromis. La joie comme le renoncement sont exponentiels, voyez-vous. Je ne peux pas grandir et, si je le pouvais, je ne le voudrais pas.









« Flint Cottage » revêt une importance capitale dans la biographie de Barrie, qu'elle soit réelle ou imaginée. C'est ce que j'ai nommé plus haut une cristallisation et c'est à ce titre que je voulais impérativement vivre ce moment, superposer nos ombres à la sienne. Voici le chalet d'écriture de Meredith, incrusté dans sa propriété. 


J'ai, une fois encore, vécu une expérience très troublante avec Barrie. Comme je ne suis plus tout à fait une enfant, ou en tout cas une enfant protégée par les puissances de son état, je me perds parfois et je doute — le poison que la mort sécrète en nous. Lorsque nous nous sommes assis on Barrie's Bank, j'étais en deuil de mes enthousiasmes juvéniles et je cherchais une consolation ou une confirmation du lien que j'ai toujours ressenti entre Sir James et moi. J'ai fermé les yeux et demandé le silence autour de moi, afin de faire un voeu (était-ce une prière ?) concernant l'avenir d'A. Dès que je rouvris les yeux, après avoir prononcé le dernier mot de ma supplique, un papillon vint se poser sur la main, puis sur la tête d'A. pendant un long moment. Cet instant de grâce pure, de magie même, fut capturé par l'appareil photo de Robert. Le papillon bénissait notre fille et lui signifiait son destin. J'en suis certaine. La réponse me fut donnée, instantanée et claire, et la refuser pour la reléguer du côté des forces obscures du réel serait un crime contre l'âme et même l'esprit. Ce papillon, un Melanargia Galathea — je l'appris par la suite —, nous a procuré à tous les quatre une émotion rare. Il m'a réconcilliée, resoudée.

  





George Meredith n'est plus beaucoup lu, que ce soit en France ou au Royaume-Uni. Seuls quelques poèmes subsistent encore dans la mémoire collective, mais ses romans sont quasiment inconnus en France en 2017. Cela est bien révélateur de l'état d'esprit de notre monde. Je le regrette, mais je fais le pari que son souvenir ne mourra pas avant longtemps. Barrie disait de lui :  « Ciseler des phrases est la passion de M. Meredith. Ses livres sont aussi apprêtés que des doigts surchargés de bagues. (...) Meredith a réduit en pièces les anciens lieux communs, il  les a jetés dans le chaudron pour faire épaissir de nouveaux clichés. (...) Afin d'éviter le conformisme des expressions, il tourne les mots d'une fantastique manière et montre que la langue qui a pris la froideur du cadavre peut encore être forgée ; au cours de ce processus jaillissent maints traits d'esprit. Cette pensée qui déborde des mots offre une nouvelle vie à la littérature." Oui, mais... « La majorité lit des romans, non pas pour penser, mais pour se divertir de toute pensée véritable. Ils ne s'intéresseront jamais à M. Meredith, dont la lecture est un exercice intellectuel, tout comme le sont les échecs.» (trad. C.-A. F.)
Il y a du génie dans ce poète et le génie est ce qui impose sa loi... Il ne faut donc pas perdre l'espoir qu'il y ait des jours meilleurs.





Après cet hommage rendu à l'Angleterre, nous avons passé quelques jours à Évian, en juillet, afin d'assister à un merveilleux concert dirigé par Gustavo Dudamel, qui est probablement le plus grand chef d'orchestre vivant, sinon le plus électrisant. Mon mari fut celui qui me le fit découvrir et, grâce à lui, j'ai retrouvé le besoin de travailler et la force de lutter contre mes peurs ; j'étais très affaiblie après mes mauvaises expériences théâtrales et un enchaînement de déceptions humaines. Notre fille, qui a décidément le goût sûr, est également une très grande admiratrice de Gustavo et elle espérait le rencontrer (lui aussi !) à la Grange au Lac. Par un extraordinaire concours de circonstances, le voeu a été exaucé et elle fut invitée... dans la loge du maestro !!! De merveilleuses photographies en témoignent,
mais je ne les publierai pas ici, car tout cela lui appartient et je désapprouve le fait de jeter en pâture les photos de ses enfants sur Internet. Quelques clins d'oeil, avec son accord : de dos, une silhouette... mais jamais davantage. L'épouse de Gustavo a également pris des clichés de ce duo improvisé. J'aime infiniment cette série d'images : l'équilibre des personnages parle de lui-même (avec ses deux doigts, ceux-là même d'où jaillissent la musique, Gustavo donne une harmonie au monde d'A. et sa grâce la rend solide) et il manifeste un sens du Kairos qui me réjouit et augure du meilleur. Il suffit d'y croire... La parole des sorcières est de fer, mais celle des fées est d'or. Un jour, Gustavo au pupitre et A. à la harpe, ces deux-là joueront ensemble... Il l'a dit !

dimanche 3 mars 2013
Amour de Michael Haneke (2012) 


L'Amour, c'est ce qui nous reste lorsqu'il n'y a plus rien d'autre à saisir ou à comprendre en ce monde ; c'est le dernier refuge de l'humain s'il est humain ; l'Amour, c'est ce qui demeure lorsque le cri même et le geste sont impossibles, mais doivent malgré tout être crachés et accomplis. L'Amour est notre limite et, pourtant, notre horizon. L'une coupante, l'autre doré ; l'une abîme, l'autre légende. Si la limite de l'amour est perceptible a priori (ceux qui disent : « J'espère que notre amour durera longtemps...» et non pas « toujours » et qui espèrent au lieu de croire fermement ; ces gens qui estiment normal, sain, raisonnable ou rationnel... de guérir de l'amour mort, au propre ou au figuré, ceux qui prétendent aimer plusieurs fois, mais différemment, les explorateurs, les collectionneurs, etc.), ce n'est pas l'Amour. La limite de l'Amour, on ne la connaît jamais à l'avance, car c'est la limite de notre capacité à donner ; et l'on ne sait jamais ce que l'on contient, à quel point on est rempli ou vide, car c'est l'autre et la situation qui nous le révèlent. Mais on doit vouloir cette limite impossible à tracer. On doit vouloir l'infini. Sinon, cela ne vaut rien. L’Amour, à l’instar de Dieu, n’existe qu’à la faveur de notre foi absurde – sourde, inconditionnée et inconditionnellement. L'Amour – le mot et la réalité jamais atteinte qu'il signifie – est aussi indéfinissable que l'âme. 

Amour et âme. 
Ce sont deux mots creux, aux parois glissantes, inventés pour dévoiler cette part, en nous, d'invisible, part éclipsée par le moi conscient – et donc toujours coupable. Coupable de se surprendre dans le geste gratuit, qui ne l'est déjà plus lorsqu'il est éclairée par la conscience. La part invisible, c’est la part du pauvre, celle que l’on réserve, en secret, sans en connaître la teneur et l’importance, et que l’on enterre dans un endroit inconnu de notre être. La part invisible ne l’est que pour nous. L’Amour la trouvera peut-être ; elle n’est destinée qu’à lui. « Amour » et « âme », ce sont des mots en forme de paume auxquels toute notre vie nous devons donner chair et contenu, de ces mots auxquels il manque le tain du miroir, des mots rares dans lesquels on peut s'entrevoir un instant, si l'on est patients, tels que l'on est, tels que l'on est cachés – à tous et d'abord à soi.
Le film de Michael Haneke est un miroir tendu dont nous sommes à la fois le tain, la lumière et, in fine, le reflet. L'Amour, c'est ce que nous faisons et découvrons en le faisant. L'Amour, c'est la part divine – réelle ou fantasmée, qui sait ? Mais cela revient au même… – en nous ou, pour le moins, son exigence. L’Amour est notre nécessaire folie. 

Haneke filme ici un tragique et banal huis clos : la petite valse triste de deux âmes fragiles et jointes (Jean-Louis Trintingnant et Emmanuelle Riva dans les rôles de Georges et Anne), le lent et pénible adieu à la vie de deux personnages qui, sur les pulsations toujours interrompues de Bach, de Schubert et de Beethoven, fait naître en nous la vision de la plus pure philia (φιλία) (1) – le dernier degré de l’amour conjugal, le plus beau, le plus rare, celui que peu d'entre nous atteignent, car il requiert une ascèse que l’on subit plus que l'on ne la recherche – fort logiquement. La sainteté ou la pureté sont, pour moitié, toujours accidentelles. Le corps doit probablement se déliter pour laisser passer le chant de l’âme. Et, nous, pour l'entendre, nous devons renoncer aux limites de notre bien-être supposé et feint, celui du corps, mais aussi celui de l'esprit. Il faut se craqueler pour que la mélodie humaine nous pénètre. Il faut se briser pour libérer notre chant. Le corps déchoit, mais l’âme s’élève – immanquablement. 



Au plus haut.

Pour disparaître.

Je ne sais où.

Dans notre silence.

Dans le silence de Dieu.

L’âme ne fait pas de bruit.

Lorsqu’elle tombe.

De toute façon.

Elle chute à l’envers.

Dans les Cieux.

Haneke nous bouleverse, parce qu’il nous invite ici, très simplement, très précisément mais avec une économie de gestes et de paroles, à des noces à l'envers : épouser la fin, la maladie, la merde, la déchéance, la mort, et non l’instant merveilleux de la rencontre, celui des possibles en gerbe. Embrasser la rose fanée et non humer le frais et délicat bouton en train d’éclore. Cueillir la nuit et son crépuscule plutôt que l'heure dorée d'un beau jour d'été. Entrer en hiver. Épouser son impuissance, son désarroi, le désespoir ; épouser le passé et non l’avenir. Épouser l’instant présent en sachant qu’il se suffit désormais à lui-même. Épouser la douleur infinie du présent, sans autre désir que d’être là et de faire de son mieux, d’atteindre sa limite sans l’atteindre, non pas « malgré tout » mais « parce que ». Mais ce moment présent qui contient la fin du monde et le doux visage de l’être aimé en train de pourrir en médaillon, retient aussi, encore, tout ce qui a précédé : le beau temps de l’Amour vécu. Oui, le beau temps de l’Amour vécu, donné, reçu, partagé… La belle saison.
L'Amour, même s’il a toujours été là, modeste et fort, ne s'ouvre vraiment que lorsqu'il ne présente plus le visage aimable, si séduisant, d'Éros, lorsque le corps joyeux exulte, mais la face effrayante (et néanmoins fascinante) de Thanatos. Est-ce à dire que ceux qui ne vieillissent pas ensemble et / ou qui ne sont pas éprouvés par la maladie et la mort sont incapables d’atteindre la philia ? Non, mais… Il est d’autres épreuves et chaque jour en est une, si l'on a conscience que cet instant est peut-être le dernier. La philia se construit nécessairement dans la durée, que cette durée soit réelle et comptable en jours et en décennies, ou simplement vécue comme réelle, parce que le temps presse et que la mort accélère et compte toujours double ou triple. C’est, au moins, l’intention pure de la durée qui permet d’accéder à la philia. 


Je ne sais s’il s’agit d’une grâce ou d’une fortification de l’âme par l’âme, si cela est donné ou acquis, ou les deux à la fois. En revanche, je sais que cet état n’advient pas sans notre volonté et notre désir de donner plus que de recevoir, lorsque l’on a davantage peur de soi que de l’autre.


Georges et Anne forment un couple que l'on qualifierait facilement avec un adjectif trop convenu : « uni » ; mais il s’agit bien de cela, toutefois, et c’est suffisamment rare pour que l’on soit touché par la beauté du phénomène… Ils sont sédimentés et comme fondus l’un en l’autre par des décennies de vie commune et leurs gestes simples et attentionnés, leurs silences, leur langage posé, leur retenue même, jusqu’à leur appartement, témoignent de ces strates d’émotions, de partages, traversées par une même vague de tendresse… L’appartement est d’ailleurs l’un des trois personnages principaux de ce film ; tous les autres n’étant que des intrus au sein de leur Amour-forteresse, y compris la fille du couple (Isabelle Huppert),
 
qui incarne, à mes yeux, leur exact contraire : la médiocrité du couple (son mari aime plus ou moins une altiste et, elle, elle « croit » qu’elle l’aime tout de même) et des sentiments, l’aveuglement au sublime (n’étant portée que par l’efficience face aux situations données, elle ne comprend donc pas qu’il n’y ait rien d’autre à faire pour sa mère que d’attendre sa mort et de l’aimer en l'attendant), l’impossibilité d’atteindre l'éther dans lequel gravitent ses parents, ces deux astres simples et beaux… Elle est une étrangère, de même les concierges qui aident Georges pour les courses ou bien les infirmières. Georges n’a qu’une envie : se débarrasser de tout ce petit monde, pour veiller seul et être seul témoin de sa femme. Tous sont malvenus. Georges renverra même une infirmière sans lui expliquer ce qu’elle est, selon toute évidence, en effet, incapable de comprendre (il lui dit d’ailleurs l'inutilité de lui donner ses raisons) : elle traite Anne comme une enfant, sans le moindre respect, avec de surcroît, une totale inconscience de ce manque de respect. Elle la coiffe et lui dit ce genre de choses : « Oh, vous êtes toute belle… Votre mari va en tomber à la renverse »... Les conneries ordinaires que l’on entend dans les hôpitaux, lorsque le personnel se permet des familiarités infantilisantes face à des êtres trahis par leur corps, prisonniers de leur lit : « Alors, jeune homme, ça va ? », par exemple, à un vieux en train de crever dans sa merde. Des mots et une fausse insouciance, quand seuls le silence et la délicatesse invisible du geste qui aide sont à la hauteur de la situation… Pour avoir, hélas, été souvent témoin de cela, le réalisme du film m’a bouleversée. Mais la grandeur et le mérite d'Amour ne sont pas là, bien évidemment. 

Le début du film, qui indique déjà la fin, s’annonce sous la forme d’une effraction : des pompiers entrent brutalement dans un appartement qu'ils doivent forcer. Ils trouvent le corps d’une vieille femme, presque momifié. 

La morte a été minutieusement (tendrement) préparée par l'époux qui a disparu : s'est-il enfui ou bien suicidé ? Certains indices nous laisseront plus tard à penser qu'il s'agit de la seconde hypothèse. Le corps est entouré de fleurs coupées et, à présent, séchées. Il est plusieurs fois question d'effraction de l'appartement : dès les premières scènes, lorsque Georges, au retour d’un concert de musique classique (celui d’Alexandre Tharaud, qui apparaît dans le film, dans le rôle d’un ancien élève d’Anne), 
constate que quelqu'un a essayé de pénétrer chez eux, puis à la fin. Nous sommes enfermés dans cet appartement où personne n'entre facilement, pas même leur fille, pas même lorsqu'ils l'ont enfin déserté. Et Georges calfeutrera la chambre mortuaire avec un épais scotch marron, après l'avoir fermée à clef, plus tôt dans le film, pour empêcher sa fille d'y pénétrer et de constater l’état de déchéance de sa mère. 
« Tout ne doit pas être montré » ! Georges assénera brutalement ces mots à sa fille, Éva. Étrange déclaration écrite par un cinéaste qui n’a de cesse de transformer ses spectateurs en témoins – impuissants témoins.

Mais témoins de quoi, au juste ?

Amour est moins un film sur la vieillesse, dans le fond, que sur la maladie de l’être aimé, sur la perte et ses effets sur celui qui perd et celui qui part. Et la véritable question est la suivante : qui souffre le plus ? Est-ce que je souffre de la souffrance de l’autre ou n’est-ce jamais que ma propre souffrance ressentie ? Précisément, quelle est la nature de ma souffrance à moi, spectateur ? Car je suis bien à la fois spectateur en retrait, par écran interposé, de l'ensemble ; et, une seconde fois, spectateur, par identification avec le personnage de Jean-Louis Trintignant, et donc spectateur de la mort de l'aimée.
La pire des souffrances à laquelle ceux qui s'aiment véritablement (et il en est peu, croyez-moi, car j'en connais beaucoup de ces veufs et de ces veuves qui se consolent et se consolent même avant la mort de l'autre, ne serait-ce que dans l'acceptation mentale, secrète de l'inévitable...) seront probablement confrontés un jour est la souffrance et la mort de l'être aimé.  C'est, pour moi, je l'ai dit et écrit maintes fois, la seule question philosophique qui vaille. Au-delà de toutes les oscillations du cœur et de l'esprit qui nous éloignent d'autrui, le chagrin, la maladie et la mort de l'aimé nous séparent à jamais de lui, nous arrachent à lui de manière irrémédiable. Paradoxalement, c'est néanmoins dans cette ultime déchirure que nous pouvons trouver l'autre, véritablement. Et ce, bien que nous ne soyons, en dernière instance,  que des monades impuissantes à nous pénétrer. Il y a de l'harmonie entre ceux qui s'aiment, mais cet accord est la plupart du temps comme toujours extérieur aux deux êtres qui sont à l'unisson, sur le bord de l'âme. La dissonance, elle, est interne et invisible – fonctionnelle. 

« Froid », « pervers », « manipulateur », « clinique », on aura tout dit du cinéma de Haneke et, pire, de Haneke lui-même. Je comprends – jusqu'à un certain point – que l'on puisse penser cela de ses autres films, bien que l'art de Michael Haneke me semble mériter des interprétations plus complexes ; mais j'espérais qu'avec Amour, au moins, ces mots disparaîtraient pour laisser place chez ses détracteurs ou zélateurs imbéciles à une émotion sans la moindre arrière-pensée. On les retrouve, une fois de plus, ces mots tranchants, sous la plume de certains, même si le film a, dans l'ensemble, reçu l'accueil triomphal qu'il méritait. Cette réception positive m'a d’ailleurs réconfortée un moment et a apaisé la colère permanente que suscite l'évolution du monde dans lequel je vis et a donné assez de combustible, pour un moment de plus, à l'espoir que je conserve en moi. On peut encore faire un tel film et ce film peut être encore aimé et compris. En soi, à mes yeux, c'est une sorte de grâce et de miracle. Le dernier film récent qui m'ait autant bouleversée fut The Tree of Life de Terrence Malick (Cf. l'autre versant de mes Roses de décembre). Ensuite, après l'apaisement, est venue l'inquiétude que l'appréciation de ce film, somme toute, reposait aussi, probablement, sur un malentendu, et ce, que l'appréciation soit positive ou négative. En effet, lorsque je lis ces idiots accusant Haneke, dans son film Amour, de sadisme à l'endroit des spectateurs et de ses acteurs, je meurs de honte pour eux ; même réaction lorsque certains louent Haneke, non pour la grandeur du film, mais de se faire le chantre du « mourir dans la dignité » et le défenseur de l'euthanasie. À mon sens et, même si Haneke dit souvent que toutes les interprétations de ses films sont valables, je crois fermement que ces deux visions sont totalement biaisées par des idéologies qui n'intéressent pas vraiment Haneke – sinon de par leur fonction possible de stimuli... 

Ce sont les situations qui importent au cinéaste autrichien et les réactions des personnages (et des spectateurs-témoins, donc un peu acteurs) de ces situations que j'appelle avec Japers des « situations-limites » (2). Probablement est-ce la raison pour laquelle il existe toujours une part d'indécidable et un refus de la part de Haneke de donner une interprétation finale dans ses films : il nous laisse une place ; mieux : une responsabilité entière d'interpréter ; et cette interprétation révèle ce que nous sommes réellement, ce qui implique le présupposé que nous le savons pas vraiment ou absolument tant que l'on n'est pas acculé à une situation-limite. Et Haneke est celui qui nous oblige à  aller jusqu'au bout de cette impasse, qui bloque toutes les issues pour voir comment nous allons (ne pas) nous en sortir face au mal sous toutes ses formes (3). C'est une expérience à laquelle il nous invite, avec son regard distant de Sphinx, pour nous rappeler que le mal, c'est nous, et non pas les autres. Le mal que nous subissons ou faisons subir, mais qui nous définit, malgré tout, in fine. Appelez cela « perversité » si vous le voulez.  Haneke rend simplement visible ce qui est caché en nous et ce qui est même caché pour nous. C'est, somme toute, ce que j'attends de l'art : une révélation sur moi-même. Que l'expérience soit douloureuse, troublante, désagréable, je ne le nie pas ; mais c'est à soi qu'il faut s'en prendre et non au révélateur, qui fait office d'intermédiaire entre le silence de Dieu et notre attente…

Que reste-t-il de l’humain lorsque l’apparat de l’humain disparaît ? L'humain, dans sa monstruosité ou dans son humanité ; paradoxalement, plus ce qui rend humain (l'Amour fou, absolu, inconditionné et inconditionnel) l’être humain apparaît devant nous, plus il semble monstrueux aux yeux des véritables monstres (la plupart d'entre nous). Le chemin de croix de Georges est parcouru  sur cette ligne de crête, sur ce sentier si dangereux. 

Le regard de matérialiste, de clinicien de Haneke n’exclut pas pour autant la spiritualité.  Au contraire... Mais cette spiritualité nous appartient et c'est à nous de la définir, de la trouver. Cela peut être une spiritualité sans Dieu, une foi sans cible, rien d'autre que l’Amour. Cependant, que Dieu existe ou non, peu importe, car Il ne nous est d’aucun secours à ce moment-là. Avant, après, peut-être, je n'en sais rien ; et je ne parle que de ce que j'ai vécu ; mais, pendant la traversée, pendant l'agonie, Dieu est ailleurs. Je vous l’affirme, moi qui ne crois que par exigence esthétique, moi qui ai longtemps refusé de croire. Cela ne change rien, Dieu ou pas Dieu. Lorsque j’ai assisté à l’agonie d’un être aimé, je ne croyais pas en Dieu. J’ai voulu cette agonie, c’est-à-dire que je ne m’en suis pas défendue. J’ai « assumé » comme on dit vulgairement. Dans le cours de l’agonie d’un être aimé, on est réduit au rôle de  spectateur. Un spectateur tétanisé. J’ai senti vers la fin que j’acceptais et désirais cette mort, mais je ne la désirais pas pour soulager l’être aimé, mais pour me soulager, moi. Si je pensais mon expérience unique, je ne prendrais pas la peine de la dire. Je crois que nous en sommes tous là, même les meilleurs d'entre nous. Pour le dire autrement... Personne ne meurt jamais de mort naturelle. Quelqu’un nous tue. Les autres ne meurent que parce qu’on ne les aime pas assez, parce que l’on cesse, une fraction de seconde, de croire en eux. On meurt, parce que quelqu’un nous oublie, le temps d’un battement de cil. Il suffit de si peu – de temps, d’espace, d’inattention. Un petit espace, un blanc, et le ciel a changé de couleur et cette teinte entache soudain l'univers entier. Personne ne meurt jamais que parce que quelqu’un y consent. 
Parce que l'Amour exige tout et que nous ne possédons pas la nue-propriété de notre âme, simplement un droit d'usufruit.
Parce que nous sommes fatigués de vivre.
Parce que nous sommes toujours des enfants qui veulent recevoir et non des adultes capables de donner ce que l'on n'a pas. 
Ce mouvement de l'âme qui ne s’appartient pas, qui se rebiffe contre le don, c'est la gifle que Georges donne à sa femme. Il oblige sa femme à boire pour l'empêcher de mourir, alors qu'elle n'a plus envie de vivre. Lorsqu'elle lui crache à la figure l'eau qu'il la force à prendre, le geste part. L'âme déborde de lassitude, de colère, d'effroi aussi. Il faut avoir vécu ce moment pour le comprendre – une compréhension qui n'exclut ni la raison ni la sensibilité.


Celui qui aime le plus est également celui qui tue. En silence et sans que cela soit perceptible. Presque par inadvertance. Seulement. On meurt parce qu’on n’est pas assez aimé ; on tue parce qu’on n’aime pas assez. On lâche la main de l'autre. Elle glisse hors de nos doigts engourdis par des décennies d’existence. Il le faut. Même si on ne le veut pas ou croit fermement ne pas le vouloir. On se retourne une fraction de seconde (le temps de satisfaire le maigre appétit de l’égoïsme – à l'agonie, lui aussi) et l'autre a disparu ; et on s'en veut de ce mouvement de distraction, qui était évitable, pense-t-on. Non, rien n'est accidentel, surtout pas la mort de l'être aimé. Ils sont tous là, nos fantômes, tous ceux que l’on a tués, rassemblés en un gros bouquet, comme des ballons que l’on tient d’une seule main et que l’on ne peut laisser s’envoler. On dit de Haneke qu’il est sadique, car il nous révèle le fond de notre abîme. Haneke montre donc ce qui demeure caché en nous et il y a une ambiguïté que l'on aimerait ne pas voir ou taire. Mais, lui, il la dit et, pire, il la montre. Il montre le geste fatal qui nous prend par surprise, lorsque Georges étouffe sa femme et la tue. En douceur et effroyablement. 


Georges tue sa femme, par amour sans aucun doute possible. Tout ce qui précède nous le montre (je ne parle pas de « preuves », car la preuve a toujours un aspect abstrait et démonstratif ; et l’amour se montre, dans l’innocence de son naturel, mais ne se démontre certainement pas). Le chemin de croix de Georges est lent. Ils font un voyage dans le temps, à deux, avant de franchir l’ultime gué. Sa femme redevient une enfant, une communiante, par le souvenir gravé sur une photographie ; et, lui, un enfant chétif expédié en colonie, à la faveur d'une histoire qu'il lui raconte pour l'apaiser... Jusqu’au geste inoubliable. Jusqu'à la dissolution. Il y a pourtant quelque chose d’indéterminable pour les témoins que nous sommes : est-ce un raptus ou bien un geste prémédité ? 

Je crois inutile et faux de voir en ce film sublime une apologie de l’euthanasie, car il ne s’agit que de l’amour de deux êtres, un amour qui va au bout de lui-même. Aimer jusqu’au bout, c’est faire passer la souffrance de l’autre avant la sienne propre. Je ne sais pas jusqu'où il est possible de faire passer l'autre avant soi (toujours, ce problème de la limite évoquée plus haut), et je ne peux donc décider absolument de trancher entre le raptus et la préméditation, mais je suis certaine que Georges est allé au bout de ce qu'un être humain peut faire pour un être humain – par pur amour.

Et, lorsque le concierge dit à Georges qu'il l'admire pour ce qu'il fait pour sa femme – « Je vous tire mon chapeau...» –, Georges ne peut rien répondre, puisqu'il sait bien qu'il ne fait que ce que l'Amour exige et encore il ne peut, par essence, aller au bout de cette exigence, si bien formulée par Albert Camus. (4) Lorsque je parle d’exigence, il ne s'agit pas de devoir, mais d'Amour. On peut qu'admirer les actes accomplis par devoir ; l'Amour, lui, ne connaît pas le devoir et n’est pas admirable : il aime ou il n’est pas. La morale nous soumet à des impératifs ; l'Amour dicte ces (ses) impératifs et c'est en cela qu'il est, non pas supérieur à la morale, mais lui est presque tout à fait étranger. L'Amour est hors-la-loi.

L'euthanasie demandée pour l'autre, à sa place, est, dans presque tous les cas, une lâcheté et un acte immoral. Je sais bien qu’il n’est plus question, dans nos belles sociétés postmodernes, de morale. Le terme est suspect et ranci. Il sent le chrétien, qui, décidément, n'est plus en odeur de sainteté. Surtout dans les sociétés qui se revendiquent du « progrès », essentiellement celui de la gauche bien-pensante. Tout cela me dégoûte et j’éprouve le besoin de le dire, même s’il est déjà bien trop tard. Les médiocres, les lâches et les faibles (ce sont les mêmes : ils revendiquent l'égalité, la même chose pour tous, pour ne pas dire qu'il faut fusiller tous ceux qui ont plus et valent objectivement plus qu'eux !) ont gagné, de par leur nombre. Les faibles sont les plus forts, uniquement parce qu’ils sont les plus nombreux. (Cela me rappelle la pensée de quelqu'un...!) Leur arme est redoutable : la bonne conscience. Ils ont bonne conscience et vous accordent cette même bonne conscience si vous affirmez être des leurs, de leur avis. Et vous n’avez guère le choix : être des leurs et pour l’euthanasie, l'avortement et tout le reste ou bien être fasciste, raciste, catholique (oui, c’est devenu une insulte, assez récemment, et c'est pourquoi je suis revenue au catholicisme) et pire… Vous pensez comme eux et vous êtes quelqu’un de bien (vous avez la carte, la bonne carte, celle qui permet de faire carrière dans les lettres, le théâtre, le cinéma et même l'éducation nationale – sans majuscules, car c'est un repaire d'incultes et de vendus) ; ou bien vous êtes monstrueux, réactionnaire, pourri jusqu’à la moelle. Le choix est vite fait. On crie bien vite à l’infâme et surtout au « nauséabond » (on sait ce que le terme recouvre) et le tour est joué ! 
Il faut avoir vécu l’agonie d’un être aimé pour savoir ce que l’on pense vraiment du meurtre de l’autre, meurtre que l’on envisage, cela va sans dire, pour le bien de cet autre, que l’on décide par charité, par amour, et que l'on ne confie pas au corps médical (qui, soit dit en passant, ne pratique pas l'acharnement thérapeutique et possède tous les moyens de soulager la souffrance physique, sans que l'on ait besoin d'une loi ou d'un permis de tuer ceux qui vont, de toute façon, bientôt crever).
La frontière qui sépare ma souffrance propre (face à la souffrance de l’être aimé) et la souffrance de cet être – deux souffrances incommunicables – est très floue. La moindre des honnêtetés est de prendre en compte cette différence qui existe entre ma souffrance au carré et celle de l’autre, qui est présence immédiate.

Il y a très peu de cas où les condamnés qui veulent mourir ne peuvent pas se suicider. Haneke nous montre d'ailleurs que la mort est le désir d'Anne en une scène admirable et insoutenable, lorsque Georges rentre plus tôt que prévu d'un enterrement et que sa femme s'excuse d'avoir été « trop lente » – elle n'ajoute pas ce que l'on a compris : « pour se jeter par la fenêtre ». En montrant cela, il préserve quelque peu le mari de l'accusation que je porte à l'encontre de ceux qui prônent l'euthanasie (pour leur propre soulagement). 

                                 

Je suis contre.
Contre. 
Pas contre l’amour qui va au bout, même s'il échoue. Contre la lâcheté, contre la lassitude, contre le manque d'amour, contre le manque du don de soi, contre le confort moral et intellectuel. Contre la bonne conscience et tout ce qui la fortifie. Contre ce que l’on appelle pudiquement, avec la plus grande des hypocrisies, l’euthanasie et qui n’est, de toute façon, qu’un assassinat et la préméditation de sa propre lâcheté face à la souffrance de l'autre. La préméditation que l'on n'aura pas la force d'aller au bout et l'acceptation de sa faiblesse. Non, l'absolution. L'opinion publique vous absout d'avance ! 
Qu’est-ce que cela peut signifier de dire que l’on est « contre » quelque chose ? N’attendez pas que l’amoureuse de la philosophie que je suis se lance dans un raisonnement ou une démonstration de haute volée. Je ne crois plus en la raison et ses démonstrations depuis longtemps (je n’y ai jamais cru, dans le fond). Je ne crois qu’en l’expérience et en l’épreuve et aux contre-épreuves.  Je ne crois qu'à l'émotion. Être contre (ou pour) n’a de valeur que si l’on s’est retrouvé face à la situation-limite en question. Le reste est idéologie creuse, pétition de principe et, surtout, imagination. Les preuves logiques, les démonstrations et les professions de foi n’ont aucune valeur à mes yeux. Seul l’acte compte. Je suis peut-être une matérialiste, mais cela ne m’empêche pas d’être veinée de foi, d’illusions et gansée d’idéaux. Mais c’est la matérialiste en moi, si elle est vraiment, qui m'inspire le plus confiance, car elle n’a aucun moyen de tricher. L’acte au bord de la situation-limite ne ment pas. On ne connaît l’homme – le héros ou le salaud – que s'il est acculé à l’acte, à un acte qui le met réellement en cause, en danger, jusqu'au trognon. Tout le reste n’est que promesses et justifications. Laissons cela aux intellectuels de profession. 
Personnellement, ma conception de la mort, de la « fin de vie » comme l’appellent encore très pudiquement (Dieu qu'ils sont chochottes, soudain !) ceux qui ont peur des mots et de la réalité qu’ils cachent si mal, n’a rien à voir avec ma foi ou mon absence de foi. Notre seule dignité a dit Pavese est de mourir comme des chiens. Il n’y a pas de dignité. Ceux qui parlent si bien d’euthanasie ne savent pas de quoi ils parlent. Je n'ai qu'une envie : leur chier dans la gueule. Ceux qui parlent de dignité sont les plus indignes de tous. C’est simple : pas besoin d’adjectif ou d’adverbe ; on crève toujours bien crotté dans sa merde, sa pisse et sa peur. C’est simple. Et on crève seul. C'est encore plus simple. La mort pue. Et Georges / Trintignant de scotcher les ouvertures de la porte de la chambre de sa morte adorée. 
Oui, ça pue.

Toujours.

Et l’Amour ? 
L’Amour pue aussi. Et s’il ne pue pas, si on n’aime pas son odeur jusqu’au dernier relent de l’ordure qu’est notre corps, on n’aime pas. Je suis une intégriste de la puanteur. Haneke, lui aussi, à sa manière. Je connais un certain nombre de personnes – et parmi elles des amis très chers à mon coeur – qui m'ont affirmé ne pas vouloir voir ce film par manque de « courage », par « peur ». Mais tout cela, mes amis, n'est que... sensiblerie ! Défaut que ne possède pas Haneke. Vous refusez de vous regarder en face. Vous refusez la vie, donc vous ne l'aimez pas, car la vie, enfin, est davantage un film de Haneke qu'un film de Capra – et Dieu sait que je préfère, de loin, le second. Pire : c'est parce que la vie est un film de Haneke que Capra peut exister, mais il ne peut exister que s'il ne se ment pas et ne nous ment pas complètement ; et je crois que Capra ou McCarey, par exemple, n'étaient pas des menteurs... 
Le suicide relève de la liberté de chacun ; c’est un acte que je respecte et admire. C’est même, en quelque sorte, une mort idéale pour moi. Mais je suis en principe et en acte contre l’euthanasie, contre le meurtre de l’autre – hormis peut-être pour les animaux, car, eux, ne peuvent se suicider, et dans certains cas exceptionnels pour les humains. Et, même dans ces cas-là, j’hésiterai, étant toujours dans l'impossibilité de décider, de savoir si je soulage l'animal ou l’humain à l’agonie ou si je soulage seulement ma souffrance de le voir (et de l'imaginer) souffrir. L'une n'excluant d'ailleurs pas l'autre. Ce que je hais dans les faux débats sur l'euthanasie, c'est le manque de vérité, et l'identique mauvaise foi qui entoure la question de l'avortement (on ne tue pas un être en devenir, mais un mot – embryon, fœtus – et ce n'est, après tout, qu'un inoffensif acronyme) ou d'autres « problèmes » de ce type. Tuez tant que vous voulez, chers lecteurs, chers frères humains, mais assumez vos saloperies ! J'assume les miennes.  Je sais exactement la pourriture que je suis, jusqu'à quel point je pue. Faites-en autant, s'il vous plaît, et cessez de croire que ce qui publiquement admis et même moralement souhaitable par une majorité bien-pensante est réellement digne de l'humain en nous. Cessez de le croire avant que l'on ne nous ôte la liberté de dire publiquement que le progrès moral et humain n'est pas ce qui apparaît comme évident pour la majorité. Et que l'on ne vienne pas me seriner que cela a à voir avec Dieu ou la religion. Que l'on croie ou non en Dieu, peu importe. Il s’agit de la valeur que l’on accorde ou a envie d’accorder à la vie de l’autre.

On dit « I.V.G. » et non « avortement » ; « euthanasie » et non « assassinat ». On dit « maison de retraite » et non « bon débarras » ou « mouroir ». On peut multiplier les exemples à l’infini. On tue les vieux et les malades – les inutiles – parce que personne n’aime plus assez pour porter ou supporter la souffrance des autres. On parle toujours sentencieusement de « dignité », bien sûr. La dignité que l’on prête aux autres, parce que soi… Pas besoin d’euthanasie. L’indifférence suffit. Elle tue plus vite et plus efficacement. Les hôpitaux, les maisons dites « de retraite », les endroits où l’on ne s’occupe plus que des corps, de la machine, et surtout pas de l’âme, sont une vision très convaincante de l’enfer. La maladie et les prodromes de la mort séparent les vivants entre eux ; la maladie qui provoque la dégénérescence et le nécessaire passage d’Éros à Philia est  l’épreuve ultime pour savoir si l’on aime ou pas. Nous vivons dans une société où la mort et la maladie font peur. Très peu de personnes consentent à garder un mort chez eux et l'expédient illico à la morgue, pas plus qu’elles n’acceptent de soigner sur le long terme un malade chez elles. Pourtant, c’est tout à fait possible si on le veut vraiment. Je l'ai fait seule et je n'avais que dix-sept ans. Je vous rassure : je ne me crois pas quitte pour autant avec ma conscience et ne m'érige pas en parangon de morale ou d'héroïsme.
Imaginons ceci : une mère tue son fils, parce que celui-ci, tétraplégique, par exemple, ne veut plus vivre. L’opinion publique s’écrie : « Mère Courage ! » et se prosterne devant un tel acte de « noblesse ». Moi, in petto, je ne peux m’empêcher de penser : « Salope ! Crève ! » Je n'éprouve aucune compassion et encore moins de respect pour ceux et celles qui se revendiquent du prétendu « droit à mourir dans la dignité ». Personne n’ose dire ce que le bon sens d’un cœur simple est à même de penser : et si c’était cette mère qui ne supportait pas de le voir ainsi et qui n'avait plus la force de s'occuper de lui ? Et si elle voulait abréger sa souffrance à elle ? Souvent, l’homme enrobe son égoïsme, sa lâcheté sous des considérations humanistes, altruistes. Non, pas souvent : presque toujours. Comment peut-on décider que quelqu'un ne vit plus « dignement » ? De quel droit ? En vertu de quel cahier des charges, exactement ?
La dignité, ce serait de ne pas chier sous soi, de ne pas pisser dans sa couche, de ne pas être grabataire ? La dignité, c'est quoi ? Ce n'est jamais que ce que l'on prête à l'autre. 
Si les gens qui entourent des êtres dans ces situations-limites les aimaient davantage, ils auraient encore goût à la vie, j'en suis certaine. Au moins, une partie de ces êtres. L'euthanasie est un faux problème. Que les gens tuent s'ils le veulent, mais j’exige d’eux, de mes frères humains, qu’ils ne soient pas lâches et disent leur motif réel : ils n'en peuvent plus. 

Et qu’est-ce que vouloir ? Et qui veut ? Qui parle ?

On crève et jamais dans la dignité, car crever c'est moche et ça pue. Rien à voir avec la dignité !

Un jour, on va décider qu'à partir de tel âge, on pue trop pour vivre et, finalement, qu'il est plus digne de tuer tous les vieux. Et pourquoi ne pas tuer, également, tous ceux qui sont inutiles, par souci de leur dignité, bien entendu.
On se gave de fausse morale et d’évidence lorsqu'il n'y a pas d'amour. 
Je déplore souvent que peu d’êtres – y compris les êtres de fiction – ne meurent de chagrin. Je suis en deuil de cette absence de deuil chez les autres. C’est là mon tout petit secret. Je crois bien que, jamais, je ne me remettrai de cette révélation qui me fut faite, lorsque j’étais encore enfant : la vie continue. Le plus choquant, à mes yeux, hier et encore aujourd’hui, c’est l’absence de révolte. Tout le monde trouve cela normal. Si l’on meurt de chagrin, cela signifie que l’on est romantique, idéaliste ou un peu fêlé, voilà tout. Mais si le cœur n’est pas fêlé, il ne bat pas. Nous obtenons notre cœur de la personne qui, la première, nous le brise. La grande déception de l'amour, c'est bien de réaliser que l'on est toujours deux : l'amour est, parfois, une imperceptible dissonance et, plus souvent encore, une maladroite harmonie. Perdre son enfance n'est peut-être rien d'autre que cette défloration de l'imaginaire. J’écrivis ces lignes, il y a longtemps ; j’étais encore cette enfant-là qui ne m’a pas encore quittée. J’ajouterai aujourd’hui que,  parfois, par pur miracle, l’amour est ce qui nous révèle à nous, lorsque l’amour atteint l’inconscience de lui-même et n’est plus que don. Il faut être prêt à donner et à recevoir. Le sommes-nous ? 
Le pacte entre Georges et sa femme (elle lui fait promettre qu'il ne la mettra pas dans un hôpital ou une maison de retraite) est on ne peut plus révélateur de toutes ces questions, mais certainement pas sur le mode de l’idéologie, de la profession de foi ou de la croyance, mais sur le mode de l’exemple de deux êtres qui s’aiment. Tout simplement. Tout naturellement, a-t-on envie de dire. Personne ne meurt de mort naturelle. On meurt parce qu’on lâche ou on est lâché.
Je ne parle ni de morale, ni de religion. Je ne parle que d’amour et des limites de cet amour proclamé. Haneke ne parle également que d’amour et c’est en cela que son film est grand. 



Alors ?
Amour, oui.
Si rare.
Si pauvre, lorsqu’il est.
Mais si rare.
L’amour est nu.
Pourtant.
Mais dur.
Il est monstrueux. 
Comme le personnage de Georges, dont sa femme Anne, dit qu’il est « gentil », mais également « un monstre » – pas nécessairement dans cet ordre-là. Le monstre est toujours celui qui est capable d’aller au bout. Au bout de l’émotion. Surtout. L’amour véritable n’est pas fragile. Il est dur parce que non cassable. L’amour véritable n’est pas ébréché aux coins. Mais il est poreux à l’émotion. C’est une sorte de miracle. Mais tous les miracles ont un prix. Et plus on aime, et plus on est aimé, plus le prix est élevé. C’est normal : c’est celui qui a le plus qui donne le plus. La mort est communiste. Mais celui qui a le plus est celui qui mérite le plus et qui finit par avoir le moins. Je peux en parler : je le vis. Je peux le dire ; car je peux le crier sans crainte. Je sais que l’un de nous deux paiera le prix fort. Nous nous aimons presque trop, sans limites. La vie est étroite. La vie est mince. C’est, à chaque fois, une petite lame que l’on glisse entre les pages de ce vieux monde qui nous abrite, ce monde clos qui n’a aucun avenir parce que sa mémoire demeure vierge. On ne coupe pas grand-chose, mais on se fait saigner – souvent par accident, hélas, et rarement par nécessité. Cela pourrait ressembler à une chanson de Boris Vian ou à une tragédie d’Eschyle. Pour moi, la vie, c’est le Voyage de Céline. La vie, comme tout le reste, n’est qu’un mot qui ne recouvre rien sinon une lâcheté. On dit : « c’est la vie » pour ne pas dire « ce n’est rien ». On dit « c’est la vie » lorsque l’on consent à la mort et à toutes les saloperies qui la précèdent. Nos saloperies.

Tout ce qui ne nous élève pas, tout ce qui ne nourrit pas en nous la part divine est un droit que nous donnons à la mort sur nous.  La part divine est réelle ou fantasmée – et, avouons-le, ma foi actuelle relève davantage d’un soin esthétique que du respect dû à une présence ressentie ; mais peu importe, car le désir et même le besoin de ce qui manque est présence de quelque chose. 
Ce qui manque, ce qui a été déplacé, ce qui n’est pas né, ce qui est vacant ou absent, c’est ce qui permet d’écrire – en soi et sur la page. C’est le poinçon de la mort. C’est l’endroit où notre âme est grêlée. C’est la marque de Dieu, que Dieu existe ou n’existe pas : il a sa place et nul ne peut reboucher le trou. Que Dieu existe ou qu’Il n’existe pas, cette place a été taillée en nous par le néant. C’est ce minuscule espace en nous qui permet la naissance des mots. Ils sortent de l’âme en ribambelle. Cet espace peut se dilater jusqu’à la taille d’un univers ou se refermer sur lui-même, en un minuscule point, de la grosseur d’une tête d’épingle. À partir de ce point naît une spirale et le verbe enroule et s’enroule autour d’un motif secret, d’un fantôme. Il y a des tas de fantômes. Ce sont nos petits morts. Je connais bien les miens. Je ne les ai pas assez aimés. 

Les vieux semblent d’une autre race, semblent avoir toujours été vieux, mais seulement aux yeux de ceux qui ne le sont pas encore et n'ont pas assez d'imagination. Je suis peut-être une fille bizarre, née vieille, mais je me suis toujours sentie du côté des vieux. C’est toujours eux que j’aimais et, surtout, regardais, même lorsque je n’avais que huit ans. Je me reconnaissais en eux. Je pouvais faire abstraction de leurs rides, de leurs doigts tordus et de leurs corps cabossés. J’étais des leurs. Ils étaient du même côté que moi. J’ai retrouvé cette sensation, cette vérité intime, en regardant ce vieux couple. Le langage de leurs corps était le mien. 
Et je me suis sentie apaisée, par une belle image, à la fin du film, lorsque les deux personnages s'en vont, quittent l’appartement, comme s'il s'agissait de leurs fantômes, comme s'ils étaient encore un peu là, un moment, s'attardant dans l'orbe de leur amour défunt mais vivant...
Ils partent après que Georges ait libéré l'âme de sa femme et le mystérieux oiseau qui hante l'appartement...
Et leur fille se retrouve seule dans l’appartement vide. Hébétée et incapable de comprendre. Elle n'a pas vécu et, vraisemblablement, ne vivra pas l'amour à ce degré-là. Elle est encore cette petite fille, avouant à son père qu'enfant elle était rassurée de l'entendre faire l'amour avec sa mère, car cela signifiait qu'ils s'aimaient et que tout allait donc bien.
Elle n'en est qu'à Éros, qui est bien pauvre, du côté maternel, comme nous le rappelle Platon dans le Banquet. 

On se retrouve tous, un jour, seuls, sertis dans le vide. Seuls, avec ou sans Dieu.
Seuls. 
Est-ce que cela vaut la peine ou non de vivre le plus grand amour du monde pour finir ainsi ?
La réponse dépend de chacun. 
La mienne est : OUI.


***
(1) Éros, philia et agapè, les trois espèces d'amour selon les Grecs. J'y reviendrai... 

(2) « L’homme ne prend conscience de son être que dans les situations limites. C’est pourquoi, dès ma jeunesse, j’ai cherché à ne pas me dissimuler le pire. Ce fut l’une des raisons qui me firent choisir la médecine et la psychiatrie : la volonté de connaître la limite des possibilités humaines, de saisir la signification de ce que d’ordinaire on s’efforce de voiler ou d’ignorer. »

K. Jaspers, Autobiographie philosophique, trad. Pierre Boudot

« (…) il me faut mourir, il me faut souffrir, il me faut lutter ; je suis soumis au hasard, je me trouve pris inévitablement dans les lacets de la culpabilité. Ces situations fondamentales qu’implique notre vie, nous les appelons situations-limites. Cela veut dire que nous ne pouvons pas les dépasser, nous ne pouvons pas les transformer. En prendre conscience, c’est atteindre, après l’étonnement et le doute, l’origine plus profonde de la philosophie. Dans la vie courante nous nous dérobons souvent devant elles ; nous fermons les yeux et nous vivons comme si elles n’existaient pas. Nous oublions que nous devons mourir, nous oublions que nous sommes coupables, que nous sommes à la merci du hasard. Nous n’avons affaire qu’à des situations concrètes que nous manœuvrons à notre avantage et auxquelles nous réagissons en dressant des plans d’action pratique dans le monde, poussés que nous sommes par nos intérêts vitaux.  En revanche, nous réagissons aux situations-limites soit en nous les dissimulant, soit - lorsque nous les voyons clairement - par le désespoir et une sorte de rétablissement : nous devenons nous-mêmes, par une métamorphose de notre conscience de l’être. 

Nous pouvons aussi nous faire une idée plus claire de notre condition d’hommes par une voie différente, en considérant qu’il est impossible de compter sur quoi que ce soit dans le monde. »

K. Jaspers, Introduction à la philosophie, trad. Jeanne Hersch   

(3) Le mal physique, moral et métaphysique. Cf. l'ami Leibniz... 

(4) « Si l’on aimait assez ceux qu’on aime, on les empêcherait de mourir." 
"Commencer à donner c'est se condamner à ne pas donner assez même si l'on donne tout. Et donne-t-on jamais tout. »

(Carnet III)

***

{ Les illustrations de ce billet sont des captures d'écran que j'ai extraites de mon édition DVD du film. Cliquez sur les images afin de les agrandir. }



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