lundi 23 octobre 2006
Par où commencer ?
Ce monde-là, son monde, est si vaste ! Non, ce n'est pas un monde, mais un univers !
Il est impossible de dire ce qui a une réelle importance. Cela ne se pense pas, ça se vit, ça se sent, ça ne s'apprend pas avec des mots, mais ça s'expérimente à travers les mots quand ils pèsent lourd et marchent droit.
"Nous sommes tous des incurables."
Oui, c'est un bon début. Peu importe la nature du mal, peu importe si c'est de la vie en général dont nous sommes malades, nous sommes incurables, et c'est très bien ainsi. Imaginez que l'on puisse s'en sortir ! La vie perdrait son goût. Au lieu d'être des jean-foutre, nous serions peut-être des héros ou des saints, des gens puants la bonté d'âme.
John Irving est quelqu'un dont j'ai le plus grand mal à parler, car je suis incapable de lui rendre justice. Je l'aime.
C'est tout ce que je puis dire.
Affreusement banal, presque trivial, n'est-ce pas ? Un peu court aussi.
Il m'a sauvée autrefois, car je suis quelqu'un qui a régulièrement besoin de l'être ; je suis en sursis, comme chacun d'entre nous, oui, mais je le sais et n'oublie jamais cette connaissance empoisonnée. Sans lui, je serais probablement professeur de philosophie ou pire. Il est l'un des deux seuls écrivains au monde que j'aimerais rencontrer, vers qui je viendrais demander secours et protection, comme lorsque l'on quémande une absolution pour ce péché qu'est l'écriture naïve et avortée, la mienne.
Alors, j'ai décidé de lui laisser la parole, en le citant, pour une fois, sans le disséquer - ce qui est mon fait, car hélas la médecine (l'écriture) légale est mon péché mignon. En revanche, j'ai habitude, depuis des années, de souligner et de cocher les pages que j'aime dans les livres (sauf mes volumes de la Pléiade) qui m'ont fait impression. Ainsi, je retrouve en un instant les passages que j'ai aimés - ce qui ne me dispense en rien de les inscrire sur mes Moleskine, mais c'est moins efficace, car les carnets noirs passent mais les livres demeurent.
John Irving est l'un des rares écrivains vivants, avec Auster, qui aient une réelle importance dans ma vie de lectrice et de scribouillarde. Si l'un ou l'autre mourait avant moi, je porterais le deuil.
Tous les deux, dans des voies (et des voix) différentes, me sont essentiels. Je les lis et les relis. Je les sais presque par cœur. Avec Auster, j'ai appris que l'exigence n'était pas incompatible avec l'espoir d'être lu et compris. Avec Irving, j'ai appris que l'on peut oser lâcher la bride à son imaginaire et que l'on ne risque, finalement, que la délivrance de monstres bien inoffensifs, qui ne sont prédateurs que lorsqu'on les autorise à l'être, en ne les reconnaissant pas. Je l'ai su confusément et ce n'est que récemment que ce fait a pu être verbalisé. Je sais désormais de manière certaine pourquoi John Irving est le passeur de l'enfance de mon écriture vers sa possible maturité, un jour, je l'espère.
Tout est là : le problème de la reconnaissance. Moins celle de la mère, dont on ne peut guère douter, comme l'explique Marthe Robert après Freud, dans sa situation comme dans la mienne, que du père, car il s'agit bien de ce manque qui gouverne toute son œuvre. Il nous révèle ce secret, pourtant éventé pour qui savait lire les romans précédents, dans son dernier roman (un de ses meilleurs livres).
Le premier livre d'Irving qui croisa ma route fut Une Prière pour Owen, son chef-d'œuvre. Que l'on pût, de nos jours, avoir encore une telle puissance romanesque me redonna foi en cette fiction, en laquelle je crois de toute mon âme de lectrice et d'apprenti écrivain. Il faut bien avouer que le paysage français est morose et que ce n'est pas les jeunes loups aux dents cassées ou les donzelles à la mode, voire les déjà vieilles peaux - qui se croient novatrices, parce que la syntaxe est disloquée et que le récit se limite à une virée chez Castel et à un coup de bite dans les chiottes d'une grande boutique rue Montaigne, quand elles ne savent simplement pas écrire ! - qui peuvent prétendre au titre de romancier. Le fiction française n'est plus, depuis fort longtemps, dans la "littérature générale" mais dans ses sous-genres qui sont la science-fiction, la "phantasie", les littéraires de l'imaginaire. Certes, il y a des exceptions, mais elles n'en sont que plus remarquables dans cette société consumériste.
Irving se veut à juste titre l'héritier de Dickens - ce qui prouve bien qu'il a tout compris. Dickens est le Roman. Je me damnerais davantage pour ce Dieu plutôt que pour l'Autre, qui me paraît moins digne de confiance et moins bon architecte... John Irving n'a peur de rien ni de personne et il le prouve dans ce dernier roman, qui est l'un de ses cinq meilleurs livres (les autres étant, excepté Owen déjà cité, L'Oeuvre de Dieu, la part du Diable, Une Veuve de papier et Le Monde selon Garp). Un seul de ses livres m'a déplu, Liberté pour les ours ! bien que je reconnaissance dans d'autres romans une faiblesse, somme toute relative car Irving nous habitue au meilleur. Voir Un Mariage poids moyen ou L'hôtel New Hampshire, par exemple. Liberté pour les ours ! était son premier livre publié et, bien que l'on retrouvât en sommeil certains des thèmes appelés à grandir et à prendre toutes leurs dimensions dans les suivants, il manque à ce premier roman le souffle et la cohérence d'Irving le lutteur.
John Irving, c'est la passion romanesque portée à son acmé. La plupart de ses livres parlent de ce don et de ce travail, de ce combat également qu'est l'écriture. John Irving est un lutteur-écrivain, au propre et au figuré ; son écriture est physique et tous les sens du lecteur sont, en retour, sollicités. Il en faut de la force physique, pour se tenir des heures derrière son écran, son Underwood ou sa feuille blanche. Derrière cette inertie apparente, cet échec couvé, jour après jour, contre lequel on lutte pour tirer de soi un misérable éclat et des tonnes de gangue inutile, on s'étiole, on se perd, on crève de désespoir chaque jour davantage. On est seuls. On l'est toujours mais, là, cette conscience vous éclate à la gueule comme jamais. Le pire, songez-y, est que l'on a dégoupillé de plein gré cette grenade.
Songez à ce destin épouvantable, quand le besoin d'écrire vous tenaille, comme une vache qu'il faut traire de temps à autre, et que rien ne sort, rien de beau ou de valable. C'est l'enfer que l'on se construit, sans pouvoir le changer.
John Irving a mis sept ans pour écrire son dernier roman. Sept ans. Une petite vie, un âge de raison possible. Qu'est-ce que cela peut signifier pour des gens qui n'écrivent pas, qui ne remettent pas, chaque jour, leur peau sur la table et ne se saignent pas aux quatre veines, et pour qui la lecture n'est qu'un anodin divertissement ? Qu'est-ce que cela vaut pour ces cancrelats germanopratins, dont les livres ne sont pas assez bons pour servir de papier toilette ? Rien, probablement. Pourtant, c'est une existence entière qui se joue. Et, à ce jeu dangereux, Irving ne triche jamais.
Son avant-dernier roman, La Quatrième main, qui n'était pas des plus aboutis (en général, Irving a besoin d'espace, au bas mot de 700 à 800 pages, pour donner sa pleine force, et ses romans les plus courts sont souvent les moins bons), avait un peu déçu (lecteur, tu es ingrat !) mais il contenait pourtant deux ou trois très belles scènes et il a servi d'interlude dans la construction de ce roman-ci, qui délivre le secret de l'auteur. Pour autant, il ne s'agit pas d'autobiographie, car Irving est un romancier, un vrai, et ne pratique pas la masturbation du nombril. Suivez mon regard.
Sa perception de son art est extrêmement intelligente et saine. Nous sommes face à un artisan, dans le sens le plus noble de ce mot, avant d'avoir affaire à un artiste. Lire Irving revient, au bout du compte, à prendre une leçon magistrale d'écriture et à faire de son sursis personnel une dernière chance.
"(...) Jenny Garp, qui aimait donner d'elle-même la définition que son père avait un jour donnée du romancier: "Un médecin qui ne s'occupe que des incurables."
Dans le monde selon son père, comme le savait Jenny Garp, il faut avoir de l'énergie. Sa célèbre grand-mère, Jenny Fields, nous voyait naguère comme appartenant à diverses catégories, les Externes, les Organes vitaux, les Absents et les Foutus. Mais, dans le monde selon Garp, nous sommes tous des incurables."
(Le Monde selon Garp)
Nous sommes tous irrécupérables. Parce que nous avons, dès le premier jour de notre existence, perdu quelque chose d'extrêmement précieux : la vie. Nous sommes déjà entortillés par ce vers destructeur qu'est le destin, et celui-ci est l'un des personnages principaux de tous les romans d'Irving, une sorte de passager clandestin qui habite les héros, à leur insu... M. Fatum revendique, à chaque instant, "sa livre de chair" et ce n'est pas un simple hasard ou une coquette obsession que cette présence quasi-systématique de la mutilation comme thème récurrent dans l'œuvre d'Irving. Cette mutilation peut être physique (Cf. Le Monde selon Garp ou Une Prière pour Owen, par exemple) ou bien psychologique (la mémoire amputée dans Je te retrouverai).

"Quand il fit descendre la roue diamantée dans ses rainures, j’essayai de chasser son vrombissement de mon esprit. Avant d’éprouver quoi que ce soit, je vis le sang éclabousser les verres des lunettes protectrices, au travers desquelles les yeux d’Owen ne cillèrent pas, tant il était expert à manier son outil." (Une Prière pour Owen)

(Owen ampute son ami pour lui éviter le Vietnam)

Cette part d'homme arrachée pour les besoins de telle ou telle histoire est symbolique d'une béance dans l'existence de l'auteur. Les romanciers véritables sont tous des orphelins. De père, de mère, d'enfance, de vérité ou de mémoire. Il leur manque quelque chose qui leur a été volé ou que l'on a empêché de naître. Ecrire permet peut-être d'être indemnisé. Faire subir une mutilation à un personnage devient une façon de se reconstituer. Le raisonnement est peut-être pervers, cependant il me paraît juste lorsque l'on prend connaissance de l'oeuvre tout entière d'Irving et que l'on devine son passé.

"La vie, écrivit Garp, n'est pas tristement structurée comme un de ces bons vieux romans d'autrefois. Au contraire, le dénouement survient lorsque tous ceux qui étaient destinés à s'éteindre se sont éteints. Rien ne reste, sinon la mémoire. Mais même un nihiliste a une mémoire." (Le Monde selon Garp)
La mémoire, le thème sous-jacent de son oeuvre tout entière et, très fortement, le sujet du dernier roman en date.
Les romans auxquels fait référence ici Irving sont ceux des victoriens ; en première ligne Dickens, Hardy et Charlotte Brontë, qui sont les auteurs qu'il cite le plus et fait intervenir dans la trame d'une grande partie de ses histoires. A croire que David Copperfield, Jane Eyre et Tess d'Urberville sont les dédicataires plus ou moins secrets de son écriture. Quelques grandes figures romanesques de cette époque sont immanentes à son oeuvre, à l'instar de génies tutélaires que l'auteur ne quitterait jamais du regard et qui le guideraient.
Souvenez-vous des orphelins de L'Oeuvre de Dieu, la part du diable :
"Princes du Maine, Rois de la Nouvelle-Orleans".
Comme cette sentence résonne à mes oreilles ! J'avais le sentiment de l'avoir entendue plutôt que lue, et ce, bien avant de voir le beau (mais tronqué) film de Hallström.
Aucun passage n'est davantage hommage à Charles Dickens, si ce n'est certain Conte de Noël revécu par Owen et son ami, le temps d'une pièce. On retrouvera ce procédé de la lecture mise en scène dans son dernier roman, lorsque le jeune Jack Burns, encore enfant, fera ses débuts d'acteur à l'école. Il faut vivre les livres, devenir soi-même le livre, comme ces personnages du film de Truffaut (d'après le superbe roman de Ray Bradbury), Fahrenheit 451.
Des victoriens, il a conservé le sens de la destinée, le noble mouvement vers un épilogue fermé. Mais, si Irving sait finir ses histoires, il n'oublie pas que chaque conclusion porte en soi un autre monde, peut-être le nôtre.
"Un épilogue, écrivit un jour Garp, est bien davantage qu'un simple bilan des pertes. Un épilogue, sous couvert de boucler le passé, est en réalité une façon de nous mettre en garde contre l'avenir."
(Le Monde selon Garp)
En ceci, Irving est très victorien. On pourrait tirer cette conclusion d'une grande majorité des romans anglais du XIXe siècle.
Il précise davantage sa pensée ici :
"(...) Garp répondait que la base autobiographique - en admettant qu'elle existât - était, de tous les niveaux, le moins intéressant pour aborder la lecture d'un roman. Comme il l'affirmait toujours, l'art du romancier est la capacité d'imaginer de façon vraie - c'est, comme dans toute forme d'art, un processus de sélection. Les expériences et les souvenirs personnels - "les relents de tous les traumatismes de nos banales existences" - étaient, pour le romancier des modèles suspects, outenait Garp.
"Il faut que la fiction soit mieux faite que la vie", écrivit Garp. Et il vouait une haine obstinée à ce qu'il appelait le "kilométrage bidon des épreuves personnelles", et à ces écrivains dont les oeuvres n'étaient "importantes" que parce que quelque chose d'important s'était passé dans leurs vies. La pire des raisons pour incorporer quelque chose à une oeuvre, soutint-il un jour, est que la chose en question soit authentique, qu'elle soit réellement arrivée. "Tout est réellement arrivé, un jour ou l'autre! vitupérait-il. La seule raison pour incorporer une chose à un roman est que ce soit la chose qu'il aurait été idéal de voir arriver à ce moment-là." " (Le Monde selon Garp)
Truffaut avait une vision assez comparable du travail de la fiction. Dans la fiction, il n'y a pas d'embouteillages et, si l'on rate un train, cela sert au mieux l'histoire. "Pas de temps morts" disait-il. Il en est de même dans un roman solide. Tout sert. Rien n'est accessoire.
Imaginer vrai, c'est faire preuve de vraisemblance (qui diffère du réalisme, car aucune fiction ne l'est, pas même les romans qui s'en réclament ; ni Balzac ni Zola ne sont uniquement des chroniqueurs de leur société, sinon ils ne survivraient pas ; leurs romans ont de la valeur, parce qu'ils font naître des archétypes, parce que certains de leurs personnages sont plus vivants que les vivants, parce que leurs histoires nous obligent à tourner les pages ; la force romanesque nourrit tout autant la force vitale que la réciproque, mais la fiction, c'est la réalité comprise et transcendée au statut de modèle).
"Dans la plupart des livres, on sait tout de suite qu'y se passera rien, expliqua Jillsy. Seigneur ! vous le savez bien, non ? Dans d'autres livres, y se passe quelque chose et on sait tout de suite quoi, ce qui fait que c'est pas la peine de les lire. Mais ce livre, il est si tordu qu'on sait qu'y va s'y passer quelque chose, mais on arrive pas à imaginer quoi. Faudrait être tordu soi-même pour imaginer ce qui se passe dans ce livre." (Le Monde selon Garp)
Je crois que l'on pourrait dire ceci des livres d'Irving. Et je dois être sacrément vicelarde parce que je les comprends intimement, même s'ils me surprennent souvent. Irving a longtemps caressé sa douleur de livre en livre et pourtant "(...) à force de contempler les plaies bien en face, on finit par ne plus les voir." (Le Monde selon Garp)
Je n'avais pas compris, entre les lignes, cet abus qui fut le sien, que lui fit subir une femme plus âgée, lorsqu'il était un enfant, et qu'il raconte, sous couvert d'une fiction réelle, avec distance voire humour, dans Je te retrouverai - précisons que le titre original est littéralement Jusqu'à ce que je te retrouve, ce qui n'a pas tout à fait la même signification. Néanmoins, puisque j'ai lu le roman dans sa version originale et que mon mari l'a lu en français, j'ai comparé quelques passages et la traduction me paraît de bonne facture et fidèle. Je parlerai de ce roman, en particulier, dans un autre billet, car il mérite que l'on ne parle que de lui.
Irving, comme tous les grands écrivains, possède une manière de regarder le monde qui n'appartient qu'à lui et qui éclaire notre propre vision. C'est un des sens qu'il sollicite le plus, peut-être, chez le lecteur, d'où le titre d'un de ses romans, qui est une Weltanschauung, une vision du monde, celle de Garp.
"Garp regarda Helen ; il ne pouvait plus bouger que les yeux. Helen, il le voyait, tentait de lui rendre son sourire. Avec ses yeux, Garp essaya de la rassurer : Ne t'inquiète pas - quelle importance s'il n'y a pas de vie après la mort ? Il y a une vie après Garp, crois-moi. Même s'il n'y a que la mort après la mort, il faut avoir la reconnaissance des petits bienfaits - par exemple, parfois, une naissance après l'amour. Et, avec beaucoup de chance, parfois, l'amour après une naissance !" (Le Monde selon Garp)
Comment ne pas saisir dans ces quelques lignes le sens, voire la philosophie de l'homme et de l'écrivain ?
John I. est un auteur cru. Mais il n'est jamais vulgaire, car le ton des histoires est toujours burlesque. Alors, oui, cet humour particulier lui permet une grande liberté dans le dire et le dit. Le contraire serait impensable venant d'un être aussi sensible aux mécanismes de notre existence. La mort
("Quand meurt, de façon inattendue, une personne aimée, on ne la perd pas tout en bloc ; on la perd par petits morceaux, et ça peut durer très longtemps. Ses lettres qui n'arrivent plus, son parfum qui s'efface sur les oreillers et sur les vêtements. Progressivement, on additionne les pièces manquantes. Puis vient le jour où l'un de ces petits manques fait déborder la coupe du souvenir ; on comprend qu'on l'a perdue, pour toujours... Puis vient un autre jour, et une nouvelle petite pièce manquante." (Une Prière pour Owen)
le sexe (celui de Jack Burns est un des personnages les plus étonnants du dernier roman en date), l'amour, la trahison, et la force des rêves sont des constantes de son œuvre. Pour autant, Irving n'a rien d'un intellectuel. Son style et ses pensées sont simples ; il ne démontre rien mais il montre ; sa force est là. Il faut s'être essayé durement à l'écriture pour mesurer son intelligence, qui s'exerce principalement dans l'architecture romanesque.
Oui, Irving n'est pas un styliste, au sens strict du terme. J'ai toujours fait la distinction entre les raconteurs d'histoires et les stylistes, les romanciers pur jus et les écrivains. Cela peut sembler arbitraire, mais je ne crois pas que cela le soit complètement. Je suis sûre que tout lecteur attentif peut comprendre d'instinct cette dichotomie que je pratique sans états d'âme. Louis-Ferdinand Céline, Proust, Joyce, Thomas Bernhard et plusieurs centaines d'autres racontent des histoires, bien sûr, mais ils sacrifient tout au style, qui est le gouvernail de leurs livres. D'autres n'ont que le mouvement de l'histoire en tête, dont Irving et, je le crois, Dickens (malgré la petite musique qu'il fait entendre, le style vient en second chez lui). D'autres encore, bénis des dieux, sont comme Peter Pan des Entre-Deux : ils ont l'histoire et le style. Thomas Hardy et George Eliot sont de cette catégorie, si je ne m'abuse. Ce ne sont que des exemples singuliers.
Mais écrire est une question de foi. En soi, peut-être, un minimum certainement, mais davantage en une histoire, en des personnages. Irving, par l'intermédiaire d'Owen, fait cette déclaration, qui abolit presque ma distinction précédente :
"NE CONSIDÈRE PAS HARDY COMME INTELLIGENT ; NE CONFONDS JAMAIS LA FOI AVEC QUOI QUE CE SOIT D'INTELLECTUEL, SI PEU QUE CE SOIT."
(Une Prière pour Owen)
Je ne prétends donc pas que les raconteurs d'histoires ne possèdent pas de style et que leur écriture soit blanche ou impersonnelle, mais ce n'est visiblement pas la part la plus éblouissante de leur travail. Le souci du style pour Irving, comme chez Stephen King avec qui il a une parenté évidente, est secondaire. Il ne sert pas l'histoire, qui est le moteur de son écriture, mais l'inverse se produit. Ce qui n'empêche pas de belles envolées et une précision du langage.
Une Prière pour Owen dit ce souci principal :
"C'est Owen Meany qui m'apprit que tout bon livre évolue continuellement, du général au particulier, du détail à l'ensemble, et ainsi de suite. Une bonne lecture et une bonne interprétation de lecture doivent évoluer de façon identique. Prenant pour exemple Tess d'Urberville, il m'apprit à rédiger un exposé en reliant les incidents qui déterminent le destin de l'héroïne à l'étonnante phrase qui conclut le chapitre XXXVI : "De nouvelles végétations bourgeonnent insensiblement pour remplir les vides : des accidents imprévus contrarient les intentions, et tous les vieux projets sont oubliés. "
Ce fut une révélation pour moi : en réussissant mon premier compte rendu de lecture, j'avais enfin appris à lire. Plus pragmatiquement, Owen améliora ma lecture par des moyens techniques ; il avait découvert que mes yeux ne pouvaient se poser sur une seule ligne à la fois, ce qui m'obligeait à suivre avec mon doigt ; il imagina de me faire lire à travers une feuille percée d'un trou, comme une petite fenêtre ne découvrant que deux ou trois lignes."
Si l'on ignore qu'Irving fut dyslexique, on n'appréciera pas à sa juste valeur ce passage. On remarquera au moins cette ligne de conduite, presque morale, sur laquelle il s'appuie et qui pourrait être adoptée par tous les apprentis écrivains.
Un bon romancier ne peut l'être que s'il est d'abord un bon lecteur :
"- LIRE, C'EST UN DON.
- C'est toi qui m'as appris.
- PEU IMPORTE. C'EST UN DON, ET SI TU AIMES QUELQUE CHOSE, IL FAUT LE PRÉSERVER - SI TU AS LA CHANCE DE TROUVER LE MODE DE VIE QUE TU AIMES, TU DOIS TROUVER LE COURAGE DE LE VIVRE."
Owen, si vous ne le savez pas, a pour caractéristique une voix singulière, rendue par les capitales d'imprimerie... Quand je disais qu'Irving était un romancier sensuel, je ne livrais qu'une vérité très évidente. Par lui, nous voyons le monde à travers les yeux de Garp et nous entendons des bruits de l'enfance, ceux des monstres qui se tapissent dans les replis de la demi-veille :

« - Papa, répéta-t-elle, j’ai fait un rêve, j’ai entendu un bruit.

- Un bruit comment, Ruthie ?

Son père n’avait pas bougé, mais il était réveillé.

- Il est entré dans la maison.

- Qui ça ? Le bruit ?

- Il est dans la maison, mais il essaie de ne pas faire de bruit.

- Alors on va aller le chercher. Un bruit qui essaie de ne pas faire

de bruit, il faut que je voie ça, moi. »

(Une Veuve de papier)

Ce roman-ci était déjà un roman archéologique, comme tous les livres d'Irving. Et je crois qu'il est, avec L'oeuvre de Dieu, la part du diable, celui qui permet de mieux comprendre Je te retrouverai. Tous ses romans parlent du souvenir et de la mémoire, que ce soit flagrant ou discret, mais ce roman-ci est ouvertement un livre qui raconte le vol d'une enfance et la manipulation de la mémoire par une mère à l'encontre de son fils.

Qu'est-ce qu'un romancier sinon un dieu qui possède la mémoire de son univers et de ses personnages ? Qu'est-ce qu'un romancier sinon quelqu'un qui est attentif à la perte de l'invisible et qui le traque inlassablement ?

"Il sentit quelque chose lui échapper. S'il avait essayé de décrire le phénomène au Fantôme gris, elle lui aurait sans doute dit qu'il avait perdu son âme. Quelque chose d'essentiel venait de disparaître, dont la fuite passait presque inaperçue, comme celle de l'enfance." (Je te retrouverai)

[Toutes les traductions citées sont celles publiées par les éditions du Seuil.]

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John Irving parle de son dernier roman, et du tatouage qui l'a inspiré :

Quelques mots sur son artisanat (il explique qu'il se perçoit comme un artisan et non comme un artiste ; ce qui importe à ses yeux est la démonstration d'une vérité psychologique et émotionnelle, par le fait d'une histoire palpitante, non pas un travail intellectuel) :

Ici, il parle de son père véritable, qui est mort, avant qu'il ne le retrouve. C'est un de ses demi-frères qui s'est présenté à lui. Cela a modifié le processus du roman qu'il était en train d'écrire. Il est passé du Je à la troisième personne, car il était trop proche de son héros, Jack Burns.
Une présentation très intéressante d'Until I find you. Une mère ment à son enfant. Un gosse qui invente des fragments de son passé qui lui manquent. Sa relation à Dickens, en tant que romancier.
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Un film

tout aussi flamboyant que son affiche le laisse supposer. Je ne connaissais aucun film de Pradal auparavant, je l'avoue. Ma petite chronique risque, par conséquent, de manquer de points d'ancrage. Tant pis ! Ce film vaut pour lui seul. Tonino Benacquista a écrit cette histoire crépitante, couleur sang, qui va vous gicler dans la prunelle. On le sent, bien que ce ne soit pas tout à fait un polar ou un thriller, même si tourner à New York est, en soi, un hommage à ce genre cinématographique qu'est le film noir.


Pradal se défend d'un voyage en cinéphilie. Pourtant, il s'agit pour une petite part de cela, mais pas seulement, c'est surtout une simple, une grande et affreuse histoire d'amour. En parler contraint à dire trop, donc vous prenez un grand risque à me lire si vous n'avez pas encore vu ce film et en avez l'intention.
Un homme, Vincent (Norman Reedus),

a perdu sa femme, assassinée sans raison apparente (on ne saura pas le fin mot de l'histoire) par un homme que Vincent a croisé en voiture sur la route, alors qu'il rentrait chez lui. Un chauffeur de taxi, vêtu d'un blouson rouge, et qui porte une grosse bague. Sa voiture était enfoncée sur le côté, comme si elle s'était tapée une borne d'incendie. Aucun autre signe distinctif. Ces simples éléments seront pourtant suffisants... Dans une certaine mesure, l'intrigue a tout d'une tragédie grecque, par l'ironie du retournement final et, par associations d'idées, j'ai songé à la pièce de Camus, Le Malentendu.

Les années passent et le coupable n’est jamais retrouvé. Vincent refait - personne ne refait jamais rien, ce n'est qu'une illusion, nous ne faisons que sculpter un peu plus profondément, jusqu'à obtenir une façon plus plaisante ou acceptable, notre échec ; vivre n'est rien d'autre que ça - sa vie ailleurs, seul, en compagnie d’un lévrier que sa femme avait acheté pour lui avant de mourir. Il avait trouvé l’animal sur les lieux du crime, dans leur maison. Le chien a grandi parallèlement à la douleur de Vincent. Il est l’indice de ce passé qui verse dans ce présent minable, gris et informe, qui l'alimente. Vincent habite désormais un appartement en vis-à-vis avec celui d’une femme, Alice, amoureuse de lui depuis trois ans. Ce vis-à-vis symbolique de leur relation, qui ne peut que s'épanouir de biais, par la traverse, se retrouve à d'autres moments du film, extériorisée différemment (l'appartement de Roger qui donne sur le métro). Il y a aussi comme un message inconscient à l'adresse des films d'Alfred Hitchcock (Fenêtre sur cour, par exemple).
Vincent ne veut pas s’engager envers elle, ni envers quiconque, tant qu’il n’aura pas fait justice à sa femme. Il repousse Alice par indifférence, par excès de concentration sur son passé qui l'hypnotise. Celle-ci est au désespoir mais sa détresse est froide. Seule Emmanuelle Béart sait incarner cette mélancolie gracieuse et opaque, de film en film. Elle l’attend, sachant qu'il est l'homme destiné et n'éprouvant aucun doute susceptible de gercer sa foi, tandis que ses journées à lui sont rythmées par son obsession de retrouver le criminel, les courses de lévriers et les paris avec les bookmakers dans les bas-fonds de la ville. Cette quête incessante contamine Alice, qui erre, elle aussi, dans cette pensée trouble et se noie, peu à peu, dans le marc de l’amertume. Une nuit, elle prend un taxi, et noue une relation brutale, sexuelle, mais presque poétique dans sa brusquerie, avec son chauffeur, Roger, incarné par Harvey Keitel, l’immense acteur scorsesien, l’inoubliable Bad Lieutenant.
Roger est un ancien alcoolique, au physique de mauvais garçon, avec des mains faites par et pour la prière, la caresse et peut-être pire. Il sculpte des boomerangs qu'il envoie à partir du pont de Brooklyn. Dans cette acte simple, il imprime une piété et un recueillement de sage oriental, qui le rend beau et énigmatique. Paumé peut-être, lorsqu'il rencontre Alice, il a le désir d'abattre les forêts sombres qui ont poussé autour de lui, en lui, celles qu'il viole et pille pour fabriquer ses boomerangs. Mais elle le met en garde de ne pas perdre ce qu'elle aime en lui, sans lui dire de quoi il s'agit, mais nous le devinons : un danger possible, une force animale, le germe qu'elle veut faire mûrir. Elle ne peut l'aimer que comme l'instrument de sa délivrance, comme bouc émissaire d'un crime qui n'est, a priori, pas le sien. Elle se sacrifie à lui, dans l'acte sexuel, afin de se le soumettre.
Imperceptiblement, sans réelle préméditation, semble-t-il, elle va en faire le coupable que recherche, sans relâche ni desserrer les dents, Vincent, afin qu’il se débarrasse de son passé en le tuant. Artisan d’un assassinat aussi cruel qu’injuste, croit-on d'abord, Alice est une sorcière qui transmue les valeurs de l’univers ; elle paiera le bonheur de Vincent avec le malheur de Roger, qui était sincèrement amoureux d’elle. Alice, à sa manière, aimera aussi cet homme ou sera éprise de la compassion qu'il fait naître en elle. Mais cet homme n'est qu’un pont entre une impossibilité et un désir : rejoindre Vincent sur sa terre d’exil.
La communion de Vincent délivré et d'Alice se fera dans le sang : l’un croyant assassiner un homme, qui a plusieurs vies, peut-être, et qui ne peut mourir que de la main de l’amour ; l’autre lui enfonçant un pieu dans le cœur, lorsqu'il revient d'entre les morts pour s'imposer à elle. "J'ai vu au fond de tes yeux de l'amour et même si c'est de l'amour qui vient de l'enfer, j'en veux encore et encore. "

Ce sont les mots de Roger à Alice, avant de la contraindre à abandonner Vincent sous la menace de tout révéler à la police. Croit-il que l'on peut forcer l'amour ? La vérité du corps, s'il en est une, n'est en rien celle de l'amour complet, qui est mille fois autre et terriblement plus complexe. Les scènes de sexe entre Béart et Keitel, dans l'appartement de Roger sont troublantes, dans leur exhibitionnisme. Pour ce que j'en sais, leur tournage a été plutôt gênant.


(Copyright Allociné)
Et si Roger qu'elle a créé pour Vincent se révélait être celui qu'elle voulait, l'assassin ? Pradal, de Keitel, dira ceci : « le visage émacié, et beau comme jamais d'Harvey, cheveux longs, col relevé, qui dans la brume, par dessus les toits, jette son boomerang comme une dernière gâche au bonheur. » Oui, c’est parfaitement exprimé. Keitel croit ou fait semblant de croire en l’amour d’Alice. Mais il ne sait rien d’elle, finalement. Il ne possède que la vérité du corps qui n'est rien, qui n'est que faux-semblant au regard de l'amour qu'Alice éprouve pour Vincent. C'est pourquoi, elle détruit ce corps et revient enfin vers Vincent. Un signe de tête entre eux, à la fin du film, un signe ambigu, lorsque Vincent lit dans le journal la mort de l'homme qu'il croyait avoir assassiné lui-même, dit à la fois leur accord tacite et une compréhension muette, biaisée, mais réelle.
La théorie du boomerang : on vous rend ce que vous donnez. Le personnage de Harvey Keitel incarne cette philosophie. C'est aussi le secret de ce beau film blafard et lumineux.
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mardi 17 octobre 2006
"Ecrire - suivre un aveugle qui connaît le chemin."
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"On ne sait pas ce qu'est la poésie. On sait juste que c'est donner son sang aux anges qui passent."
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"Chaque fois que je m'éloigne d'une page fraîchement écrite, je découvre à mon retour ce qui a fané sur les rameaux de papier, recroquevillé d'être inutile. Le temps qui passe est un ami précieux qui nous dépouille du superflu."
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samedi 14 octobre 2006
On m'a soumis ce questionnaire.
Je m'y plie, mais de mauvais gré. Ceci me rappelle le questionnaire surréaliste que j'ai dû remplir pour pénétrer sur le territoire américain...
1)Attrapez le livre le plus proche, allez à la page 18 et écrivez la 4ème ligne :
Plusieurs livres sont à égale distance, puisque je suis dans une tranchée, celle que j'ai creusée dans mon bureau. Le plus proche est celui que j'essaie d'écrire sur mon cahier d'écolier. Mais c'est un livre virtuel, un embryon de néant absolu. C'est un peu de la triche, tant mieux, j'ai horreur de jouer franc jeu. Je compte les pages, et je démarre à la ligne 4 : "Le fait de raconter des histoires est une aussi aussi vieille combine que l'histoire de l'humanité. Les mères furent sûrement celles qui inventèrent ces plaisants mensonges, car les mères sont toujours décevantes. C'est par elles que nous apprenons la trahison pendant que nous les tétons. L'histoire impose le silence, qui déploie un charme immédiat, jeté ensuite dans ce puits creusé entre celui qui dit et celui qui écoute."
2)Sans vérifier, quelle heure est-il ?
8h
Vérifiez !
8h11
Je suis ponctuelle et consciente à l'extrême du Temps, qui est un joueur avide qui gagne sans jamais tricher, comme disait B.
4)Que portez-vous ?
Comme Marilyn, à qui on avait demandé avec quoi elle dormait : Chanel number 5 et c'est tout.
5) Avant de répondre à ce questionnaire, que regardiez-vous ?
Le cahier dans lequel j'essaie d'écrire un roman.
6) Quel bruit entendez-vous, à part celui de l'ordinateur ?
Les chats qui grattent à la porte pour entrer dans mon bureau, mais il en est hors de question ! Pas maintenant.
7) Quand êtes-vous sortie la dernière fois et qu'avez-vous fait ?
Je suis allée au cinéma. Vous saurez peut-être bientôt quel film j'y ai vu.
8)Avez-vous rêvé cette nuit ?
Je ne sais pas. Mais, la nuit précédente, j'étais dans un avion, direction New York. Une rêve à portée de main. Je vais y retourner. Je ne passe pas une journée sans penser à New York. Quelque chose en moi se réveille dans cette ville qui ne dort pas.
9) Quand avez-vous ri pour la dernière fois ?
Difficile à dire, je ris tout le temps, parce que mon mari est facétieux. Il invente sans cesse des choses folles.
10) Qu'y a-t-il sur les murs de la pièce où vous êtes ?
New York en cinq cadres, l'affiche encadrée de l'exposition de Marilyn Monroe, une belle photo de Marilyn avec un chapeau, une photo de Cary Grant et de Tony Curtis ensemble, Holly en mariée dans une superbe robe et cape Zélia, Louis-Ferdinand Céline, Barrie, trois tableaux achetés aux enchères à Noirmoutier, il y a longtemps, juste après notre mariage, plein de photos de mon mari. Oui, je suis très entourée. J'aime les objets, à défaut d'ouvrir mon coeur aux êtres.
11) Si vous deveniez multimillionnaire dans la nuit, quelle est la première chose que vous achèteriez ?
Un appartement à New York et un palais à Venise, et je louerai à l'année une suite au Gritti. J'ai des goûts très modestes. En fait, je détesterais avoir beaucoup d'argent, car si on peut réaliser tous ses rêves matériels, il est difficile d'en forger des nouveaux. Ils sont morts dès que songés.
12)Quel est le dernier film que vous ayez vu ?
Au cinéma, je vous le dirai peut-être bientôt, en DVD, ce fut To kill a Mockingbird, offert par mon ami Robert, et dont je reparlerai sous peu.
13)Avez-vous vu quelque chose d'étrange aujourd'hui ?
Oui. Ma tête dans le miroir.
14) Que pensez-vous de ce questionnaire ? Qu'il ne présente aucun intérêt, que c'est un moyen de perdre son temps comme un autre et d'éviter d'affronter l'urgence de la vie qui file en un rien de temps et l'idée que je vais bientôt crever. Vous aussi, je vous rassure.
15) Dites-nous quelque chose de vous que ne savons pas encore. Quand j'avais huit ans, j'ai failli mourir pour de bon. Pas une fois, mais plusieurs. Cautériser la peine par la peine, tel est le secret des enfants abandonnés à eux-mêmes. Daniel Eyssette était tenté par l’anneau de fer accroché au plafond, moi, c’étaient les rebords des fenêtres du deuxième étage qui clignaient de l’œil et me faisaient des avances. Lorsque j'étais enfant, je marchais le long de leur rebord – il était large – et je jouais à tomber. J'encourageais le destin. Personne ne m’a jamais vue.

16) Quel serait le prénom de votre enfant si c'était une fille ?
Hors de question de louer mon utérus à un pensionnaire sans références.
17) Quel serait le prénom de votre enfant si c'était un garçon ?
Même réponse que la précédente. En outre, je ne réponds pas aux questions indiscrètes, sauf si on me paie pour cela.
18)Avez-vous déjà pensé à vivre à l'étranger ?
Oui, et rien ne dit que cela ne se fera pas un jour. Venise, New York ou Londres. Des villes où l'on se sent vivants.
19)Que voudriez-vous que Dieu vous dise lorsque vous franchirez les portes du paradis ?
Je voudrais bien faire la même bévue que le héros du Ciel peut attendre de Lubitsch et me retrouver au Paradis au lieu de l'Enfer, à condition que le Paradis soit proprement infernal, sinon on doit s'y emmerder.
20) Si vous pouviez changer quelque chose dans le monde en dehors de la culpabilité et de la politique, que changeriez-vous ? [je trouve la formulation de la question étrange]
Rien. Je me moque éperdument du monde. Je suis un être égoïste, qui ne pense qu'à ses besoins et désirs, à court ou à long terme. Alors, si j'avais des pouvoirs, je me donnerais un corps de bimbo, le cerveau d'Enstein et le génie de Louis-Ferdinand Céline.
21) Aimez-vous danser ?
En cachette uniquement. Sinon, je trouve ça ridicule, quand on ne s'appelle pas Fred Astaire ou Ginger Rogers. Je rêve d'apprendre les claquettes. Je le ferai.
22) George Bush ?
Question stupide, sauf votre respect. Je ne parle ni de politique, ni de cul, ni de religion, ni de fric. Je suis une créature consensuelle. Et puis ce genre de questions qui appellent au lynchage puéril et immédiat me déplaît fortement. Cela fait bien de conspuer le monsieur ; vous n'avez d'ailleurs pas le choix, comme c'est le cas pour certains sujets, faute de quoi vous vous clouez au pilori et je n'ai pas vocation à être matyre. J'ai horreur que l'on me prenne en otage de cette manière. C'est le meilleur moyen pour que je me fasse l'avocat du Diable. J'adore défendre le pire. Cette question est une tautologie déguisée. Je ne pense rien.
23) Quelle est la dernière chose que vous ayez regardée à la télévision ?
L'inspecteur Frost, avec le plus grand des bonheurs, sur TMC. Je le regarde tous les jours. Il rend la vie supportable.
24) Quelles sont les 4 personnes qui doivent prendre le relais sur leur blog ?
Fauna Amor, Audrey Hepburn, Enro et la douce Marie, s'ils y consentent.
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jeudi 12 octobre 2006
J'adore les éditions Allia, qui ont le chic pour éditer des petits bijoux, qui ne sont jamais en toc ! Celui-ci

est un diamant, un très petit carat (69 pages) mais dépourvu de la moindre inclusion, du plus infime défaut ! Pour la lectrice dévoreuse que je suis et pour la cinéphile en herbe que je me plais à devenir, ce livre possède un attrait indéniable, puisqu'il réunit mes deux passions principales.


est l'un des cinéastes que j'admire le plus avec Truffaut, Hitchcock, McCarey, Cukor et Capra. Je le redis souvent. Il est de ceux qui ont révolutionné ma façon de regarder le monde, simplement en décalant très légèrement ma vision sur la périphérie des événements, en prenant de la hauteur, celle que l'éclat de rire provoque. Ainsi que nous le rappelle la traductrice, Hélène Frappat, dans sa mini-postface, Lubitsch a dit que "La délicatesse, c'est une peau de banane sous le pied de la vérité"* ! Tout le paradoxe de la délicatesse, que je préfère nommer tact - un problème philosophique plus important qu'il n'y paraît - est que le reconnaître chez autrui ou s'en croire capable, c'est déjà fait preuve qu'on en manque ou qu'il fait défaut là où on l'identifie ! Il suffit de penser certaines choses pour les rendre vaines et inexistantes, car la mauvaise foi vient les dissoudre dans l'instant. Il suffit de penser certaines choses pour que, d’un coup de baguette magique, on les réduise aux cendres d’une existence qui ne dépasse pas la bonne intention. Voici un sujet pour mon adoré Vladimir Jankélévitch, expert ès « je-ne-sais-quoi » et « presque-rien », le philosophe le plus raffiné que je connaisse. Concevoir l'infinitésimal de l'âme humaine requiert une pensée qui se déploie à la vitesse de la lumière et un doigté conceptuel rare. Apparenté au juste milieu aristotélicien ou au kairos des stoïciens, le tact est cette catégorie particulière de l’agir situé entre la caresse du singulier et le respect de l’impératif moral à vocation universelle. Le tact est de l’ordre de la suggestion, de l’intuition, du dire à demi-mot, quand on chuchote à l’autre de vous rejoindre et de compléter votre propos ; c’est une communion des implicites. Le tact, c’est l’art de percevoir le discret, c’est la source vive de la morale, la fleur ou le fruit des Hespérides de l’amour véritable.

Lubitsch est le cinéaste le plus tactile au monde. La "Lubistch Touch" est l'autre nom de cette délicatesse dont sa réalisation et les dialogues témoignent à chaque film ; elle s'exprime par l'humour malicieux du réalisateur, qui ne prend jamais rien au sérieux - ce qui est peut-être la manière la plus appropriée de traiter des pires événements (To be or not to be en est un bel exemple).
Ce petit livre, qui est le témoignage d'un ami et collaborateur de Lubitsch (ils ont travaillé ensemble sur une dizaine de films), fut publié dans le New Yorker (le 11 mai 1981). Samson Raphaelson y évoque leur longue et pudique amitié, qui n'osait se dire que dans les réticences de l'âge mûr.
"Il y a néanmoins une chose que je puis assurer : il appréciait la valeur d'une scène, d'une image ou d'une interprétation comme seul un génie peut le faire. Un tel don est bien plus rare que le simple talent, épidémie répandu chez les médiocres." (pp. 9-10, je souligne)
Un jour, le grand homme mourant, Raphaelson s'aperçoit à quel point Lubitsch était important pour lui et se met, mû par une émotion intense, à rédiger une nécrologie, où il dit son admiration et cette affection qu'il avait été incapable d'exprimer à temps. Or, Lubitsch ne mourut pas tout de suite. Les années passèrent, Raphaelson conserva ce panégyrique posthume. Mais Lubitsch, par le fait plusieurs indiscrétions, en avait pris connaissance et... il proposa à son ami de le corriger, de travailler ensemble à ce portrait destiné à publication après sa mort, comme ils avaient coutume de s'épauler sur un film ! Cette anecdote pourrait être extraite d'un des films de Lubitsch tant est elle est représentative de l'esprit du cinéaste. Toutefois, dans un souci d'honnêteté, la nécrologie ne fut pas modifiée et Lubitsch fit promettre à son ami de la publier sans la moindre retouche le moment venu - ce qu'il fit... Hélène Frappat résume parfaitement cette philosophie : "(...) la différence entre le mensonge et la vérité, c'est qu'à ses mensonges, l'écrivain doit promettre de ne pas changer "le moindre mot"." (p. 68-69) Quelques extraits de ses films, ci-dessous. Je regrette de n'avoir pas d'extrait de La huitième femme de Barbe-bleue à proposer, car c'est un de mes films préférés du Maître. En revanche, je vous informe que l'on peut voir sur Youtube un film assez rare de Lubitsch, The smiling Lieutenant, découpé en parties pour l'occasion. Je suis persuadée que cela fera le bonheur de quelques-un(e)s. D'autant plus que l'auteur du livre que je chronique plus haut a participé à son élaboration. 

  Cluny Brown

   
  Trouble in Paradise

   




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  • mardi 10 octobre 2006
    Dans un de ses Carnets, pour l'année 1921-1922, Barrie notait ceci :
    Play Title - "The Man Who Didn't (Couldn't) Grow Up" or "The Old Age of Peter Pan."
    Titre d'une pièce - L'homme qui n'avait pas grandi (qui ne pouvait pas grandir) ou La vieillesse de Peter Pan.
    Si une suite à Peter Pan avait pu, à mes yeux, avoir la moindre légitimité, il eût d'abord fallu s'intéresser à la manière dont Barrie concevait l'évolution (ou plus exactement la non-évolution) de son personnage. C'eût été la moindre des choses plutôt que de divaguer.
    Quand je lis dans le Guardian, un quotidien anglais respectable - qui loue grandement les qualités d'écriture de cette femme -, que l'auteur affirme qu'il lui a fallu "défaire certains noeuds que l'auteur avait noués de façon bien trop serrée (dixit !), je suis choquée. Aurait-elle tout le talent du monde cela me paraîtrait toujours inacceptable de violer l'oeuvre d'autrui. C'est un rapt intellectuel, ni plus ni moins. Je suis probablement assez intégriste en ce qui concerne la mémoire de Barrie, je reconnais volontiers cet excès ou cet aveuglement inspiré par la passion, mais je suppose que pas une personne en ce monde n'aimerait que l'on vienne retoucher son oeuvre, après sa mort, au point de se la réapproprier. Et, si vous n'êtes pas créateur de votre état, imaginez que l'on vienne modifier quelques traits de caractère des enfants auxquels vous avez donné naissance... L'idée est-elle agréable ?
    Si je dois être objective - et je me fais une violence terrible pour l'être -, je reconnais que tout ce tapage autour de cette suite favorisera peut-être une reconnaissance de l'oeuvre de Barrie himself. Un de mes amis, écrivain de son état, me disait que si une oeuvre est forte rien ne peut l'atteindre et que ces pastiches ou minauderies autour de l'original ne peuvent, in fine, que conduire à sa mise en lumière. C'est ainsi que le film Neverland, que j'ai fustigé, a conduit plusieurs lecteurs à m'écrire, parce qu'ils désiraient connaître le véritable Barrie. Mais combien de gens éclairés pour tant d'autres qui se contentent de consommer ce qu'on leur propose, sans avoir l'idée d'aller dans l'arrière-boutique ?
    Le mythe de Peter Pan est trop puissant pour être éraflé, probablement, mais j'éprouve néanmoins de grandes difficultés pour me réjouir de tout ceci...
    Barrie ne peut-il survivre par lui-même ?
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  • Qui a dit que je ne m'intéressais qu'au "vieux cinéma" ? Certes, il occupe la part la plus importante de ma cinéphagie, un met de choix, mais je fréquente les salles obscures avec ténacité et abandon pour y découvrir les films nés chaque mercredi ; je ne passe pas une semaine sans sacrifier à ce rituel. J'ai toujours une excellente raison pour bouger mes deux lourdes guibolles. Même si ma préférence me porte essentiellement vers le cinéma étranger, je suis parfois conquise par certains films français, surtout quand ils ne font pas preuve d'amnésie, ce qui est malheureusement trop souvent le cas de la fiction française, littéraire ou cinématographique, et ce sous prétexte d'originalité... Ce qui conduit, bien entendu, fatalement, à une impasse ou à un retour cinglant et dévastateur de cette omission. Précisément, le film de Christophe Honoré se veut le garant d'un certain héritage du cinéma français et, par le fait de cette fidélité assumée joyeusement, parvient à créer un film profondément personnel et vivant. "On ne tue jamais bien le père" qu'en lui accordant une place dans sa mémoire. Mieux vaut de gré que de force. On ne peut claquer la porte au nez des fantômes qu'en osant les regarder en face au moins une fois. Cette simple fois fait la différence et permet de cheminer, sans regarder par-dessus son épaule toutes les trente secondes, et de prendre son envol, sans être entravé par quelque chose qui vous retient par le col ou par la jambe. Dans Paris est un film sur la mémoire plutôt que sur le souvenir. La mémoire est une fenêtre ouverte sur le passé quand le souvenir est hermétiquement clos. Il devient un objet mort, de l'ordre du caillou, celui du Petit Poucet ou bien celui qui se glisse, à vous insu, dans votre chaussure et vous blesse lorsque vous avancez. La mémoire se doit d'être vivante, fluide et nourricière : le passé, le présent et le futur s'unifient dans cette temporalité, qui est ce qui nous fait office d'éternité, prolongée d'instant en instant, car seul le présent compte, à condition qu'il soit gros de ce qui le précède et de ce qui lui succèdera. Mémoire du cinéma français, exprimée par le ton et la forme du film, mais également mémoire de cette soeur suicidée qui demeure entre les divers protagonistes du récit et se livre peu à peu par la parole enfin libérée. Le suicide d'un être impose un silence, qui a la tessiture de la culpabilité. Cette zone de non-dit et de non-droit familiale est une chausse-trappe. Tout le monde tourne autour jusqu'à ce que l'un des membres se sente attiré par cet abîme non refermé et se jette à l'eau - au figuré comme au propre, hélas. Mais cette pitrerie tragique, qui n'a pas de conséquences fâcheuses, permet de rejoindre spirituellement cette soeur en l'imitant, quand elle ne pouvait être comprise autrefois. Le jeu de l'adulte est un retour en enfance qui autorise le deuil et la progression. Aux "journées de chiale" de la soeur fait pendant cette hibernation dépressive du frère, devenu aîné par la passation de pouvoir accordée par la mort de la soeur. Je dois avouer que la seule présence de Guy Marchand au crédit de ce film m’a donné des ailes pour me rendre à mon cinéma de quartier, samedi soir, malgré une semaine mouvementée et distinguée par plusieurs petites catastrophes. En effet, je suis une admiratrice de l’acteur et du chanteur. Et il a tellement bien donné corps au personnage de Leo Mallet, Nestor Burma, qu’il fut décidé une fois pour toutes qu’il partagerait ma vie. Bien que le coup de crayon génial de Tardi ait inoculé des allures céliniennes au détective désabusé (normal puisqu’il a illustré plusieurs des romans de Céline…), le faisant plus désespéré peut-être que ne l’a songé Mallet, l’interprétation de Guy Marchand rétablit l’équilibre car il lui a insufflé une gouaille joyeuse qui anime malgré tout les romans de Mallet. Alors, Guy Marchand rare au cinéma, surtout dans un rôle de premier plan, c’est une émotion singulière. Le revoir dans ce rôle de papa poule,

    qui vole la vedette aux autres comédiens, une jubilation intérieure. Si je devais être amoureuse d'un des trois personnages, c'est de lui que je le serais et non pas de Romain Duris ou de Louis Garrel... Du réalisateur, je sais assez peu de choses, ayant manqué ses précédents longs-métrages. Il m’arrive d’avoir des absences coupables. Mais je ferai pénitence et verrai avec plaisir ses autres œuvres si elles ont de cette eau. L’apostrophe initiale d’un des personnages avait tout me ravir. Métalepse shandienne, nous sommes en terrain connu. Holly est très snob, à la manière de Vian, et ces connivences littéraires excitent son penchant à l'analyse linguistique ! Notre hôte, dans cette histoire, est à la fois le narrateur (forcément omniscient et il nous entraîne à quelques va-et-vient entre le présent et le passé ; le film est construit en cercle, puisque la première image est aussi la dernière ; mais c'est un narrateur qui s'expose à l'image et ne se réduit pas à la voix-off truffaldienne) et le personnage à part entière de cette histoire. Il lui plaît, de temps à autre, de modifier légèrement une scène et à nous la repasser, laissant entendre par cet artifice féerique du récit cinématographique, que la mémoire est, elle aussi, dotée des pouvoirs du narrateur. La mémoire est créatrice de notre passé, qui n'existe finalement pas pour les vivants, puisqu'il est toujours agrandi et dilaté par le mouvement présent. Etrangement, c'est parce que Romain Duris cesse de vivre, parce qu'il mime la cessation de la vie, qu'il permet au passé de le rejoindre, passé qu'il escamotait et dépassait peut-être en vivant trop vite.

    Les critiques aiment les rapprochements, les filiations, les engendrements, les certificats d’État Civil… Je ne leur reprocherai pas ; j’aime aussi savoir à qui j’ai affaire, plaisir d’établir un arbre généalogique, pour m’asseoir sur une des branches, un instant, quitte à assembler un peu vite, parfois, des pièces qui ne vont tout à fait ensemble ou à créer des sous-ensembles flous*. C’est vrai qu’il y a « du » Truffaut (Cf. en particulier la scène de lit,

    qui rappelle une scène ressemblante dans Domicile Conjugal, où le personnage lit Salinger, Franny et Zooey, qui n’est pas une lecture innocente mais un procédé astucieux de mise en scène, nous y reviendrons tout à l’heure…) et « du » Jacques Demy dans ce film (une scène chantée au téléphone entre l’amoureux paumé et sa lointaine amie, une certaine légèreté de ton pour mieux dire les choses graves). Si l’hommage à la Nouvelle Vague est bien là, dans les rapports humains – et pas seulement amoureux – et si les deux frères


    ont, chacun à leur manière, et pas seulement le personnage de Louis Garrel (dont le parrain est dans la vraie vieJean-Pierre Léaud !), un peu d’Antoine Doinel, le film possède sa personnalité propre. Ce film est construit d'abord avec la référence du roman de Salinger en tête.

    "Quelques part dans Gatsby le Magnifique (qui fut mon Tom Sawyer à moi quand j'avais douze ans), le jeune narrateur fait remarquer que tout le monde pense avoir au moins l'une des vertus cardinales, et il poursuit en disant que la sienne, Dieu merci, est l'honnêteté. Je pense que la mienne est de savoir la différence entre une histoire mystique et une histoire d'amour. Je dis que généralement je fais non pas des histoires mystiques ou des mystifications religieuses, mais une histoire d'amour complexe, multiple, pure et composée."
    Salinger (Franny et zooey)
    Il est bien question de foi et d'amour dans ce film, les deux choses dont nous ayons réellement besoin dans la vie. Une femme prie pour que l'homme qu'elle aime soit amoureux d'elle et, par le fait de le répéter, s'imprègne de cette vérité qu'elle crée par la parole, tandis que l'homme vit toujours davantage en dehors de ce cercle enchanté qu'elle trace autour d'eux. Il est incapable de croire, n'aimant peut-être pas assez pour se risquer à tenter de parier avec l'invisible et l'indicible. Il est forces occultes auquel on ne peut se frotter si l'on est dépourvu d'innocence. La pensée magique est à l'oeuvre chez l'une et le manque de foi grignote la vie de l'autre, qui finit par sombrer dans une forme de coma affectif. La dépression amoureuse survient sans crier gare. Louis Garrel est aux antipodes du personnage de Romain Duris : il butine l'amour ici et là, "dévorant" trois filles dans la même journée sans en éprouver une quelconque gêne ou une culpabilité qui l'attacherait à telle ou telle créature féminine. Il aime dans l'instant pour le simple plaisir du corps et de l'esprit, comme un enfant qui étreindrait plusieurs jouets, sans penser qu'il peut causer le moindre tort à l'un d'entre eux. Cette désinvolture, qui n'est qu'inconscience enfantine et non méchanceté ou égoïsme forcené, engendre involontairement la guérison de l'autre frère, qui va oublier sa peine en prenant la mesure de celle d'une jeune femme, une petite amie "maltraitée" par le frère. Et tous les trois de sommeiller dans le même lit, au coeur d'une chambre d'enfant, autrefois devenue trop petite, mais qui reprend ses dimensions et abrite alors, pour un petit moment, trois âmes. Celles-ci n'en sont pas consciente mais elles incarnent divers degrés de communion avec l'existence ou trois âges de la vie : la spontanéité, la révolte larvée et le dépassement qui confine à l'acceptation.
    * Hommage à Jacques Laurent, bien évidemment ; ce roman-ci et Les bêtises étant de ceux que l’on n’oublie jamais.
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    vendredi 6 octobre 2006

    Alors que je me tournai vers mes auteurs aimés, ma grande et belle famille adoptive, je tombai sur ce texte, qui pourrait avec une acuité rare parler de Barrie, mais aussi de tous les artistes que j'entends distinctement : "Or la convalescence est comme un retour vers l’enfance. Le convalescent jouit au plus haut degré, comme l’enfant, de la faculté de s’intéresser vivement aux choses, même les plus triviales en apparence. Remontons, s’il se peut, par un effort rétrospectif de l’imagination, vers nos plus jeunes, nos plus matinales impressions, et nous reconnaîtrons qu’elles avaient une singulière parenté avec les impressions, si vivement colorées, que nous reçûmes plus tard à la suite d’une maladie physique, pourvu que cette maladie ait laissé pures et intactes nos facultés spirituelles. L’enfant voit tout en nouveauté ; il est toujours ivre. Rien ne ressemble plus à ce qu’on appelle l’inspiration, que la joie avec laquelle l’enfant absorbe la forme et la couleur. J’oserai pousser plus loin ; j’affirme que l’inspiration a quelque rapport avec la congestion, et que toute pensée sublime est accompagnée d’une secousse nerveuse, plus ou moins forte, qui retentit jusque dans le cervelet. L’homme de génie a les nerfs solides ; l’enfant les a faibles. Chez l’un, la raison a pris une place considérable ; chez l’autre, la sensibilité occupe presque tout l’être. Mais le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté, l’enfance douée maintenant, pour s’exprimer, d’organes virils et de l’esprit analytique qui lui permet d’ordonner la somme de matériaux involontairement amassée. C’est à cette curiosité profonde et joyeuse qu’il faut attribuer l’oeil fixe et animalement extatique des enfants devant le nouveau, quel qu’il soit, visage ou paysage, lumière, dorure, couleurs, étoffes chatoyantes, enchantement de la beauté embellie par la toilette. Un de mes amis me disait un jour qu’étant fort petit, il assistait à la toilette de son père, et qu’alors il contemplait, avec une stupeur mêlée de délices, les muscles des bras, les dégradations de couleurs de la peau nuancée de rose et de jaune, et le réseau bleuâtre des veines. Le tableau de la vie extérieure le pénétrait déjà de respect et s’emparait de son cerveau. Déjà la forme l’obsédait et le possédait. La prédestination montrait précocement le bout de son nez. La damnation était faite. Ai-je besoin de dire que cet enfant est aujourd’hui un peintre célèbre ?" (je souligne) - M. Thorpe appréciera peut-être. ************** Catégories :

  • Je traduis ces jours-ci un des derniers textes écrit par Barrie et je mesure l'évolution sous-jacente qui sépare ce conte fantomal du diptyque qui met en scène Tommy Sandys ou du Petit Oiseau blanc. J'ai le sentiment de pouvoir dessiner, mieux que jamais, à main levée, son électrocardiogramme. Je sens palpiter son cœur. C'est du morse.

    J'ai commencé à écrire sur le style de Barrie, car il n'existe quasiment pas d'études à proprement parler consacrées à ce seul aspect, alors qu'une pléthore d'ouvrages psychanalysent Barrie et Peter Pan. Pourtant, le style de Barrie est tout sauf discret.
    Un extrait de mes notes jeté ici :

    Barrie est un auteur au phrasé tout aussi alambiqué que son esprit tortueux le laisse présager. Il faut le traduire pour en être tout fait conscient, me semble-t-il, car une simple lecture dans la langue originale ne permet peut-être pas d'en prendre toute la folle mesure. A mon sens, il serait dommageable de gommer, dans la traduction, cette étrange prestance stylistique que certains ont nommé les "mannerisms" (des tics, des manies, etc.) de Barrie, sous prétexte de fluidité ou, pire, de modernisme. Que je hais cette notion frauduleuse ! Et que dire de ce délicieux nappage de mots rares, en provenance de la terre par excellence des fantômes, l'Ecosse ? Ces caractéristiques de la phrase torse, excédée par les conjonctions de coordination, par la distanciation provoquée par des juxtapositions temporelles "disharmonieuses" (en apparence) et par de constants ajournements de la pensée, distendue ici et là par de factices digressions, figure la cartographie psychique de l’auteur. Certains auteurs possèdent une musique que l'on reconnaît aux premières notes, c'est le cas de Jamie. C'est pourquoi je n'ai pas hésité une seconde, malgré mon expérience encore très limitée (mais déjà échaudée) de traductrice, à ne point mettre mon grain de sel dans son délicieux concassage de la phrase. Le texte est saturé de la conjonction de coordination « et », qui indique peut-être une volonté de prendre au lasso l’univers et de le tirer à lui. Ces « et » sont les nœuds qu’il fait sur cette corde qu'il ne lâche jamais, pas même à la fin du livre. Dans un ordre d’idées proche, je n’ai pas répudié le subjonctif imparfait (à de rares exceptions près, pour des raisons d’euphonie), car c’est son genre et, par procuration, le mien. On a trop tendance à le laisser mourir d’inanition de nos jours et, si je le bannis assez facilement dans le cadre des dialogues, sa place est pleinement justifiée dans le cadre du récit par la concordance des temps et par l’époque dans laquelle il s’inscrit – ou pas. Barrie est probablement un homme suranné mais, s’il l’est aujourd’hui, j’ose affirmer qu’il l’était tout autant avant-hier. Son anachronisme est existentiel, si je puis m’exprimer ainsi. Il est des êtres qui n’appartiennent pas à leur époque, mais qui n’auraient pas moins juré à un autre moment de l’histoire. Peter Pan n’a pas d’âge, son père non plus. Barrie est très glorieusement glorieux (un des mots qu'il emploie le plus). Il « adverbise » tout, même lorsqu'il ne le fait pas réellement, et chante à tue-tête la gloire du petit garçon insolent qu’il n’a pas cessé d’être (pour ne pas pleurer). Son dire qui demeure toujours si délicat et si prudent est justifié par son inimitable dit. Personne mieux que lui ne sait, au sein même de la réalité la plus ordinaire, nous déporter au bord des choses afin de les contempler avec un œil nouveau, qui aperçoit soudain ce qu’il n’aurait songé à regarder. [...]
    De Peter Pan, il est hélas question aujourd'hui, dans les dernières pages de Libération (merci de m'en avoir informée, car je ne suis pas lectrice de ce quotidien-ci) et la traduction du Petit Oiseau blanc est signalée. Je rapporte une petite erreur : le personnage de Peter Pan apparaît dans le roman de Tommy, implicitement, avant de naître dans Le Petit Oiseau blanc. Si le journaliste avait lu ma préface, il le saurait... Dommage que l'article parle si abondamment de la suite écrite par une femme qui ne doute de rien et dont je n'ai pas envie de parler. Gageons que la mégère se proclamera bientôt mère de Peter Pan - qui les haïssait toutes. En effet, celle-ci prétend nous expliquer (dans les journaux anglais que j'ai lus) qui est Peter Pan mieux que ne l'a fait Barrie ! Dommage, dans le cas précis, que les us et coutumes de l'autodafé aient quasiment disparu de nos jours. J'espère que le fantôme de Barrie viendrait lui grignoter les doigts de pieds pendant son sommeil.
    Trouvez-vous légitime que la suite de Peter Pan ait droit à tous les égards quand l'oeuvre de Barrie demeure ignorée ? Money, money...

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  • Je parle assez peu de musique sur ce JIACO. J'ai tort. Mais, dans ces conditions, il me faudrait aussi parler de peinture, et de mille autres choses qui font décoller mes talons du sol et flotter dans l'éther de mes songes. Je me prends tout à coup pour le héros de La Science des rêves de Gondry... La vie se charge de vous spécialiser, malgré vous, car les journées ne sont pas extensibles, hélas. Je suis un émule d'Antoine Doinel : qu'est-ce que j'aimerais m'ennuyer ! Pourtant... La musique, la grande, la petite, la variété, le foklore... Tout ceci est excessivement présent dans ma vie quotidienne. Je ne travaille jamais sans musique et sans thé.
    Ma vie est jalonnée de morceaux, de chansons. Je sais exactement ce que j'écoutais lorsque je travaillais sur l'hypotypose kantienne par exemple ou bien quand j'essayais de comprendre Hegel. Ma tristesse des derniers jours, balayée par un sursaut de vie, aura le ton du dernier album de Bob Dylan.

    Il m'accompagne en ce moment même, alors que je traduis une nouvelle oeuvre de Barrie. Je ne suis pas un critique musical mais je ne crois pas pouvoir me ridiculiser en affirmant que ce disque contient quelques chefs-d'oeuvre, dont celui-ci, "Beyond the horizon" - au-delà de l'horizon, par-delà ce qui est visible ou perceptible, de l'autre côté de nous-mêmes à la manière d'Alice, l'ailleurs dont on rêve tous, où même l'on se rend parfois, que l'on s'appelle Dorothy

    ou non. C'est peut-être aussi le non-lieu de la vie, le paradis biblique...
    Dylan
    Au-delà de l'horizon, au printemps ou à l'automne, l'amour l'attend éternellement, lui et chacun d'entre nous...
    Il me semble que Dylan fait implicitement référence dans ce texte à au moins deux films, Lost Horizon de Frank Capra et Bells of St. Mary de McCarey. L'ensemble de l'album contient plusieurs clins d'oeil cinéphiliques et je ne parle pas du titre, qui est une évidence ironique.
    Le désespoir tranquille et gai de Dylan, sa voix nasillarde, son style musical, tout ceci concourt à construire une atmosphère propice à la mélancolie, mais une mélancolie parfumée à la barbe à papa, pas ce genre de monstre tentaculaire qui amène à lui tous les beaux moments de la vie et s'en goinfre.
    Les textes sont magnifiques, presque trop beaux pour n'être qu'écoutés.
    Bien sûr, Dylan emprunte sans le citer des vers à Henry Timrod, un poète de la guerre civile, finalement assez peu connu, mort en 1867 à l'âge de 39 ans. Le procédé peut choquer. Je n'ai aucune indulgence pour le plagiat, mais je suis convaincue que, dans ce cas précis, Dylan - qui a trop de talent pour avoir besoin de celui des autres - joue aux devinettes avec nous. En effet, il suffit de regarder le titre de son album qui contient des lettres du nom du poète : Modern Times... [La preuve ici.]
    Une autre des chansons de cet album, "When the deal goes down", a bénéficié d'un clip faussement démodé, ironique, illuminé par la présence de la nouvelle égérie de Woody Allen (dont on attend avec impatience le dernier film, après avoir assisté à un beau spectacle, qui met en scènes trois de ses pièces en un acte, au Théâtre de l'Atelier), l'inoubliable héroïne de Lost in translation, Scarlett Johansson.
    Chaque prière muette est comme un nuage dans l'air...
    ********************** Catégorie :

  • mercredi 4 octobre 2006
    Ces trois lignes pour mon amie Claire, en souvenir de notre première rencontre.

    "Une comédie qui parle de la mort et de la liberté"... nous informe le générique. En effet, il n'est question de rien d'autre. La liberté n'est peut-être permise que par la présence brusque d'une échéance, signifiée ici par la mort d'un ami, au sein d'un quatuor, soudain amputé d'un de ses membres. On ne saura et ne verra rien de la vie de l'absent, Stuart, si ce n'est une vague image de ce qu'il fut. Il est figé sur une ou deux photographies au début du film, lorsqu’il prend une pose à la Aldo Maccione. Il était parmi eux. Il est maintenant entre eux, telle une béance à combler, qui les aspire à tour de rôle et qui provoque un ultime mouvement de révolte en eux, avant une prévisible résignation à vivre sans autre façon que dans l’ordinaire quotidien à qui ils ont déjà ouvert la porte. Claude-Jean Philippe nous a présenté ce film de John Cassavetes, dimanche dernier, dans le cadre de son immuable ciné-club, à l'Arlequin. Premier film en couleur du cinéaste, le film est brutal pour celui qui le découvre, peut-être encore davantage pour qui ignore le style et la manière particuliers de Cassavetes. Il s'attarde sur les visages, comme s'il voulait ausculter les moindres soubresauts de l'émotion, qui palpite et court sous la peau ; il prolonge certaines scènes jusqu'au malaise du spectateur, l'incitant presque au repli et à la fuite. La scène de beuverie dionysienne, pour étonnante qu'elle fût, est plutôt éprouvante. Mais quelle force ! Quelle beauté ! Quelle explosion vitale ! Un spectateur dans la salle s'est plaint, lors du débat, qu'il ne se passait rien dans le film. Oui, précisément, c'est tout l'intérêt de ce film avais-je envie de répondre, en guise de provocation. Et que se passe-t-il de plus dans son existence, à lui ?
    Montrer la cavale de trois hommes de New York à Londres. Ils ne font rien de remarquable, sinon marcher dans les rues (une des plus belles scènes est celle où Peter Falk défie à la marche à pieds un de ses compères : tous deux avancent, côte à côte, le plus vite possible et donnent l'impression de deux enfants déguisés en adultes, un peu clowns, un tantinet bancals, mais terriblement en vie), boire, fumer, parler, draguer des filles (cesser d’être un mari et un père, reprendre possession de tous les possibles de la jeunesse), se frotter les uns aux autres, sans souci d'afficher une virilité qui les empêcherait d'être ensemble. Claude-Jean Philippe parle à l'égard du cinéaste de désinvolture, lorsqu'on lui fait remarquer que l'on aperçoit une perche et un micro, dans l'une des scènes finales. Certes, le principe de Cassavetes est une libre improvisation des acteurs au sein d'un cadre qu'il peut à loisir restreindre ou agrandir (le film qu'il avait en tête durait 6 heures), et il n'a nul besoin de prouver sa maîtrise de la technique pour nous épater, car nous savons déjà sa force. Pourtant, je suis presque persuadée qu'il ne s'agit point d'une coquille (pour consolante que fut cette idée pour moi, je ne sais quoi en penser) car cette intrusion de la technique défaillante perdure pendant de longues minutes. J'y vois plutôt une manière de dire au spectateur que les deux hommes "se font leur cinéma". Et, si c’est une bévue du cinéaste, une manière de jean foutre, j’en alors envie de comprendre que la beauté loge peut-être dans notre imperfection d’homme, dans les défauts et les détails scabreux que mon esprit complaisant et leibnizien en diable nomme monades. Se reflète en eux notre finitude infinie ; ce sont nos grains de beauté, à moins qu’ils ne soient notre corps entier et, inversement, nos petits miracles ces petits points de sublime qui nous poinçonnent, ici et là. L’inachèvement est la marque en nous de Dieu, s’Il existe (je ne crois pas), pour nous donner la chance d’être, chaque jour, un peu meilleurs et toujours humbles – ce qui est le contraire d’un manque d’exigence, car il faut se savoir faible pour avoir la volonté de l’être moins. Je n’oublierai jamais cette odieuse phrase d’un encore plus odieux personnage, écrivain réputé de son état, pédophile à ses heures (trop nombreuses, hélas, pour les petits garçons de Manille !) que le Tout-Paris encense et a proposé à l’attribution du Renaudot, cette année, lors de sa première sélection (honte à eux !)… J’espère qu’aucun des éventuels visiteurs de mon JIACO ne croit que les prix littéraires sont des indices de la valeur littéraire des auteurs, parce que je pourrais vous raconter des histoires très drôles à ce sujet, mais il paraît qu’il ne faut pas trop balancer… parce que ces gens-là ont la jambe longue et sont prêts à tous les crocs-en-jambe. Sauf que je n’en ai cure ! « La modestie, c’est fait pour les gueux, disait-il, et vous devriez accrocher cette phrase au-dessus de votre lit ! » Non, monsieur, décidément non ! La modestie, c’est la lucidité de reconnaître que nous sommes des vers de terre et de s’en moquer si on en a la force, tel le personnage de Cassavates qui, mi-riant mi-désespéré, explique qu’il a toujours voulu faire du basket, mais qu’il était trop petit et que, de toute façon, à 35 ans sa carrière eût été terminée. Une vie ratée, des gens échoués, quoi de plus dérisoire ? La philosophie du film est ainsi énoncée : qui a la force de s’élever jusqu’à son rêve ultime, quitte à en crever ? Qui a force de résister lorsque viendra le temps de comprendre qu’il était trop grand pour soi ? Mais n’est-il pas pire de renoncer avant même d’essayer ? « Tu n’es pas doué, ce n’est pas une raison pour arrêter. » dit John Irving, quelque part, au sujet de l’écriture et de la lutte gréco-romaine, dont il était adepte. Faites-moi penser à vous parler de son dernier roman. "La seule vérité de ce monde, c'est la mort" disait Céline. Le seul moyen de s'en sortir, c'est le mensonge, semble dire l'un des personnages. Tout le film me paraît construit sur cette délicate balance entre vérité et mensonge, vie et mort, la liberté de l'homme étant d'accepter l'une ou d'inventer l'autre. C'est aussi simple que cela. Le spectateur oscille, de même, entre le rire bruyant et le malaise, la jubilation et le désespoir.Peter Falk et Ben Gazzara sont magnifiques. John Cassavetes se joint à eux et donne au trio un air féroce, mais parfois empreint de douceur. Le film a trois pieds, qui sont les trois personnages, qui vont toujours par paire en s’opposant au tiers exclu, jusqu’à ce qu’à la fin le lien se rompe et que chacun retourne à sa vie. Et Peter Falk de s’écrier au sujet de Ben Gazzara : « Qui va s’occuper de lui ? » Et John Cassavetes de ne pas répondre et de pousser la porte de son foyer. Deux extraits : le début du film, l'enterrement, et sa fin.

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  • "(…) une revue parisienne venait de publier un de ses poèmes avec des fautes d'impression, coquilles aussi larges que des bénitiers, vastes comme la conque d'Aphrodite. " Anatole France, Le Lys rouge, ix, p. 91.
    "Avant d'avoir dirigé, moi-même, une encyclopédie, je ne me doutais pas que l'erreur fût aussi sournoise et multiforme, je faisais tout de même assez confiance aux ouvrages dits de référence Je n'y avais jamais remarqué de coquilles, par exemple. Depuis que j'ai dû lire ligne par ligne une collection qui a, sans doute à titre apotropaïque, pris comme signe et label une coquille — celle du nautile —, j'en découvre maintenant chez les autres ! partout ! Dans les dictionnaires les plus chevronnés ! Même une chez Bourbaki, pourtant fort attentif. Comme je la lui avais signalée, il me répondit que c'était par humour qu'il l'avait laissée, pour distraire un peu le lecteur au passage. Au lieu « d'ensemble filtrant à gauche et à droite », il y a « ensemble flirtant à droite et à gauche ." R. Queneau, "Bourbaki et les mathématiques de demain" (in Critique, no 176, janv. 1962), repris dans Bords, 1963.
    **********************************
    Aujourd’hui, je vais m’épancher. Non, ce n’est pas de la synovie, mais des larmes qui dégoulinent, qui font « flac » et puis « floc » quand elles tombent à terre.
    « Chacune de ses larmes, qu’il jetait une à une contre le mur, explosait dans une détonation. » (J.M. Barrie)
    Je hais les gens qui attirent à eux la pitié et, pourtant, je suis aujourd’hui une misérable et une miséreuse. Je n’ai pas la classe de certains vaincus. Je ressens l’accablement des médiocres qui ont cru, un instant, pouvoir s’élever trois pas au-dessus du sol et qui retombent, comme les lourdauds qu’ils n’ont jamais cessé d’être, sinon dans leur inconscience. Depuis samedi, j’étais au fond du trou, dans le terrier de ma mélancolie, là où je me rends le moins souvent possible, car ce n’est pas éclairé et je me cogne toujours contre les parois. Je suis couverte de bleus. J’ai la peau qui marque. Je suis tatouée par un simple frôlement. La dernière fois, j’ai mis des mois à retrouver la sortie et je n’y suis parvenue uniquement parce que quelqu’un a soudain éclairé l’intérieur de cette cuve. Il faudrait que je pense à reboucher ce piège. Définitivement. Barrie trouverait la situation hilarante. D’autant plus que la métaphore de la coquille est celle que j’ai employée pour qualifier Le petit oiseau blanc. Si l’on secouait le livre, nul doute qu’il en tomberait un certain nombre à terre. Je m’y suis blessée à plusieurs reprises, car ces saloperies sont coupantes. Quand je pense au soin apporté à la correction de mes épreuves (Holly s’appliquant, corrigeant la ponctuation en rose foncé et les fautes de frappe, les répétitions, les méchantes tournures en violet, etc.), je ris (jaune) de ma candeur. Bien sûr que le pire est certain. Adage de Cioran. Le pire, c’est que je m’en doutais, car j’avais bien remarqué que, malgré l’excellence de la ligne éditoriale des éditions Terre de Brume, ce problème était récurrent dans leurs diverses collections. Pauvre de moi ! Lisa Chaney, biographe consciencieuse de Barrie, a dernièrement eu le même problème (des erreurs énormes, qui ne lui doivent rien), c’est mon ami Robert qui m’en a informé. Est-ce que le malheur des autres console ? Un peu. Peut-être. Je ne sais pas. En tout cas, la philosophie n’est d’aucune utilité dans le cas présent. Je le savais déjà ; j’ai consacré ma thèse à dire la vanité du concept qui expurge la douleur du monde et la noie dans l’universalité. Exit le stoïcisme et mise à mort des autres fredaines, qui ne sont que jeux intellectuels. La vraie vie, celle qui pue et qui rampe, est toujours en avance. Hegel avait au moins compris ce retard de la réflexion sur ce qui tue, corrompt, affecte et dénerve. Certes, beaucoup ont dégraissé ma peine ces derniers jours. Il reste un peu de couenne autour de ce vilain chagrin de petite fille, car ce n’est rien d’autre, et, malgré ma propension à vivre excessivement les événements, sur un mode dramatique, j’en suis consciente. Mais c’est trop pour ceux qui ont mal à leur enfance mal tannée. Mon mari proposa une solution radicale : acheter tous les exemplaires, afin qu’il y ait un rapide retirage, qui verrait s’envoler les coquilles à jamais. Il en est capable. Il a déjà fait des choses tout aussi folles pour moi. C’est presque normal : il est magicien. Je refuse cette solution ruineuse, ce remède facile, bien entendu. Sans cet être exceptionnel, Holly n’existerait pas, encore moins Céline. Je n’ai encore jamais parlé de lui, parce que j’ai toujours pris le parti de ne pas montrer mon intimité en public, autrement que par le prisme de mes goûts littéraires, philosophiques ou cinématographiques. Plutôt montrer son cul que son cœur, disait, je le crois, Desproges. Aujourd’hui, je montre mon petit cul (non, mon ridicule cœur) mais, profitez-en, car c’est la dernière fois, comme le disait, par exemple, Vanessa Paradis à la sortie de Noce blanche - allez voir le dernier film de Jean-Claude Brisseau, un des rares cinéastes français qui a quelque chose à dire... Mon mari ressemble à la femme de Columbo. Pourtant il est là, derrière chaque mot, chaque geste. Il est la meilleure part de mon être, la seule qui ne soit pas gangrénée par mon cynisme et ma propension à la désillusion, mais étant donné qu’il est le maître des illusions, je n’ai aucun pouvoir sur les siennes. David, mon grand ami, depuis plus de dix ans, celui à qui on peut tout avouer – surtout le pire ! – me souffla à l’oreille une remarque drôle que je n’avais pas encore eu l’idée de goûter : « Il y a une certaine ironie dans l'histoire. Les gens ne remarqueront ces fautes que si votre livre est un succès. Moins vous aurez de lecteurs, plus ces erreurs passeront inaperçues. Je vous souhaite donc d'être jugée coupable des coquilles les plus célèbres de l'histoire de la littérature. » Siréneau, dont l’avis m’importe tant, m’affirma qu’il se moquait de ces coquilles et que le livre demeurerait dans sa nouvelle bibliothèque (j’espère qu’il ne "me" placera pas à côté d’Anna Gavalda ou de Virginie Despentes ! Vous ne feriez pas cela ?) et il relativisa le malheur, si bien qu’il n’en resta pas grand-chose. Wictoria, toujours à la fleur des émotions, m’écrivit une belle lettre, qui inversa le courant de mes larmes. L’amitié est un trésor que j’ai toujours du mal à regarder en face. Marie, douce et tendre, comme ses poèmes en témoignent, sut trouver les mots. Mélanie, elle, généreuse à l’excès, prétendit n’avoir vu aucune coquille ! Il ne faudrait pas oublier Gaëlle, qui, malgré son "incarcération", a trouvé le temps de me remonter le moral et les bretelles ! Des lettres de lecteurs arrivèrent, dans ma boîte électronique. Petit miracle : on comprenait que je n’étais pas responsable, on ne m’accusait pas d’incompétence, mais on fustigeait l’éditeur. Je ne le ferai pas, non pas par hypocrisie ou par crainte de me tirer dans le pied, mais parce qu’il m’a répondu avec honnêteté et parce que j’aime beaucoup les livres qu’il a le courage de publier. Il m’a expliqué clairement les raisons de cette scarification textuelle : le correcteur attitré de la maison était en vacances, son remplaçant demandait cinq semaines de relecture (un délai qu’une moyenne maison d’édition ne peut se permettre), le tout fut donc confié à une secrétaire, sûrement peu aguerrie à cet exercice… On appelle cela un mauvais concours de circonstances ; je nomme cela : avoir de la poisse jusqu’aux semelles de ses chaussures ! De ces quelques lettres de lecteurs, amoureux de Barrie, je retiens celle d’un garçon qui a « exactement l’âge de Barrie, l’année de la publication du Petit oiseau blanc ». Il se reconnaîtra s’il vient me lire ici. Celle-ci, je l’ai reçue, hier soir, avant que je ne parte pour mon deuxième cours de chinois (je sais désormais dire et écrire, entre autres, que « La Chine est grande et le Japon est petit. ») et elle a scellé du mot « fin » ce triste épisode. Je le souhaite en tout cas. Je me remets au travail, le cœur serré, mais non brisé, c’est déjà cela et peut-être que ça prouve que j’en ai un, finalement. Je crois que je vais écrire une nouvelle sur ma mésaventure, à la manière de Dezsö Kosztolànyi dans le Traducteur Kleptomane
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    Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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