mercredi 4 août 2010
C'est vrai, il y a bien longtemps que je ne vous avais donné de nouvelles. Toutefois, il n'a jamais été question d'un manque d'envie. J'écris, je jouis et je promène ailleurs la dernière moitié de ma vie. C'est tout. 
J'ai achevé la traduction et les corrections du prochain livre (très illustré celui-ci), qui sortira en septembre, et je prépare d'autres surprises barriennes... qui vont éclore l'année prochaine et la suivante. Bien sûr, je ne manquerai pas de vous faire part de tout cela en temps et en heure. Sachez simplement que je prévois, l'année prochaine, un voyage aux États-Unis,  voyage nécessaire à l'écriture de ma biographie de Barrie. 
J'ai pris beaucoup de retard dans mes projets personnels et la page consacrée aux 150 ans de Barrie sur mon site n'est pas encore mise en ligne, mais je m'y emploie. Les derniers mois furent exaltants, fatigants, riches en surprises et placés sous le signe de l'Aventure. James Matthew Barrie, avec l'humour particulier qui est le sien (non, il me semble qu'il s'agit plutôt d'ironie) m'a convaincue que je n'étais pas un émule du Capitaine W. (le héros du Petit Oiseau blanc) mais bien davantage une Mary A., quoi que je dise et quoi que je fasse...
Comprenne qui pourra.
Mon existence a pris d'autres chemins et je crois enfin avoir atteint le point de déséquilibre (ou d'équilibre) parfait. 
Je me suis beaucoup promenée ces derniers mois. Je me suis beaucoup promenée :  dans des livres, dans des lieux, dans des films, dans des visages et, surtout, dans mes rêves et dans mes souvenirs (fictifs ou non). Non sans terreur. Non sans jouissance. 

Ces balades, réelles ou imaginaires (mais il n'est rien de plus réel que l'imaginaire), passent par Nohant, car c'est mon pays, celui de la petite fille que l'on appelait "la champi" à l'école primaire... Pourtant, je n'ai jamais aimé George Sand, et ce, malgré tous mes efforts. Je juge l'écrivain médiocre et la femme (ainsi que la mère) plus que détestable, mais j'aime infiniment son domaine, sa maison, à laquelle je ne cesse de revenir. 
Lors des fêtes romantiques de Nohant, nous avons pu vivre une très belle soirée en compagnie de Renaud Capuçon et de Nicholas Angelich (mais aussi de Brahms et de Schumann).

envoyé par misshollygolightly.

Cela me ramène à un ancien séjour à Baden Baden... sur les traces de Brahms que j'aime tant... J'ai toujours eu un faible pour les possédés. Brahms est le fil conducteur de cet été qui est le dernier été de ma prime enfance et presque le premier de ma seconde enfance...





L'autre halte obligatoire, c'est la Sérénissime. Je suis venue lire dans ses eaux, dans ce liquide amniotique qui a la saveur du Léthé, mon avenir. J'attendais d'elle une approbation. 
Venise est la douleur exquise de ceux qui vivent au coeur du songe et Juillet ne serait pas juillet pour moi sans Venise et sa fête du Redentore, 


que nous ne manquons jamais depuis près de quinze ans ! Et, même si mon état physique ne m'a point permis d'explorer la Sérénissime, comme de coutume, j'ai tout de même pris le temps de suivre, ici et là,  les pas de ce cher Ruskin et de Henry James, 




et de contempler ce qui est, à mes yeux, l'une des plus belles vues de Venise, 



sans manquer de venir saluer Gianni Basso et de prendre commande auprès de lui d'un nouveau stock de cartes...
Venise se ressemble toujours, année après année, et je me ressemble encore assez pour ne point trembler en songeant à cette fin de mon être qui est aussi un début, celui d'une aventure. J'étreins l'inconnu. Je suis en paix. 
Et, quoi que l'on fasse, pas plus qu'il n'est de première fois à Venise, il ne peut y avoir de dernière fois, car Venise ne vous quitte jamais si elle vous élit. Peut-être en est-il de même de l'être humain : il ne cesse d'osciller vers ce moment parfait qu'il a cru entrevoir un jour, il y a longtemps  ; et, à cause de cette illusion, il ne peut se perdre tout à fait ou se métamorphoser complètement... 



"Je le répète : l'Eau est égale au temps et procure à la beauté son double. En partie eau, nous servons la beauté de la même manière. En se frottant à l'eau, cette ville améliore l'allure du temps, embellit l'avenir. Tel est son rôle dans l'univers. Parce que cette ville est immobile alors que nous sommes en mouvement. La larme en est la preuve. Parce que nous allons et que la beauté reste. Parce que nous sommes tournés vers l'avenir alors que la beauté est un éternel présent. La larme est une tentative pour demeurer, rester en arrière, se fondre avec la ville. Mais c'est contre les règles. La larme est un retour, un hommage de l'avenir au passé. Ou bien c'est ce que l'on obtient quand on soustrait le plus grand du plus petit : la beauté de l'homme. Il en va de même de l'amour parce que notre amour, lui aussi, est plus grand que nous."
Dernières lignes d'Acqua Alta de J. Brodsky (trad. B. Coeuré et V. Schiltz), Paris, Gallimard, 1993.
Je ne suis pas morte ; je cuve seulement mon enfance. Je suis heureuse. Encore un peu fatiguée, peut-être, mais certainement pas lasse. Tant de choses adviennent et je ne veux en ignorer aucune. 
Je vous écrirai prochainement. 
Les émotions sont comme des échardes, j'ai ôté celle-ci. 


Jacques Debronckart (comme Tachan d'ailleurs) n'est pas assez connu. M. Golightly, lui qui rêve encore d'Adélaïde, me l'a fait découvrir...
Un jour, nous irons à Adélaïde, mais aussi aux îles Samoa, tu verras ! 

Debronckart




Je prends la liberté de  mettre en ligne  ces deux chansons dans l'espoir que vous croiserez le chemin de ce désespéré – n'est-ce pas le mot dont usent les gens tranquilles afin de désigner les trop lucides ? J'aime particulièrement cette chanson qui me donne la chair de poule, Écoutez, Vous N'M'Écoutez Pas...

Debronckart


Il faut avoir souvent le mal de vivre pour avoir quelquefois le goût de vivre. 
Il faut branler l'idée de la mort pour jouir de l'instant friable, puis broyer et laisser tomber en poudre toute notre fausse solidité d'être fait. Il faut la conscience de l'abîme, se piquer à la quenouille de Clotho, pour toucher, jusqu'à l'effroi, le velours de l'être et la peau des autres, leur surface. La frivolité du moment* n'a de sens que par l'existence du tragique, de cet instant crucial, de cette toupie qui dessine l'espace mental au sein duquel se déploie cette apparente inconsistance et inconstance de l'esprit. Le tragique donne son aristocratie à la frivolité de l'instant ; la frivolité rend beau l'abîme qu'elle dissimule ; et cette béance temporelle s'ouvre sur l'aventure, sur la rencontre. Mais il n'y a rien d'autre à trouver que l'inconnu – soi ! L'espace tragique est défini, reconnu et limité par l’aventure intérieure de l’homme, par les tiraillements de sa volonté face à ses impuissances et ses faiblesses. Celles-ci sont les fruits et les esclaves d’un savoir qui nous entrave et assèche en nous la source vive de l'émotion. Le savoir commande notre agir mais détruit tout autant la spontanéité, le goût de l’aventure et de l’invention. Mais sans savoir il n'est que silence... Notre spontanéité s'affirme contre (malgré) le savoir. Le but de la vie devrait être d’apprendre à vivre dans l’inconnu. Ce devrait être le but de toute existence. Aussi l’audace est-elle la qualité essentielle ; mais le conformisme prudent, la raison tyrannique, la lâcheté banale nous poussent à mettre le mors à cette audace qui devrait nous conduire aux confins de nous-mêmes – là où nous sommes sans le savoir. C’est une force aveugle et spontanée, un moment abstinent de toute raison, qui nous persuade de persévérer dans l'existence, et c'est cette même force vive  qui enseigne le mieux l’art de vivre ; c’est le vécu intense de l’instant ou du moment qui est la moelle de la pensée. Le reste n'est que construction et camouflage. 


*Étymologie on ne peut plus révélatrice : "Du latin momentum, contracté de movimentum, mouvement (voy. ce mot). Mouvement passe au sens de moment, parce que moment veut dire le temps d'un simple mouvement." {Émile Littré}
vendredi 18 juin 2010
Nouvelle critique de Margaret Ogilvy dans le JDD.

{ Merci à mon ami Jean-Christophe de me l'avoir signalé.}


Barrie à visage découvert

"Un artiste, pour créer de belles choses, ne doit rien y mettre de sa vie personnelle", écrivait Oscar Wilde avec toute l'ironie qui le caractérise. Cette maxime, que le dandy anglais n'a jamais appliqué, James Matthew Barrie (1860-1937), l'auteur de Peter Pan, aussi adulé Outre-Manche qu'il est méconnu en France, n'aurait pu la faire sienne tant son œuvre et sa vie s'entremêlent, se répondent, enjolivant l'une pour mieux servir l'autre.


Le Portrait de Margaret Ogilvy par son fils, réédité chez Actes Sud avec une nouvelle traduction signée Céline-Albin Faivre, est un roman du deuil et une clef pour comprendre l'œuvre du père dePeter Pan. Paru pour la première fois en 1896, ce court récit rend hommage à la mère de James M. Barrie, figure omniprésente de la vie de l'auteur, tout à la fois castratrice et source inépuisable d'inspiration, modèle pour ses personnages féminins.
En dix chapitres chronologiques, James Matthew Barrie, le petit homme qui "haïssait les mères" -au premier rang desquelles la sienne- rend hommage à la figure matriarcale, archétype de la matrone écossaise, mais règle tout autant ses comptes. Le ressenti de Barrie, de plus en plus camouflé au fil des pages, éclate dès les premières lignes du roman-récit de vie. Ironique et cynique, il fait part de sa jalousie envers six chaises, achetées le jour de sa naissance, ou une robe de baptême. Pénultième d'une longue fratrie de dix enfants, Barrie n'était pas le fils préféré, décédé à l'âge de douze ans, "là où tout s'arrête", là ou "ce qui advient n'a plus d'importance". Il n'aura de cesse, durant son enfance, de se faire aimer de sa mère, quitte à singer les attitudes du fils tant aimé et disparu, David, ou se parer de ses vêtements. Une blessure jamais refermée mais que Barrie cicatrisera tant bien que mal en jouant le fils aimant et prévenant, seule catharsis à son chagrin d'orgueil.

"C'est une besogne ennuyeuse, fatigante et difficile"

Il y a du Proust chez Barrie, ou du Barrie chez Proust. C'est aux choix, les deux écrivains ayant sévi simultanément. Et pas seulement parce que le petit Ecossais a du mal, parfois, à terminer ses phrases. Il y a chez Barrie, plutôt qu'une recherche, une nostalgie du temps perdu ou, pour le moins, une joie dans l'évocation d'un passé, forcément fulgurant, où l'enfance est toujours reine. "Elles sont également les années qui nous paraissent les plus vives lorsque nous nous retournons: plus elles sont lointaines, plus elles sont vives jusqu'à ce que, finalement, ce qui se tient entre le début et le terme se courbe, comme un cerceau, et que les extrêmes se rejoignent."
Est-ce à dire, comme on l'a souvent reproché à Proust, que Barrie est d'un ennui certain? Une question de point de vue sans doute, comme l'écrit lui-même l'auteur de ce Portrait de Margaret Ogilvy. "Une dévote, à qui quelque ami avait offert un de mes livres, à chaque fois qu'elle était interrogée sur l'avancement de sa lecture, avait coutume de répondre: 'Oh, c'est une besogne ennuyeuse, fatigante et difficile, mais j'ai été aux prises avec des tâches bien plus rudes dans mon existence et, s'il plaît à Dieu, je surmonterai aussi celle-ci'". Le style est classique, emprunt de maîtrise de la parabole et de la métaphore, le ton est à l'humour, distillé et discret.
Mais point de descriptions excessives de paysages dans ce livre comme dans d'autres du même auteur, "[sa] mère ne se souciait pas des descriptions de paysages". L'imagination du lecteur pour construire les images du roman est sollicitée par d'autres chemins, de traverses, et c'est une ambiance et une foule d'émotions restituées qui président, selon une métaphore cinématographique, à la réalisation du film mental, fait surtout de longs plans fixes ou de lents travelings. C'est le rythme du roman, celui des souvenirs qui lèchent le rivage de la mémoire à la faveur du flux et du reflux des sentiments. Ceux de Barrie pour une mère qui avait su diviser l'amour offert à ses enfants pour mieux régner sur sa famille, étaient intenses, aimants, étouffants et constitutifs de la destinée de l'auteur. C'est en tout cas ce qu'il veut nous faire croire. Un portrait de femme, de mère, qui laisse peu de place à un père traversant le livre comme un fantôme. De la même manière que"[sa] mère se promène à travers [ses] livres", l'on se promène, via ce portrait de Margaret Ogilvy, à travers l'œuvre de James Matthew Barrie qui dessine ici son propre portrait. Le portrait d'un fils par Margaret Ogilvy.
Portrait de Margaret Ogilvy par son fils, de James Matthew Barrie. Actes Sud. Collection Un endroit où aller. 189 p., 20 euros.





Jérôme Guillas - leJDD.fr
Jeudi 17 Juin 2010


jeudi 17 juin 2010

{ Il n'est jamais question du noble Homère dans Margaret Ogilvy, mais du grand Horace...!! Il convient également de préciser qu'il faut se méfier des "on dit" en ce qui concerne la taille de Jamie... Mais lui qui faisait de sa vie une fiction ne serait probablement pas fâché que l'on confonde encore aujourd'hui les légendes (celles qu'il a écrites et celles que les autres ont écrites en le prenant pour héros, en brodant sur l'ombre qu'il projetait dans ses fictions ) et la vérité, que nul ne sait et n'a jamais sue, car il n'est de vérités que littéraires, de vérités du for intérieur...}
mardi 15 juin 2010
... concernant notre chère Margaret Ogilvy, parue dans "Libération", le 3 juin dernier.

Bientôt, celle du "Figaro Littéraire", qui a été retardée...

***

Il ne me reste que deux petites semaines afin d'achever un autre ouvrage. Dès que je serai libérée de cette servitude bien agréable, je reviendrai épingler quelques pages volantes échappées de mon univers littéraire, philosophique et cinématographique... Ne m'en veuillez donc pas pour ce silence provisoire et pour l'immense retard que j'ai pris dans ma correspondance. Je répondrai à chaque lettre et courriel dans les prochaines semaines. 
À très bientôt ! 
mercredi 2 juin 2010
Je ne sais pas. 
Je ne sais pas bien lire à haute voix. Ni en français, ni en anglais (Margaret ne se prononce pas "Margaret", il faut élimer le second "a", par exemple). Je bute sur les mots, je zézaie un peu. Je m'en moque. Je suis une enfant bien trop timide et embarrassée par la gangue de ma mauvaise éducation, encombrée par une apparence d'adulte qui me sied si mal. Cependant, en ce jour faste pour les amis de Barrie, j'ai eu envie de vous lire quelques pages de Margaret Ogilvy. 
J'ai (re)traduit quatre fois ce texte, en totalité ou en partie. Il a pris naissance dans ce bureau, mon antre ; ma première traduction remonte à quatre ans, au tout début de ma quête barrienne. Ici, dans ce lieu d'étude, pas un centimètre carré qui ne soit occupé par mes diverses passions, anglaises ou fort exotiques. Toujours littéraires, jamais loin du continent Philosophie. Je dessine ici l'univers de la lectrice que j'espère devenir un jour. Car, avant d'écrire ou de simplement traduire, je lis. Et lire n'est certainement pas pour moi une activité de divertissement ; c'est la grande affaire de ma vie, l'une de mes raisons durables de vivre et d'aimer la vie. C'est le sérieux véritable, celui qui dissimule la béance du tragique. Rares sont ceux qui comprennent cela. Mais cela n'a rien d'étrange : nous ne parlons pas la même langue, celle du for intérieur, bien mal enveloppée, bien mal servie par la langue commune.



En guise de conclusion à cette innocente vidéo, voici la lettre que j'avais adressée à mon éditeur, afin de lui proposer ma traduction de Margaret Ogilvy. Je vous la livre, à peine retouchée, car elle contient des éléments susceptibles de guider la lecture de ce livre tout à fait particulier. Rien de neuf  pour ceux qui me lisent régulièrement : je suis une vieille folle radoteuse.

                                                                                                                 


                                                                                                                   Ailleurs, mardi 24 mars 2009,


À vous qui me lirez peut-être,


À l'intérieur de mon esprit et de mon cœur, vous trouveriez si vous y glissiez la main le grand amour que je porte depuis quelques années à un auteur encore trop méconnu en France, Sir James Matthew Barrie, un spécimen scots d’un mètre soixante-et-un, né en 1860, à Kirriemuir, dans les Lowlands, et mort en 1937. Un gredin d'enfant l'a dissimulé à nos yeux français sous son ombre pesante, Peter Pan, sa créature. Ne froissez pas encore la page en estimant que je me trompe d'interlocuteur en vous adressant cette lettre.
J'ignore si le sieur Barrie a croisé, une ou plusieurs fois, votre chemin ; mais il a coupé la route qui était jusques alors la mienne, il y a quelques années. J'ai fait sa connaissance grâce à la fée Serendipity, parfois mieux connue sous l'innocent patronyme Hasard, et c'est ainsi que, tombée en amour de l'un de ses romans, The Little White Bird, je l'ai traduit et il fut publié aux Éditions Terre de Brume, fin 2006. Depuis cette première lecture enchantée, je n'ai cessé de traduire ce grand romancier et dramaturge, allant chaque année à la rencontre de son fantôme dans son pays natal, dessinant au gré de voyages en Écosse et en Angleterre la cartographie de son existence. J'ai construit également un site internet qui lui est dévolu : http://www.sirjmbarrie.com.
Aujourd’hui, modestement, je vous propose à la publication ma traduction d’une œuvre que l’on pourrait désigner comme la matrice de l’œuvre barrienne, Margaret Ogilvy. Matrice à plusieurs titres : le livre est consacré à la mère de l’auteur et celle-ci, transformée en héroïne par le prodige de l’écriture, devient le modèle-carbone de toutes les créatures féminines de son œuvre – fée, sorcière, sirène, héroïne de conte (Cendrillon), femme, enfant et femme-enfant. Dans ce livre, qui n’est ni une biographie ni un roman, qui est « simplement » littérature à l’état pur, Barrie nous livre son secret, qui est tout autant sa façon de vivre que sa manière d’écrire. Car l’un n’est que le reflet de l’autre. Il faut faire assurément connaissance avec ce très grand écrivain de langue anglaise du XIXe siècle.
Ce court roman réaliste, tendre et cruel à la fois, est le livre qu’un fils a écrit en pensant à sa mère. C’est la mémoire, mille fois convoquée, mille fois généreuse, qui déverse les souvenirs qui traversent les pages comme des billes de métal. Et Barrie d’endosser ces peaux de morts, avant même, parfois, qu’ils ne fussent froids, car la méthode d’écriture de Barrie est invariable : adopter le point de vue de l’autre, jusqu’à devenir lui, jusqu’à le recréer, lui redonner naissance.
C'est ainsi que la mère de James Matthew Barrie, l'homme, devient la fille de l'écrivain James Matthew Barrie. Prodige de la littérature, sans cesse renouvelé.
Il est impossible de lire Margaret Ogilvy sans avoir le cœur déchiré de part en part, mais c’est aussi un autre cœur – plus solide mais plus contracté – qui nous sera restitué, à la fin de la lecture de cette miniature, de cette fausse biographie. Oui, une biographie fictive, une biographie que le lecteur peut porter en médaillon autour de sa mémoire ou en broche épinglé à son cœur, bijou que l'on ouvrirait à l'envi pour y trouver à chaque fois quelque chose de nouveau pour l'esprit et d'intrigant pour le cœur, avec cette révélation secrète à l’intérieur : on ne peut que déchoir du bonheur, comme de l'enfance.
J.M. Barrie est un horloger, une petite main qui tisse une toile d’araignée à l’intérieur de chaque livre, qui est construit, sans que l’on s’en aperçoive au premier abord, comme un petit escalier en colimaçon, dont chaque paragraphe est une marche.
Le fait de raconter des histoires est une aussi vieille combine que l'histoire de l'humanité. Les mères furent sûrement celles qui inventèrent ces plaisants mensonges, car les mères sont toujours décevantes. C'est par elles que nous apprenons la trahison pendant que nous les tétons. L'histoire impose le silence, qui déploie un charme immédiat, jeté ensuite dans ce puits creusé entre celui qui dit et celui qui écoute. Proust savait cela, Barrie tout autant que lui, avant lui. D’autres avant et après aussi : les meilleurs.
Cautériser la peine par la peine, tel est le secret des enfants abandonnés à eux-mêmes. Daniel Eyssette était tenté par l’anneau de fer accroché au plafond, l’enfant James Matthew Barrie est tenté par la métamorphose : prendre la place d’un enfant mort. Il prendra donc la place du fils préféré de sa mère, mort à peine adolescent, en adoptant ses façons et ses vêtements. Ouvrez grand les yeux et tendez l'oreille.
Tout est dit, surtout ce qui est celé et qui transperce les mots délicats, pour qui sait lire : Barrie aimait et haïssait sa mère, qui abusa des forces vives de l'enfance et les détourna à son profit, à la manière d'une main humaine qui dévoie le cours d'une rivière au moyen d'un barrage. Oh, bien sûr, le petit Jamie, devenu un écrivain célèbre n'a jamais élevé la voix ou le verbe, mais il n'est guère besoin d'être psychologue pour l'entendre se plaindre au loin, très doucement.
L'ironie, l'humour et le paradoxe sont la défense impassible des outragés sensibles. Écrire, c’est tenir à distance. Tenir à distance, c’est se mettre de côté, réserver la meilleure part de soi (la chair tendre et faible), quelque part, pour le grand festin, tandis que l’on prête des idées et des sentiments à son ombre. Celle-ci va jouer quelques tours, devant vous, et regagner ses domiciles. Rien n’est aussi vrai que ce qui est réputé faux par la mémoire et le témoignage des spectateurs.
Il y a du Dickens – lisez les premières lignes : l’histoire des chaises – et du Daudet chez Barrie, celui du Petit Chose, c’est indéniable. La plainte d’un ancien enfant qui s’adresse à un autre enfant, logé dans la carapace pas trop étanche du lecteur adulte.
Mais Barrie est plus prudent que Daudet : l’émotion est contenue et elle n’en est que plus dangereuse pour le lecteur. Barrie est trop subtil et trop assuré de l’idée qu’il ne faut pas réveiller ce qu’il ne pourra pas rendormir, une ancienne douleur qu’il a colmatée avec de sacrés beaux mensonges : l’art, la remémoration fallacieuse des souvenirs (procédé de tout écrivain) et surtout l’humour ou l’ironie dépersonnalisent et permettent au sujet singulier de se tenir à distance et de considérer son malheur comme détaché de lui-même. Peter Pan – mais qui le sait encore ? – était « le petit garçon qui haïssait les mères ». Il y a du Peter Pan en Barrie, l’homme et l’auteur. Il y a cette ambiguïté de l’enfance et de la maternité, qui fait lui fait dire dans un de ses carnets :
« Histoire d’un amant qui, afin de faire plaisir à son aimée, tue sa propre mère et lui arrache le cœur. Il trébuche et le cœur sanguinolent dit ceci : "T’es-tu blessé, mon cher fils ?" » Comme souvent, avec Barrie, le motif est inversé et la cruauté est plutôt celle de la mère que de l’enfant, in fine.
Qui pourrait croire, en lisant l’hagiographie de sa mère, Margaret Ogilvy, qu’il aimait réellement cette femme ? Ou qu’il l’aimait seulement ? Aimer sa mère au point d’en faire un dieu est selon moi à la mesure de la culpabilité qu’il ressent à la haïr. Je réserve cette analyse à un travail qui est en cours, mais je suis persuadée que cette femme fut nocive à l’extrême pour le petit Jamie et sa sœur, Jane Ann. Quelle mère digne de cette fonction accepterait que l’un de ses enfants sacrifie sa vie pour elle ? Barrie a combattu le complexe (inversé dans le cas présent) du Pélican de Strindberg.
Au premier abord le narrateur adore sa mère, mais le portrait est ambigu. Un sacrifice inacceptable est demandé. Le même motif cent fois reconstruit dans son œuvre, jusque dans ses Carnets. Exemple. « Histoire de fantômes. La petite vieille. Toute sa vie, elle a été ardemment dévouée et dépendante de son fils (ou fille). Très timide. Son fantôme hante la maison. Elle effraie les gens. Son fils sent qu’elle ne peut pas trouver son chemin dans les ombres sans lui. Il finit par se tuer pour prendre soin d’elle. » Énième variation d'une même histoire : ou la mère se sacrifie pour l'enfant ou l'enfant se sacrifie pour la mère. Mais l'inversion des rôles ne veut dire, car il faut d'abord lire cette relation aliénante, ce chantage affectif qui lie les deux protagonistes. Il n'y a guère de risques de se tromper en songeant que Margaret Ogilvy fut une mère abusive et j'ose dire une mauvaise mère. On ne peut jamais aimer lorsque l'on idolâtre à ce point une femme qui est davantage une déesse qu'une mère.
Si un homme fut capable en ce monde d’écrire une lettre d’amour et de peine à un autre être humain, c’est sans aucun doute J. M. Barrie qui y parvint avec ce tout petit livre, qui en dit autant qu’il en tait. Ce n’est pas vraiment un appel à lire entre les lignes, mais plutôt une confession en forme de cénotaphe, qui nous convie à allumer dans notre souvenir quelques lumières pour ceux qui sont maintenant des fantômes.
Barrie était admiré de Stevenson. Leur correspondance est exemplaire du respect mutuel que deux hommes de génie peuvent se témoigner. Même la plume fielleuse et jalouse de George Bernard Shaw lui reconnaît de grands mérites et va sonder les profondeurs de l'enfer intérieur de celui que l'on allait condamner en France à n'être que le créateur de Peter Pan, le cloisonnant, via Disney, à une littérature de genre qui n'est pas du tout la sienne – car Barrie n’est pas un auteur pour enfant ou un littérateur qui œuvre dans le merveilleux ou le fantastique. Il suffit de lire le livre que je joins à ces lignes pour le comprendre.
Chaplin et Hitchcock lui ont rendu hommage au sein de leur art. Et, plus proches de nous dans l'espace, Proust et Léautaud ont reconnu la valeur de l'écrivain et, en particulier, du texte dont je vous propose la traduction à publier.
Que disent-ils ?
Écoutons Léautaud :
« Mercredi 9 Août (1922)
Pour en revenir à ces livres qui n'ont point touché le public tout en méritant mieux, il y a encore un exemple dans les éditions du Mercure : c'est le Margaret Ogilvy de Barrie, un livre délicieux que personne ne connaît. »
« Jeudi 27 Août (1936)
J'avais parlé à M.D. de Margaret Ogilvy, de Barrie, un livre charmant que personne ne connaît. Samedi dernier, elle m'écrit de B. L. où elle suit son traitement, qu'elle manque de lecture et me demande de le lui envoyer. Dans une lettre reçue d'elle aujourd'hui, elle se déclare de mon avis : adorable. Elle ajoute que c'est drôle, que moi, si réaliste, je sois toujours pris par les livres anglais qui sont presque toujours du domaine de la légende. Je lui ai répondu qu'on aime toujours ce qu'on n'a pas (...) »
« Jeudi 18 Août (1947)
J'ai relu tantôt cet adorable livre (…), Margaret Ogilvy, de l'écrivain anglais Barrie. Je ferai mieux de ne pas l'écrire : l'émotion presque aux larmes. »
Ce qui est remarquable, ce sont les dates. Léautaud est revenu plusieurs fois à ce livre au fil des années; le livre a laissé une trace profonde en lui. Pour qui connaît Le petit ami, rien d'étonnant.
Ce n’est pas un hasard non plus si Proust fut assez fasciné par Margaret Ogilvy (accompagné peut-être des Peter Pan, car si l’on se fie à P.-E. Robert (1), il semblerait les avoir lus également) au point de demander des précisions sur ce dernier dans une lettre à Robert de Billy et si certain baiser du soir refusé au début de la Recherche ressemble à s’y méprendre au dernier baiser de Mrs Darling, celui qui ne peut être donné. Et pour cause ! « En attendant, on pourrait lire cette exquise et pure Margaret Ogilvy de Barrie (…) et qui n’est que la vie d’une paysanne racontée par un poète, son fils. » (2) La mère de Marcel, le narrateur, emprunte bien des détours de Margaret Ogilvy. Il y a là un chemin qui pourrait s’ouvrir sur une immense gorge écossaise. Il semble que Proust, puis ceux qui s’intéresseront à ses lectures anglo-saxonnes, ne mesureront pas vraiment la portée de ce livre ; pourtant, une lecture de la Recherche comporte certains échos qui pourraient très certainement provenir de Barrie, mais il n’est pas le lieu d’en faire état. Rendons grâce à P.-E. Robert d’avoir su déceler en Barrie cette particularité, qui n’est pas une évidence pour ceux qui ne pactisent qu’avec le contenu très manifeste de ses œuvres : « Ses études psychologiques se différencient cependant de celles de ses devanciers dans ce qu’il est le premier à la différence de Dickens, de Thackeray ou de Meredith – à faire une place à l’inconscient. » (3)
Stevenson, fort prisé par Proust et presque surestimé en France, n’a jamais atteint ce niveau de pureté, de vérité psychologique ou de réalisme dans ses œuvres. Il est un merveilleux conteur, un ensorceleur, qui redonne à l’adulte le goût premier de la lecture, qui fait renaître l’époque où on lit simplement pour savoir la fin. Barrie, lui, est un homme des profondeurs de l’humain. Mais il ne le laisse pas voir au premier venu. Il vous met face à la simplicité d’une situation, d’une déclaration, d’un sentiment blanc jusqu’à l’os, qui est l’état le plus difficile à atteindre, quand on possède quelque savoir ou savoir-faire. On peut être simple par inadvertance, par un surgissement presque miraculeux, par chance, plus rarement par génie. Qui serait en mesure, excepté la répétition du prodige, de faire la distinction entre le coup de hasard bien à propos d’un imbécile et la fulgurance, étayée pour des ridelles souterraines, par tout un cheminement réflexif qui demeure invisible, du génie ? En lisant certaines phrases de Barrie, des interlignes qui passent inaperçus, le doute n’est pas permis – s’il faut démontrer ce qui frappe autant l’intellect que la sensibilité du lecteur bien né : Barrie surpasse de très loin ceux de son époque dont on se rappelle.
Il ne s’agit pas d’élever notre auteur en abaissant les autres, mais d’expliquer un silence fort pesant, qui est celui de notre siècle à l’égard de son œuvre, et qui décourage les meilleurs esprits à se tourner dans la direction de cet auteur qui est une exception dans toute l’histoire de la littérature. Tout auteur de talent est une exception, certes. Mais Barrie est une exception d’un type particulier : il vous condamne à la bêtise ou au mutisme dès que vous vous avisez de parler de lui. Il paraît tellement fin et subtil que, parfois, le lecteur manquant de cette délicatesse, en vient à se demander s’il agit sciemment ou bien s’il est emporté par une forme de lucidité paradoxale, où l’innocence de sa complexion recouvrirait d’un voile poli et pudique ce que sa sagacité exprime plutôt vertement.
Il est des auteurs résolument absents de leur œuvre, des écrivains dont on n'entend pas la voix, car ils n'en possèdent pas de remarquable ou bien celle-ci demeure inaudible, éteinte par le texte, cachée par lui. Le texte emprunte alors la voix du lecteur pour se dire. La voix de l’auteur, c'est la gueule de l’acteur, c'est son style, quand il en possède un authentique, bien sûr, c'est-à-dire quand il vit à l'intérieur du livre. Beaucoup d'auteurs – parfois même de très bons auteurs – portent leur histoire, la déposent dans un livre et demeurent sur le seuil, sur la pointe des pieds, pour la regarder vivre à quelque distance d’elle, à une distance neutre, de cette manière précise et ferme à la fois dont une mère regarde son enfant quitter le monde de l'enfance pour un ailleurs dont elle est exclue, par la fente d’une porte entrebâillée. Chut! C’est d’ailleurs l’un des thèmes de ce livre. Le combat entre une mère et son fils, le combat de ce dernier pour l’indépendance, pour avoir le droit de devenir un adulte, et le refus de lâcher la main de l’enfant, qui n’en est plus un, de la part de la mère. Vieille histoire immortelle.
Barrie est de ces auteurs dont la voix se fait entendre, à chaque mot, renaissant de mots en mots, création continuée à chaque instant de la lecture. C'est cette tessiture vraiment particulière qui, à mon sens, est peut-être la cause d'un relatif oubli en France de cet auteur qui entrelace singulièrement l'intimité de l'auteur et celle du lecteur, obligeant ce dernier à ressentir de conserve pour comprendre véritablement... Les lecteurs, qui rencontrent pour la première fois Barrie au détour d’un texte, sont en général surpris. La simplicité apparente du style, l'offrande d'une émotion pure et claire qui masque le prix que le lecteur devra payer, in fine. On ne peut comprendre et aimer pleinement Barrie que si l'on accepte d'être « faible » à l'égard de ses propres émotions et, bien sûr, cette faiblesse n'en est pas une, mais elle requiert un courage que tous les lecteurs ne savent pas posséder. Perdre la maîtrise de ses émotions, pour les ressentir vraiment. La cruauté de Barrie réside dans sa capacité à être sensible et intelligible en même temps, à être autant l’un que l’autre et à contraindre le lecteur à n’être plus que sensibilité s’il comprend vraiment de quoi il retourne.
« L’amour. C’est de la capacité à aimer des mères dont nous tombons amoureux. La personne qui peut aimer le mieux est celle qui est le mieux aimée. » Aime-t-on jamais mieux que le très petit enfant qui aime ? La mère devrait être digne de cet amour, mais est-ce toujours ? Barrie est on ne peut plus ambigu en ce qui concerne les mères. Il ne les apprécie guère, semble-t-il souvent, mais vénère toujours en elles la maternité, leur pouvoir de fée et de sorcière sur l'enfance - ce qui lui fera dire, par l'intermédiaire de Peter Pan : « Les mères sont gentilles mais elles gâchent tout le plaisir que l'on peut prendre. » Ne pas estimer à la légère ses paroles…


Je formule l'espoir de n'avoir pas été tout à fait inopportune et vous prie, vous qui me lirez peut-être, de recevoir mes respectueuses salutations,


Céline-Albin Faivre


(1) Marcel Proust lecteur des anglo-saxons, Nizet, Paris, 1976.
(2) « Essais et articles »  in Contre Sainte-Beuve, précédé de « Pastiches et mélanges »  et suivi de « Essais et articles » , Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1971, p. 530. Article paru pour la première fois dans « Le Figaro » en date du 20 mars 1907
(3) Op. cit., pp- 176-177.


Outre les êtres dont le nom est imprimé à la fin de ce livre, je remercie mes amis, proches et moins proches, ceux qui sont toujours là et ceux qui se sont éloignés, ceux que j'ai sûrement trahis et ceux qui, sans doute, m'ont trahie, et mes lecteurs fidèles (depuis 2005), ceux de l'ombre et ceux qui n'ont pas peur de commenter les embryons d'idées que je mets en conserve (ou à la consigne), ici. Ils savent, chacun d'entre eux, ce que je leur dois. Un petit fragment de leur être est contenu dans le livre. 
Je remercie également mes chers Balzac et Maupassant, qui m'ont soufflé deux idées essentielles – ils m'ont aidée à me tirer d'un mauvais pas alors que je retraduisais ce texte. 
VIVE JAMIE ! 
Vive Bonnie Prince Charlie ! 
Vive celui qui n'a pas peur de danser dans l'ombre ronde de son premier rêve d'enfance !
Et, très bientôt, un "bonus" au livre sera disponible sur le site.

****

ERRATA :
J'ai repéré quelques petites erreurs dans l'édition de ma traduction :
La gravure, le frontispice de Margaret Ogilvy, n'est pas de F.D. Bedford.
L'édition originale est, bien évidemment, celle de Hodder and Stoughton en 1896.
P.79, note 2 : la note a été raccourcie, mais le sens en devient alors fautif.
Ma note originale était la suivante : "Hodder & Stoughton en Angleterre et Charles Scribner's Sons, en Amérique, furent les deux principaux éditeurs de Barrie."
Barrie est mort en Angleterre et enterré en Écosse, contrairement à ce que pourrait laisser entendre la quatrième de couverture.
mardi 25 mai 2010
Ma libraire a eu la gentillesse de me prêter un exemplaire de "Livres Hebdo". J'ai pu enfin lire la critique de Margaret Ogilvy. Hormis une erreur récurrente – aussi bien chez les journalistes que chez les divers professionnels que je côtoie – relative à mon nom de plume (Céline Albin-Faivre au lieu de Céline-Albin Faivre) qui me convaincrait presque de déplacer le trait d'union afin d'avoir définitivement la paix, la critique est assez belle et juste ; elle rend un légitime hommage à ce livre extraordinaire. Puisse ce faux-vrai-faux roman rencontrer d'autres lecteurs aussi subtils - de véritables lecteurs !
Je me souviens de ce jour de juin, il y a presque un an, lorsque mon éditrice (la bonne fée marraine de ce livre) chez Actes Sud m'a appelée pour me dire que mon envoi postal (une longue lettre et ma traduction encore très imparfaite de ce roman) avaient beaucoup intéressé M. Nyssen et toute l'équipe et qu'ils étaient disposés à publier ce roman que je leur faisais découvrir. Actes Sud était l'éditeur de mes rêves pour Margaret Ogilvy. Une fois de plus, preuve est faite – ainsi que l'affirmait mon bien-aimé Barrie – que tous les rêves se réalisent si l'on est prêt à tout sacrifier pour eux. Il suffit d'un peu de foi –  de cette croyance solide et aveugle qui illumine la royauté de l'enfance – et de beaucoup de travail.      


dimanche 23 mai 2010
Le courage et l'imagination furent les deux thèmes choisis par le ministre du culte afin de célébrer, en ce 9 mai 2010, la mémoire de J. M. Barrie. Deux qualités que possédait ce génie littéraire, deux qualités qui le rendront très certainement vivant pour quelques siècles encore, deux qualités qui illuminèrent la vie des autres - la mienne y comprise. Sans conteste, cet office demeurera l'un de mes plus beaux souvenirs...
Petit extrait pour l'herbier de ma mémoire...

De retour de Kirriemuir et de Marseille, je travaille, dès que j'ai quelques minutes de liberté, afin de mettre en ligne une page digne de ce nom consacrée aux 150 ans de mon bien-aimé James Matthew Barrie, sur le site Barrie. Il vous faudra encore un peu de patience avant de découvrir mes trouvailles. Néanmoins, je vous propose dès aujourd'hui un petite mise à jour : le livret commémoratif qui a été publié pour l'occasion ; je joins ici deux extraits. La contribution de mon ami Andrew Birkin se dévoile ici : 


et la mienne ci-dessous :



Pour prendre connaissance du livret dans son intégralité, allez ici. Vous découvrirez, dans l'ensemble - à deux exceptions notables, des textes écrits par de véritables barriens... Je fus heureuse d'y lire le texte de Sheila Philp, qui, lors d'un précédent séjour, m'avait fait découvrir sa maison, "Strath View" (Barrie l'orthographiait ainsi et non "Strathview" ; Sheila sacrifie, elle aussi, à cet usage) demeure barrienne s'il en est...

TO BE CONTINUED...

vendredi 21 mai 2010
Mon JIACO, "Les roses de décembre", fait actuellement peau neuve...
Après bientôt cinq ans d'existence, il est temps de tourner quelques pages.
J'ai décidé de lui donner un aspect qui s'apparente davantage à celui d'un site (je n'ai jamais eu le sentiment de tenir un "blog" ; il s'est toujours agi dans mon esprit d'un herbier, d'un laboratoire, d'un carnet...). Cette métamorphose est en harmonie avec ma propre mue et avec d'autres désirs qui se sont faits jour lors des derniers mois.
Il revêtira ses habits définitifs dans quelques jours. Un peu de patience...
Je prépare également, sur mon site, une page spéciale dévolue aux festivités qui ont eu lieu en l'honneur des 150 ans de Barrie, dans son pays natal, Kirriemuir. Je reviens de cette contrée magique, le coeur enrubanné de souvenirs merveilleux. 
Ne manquez pas de lire "Le Figaro littéraire" du 3 juin : "ma" chère Margaret Ogilvy y sera présentée ! Et, ce jour, dans "Livres Hebdo", une avant-critique de ce livre si particulier de J. M. Barrie est publiée (je n'ai pas eu l'occasion de la lire).
Margaret Ogilvy, livre dont je suis très fière, sera en librairie le 2 juin.
Arte diffusera la pièce que j'ai eu l'honneur de traduire en novembre prochain.
Vous découvrirez également un documentaire auquel toute la troupe et moi-même (si je ne suis pas coupée au montage !) avons participé.


Et, en septembre, si tout va bien, je devrais publier un autre livre de Barrie...
À très bientôt, sur cette page et ailleurs ! 
mardi 27 avril 2010
[The Umbrella - Heinrich Kühn]


La sensation ressemble à l’effet produit par ces images de personnes disparues, longtemps évanouies, avec lesquelles l’esprit et les sens ne peuvent plus susciter la rencontre, mais auxquelles le cœur et les sens, ou bien notre sale petite histoire, ne peuvent renoncer. De loin, en fermant les yeux, elles s’avancent vers nous, les traits dilués par la distance ; toujours trop floues, ces silhouettes provoquent une illusion : nous pouvons nous approcher assez près pour les voir et nous essayons de nous en saisir en fermant très fort les yeux, comme pour les contraindre à l’immobilité et les faire prisonnières de nos paupières, au prix d’un trop grand effort, insistant pour découvrir l’image derrière le voile brumeux qui les tient hors de notre claire vision et de notre portée. Mais il faut tricher et regarder l’image de biais pour avoir la chance, une fois sur cent, de la voir entière, une fraction de seconde, et parfois de l’épingler pour un jour ou deux. Mais, toujours, elle finit par se détacher pour nous laisser seuls. Et, lorsque nous retrouvons l’image perdue de l’être dont nous sommes séparés, nous entrevoyons à travers elle une assez réelle image de ce que sont l’oubli et la mort – celle des êtres et des choses...

Les métaphores sont le seul moyen que nous possédons pour extérioriser et, peut-être, dans une certaine mesure, pour communiquer et partager avec autrui notre intimité, le for intérieur, le sens privé que l'on donne aux êtres et aux choses. Nommer et imaginer, c’est avoir le pouvoir de faire exister. 

À la différence des vérités du sens commun ou de la science qui s'expriment dans une langue morte, plus ou moins objective et dépourvue de métaphores ambiguës, car le propre d'une belle métaphore est de n'avoir le même sens intérieur que pour ceux qui parlent la même langue (vivante celle-ci), et d'autres sens possibles pour ceux qui ne maîtrisent pas vraiment cet idiome. Comprendre la langue du for intérieur, sa logique, sa nécessité, suppose entre ceux qui partagent un dialecte commun une forme de communion d'émotions, une intuition du sens intime des mots. Un intérieur et un extérieur de la langue. Le partage d'une même émotion vécue en creux réconcilie l'intérieur et l'extérieur. Dans l'esprit de tout artiste, et donc de tout littéraire, se produit une sorte de big bang, souvent à l'insu du créateur. L'intérieur et l'extérieur, le dedans et le dehors sont collés, indifférenciés, il faut une séparation qui ne peut naître que de l'opposition de l'altérité. Le langage de la métaphore, comme celui du rêve, nous dit ce que nous sommes en-deçà ou au-delà de ce que le concept met en forme.       
C'est à la fois trop simple et trop complexe pour être dit : tous les hommes ont besoin d'un monde hors ou derrière le monde censé être non ambigu. Tous les hommes ont besoin d'un autre réel, d'un double, d'un inexprimable censé dire ou contenir ce que l'exprimé échoue à dire. Cet inexprimable, cet au-delà du ressenti  et du pensé, cet endroit ou ce je-ne-sais-quoi flou, vaporeux, insaisissable n'existe que par la présence de ce qui existe déjà mais ne suffit pas, par opposition à lui, dans ses plis et ses interstices. Nous ne tirons le sens de notre existence que là où nous ne sommes pas, où ne nous pouvons pas être. C'est toute l'étrangeté de l'homme qui semble ne pouvoir se contenter d'être simplement.

L'impuissance de la forme discursive n'est ressentie que par une certaine catégorie d'êtres humains, ceux qui ne peuvent se satisfaire d'un ordre qui ne prend pas en compte leur réalité singulière ni celle des choses abîmées. A contrario, «La fiction consiste donc non pas à faire voir l’invisible, mais à faire voir combien est invisible l’invisibilité du visible. » (1) La fiction est également, à sa manière, discursive, mais seulement de biais…
C'est ainsi que - D. H. Lawrence, avec certains accents nietzschéens, décrit (2)  superbement ce phénomène - les hommes ne cessent de fabriquer une ombrelle qui les abrite du chaos extérieur. Ils vivent dessous. À l'abri de tout ce qui peut les blesser et les tuer. Sur ce dessous ou cette voûte de l'ombrelle, ils peignent un firmament et gravent opinions, conventions et sentiments, etc. Ils sécrètent des eidola. L'artiste, le poète, eux fendent l'ombrelle. Un coup de lame dans le tissu et un rai de lumière  venant de l'extérieur pénètre sous l'ombrelle. Le poète déchire un fragment de firmament pour laisser entrer un peu de chaos. Puis, il crée (un fragment, une pièce pour réparer la fente ?) à partir de cette vision violente entrevue par la fente. Les imitateurs, eux, vont raccommoder la fente avec une copie de la vision de l'artiste. Cette vision faisant écho à celle de Deleuze qui s'en inspire : « L'art lutte contre le chaos, mais pour le rendre sensible, même à travers le personnage le plus charmant, le paysage le plus enchanté (Watteau) » (3)
L’art apprivoise davantage le chaos qu’il ne lutte contre lui. Sa ruse se nomme beau ou sublime, ou la laideur rendue extraordinairement fascinante à contempler (les peintures de Francis Bacon, par exemple, sublimes, dans leur dépassement de ce qui serait laid dans l’ailleurs de ses toiles). Il faut apprivoiser le chaos et le rendre aimable à nos sens. Il le rend acceptable d’abord par la sensibilité, qui serait un intermédiaire pour plaider en sa faveur auprès de l’entendement ou de la raison. «La qualité essentielle de la poésie est qu’elle produit un nouvel effort d’attention et “découvre” un nouveau monde dans le monde connu. (...) Le chaos auquel nous sommes habitués, nous l’appelons chaos. L’inexprimable chaos intérieur dont nous sommes composés nous l’appelons conscience, esprit et même civilisation. Mais c’est, en fin de compte, le chaos, éclairé par des visions. Exactement comme l’arc-en-ciel peut éclairer la tempête. Et, comme l’arc-en-ciel, la vision périra.» (4) Ces visions sont celles de la poésie, de l’art en général, car « L’homme doit s’envelopper dans une vision, faire une demeure qui ait une structure et une stabilité apparentes, une permanence » (5) : la notion d’enveloppement est terriblement juste.
Mais l’art ne peut venir apporter son pouvoir de cautérisation – et parfois de cautérisation du mal par le mal – qu’après le « décillement ». Tel Shakespeare et son Hamlet. L’art agit comme ces greffes de peau que l’on pratique sur les grands brûlés, après arrachement ou destruction de la peau originelle, qui est l’ignorance, volontaire ou non. Mais cette peau dans laquelle on s’enveloppe ou cette ombrelle sous laquelle on se promène vaut surtout pour les premiers hommes, ceux qui créent ces protections. Mais, lorsqu’elles se transmettent, elles perdent heureusement un peu de leur pouvoir lorsque l’artiste ou celui qui pense autrement les déchire. Elles en sont réduites à devenir un héritage inconscient, une première peau, qui méritait bien d’être arrachée, raccommodée, puis lacérée à nouveau. Mais les lacérations de la voûte et les pièces collées par les poètes forment, au fur et à mesure, une nouvelle ombrelle intacte ; à la longue, la peau se régénère entièrement, et tout est à recommencer. Mais, parfois, la peau est si dure que l’on ne peut plus atteindre son hypoderme. Et c’est ainsi que certains hommes en viennent à éprouver ce que Lawrence appelle « la nostalgie du chaos ». Dans ces périodes, l’humanité en est réduite à dessiner des tatouages sur cette peau morte, qui est sa prison.
Le poète, dit Lawrence, ou le littéraire, dirions-nous, est le seul homme parmi les hommes qui montre en même temps l’ambivalent « désir du chaos et la peur du chaos ». Le chaos est la vie réelle, mais la vie réelle est sauvage. « Cruelle » dit l’homme du commun frappé par le malheur ordinaire.
Et l’on tend à réduire la vie (le chaos) à un ordre. Rationnel, par exemple. Ou artistique, quand l’art se soumet à des règles qui le brisent, quand il crée pour servir un but non artistique et non le jeu de l’art pur. L’art ni le chaos ne s’apprivoisent. Sinon ils ne sont qu’évitements. « (...) la poésie d’un cosmos ordonné n’est rien d’autre qu’une cage à oiseaux en fil de fer. » (6) L’art véritable fait vivre le chaos en lui sans le soumettre à ce qu’il n’est pas, à un ordre que seule la raison reconnaît comme tel. Bien sûr, le poète échoue souvent, mais son échec participe du chaos : cette réalité qui n’est pas faite pour lui et, en cet effort vain, il est encore poète.
Il vaut encore davantage, dans son échec même, que l’homme qui prend conscience de lui-même, nous dit encore Lawrence, dans ce texte sublime et pénétrant. Cet homme, qui, prenant peur, s’invente un Dieu à son image, pour le protéger. De même que certains hommes (je songe à Henry Darger) portent en eux un dieu auquel ils s’offrent au moyen de rituels, parce que ce dieu est le gardien de leur ordre universel et singulier, double légèrement déformé de l'ordre de l'homme « sain » ou du philosophe, peut-être.
Il semble que la conscience de soi, ou la connaissance qui advient à l’homme, telle que la décrit  Milton dans son Paradis perdu, engendre l’évitement-ombrelle ou, inexplicablement, presque par une grâce refusée à l'homme depuis la Chute, une œuvre d'art. Un poème, une image, un cri qui fendent le ciel de pacotille de notre univers…

(1) Foucault (Michel), La pensée du dehors, Paris, Fata Morgana, 2003, p. 24.
(2) Lawrence (D.H.), « Introduction to Harry  Crosby's  Chariot  of the Sun ».  
(3) Deleuze (Gilles), Qu'est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, p. 192. 
(4) Lawrence (D. H.), op. cit.
(5) Ibidem.
(6) Ibidem.


[Come - Malgorzata Maj ]



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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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