mercredi 7 décembre 2005

Je parlais précédemment d'une femme fatale, du prototype de la vamp*, Lola Lola. Cette figure s'associe, avec plus ou moins de bonheur, avec celle de la femme-enfant, autre visage possible de LA femme dans la littérature et le cinéma. En relisant Le Grillon foyer, conte de saison, je me suis aperçue - pour la première fois - qu'il y avait plusieurs points communs avec une pièce d'Ibsen que j'ai lue il y a fort longtemps, Une maison de poupée. Mises en regard l'une de l'autre, ces deux oeuvres s'éclairent d'un jour nouveau. La première œuvre est un conte de fées sans autre fée que l'héroïne, et la seconde un drame, voire une tragédie. Les deux histoires sont des histoires domestiques, qui parlent du bonheur du foyer, cette petite chose simple et chaude dans laquelle on laisserait fondre ce bout de métal qui nous sert de cœur. Les deux femmes se ressemblent : ce sont des femmes-enfants qui ont un secret pour leur mari et qui l’aiment pourtant sincèrement. Il y a tragédie dans la pièce d’Ibsen car le mari se méprend sur le compte de son épouse et celle-ci ne peut lui pardonner, tandis que Mister Peerybingle, bien que se trompant sur sa femme (il la croit infidèle) ne cesse de l’aimer pour autant et lui trouve même des raisons. Qu'est-ce donc qu'une femme-enfant ? Ce n'est pas nécessairement un être nubile ou une demi-adolescente. Ce ne sont ni des critères physiques ou légaux qui peuvent strictement la définir comme telle, mais plutôt le regard, pour ne pas dire l'amour ou le désir de l'homme. La femme-enfant est une Sphinx, assemblée, avec gaucherie et grâce, dotée d'un corps et d'un esprit en disharmonie. Elle est une énigme qui demande à être résolue. La femme-enfant est désirable parce qu'elle contient en son sein, le présent et le futur de l'homme ; elle permet à deux temporalités distinctes de se télescoper. Elle incarne à la fois l'enfant que l'on a envie de concevoir et la femme que l'on a envie de posséder. Ne manque en elle que la figure de la mère (le passé, mais aussi le portrait de la mort) pour que la silhouette soit achevée (Cf. Les trois âges de la vie de Gustav Klimt). Vanessa Paradis fut une de ces troublantes créatures, autrefois. Noce Blanche, le beau film de Brisseau, l'immortalisa dans cette pause. 

 * Extrait du Trésor de la langue française : Vamp : Étymol. et Hist. 1921 « femme fatale » (Cinémag., 9 sept., 29/1 ds GIRAUD 1956). Empr. à l'anglo-amér. vamp, abrév. de l'angl. vampire corresp. au fr. vampire*. L'angl. vampire, qui était empl. p. anal. pour désigner une personne se livrant au harassement et à l'exploitation des autres ou à diverses extorsions (NED), a servi à désigner une femme usant de ses pouvoirs de séduction pour exploiter les hommes (1903 vampire, 1911 vamp ds NED Suppl.2), d'où son empl. pour désigner un rôle cinématographique représentant ce type de personnage féminin (1918, ibid., s.v. vamp et vampire) et, p. ext. une actrice propre à l'interpréter, comme Theda Bara dont le rôle dans le film A Fool there was (1915) tiré de la nouv. de Rudyard Kipling The Vamp est peut-être à l'orig. de la propagation du terme (Ch. FORD, Histoire populaire du cinéma, 1955 ds Le Cin. amér., p. 247, note 2; cf. aussi MONTV. Cin.1987). Fréq. abs. littér.: 11.

On m'a fait remarqué que les anges avaient une place à part dans ce JIACO. Ce n'est pas faux. Coïncidence étrange, ce matin, mon directeur de thèse a évoqué le Professor Unrat ("Unrat" signifie "ordure" en allemand) ! Me sont alors revenues des images et des impressions de ce film grandiose, Der blaue Engel, où Marlene Dietrich est sacrée par Josef von Sternberg et où Emil Jannings trouve l'un de ses plus beaux rôles (après Le dernier des hommes - Der letzte Mann de Murnau) . Le film a été tiré d'un roman de Heinrich Mann (le frère aîné de Thomas) et nous dépeint la déchéance d'un homme envoûté par une femme des bas-fonds, vénéneuse et sans coeur. Une garce en somme, n'ayons pas peur des mots. Les thèmes habituels de Heinrich Mann, tels le désir physique et la déchéance, trouvent ici leur meilleure expression. Homme tragique, le Professor ira jusqu'au bout de ce destin que, finalement, il aura choisi plutôt que subi (en est-il de seulement subis ? Je n'y crois pas. Le mot destin n'est que l'expression de notre lâcheté.), préférant cette fin aux accents sublime aux affres silencieux et ternes d'une vie "sans importance collective" (Céline, L'église). La réédition, par MK2, du DVD mérite le détour, ainsi que celle du film de Murnau évoqué dans ce billet. Ce film est un chef-d'oeuvre de l'expressionnisme allemand. Citations : " Je suis, de la tête aux pieds, faite pour l'amour " ; "Lorsque les hommes prennent feu, je n'y peux rien "
mardi 6 décembre 2005

Je viens d'achever la lecture d'un roman hilarant de Paasilina, dévoré sur recommandation, La Douce Empoisonneuse, et je compte bien me lancer dans Petits suicides entre amis. Je présume que le ton sera identique, à savoir férocement drôle. Nous manquons cruellement, en France, de romanciers de cette trempe. Ou s'ils existent, il faut aller les dénicher soi-même dans les entrailles de librairies de plus en plus soucieuses de leurs têtes de gondole au lieu de l'être du palais, réputé délicat, des lecteurs. Je sais bien qu'il faut vivre, mais doit-on vendre son âme pour autant ?

J'en ai assez de voir s'empiler, bien en évidence, comme une provocation, les Amelie Nothomb et consorts. Certes, elle n'est pas la pire. Mais tout de même ! Place aux écrivains, aux romanciers, aux gens qui ont un truc à dire, qui ont la passion dans le sang, qui écrivent avec leur sang. Elle me fait penser à un âne qui avance en direction d'une carotte. Remplacez l'ombellifère par un billet de banque et vous aurez un tableau juste devant les yeux.
Hormis un premier roman intéressant, la damoiselle ne fait que répéter la même histoire, de livre en livre, invariablement. Immuable et ennuyeuse, comme une montre suisse. Elle a pour unique talent celui de faire passer de la photocopie pour de l'original - dans les deux acceptations de ce mot. Elle devrait écrire moins gros, cela gâcherait moins de papier.
Elle n'a, précisément, d'originalité que pour ceux qui ignorent tout de la littérature japonaise, dont elle s'inspire maladroitement. Elle pue le toc et le faux à plein nez. Elle me donne la nausée, à chaque rentrée de septembre. Je pense faire un joli petit autodafé (en me souvenant de Candide) dans quelques librairies. Cela me soulagera un temps. Je vais faire appel aux pompiers de Fahrenheit 451.
Pardon pour cet emportement passager, sûrement dû à un dérèglement hormonal.
Tournons la page. J'ai été très agréablement surprise par le style et l'histoire que nous narre Jean-Pierre Andrevon, dans le Travail du furet. Il est si rare de rencontrer un contemporain, qui ait du goût pour le style, quel que soit le style, et qui s'efforce de nous entraîner dans une histoire bien ficelée. L'homme écrit dans un argot raffiné, imbu de culture cinématographique, noire de préférence, pour notre plus grand bonheur. Ensuite, je me pencherai très vraisemblablement sur ce roman "tendance steampunk", qui me paraît, a priori, de bonne facture : Les conjurés de Florence de Paul J. McAuley.
* Du heurt à la porte dans Macbeth 
 La différence entre le philosophe et l’essayiste et l’écrivain est peut-être la passion et l’obsession du détail. Non que le philosophe les ignore, au contraire son caractère d’obsessionnel et ses tendances paranoïaques le pousseraient plutôt à en avoir un grand souci, mais la passion de l’essayiste pour le détail est d’une autre nature. Quand le philosophe se sert du détail pour soutenir, peaufiner ou masquer la faille de son idée globale ou englobante, l’essayiste part du détail pour reconstituer un monde qui sortira tout entier de ce détail. Le premier justifie rétroactivement le détail quand l’autre fait l’inverse, il fait tenir son idée sur la pointe du fragment. Thomas De Quincey nous livre sa leçon sans attendre : «Ici je m’arrête un moment pour exhorter le lecteur à n’accorder jamais aucune attention à sa raison quand elle entre en conflit avec toute autre faculté de son esprit. La simple raison, encore qu’utile et indispensable, est la plus pauvre faculté de l’esprit humain, et la moins digne de confiance ; et pourtant la grande majorité des gens ne se fient qu’à elle ; ce qui peut suffire à la vie ordinaire, mais non point à des fins philosophiques.» L’intelligence que nous avons du monde qui nous entoure est perverti par la raison qui nous empêche de voir hors de nous et en nous. L’émotion, «l’effroi», « la profondeur de solennité» éprouvés par De Quincey à l’audition de ce bruit n’ont pu lui être expliqués ou justifiés par le fait de sa raison. En vérité ce bruit est l’expression, une des expressions du tragique qui se manifeste souterrainement. Or, si le tragique se comprend intuitivement, il paraît impossible à conceptualiser, à expliquer, car il parle moins à notre entendement qu’à nos entrailles d’où il tire son écho quand la raison reste en surface. Il est suggéré, et demeure muet et invisible pour la raison. La raison ignore la perspective ainsi que le démontre De Quincey quand l’œil la perçoit instantanément. Certes, la raison peut aider à comprendre comment reproduire la perspective mais la connaissance qu’elle apporte est toujours secondaire, médiate par rapport à l’intuition (lorsqu’elle n’est pas pervertie par la raison). Le thème de ce minuscule essai est le bruit produit par quelqu’un qui frappe à une porte. Mais ce n’est pas n’importe quelle porte, mais celle de la demeure de Macbeth, dans laquelle il vient d’assassiner le jeune et vertueux Duncan. Le thème de la porte est un thème qui revient souvent dans l’œuvre de Thomas De Quincey. Elle symbolise la mince cloison qui sépare le monde des vivants de celui des morts, le monde de ceux qui veillent de celui de ceux qui rêvent. La porte suggère l’effraction, l’assassinat, la cruauté, la mort. La finesse de l’analyse, à la fois psychologique et philosophique, de De Quincey présente un intérêt majeur, si on la met en parallèle avec celle d’Aristote quant à la catharsis. On nous pardonnera de préférer celle de l’auteur anglais, plus aiguë et troublante pour le lecteur ou le spectateur, car elle suppose une identification – ou une « sympathie », à savoir la possibilité de se mouler dans les sentiments des protagonistes - du meurtrier et de l’innocent amateur de tragédies. Il semble que la description que l’auteur de L’assassinat considéré comme un des beaux-arts soit très loin de considérer la tragédie comme l’occasion d’une catharsis. Il nous invite à « plonger » notre regard dans l’enfer intérieur du meurtrier. Le regard dépourvu du lest de la raison qui nous empêcherait, comme pour la perspective, de voir. Le heurt sur la porte marque le réveil de la conscience humaine et l’enfouissement ou l’endormissement du monstre en l’homme. Le moment qui précède le heurt est celui d’une suspension de la raison ou d’une hypnose de cette faculté qui permet aux autres de n’être plus sous sa tutelle et de percevoir tout ce qu’elle masque ou évite… Ce que De Quincey décrit dans ce texte est une sorte de « pause métaphysique » au sein du courant de la vie prosaïque. Le sublime kantien ressemble à cela. Stevenson nous donne à pressentir la juxtaposition de ce «cœur humain » et de ce «cœur démoniaque» dans sa longue nouvelle, Docteur Jekyll et Mister Hyde. Le heurt sur la porte est le sobre et génial artifice que Shakespeare a inventé pour symboliser ce partage entre ces deux mondes. Rien n’aurait su exprimer mieux pour De Quincey l’effet voulu par le dramaturge, surtout pas le langage de la raison qui ne laisse jamais place à la suggestion ou à l’interprétation, mais dont la qualité est de tout dire lorsqu’elle parle. Le bruit se répand de manière inconsciente dans l’être et provoque une réaction. La fin de l’essai montre combien De Quincey accorde de valeur à l’œuvre de Shakespeare, en qui il voit une sorte de divinité, dont les œuvres ne comportent aucun détail superflu : tout n’est que « preuves de dessein et d’arrangement cohérent là où l’œil inattentif n’avait vu qu’accident ! » Certes, l’interprétation de De Quincey fait appel à son propre monde intérieur et elle semblera d’autant plus raisonnable ou rationnelle qu’elle s’accordera avec le nôtre. A l’instar de toutes les interprétations, elle n’est ni juste ni fausse, mais apporte un éclairage que l’on ne peut négliger puisqu’il dit le ressenti d’un être humain, un ressenti qui a au moins une chance de faire écho avec celui d’un autre humain, le dramaturge.

DE L'ASSASSINAT CONSIDÉRÉ COMME UN DES BEAUX-ARTS précédé de DU HEURT À LA PORTE DANS « MACBETH » suivi de LES DERNIERS JOURS D'EMMANUEL KANT, JEANNE D'ARC et de LA SPHINGE THÉBAINE [1963], trad. de l'anglais par Pierre Leyris et Marcel Schwob , 296 pages, 140 x 205 mm. Collection Les Classiques anglais, Gallimard - ess. ISBN 2070253341. 

Je parlerai en détail de Thomas De Quincey un autre jour, parce que c'est un auteur important dans ma vie de lectrice. Je voudrais juste évoquer brièvement, comme une esquisse, deux des essais contenu dans ce volume : La Sphinge (autre nom de la Sphinx) thébaine et Du heurt à la porte... 

La sphinge thébaine Cet essai développe l’idée selon laquelle Œdipe aurait mal répondu à l’énigme de la Sphinx. Au lieu de répondre « homme », catégorie universelle, concept abstrait, il aurait dû dire «Oedipe», son propre nom, celui d’un individu singulier, unique. Lorsqu’il livre le mot « homme » à la Sphinge, il s’exclut de cette notion abstraite et s’inclut à la fois dans ce terme. S’il s’était reconnu, personnellement comme concerné par cette réalité « homme », aurait-il pu alors faire l’économie de toutes les transgressions inconscientes qu’il a accomplies ? De Quincey semble le penser et nous dire le fin mot de sa pensée en matière de tragique. La raison et ses concepts ne sont pas assez puissants pour éviter la mort de l’homme, pour lui épargner l’épreuve du tragique. Convaincu ou pas par la démonstration plus esthétique que philosophique de De Quincey, il vaut la peine de recueillir certaines remarques, qui, bien que dotées de la simplicité des évidences, ne manquent pas de finesse. La plus importante, selon nous, est celle qui se blottit dans une question à laquelle il ne répond pas : «Il est singulier que dans tous les cas de cette sorte [les prophéties, les horoscopes, les oracles…] – et ils sont répandus en grand nombre dans la littérature classique – les parties menacées par le sort croient à la menace (autrement pourquoi chercheraient-elles à y échapper ?) et cependant n’y croient pas (autrement, pourquoi s’imagineraient-elles capables d’y échapper ?).» Deux éléments méritent explication ou un effort d’éclaircissement. Effectivement, le thème de la prédiction est un des ressorts de la littérature mondiale populaire en général, souvent à travers les récits mythologiques, le conte et la fable, et de la tragédie en particulier. Il semble que la prophétie appartienne plutôt à « l’âge primitif » de la fiction. Nous émettons une hypothèse rapide à cet égard : les représentations fictives de notre monde évoluent en parallèle avec le développement des sciences et des technologies dans la société. Plus le monde est « maîtrisé » par les sciences, ou donne cette apparence, moins la fiction use des prophéties dans ses productions. Comment peut-on croire et ne pas croire à la prédiction ? Nous supposons qu’il en est de même pour nous de l’idée de la mort toute crue. Elle nous est prédite dès la première respiration. On croit en elle – sinon à quoi serviraient les divertissements ? - et on n’y croit pas – car nous ne cessons de faire de sérieux projets. Elle est notre seule certitude et néanmoins la seule pensée vraiment insupportable, malgré notre amour insatiable et notre besoin de certitudes. La prédiction contient, en même temps et de manière contradictoire, une certitude et un simple possible. La certitude est celle du fait général, de l’idée, du concept. Le possible, celui de notre mort en première personne. La mort est une nécessité pour le genre humain et un accident (ou un possible) pour l’individu. Un être sain d’esprit, ou plus précisément un être dont la raison est gouvernée par le principe de contradiction, ne peut croire une chose et son exact contraire. Les héros que concernent une prophétie ne croient pas avec la même intensité au contenu de la prophétie et en la puissance de leur raison (qui doit leur octroyer d’éviter la prédiction). Ce qui est prédit est un événement ou une suite d’événements dont la réalisation se présente comme possible (pas d’intervention extraordinaire ou d’éléments fantastiques ou surnaturels) bien que souvent d’apparence improbable. Ce qui est prédit ne heurte pas la conscience ordinaire que nous avons du réel. Or, le crédit accordé par le destinataire de la prophétie porte moins sur une foi en l’auteur du présage, en ses pouvoirs divinatoires, ou même en l’augure lui-même, qu’en la vague terreur produite à la fois par la possibilité de l’événement funeste (qui n’est qu’un rappel de la certitude où nous sommes de passer l’arme à gauche) et plus encore par la sensation de n’être pas libre de choisir un autre possible. A contrario un présage favorable ne suscite aucune réaction de terreur... Il le devrait tout autant, si nous étions parfaitement logiques...







Ce billet fait suite au précédent. Il est précisément dénué de commentaires personnels. Comment parler de la beauté ? Il me semble que les analyses des philosophes avisés (Kant ou Hegel) soient inappropriées ici. La signature de Julia Margaret Cameron est donnée par l'espèce de flou (je ne songe pas nécessairement aux photographies que je présente ce matin), plus ou moins maîtrisé, qui donne une aura irréelle à ses photographies.
Ces photographies donnent à voir l'âme des êtres mis en scène.

... existent, ils ont la grâce et le sourire d'Audrey Hepburn. Une seule autre femme me paraît digne de lui être comparé, physiquement, une femme au sourire fascinant et aux yeux brillants, Julia Roberts. Cette femme a de la classe, dans notre époque débraillée. Julia me procure une indéfinissable joie. Certes, elle n'a pas encore donné la pleine mesure de son talent, hormis dans Closer, peut-être, mais les époques changent et l'âge d'or du cinéma est révolu. Si Julia était née plus tôt, elle aurait crevé l'écran des films de Billy Wilder ou de George Cukor, par exemple. Julia Roberts va faire ses adieux à la comédie ce printemps. Elle va jouer à Broadway une pièce de Greenberg, Three Days of Rain, que j'ai eu l'occasion de voir à Paris, il y a quelques saisons. Elle me manquera. Non pas que j'ai toujours adoré ses films, loin de là, mais sa seule présence me les rendait désirables, même s'ils étaient, parfois (souvent), très mauvais. Même si le fait d'être fan implique une certaine puérilité, j'avoue l'être de cette femme, que j'ai toujours eu envie de rencontrer, à l'instar d'un enfant qui rêve d'une étoile.

Deux têtes folles, en v.f., est un film de Richard Quine (réalisateur notamment de Bell, Book and Candle, joyeux film animé par la présence du grand James Stewart et de la séduisante Kim Novak), d'après une histoire originale (La fête à Henriette) de Julien Duvivier et Henri Jeanson dont ce film est un remake. Ce film est parcouru de part en part par une multitude de clins d'oeil - et le film ne vaut d'ailleurs que par cela ou peu s'en faut : le mari d'Audrey, Mel Ferrer est présent, Noel Coward interprète un petit rôle, Marlene Dietrich fait une apparition éclair, Tony Curtis se plie au second rôle de bonne grâce, etc. On y évoque My Fair Lady, qu'Audrey était destinée à tourner la même année, on y apprend les moyens d'éviter la censure (avec le fondu enchaîné) et mille autres petits détails qui pincent l'intérêt du spectateur. L'histoire est charmante parce qu'elle est construite comme une perpétuelle mise en abyme : un scénariste alcoolique doit rendre un scénario. Or, il n'a aucune inspiration, car il connaît trop bien les ficelles du métier. Il les explique à la fausse naïve incarnée par Audrey Hepburn et à nous-mêmes. Audrey est une dactylo qui vient s'installer dans la "modeste" chambre d'hôtel du scénariste en mal d'écriture (William Holden) et, bientôt, la fiction du scénario et la réalité de leur propre histoire viennent à s'entremêler. Mais cette autre histoire est encore présentée comme une autre fiction à laquelle nous assistons. La leçon d'amour qui est donnée à vivre est tout autant le sujet de ce film que la leçon de cinéma qui nous est infligée (avec une certaine grâce néanmoins) en parallèle. Les scènes, séparées les unes des autres, sont savoureuses, mais l'ensemble manque de liant. La distanciation provoquée par cette construction en poupées gigognes annihile l'émotion du spectateur. On rit, on sourit, on s'extasie souvent devant tel froncement de sourcil d'Audrey ou certains traits "blake edwardiens", mais nous ne sommes pas touchés au coeur. Un film charmant qui parle d'amour mais qui demeure tiède.
samedi 3 décembre 2005

On nomme ainsi la virgule qui précède le dernier terme d'une énumération introduit par la conjonction de coordination "et". Exemple : Je suis allée à Paris, à Venise, et à Londres. L'inspecteur Morse, auquel j'ai déjà dédié quelques lignes, est un féru de cette virgule. Il en parle très souvent. Théoriquement, cette virgule n'a pas vraiment lieu d'être dans notre langue. Pourtant, dans certains cas, elle permet d'éviter une ambiguïté. En Anglais, il est de bon ton de ne pas l'oublier, dans certaines circonstances. Nous le comprenons en regardant la couverture du livre que j'appose ici. Si l'on ajoute la virgule, le sens de la phrase est radicalement différent à cause du mot "shoots", qui peut soit désigner des "pousses" ou le verbe "tirer" à la troisième personne du singulier ! Soit le panda mange des pousses et se tire, soit il mange, tire et se barre. C'est de cela et de mille autres choses dont parle le très drôle essai de ponctuation que je mets en exergue ce matin, dans mon billet quotidien. Beaucoup de gens négligent la ponctuation, que ce soit dans la langue de Shakespeare ou celle de Molière. Cependant, la ponctuation est tout aussi essentielle que l'orthographe ou la syntaxe. Tout ceci me donner une féroce envie de compulser mon Grevisse bien-aimé, car je crains de n'être pas au point.
On ne retient d'un livre, de quelqu'un, de quelque chose, que ce que l'on y cherche d'abord, de manière obscure sûrement, mais sans jamais se départir de cette quête involontaire. On a tant besoin d'obtenir confirmation que l'on pense ou aime sur le droit chemin de la normalité. La peur de la folie est ce qui dicte tous nos choix et présente l'excuse la plus recevable pour toutes nos lâchetés. Il arrive que la réalité se craquelle un instant ou deux et que nous soyons, alors, en mesure de contempler le malheur qui nous attend, en gestation, dans le ventre de notre mémoire. Cette chose anodine qui se fortifie et croît entière sous la peau des événements ordinaires. Ceux-là mêmes qui sont peut-être heureux quelquefois, qui nous semblent en tout cas donner la mesure à notre vie, le rythme sur lequel on va s'habituer à vivre, à penser, à aimer. Notre moyenne, en somme.
vendredi 2 décembre 2005

Sordide affaire que cette bataille judiciaire autour des écrits de Cioran. Voici qui a le don de me mettre en rogne. J'imagine les choses grinçantes que pourrait écrire Cioran à ce sujet. En attendant, je préfère me délecter de ses écrits :


"Pourquoi nous retirer et abandonner la partie, quand il nous reste tant d'êtres à décevoir."
"Lorsqu'on n'a pas eu la chance d'avoir des parents alcooliques, il faut s'intoxiquer toute sa vie pour compenser la lourde hérédité de leurs vertus."
"Le désir de mourir fut mon seul et unique souci, je lui ai tout sacrifié, même la mort."
"Les médecins n'ont pas l'oreille assez fine : car lorsqu'on sait que dans chaque auscultation, on peut découvrir une marche funèbre…"
"L'amour montre jusqu'où nous pouvons être malades dans les limites de la santé : l'état amoureux n'est pas une intoxication organique, mais métaphysique."
"Quand on doit prendre une décision capitale, la chose la plus dangereuse est de consulter autrui, vu qu'à l'exception de quelques égarés, il n'est personne qui veuille sincèrement notre bien."
"Le meilleur moyen de se débarrasser d'un ennemi est d'en dire partout du bien. On le lui répétera, et il n'aura plus la force de vous nuire : vous avez brisé son ressort… Il mènera toujours campagne contre vous mais sans vigueur ni suite, car inconsciemment il aura cessé de vous haïr. Il est vaincu tout en ignorant sa défaite."
" "Je suis un lâche, je ne puis supporter la souffrance d'être heureux"
Pour pénétrer quelqu'un, pour le connaître vraiment, il me suffit de voir comment il réagit à cet aveu de Keats. S'il ne comprend pas tout de suite, inutile de continuer."
"Se débarrasser de la vie, c'est se priver du bonheur de s'en moquer.
Unique réponse possible à quelqu'un qui vous annonce son intention d'en finir."
"Ce n'est pas la peine de se tuer, puisqu'on se tue toujours trop tard."
"Celui à qui tout réussit est nécessairement superficiel. L'échec est la version moderne du néant. Toute ma vie j'ai été fasciné par l'échec. Un minimum de déséquilibre s'impose. A l'être parfaitement sain psychiquement et physiquement manque un savoir essentiel."
"Un livre est un suicide différé."
"On tourne, on recommence la même scène nombre de fois. Un passant, un provincial visiblement , n'en revient pas : "Après ça, je n'irai plus jamais au cinéma."
On pourrait réagir de la même manière à l'égard de n'importe quoi dont on a entrevu les dessous et saisi le secret. Cependant, par une obnubilation qui tient du prodige, des gynécologues s'entichent de leurs clientes, des fossoyeurs font des enfants, des incurables abondent en projet, des sceptiques écrivent…"

Vladimir Jankélévitch a peut-être écrit là son plus beau livre, le plus important. Personne, à mon sens, n'a mieux écrit sur cet impensable.

« Mourir est la condition même de l’existence (…) c’est la mort qui donne un sens à la vie tout en lui retirant ce sens. » (Jankélévitch, Penser la mort ? )
A partir de ces propos, Vladimir Jankélévitch, philosophe de l’évanescent et de l’indicible, nous donne à penser la vie de manière pondérée. Ce poids ou cette inflexion lui étant apportés par la mort, qui nous présente la vie sous un jour nouveau, éclairée par le sérieux. La mort rend la vie sérieuse.
En effet, le sérieux peut être défini comme il suit : « (…) le sérieux est l’attitude d’un homme qui cherche à se totaliser dans chaque expérience » (Jankélévitch, l’Aventure, l’Ennui, le Sérieux, Ed. Aubier). Se « totaliser » dans chaque expérience signifie ainsi se réaliser, se déployer, s’inscrire de toutes ses forces, de tout son être, dans le réel : faire en sorte que chaque acte contienne le sujet tout entier, avec ses puissances et virtualités. Le sérieux se distingue du frivole et du tragique. Du premier, comme l’étourdissement du scrupule, du second comme le souci de l’angoisse (Cf. la distinction entre ces deux termes chez Heidegger). Le rapport au temps est révélateur de ces différences. Le sérieux tend à durer ou à s’étirer, le frivole survole l’instant et le tragique creuse le temps, chaque instant. Le tragique est horizontal et le sérieux vertical, quand le frivole n’est que pointillisme à l’horizontal.
Le sérieux est engagement dans la durée et le réel, respect du réel. Le frivole est flirt avec cette même réalité et le tragique (dés)espoir quant à ce qui est. Rien n’empêche que ces différentes profondeurs du réel ne subsistent et se juxtaposent. Le frivole cache en lui l’angoisse de la mort et fuit ce qui lui rappelle cette angoisse, le sérieux de l’existence. Le frivole se définit peut-être contre la prise de conscience sérieuse, mais ils sont moins indifférents l’un à l’autre qu’il n’y paraît.
La frivolité est conscience d’autre chose qu’elle-même ; le sérieux également, et si ce dernier tend parfois vers la frivolité, il est avant tout conscience du tragique de l’existence humaine, de même que le frivole est conscience de son sérieux. Le tragique, par excellence, est la mort, ou plutôt la pensée de la mort. La mort surplombe la frivolité et le sérieux n’est peut-être, dès lors, que l’intermédiaire entre la douloureuse conscience du tragique et l’ivresse de la frivolité. Le sérieux, c’est la mort devenue problématique à l’homme. Le sérieux est la conscience amoindrie du tragique, de notre mort. Paradoxalement, le sérieux et le frivole ont un rôle identique, nous distraire de cette pensée : l’un en nous obligeant à nous étendre sur la durée, en agissant, l’autre en nous occupant. La frivolité a intériorisé le sérieux et le sérieux a assimilé le tragique.
La totalisation du sérieux doit s’établir « sur un plan intermédiaire entre la tragédie de notre mortalité et la drôlerie de notre existence superficielle [c’est-à-dire frivole]. » En d’autres termes, « quand on parle de Sérieux, c’est que la possibilité de la mort est donnée, mais c’est aussi qu’il y a encore quelque chose à faire », le sérieux n’est pas tout à fait désespéré, c’est pourquoi il agit encore, et diffère en ce sens du tragique. La frivolité a un arrière-goût de sérieux et le sérieux un avant goût de tragique, de mort. En ce sens, ils sont à la fois contraires et doubles.
Entre le frivole et le sérieux, il y a toute la profondeur du tragique. Le frivole a l’illusion perpétuelle du nouveau, il préfère l’être au devenir, car tout ce qui se déploie dans le temps finit par s’user, vieillir, pourrir et puis mourir. Il y a désolidarisation du réel…
Le sérieux est l’attitude du sage, voie moyenne entre le frivole et le tragique .
jeudi 1 décembre 2005

On ne présente plus cet érudit, qui a écrit avec bonheur plusieurs livres importants, dont je parlerai sûrement à un autre moment. Ne serait-ce que son Histoire de la lecture fait de lui un homme dont je suis la débitrice.
Alberto Manguel n'a pas son pareil pour raconter avec l'enthousiasme dont il est coutumier. Ici, il s'agit de la vie de Kipling. Il accomplit le prodige de faire la biographie de ce grand auteur en une centaine de pages, en allant à l'essentiel, en se payant le luxe de nous raconter des anecdotes, qui ne sont jamais anecdotiques, et en nous dressant un portrait plus vrai que nature de cet auteur immense. Il s'agit plus d'un panorama que d'une biographie, et ceci n'est pas une critique, mais plutôt une démarche originale et pertinente. Quand certains écrivent des biographies de 500 pages et plus et ne parviennent pas à cerner le personnage dont ils ont la charge, Manguel a l'art de nous projeter dans la vie de Kipling en quelques lignes bien senties, sans perdre de temps en digressions inutiles, en relevant ce qui fait saillie dans cette existence agitée. Un bonheur de lecture.
Il a récidivé en écrivant un roman sur la vie de Stevenson, que je chroniquerai peut-être.
Woody Allen fête aujourd'hui ses 70 ans. Bien sûr, il ne lira jamais ce billet, mais j'aimerais le remercier pour tous les merveilleux films qu'ils nous a offerts depuis 40 ans et lui dire que j'attends le prochain avec impatience !
J'ai appris une chose essentielle en regardant la plupart de ses films, dont aucun ne m'a vraiment déçue - bien que certains soient, parfois, plus faibles que d'autres : l'humour est notre seul salut et il faut savoir perdre avec le sourire. La classe me touche autant qu'un costume bien taillé ou un sac à main assorti à une paire de chaussures.
Un film, en particulier, m'avait transportée avec le même effet qu'ont sur moi certaines comédies musicales, La rose pourpre du Caire.
Même si la conclusion est triste et si la plupart des films de Woody Allen ont une fin - permettez moi d'être prosaïque - en eau de boudin, je retiens la magie de ce film, qui exprime le délicat rapport de la réalité et de la fiction. Peut-on aimer un personnage de fiction autant qu'un être réel ?
Oscar Wilde a déjà répondu lorsqu'il écrivit que la mort de Lucien de Rubempré fut ce qui lui causa son plus grand chagrin.
A certains égards, ce film fait écho à la question de Truffaut, à savoir : qu'est-ce qui est le plus important, la vie ou le cinéma ?
Alice est un film qui joue dans la même tonalité que La rose pourpre. Alice et son herbe magique, qui lui permet de s'évader de son quotidien étriqué. Alice qui s'ennuie et rêve d'un ailleurs ou d'un autrement. Alice, c'est un peu vous et moi, quelquefois, n'est-ce pas ?

Le film le plus époustouflant est peut-être celui qui fait le moins parler de lui : Zelig, ou l'histoire d'un homme-caméleon ; un film raconté comme si nous assistions à un documentaire. Woody y est épatant !

Un film de woody Allen, dans lequel ne joue pas Woody Allen, est toujours pour moi comme une journée parfaite, à un détail près. Même si j'entends Woody, sa petite musique, même si je reconnais ici ou là tel plan, j'ai besoin de le voir. Je suis une incroyante !
Woody Allen est un homme qui nous dit deux ou trois choses de notre vie, traversée en creux par l'absence de Dieu, mais il a le talent de ne jamais le dire de la même façon. Cet homme-là a du génie, croyez-moi.

Bon anniversaire, Woody. Je vous embrasse.
Votre dévouée Holly.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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