mercredi 12 octobre 2005
Un de mes écrivains préférés, pour qui je me relève la nuit. J'aime tout de lui. L'affection que l'on porte aux morts ne connaît guère de bouleversements. Avec eux, je me sens en sécurité : peu de risques d'être déçu. Un film vient de sortir aux States : Capote de Bennett Miller. Il y est question de l'enquête qu'a menée l'écrivain pour écrire De sang froid. Je suis un peu curieuse. http://www.sonyclassics.com/capote/ Je n'aime pas trop que l'on s'attaque à mes mythes. A voir : Murder by Death aka Un cadavre au dessert.
Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Minuit, 1994. 

Les analyses et interprétations de Deleuze quant à l'oeuvre de Carroll me laissent pantoise, mais admirative. Une citation qui me parle en particulier : « Car le nom propre ou singulier est garanti par la permanence d’un savoir. Ce savoir est incarné dans des noms généraux qui désignent des arrêts et des repos, substantifs et adjectifs, avec lesquels le propre garde un rapport constant. Ainsi le moi personnel a besoin du Dieu et du monde en général. Mais quand les substantifs et adjectifs se mettent à fondre, quand les noms d’arrêt et de repos sont entraînés par les verbes de pur devenir et glissent dans le langage des événements, toute identité se perd pour le moi, le monde et Dieu. C’est l’épreuve du savoir et de la récitation, où les mots viennent de travers, entraînés de biais par les verbes, et qui destitue Alice de son identité. Comme si les événements jouissaient d’une irréalité qui se communique au savoir et aux personnes à travers le langage. Car l’incertitude personnelle n’est pas un doute extérieur à ce qui se passe, mais une structure objective de l’événement lui-même, en tant qu’il va toujours en deux sens à la fois, et qu’il écartèle le sujet suivant cette double direction. Le paradoxe est d’abord ce qui détruit le bon sens comme sens unique, mais ensuite ce qui détruit le sens commun comme assignation d’identités fixes. » (pp. 11-12) Ce que je comprends : Le monde et Dieu désignent des « plates-formes » sur lesquelles le sujet peut s’appuyer. Le monde est l’immanence et Dieu la transcendance. La boîte et le couvercle. Le fond et la forme. La matière et l’idée. Moi et non-moi. Le savoir est celui du fixe, du général, de l’éternel, de ce qui est mort peut-être aussi. Moi, Dieu et le Monde sont les trois Idées kantiennes de la raison ; elles sont les piliers, les conditions d’exercice de la pensée. Des identités fixes ou présupposées telles, ou plus exactement un cadre immobile et référentiel pour situer les êtres et les choses à l’intérieur, des abscisses et des ordonnées mentales. Le savoir est « incarné » dans des mots tels Dieu, le monde ou n’importe quel nom désignant une stabilité de surface ou une géométrie dans l’espace. L’incarnation est le processus qui désigne la « corporéisation » d’éléments incorporels, une quête de la chair, réelle ou symbolique (le substantif faisant office de chair dans le monde du langage). Le général est le garant du singulier, ce qui a pour conséquence directe de subordonner toute identité propre, limitée et déterminée, à un ensemble englobant et nécessairement plus vaste, et devient de ce fait un sous-ensemble dépendant. Les « points » par rapport au repère orthonormés n’existent qu’en fonction de cet arrière-plan et le transportent dans leur identité propre, implicitement. Il n’existe pas d’îlot isolé de sens, le monde et le langage forment une toile avec d’innombrables ramifications. L’image de la fonte des substantifs et des adjectifs a un envers, celui de la solidification, celle du langage, de la réification des êtres et des choses par le nom. Le flux du devenir est aussi celui du sang qui coule dans nos veines et nos artères. Les veines vont au cœur, les artères partent du cœur, de même l’homme va au monde et Dieu part du monde. Avoir une identité, c’est être et ne pas devenir, à cause du paradoxe attaché au temps, durer et durcir. Comment un événement peut-il aller dans deux sens à la fois ? Nul besoin d’être bigleux, de voir double pour le comprendre : tout ce qui est oscille immédiatement entre le déjà-plus et le non-encore. La distinction du bon sens et du sens commun est celle de la fonction et du résultat. Le bon sens est unique puisqu’il permet, selon la définition cartésienne, de distinguer le vrai d’avec le faux, le sens et le non-sens, il ne saurait se dédoubler en opposés. Le sens commun, lui, s’il s’applique à une multiplicité d’objets, n’en suppose pas moins une opinion identique et unique sur ces objets-ci. Or, si les identités sont floues et mobiles, plus rien ne retient les opinions et le sens commun… Le verbe indique une action et il subit les déclinaisons du temps quand le nom propre reste invariable. Suffirait-il de demeurer immobile ou de faire la planche pour avoir une identité ? Non, car il m’arrive(ra) fatalement des choses, des événements et ceux-ci m’appartiennent, que je le veuille ou non. Le paradoxe est en moi en tant que je suis sujet actif ou passif d’un verbe. Cette irréalité de l’événement ne l’est que par l’inadéquation d’un langage obligatoirement statique et de la logique qui en est issue à un monde en mouvement ou en devenir. Le mot tombe de biais ou de travers sur l’événement qui ne se laisse pas attraper.
Ne vous fiez pas aux apparences. Derrière ce nom se cache l'un des plus grands romanciers américains contemporains, Paul Auster. Il s'agit de son premier roman. Un roman noir, dans la plus pure tradition classique. Tous les ingrédients du genre y sont réunis : le privé solitaire, incapable de concilier les exigences de son métier et sa famille, la femme vénéneuse, la victime, le ou les coupables et l'enquête. Auster / Benjamin fait usage de ces codes classiques avec brio. Le roman est construit sans surprise ou excès, il se détend comme la balle qui sort d'un barillet pour se terminer comme il se doit, sur l'image d'un monde qui revient au calme, après une nuit de "bruit et de fureur". Un roman agréable, fort bien agencé (trop ?), qui porte à la perfection les leçons du roman noir ou du polar, mais qui n'a pas la puissance austérienne de ses successeurs, bien que l'on puisse, ici et là, retrouver l'autre Paul, dans son art de la citation : "(...) j'en étais à ma deuxième tasse de café et je lisais le livre de Donne, Dévotions, que Judy avait sorti la veille de la bibliothèque. Je ne l'avais pas ouvert depuis plus de dix ans et sa puissance m'ébranla. Un passage en particulier me frappa. "Nous avons un linceul dans le ventre de notre mère qui grandit avec nous depuis la conception, et nous venons au monde dans ce linceul, car nous venons chercher une tombe." "(p. 236) Ou encore, dans certaines phrases, qui sont comme sa signature : "Je voulais des faits, rien que la réalité froide et dure, et je comprenais à présent le plus important - que la réalité n'existe pas sans l'imagination pour la percevoir." (p. 253) Auster est "obsédé" par la philosophie qui naît de Locke et se prolonge et se détruit en Berkeley. A lire : Siegfried Kracauer, son remarquable essai sur Le roman policier, Ed. Payot, Coll. Petite Bibliothèque Payot, Paris, 2001.
vendredi 7 octobre 2005
Il faut vraiment être Barrie pour écrire un discours sur le capitaine Crochet à Eton ! Quel homme merveilleux, ce Barrie ! Quelle tristesse, cependant, ressent-on, en le lisant, sous le vernis de l'humour pince-sans-rire... Les hommes tristes ont toujours su faire pencher mon coeur. Saviez-vous que Crochet se prêtait parfois ce prénom : Jacobus, au lieu de James Hook (sic!) ... et qu'il avait une tante nommée Emily ? Quelques citations amusantes : "Now in my opinion Hook was a good Etonian though not a great one (...)" "At Eton he was a a dry bob, contrary to what one might have expected, as his future was to be on the sea, but, boy or man, he hated the touch of water, and he was always the last to leave his ship." More (and worse ?) to come...
Le bonheur tient parfois à peu de choses ! Aujourd'hui, je viens de recevoir ce livre et je suis en extase ! Pourquoi donc, me demanderez-vous ? Parce que c'est un livre qui rassemble des textes de Barrie et cela justifie tous mes débordements et, d'autre part, à l'intérieur de ce livre, il y a un discours intitulé : "Captain Hook at Eton" ! Cela ne vous dit rien ? More to come...
J'ai relu plusieurs fois ce court texte. Ma première lecture m'indiquait qu'il s'agissait là d'une banale histoire policière, sans grand intérêt, avec un style propre et sans afféteries, une manière d'écrire sans fantaisie, presque presque clinique. J'aurais dû creuser cette impression diffuse consécutive à cette innocente première lecture, qui m'aurait sûrement permis de ne pas ressentir une violente attaque de panique à la fin de ce minuscule roman. Je m'étais fait avoir comme une apprentie-lectrice, qui n'aurait pas la moindre expérience ! Pourtant, je suis rompue, comme vous tous et toutes ici présents, à cet exercice hautement dangereux qu'est la lecture ! J'étais entièrement responsable de l'agitation, pour ne pas dire de la folie furieuse, qui s'emparait de moi. Une seule solution : relire depuis le début l'histoire pour essayer de comprendre, sans avoir la moindre certitude d'avoir le fin mot de l'histoire, et pour cause... Au premier abord, il s'agit d'une série de crimes non élucidés. Secondairement, il s'agit d'un défi de lecture. Troisièmement, il s'agit d'une leçon d'écriture, et donc de lecture, ou vice-versa. Ne vous faites pas avoir par les dehors tout à fait innocents de livre. L'auteur commet un assassinat, le nôtre. Je ne saurais vous en dire plus pour deux raisons : - divulguer ce que je crois avoir compris irait à l'encontre des vœux de l'auteur et, pire, de la mécanique du livre ; - je ne suis pas sûre d'avoir raison et je ne voudrais pas salement vous influencer dans votre enquête, et vous induire en erreur. J'attends avec impatience que de bonnes âmes lisent ce livre, afin de partager avec elles leur avis sur la question. C'est un S.O.S que je lance ici. Deux remarques néanmoins, afin de gagner du temps - ce qui revient à ne pas en perdre : - aucun mot n'est là par hasard ; - l'auteur est un disciple, en quelque sorte, de Perec et compagnie (OULIPO). Pour résumer, c'est le livre le plus stimulant que j'aie lu depuis fort longtemps. Il est presque unique en son genre et constitue une forme de chef-d'oeuvre de perversité. Cf. cet autre billet où je dévoile la solution.
mercredi 5 octobre 2005
Ah, un nouvel opus de Paul Auster, c'est toujours pour moi l'occasion de retrouver un vieil ami ! J'ai lu in extenso son oeuvre et j'ai même commencé celle de son épouse, qui n'est pas dépourvue de talent (Tout ce que j'aimais de Siri Hustvedt a des accents austériens... Peut-être est-ce dû à la traductrice, Christine Le Boeuf, qui restitue dans la langue de Voltaire la prose du mari et de la femme ?), allant même jusqu'à m'intéresser de près à Sophie Calle (qui a inspiré le personnage de Maria dans Leviathan) ! Je ne peux pas concevoir aimer un auteur sans épouser sa galaxie, son univers. C'est comme ça ! Je suis un peu obsessionnelle et compulsive. Mais les meilleurs auteurs sont ceux qui vous ouvrent sur d'autres mondes que le leur. Auster fut mon guide pour m'aventurer dans l'oeuvre de gens comme Hawthorne ou Thoreau. Quel bonheur ! Paul Auster est un francophone - il a traduit Mallarmé entre autres - et c'est un écrivain foncièrement intelligent. Son style est à la fois chirurgical et généreux ; il y a quelque chose d'oxymorique chez lui. C'est une beauté glacée en quelque sorte. Il a de la classe, tout simplement. Une sorte de Bogart en littérature. ******************* Brooklyn follies est un livre plaisant, rassurant, bien écrit, mais il n'a pas le souffle de ses grands romans. Non pas qu'il soit moins profond, sinon en apparence (et il faut se méfier des apparences), mais il me semble qu'Auster ne dit rien de plus, bien qu'il essaie de le dire autrement ici. J'ai, en effet, ressenti comme une tentative d'ascèse dans ce livre-ci. Plus de mises en abyme ou de labyrinthe, plus de jeux, simplement l'histoire dans sa nudité. Est-ce un mal ? Je ne sais pas, mais je n'ai pas ressenti la même avidité à le lire. Déjà, lors du précédent, La nuit de l'oracle, malgré le brio dont il faisait preuve, j'avais ressenti une sorte de frustration, comme s'il n'avait tenu jusqu'au bout ses promesses. Moralité : les lecteurs sont des ingrats. Revenir en arrière. Peut-être. Le point commun entre les trois romans de la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster est le nom, ou l’impossibilité de donner un nom. Dans La cité de verre, premier volume, un homme, Quin, qui, écrit des livres sous un pseudonyme, William Wilson[1] est appelé par un inconnu qui le prend pour Paul Auster (le nom de l’auteur de cette trilogie), détective privé. Par jeu ou curiosité Quin en vient en endosser cette identité et rencontre son client qui s’appelle Peter Stillman, qui n’est peut-être pas Peter Stilman… Revenants quant à lui instaure un jeu de filature entre des personnages qui portent des noms de couleur. Noir, Bleu, etc. ressemblent aux boules de couleur que l’on utilise pour symboliser des éléments dans les calculs élémentaires de probabilité. Le hasard est l'un des personnages principaux de l'oeuvre de ce génial new-yorkais. Mais qu'est-ce que le hasard ? Une coïncidence significative accidentellement ou bien une nécessité que l'on ignore ? C'est le sens de notre destin qui est en jeu ici. La chambre dérobée –le titre original est plus évocateur et précis : The Locked Room ; cette chambre fermée à clef est l’antichambre de notre conscience - est l’histoire d’un homme qui en arrive à vivre la vie d’un autre homme. L’œuvre de Paul Auster tout entière peut se résumer avec cette sentence : l’identité est un leurre. Il rejoint la tradition d’Otto Rank, d’Hoffman[2], de Poe[3], d’Hawthorne[4] et des autres. Conclusion provisoire mais définitive de l’œuvre poétique et prosaïque de Paul Auster. Comment parler de la perte de l’identité chez Paul Auster quand il n’y a pas et il n’y a jamais eu d’identité pour chacun de ses personnages ? [1] Auster se réfère ici, bien sûr, au personnage d’Edgar Allan Poe, qui, lui-même, est suivi par un double étrange… [2] Le reflet perdu [3] William Wilson [4] Les portraits prophétiques Mon roman préféré est Le livre des illusions, qui demeure à mes yeux son chef-d'oeuvre. Paul Auster décrit admirablement le monde intérieur d’un de ses personnages, ou plutôt d’un des personnages créés par un de ses personnages, un acteur et cinéaste de profession. Auster aime les jeux et les « je » de miroir. C’est un véritable auteur tragique[1], dans le sens où un épigone de Beckett peut l’être… Il s’agit du « Monde intérieur de Martin Frost », création d’Hector Mann, ancien artiste du muet devenu cinéaste, né de la plume de l’auteur new-yorkais dans son Livre des illusions[2]. « Frost » en anglais veut dire « gelé », « givré », mais peut qualifier, dans la même ligne d’esprit, un verre : il est alors « dépoli ». Il ne paraît pas envisageable de la part d’un auteur aussi raffiné[3] que le nom de ce personnage ait été choisi au petit bonheur la chance. Il signifie quelque chose. Voici notre interprétation : un verre dépoli, laisse moins passer la lumière, il devient presque opaque, et le regard de celui qui le traverse est trouble. Or ne se passe-t-il pas une chose identique lorsque nous essayons de voir à travers nous-mêmes, ou lorsque les autres veulent regarder en nous ? Notre monde intérieur est dépoli. Le narrateur voit un moyen métrage filmé et écrit par Hector Mann, qui met en scène un personnage, Martin. La description du monde intérieur de Martin est introduite ainsi : « l’image devient floue. Silence. »[4] Le monde intérieur de Martin Frost est décrit comme une espèce de rêve inquiétant et étrange. Dans ce songe, qui débute à son réveil, mais peut-être dort-il plus dans sa veille que dans son sommeil, il y a une femme qui s’appelle Claire Martin. Elle éclaire Martin ; elle est une partie de lui. Elle est son miroir. Lui est écrivain ; elle, elle est étudiante en philosophie. Le professeur de la jeune femme s’appelle Steinhaus. « Stein » en allemand signifie « pierre » et « Haus » désigne la « maison », l’ «intérieur ». Comment comprendre ces données ? Si Claire est l’intérieur de Martin, le professeur de Claire, que l’on peut assimiler à un guide ou à un tuteur, qui la conduit de sa minorité à sa majorité, est l’intérieur de Claire, donc l’intérieur le plus profond ou intime de Martin, son fond. Métaphoriquement, on peut supposer que la philosophie, ou l’interrogation philosophique, est le cœur de l’œuvre littéraire de Martin Frost. Claire étudie Berkeley, Hume et Kant, trois penseurs qui se sont souciés en particulier de la valeur de nos pensées, idées ou représentations quant au monde supposé réel. Tous les trois montrent que le monde n’est rien sans nous. Il y a un sujet, car sans ce sujet il n’y aurait plus de monde. L’homme justifie le monde, et non l’inverse, là est peut-être le sentiment du tragique. « Claire me demandait un acte de foi. »[5] C’est justement de cette foi-ci dont il est question chez Unamuno. Le monde a besoin de nous, et c’est dans ce besoin que nous nous fabriquons une raison d’être ; nous créons un monde où notre présence est nécessaire. Le monde est l’écran de projection de nos désirs. Le monde est ma tautologie. Dans le monde objectivé ou le monde connu (voir plus bas), nous sommes inutiles ; il est, que nous soyons ou pas ; la conscience populaire le sait pertinemment : ma mort, et celle des autres, n’empêchera pas le monde de tourner. Nous, nous tenons par cette foi en notre monde intérieur. Vivre, c’est faire vivre une certaine conception du monde[6], c’est un travail dont la création littéraire est l’archétype, et la théâtralité l’expression la plus profonde. Si le sentiment du tragique existe, il naît en ce monde d’illusions[7] et de songes. Nous n’existons peut-être réellement que dans ces songes et l’illusion est peut-être notre réalité la plus réelle. Claire est une création de Martin, mais il n’en est pas conscience, d’abord. Elle lui répond ce qui suit, lorsque celui-ci découvre qu’elle n’est pas qui elle prétend être, à savoir la nièce du couple qui lui a prêté la maison, où il vit ces événements : «Qui es-tu ? interroge Martin. Qu’est-ce que tu fous ici ? Oh, Martin ! s’exclame Claire, soudain au bord des larmes. Peu importe qui je suis. Bien sûr que si. Ça importe énormément. Non, mon amour, ça ne fait rien. Comment peux-tu dire ça ? Ça ne fait rien parce que tu m’aimes. Parce que tu me veux. C’est ça qui importe. Tout le reste n’est rien. »[8] Le désir de Martin est la norme du réel. Claire existe parce qu’il la voit et la veut. Le « ça » est un neutre qui dit l’indistinction des désirs de Martin, son abîme. Le « ça » est également une désignation du réel ou de la situation confuse vécue par Martin. L’anonymat du pronom démonstratif, qui ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même, c’est-à-dire à « rien », à l’absence de fond du réel. « Ça » est une tautologie. Si Claire est le fond de Martin, elle-même n’a d’autre fond que Martin. Il n’y a donc pas de fond à notre monde intérieur, ni à nous-mêmes. « Rien » est un mot étrange et absurde, qui fait du bruit là où le silence dirait mieux que lui ce qu’il veut signifier. « Rien » dit une absence qu’il rend présente, en la substantifiant par ce mot même. Il dit donc le contraire de ce qu’il veut dire. Le « parce que » est la réponse des enfants ; il dit l’exigence de ma singularité qui n’a pas besoins de motifs, comme la Volonté schopenhauerienne qui veut mais n’a pas de fondements qui expliqueraient ou justifieraient son vouloir. Claire est pour lui le superlatif de toutes les femmes existantes, un idéal en quelque sorte ; Martin est atteint du syndrome de Pygmalion amoureux de sa création imaginaire : « Claire ne ressemblait à aucune femme, reprend Martin. Elle était plus forte que les autres, plus libre que les autres, plus intelligente que les autres. J’avais attendu toute ma vie de la rencontrer et pourtant, à présent que nous étions ensemble, j’avais peur. Que me cachait-elle ? Quel terrible secret refusait-elle de me confier ? Je me sentais partagé entre l’idée que j’aurais dû partir - faire mes bagages et partir avant qu’il ne soit trop tard - et celle qu’elle me mettait à l’épreuve. Si j’échoue, pensais-je, je la perdrai. »[9] Martin est amoureux d’une idée, en vérité. Claire est aussi l’image de la mort, par la perfection qu’elle incarne ; ce qui est parfait n’est pas humain et n’a plus de raison d’être ; avec l’obtention de l’objet, la quête s’achève. Seule la mort rend les choses parfaites. Claire lui cache la possibilité de sa propre mort qui, on le sait depuis Freud et son thème des coffrets, revêt l’apparence d’une femme belle. Les notions d’épreuve et d’échec sont significatives de l’atmosphère tragique. Que Martin réussisse l’épreuve (résoudre l’énigme) ou qu’il échoue, il échoue de toute façon, soit dans le réel (le livre est détruit), soit dans son monde intérieur (Claire meurt), à l’instar d’Œdipe qui sauve sa vie (physique) et perd son existence (il devient un parricide, épouse sa mère, propage le mal dans la ville de Thèbes ; il perd son identité première, comme fils de Polybe et de Mérope, et en revêt une autre, celle du roi de Thèbes, issu d’une autre filiation). L’apparition de Claire Martin est liée à la rédaction d’une histoire, d’une fiction, par Martin Frost, dans laquelle une femme est comme un double d’elle-même. La femme de papier est la « photographie » développée de Claire, elle-même négatif imaginaire de Martin. Plus l’écriture de l’histoire avance, plus Claire est malade. Martin fait le lien entre l’état de son histoire et celui de la jeune femme et, au fur et à mesure qu’il brûle les feuillets sur lesquels elle est racontée, Claire recouvre la vie. La Claire de papier est parfaite, dans le sens où elle est conforme à l’image idéale qu’en a son créateur, elle est achevée. Moralité : l’idée incarnée, ou la réalité de l’idée (le livre), tue l’idée (Claire). Peut-être est-ce là un indice pour comprendre la naissance du sentiment du tragique, qui naît de l’union de notre puissance et de notre impuissance, dont le créateur est l’archétype. Mais nul besoin d’être un artiste, au sens restreint du mot, pour le comprendre. Tout homme a un monde intérieur duquel naît une certaine vision du monde, qu’il projette dans la réalité. Cette vision du monde, il la fabrique aussi à partir de ce que le monde ou la réalité lui a donné à vivre. Elle est un point d’intersection entre lui et l’extérieur. Notre monde intérieur est fait de nos souvenirs, de nos rêves, de nos désirs, de nos blessures, de nos attentes, de nos peurs ; il porte l’empreinte de notre vécu et de notre manière unique d’aimer ou de haïr les êtres et les choses ; il est aussi vaste que notre force et notre envie de vivre. Il est le fruit de toutes nos facultés : sens, intelligence, imagination. On trouve en lui des idées, des pensées, et des images, dont on n’a pas nécessairement conscience, mais qui nous influencent et nous constituent comme entité et identité. Martin Frost doit résoudre une énigme, mais il ne le sait pas tout d’abord, il le sait lorsqu’il la résout. L’énigme est une des marques de naissance du tragique, c’est elle qui est à la base du malentendu présent dans toute tragédie. Nous sommes à la fois l’objet - c’est toujours, en vérité, l’homme qui est sujet à énigme, qui intrigue - et le sujet de cet énigme - car ce sont les hommes qui posent les énigmes, ou les relaient. L’énigme dit toujours l’échec ou la peur de la pensée et / ou du langage[10]. Elle suggère également plus qu’elle ne dit une chose cachée ou supposée telle, et marque les limites de notre compréhension. Elle se présente sous la forme d’un jeu, car si la réalité posait ses questions immédiatement, sans l’intermédiaire de l’énigme, elle serait trop crue, voire insupportable. L’énigme ou son jeu crée une mise en abîme. Elle incite donc toujours à l’interprétation, qui n’est pas imposée ou nécessaire, qui laisse un flou, qui n’est jamais vraie, mais seulement possible ou probable et, surtout, personnelle. L’énigme suggère une vérité qui a besoin de l’homme pour être révélée. En devinant, l’homme s’approprie cette vérité qui ne lui est plus assenée mais qu’il a l’illusion de forger. Martin détruit son histoire par le feu ; de même Hector Mann, qui est le créateur de Martin et de son « monde intérieur », a décidé de faire détruire ses films par le feu, après sa mort. Image d’une purification ou toute-puissance d’un Dieu qui détruit le monde qu’il a créé ? Culpabilité d’un homme, qui est responsable de la mort d’une femme, et qui refuse l’immortalité (relative) que pourrait lui offrir son œuvre ? Le refus de la survivance de son monde intérieur sur pellicule est la punition qu’il s’inflige. Une forme de peine de mort, peut-être. Ceci tendant à montrer qu’avec un homme qui disparaît meurt en même temps une certaine vision du monde, et que ce regard est ce qu’il y a de plus vivant et de plus essentiel en l’homme. « J’ai changé les règles. »[11] réplique Martin à Claire, lorsque celle-ci lui affirme qu’il n’a pas le droit de brûler son histoire (métaphore d’un refus du réel, du principe de réalité), afin qu’elle survive (image de son désir intact ou du principe de plaisir dans sa toute puissance) ; il a le droit : il est Dieu dans son monde intérieur. Le créateur, l’écrivain en particulier, est l’image du Destin. La caméra du cinéaste, Hector Mann, qui nous montre le monde intérieur de M. Frost, est un gros œil qui pénètre dans le cerveau de Martin. Cet œil est un exemple du « troisième œil » évoqué par Hölderlin et théorisé par le psychanalyste André Green. « L’image de l’homme a des yeux » écrivait Hölderlin[12] ; l’image de l’homme est sa création, le reflet qu’il imprime qu réel. Dans L’invention de la solitude, Auster évoque ce passage, à propos de la disparition de son père. Ce n’est pas un hasard de la part de cet écrivain qui raffole de jeux de miroir. Le monde intérieur, autre nom de l’inconscient, est la source du tragique. Nous ne sommes pas un, mais « uns » et les images de notre monde intérieur ont d’autres yeux ou d’autres visions. 

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[1] Si par “tragique”, on entend la perte irréversible de soi-même... [2] Publié chez Actes-Sud, trad. Christine Le Bœuf, Paris, mai 2002, pp. 295-320. [3] Auster est francophone ; il a traduit certains de nos plus grands poètes et a écrit une anthologie de la poésie française, cette note afin d’expliquer que le choix de “Claire Martin” comme nom d’un de ses personnages n’est pas fortuit. Claire est claire ; il l’écrit d’ailleurs p. 303 : “j’essaie d’être aussi claire que je peux”. Nous y reviendrons. [4] Ibidem, p. 294. [5] Ibidem, p. 313. [6] Cf. plus loin, notre analyse du Monde selon Garp de John Irving. Cette vie suppose la mémoire, ce qui fait peut-être défaut aux héros tragiques. [7] D’où le titre du roman de Paul Auster, qui est peut-être son chef-d’oeuvre : The Book of Illusions. Les illusions se réverbèrent les unes les autres ; une autre femme meurt lorsque son livre est achevé. L’œuvre intégrale de cet auteur pourrait se résumer, si l’on osait, en cette phrase : l’identité est un leurre et le hasard est notre destin. [8] Ibidem, p. 307, je souligne (ce qui est en italique est souligné par l’auteur) . [9] Ibidem, p. 308. [10] La peur des mots est peut-être une clef pour comprendre la philosophie occidentale et ses rapports au tragique. [11] Ibidem, p. 320. [12] Lettre à Casimir Ulrich Böhlendorff, trad. Denise Naville, Ed. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, 1967.
mardi 4 octobre 2005
Brion, à l'instar de Claude-Jean Philippe, représente le cinéphile-amoureux, exactement le type d'être qui suscite l'émulation chez autrui. Rien à voir avec ces critiques pompeux et hyper cérébraux qui "branlent l'accessoire" pour reprendre une formule de L.-F. Céline. Claude-Jean Philippe vient de sortir un livre sur Renoir et il anime, chaque dimanche, à l'heure de la messe, son ciné-club, au cinéma Arlequin, rue de Rennes, à Paris ! Un rendez-vous chaleureux.
Le 7 octobre, Patrick Brion publie un nouvel opus ! Je suis ravie !!! Ses livres me donnent le goût du cinéma. Les éditions de la Martinière nous offrent de très beaux livres et je suppose que celui-ci ne dérogera pas à la règle. Combien d'heures de bonheur ai-je vécues en feuilletant ses livres ? J'aime m'abîmer dans les photographies soigneusement choisies. Mon préféré est peut-être celui qu'il a consacré à la comédie musicale, car c'est un genre qui me fait tourner la tête de plaisir.

Je rapprocherais volontiers ce dernier film du Chant du Missouri (Meet Me in Saint-Louis) de Vincente Minnelli. A cause de la fraîcheur des personnages et du dynamisme du film en lui-même.
Meet me in St. Louis, Louis.
Meet me at the fair.
Don't tell me the lights are shining
Any place but there.
We will dance the hoochie coochie.
I will be your tootsie wootsie
If you will meet me in St. Louis, Louis.
Meet me at the fair.
- Kerry Mills and Andrew B. Sterling (1904) -

Toutefois, la jeune ingénue (mais délurée malgré tout) incarnée par Peggy Cummins est peut-être plus pimpante que Judy Garland, bien que j'aie une réelle passion pour celle-ci.
La plus belle scène de ce film, qui est techniquement supérieur au précédent, bien sûr, est celle qui est illustrée par la fameuse chanson The Trolley Song, lorsque les les deux amoureux éteignent les lampes une à une.
On ressent pleinement la force de cet amour naissant à cet instant. La scène est à la fois émouvante et sensuelle, mais involontairement sensuelle...
Cf. ce site extra et la page idoine : ici.





S'il y a bien un cinéaste qui me met en joie, c'est Mankiewicz. Difficile d'exprimer ce que son élégance incontestable me fait comme effet. Dimanche, au cinéma l'Arlequin, dans le VIe, à Paris, j'ai pu découvrir un inédit (en France),Un Mariage à Boston (The Late George Apley). Les dialogues sont plein de vivacité, les personnages bien campés, tellement énergiques que l'on a l'impression qu'ils vont crever la toile pour nous entraîner dans leur vertige.





Puisqu’il était question de René Clair, précédemment, on peut citer un autre de ses films dans la lignée de Ma femme est une sorcière, Fantôme à vendre (The Ghost Goes West), tout aussi plaisant et charmant que l’autre. L’argument est le suivant : un millionnaire américain achète un château en Ecosse à un aristocrate ruiné, puis le fait démonter pierre par pierre pour le reconstruire en Floride. Le fantôme de la demeure est aussi du voyage… Fantôme à vendre est le premier film de René Clair en Grande-Bretagne. L’histoire a été écrite par Eric Keown, d’après une nouvelle du grand Oscar Wilde, The Canterville Ghost.
René Clair est un cinéaste mésestimé, pourtant il a réalisé plusieurs films très réussis et qui ont fait date.
Qui sait, aujourd'hui, qu'avant Charlie Chaplin, dans À nous la liberté, il a dénoncé le travail à la chaîne ? En regardant un certain passage du film de Clair, on serait en droit de se demander si Chaplin n'a pas quelque peu plagié cette scène dans Les Temps Modernes. D'ailleurs, la Tobis, une société allemande, qui produisit À nous la liberté avait décidé d'attaquer Chaplin pour contrefaçon. René Clair s'est alors fermement opposé à cette action, considérant le film de Chaplin, homme qu'il admirait, comme un hommage indirect au sien. La Tobis continua toutefois à poursuivre Chaplin...


La sortie d'un mauvais remake de la célèbre série Bewitched aka Ma sorcière bien-aimée est l'occasion de parler de deux petits bijoux : le livre qui a donné l'idée de la série, celui de Thorne Smith, mais également le film de René Clair, qui est une autre adaptation tout à fait délicieuse, avec Veronika Lake, la femme aux yeux de chat, dans le rôle de la sorcière.
Que cela ne vous empêche pas de vous délecter des aventures de Samantha, puisque la saison 1 vient de sortir en DVD chez nous !

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