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dimanche 22 novembre 2009
Il y a quelques années, Andrew Birkin, grand défenseur de la cause barrienne et l'un de mes chers amis, une personne que j'admire et que je respecte infiniment (ils sont rares ces êtres), m'avait envoyé une adaptation de Peter Pan, qui avait l'originalité et le mérite de tenir compte de toutes les versions de la pièce (elles sont nombreuses), du roman et des Carnets de l'auteur, James Matthew Barrie. En sous-titre de la pièce, il reprenait l'un des premiers titres que Barrie avait choisi : "The Boy Who Hated Mothers" - "Le garçon qui haïssait les mères". J'avais dévoré la pièce, dans la journée, et j'étais devenue fébrile au fur et à mesure que les scènes se jouaient devant mes yeux, dans mon théâtre imaginaire. Je savais que j'étais en train de lire un Peter Pan parfait, un Peter Pan selon mon cœur, qui faisait vivre tous les paradoxes et les ambiguïtés du personnage et de l'histoire. Et, lorsque le dénouement arriva, je me mis à pleurer, pétrifiée et ravie de la fin qu'Andrew avait imaginée, et ce dans le plus grand respect de Barrie, tirant au clair une conclusion que Sir James avait simplement imaginée.
Je savais que je traduirai cette pièce, un jour, ne serait-ce que pour mon plaisir personnel.
En juin dernier, alors que je me rongeai les sangs et donnai des coups de pied à chaque jour qui me séparait de ma soutenance de doctorat, je reçus un courriel d'un metteur en scène marseillais, Alexis Moati. Ce dernier me demandait quelques renseignements sur Peter Pan. Ses questions étaient précises et manifestaient un réel intérêt, une sensibilité, une sorte de pudeur, quelque chose d'alarmé et d'élégant dans les accents de sa prose, quelque chose de personnel en somme, qui me contraignirent à lui répondre, alors que d'ordinaire j'ai tendance à expédier - exécuter - ceux qui m'écrivent et qui, en général, ne cherchent qu'à tirer un parti ou un autre, sans la moindre sincérité. Bien sûr, je fus d'abord méfiante, mais j'ai très vite décidé de lui accorder ma confiance. Il avait en tête l'idée de porter à la scène Peter Pan et se demandait quel texte adopter. Très vite, avec la permission d'Andrew, je lui ai parlé de cette fameuse adaptation. J'ai rencontré Alexis à Paris et la confiance s'est nouée et l'amitié est née, j'ose le penser et le dire. Maintenant, j'ai hâte d'être spectatrice !

En ce moment, Alexis conduit les répétitions avec son équipe.


[Photographie d'Alexis.]

Il a choisi pour incarner Peter Pan une danseuse comédienne. On ne peut mieux faire et penser.
La première aura lieu en début d'année prochaine. Je vous tiendrai au courant, bien entendu, amis barriens. Probablement aurai-je l'exclusivité de quelques images dans les semaines à venir. Pour l'heure, je n'en dirai pas plus, puisque le projet est en construction et que le mystère doit demeurer.
Je suis profondément bouleversée, excitée, angoissée, curieuse et confiante. J'escompte me rendre sur place lorsque les répétitions seront bien avancés, puisqu'il est hors de question pour moi de gêner qui que ce soit. À chacun son travail !
J'ai écrit un petit texte pour Alexis. Je ne sais s'il l'utilisera pour sa plaquette de présentation de la pièce, mais j'avais le désir de le partager avec vous qui me lisez - à visage découvert ou en cachette... Vous n'y apprendrez vraisemblablement rien de nouveau, puisque j'ai abondamment commenté le sujet ici et là. L'absolument inédit viendra plus tard, dans ma biographie...

***

Peter Pan et la haine des mères
ou le souvenir d'un enfant jamais (jamais jamais) né

« Peter laisse mourir les enfants dans les bois, il jubile et s’en va (pour le dire à leur mère). » (James Matthew Barrie)

[Photographie des « tombes » des enfants perdus, diligemment enterrés par Peter Pan, dans les Jardins de Kensington. Photographie de Céline-Albin Faivre]

Nous consumons notre vie à la flamme de nos violents songes d'enfance, pour oublier la réalité qui nous tuera ; car vivre n’est que faire l’expérience de cette simple vérité : on ne peut que déchoir du bonheur, comme de l'enfance. Patatras ! Un jour, on est touché par la grâce, mais une seule fois, quand on ne sait même pas qu’un tel état existe. Accident ! Là est toute l’ « innocence » de l’enfance ; ici est l’entière méprise des adultes : rechercher un vert paradis qui n’a jamais existé en tant que tel ; s’adonner, les soirs d’automne, à une nostalgie qui n’a pas d’objet réel, mais a seulement pour fond un idéal fantasmé, imaginé abandonné comme un jouet cassé, par lâcheté. L'adulte est dans l'enfant et l'enfant est dans l'adulte, mais sans commune mesure ; l'enfant est le père de l'homme, nous dit Wordsworth (la réciproque n'est jamais vraie). L'adulte n'enfante plus rien de sérieux. Il croit renoncer à l'enfance, quand c'est elle qui le quitte avec mépris. C'est le transvasement de l'enfant dans l'adulte, cette espèce de division cellulaire ou de dégénérescence, que cette pièce nous donne à contempler. C'est cela qui m'importe vraiment : non pas une idéalisation de l'enfance, par illusion rétrospective d'un état inaccessible, mais une immersion dans les profondeurs d’un univers, certes différent du nôtre dans ses apparences les moins sensibles, mais qui en est le négatif véritable. Peter Pan est le creuset de nos songes, de notre inconscient ; il permet toutes les projections du for intérieur. Peter Pan n'existe pas de notre existence, mais il vit en chacun de nous.
Andrew Birkin, l'auteur de l'adaptation théâtrale que j'ai traduite, le merveilleux connaisseur de l'œuvre barrienne, parle à très juste titre de « génial sadisme » quant à l'esprit si singulier de l’écrivain auquel il a consacré une part importante de sa vie. Un article du Times qu’il cite dans les premières pages de sa « biographie kaléidoscopique » résume assez bien la complexion littéraire de l’enchanteur écossais : «Barrie peut être sans cœur, aussi cruel que la mort, aussi cynique que le Démon. (…) La cruauté vient de sa vision intellectuelle, la tendresse de son cœur chaleureux, confiant, mais sensible jusqu’à la peine. »
Cette tendresse cruelle et cette tendre cruauté sont incarnées à la perfection dans l'histoire de Peter Pan. Le petit garçon sans cœur n'est-il pas celui qui s'écrie : « J’oublie les gens après que je les ai tués. » ? Il faut prendre l’expression « sans cœur » littéralement, semble-t-il, et pas seulement dans un sens métaphorique… Et seulement, peut-être, à ce moment-là, pourrons-nous comprendre à quel point Peter Pan est aussi ambigu et insaisissable que son créateur.
Peter Pan est une histoire qui ne parle, en vérité, que de la maternité et de la mort, mais aussi de l'ambiguïté des êtres humains celle des femmes, surtout. L'histoire d'une perte, en tout cas. Rendons grâce à Andrew Birkin, sans dévoiler certain retournement de la pièce, d'avoir eu l'intelligence, la sensibilité et le courage suffisants pour nous présenter le motif secret de l'oeuvre barrienne secret très bien gardé par le Capitaine Hook-Crochet.
Je ne suis pas une amie des mères, car les mères transmettent autant la mort qu’elles donnent la vie. J'ai de solides raisons de me méfier d’elles, comme Peter Pan, comme Barrie certainement. Je me méfie d'elles autant que je puis, hélas, les aimer quelquefois, leur reconnaissant de temps en temps ce rare mérite, qui est celui de l'inconditionné. Il est simplement dommage que la majorité d'entre elles confondent cet enfant intérieur, caché ou non dans un accroc fait à l'ombre de Peter Pan, avec celui auquel elles donnent vie. L'erreur est là, très aisée à commettre, voire tentante. Je me demande souvent si elles ont conscience, à certaine heure du crépuscule, de confondre l’amour de leur enfant réel avec l'amour d'un enfant rêvé ou l’amour de leur enfance passée. Peut-être bien. C’est pour ces raisons que l’adaptation d’Andrew m’a paru follement excitante et essentielle. Les mères sont vouées à décevoir. Qu'elles soient « suffisamment bonnes » ou qu'elles soient des sorcières indifférentes. On en veut toujours à sa mère. Dans l'insconscient, il y a davantage de mères assassinées que de pères... Et les pires mères, au fond, sont les meilleures !
Et puis, une fois pour toutes, cessons de voir en Peter un enfant qui ne veut pas grandir ! (Il n'y a bien qu'une mère pour refuser à son enfant le droit de grandir...) Tuons ce malentendu ! Barrie envisageait, comme titre possible d'une autre pièce mettant en scène Peter Pan, cette dénomination: « L'homme qui ne grandit pas (ne pouvait pas grandir) »... Peter prétend ne pas vouloir grandir – et il est si doué pour faire semblant qu'il en arrive à se convaincre lui-même d'une vérité qu'il fait advenir par son jeu, par ce jeu ou interstice qui existe soudain entre les coutures du réel et de l'imaginaire. Mais Peter sait très bien qu'il ne peut pas grandir ; et il ne le peut, car il n'est jamais réellement né, ou plutôt sa mère a presque oublié qu'il était né, un jour... Ce qui revient à n'être pas né du tout. Quoi de plus terrible que d'être prisonnier dans un pli de la mémoire oublieuse d'une mère ? S'il est vrai et peut-être un peu triste que Peter ne grandira jamais, il est tout aussi vrai et heureux qu'il ne mourra jamais. Si Peter n'est jamais né, il ne craint pas la mort. Mourir serait donc « une prodigieuse aventure », parce qu'elle ferait de lui un petit garçon comme les autres : de chair, de temps et de sang. On ne peut que s'incarner dans le temps ; on ne vit éternellement que dépossédé de la mémoire. Peter n'est pas tout à fait comme vous et moi : il ne lui arrivera jamais de se souvenir qu'un jour il fut un enfant et que, désormais, il est condamné à porter en lui la tombe de cet enfant qu'il n'est plus et ne sera jamais plus.
Roger Lancelyn Green, qui a écrit plusieurs fois au sujet de Barrie, livre cette vérité à propos de Peter Pan : « (…) il représente pourtant quelque chose qui est en chacun de nous. À l’instar de Tinker Bell, il n’est ni la lumière ni le miroir, mais le reflet, qui, seul, est visible. » Peter Pan est donc un reflet, l'esprit de l'enfance qui survit à tous les enfants morts, et c'est la raison pour laquelle il parle à chacun d'entre nous, grands ou petits. Ne doutez pas de lui ! Il reviendra vous saluer à chaque fois que vous vous retournerez sur vous-mêmes, afin de prendre par surprise l'ombre de l'enfant que vous fûtes et êtes encore quelquefois.
La preuve !
Céline-Albin Faivre

mardi 8 septembre 2015

Barrie a écrit que Peter Pan était le garçon qui n’était jamais venu. L’enfant éternel, selon Barrie, serait donc celui qui est mort de ne pas être né. Peter ne grandit pas, parce que, s’il le voulait vraiment (et cette notion de volonté mériterait d'être analysée très finement), il exprimerait un désir qui le tuerait in fine. Il fait semblant de croire en sa propre existence et ne peut formuler le désir de grandir, parce que ce désir-là briserait l’illusion. Peter n'existe que si quelqu'un croit en lui et si, lui-même, il oublie qu'il n'est pas né. Peter fait partie de ces enfants qui ne grandissent pas, car ils vivent en négatif, seulement en négatif (cf. André Green). « Peut-être qu’il [Peter] était un petit garçon qui mourut jeune, et c’est ainsi que, par la suite, l’auteur imagina ses aventures. Peut-être ne s'agissait-il que d'un garçon jamais venu au monde – un enfant attendu en vain par certaines personnes. Il est possible que ces personnes-là l’entendent mieux que les enfants cogner à la vitre. » Ces personnes, ces adultes qui l’entendent si distinctement, ont ce pouvoir parce qu’ils savent que cet enfant n'est que ce cri, en eux : « Jamais ! Jamais ! Jamais ! À présent, c’est fini ! » Barrie écrivit encore ces mots en 1908, sur un brouillon (conservé à la Beinecke) : « Voyez-vous, je pense, à présent que Peter n’est qu’une sorte de bébé mort… Il est le bébé de tous ces gens qui n’en ont jamais eu. » 

Voir d'ailleurs ce billet où j'explique comment, à partir de ces idées, j'ai écrit une pièce de théâtre, qu'un quidam essaie toujours de me voler... Mais c'est une autre histoire ! Peter n'est peut-être pas né, mais il ne cesse de vivre sous diverses formes et ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est le Peter Pan de Stephen White !

***

Stref a accepté, avec beaucoup de bienveillance et de patience, de se soumettre à mes questions. Je vous livre ses réponses (que j’ai traduites), ci-dessous, en espérant ne point le trahir. Je ne les commente pas. Je ne partage pas toujours sa vision, mais il ne s’agit pas de moi ; et il souvent fructueux d'essayer de comprendre le ressenti ou la vision des autres... En ce qui me concerne, il me semble que c'est une erreur de vouloir jouer le jeu des correspondances trop serrées entre les personnages créés par Barrie et les êtres de chair et de sang, qui ont eu un rôle dans son existence. De même, affirmer que l'on ne quitte pas l'enfance me paraît une métaphore, mais certainement pas un état de fait. Tous les artistes ont de l'enfance en eux, n'ont pas perdu trace de l'enfant qu'ils furent et peuvent le convoquer à l'envi ; mais ils ont pourtant bel et bien quitté l'enfance, car l'enfance, c'est d'abord l'absence de conscience. L'enfance n'existe pas. L'enfance n'est qu'un regret ou un songe. L'enfance est le mobile et la cible mouvante – notre cœur brisé ! La conscience est cette ombre qui nous recouvre peu à peu et nous empêche de trouver le chemin de « l'ancien repaire » – ainsi que l'exprime magnifiquement Barrie. Et la conscience est bien ce qui permet à l'art d'être ce qu'il est. L'enfant artiste ne l'est que par un sublime accident. L'artiste, lui, crée ces accidents...




I/ PETER PAN 

Avez-vous le souvenir de votre première lecture de Peter Pan (le roman et/ou la pièce) ? Combien de fois avez-vous lu l’histoire depuis ce jour-là ? Et avez-vous fait, à chaque lecture, de nouvelles trouvailles dans le texte ?
Peter Pan est entré pour la première fois dans ma vie à l’âge de trois ans : ma mère m’avait emmené assister à une représentation au King’s Theatre. Mais, juste avant que Peter ne fasse son apparition, le rideau coupe-feu fut baissé et l’alarme incendie retentit, puis le bâtiment fut évacué. Je ne devais donc jamais voir Peter ! C’est mon plus ancien, mon premier souvenir. Au lieu de voir Peter, je suis devenu lui, enfilant une paire de collants, courant en tous sens avec un tube de paillettes à la main, appelant notre chien Nana (il s’appelait Whisky, en vérité) et essayant de m’enfuir dans les airs, en passant par la fenêtre, à la moindre occasion, à tel point que ma mère et mon oncle y mirent des barreaux… Ce n’est que bien plus tard que j’ai enfin lu le roman de Barrie. En l’adaptant sous forme de bande dessinée, j’ai dû le lire au moins dix fois in extenso ; il était toujours près de moi, pour m’y référer en cas de besoin ou pour relire certains passages… Il m’est donc impossible de dire combien de fois je l’ai lu ! Et, comme cela arrive avec les meilleurs livres et films, il y a toujours quelque chose de nouveau à découvrir !


Selon vous, quel est le sens réel du roman Peter et Wendy ?

Les écrits de Barrie sont largement autobiographiques ; et, à l'instar de tous les grands artistes, il était soucieux de mettre  son âme à nu dans son œuvre. Barrie était un homme très complexe et ses personnages lui ressemblent. Peter Pan trouve son origine dans la mort de David, son frère, qui disparut avant ses quatorze ans et devint, par conséquent, le garçon qui ne grandit jamais, mais aussi en George Llewelyn Davies, autant qu’en Barrie lui-même – un enfant éternel à bien des égards. Selon moi, Peter incarne la relation de Barrie avec la famille Llewelyn Davies. Son désir d’être aimé des Cinq, et en particulier de George, tel que cela est exprimé dans Le Petit Oiseau blanc



voilà qui ressemble à l'histoire de Peter, lorsque ce dernier essaie d’éloigner les enfants Darling de leurs parents…  « Viens, viens ! » Selon moi, Wendy, est à fois la mère de Barrie et sa femme. Peter a envie d’une mère et, en lui, on entend l’écho de Barrie. In fine, Wendy demande à Peter d’être pour elle quelque chose qu’il ne sera jamais : un adulte, un amant... C'est encore un reflet de la vie de Barrie, qui n’a jamais consommé son mariage. Il ne recherchait pas une amante, mais une mère telle que Wendy… Et, tout cela, la femme de Barrie devait vite le découvrir.

Que pensez-vous de Peter Pan, selon qu’il apparaît dans Le Petit Oiseau blanc et dans Peter et Wendy ? Il y a bien deux personnages distincts et ils n’expriment pas exactement la même idée. Si vous connaissez la pièce Dear Brutus, vous avez peut-être même reconnu un vieux Peter Pan en la personne de Lob... C'est un personnage qui présente plusieurs facettes ; il est composé de strates et on peut le « déshabiller »  pour dévoiler ces divers sens superposés.


Dans le cadre de mes recherches, j’ai lu Peter Pan dans les Jardins de Kensington



mais, soyons honnête, je ne connais pas aussi bien ce premier Peter Pan que l’autre. Je relirai bientôt l'histoire du premier… La différence principale entre ces deux Peter Pan est que le premier est un bébé âgé de sept jours et le second est beaucoup plus âgé, malgré son refus de grandir. Peter et Wendy est une histoire bien plus complexe et il n’aurait pas été possible d’explorer certains thèmes concernant davantage les adultes, si Peter n’avait pas dépassé l’âge d’une semaine. 


À quoi ressemble votre propre Pays du Jamais ? Est-ce le même Pays du Jamais que celui qui était alors le vôtre, enfant ? 

Je ne me souviens pas avoir ressenti des choses différentes, lorsque j’étais enfant. En bien des aspects, je suis encore un enfant. Par conséquent, mon Pays du Jamais d’alors et celui d’aujourd’hui ne doivent pas être très différents. Si... différence il y a ! Je pourrais faire un pieux mensonge en disant que l’adulte que je suis, qui travaille sur une bande dessinée pour les enfants, se doit de demeurer en lien avec mon enfant intérieur… Mais, en vérité, je pense que c’est simplement ma complexion : je suis ainsi ! 


Est-ce que la glace dans vos dessins du Pays du Jamais est une référence au Capitaine Scott ou bien suis-je complètement à côté de la plaque ?

Non, ce n’est pas une référence au Capitaine Scott, mais c’est un heureux hasard. C’est un hommage à l’un de mes artistes favoris, Mœbius, qui a dessiné bien des montagnes de glace, et est mort récemment. Vous trouverez également des hommages à mes autres artistes préférés dans ce livre : Hergé et Winsor McCay. 

 Avez-vous lu Hook à Eton ?

Oui, je l’ai lu, en faisant des recherches sur Peter Pan, et il y a des références cachées à Eton dans le livre… Page 77, par exemple, on peut apercevoir les armoiries d'Eton. 

Faites-vous, dans ce livre, référence à d’autres œuvres de Barrie ?

La chèvre de Peter Pan dans les Jardins de Kensington apparaît deux fois : sur la première, puis sur la dernière page... et si vous êtes attentive, page deux, vous verrez Wendy qui tient un exemplaire de Quality Street.

Saviez-vous que Barrie avait imaginé Hook sous les traits d'une mère (Mrs Darling / Hook), dans une version originelle de la pièce, et avait même trouvé la comédienne pour interpréter ce double rôle (Dorothea Baird) ?

Je l’ignorais ! J’étais simplement conscient du fait qu’au départ le rôle de Hook était restreint et que sa présence avait pris de plus en plus d’importance au fil des versions. 

Traditionnellement, le même comédien interprète à la fois le rôle de Mr Darling et du Capitaine Hook, mais il me semble que vous avez dessiné deux hommes différents, sauf erreur de ma part. Pourquoi ?
Vrai ! Je me suis inspiré d’Arthur Llewelyn Davies pour dessiner Mr Darling, parce que je crois qu’il est le reflet de la figure paternelle que Barrie a en tête, lorsque Peter essaie de voler l’amour des enfants. J’ai le sentiment qu’en Barrie, il y a à la fois du Capitaine Hook et une part de Peter, notamment lorsqu’il joue avec les enfants à Black Lake Cottage (comme Peter et les enfants au Pays du Jamais), faisant tout pour qu’ils oublient leurs parents. Mais les enfants retournent chez eux à la fin de l’histoire et cela exprime la peur de Barrie : bien qu’il ait obtenu l’amour des Cinq, l'amour éprouvé pour leurs parents sera toujours le plus fort. Et ils grandiront aussi, un jour, puis le quitteront.

Quel est votre personnage préféré et pourquoi ? (Mon préféré, c’est Hook).
Beaucoup de gens à qui j’ai posé la question partagent votre sentiment ! Mon personnage préféré est Peter, à l'instar de Barrie : j’aime son côté sans cœur ; et, contrairement à Hook, son impudence m’amuse beaucoup. Par-dessus tout, son refus absolu de transiger est ce qui me plaît le plus, et ce, contre ce principe (presque gravé dans le marbre) d’écriture romanesque selon lequel le personnage principal d’une histoire doit évoluer.

Êtes-vous nostalgique de votre enfance ? Un mot pour la décrire !
Il est difficile de se sentir nostalgique de quelque chose qui n’est pas terminé... Un mot pour la décrire ? Évasion !

II/ BARRIE
Quelle est votre oeuvre préférée de Barrie (roman, pièce, discours…) ? Et pourquoi ? (Ne répondez pas Peter Pan !)
Courage.
Avez-vous lu les romans ayant pour cadre Thrums ? Si oui, quel est votre sentiment à leur égard ?
Je ne les pas encore lus. Le point de départ de mon intérêt pour Barrie était de faire des recherches sur Peter Pan. Je suis donc au début du chemin et il me reste plein de trésors à découvrir. 


Que pensez-vous de Barrie, l’homme et l’écrivain ?

En tant qu’écrivain, Barrie possède une voix totalement singulière, unique, comme Shakespeare. Sa prose est poétique, magnifique et son imagination sans limites. Comme je le disais précédemment, il met son âme dans son œuvre, ce qui me paraît être le summum de l’expression artistique. En tant qu’homme, Barrie était une personnalité très complexe, comme tous les génies. Je crois qu’il était à la fois égoïste et généreux. Son cadeau au GOSH, les droits de Peter Pan, était un geste tout à fait incroyable. Je ne pense pas que lui-même aurait pu imaginer tout le bien qui allait en découler. Je crois qu’il n'était vraiment lui-même qu'en compagnie des enfants. 

Avez-vous lu Mary Rose



Mary Rose est une sorte de Peter Pan au féminin et, dans une première version de la pièce, Peter et Mary Rose se retrouvent même sur l’île. (Soit dit en passant, vous devriez dessiner une adaptation de Mary Rose !)

Pas encore, mais c’est le prochain sur ma liste !

Peter Pan est devenu un mythe. Pourquoi selon vous ?

Je pense que, même sans avoir conscience de l’essence réelle de l’histoire, on peut se sentir relié à elle, car il y a énormément de niveaux de lecture. Un curieux récit d’aventure, où voisinent pirates, Indiens et crocodiles, voilà de quoi il s’agit en surface ; mais, si vous y prêtez vraiment attention, ces thèmes vous entraînent bien plus loin que cela, aussi loin que vous le voulez ou le pouvez. J’ai le sentiment que, plus on comprend et connaît la vie de Barrie, plus on comprend Peter Pan. Il ne s’agit pas de simplement donner la main à son enfant intérieur pour apprécier ce conte. C’est une œuvre d’art très complexe, avec beaucoup de strates. Une œuvre d’art au sens le plus fort du terme.  

III/ VOTRE  TRAVAIL

Quand vous est venue, pour la première fois, l’idée d’une bande dessinée consacrée à Peter Pan ? 

Après avoir assisté à une manifestation qui mettait en vedette Alan Grant, une légende dans le milieu de la bande dessinée, j’ai eu la chance de pouvoir lui parler et de lui montrer un DVD avec des échantillons de mon projet en cours, Milk (qui n’était pas encore publié ni même achevé à l’époque.) Alan a eu la gentillesse d’écrire un texte de présentation pour le livre lorsque ce dernier a finalement trouvé un éditeur. Je ne m’attendais pas vraiment à recevoir de ses nouvelles et j’ai été à la fois surpris et ravi de trouver un très aimable courriel de lui dans ma boîte. Alan me disait que je m'exprimais dans des styles très variés et me faisait remarquer que je pourrais travailler dans n’importe quel domaine de l’illustration ; et, plus important, il me posait cette question : « que désirez-vous vraiment faire ? » Il n’y avait qu’une réponse possible pour moi, si j’avais une totale liberté. Peter Pan faisait partie de mon existence depuis ma prime enfance ; par conséquent, si je le pouvais, je ferais une bande dessinée consacrée à Peter Pan. Une bande dessinée qui serait aussi fidèle que possible à la vision de Barrie, qui mettrait en lumière sa prose délicate, son esprit, sa profondeur et sa fantaisie – tout ce qui me semblait faire défaut à bien des adaptations de son œuvre.

Qu’est-ce qui fut le plus facile et le plus difficile dans votre travail ?

Le plus difficile fut de dessiner les vingt premières pages. En tant que pièce de théâtre, cela fonctionne très bien de se retrouver dans un lieu unique (la nursery), mais il est impossible d’écrire une bande dessinée de cette façon ! Que cette chambre demeure intéressante pendant vingt pages était un défi, mais me poussa à faire allusion à une autre histoire au sein même de l’histoire (l’histoire de Barrie) à travers les objets présents dans cette pièce. Le plus facile fut la colorisation… puisque j’ai passé la main au très talentueux Fin Cramb, qui a fait un merveilleux travail ! 


 S’il vous plaît, parlez-moi de votre travail avec Fin Cramb !

 Après avoir découvert le travail de Fin, lors d’une nuit de la création artistique sur les réseaux sociaux que j’organisais alors à Édimbourg, je lui ai demandé si cela l’intéresserait de travailler avec moi sur un projet, qui, à l’époque, se résumait à des esquisses et un scénario. Heureusement, il a accepté ! Nous avons eu de nombreuses discussions avant et pendant la création de ce livre et avons passé deux semaines dans un atelier, à la fin, pour peaufiner le livre. Je faisais le lettrage et Fin mettait la touche finale à la colorisation. D’ordinaire, nous travaillons dans des ateliers séparés. Notre relation de travail est excellente et nous sommes de bons amis… J’espère travailler de nouveau avec lui très bientôt. 

Ai-je raison de croire que l’Oiseau du Jamais est un phénix dans votre livre ? Si tel est le cas, j’applaudis, parce que Barrie a déjà utilisé ailleurs le symbolisme du phénix. Le phénix est un symbole d’immortalité, un symbole chrétien, mais vous le savez probablement. S’il ne s’agit pas d’un phénix, de quel oiseau s’agit-il ?

L’Oiseau du Jamais n’était pas supposé être un phénix dans mon livre, mais comme personne ne sait exactement à quoi il ressemble, cela pourrait en être un ! Dans mon esprit, c’était une sorte de croisement entre un dodo et un moa (deux espèces d’oiseaux disparues), ce qui me paraissait assez amusant.










Est-ce que certains illustrateurs de Peter Pan vous ont inspiré ? (Bedford, Blampied…)

Mon favori est Arthur Rackham, dont l’œuvre est tout simplement sublime.

J’ai le sentiment que votre Peter Pan est un Enfant de l’Automne. Oui, c’est une sorte de feuille morte. Pourquoi ? À cause du costume de Jean Forbes-Robertson ? En tant qu’enfant mort, c’est bien un Enfant de l’Automne, voire de l'Hiver, mais il est aussi, à certains égards, en même temps, un Enfant du Printemps (« Je suis la jeunesse ! »), alors pourquoi pas quelques touches de vert clair aussi ?

Ce ne sont que des feuilles que j’utilise dans le livre pour symboliser la jeunesse... Peter a des feuilles et non des cheveux. La jeunesse et la mort sont fortement liées dans la vie et l’œuvre de Barrie. Les feuilles sont d’une teinte plutôt rouge que marron : elles ne sont pas tout à fait mortes. Oui, ce sont les couleurs de l’automne et elles sont là pour incarner le changement des saisons. Avez-vous remarqué que les feuilles au bas de la tunique de Peter croissent au fil des pages, puis sont à nouveau beaucoup plus petites lorsqu’il revient pour emmener Jane, au moment précis où l’histoire recommence ? Cela pour nous rappeler que, tandis que Peter demeure le même, le temps, lui, ne s’arrête pas pour autant. Après que Peter a tué Hook, il se met à sa place (son doigt prend la forme d’un crochet, il porte les vêtements de Hook et fume ses cigares !), semblable en cela à Œdipe (car Hook peut être aussi perçu comme une figure paternelle). Les feuilles sur le crochet de Hook sont un symbole inversé de cela : une petite part de Peter est en Hook… comme si l’un et l’autre étaient le yin et le yang… Chacun étant ce qu’il est, mais avec en lui également une petite part de l’autre

Connaissez-vous les livres de Régis Loisel ? Si tel est le cas, qu’en pensez-vous ? Je les aime, parce que Loisel a créé quelque chose de totalement différent de Barrie. Il a été inspiré par le Peter Pan de Barrie, bien sûr, mais il a créé une autre histoire et, par chance ou parce que les âmes communiquent entre elles, il a découvert certains secrets de Barrie, sans pourtant être très érudit, sans avoir vraiment lu Barrie ni connaître son existence (de son aveu même).

Non ! Je sais qu’ils existent, mais je ne les ai pas lus...

D’une manière ou d’une autre, Winsor McCay vous a-t-il inspiré ? (J'ai eu ce sentiment dès les premières pages.)


Beaucoup ! J’ai également prêté Little Nemo à Fin en guise de référence pour les couleurs. Au Panthéon de mes artistes, il y a Hergé, Winsor McCay et Mœbius.

Savez-vous quel sera votre prochain livre ?

J’ai quelques idées pour un prochain livre, mais je ne suis pas encore certain de notre choix ! Je l’annoncerai dès que cela sera confirmé.

Pourquoi « Stref » ?

Il est très pratique d’avoir un pseudonyme à notre époque. Si vous recherchez « Stephen White » dans Google, vous accéderez à une tonne de résultats qui correspondent à d’autres personnes, tandis qu’avec « Stref » vous me trouverez immédiatement.  Le nom m’est venu il y a des années de cela, on avait épelé mon nom « Strefan Wire ». Mes amis s’en sont aperçus et le surnom « stref » était né ! J’ai toujours voulu adopter un pseudonyme, puisque mes trois artistes préférés en portaient un : Hergé (Georges Rémi), Silas (Winsor McCay) et Mœbius (Jean Giraud)


Merci infiniment d’avoir répondu à mes questions.
vendredi 4 septembre 2015
« C’était comme si, longtemps après avoir écrit P. Pan, son véritable sens m’apparaissait : effort désespéré pour grandir, en vain. »
J. M. Barrie, dans l’un de ses Carnets. 

Malgré cette déclaration, qui prend les habits de la révélation soudaine, on peut affirmer que Barrie a toujours su, consciemment ou non, que Peter Pan était le garçon qui ne pouvait pas grandir et non pas celui qui ne voulait pas grandir. Diverses preuves l’attestent, sans contestation possible, dans plusieurs textes, y compris avant même l’écriture des premières moutures de la pièce. Continuer à croire que Peter Pan est « le garçon qui ne voulait pas grandir » est un grave contresens. Dans l'un de mes prochains livres, j'expliquerai cela en détail.

***

Il existe tant d’adaptations et de réécritures (par exemple, sous forme de genèses ou de suites) – plus ou moins heureuses – du roman Peter et Wendy (désormais presque toujours dénommé Peter Pan), que j’ai renoncé, il y a bien longtemps, à les recenser. Il faut également avouer que je n’en ai jamais eu très envie. James Matthew Barrie est l’unique objet de ma passion et de mon intérêt ; et je ne manifeste, en général, guère de goût pour les reprises. Je suis une puriste dans l’âme et les trop grandes libertés que prennent les uns et les autres à l’endroit de ceux qu’ils adaptent deviennent vite pour moi une douloureuse affaire personnelle... Il faut du génie personnel, un génie furieux pour s'attaquer à l'oeuvre d'autrui ! En outre, on ne peut le nier, Sir James est singulièrement ignoré dans ces diverses resucées, très souvent dépourvues d’originalité et de talent. Oui, il demeure souvent un parfait inconnu pour ceux qui ne songent, n’ayons pas peur des mots, qu’à exploiter le filon Peter Pan ou à se frotter à l’un des grands mythes de la littérature dite « jeunesse », afin, selon toute vraisemblance, de lui emprunter un peu de sa gloire. Ils touchent du bout des doigts le conte enrubanné d’or et s’imaginent pouvoir conserver un peu de cette poussière divine pour eux... en racontant une histoire qui captivera les bambins, car , mine de rien, l’oreille des enfants est toujours bienveillante, lorsque le récit les concerne… 
En cela, ils ont doublement tort : Peter Pan n’est absolument pas un roman destiné aux enfants, un conte qui se limiterait à une histoire taillée à leurs mesures, où le style n’aurait aucun rôle à jouer, où il n'y aurait que du contenu manifeste et aucun paysage latent ni sens caché, ainsi que l’avait très bien compris G. B. Shaw ; et, prenant le parti de Sainte-Beuve, j’affirme, en outre, que l’on ne peut jamais totalement détacher la créature de son démiurge. Dans le cas de l’enfant des Lowlands, il n’est rien de plus vrai ! Il y a un livre à écrire sur le sujet et… par conséquent, je m’y emploie… 
Il y a quelques mois, Christine De Poortere, qui gère les droits de Peter Pan pour le GOSH, m’avait parlé avec enthousiasme de cette adaptation alors en préparation. Elle a d’ailleurs, selon l’aveu même de Stephen White, éclairé ce dernier de ses précieux conseils. En effet, Christine est une véritable amie de Barrie et une experte en la matière ! Elle a signé la postface du livre dont je m’apprête à vous dire quelques mots. (En guise de clin d’œil, Stephen White lui fait jouer un petit rôle dans une case du livre, p. 92 !)
En Angleterre, cette adaptation de Stephen White – ou Stref si vous préférez – est le premier « roman graphique » (selon la formule consacrée, tout imbue qu’elle est d’anglicisme, dans le milieu) consacré à l’œuvre presque trop célèbre de Barrie. Il s’agit donc d’une bande dessinée, au sens le plus noble du terme ! D’emblée, je fus saisie par le charme suranné, désuet des  dessins, à mille lieues des productions par ordinateur (ce que je ne prise guère). Puis, à ma grande surprise, je remarquai que Stref avait utilisé les mots de Barrie ! Bien sûr, il a dû faire des coupes et transformer certaines descriptions en dialogues, mais le texte demeure celui de Jamie. J’ai été extrêmement touchée par le respect du dessinateur. Il s’agit d’une œuvre qui rend hommage avec beaucoup de délicatesse, et de bien des manières, à Barrie. En effet, Stref a glissé des allusions variées et nombreuses à l’univers de Jamie dans presque chaque case, allusions qui seront découvertes, plus ou moins aisément, par l’observateur attentif et le connaisseur de Barrie. J’avoue en avoir manqué certaines à la première lecture.  Observez toutes les images au pochoir sur le papier peint de la nursery

{Cliquez sur les images pour les agrandir.}


Bien des objets de la nursery sont des évocations de la maison natale du dramaturge et romancier écossais, à travers des objets qui s’y trouvent. On remarquera également, par exemple, le rideau de théâtre de la première de la pièce Peter Pan et, par vagues, des évocations de l’Écosse – et, plus spécifiquement, des lieux barriens (le Den, par exemple, ou encore certains arbres de Moat Brae). Barrie, lui-même, fait quelques incursions dans les pages du livre, en chair ou en os, ou grâce à un personnage qui tient en main une copie de Quality Street.  Au plaisir procuré par l'harmonieux mariage des images et des mots s'ajoutera celui d'un jeu (découvrir des secrets cachés, de case en case)… 
Fin Cramb, le coloriste, n’est pas en reste : il a accompli un très beau travail de mise en scène des images, à travers des nuances toujours bien choisies. Trois teintes majeures dominent l’ensemble du volume, mais je vous laisse découvrir lesquelles… 
Peter Pan s’affiche résolument, ici, sous les traits d'un « Enfant de l’Automne », puisqu’il apparaît comme une feuille morte, mais au sens barrien : « Il n’est rien en ce monde qui ait un sens aussi vif du jeu qu’une feuille morte. » 


Comme me le rappelait, il y a quelques jours, Christine, c’est la délicieuse Maude Adams qui popularisa le vert traditionnellement associé à Peter, bien avant Disney (qui a saturé de vert tout autre représentation possible, hélas). Même si, comme je le lui répondis, le costume de Maude n’était pas entièrement vert, mais panaché de marron, de cuivre, de rouge ; et, parfois, le vert laissait sa place au bleu, 



{Portrait de Sarony}


{Peinture de Sigismond Ivanovski }

comme d’ailleurs en témoigne également l’un des deux costumes ou l'une des deux « peaux » de Peter conservés à Kirriemuir



{Source de l'image : ici}

L'allure du Peter Pan de Stref rappelle un peu, il est vrai, le plus célèbre des costumes de Pauline Chase (mais fait fi du vert des collants et des souliers)



ou celui de Jean Forbes-Robertson, 




[Image issue de la collection Christine : ici]

dans des teintes rouge/marron. L’idée se défend très bien, même si, j’aurais préféré un autre camaïeu de couleurs, avec des touches de vert clair, car Peter demeure l'enfant éternel, la jeunesse incarnée, sous la mort qui lui sert de peau et dont il est le héraut (et héros)…
Cette adaptation m’a procuré une immense joie et je suis heureuse de songer que, dans quelques années, ma fille pourra la découvrir à son tour – à la manière dont Jane et Margaret succèdent à Wendy... Le seul reproche possible (la critique doit être autre chose qu'un panégyrique !) est peut-être le revers cinglant de la fidélité – vertu que, pourtant, je place très haut, mais qui, paradoxalement, peut parfois être aussi aveugle que la trahison délibérée. En effet, j’aurais aimé que l’auteur nous livrât, en filigrane, une interprétation plus personnelle, voire intime, de l’œuvre et que son regard sur Peter ouvrît pour nous une autre façon de considérer le sens caché de ce roman et, partant, eût la force d'enrichir notre lecture : mon hypothèse est que Peter Pan et Never Land n’existent et ne se nourrissent que de ce qu’on leur offre… La possibilité d'interpréter sans trahir se situe exactement là. En somme, la limite que je perçois est un manque de subjectivité, le risque d’un pas de côté. J’attendais une interprétation plus ambitieuse, plus proche des émotions de l'enfance nue (la source de l'art), avec une once de folie... Fidélité ne signifie pas non plus littéralité absolue, selon moi...
Malgré cette absence de relief et de mise à distance, ce livre se doit d’être dans toute bibliothèque barrienne digne de ce nom ! C'est une oeuvre honnête, celle d'un artisan qui a le sens du travail bien fait et aime sincèrement Barrie.
Voici un livre qui plaira à tous : aussi bien au vieillard qu'à l'enfant – qu'il ait ou non perdu toutes ses dents de lait...


Dans le prochain billet, Stref répondra à mes questions.

vendredi 18 décembre 2009

Malgré ce que l'on pourrait croire, peut-être, la "Vénus de poche de New York", Pauline Chase (de son véritable nom Ellen Pauline Matthew Bliss) était américaine. Elle naquit à Washington en 1885. Elle débuta très jeune sa carrière - à l'âge de 15 ans -, à Broadway. Charles Frohman la repéra assez rapidement et sa carrière dut beaucoup à cet homme. Mais, au-delà de leur relation professionnelle, une histoire d'amitié véritable liait le producteur et l'actrice.
Le 27 décembre 1904, elle prit part à la grande Aventure Peter Pan, où elle n'obtint d'abord qu'un petit rôle. Elle interpréta l'un des Enfants Perdus, le Premier Jumeau (d'où les photographies sur lesquelles elle porte l'habit de fourrure qui était le leur) avant d'incarner pour l'éternité Peter Pan.

Cissie Loftus incarna, la première, Peter Pan. Mais une actrice ne devrait jamais être malade car, lors de la tournée de Peter Pan à Liverpool, Cissie était trop mal en point pour incarner le petit garçon qui ne POUVAIT PAS grandir. Frohman et Barrie eurent alors l'idée de mettre à l'épreuve Pauline Chase dans le rôle de Peter Pan. Pauline était la doublure de Cissie. Elle plut tant aux deux hommes qu'elle incarna au moins 1400 fois Peter entre 1906 et 1913. Le rôle la rendit terriblement célèbre et elle fut courtisée par bien des hommes. On prétend que le Capitaine Scott* fut son amant avant le mariage de celui-ci avec Kathleen Bruce. Je ne donne pas cette information par passion des détails privés de nature sentimentale, mais parce que je suis éperdue des liens que l'on peut tisser. Mon existence est une telle broderie. Le fils du Capitaine Scott, je le rappelle une fois encore, était le filleul de Barrie. Et l'épouse de ce courageux explorateur, qui devait périr en mission, se remaria et donna naissance à un garçon, qui devint ce "certain monsieur" que j'eus l'heur de connaître un moment (Cf. l'histoire palpitante des gants couleur guimauve) et qui, hélas, n'est plus.
Petite digression : je signale la publication de ce livre-objet, où il est question, entre autres, de Scott.
Un jour, alors que ni la gloire ni la beauté n'étaient fanées, Pauline quitta la scène pour se marier, le 24 octobre 1914, au Capitaine Alexander Victor Drummond, de trois ans son aîné, un homme influent. Plus jamais, elle ne fut actrice, à l'exception d'une apparition - et sauf peut-être, comme toutes les femmes dignes de ce nom, dans sa vie privée. Son époux rendit l'âme la même année que Barrie, en 1937. Ils eurent trois enfants et Pauline quitta ce monde en 1962.
Barrie, Pauline et Frohman formèrent un épatant trio d'amis. Pour Pauline, Barrie écrivit Pantaloon qu'elle jouait en même temps que Peter. Pauline eut pour parrain et marraine Barrie et Ellen Terry, lorsqu'elle fit sa confirmation en l'église de Marlow-on-the-Thames. Barrie et Frohman étaient en quelque sorte les pères spirituels de la jeune fille et la conseillèrent par la suite (en tout cas, tel était leur voeu) sur le choix de son époux.
Frohman fit même exhumer et rapatrier la dépouille de la mère de la jeune fille, enterrée à Washington, afin qu'elle puisse être inhumée non loin du lieu où vivait sa fille, à cinq miles de Marlow. [Une statue créée - la légende le dit - d'après les traits Pauline Chase y est érigée ; il s'agit d'un mémorial dédié à Frohman qui adorait ce lieu.] C'est là, dans le petit cottage,de Miss Chase, que se retrouvaient Barrie, Frohman, Scott et bien d'autres. Barrie y jouait au croquet avec Scott, tandis que Frohman fumait en les observant. Il devait faire bon vivre dans leur voisinage...

***

À noter qu'au printemps prochain, on pourra admirer le costume de Peter Pan de Pauline Chase,
celui qu'elle portait lors de sa dernière saison, en 1913, ici. Je m'y rendrai, tôt ou tard, c'est une évidence.

En attendant, je vous renvoie à son délicieux petit livre, Peter Pan's Post Bag, que j'ai la chance de posséder.
vendredi 21 avril 2006

Pour Mariel... Tommy Sandys, dans Sentimental Tommy - un des romans les plus troublants de Barrie-, dès les premières pages, est présenté d’emblée comme un être asexué qui porte une chemise de nuit qui peut être aussi bien celle d’une petite fille ou d’un petit garçon ; de même, Peter Pan est traditionnellement interprété par une actrice. Cette ambiguïté est, en réalité, davantage une neutralité. Le corps du garçon ne compte pas tout à fait, pas encore. L’enfance n’a pas de sexe véritable (ou si peu), tant que "la fée puberté" [j'emprunte cette expression à Michel Tournier] n'est pas passée par là...
De plus, Barrie se réfère également aux conventions en vigueur de la pantomime. Plus tard, il aurait suggéré à Charlie Chaplin [voir cet article* ici et - j'en donnerai une traduction sur le site] de faire un film muet de la pièce et d’y interpréter Peter Pan. Ceci prouve que si, au départ, Barrie voulait une jeune femme ou fille pour incarner Peter Pan, il changea peu à peu d'idée. Lisa Chaney a un avis intéressant, dans sa biographie, sur le sexe de l’acteur interprétant Peter Pan :

« En niant la mort, il doit aussi nier la création. Donc, ce monde, le Pays du Jamais, est celui qui n’a ni début ni fin ou mort. Dans son effort pour nier l’existence d’un début, Peter doit nier la sexualité, qui est impliquée au cœur des processus de création. Et, Peter étant interprété par une femme – à qui des avances sont faites par trois autres jeunes femmes – Tinker Bell, Tiger Lily et Wendy –, la possibilité de la procréation est implicitement ôtée (…) En rejetant la sexualité, Peter Pan représente pour beaucoup la détresse du propre cœur de Barrie (…) »
* Le hasard fait bien les choses : dans les livres que j'achète sur Barrie, je trouve souvent des articles rares découpés par les anciens propriétaires. Je suis émue parfois. Peut-être que je rendrai le même service à d'autres, sans le savoir, après ma mort.
mardi 14 septembre 2010


Décidément, l'hiver tarde à venir.
Voilà, je suis presque passée de l'autre côté et je sais, enfin.
Il n'y a rien d'autre, de l'autre côté. On est toujours l'autre de son autre moi, mais on n'est jamais, désespérément, que le même. C'est cela le secret de l'ombre de Peter Pan : la conscience qui saisit des reflets, des eidôla, et ne peut se saisir elle-même. Inutile de démultiplier son moi, de le projeter dans mille théâtres d'ombres : la nuit que l'on porte en soi est toujours silence. Il n'y a aucun sens ni suc à tirer d'elle en la perçant du regard. Je suis déjà crevée. Vous aussi. Le sens est toujours extérieur. Il y en moi deux coeurs qui battent et je ne sais plus lequel est le mien. Je ne sais ce que recouvre cet intérieur que je nomme conscience et qui n'est qu'un mot comme un autre, une projection hors de moi – quel que soit ce moi, à l'endroit où je suis crevée. 


Ah, Peter ! Je te dois tant ! Mais me pardonneras-tu, un jour, de t'avoir un peu trahi ou d'avoir donné cette apparence à ceux-qui-ne-savent-pas ? Je n'ai choisi l'autre voie que pour mieux te donner raison, mon garçon, et parce que, toi, tu n'es fait que d'Aiôn et, moi, je ne suis rien d'autre qu'une frêle fille de Chronos. Je ne pouvais plus faire semblant. Je suis déjà vieille, Peter. Je vais bientôt mourir, tandis qu'en chaque enfant qui naît, tu survis ; tu te nourris, vampire, des rires et des jeux de ces innocents qui ne savent pas qu'en oubliant l'heure, tu leur voles un peu de leur vie, chaque jour...


***

Je reviens ici, un trop court moment, pour déposer un faire-part de naissance : le 23 septembre 2010 ce nouvel opus fera son entrée dans le monde.

La quatrième de couverture est de votre servante. J'espère qu'elle ne fera pas fuir les éventuels aventuriers des librairies... Inutile de préciser que la première que j'avais rédigée était trop sombre – morbide ? – et que mon éditeur, très délicatement, m'a incitée (à juste titre, hélas) à bannir les mots "mort" et "larmes", de crainte que le grand public ne soit effrayé et n'ose déposer le livre entre de benjamines mains... Pourtant, la meilleure compagne de jeu des enfants est la Mort. On devient adulte lorsqu'on oublie ce savoir particulier de l'enfance. Barrie jouait sous la table sur laquelle était déposé le cadavre de son frère. Les enfants jouent avec nos souvenirs, avec notre passé, comme avec des osselets. Ils auraient tort de s'en priver. Après tout, on ne les fait que pour leur accorder le privilège de nous enterrer. 


Peter, lui, enterre tout le monde. Et, même si je lui ai toujours préféré Hook, Peter demeurera toujours pour moi le seul spectateur honnête de mon existence. 








Peter Pan dans les Jardins de Kensington a été publié, pour la première fois, en 1906, en Angleterre; en 1907, Hachette le publia en France sous le titre fort étonnant de Piter Pan dans les Jardins de Kensington. Il existe deux versions anglaises (et non américaines, il faut le souligner) de référence de Peter Pan dans les Jardins de Kensington. La première, en date de 1906 (et ses rééditions), comporte 50 planches de Rackham. La seconde (publiée en 1912) et ses rééditions comportent ces mêmes 50 planches, avec une nouvelle illustration (le magnifique frontispice ci-contre) ainsi que des illustrations en noir et blanc qui n'existaient pas dans la première version et ses rééditions. Il me semble important de le préciser, d'autant plus que seule l'édition de 1912 dispose les illustrations dans l'ordre et au regard du texte. C'est à partir de cette version (j'ai la chance de la posséder) que  j'ai bien évidemment travaillé.

Plus tard, en France, furent publiées des éditions destinées aux enfants, des juvenilia. 
Un exemple, parmi d'autres, que je n'ai acquis que par curiosité :




C'est proprement abominable. La personne qui a adapté le texte a fait preuve d'une niaiserie insupportable qui donne des envies de meurtres. 
Plus proche de nous, il exista une édition de ce conte, publié par les Éditions Corentin, en petit format, mais la traduction était fautive en de nombreux endroits et ne comportait pas toutes les illustrations de Rackham ni ne leur rendait justice. 
Peter Pan dans les Jardins de Kensington est le conte tiré du Petit Oiseau blanc. Mais Barrie avait légèrement amendé les pages qui décrivaient la naissance de Peter Pan, le premier Peter, l'âme du second – plus célèbre que son double. J'ai écrit une nouvelle traduction de ces chapitres, en respectant les modifications de Barrie et en améliorant le travail de la novice que j'étais à l'époque (et je que je suis moins, on peut l'espérer). 
J'ai déployé tous les efforts possibles afin que mon éditeur – en la circonstance, Terre de Brume – soit vigilant aux coquilles (le "péché mignon" de cette maison d'édition qui a, cependant, le grand mérite de publier des textes rares ou inédits en français, mais peu de moyens) cette fois-ci. À cet égard, je remercie chaleureusement mon ami Jean-Christophe Boutin, pour son amitié indéfectible et pour sa relecture. Je n'ai pas encore le livre en mains, je ne peux donc préjuger du résultat final. 

La préface ("Le Péan de Pan") que j'ai signée et dont je livre  ci-dessous un extrait est, elle aussi, inédite. 



"Peter Pan n’existe pas !

Il faut, enfin, révéler cette vérité.
Mais qu’est donc Peter Pan ? Il n’est rien d’autre que l’ombre de nous-mêmes.
Peter Pan n’est même pas éternel ; il n’est qu’immortel ; car toute la différence qui existe entre l’éternité et l’immortalité, c’est que la première ne possède ni début ni fin et le temps ne la soucie donc guère ; l’éternel est en dehors du temps, tandis que celui qui est doté d’immortalité est, un jour, né, et demeure à jamais dans l’entre-deux du temps et du néant atemporel. La position est intenable ! À moins de concevoir le Temps dédoublé en deux temps, chronos et aiôn… Et naître est bien la malédiction, si l’on en croit la sagesse tragique du Silène (1). L’humain, lui, est éphémère : il naît et meurt. Dans cette limite résident à la fois tout don et toute malédiction. Peter Pan, lui, ne cesse pas de ne pas naître, en appelle à une mort qui, jamais, ne viendra le délivrer : il subit la malédiction sans bénéficier de son versant positif. Peter Pan désire la mort (« Mourir sera une prodigieuse aventure ! »), parce qu’il aspire à la vie, à ce qui ferait de lui un « véritable petit garçon », fait de chair, de temps (chronos) et de sang. En cela, il présente bien des points communs avec un autre personnage de la littérature : le Pinocchio de Collodi. Mais, pour mourir et pour vivre, il faut naître.
(…)
L’ombre des grands poètes (romantiques ou non) danse, telle une flamme mourante, dans ce livre que vous tenez entre les mains et que, peut-être, innocente âme, vous déposerez dans la chambre de votre enfant. De Wordsworth, Shelley, Lamb et de quelques autres Barrie tira une étincelle pour donner naissance à Peter, qui est de la race de Pan et de Dionysos. Et même si, bien avant Barrie, les fées peuplaient déjà les Jardins de Kensington – en témoigne le poème de Thomas Tickell, Kensington Gardens, publié en 1722 –, c’est lui qui rendra immortels certains lieux. Rien ne prouve que Barrie ait lu Tickell ; en revanche, il est certain qu’il ne pouvait pas ne pas connaître William Wordsworth et sa fabuleuse ode, Intimations of Immortality from Recollections of Early Childhood (Présages de notre immortalité tirés des souvenirs de notre prime enfance), tant l’esprit de Peter Pan et celui de l’ode sont à l’unisson. Citons, en particulier, ces mots : « À présent, je ne puis plus revoir les choses que j’ai vues » ; « Notre naissance n’est que sommeil et oubli (…) Les cieux nous environnent à notre heure première » ; « Les ombres de la prison commencent à se refermer sur l’enfant qui grandit (…) » (2) Pour le poète, il existe un état de grâce lié à cette existence qui précède la naissance et qui laisse une trace en nous, cause à la fois de notre désespoir – nous l’avons perdu – et de notre espérance – nous avons fugitivement entrevu notre autre nature, sublime et céleste…
(…)"
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(1) Elle s'exprime dans ces mots du Silène au roi Midas: « Race éphémère et misérable, enfant du hasard et de la peine, pourquoi me forces-tu à te révéler ce qu'il vaudrait mieux pour toi ne pas entendre ? Ce que tu dois préférer à tout, c'est pour toi hors d'atteinte : c'est de ne pas être né, de ne pas être, d'être néant. » (Nietzsche in Naissance de la tragédie, paragraphe 3, in Œuvres, trad. de Henri Albert, Paris, Robert Laffont, 1993).
(2) Toutes les citations ont été traduites par l’auteur de la préface, sauf mention contraire.


Il me semble que ce livre constituerait un joli présent pour les fêtes de Noël. C'est dans cet esprit, en tout cas, qu'il fut publié par Barrie. Quant à moi, petite ventriloque, je l'ai conçu d'abord comme un livre destiné aux adultes, mais un livre auquel les enfants pourraient goûter. En cela, je respecte l'enfance dans l'enfant. Selon moi, adapter et édulcorer sont des préceptes barbares et une insulte que l'on fait aux petites personnes. 
Plus personnellement - mais est-il quelque chose dans mon travail qui ne le soit pas infiniment ? -, ce livre inaugure un nouveau chapitre de mon existence – chapitre dont le titre sera révélé par la dédicace que j'ai apposée dans cet ouvrage... Barrie est le parrain de ce futur et, sans lui, il est vraisemblable que nous n'aurions pas tenté cette prodigieuse aventure ! Mais cela ne change point mon avis sur les mères, vous savez... Même si je ne suis pas à une contradiction près. Quoi qu'il en soit, j'espère bien être une mère indigne, car je hais plus que jamais les mères – celles, par exemple, qui donnent l'espoir que l'enfance n'est qu'un début quand elle n'est déjà que la mort consommée. Être adulte n'est que l'extrapolation de l'enfance que l'on a été capable d'avoir, avec sur le dos le fardeau de la peur et des échecs. Bien sûr, je songe à Romain Gary, sublime héros de mon univers. 

"Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu'une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d'amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n'y a plus de puits, il n'y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l'aube, une étude très serrée de l'amour et vous avez sur vous de la documentation. Je ne dis pas qu'il faille empêcher les mères d'aimer leurs petits. Je dis simplement qu'il vaut mieux que les mères aient encore quelqu'un d'autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n'aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine. Malheureusement pour moi, je me connais en vrais diamants."

Par chance, la mienne, qui n'était qu'une matrice cassée, était une ordure et l'esclave de ses pauvres démons  ; elle m'aura rendu un service inestimable dont je ne saurais jamais la remercier assez – et je le dis sans ironie aucune, sans amertume non plus. Il n'est plus temps pour cela. Il  était déjà bien trop tard quand il eût été temps de la haïr et de lui en vouloir : à peine m'étais-je rendu compte que j'étais différente –  tous les autres de ma connaissance avaient une mère, la mienne m'avait abandonnée à la naissance –  que j'avais appris à m'en passer. J'aurais préféré avoir un père, car j'ignorais vraiment à quoi il aurait pu servir. Peut-être est-ce la raison pour laquelle j'ai beaucoup d'indulgence et de tendresse pour les pères, parce qu'il m'en a longtemps manqué un, jusque dans mon imaginaire. 


Ce qui est certain, c'est que Peter et moi sommes faits de la même ombre et que nous avons tété les mêmes fantômes. Il est également incontestable qu'une même artère irrigue le coeur de Barrie, de Gary, de Léautaud, de Céline et de quelques autres de mes pères. Oui, je conjugue toujours le mot père au pluriel, quand je peinerais à accorder la moindre singularité ou le plus infime poids à la mère. 



De digression en digression, je me révèle bien davantage qu'il n'y paraît et j'aime me mettre en danger et à nu. Précisément, parce que sans danger la vie ne vaut rien et, moins courageusement, parce qu'il y a toujours une ombre, cet autre moi, pour me vêtir un peu  ; et personne ne peut voir à travers – pas même moi. Non que je m'y refuse, pourtant. Mais si je savais, le ressort serait brisé. 

En écrivant ces quelques lignes, je songe à la perception que nos écrivains français (du temps où il en existait encore, car je hais et méprise à peu près près tous ceux qui écrivent aujourd'hui dans notre langue) avaient de Barrie. Je sais que Larbaud le connaissait (il le cite dans son Journal), mais je songe à Paul Morand qui évoque – fort mal, cela va sans dire, et cela me déçoit beaucoup tant je prise le style de cet écrivain  – la figure de Barrie dans ce livre:





Morand affirme qu'à son époque Barrie était davantage connu en France que dans son propre pays (je crois que Morand se trompe) ; peut-être était-il bien connu en France, jadis, mais sa renommée s'estompa en un éclair, faute de traductions de ses oeuvres et, par conséquent, par une méconnaissance de l'oeuvre. Méconnaissance à laquelle n'échappe pas Morand lorsqu'il affirme que "Barrie (...) se refusa à grandir, et voulut rester un enfant" ou bien lorsqu'il évoque l'amour (si c'est là l'amour d'un fils, j'espère que cet autre enfant, celui qui est en chemin pour me rendre visite, me détestera) qu'il concevait pour sa mère ou d'autres inexactitudes...


En cela, Morand, comme d'autres avant et après lui, s'est laissé piéger par ce que j'appelle le "truc" de Barrie, à savoir ce tour de main particulier qui consiste à tromper le lecteur et à ne lui laisser percevoir qu'un de ses "moi", le plus fictif, bien évidemment...

***
Billet écrit en écoutant les Préludes de Debussy - qui fut inspiré par Barrie et Rackham, ainsi que je vous le révélai ici

Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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