vendredi 15 septembre 2006
- "Un roman est une vie prise en tant que livre. Toute vie a une épigraphe, un titre, un éditeur, un avant-propos, une préface, un texte, des notes, etc. Elle les a ou peut les avoir."
(Novalis)
- "La littérature n'est pas pour moi une collection de livres multipliés à l'infini, rangés sur les rayons de la bibliothèque universelle. C'est aussi, c'est surtout ce qui crée partout, par-delà l'espace et le temps, par-delà les différences de lieux et de langues, un réseau de relations aussi fortes que subtiles entre les morts et les vivants, entre ces vivants morts que sont souvent les écrivains, et ces vivants imaginaires, dits pour cela même immortels, que sont leurs créatures d'encre et de papier."
(Marthe Robert)
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Ajout d'un mini-billet sur la page Lewis Carroll.
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mercredi 13 septembre 2006
Pour les heureux anglophones, je dépose ce message.
Sur la radio BBC4, hier après-midi, nous avons pu entendre une émission, qui mettait en scène Andrew Birkin, le meilleur spécialiste au monde de Barrie. De nombreux extraits de Lost boys ont été diffusés.
L'émission était sensible et brillante. Le coeur et l'esprit fonctionnaient de conserve.
Il y fut question de son fils, Anno, le jeune poète, mort trop tôt, à 21 ans, dans un accident de la route. Un recueil de ses poèmes sera publié, en traduction française, aux éditions Actes Sud (une des maisons que je respecte le plus), en mars prochain.
"Qui a dit que la course était finie ?
Poèmes traduits de l’anglais par Jane Birkin, Lou Doillon, Jean-Claude Feugnet,Charlotte Gainsbourg, Philippe de Grossouvre,Christian Magis, Laure de Montbron,Danièle Robert et JessicaThirolle.
Oeuvre d’un jeune homme prématurément disparu, des poèmes qui conjuguent le soleil noir de la mélancolie et les confessions d’un enfant du siècle à la recherche ardente de la vérité du monde, où qu’elle se trouve, en un ardent éloge de l’intranquillité.Prématurément disparu à l’âge de 20 ans dans un accident de voiture survenu en Italie,Anno Birkin a laissé plus de mille poèmes et chansons dont la sélection a donné lieu en2003 à la publication, en Angleterre, du présent recueil à l’initiative de son père, AndrewBirkin.Ces poèmes laissent éclater la rage et la vérité de ce tout jeune homme qui a traversél’existence à la manière d’une comète. Anno Birkin y fait entendre la double voix del’exubérance et du tourment des fins d’adolescence. Ces textes portent la marque de lapassion du jeune homme pour la musique – il était l’un des membres les plus actifs dugroupe de rock KjD (Kicks joy Darkness) – dont il disait qu’elle était “le langage de son propre fantôme”. Quant aux mots, ajoutait-il, “ce sont lambeaux de fleurs embrasées quivolent dans le vent.”A la recherche, urgente, intense, de la vérité du monde où qu’elle se trouve, à l’affût des plus improbables “preuves” susceptibles d’affleurer dans le mot en travail, Anno Birkin épingle les errements et les failles de l’humain avec un sens aigu du détail sardonique et une étonnante maîtrise des registres de ce langage dont il sait s’enivrer, privilégiant l’abstraction malgré ses allures de chevalier romantique, avec pour volonté affirmée, malgré son jeune âge, de dépasser les angoisses et les préoccupations de l’ego.Dionysiaques, rimbaldiens, juvéniles, ces poèmes parlent le langage des sentiments etde l’instinct avec une extraordinaire spontanéité et conjuguent le soleil noir de la mélancolie et les confessions d’un enfant du siècle. Mais ce siècle est le nôtre et les métaphores très contemporaines d’Anno Birkin semblent s’employer à éclairer les ténèbres du temps présent sans toutefois en réduire la complexité. Et les mots de ses poèmes, brillants au firmament de la brève aventure de son existence, demeurent,continuant à poser leurs questions intranquilles… Et c’est ainsi qu’ils enjoignent chacun de nous à ne pas abandonner ses passions en chemin, à se rendre disponible au risque,à savoir rire quand nous serions tentés de fondre en larmes, et à nous confronter aux puissances et aux périls de l’amour.C’est parmi ces poèmes et ces chansons – souvent accompagnées de nombreusesvariations – que les textes qui composent ce recueil ont été sélectionnés.Le livre est accompagné de dessins tirés des carnets personnels de l’auteur – dessins quin’étaient pas forcément destinés à illustrer tel ou tel texte mais dont l’élaboration est àpeu près contemporaine de leur écriture. La traduction des textes a été confiée à un collectif de traducteurs qui compte des membres de la famille et des proches de l’auteur ayant accepté de s’associer à cette publication."
Andrew Birkin a établi un parallèle assez saisissant entre sa relation avec Anno et celle de Barrie avec Michael Llewelyn Davies, l'enfant que Jaimie préféra aux autres et dont il fut à la fois émotionnellement et artistiquement dépendant. Les deux "garçons perdus" sont morts dans leur vingt-et-unième année. La mort de Michael laissa le père de Peter Pan et de tant d'oeuvres douloureusement joyeuses en ruines.
L'émission est disponible à l'écoute pendant une semaine ici.
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Libellés :Andrew Birkin,James Matthew Barrie,Peter Pan
mardi 12 septembre 2006
lundi 11 septembre 2006
Je commence à mettre à la disposition des lecteurs de mon site consacré à Barrie une partie des documents offerts par le généreux et talentueux Andrew Birkin. Merci à lui.
Ici, un album de photographies relatives à la pièce Peter Pan : certaines sont issues de la première, le 27 décembre 1904, d'autres des années suivantes, avec une distribution différente.
J'ajouterai des légendes.
Et, en prime, quelques-unes des divers Peter Pan dans cet autre album...
En attendant, aidée par les chansons du nouvel album de Charlotte Gainsbourg, je suis plongée dans des traductions diverses relatives à mon bien-aimé Barrie et à l'étonnant Lewis Carroll (les diairies de ce dernier sont très intéressants), entre autres petites choses, d'où une relative absente sur ce JIACO. Bientôt, un nouveau petit billet sur la page consacrée à Carroll.
Libellés :James Matthew Barrie
dimanche 10 septembre 2006
La couverture du Petit oiseau blanc :
Ce n'est pas l'habillage que j'aurais choisi, personnellement, mais je n'étais pas celle qui décidait sur ce point. J'aime beaucoup l'illustration de Rackham mais je ne l'aurais, pour ma part, pas "esquintée" avec ce dégradé de vert (qui est le rappel de la collection où s'inscrit ce titre).
J'aurais souhaité une photographie de Barrie avec Michael Davies ou ce dernier seul, qui me semblaient plus en accord avec le contenu du livre.

[Cliquez sur les images pour les agrandir.]
De même, de toutes les quatrièmes de couverture (cinq en tout) que j'avais écrites, c'est celle que je n'aimais pas (trop classique à mes yeux) qui a été choisie. Il paraît que l'originalité est dangereuse pour les ventes... Je ne médis pas. Publier un livre est toujours un risque et je ne connais pas assez le métier pour critiquer. Être un éditeur demande beaucoup de ferveur, de courage et de travail. Je remercie du fond du coeur le mien qui, hormis ces deux points, m'a laissée toute liberté et a permis que ce livre voie le jour et que mon joli petit rêve vogue encore, encore et encore. Merci. Bon vent à lui !
Libellés :James Matthew Barrie,littérature anglaise
vendredi 8 septembre 2006
« La lumière nous découvre la beauté, mais elle nous fait aussi voir la laideur. Si vous jetez du vitriol au visage d’une jolie femme, sa beauté périra, et il n’existe pas de force au monde qui puisse nous obliger à admirer son visage abîmé : je ne sais si l’amour le plus profond et le plus sincère est capable de résister à une telle métamorphose. Les idéalistes, il est vrai assurent qu’il y résistera ; les idéalistes en général se hâtent toujours d’assurer car ils craignent, et avec raison que, s’ils bronchent ne fût-ce qu’un instant, et qu’ainsi entre la question qu’on leur pose et leur réponse il s’écoule un intervalle de temps qui nous permette de voir, certaines choses apparaîtront peut-être qui ne doivent pas être éclaircies. C’est pour cela qu’ils tiennent tant à la logique. La logique nous transporte en un clin d’œil jusqu’aux conclusions et aux prédictions les plus lointaines ; nulle réalité ne pourra la rattraper. L’amour est éternel ; par conséquent une femme défigurée nous sera aussi chère que s’il ne lui était rien arrivé. C’est certainement faux, mais grâce à de tels mensonges on peut conserver ses anciens goûts et ne pas voir le danger qui les menace. Les paroles et les théories cependant n’ont jamais pu écarter de nous un danger réel. (…) »
(Leon Chestov, Sur les confins de la vie)
Découvert lorsque j'avais 18 ans, ce philosophe russe (pas assez connu) m'enchante toujours. Ecriture limpide, pensée vivante, honnêteté intellectuelle absolue. Sa foi pourrait être la mienne.
Si son propos sur la logique est proche de ma modeste pensée, je ne suis en revanche pas d'accord avec l'idée que l'amour absolu ou éternel est la construction des idéalistes. Je crois que, dans la pratique, le sentiment tient davantage à une chance, provoquée ou non, et à une forme d'innocence intellectuelle sur ce point précis.
Libellés :Chestov,philosophie
jeudi 7 septembre 2006
"The Flying Dutchman, with a crew of ghostly clients imploring all whom they may encounter to peruse their papers, has drifted, for the time being, heaven knows where. "
Charles Dickens, Bleak House
***
J'ai toujours été hantée par les bateaux et les histoires de pirates. Je ne sais pas très bien à quoi tient ce goût particulier pour la flibusterie et les bouteilles jetées à la mer, mais il a toujours existé en moi et ma mémoire, à ce sujet, jette très loin ses amarres. Je racontais déjà des histoires de tempête et d'îles mystérieuses lorsque j'étais une petite fille trop sage. Jules Verne et Stevenson attisaient ce feu de mon imaginaire mal nourri. La configuration d'un bateau me paraissait poésie, image résolue d'une âme en péril. Pourtant, l'eau n'est définitivement pas mon élément. La raison de mon trouble, probablement... Dernièrement, j'ai lu un magnifique roman, qui sera bientôt publié, dont l'histoire se déroule en partie sur un étrange bateau fissuré, auquel je ne cesse de penser.
Le Hollandais Volant est l'une des histoires de bateau les plus captivantes et les plus célèbres.
Mon cher Wagner lui-même consacra une oeuvre, Le vaisseau fantôme, à cette légende.
Extrait de l'ouverture :
Ses versions et prolongements sont innombrables. Deux histoires se partagent au coeur de cette légende tenace la part du roi.
Le navire du Capitaine Van der Decken.
Imaginez le XVIIe siècle. Le navire du Capitaine Van der Decken quitte l'Angleterre pour l'Australie. Un très long chemin attend tout l’équipage. Le « Hollandais Volant » parcourt les mers lentement. Surgissent mille problèmes à bord. La famine et les maladies font bombance. L'équipage est, peu à peu, décimé. Les survivants supplient le Capitaine Van der Decken de faire une halte. Mais ce dernier, désireux de rattraper le temps perdu, refuse obstinément de s’arrêter dans un port.
Le navire approche du Cap de Bonne-Espérance, lorsque le Capitaine entre dans une terrible crise de rage. Il se met à blasphémer, vociférant et injuriant Dieu. Soudain, une terrible tempête éclate. La réponse de Dieu. Le bateau ne résiste pas et s'abîme. Dieu condamne ensuite le Capitaine et son équipage. Ils erreront éternellement sur les eaux.
Le navire du Capitaine Barent Fokke.
Vers l’an 1650, le Capitaine Barent Fokke vivait à Amsterdam. Cet homme était célèbre pour deux raisons : son caractère exécrable et son bateau, qui passait pour être le plus rapide au monde. La rumeur voulait que le capitaine eût passé un accord avec le Diable afin d'obtenir un vaisseau aussi puissant... Un jour, lui et son équipage disparurent en mer. Le navire revint intact, non dépossédé de sa cargaison. La légende s'inscrivit d'elle-même : maudits, le capitaine et ses hommes avaient été condamnés à voguer sans trève sur les mers et les océans.
Ceci nous renvoie à d'autres énigmes, enflées par la levure du folklore, dont le mystère de la Marie-Céleste (the Mary Sellars), qui fut repérée navigant au coeur de l'océan atlantique, sans équipage, le 4 décembre 1872.
Elle fut retrouvée par l'équipage du Dei Gartia, commandé par Morehouse. Tout avait disparu : corps et biens. Plusieurs hypothèses rationnelles étaient possibles. Mais il était plus fécond pour l'imaginaire, sûrement, d'inventer des détails romanesques et fantastiques, tels le chat noir soir seul à bord, la soupe encore chaude...
Ces bateaux existent d'une façon ou d'une autre dans notre inconscient collectif et évoquer l'un d'entre eux, c'est craquer une allumette sur notre imagination et embraser l'esprit romanesque que tout un chacun possède, parfois sans le savoir. Une légende qui perdure n'est jamais, quand on y songe un peu, qu'un éclat de mémoire, une trace fantomale des songes éclos depuis la nuit des temps, depuis que l'homme est en mesure d'inventer des histoires pour réécrire ce qu'il n'a parfois fait que subir au lieu de le combattre et d'en être le maître. L'origine des contes de fées est sûrement le fait d'un enfant triste, confiné, bien plus tard, dans un vieux châssis d'adulte... Les contes de fées sont le charnier de l'enfance reconstituée.
L'inconscient s'y frotte dangereusement, plus que contre n'importe quelle autre oeuvre d'art.
Albert Lewin, lui, s'inspire de la légende du Hollandais Volant pour réaliser son plus beau film, qui est le film culte des amoureux d'Ava Gardner. J'avoue lui préférer James Mason, agité et flamboyant, accablé par une douleur qu'il ne peut exprimer, sous l'effet d'une malédiction qui l'attache à la vie éternelle. Il y a du Tristan et Yseult dans leur histoire. Le creuset d'où sortent les oeuvres fortes est toujours identique : quand l'impossible et le nécessaire se jouent et se nouent. L'amour véritable est toujours la mort (de l'ego, par exemple) et cela ne tient pas simplement, dans notre langue, à une concordance phonique.
Le film est d'une rare esthétique, les couleurs puissantes vous agrippent. Mais cette beauté formelle, qui essouffle un peu, sert parfaitement le propos.
L'une des premières images

est d'une splendeur douloureuse : les deux cadavres des amants rejetés sur le sable. L'amour et la mort confondus, unis, dans le sublime d'une légende (le livre du héros, qui contient sa confession).
Nous sommes en lévitation sur une fêlure, celle qui scinde le réel et l'univers des songes. Entre Calderon et Shakespeare, si nous devions tracer une croix sur la cartographie des fictions. L'argument a la violence d'une tragédie, où le conflit ne peut trouver réconciliation que dans la mort.
Une histoire d'amour et de mort, tel est le sujet de Pandora. Un conte où s'affrontent une femme incapable d'aimer et un homme incapable de mourir. Lewin s'inspire dans sa réalisation des surréalistes, comme en témoigne la participation discrète de son ami Man Ray à ce film (Cf. la photographie de Pandora).
Pandora est une femme fatale, dure, et peut-être malheureuse, que l'amour n'a jamais effleuré. Elle est prisonnière de sa beauté qui n'inspire que des passions dénuées de vérité.
Les hommes meurent pour elle. Hé bien qu'ils meurent ! Ce n'est pas d'amour qu'ils périssent mais de vanité. Ils ne sacrifient rien, puisque l'amour propre leur tient lieu de sentiment. La vie ne vaut que par l'amour.
L'un d'entre eux se suicide car elle refuse de l'épouser. Pandora demeure dans sa superbe. Elle vole, ensuite, presque par défi, un fiancé à une gourde éplorée mais aimante. Elle exige de lui qu'il lui sacrifie la chose qu'il aime le plus au monde, désirant mettre à l'épreuve la force de son sentiment, car elle pressent bien que l'amour se doit d'être exclusif et extrême ; elle est d'autant plus consciente de cette nécessité qu'elle ne donne naissance qu'à des passions brutales qui n'ont pour objet que sa beauté, que la peau de son être jamais atteint. Elle est inflexible mais Dieu lui-même n'exigea-t-il pas des sacrifices impossibles ?
Le prétendant de Pandora, champion de course automobile, jette à la mer, mais à contre-coeur, sa voiture de course... Elle lui donne sa main, promettant de l'épouser bientôt, et lui permet de repêcher son bien, ce qu'il s'empresse de faire... Pandora se libère à cet instant de lui. Mais il l'ignore encore.
Puis, quelque part en mer, elle aperçoit un magnifique bateau qui l'attire irrésistiblement. Elle se dévêt et nage à sa rencontre, mue par la curiosité et la foi d'une enfant.

Un homme mystérieux, seul à bord, peint un portrait de femme, le sien. Comment est-ce possible puisqu'il ne se sont jamais rencontrés ? Sur cette toile, elle tient la boîte de Pandore dans ses mains. Au fond de cette boîte, la mythologie grecque nous dit qu'il ne subsiste que l'espoir et Pandora est réellement le salut du hollandais. Il est de ces portraits de femme au cinéma que l'on n'oublie jamais : celui-ci, celui de la Laura de Preminger,

et celui de Lang dans La femme au portrait...

La femme encadrée ne l'est que parce qu'elle ne cesse de se dérober, à elle-même, mais aussi aux autres. Un destin dispense d'identité. Pandora porte le sien : il l'arrête soudain dans la trajectoire de cet homme qu'elle semble connaître de toute éternité.
La rencontre bouleverse Pandora. L'homme demeure calme, fort du savoir qui n'est pas celui, ordinairement, des héros tragiques. Pandora est une réincarnation de la femme qu'il a aimée au XVIIe siècle et qu'il a assassinée, la supposant à tort infidèle. Dieu le condamna à ne jamais mourir et à revenir périodiquement sur terre jusqu'à ce qu'une femme donne sa vie pour lui, ce qui briserait l'enchantement terrible.
L'amour se mesure à ce que nous sommes capables de sacrifier pour lui, un des personnages répète cette sentence. Rien de plus juste n'a jamais été dit. Bien des affections seraient détruites si on les révélait à la lumière de cette question cruciale. Peu d'êtres osent s'y soumettre. Je les comprends. Je les méprise, parfois. Je les plains davantage, toujours.
La vie est notre bien ultime, à condition qu'elle ait une valeur pour celui ou celle qui y renonce. Cette valeur est offerte par la conscience de l'éphémère, elle-même née de la peur de perdre.
Au début du film, Pandora ne se soucie guère d'être en vie, car son existence est vaine et vide. Elle ne pourrait en faire cadeau à personne car cette offrande n'aurait aucun sens. L'amour qui l'inspire tout à coup la fait pénétrer dans la temporalité. Oui, sa vie est précieuse, car désormais le temps compte et est compté ; il est l'ennemi et l'obstacle qui sépare ceux qui s'aiment. Il est la mort possible de l'amour. L'image du sablier entre les deux amants est une belle idée, qui dit tout ceci infiniment mieux que moi. L'éternité glacée et abstraite, ou plus exactement l'immortalité absurde du héros ne peut être brisée que par la temporalité d'un humain.
Une des plus belles phrases de Proust, que tout le monde connaît, exprime quelque chose qui ressemble à cette idée :
"L'amour, c'est le temps et l'espace rendus sensibles au coeur."
Pour le héros damné, doté de la vie éternelle, son salut est ce bien absolu. Il ne peut sacrifier à son amour que la paix de son âme, masi il ne veut pas voler la temporalité de Pandora pour se débarrasser de son insupportable éternité. Il fera tout ce qu'il est en son pouvoir afin de fuir Pandora, qu'il pressent capable de l'aimer à ce point.
Ce mouvement en arrière est la rédemption du héros, qui mérite enfin l'amour véritable et pur d'une femme. Il ne peut être aimé que parce qu'il est capable de renoncer à son amour par amour.
Le sablier se brise. Le bateau disparaît dans les flots et l'on imagine les amants unis dans une autre éternité, désincarnée cette fois-ci, ailleurs.
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Libellés :cinéma
mardi 5 septembre 2006
Nouvelle mise à jour chez Lewis Carroll.
Désormais, en parallèle avec ce JIACO, vous pourrez lire, si cela vous intéresse, mes notes sporadiques concernant la vie et l'oeuvre de Lewis Carroll à cette adresse-ci.
J'ai posté le premier billet d'une longue série (tel est mon voeu).
Je signalerai toujours sur cette page, pour davantage de commodité, les nouveaux billets concernant le père d'Alice.
lundi 4 septembre 2006
Le Petit Oiseau blanc sera disponible le 28 septembre en librairie.
Editions Terre de Brume.
Jolie manière de fêter le premier anniversaire de ce JIACO, qui a vu le jour le 29 septembre. La coïncidence presque parfaite entre ces deux dates est douce à mon esprit.
vendredi 1 septembre 2006

Je sais pertinemment que l'animation japonaise a mauvaise presse en France, même si les jugements péremptoires commencent à peine à s'infléchir. Bien sûr, Hayao Miyazaki est portée aux nues, à juste titre ; Takahata, un peu moins loué, acquiert néanmoins un noble statut . Il sont moins d'une dizaine, me semble-t-il, à être adoubés et à obtenir les faveurs des critiques français, à pouvoir prétendre à un article dans les Cahiers du cinéma ou dans une autre revue de référence. Mais le grand public est loin d'être converti à l'idée que l'animation (japonaise ou autre) n'est pas simplement destinée aux enfants et peut receler des œuvres à part entière. De telles opinions vilipendeuses sont, en outre, terriblement injustes envers les enfants, qui ne sont certainement pas des créatures inférieures en intellect et en sensibilité ! Ce qui émerveille et transporte un enfant serait à mes yeux un gage de beauté et d'authenticité...
Je m'emploie donc à laisser traîner ici un petit griffonnis, qui a pour thème une magnifique série animée, éditée par Dybex en coffret. Treize épisodes constituent cette fresque intimiste de la vie d'étranges créatures, dotées d'ailes grises, qui vivent dans une ville entourée d'un mur gris infranchissable, sinon par les corbeaux (représentants de la mort, comme souvent)... Une image possible du purgatoire pour ces anges à demi-déchus est une interprétation possible mais non exclusive.
L'animation est fluide et les personnages sont croqués avec une douceur apaisante. L'histoire en elle-même instille un rythme lent et la révélation conquiert l'image peu à peu, à mesure que notre coeur est étreint par diverses émotions. Un certain nombres de réponses sont laissées à la sagacité et à l'imaginaire du spectateur. L'humour est présent, bien que discret : par exemple, les anneaux des "anges" sont attachés lorsqu'ils ne tiennent pas seuls en lévitation au-dessus des têtes...
Yoshitoshi ABe est très connu des amateurs de "japanimation" puisqu'il a créé, entre autres, cette série animée très torturée, nommée Lain, qui a connu le succès dans notre contrée. Mais Haibane Renmei (son titre original) est plus proche d'une série comme Niea_7 que de Lain. Je suis convaincue qu'elle plairait à des personnalités très différentes.
L'extrait que je propose est tiré du premier épisode. Une adolescente tombe peu à peu du ciel et se retrouve dans un cocon, abrité par une maison, elle-même ceinte par une curieuse ville. Qui est-elle ? Que signifient cette chute et cette seconde naissance ? Le péché originel, la rédemption, la possibilité d'une seconde chance, tout ceci crée une atmosphère intrigante et légèrement oppressante.
jeudi 31 août 2006
Je dois, à nouveau, cette découverte à une lectrice. Je suis sa très grande débitrice, car cette oeuvre est forte et ne vous laissera pas en paix, même après avoir refermé définitivement le livre.
Je lui demande, par avance, pardon de si mal parler de cette oeuvre envoûtante et brillante.
Passionnée par l'époque victorienne, je suis toujours prompte à me saisir des romans qui exploitent cette période bénie du Roman avec un regard contemporain ou faussement d'époque. Sarah Waters a parfaitement réussi à faire siennes les moeurs victoriennes, par exemple, et à nous entraîner dans l'illusion d'un roman écrit dans la verve de cette ère révolue, où raconter des histoires n'était pas une exception bénie.
Ce gros roman de presque 1150 pages ne vous rassasiera pas le moins du monde. Ne vous hâtez point. Prolongez le plaisir de l'abriter dans votre esprit, car sa présence massive vous fera bientôt défaut.
Les bons livres se désignent par les stigmates qu'ils laissent en nous. Ils nous hèlent, quelquefois, du passé qui les a vus naître et mourir le temps de la lecture, de leur existence éphémère, dont il ne reste que la trace vivace mais malgré tout bientôt estompée dans la mémoire du lecteur.
Michel Faber prend d'emblée une décision courageuse mais risquée : il transforme résolument son lecteur en voyeur, sans lui demander son avis. Nous sommes donc des spectateurs invisibles, transportés aussi aisément que des poupées en papier au coeur d'une histoire, celle qui lie quatre personnages principaux. Je vous les présente en coup de vent : Sugar, une prostituée à l'intellect exacerbé, William, un balourd cultivé et ambitieux, à la tête d'une entreprise florissante, qui va acheter Sugar, Sophie, la fille délaissée de William et Agnes, la femme de William, qui est presque un fantôme.
Il y a en Michel Faber quelque chose qui n'est pas étranger au livre de Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur... Toutefois, aucune perplexité ou complexité ne viendra rider la surface de la lecture. Le procédé d'injonction, qui était déjà celui de mon cher Tristram Shandy, est presque ici une politesse ironique à l'endroit du lecteur. L'abrupte fin du roman confirmera mon impression... Nous sommes d'abord aspirés par le livre et rejetés aussi vivement sur la grève de notre solitude, dépossédés tout à coup de cet univers où nous nous sentions en position de force et d'admiration.
Nous rencontrons ce livre et il nous congédie comme le fait le Maître des histoires, le vieux barbu, là-haut, ailleurs, nulle part...
Nous n'avons rien d'autre à faire qu'à ressentir et ce n'est pas peu !
Je lisais la critique d'un lecteur sur amazon.fr, qui se plaignait d'avoir été plongé dans la fange (la merde, le sperme, la pisse et la misère) et d'avoir souffert de ces réalités visqueuses et odoriférantes, d'avoir été malmené en quelque sorte. Si je suis pleinement d'accord avec sa description, je n'accepte pas cette conclusion car j'ai le sentiment d'avoir été privilégiée, d'avoir pu me glisser dans les pensées et la réalité concrète des divers personnages. Ce roman est charnu et palpable et, bien que sa fonction ne soit pas d'être réaliste, il y a moyen d'éprouver violemment nos sens au cours de ce voyage.
Ce roman, qui donne le beau rôle à la fiction, est tenaillé par un certain nombre d'images, qui ne laissent comprendre leur signification que peu à peu.
La maladie de peau de Sugar, l'ichtyose (la peau de poisson si vous préférez), est très symbolique. Cette permanente desquamation de son corps dit au moins deux choses : la mue progressive de Sugar, qui, de prostituée ne pensant légitimement qu'à sa sauvegarde personnelle, va se transformer, peu à peu, en mère pour une enfant qui n'est pas la sienne. Quelle belle surprise pour le lecteur que cet éveil d'un amour gratuit !
D'autre part, cette peau qui ne cesse de s'effriter, cette sécheresse qui l'habille de haut en bas, appelle quelque chose qui la nourrisse, l'irrigue, et la sauvegarde : l'amour, peut-être. Elle l'attend de la part de son bienfaiteur tout en ayant la lucidité de ne pas l'espérer, car elle sait la nature des hommes. Sa propension à se fondre dans les bains chauds, où elle trouve un apaisement provisoire, où sa peau se détend dans cet autre élément, rappelle probablement inconsciemment le liquide amiotique.
Sugar est devenue prostituée à cause de sa mère qui l'a vendue sans remords aux plus offrants et l'on ne peut ignorer à quel point elle n'a pas été aimée par sa propre mère. On est outrés par ce viol de l'enfance ; mais l'auteur ne nous laisse pas le temps de verser une larme, il nous presse d'avancer.
Lorsque Sugar rencontre la fille de William, Sophie, petite souris effrayée et confinée dans ses appartements, elle va se prendre, malgré elle, d'amour. Mais cette affection ne versera pas, là encore, dans la sentimentalité. On sent toutes les résistances inconscientes de Sugar, ses tentatives bouleversantes pour ne pas ressembler à sa propre mère, en lisant leur histoire.
Un des plus beaux personnages de ce livre est celui d'Agnes, la femme trompée de William. C'est un ange ridicule et émouvant. Réputée folle, alors que l'auteur nous précise, en passant, qu'une tumeur est logée dans son crâne. Petite bombe à retardement. Lorsque l'auteur nous offre spontanément cette information, dont il ne sera jamais fait usage dans le cours de l'histoire et qu'aucun personnage ne découvrira, il nous place un instant dans le secret des dieux pour, ensuite, nous renvoyer à notre position de spectateur / voyeur.
J'emploie à dessein ce mot et non celui de "lecteur" car le livre se déroule comme un film. Bien sûr, le train de la lecture s'arrête, ici ou là, quand il bute sur une formule élégante, mais la lecture se glisse en nous et nous dépossède de tout sens critique. Nous lisons et nous aimons beaucoup cela.
Pauvre âme tourmentée que cette Agnes, trop pure pour ce monde qui n'est pas le sien, prisonnière d'une société qui l'a rendue ignorante des choses les plus élémentaires, imbue de religion, qui rêve d'un autre corps, tandis que Sugar se régénère elle-même, mue après mue, plus forte car dotée d'un savoir puissant. Ces deux portraits de femmes sont construits parallèlement et ne se comprennent complètement que l'un par rapport à l'autre. Je gage que le titre original, The crimson petal and the white (Le pétal pourpre et le blanc) désigne au moins autant Sugar (aux cheveux roux) et William que Sugar et Agnes !
L'un des grands mérites de l'auteur est de n'avoir sacrifié aucun personnage au profit des principaux acteurs de ce drame. Il donne consistance, ne serait-ce que par quelques lignes ou souvenirs épinglés, à chacun d'entre eux. Qui peut oublier Caroline ? Il a su créer un univers cohérent et riches en odeurs et en couleurs, poussant le raffinement jusqu'à nous accorder une place de choix pour contempler tout ceci. Certains auteurs, très mesquins de n'offrir à leur lecteur qu'un misérable petit strapotin sur le côté, pourraient en prendre de la graine !
Michel Faber est l'enfant improbable de Dickens et de Zola, un conteur engagé, qui défend par son travail une idée du Roman qui n'a presque plus cours en France.
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"(..) un grand livre est toujours l'envers d'un autre livre qui ne s'écrit que dans l'âme avec du silence et du sang."
Gilles Deleuze, postface à Bartleby, Ed. GF-Flammarion.
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mardi 29 août 2006

[Ce rire-là, capturé dans son expression la plus euphorique, me porte au plus près de Dieu, en qui pourtant je ne crois guère. Le rire et la joie sont ce qui nous rapproche le plus d'un état de communion avec le monde.]
Doctor Noah Praetorius aka Cary Grant :
I consider faith properly injected into a patient as effective in maintaining life as adrenaline, and a belief in miracles has been the difference between living and dying as often as any surgeon's scalpel.
Je crois que la confiance injectée dans un patient, comme il convient, est aussi efficace à le maintenir en vie que l'adrénaline. La croyance aux miracles fait aussi souvent que le scalpel du médecin la différence entre la vie et la mort.
Joseph Leo Mankiewicz est un de mes cinéastes préférés. Il est l'un des dix réalisateurs de mon panthéon personnel.
J'ai fait souvent état de cette admiration, ici même et ailleurs. Il a le don de pouvoir officier dans des genres très différents sans se perdre ou tordre son style (que ce soit dans le conte romantique à mi-chemin du rêve et de la réalité, qui ouvre une aube où se dessine la délicieuse Mrs Muir, dont serait tombée fou amoureux Barrie, la comédie de moeurs, Letter to three wives, la tentation du gothique, Dragonwyck, la fresque gigantesque, Cléopâtre, la chronique familiale, The late George Apley, le film policier, Somewhere in the night, le film d'espionnage, Five fingers, ou encore l'analyse psychiatrique, Suddenly last summer...).
A chaque fois, il donne le ton avec une imperturbable classe, une pureté d'âme qui lui permet de parler des sentiments humains les plus ténus sans jamais les briser entre les mâchoires d'un scénario imparfait ou les mouvements brutaux d'une caméra inquisitrice. Même lorsque la caméra est au plus près des acteurs, lorsqu'elle se fait regard appuyé sur le visage, elle ne les brutalise jamais, évitant d'être avide d'une l'émotion qui ne paraît jamais provoquée mais s'épanouir naturellement dans les expressions et les gestes.
Distance et présence au coeur de l'intimité des êtres sont les deux soucis primordiaux du cinéaste. Ce recul salvateur s'exerce souvent par l'humour, parfois assez mordant mais jamais cruel, mais aussi et surtout par une économie de paroles et d'effets. Il invite le spectateur autour du foyer intime des personnages, à nous frotter à leur lumière, à les coudoyer, à les comprendre intensément. Pour cela, il glisse quelques points de suspension au moment opportun. Nous participons au déroulement de l'histoire sans en être pleinement conscients sur l'instant. L'émotion ultérieure reviendra hanter le souvenir de la projection.
Il est des cinéastes curieusement absents de leur création. Tel n'est pas le cas des films de Mankiewicz, qui parlent de lui, d'une voix de basse. Il est pleinement audible, séparés que nous sommes de lui par des décennies. Prodige.
L'élégance du coeur et de l'esprit des plus grands, à savoir l'intelligence alliée à la modestie, confère à son oeuvre une chaleur commune à tous ses films.
Le cadre de ce film-ci est la jalousie d'un homme médiocre et la force de ce monstre aveugle que l'on appelle la rumeur, qui sera à peine évoquée. C'est aussi le portrait modeste et authentique d'une simple histoire d'amour qui tient sa place dans cet encadrement dramatique.
Ce film-ci est un de ceux que, dans sa filmographie, je prise le plus fort et pas seulement parce que Cary Grant y est plus que jamais l'homme parfait, c'est-à-dire celui de la situation. A l'instar des films de Capra, il y a dans ce film une générosité proprement dickensienne. Il faut distinguer ce trait sensible des vulgaires bons sentiments. Quelle différence entre l'indigeste compassion mielleuse et la bonté d'âme ? me sommerez-vous de répondre.
Avant de m'incliner devant votre légitime curiosité, j'aimerais extraire de ce film une scène, qui sanctifie à la fois l'immense talent de l'acteur Cary Grant et qui exprime l'intelligence du film
mentionné. Je crois qu'elle me permettra, in fine, de répondre un peu à cette interrogation.
Cary Grant interprète le rôle d'un docteur, comme il n'en existe plus guère, bien que j'aie la chance d'en connaître intimement un tout aussi merveilleux... Il officie dans une clinique qu'il a créée et donne des cours à la faculté. Il est jalousé par un ignoble personnage, tout droit sorti d'un roman de Dickens, plus filandreux que Uriah Heep* et à peine plus grand, du moins à l'échelle de l'âme, que Quilp. C'est ainsi que l'ami de Cary Grant, le condamné à mort et miraculé, qui l'accompagne dans son existence, tient ce discours, fort réjouissant pour le spectateur, à la petite vermine qui a tenté de faire basculer, à force de calomnies, le destin du noble docteur :
Professor Elwell, you're a little man. It's not that you're short. You're...little, in the mind and in the heart. Tonight, you tried to make a man little whose boots you couldn't touch if you stood on tiptoe on top of the highest mountain in the world. And as it turned out...you're even littler than you were before.
Professeur Elwell, vous êtes un petit homme. Je ne parle pas de votre taille. Vous êtes petit, dans votre esprit et dans votre coeur. Ce soir, vous avez essayé de rapetisser un homme. Vous ne pourriez vous isser à la hauteur de ses chevilles, même si vous vous teniez sur la pointe des pieds au sommet de la plus haute montagne en ce monde. Et la conséquence de tout ceci, c'est que vous êtes maintenant plus petit que vous ne l'avez jamais été de votre vie...
La médiocrité morale fait souvent état d'une médiocrité intellectuelle. Le personnage incarné par Cary Grant ne sombre pas dans l'autre piège, celui de la grandeur d'âme à tout prix - partant, la fausseté.
Une de ses patientes apprend de lui qu'elle est enceinte. Or, elle n'est pas mariée et refuse d'imposer à un père qu'elle adore la charge d'un enfant. Ils sont dépendants, l'un et l'autre, de son frère, un rustre fermier. L'avortement est même évoqué en filigrane lorsqu'elle dit au docteur qu'elle ne peut acheter sa tranquillité d'âme au prix de la sienne. Elle tente donc de se suicider. Le docteur la sauve et se félicite que peu de gens aient une réelle connaissance de l'anatomie ; en effet, elle s'est un peu trompé en visant le coeur avec son pistolet... Afin de la préserver de l'idée d'une récidive et de gagner du temps, il lui fait croire qu'il s'est trompé et qu'elle n'est pas enceinte. Mais il va tomber amoureux d'elle et l'épouser. Lorsqu'il lui avouera qu'elle est enceinte, mais pas de ses oeuvres, elle aura un mouvement de détresse, pensant qu'il ne l'a épousée que par charité. Or, tel n'est pas le cas. L'amour vaut mieux que la moralité. Cette dernière n'est utile que parce que nous manquons souvent d'aimer. Mais la moralité n'est réelle qu'irriguée par l'amour véritable. Les casuistes et religieux de tout poil l'oublient souvent.
Ici, Cary Grant expose devant ses élèves la différence entre un cadavre et le corps défunt d'un être humain, une très belle femme en l'occurrence. Il n'y a cependant aucun débordement lymphatique. Le pathos gluant de larmes est loin. La précaution avec laquelle Cary regarde ce corps inanimé, la douceur de son intervention, la douleur imperceptible de ce regard, disent le caractère de l'homme. [L'encodage de ma vidéo a connu un problème, car une scène est coupée, celle où Cary Grant enlève très lentement la serviette qui entoure les cheveux du cadavre ; ironie des choses, puisque ce sont les secondes que j'estime le plus !] Ce qu'il faut retenir de ceci est l'impartialité avec laquelle il considère le corps inanimé, sa capacité à le détacher de ce qu'il représentait vivant. On pourrait considérer cette saine réflexion comme une métaphore du travail de création cinématographique ou, plus largement, romanesque. Selon moi, il expose la conception cinématographique du réalisateur. Il me faut emprunter un travers pour m'expliquer. Pardonnez-moi.
L'autobiographie, à moins d'être le fruit d'une expérience de désensibilation au Moi et d'être abordée par quelqu'un de particulièrement talentueux, recèle bien des périls. La seule voie pour se frayer un chemin vers l'authenticité est celle que j'appelle "voie du classique", qui nous incline vers l'universel, par-delà la singularité du propos.
La chair est singulière, c'est sa nature, elle ne peut être autrement. La peau ne se prête pas. Le squelette ou la charpente supporteront d'autant mieux la chair du roman ou du film qu'ils seront solidifiés par une assise plus large et plus profonde que celle qui s'ancre dans le dérisoire Moi.
En ceci, mon billet du jour fait écho au précédent, qui évoquait la famille, Daudet et Fournier. Le bon sentiment (on pourrait dire de même du mauvais sentiment brandi par le souci de provocation, par l'outrance) est niais (fermé sur soi) s'il n'emprunte pas son essence à ce qui l'inclut tout en le dépassant : la charité, le sens moral de l'homme.
Notre sens moral mais non pas en tant qu'homme singulier, partie lambda de l'humanité, mais en tant que représentant anonyme de l'Humanité.
Lorsque Kant, par exemple, parle de la loi morale, lorsqu'il va défendre un non-droit de mentir jusqu'à ses conséquences les plus insoutenables contre Benjamin Constant, il ne parle jamais de vous ou de moi comme exemplaires uniques d'êtres humains. Il ne fait que s'adresser à ce qui, en nous tous, nous confère une appartenance métaphysique au genre humain et nous permet d'être moraux.
Hé bien la bonté de Mankiewicz, de Capra ou de Dickens est de cet ordre-là ! Elle oppose au pathétique opportuniste d'une oeuvre médiocre, aux mécanismes éprouvés du tire-larmes, un appel à la moralité. Il s'agit de rechercher la gratuité d'une émotion qui ne cajole pas simplement notre immédiateté sensible, mais qui exhorte notre nature supérieure d'être moral. La différence tranchée entre les deux est difficile à établir ici, car elle est du domaine de la philosophie et non pas celui d'une chronique légère. Pourtant, instinctivement, nous savons reconnaître ce qui nous incite à soulever l'état d'âme passager qui nous recouvre, devant une scène éminemment pathétique, et nous convie à un envol en direction d'un sentiment plus vaste et plus profond. C'est la différence, à mes yeux, entre le pathétique et le tristement pitoyable.
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Vidéo envoyée par misshollygolightly
* Est-il réellement possible qu'Andersen eût été le modèle de Dickens pour créer ce répugnant personnage ?
Libellés :Cary Grant,cinéma
lundi 28 août 2006
J'ai reçu une autre "plainte" d'après laquelle mon JIACO est illisible.
Mon blog est encodé en UTF-8.
Normalement, pour le lire sans ennuis de ce genre, il convient de modifier dans le navigateur l'option d'affichage et de choisir UTF-8. Je n'en sais guère plus.
Si un homme (ou une femme) de l'art peut m'aider à résoudre ce problème, je lui en serai reconnaissante.
J'aimerais que ceux qui ont des difficultés à me lire, me laissent un message en précisant le navigateur utilisé et leur éventuelle configuration.
Je vous remercie infiniment.
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