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dimanche 19 avril 2009
En l'honneur de ce 19 avril, pour mon amie Véronique, ces quelques lignes. Véronique, qui est un cœur pur (Cf. La chanson de Caussimon), comme l'on n'en fabrique plus guère, hélas.
Nous avons revu hier soir Brigadoon.
Gene Kelly est en retrait ici : on sent ce flottement autour de lui tout au long du film, mais Brigadoon n'en demeure pas moins un émouvant hymne à l'amour fou, pour lequel on doit tout donner - et c'est bien normal car il donne tout en retour. J'aime infiniment l'idée que la foi absolue en quelque chose d'impossible ou de très improbable fasse advenir cette chose. Si, un jour, je devais perdre tout à fait cette foi extrême - naïve aux yeux des grandes personnes, certainement, mais que celles-ci envient en secret à ceux qui en sont détenteurs -, je mourrais. Bien souvent, je pense à James Stewart et à son lapin (son pooka), Harvey. Hé bien, il n'est pas invraisemblable qu'il ait fait, sans le savoir, un émule...Et si j'aime tant Barrie et l'Écosse, c'est parce que cela me conforte dans cette invincible folie, qui consiste à ne pas pactiser avec la normalité avec laquelle d'ailleurs je n'ai jamais rien eu en commun, il faut bien le reconnaître : enfant, j'étais un vieillard ; adulte, je suis une enfant. Et si j'aime tant certains de mes amis, c'est parce qu'en chacun d'entre eux il existe, qu'ils en soient conscients ou non, une parcelle de déraison, plus ou moins importante. Cette île en eux se nomme Poésie. Ils viennent à elle dans la barque qui porte Prose pour nom. Le danger est de croire que le voyage a simplement pour destination la fin estimée du voyage. On risque de perdre Poésie de vue. Poésie est dans l'intervalle. Le miracle tient dans la flamme d'une chandelle.
Barrie exalte ceci en moi mais il ne voile jamais rien du tragique de notre condition.
En partance pour Brigadoon, je vous convie à mes côtés à ce voyage vers le pays du jamais qui est aussi le pays du toujours.
Ce film de Minnelli emprunte - je l'ai souvent rappelé, à divers endroits - certains de ses traits à des histoires écossaises de James Matthew Barrie, au folklore magnifié par la plume tenue par la main droite ou gauche du spécimen scots qui a volé mon esprit, et en particulier à sa pièce, Mary Rose. Il y aussi le prénom du personnage principal - Tommy - ou encore l'idée de la bruyère blanche, qui à mon sens ne sont pas de simples coïncidences...
"À une occasion, ils dirent : « La Personne Qui Était Avec Lui », comme s’il n’était pas prudent d’en dire davantage. « Lui » était l’Étranger qui passait, aux yeux du pauvre d’esprit, comme le Chevalier en personne. On dit de lui qu’il a séjourné dans le glen pendant un moment au cours du mois de juillet, fiévreux et si harassé qu’aucun ami n’osa se rapprocher de lui avec de la nourriture de crainte qu’il ne fût capturé. Je n’ai pas vu cette cachette, mais le docteur m’a dit qu’elle existe encore et n’est rien d’autre qu’un repaire, niché sous ce que nous appelons un abri, un refuge pour les moutons. À l’origine, c’était probablement l’embouchure du terrier d’un renard, élargi à coup de dague. S’il a jamais existé, le repaire a depuis longtemps été comblé avec des pierres, qui sont tout ce qui rappelle la résidence royale.
Les moutons s’abritent à nouveau dans ce refuge, mais il n’y en avait aucun au temps du Prince, s’il vint jamais ici. Pas plus, si l’on se fie aux histoires, que l’on ne pouvait lui apporter de la nourriture. Dans ces conditions, il avait été sauvé par la mystérieuse Personne Qui Était Avec Lui.
Bien sûr, la légende veut qu’elle fût jeune et belle , de haute naissance, l’aimant beaucoup. Elle le nourrit avec l’aide involontaire des aigles. La Roche aux Aigles, qui n’est pas loin de l’abri, est une masse imposante, que les ghillies prétendent inaccessible à un homme qui entreprendrait de l’escalader - à cause de ce que l’on appelle la Pierre de Logan. Aucun aigle ne fait son nid ici de nos jours ; ils sont tombés sous les balles de leur ennemi moderne, les garde-chasses, qui jurent qu’un couple d’aigles ramènera une centaine de tétras, ou plus, à leur nid, afin de nourrir leurs petits.
À cette époque, il y avait un nid d’aigles au sommet du rocher. L’escalade est périlleuse, mais de nos jours les gens robustes peuvent monter jusqu’à la Pierre de Logan, d’où ils font ensuite marche arrière. Il y a des pierres de Logan, m’a-t-on dit, tout autour du monde et ce sont des pierres qui se balancent. On dit qu’il est possible de les voir se balancer dans le vent et, pourtant, elles sont là depuis des siècles. Un tel monstre se tient au sommet de notre Roche aux Aigles et vous ne pouvez atteindre le sommet sauf en l’escaladant mais vous pouvez sauter. Par deux fois des hommes du glen ont sauté et elle les a rejetés. Néanmoins, l’histoire veut que cette Personne Qui Était Avec Lui se soit faufilée à travers le noir, entre les chercheurs, et ait atteint le sommet par le chemin de la pierre de Logan. Puis, après quelques bagarres avec les aigles pour le gain de leurs possessions, elle aurait ramené en bas quelques jeunes tétras pour son seigneur.
Au dire de tous, il s’agissait d’une jeune fille et, dans le glen, la bruyère blanche est le symbole de son ancienne présence. Avant sa venue, de bruyère blanche on n'avait jamais vu le moindre brin, et elle est donc supposée - ceci n’a pas le moindre sens - être la trace de ses jolis pieds nus.
La bruyère blanche lui porta peu chance. Dans cette fuite rapide et peut-être ensanglantée, elle fut laissée en arrière. Rien de plus ne circula à son sujet, excepté que, lorsque son seigneur et maître embarqua pour la France, il demanda à ses highlanders « de la nourrir et de l’honorer comme elle l’avait nourri et honoré. » Ils furent loyaux bien que malavisés et j’ose croire qu’ils auraient accompli cette tâche s’ils l’avaient pu. Certains pensent qu’elle est dans l’abri, dans le trou sous les pierres, et qu’elle attend encore. Ils disent que, peut-être, il y eut une promesse."
Adieu Miss Julie Logan (la dernière histoire de Barrie, que j'ai également traduite et qui attend une publication...)
{ Trad. Céline-Albin Faivre avec l'aide et la complicité de son ami "Parker Ogilvy"- ne pas reproduire sans mon consentement. }
Hier, entre autres emplettes à l'usage de l'Écosse, nous avons acheté le dernier disque de Jordi Savall
et je l'écoute depuis quelques heures. Une extase. Il va rejoindre mes bagages, car toute l'Écosse mais aussi l'Irlande sont contenues dans ce disque. Et il y a des réminiscences ici et là de Bonnie Prince Charlie. J'aime que tout soit lié dans mon existence.
Vous pouvez écouter des extraits ici.
Je vous offre à tous, mais en particulier à Véronique, son "Prince Charlie's Last View of Edinburgh" :
Je vous dis au revoir. N'oubliez que la vie... est exactement ce que l'on décide qu'elle sera. Je l'avais oublié ces derniers mois.
C'est terminé. Je sais exactement ce que doit être ma vie et je n'ai plus peur. C'est aussi simple que cette déclaration de foi.
Gene Kelly est en retrait ici : on sent ce flottement autour de lui tout au long du film, mais Brigadoon n'en demeure pas moins un émouvant hymne à l'amour fou, pour lequel on doit tout donner - et c'est bien normal car il donne tout en retour. J'aime infiniment l'idée que la foi absolue en quelque chose d'impossible ou de très improbable fasse advenir cette chose. Si, un jour, je devais perdre tout à fait cette foi extrême - naïve aux yeux des grandes personnes, certainement, mais que celles-ci envient en secret à ceux qui en sont détenteurs -, je mourrais. Bien souvent, je pense à James Stewart et à son lapin (son pooka), Harvey. Hé bien, il n'est pas invraisemblable qu'il ait fait, sans le savoir, un émule...Et si j'aime tant Barrie et l'Écosse, c'est parce que cela me conforte dans cette invincible folie, qui consiste à ne pas pactiser avec la normalité avec laquelle d'ailleurs je n'ai jamais rien eu en commun, il faut bien le reconnaître : enfant, j'étais un vieillard ; adulte, je suis une enfant. Et si j'aime tant certains de mes amis, c'est parce qu'en chacun d'entre eux il existe, qu'ils en soient conscients ou non, une parcelle de déraison, plus ou moins importante. Cette île en eux se nomme Poésie. Ils viennent à elle dans la barque qui porte Prose pour nom. Le danger est de croire que le voyage a simplement pour destination la fin estimée du voyage. On risque de perdre Poésie de vue. Poésie est dans l'intervalle. Le miracle tient dans la flamme d'une chandelle.
Barrie exalte ceci en moi mais il ne voile jamais rien du tragique de notre condition.
En partance pour Brigadoon, je vous convie à mes côtés à ce voyage vers le pays du jamais qui est aussi le pays du toujours.
Ce film de Minnelli emprunte - je l'ai souvent rappelé, à divers endroits - certains de ses traits à des histoires écossaises de James Matthew Barrie, au folklore magnifié par la plume tenue par la main droite ou gauche du spécimen scots qui a volé mon esprit, et en particulier à sa pièce, Mary Rose. Il y aussi le prénom du personnage principal - Tommy - ou encore l'idée de la bruyère blanche, qui à mon sens ne sont pas de simples coïncidences...
Lire ceci, pour savoir d'où provient la bruyère blanche évoqué dans Brigadoon selon le très romantique Barrie qui met en scène Bonnie Prince Charlie et donne à saisir à travers Julie Logan une émanation de Flora MacDonald - à peine entre les lignes :
"À une occasion, ils dirent : « La Personne Qui Était Avec Lui », comme s’il n’était pas prudent d’en dire davantage. « Lui » était l’Étranger qui passait, aux yeux du pauvre d’esprit, comme le Chevalier en personne. On dit de lui qu’il a séjourné dans le glen pendant un moment au cours du mois de juillet, fiévreux et si harassé qu’aucun ami n’osa se rapprocher de lui avec de la nourriture de crainte qu’il ne fût capturé. Je n’ai pas vu cette cachette, mais le docteur m’a dit qu’elle existe encore et n’est rien d’autre qu’un repaire, niché sous ce que nous appelons un abri, un refuge pour les moutons. À l’origine, c’était probablement l’embouchure du terrier d’un renard, élargi à coup de dague. S’il a jamais existé, le repaire a depuis longtemps été comblé avec des pierres, qui sont tout ce qui rappelle la résidence royale.
Les moutons s’abritent à nouveau dans ce refuge, mais il n’y en avait aucun au temps du Prince, s’il vint jamais ici. Pas plus, si l’on se fie aux histoires, que l’on ne pouvait lui apporter de la nourriture. Dans ces conditions, il avait été sauvé par la mystérieuse Personne Qui Était Avec Lui.
Bien sûr, la légende veut qu’elle fût jeune et belle , de haute naissance, l’aimant beaucoup. Elle le nourrit avec l’aide involontaire des aigles. La Roche aux Aigles, qui n’est pas loin de l’abri, est une masse imposante, que les ghillies prétendent inaccessible à un homme qui entreprendrait de l’escalader - à cause de ce que l’on appelle la Pierre de Logan. Aucun aigle ne fait son nid ici de nos jours ; ils sont tombés sous les balles de leur ennemi moderne, les garde-chasses, qui jurent qu’un couple d’aigles ramènera une centaine de tétras, ou plus, à leur nid, afin de nourrir leurs petits.
À cette époque, il y avait un nid d’aigles au sommet du rocher. L’escalade est périlleuse, mais de nos jours les gens robustes peuvent monter jusqu’à la Pierre de Logan, d’où ils font ensuite marche arrière. Il y a des pierres de Logan, m’a-t-on dit, tout autour du monde et ce sont des pierres qui se balancent. On dit qu’il est possible de les voir se balancer dans le vent et, pourtant, elles sont là depuis des siècles. Un tel monstre se tient au sommet de notre Roche aux Aigles et vous ne pouvez atteindre le sommet sauf en l’escaladant mais vous pouvez sauter. Par deux fois des hommes du glen ont sauté et elle les a rejetés. Néanmoins, l’histoire veut que cette Personne Qui Était Avec Lui se soit faufilée à travers le noir, entre les chercheurs, et ait atteint le sommet par le chemin de la pierre de Logan. Puis, après quelques bagarres avec les aigles pour le gain de leurs possessions, elle aurait ramené en bas quelques jeunes tétras pour son seigneur.
Au dire de tous, il s’agissait d’une jeune fille et, dans le glen, la bruyère blanche est le symbole de son ancienne présence. Avant sa venue, de bruyère blanche on n'avait jamais vu le moindre brin, et elle est donc supposée - ceci n’a pas le moindre sens - être la trace de ses jolis pieds nus.
La bruyère blanche lui porta peu chance. Dans cette fuite rapide et peut-être ensanglantée, elle fut laissée en arrière. Rien de plus ne circula à son sujet, excepté que, lorsque son seigneur et maître embarqua pour la France, il demanda à ses highlanders « de la nourrir et de l’honorer comme elle l’avait nourri et honoré. » Ils furent loyaux bien que malavisés et j’ose croire qu’ils auraient accompli cette tâche s’ils l’avaient pu. Certains pensent qu’elle est dans l’abri, dans le trou sous les pierres, et qu’elle attend encore. Ils disent que, peut-être, il y eut une promesse."
Adieu Miss Julie Logan (la dernière histoire de Barrie, que j'ai également traduite et qui attend une publication...)
{ Trad. Céline-Albin Faivre avec l'aide et la complicité de son ami "Parker Ogilvy"- ne pas reproduire sans mon consentement. }
Hier, entre autres emplettes à l'usage de l'Écosse, nous avons acheté le dernier disque de Jordi Savall
Vous pouvez écouter des extraits ici.
Je vous offre à tous, mais en particulier à Véronique, son "Prince Charlie's Last View of Edinburgh" :
Je vous dis au revoir. N'oubliez que la vie... est exactement ce que l'on décide qu'elle sera. Je l'avais oublié ces derniers mois.
C'est terminé. Je sais exactement ce que doit être ma vie et je n'ai plus peur. C'est aussi simple que cette déclaration de foi.
mardi 14 février 2006

Féerie à nulle autre pareille, ce film de Minnelli emprunte certains de ses traits à James Matthew Barrie et en particulier à sa pièce, Mary Rose. Qui s'en souvient encore ?
Alan Jay Lerner a suffisamment expliqué comment Brigadoon est né de son admiration pour Barrie, et de son amour pour ses histoires écossaises.
Je vous offre cette copie de l'article qu'il écrivit pour le New York Times :



Cliquez sur les images pour les agrandir.
mercredi 6 mai 2009
Les îles m'ont toujours fait rêver. Et je crois que ce fut d'abord la faute d'Enid Blyton (qui fut longtemps un homme dans mon esprit). Je me rêvais pendant des années membre des Famous Five. Stevenson et Ballantyne vinrent après attiser cette passion. Puis, je découvris, sans jamais cependant l'accepter, que j'étais une personne très ordinaire qui ne vivrait jamais de telles aventures, mais qui pouvait en inventer, ce qui était presque aussi bien et peut-être même mieux. Ainsi, je ne fus jamais désespérée par ce rêve, tant que j'avais près de moi un papier et un crayon et deux paupières à fermer solidement pour mieux rêver dessous.
Jadis, il y eut l'explorateur Scott, le Capitaine Robert Falcon Scott, mort tragiquement (la lettre d'adieu écrite à Barrie, alors qu'il savait qu'il allait mourir, est déchirante ; elle est présente dans le livre ci-dessous), dont le fils était le filleul de J. M. Barrie.
Le demi-frère (par la mère, Kathleen Bruce) de ce filleul est le propriétaire, avec son épouse, de l'ancienne maison de Barrie, à Bayswater, à Londres, là où je perdis les gants guimauve en 2007. Souvenez-vous.
Jadis, il y eut l'explorateur Scott, le Capitaine Robert Falcon Scott, mort tragiquement (la lettre d'adieu écrite à Barrie, alors qu'il savait qu'il allait mourir, est déchirante ; elle est présente dans le livre ci-dessous), dont le fils était le filleul de J. M. Barrie.
Le demi-frère (par la mère, Kathleen Bruce) de ce filleul est le propriétaire, avec son épouse, de l'ancienne maison de Barrie, à Bayswater, à Londres, là où je perdis les gants guimauve en 2007. Souvenez-vous.
Le but de la mission était pourtant aisé : atteindre l'île de Mary Rose, en suivant les indices laissés par Andrew Birkin sur son magnifique site, dont le travail est un modèle pour moi et à qui je dois beaucoup. J'aime et admire Andrew, qui est un gardien sincère, généreux et courageux de la mémoire de Barrie. Jamais je n'oublierai le jour où le facteur m'apporta un colis enveloppé de papier brun. A l'intérieur, une édition originale du Little White Bird signée de la main de son auteur sur une page, une dédicace d'Andrew sur l'autre. Je veux être brûlée avec ce livre lorsque je mourrai. Je rappelle également qu'il m'avait offert sur DVD le contenu de sa base de données et que je n'ai pas encore fini de l'explorer - mais je suis plus douée, heureusement, pour ce genre d'explorations intellectuelles et imaginaires. Les images ci-dessous sont donc celles d'Andrew lorsqu'il se rendit là-bas, plus de 30 ans avant moi. A une différence près : Andrew avait un canot pour s'y rendre et pas moi! Ce qui prouve le bon sens de cet homme.
Je rêvais de cueillir la même bruyère qu'Andrew. Mais il y a loin de la main à l'île et à la bruyère qui pousse entre ses crocs en roc...
L'île de Mary Rose, grosse comme une main d'enfant, est bien plus petite que celle que Barrie décrivit dans sa pièce. Même si nous avions atteint le loch, nous n'aurions pu, sans canot, y poser le pied. Dois-je préciser que je ne sais pas non plus nager ?
Sur la route, nous vîmes un loch avec une île posée qui est, pour moi, comme une soeur de celle qui me restera interdite.
afin de trouver ce lieu magique, nous fûmes en mesure d'emprunter la route idoine en voiture et d'atteindre un sentier pédestre qui devait nous conduire au but, le sentier au bout duquel le loch apparaît. En tout cas, c'est indiqué sur la carte :
[Je scannerai cette portion plus tard...]
Le seul problème était que ce sentier était long d'environ 10 kilomètres. Soit 20 kilomètres à faire à pied, non équipés, sur un chemin caillouteux, boueux, difficile à pratiquer en chaussures vernies (les miennes), et sans moyen d'utiliser nos téléphones en cas de pépin (j'avoue ne pas y avoir pensé dans le feu de l'action). De notre Guest House à cette portion de l'île de Harris, il avait déjà fallu affronter 1h40 de route. Une route à laquelle mon estomac ne résista pas, car je suis malade en voiture comme un chien. Pour M. Golightly, ce fut une partie de plaisir. Comme tous les garçons, il adore les voitures et se rêve pilote de rallye. Il a la conduite nerveuse qui va avec ce rêve...
Dès le départ, M. Golightly était dubitatif, mesurant les difficultés en homme pragmatique et les moyens pour les contourner, mais enthousiaste. Délesté de son fardeau (moi), il aurait atteint le loch, je le sais. Mais je ne voulais pas qu'il fît le chemin seul.
D'où le "c'est dément !" de M. Golightly, lorsque nous empruntâmes le sentier pédestre et lorsqu'il comprit, après un ou deux kilomètres, qu'il devrait... me porter jusqu'au loch à l'aller et au retour. Or, je pèse plus lourd que M. Golightly... C'est ainsi que je renonçai sur le chemin. Mais M. Golightly me promit un retour sur le lieu, un jour, et il tient toujours ses promesses. Or, je ne suis plus sûre de vouloir connaître cette île. Son idée m'est davantage nécessaire que sa présence effective.
En images et en vidéos notre parcours d'aventurier, ci-dessous.
TO BE CONTUINUED...
Le vent, si violent, couvre complètement mes paroles et j'ai le visage tellement gelé que je ne parviens pas à parle comme il faut...
vendredi 17 avril 2009
Extrait :
L’ombre de Peter Pan que Madame Darling va déposer dans un tiroir est une idée que l’on retrouve tout aussi bien avec le thème des enfants dans des boîtes (Petite Mary et Un Baiser pour Cendrillon, et de manière moins explicite dans Tommy le sentimental, lorsqu’il est fait état des tiroirs qui ne peuvent s’ouvrir car la poignée est à l’intérieur !). Une lignée de mères vierges, de femmes-enfants naît de la plume de Barrie : Mary, Grizel, Wendy, Cendrillon et, dans une autre mesure, Mary Rose – puisqu’elle est mère mais demeure une enfant, non accessible à la corruption physique tant qu’elle demeure sur l’île enchantée.Cendrillon est plus proche de la Petite Mary que de la Wendy de Peter Pan.
Lire la suite.
En ce moment, et ce jusqu'à mon départ imminent pour l'Écosse, des mises à jour quotidiennes sur le site Barrie, qui est en refonte depuis un moment et qui grandit, lui aussi, de manière imperceptible. Je vous recommande, par exemple, ce texte de présentation de l'oeuvre barrienne, dans les archives.
Si une âme charitable pouvait m'aider à créer un flux RSS digne de ce nom pour mon site Barrie, je lui en serais éternellement reconnaissante. [Ajout du 18 avril : tout fonctionne, en fait.]
Vous rendez-vous compte que, bientôt, je vais au pays de mon bien-aimé? L'Écosse, le pays des fées, des légendes, des pierres de Logan, le pays de ma jeunesse éternelle.
Je me retire sur la pointe des pieds et vous laisse en compagnie de Kilmeny (de James Hogg - 1770–1835) dont la Mary Rose de Barrie porte l'empreinte tout autant que Brigadoon via Barrie... Admirez la langue. Cela nous change de l'anglais standard ou bâtard. Traduire un tel texte... Mon Dieu, je n'oserais pas m'y essayer. Je reculerais devant l'impossible. La langue, l'écossais, y est trop riche, trop "goûteuse" et trop belle, selon moi, pour y poser le bout du doigt.
Si une âme charitable pouvait m'aider à créer un flux RSS digne de ce nom pour mon site Barrie, je lui en serais éternellement reconnaissante. [Ajout du 18 avril : tout fonctionne, en fait.]
Vous rendez-vous compte que, bientôt, je vais au pays de mon bien-aimé? L'Écosse, le pays des fées, des légendes, des pierres de Logan, le pays de ma jeunesse éternelle.
Je me retire sur la pointe des pieds et vous laisse en compagnie de Kilmeny (de James Hogg - 1770–1835) dont la Mary Rose de Barrie porte l'empreinte tout autant que Brigadoon via Barrie... Admirez la langue. Cela nous change de l'anglais standard ou bâtard. Traduire un tel texte... Mon Dieu, je n'oserais pas m'y essayer. Je reculerais devant l'impossible. La langue, l'écossais, y est trop riche, trop "goûteuse" et trop belle, selon moi, pour y poser le bout du doigt.
BONNIE Kilmeny gaed up the glen;
But it wasna to meet Duneira's men,
Nor the rosy monk of the isle to see,
For Kilmeny was pure as pure could be.
It was only to hear the yorlin sing, 5
And pu' the cress-flower round the spring;
The scarlet hypp and the hindberrye,
And the nut that hung frae the hazel tree;
For Kilmeny was pure as pure could be.
But lang may her minny look o'er the wa', 10
But lang may she seek i' the green-wood shaw;
Lang the laird o' Duneira blame,
And lang, lang greet or Kilmeny come hame!
When many a day had come and fled,
When grief grew calm, and hope was dead, 15
When mess for Kilmeny's soul had been sung,
When the bedesman had pray'd and the dead bell rung,
Late, late in gloamin' when all was still,
When the fringe was red on the westlin hill,
The wood was sere, the moon i' the wane, 20
The reek o' the cot hung over the plain,
Like a little wee cloud in the world its lane;
When the ingle low'd wi' an eiry leme,
Late, late in the gloamin' Kilmeny came hame!
'Kilmeny, Kilmeny, where have you been? 25
Lang hae we sought baith holt and den;
By linn, by ford, and green-wood tree,
Yet you are halesome and fair to see.
Where gat you that joup o' the lily scheen?
That bonnie snood of the birk sae green? 30
And these roses, the fairest that ever were seen?
Kilmeny, Kilmeny, where have you been?'
Kilmeny look'd up with a lovely grace,
But nae smile was seen on Kilmeny's face;
As still was her look, and as still was her e'e, 35
As the stillness that lay on the emerant lea,
Or the mist that sleeps on a waveless sea.
For Kilmeny had been, she knew not where,
And Kilmeny had seen what she could not declare;
Kilmeny had been where the cock never crew, 40
Where the rain never fell, and the wind never blew.
But it seem'd as the harp of the sky had rung,
And the airs of heaven play'd round her tongue,
When she spake of the lovely forms she had seen,
And a land where sin had never been; 45
A land of love and a land of light,
Withouten sun, or moon, or night;
Where the river swa'd a living stream,
And the light a pure celestial beam;
The land of vision, it would seem, 50
A still, an everlasting dream.
In yon green-wood there is a waik,
And in that waik there is a wene,
And in that wene there is a maike,
That neither has flesh, blood, nor bane; 55
And down in yon green-wood he walks his lane.
In that green wene Kilmeny lay,
Her bosom happ'd wi' flowerets gay;
But the air was soft and the silence deep,
And bonnie Kilmeny fell sound asleep. 60
She kenn'd nae mair, nor open'd her e'e,
Till waked by the hymns of a far countrye.
She 'waken'd on a couch of the silk sae slim,
All striped wi' the bars of the rainbow's rim;
And lovely beings round were rife, 65
Who erst had travell'd mortal life;
And aye they smiled and 'gan to speer,
'What spirit has brought this mortal here?'—
'Lang have I journey'd, the world wide,'
A meek and reverend fere replied; 70
'Baith night and day I have watch'd the fair,
Eident a thousand years and mair.
Yes, I have watch'd o'er ilk degree,
Wherever blooms femenitye;
But sinless virgin, free of stain 75
In mind and body, fand I nane.
Never, since the banquet of time,
Found I a virgin in her prime,
Till late this bonnie maiden I saw
As spotless as the morning snaw: 80
Full twenty years she has lived as free
As the spirits that sojourn in this countrye:
I have brought her away frae the snares of men,
That sin or death she never may ken.'—
They clasp'd her waist and her hands sae fair, 85
They kiss'd her cheek and they kemed her hair,
And round came many a blooming fere,
Saying, 'Bonnie Kilmeny, ye're welcome here!
Women are freed of the littand scorn:
O blest be the day Kilmeny was born! 90
Now shall the land of the spirits see,
Now shall it ken what a woman may be!
Many a lang year, in sorrow and pain,
Many a lang year through the world we've gane,
Commission'd to watch fair womankind, 95
For it 's they who nurice the immortal mind.
We have watch'd their steps as the dawning shone,
And deep in the green-wood walks alone;
By lily bower and silken bed,
The viewless tears have o'er them shed; 100
Have soothed their ardent minds to sleep,
Or left the couch of love to weep.
We have seen! we have seen! but the time must come,
And the angels will weep at the day of doom!
'O would the fairest of mortal kind 105
Aye keep the holy truths in mind,
That kindred spirits their motions see,
Who watch their ways with anxious e'e,
And grieve for the guilt of humanitye!
O, sweet to Heaven the maiden's prayer, 110
And the sigh that heaves a bosom sae fair!
And dear to Heaven the words of truth,
And the praise of virtue frae beauty's mouth!
And dear to the viewless forms of air,
The minds that kyth as the body fair! 115
'O bonnie Kilmeny! free frae stain,
If ever you seek the world again,
That world of sin, of sorrow and fear,
O tell of the joys that are waiting here;
And tell of the signs you shall shortly see; 120
Of the times that are now, and the times that shall be.'—
They lifted Kilmeny, they led her away,
And she walk'd in the light of a sunless day;
The sky was a dome of crystal bright,
The fountain of vision, and fountain of light: 125
The emerald fields were of dazzling glow,
And the flowers of everlasting blow.
Then deep in the stream her body they laid,
That her youth and beauty never might fade;
And they smiled on heaven, when they saw her lie 130
In the stream of life that wander'd bye.
And she heard a song, she heard it sung,
She kenn'd not where; but sae sweetly it rung,
It fell on the ear like a dream of the morn:
'O, blest be the day Kilmeny was born! 135
Now shall the land of the spirits see,
Now shall it ken what a woman may be!
The sun that shines on the world sae bright,
A borrow'd gleid frae the fountain of light;
And the moon that sleeks the sky sae dun, 140
Like a gouden bow, or a beamless sun,
Shall wear away, and be seen nae mair,
And the angels shall miss them travelling the air.
But lang, lang after baith night and day,
When the sun and the world have elyed away; 145
When the sinner has gane to his waesome doom,
Kilmeny shall smile in eternal bloom!'—
They bore her away, she wist not how,
For she felt not arm nor rest below;
But so swift they wain'd her through the light, 150
'Twas like the motion of sound or sight;
They seem'd to split the gales of air,
And yet nor gale nor breeze was there.
Unnumber'd groves below them grew,
They came, they pass'd, and backward flew, 155
Like floods of blossoms gliding on,
In moment seen, in moment gone.
O, never vales to mortal view
Appear'd like those o'er which they flew!
That land to human spirits given, 160
The lowermost vales of the storied heaven;
From thence they can view the world below,
And heaven's blue gates with sapphires glow,
More glory yet unmeet to know.
They bore her far to a mountain green, 165
To see what mortal never had seen;
And they seated her high on a purple sward,
And bade her heed what she saw and heard,
And note the changes the spirits wrought,
For now she lived in the land of thought. 170
She look'd, and she saw nor sun nor skies,
But a crystal dome of a thousand dyes:
She look'd, and she saw nae land aright,
But an endless whirl of glory and light:
And radiant beings went and came, 175
Far swifter than wind, or the linkèd flame.
She hid her e'en frae the dazzling view;
She look'd again, and the scene was new.
She saw a sun on a summer sky,
And clouds of amber sailing bye; 180
A lovely land beneath her lay,
And that land had glens and mountains gray;
And that land had valleys and hoary piles,
And marlèd seas, and a thousand isles.
Its fields were speckled, its forests green, 185
And its lakes were all of the dazzling sheen,
Like magic mirrors, where slumbering lay
The sun and the sky and the cloudlet gray;
Which heaved and trembled, and gently swung,
On every shore they seem'd to be hung; 190
For there they were seen on their downward plain
A thousand times and a thousand again;
In winding lake and placid firth,
Little peaceful heavens in the bosom of earth.
Kilmeny sigh'd and seem'd to grieve, 195
For she found her heart to that land did cleave;
She saw the corn wave on the vale,
She saw the deer run down the dale;
She saw the plaid and the broad claymore,
And the brows that the badge of freedom bore; 200
And she thought she had seen the land before.
She saw a lady sit on a throne,
The fairest that ever the sun shone on!
A lion lick'd her hand of milk,
And she held him in a leish of silk; 205
And a leifu' maiden stood at her knee,
With a silver wand and melting e'e;
Her sovereign shield till love stole in,
And poison'd all the fount within.
Then a gruff untoward bedesman came, 210
And hundit the lion on his dame;
And the guardian maid wi' the dauntless e'e,
She dropp'd a tear, and left her knee;
And she saw till the queen frae the lion fled,
Till the bonniest flower of the world lay dead; 215
A coffin was set on a distant plain,
And she saw the red blood fall like rain;
Then bonnie Kilmeny's heart grew sair,
And she turn'd away, and could look nae mair.
Then the gruff grim carle girn'd amain, 220
And they trampled him down, but he rose again;
And he baited the lion to deeds of weir,
Till he lapp'd the blood to the kingdom dear;
And weening his head was danger-preef,
When crown'd with the rose and clover leaf, 225
He gowl'd at the carle, and chased him away
To feed wi' the deer on the mountain gray.
He gowl'd at the carle, and geck'd at Heaven,
But his mark was set, and his arles given.
Kilmeny a while her e'en withdrew; 230
She look'd again, and the scene was new.
She saw before her fair unfurl'd
One half of all the glowing world,
Where oceans roll'd, and rivers ran,
To bound the aims of sinful man. 235
She saw a people, fierce and fell,
Burst frae their bounds like fiends of hell;
Their lilies grew, and the eagle flew;
And she herkèd on her ravening crew,
Till the cities and towers were wrapp'd in a blaze, 240
And the thunder it roar'd o'er the lands and the seas.
The widows they wail'd, and the red blood ran,
And she threaten'd an end to the race of man;
She never lened, nor stood in awe,
Till caught by the lion's deadly paw. 245
O, then the eagle swink'd for life,
And brainyell'd up a mortal strife;
But flew she north, or flew she south,
She met wi' the gowl o' the lion's mouth.
With a mooted wing and waefu' maen, 250
The eagle sought her eiry again;
But lang may she cower in her bloody nest,
And lang, lang sleek her wounded breast,
Before she sey another flight,
To play wi' the norland lion's might. 255
But to sing the sights Kilmeny saw,
So far surpassing nature's law,
The singer's voice wad sink away,
And the string of his harp wad cease to play.
But she saw till the sorrows of man were bye, 260
And all was love and harmony;
Till the stars of heaven fell calmly away,
Like flakes of snaw on a winter day.
Then Kilmeny begg'd again to see
The friends she had left in her own countrye; 265
To tell of the place where she had been,
And the glories that lay in the land unseen;
To warn the living maidens fair,
The loved of Heaven, the spirits' care,
That all whose minds unmeled remain 270
Shall bloom in beauty when time is gane.
With distant music, soft and deep,
They lull'd Kilmeny sound asleep;
And when she awaken'd, she lay her lane,
All happ'd with flowers, in the green-wood wene. 275
When seven lang years had come and fled,
When grief was calm, and hope was dead;
When scarce was remember'd Kilmeny's name,
Late, late in a gloamin' Kilmeny came hame!
And O, her beauty was fair to see, 280
But still and steadfast was her e'e!
Such beauty bard may never declare,
For there was no pride nor passion there;
And the soft desire of maiden's e'en
In that mild face could never be seen. 285
Her seymar was the lily flower,
And her cheek the moss-rose in the shower;
And her voice like the distant melodye,
That floats along the twilight sea.
But she loved to raike the lanely glen, 290
And keepèd afar frae the haunts of men;
Her holy hymns unheard to sing,
To suck the flowers, and drink the spring.
But wherever her peaceful form appear'd,
The wild beasts of the hill were cheer'd; 295
The wolf play'd blythly round the field,
The lordly byson low'd and kneel'd;
The dun deer woo'd with manner bland,
And cower'd aneath her lily hand.
And when at even the woodlands rung, 300
When hymns of other worlds she sung
In ecstasy of sweet devotion,
O, then the glen was all in motion!
The wild beasts of the forest came,
Broke from their bughts and faulds the tame, 305
And goved around, charm'd and amazed;
Even the dull cattle croon'd and gazed,
And murmur'd and look'd with anxious pain
For something the mystery to explain.
The buzzard came with the throstle-cock; 310
The corby left her houf in the rock;
The blackbird alang wi' the eagle flew;
The hind came tripping o'er the dew;
The wolf and the kid their raike began,
And the tod, and the lamb, and the leveret ran; 315
The hawk and the hern attour them hung,
And the merle and the mavis forhooy'd their young;
And all in a peaceful ring were hurl'd;
It was like an eve in a sinless world!
When a month and a day had come and gane. 320
Kilmeny sought the green-wood wene;
There laid her down on the leaves sae green,
And Kilmeny on earth was never mair seen.
But O, the words that fell from her mouth
Were words of wonder, and words of truth! 325
But all the land were in fear and dread,
For they kendna whether she was living or dead.
It wasna her hame, and she couldna remain;
She left this world of sorrow and pain,
And return'd to the land of thought again. 330
Libellés :Cendrillon,James Matthew Barrie,mises à jour
mercredi 3 janvier 2007
Je l’avoue très humblement, il est des jours où l’on sent obscurément, mais néanmoins sans aucun doute possible, qu’il faut tourner la page. Au risque de se perdre ou, pire, de se figer à jamais dans la triste posture du raté, car il y a nécessairement quelque chose d’histrionique et de faux dans cette profession de foi du fiasco assumé. C’est une sorte de chèque en blanc que l’on demande à autrui de nous tirer et que l’on remboursera, plus tard, avec de la monnaie de singe…
Mieux vaut encore une défaite totale qu’un petit succès. Tout ou rien, voilà ce qui a de la gueule, voilà de loin ce qui ressemble à un destin. Tant pis si c’est trop grand ou trop fort pour soi et que l’on s’aplatit lamentablement devant le miroir de la conscience ou de la société. Qu’on en crève pendant qu’il est encore temps de gâcher quelques possibles. L’amour-propre ne vaut pas grand-chose.
La seule difficulté, mais elle est immense, est d’oser se déposséder de certaines facilités et de les jouer, à quitte ou double, une bonne fois pour toutes, dans l’idée de conquérir sa propre estime de soi. Tel est certainement le moment où l’écrivain naît réellement, quand il accepte l’idée qu’il ait pu se tromper, en dévissant complètement le dernier boulon ou en lâchant les freins, pour voir si tout pète ou s’il s’écrase contre le mur. Sortir indemne est de toutes les façons impossible. Dans ce cas… Nous sommes tous des gueules cassées. Ne pas faire les choses à moitié. Sinon c’est un crime contre soi-même, contre son talent - qu’il soit infime, presque petit, ou bel et bien réel.
Frank Sinatra semblait, au début du film, en avoir tiré son parti et choisi la confortable position du vaincu. Un écrivain au talent brimé par sa propre frousse, par le manque de reconnaissance des autres, par un défaut de foi en soi, revient sur les lieux de sa triste enfance. Son frère a réussi : il possède pas mal de cash, une femme sûrement frigide et une fille un peu stupide, et lui fait piètre figure dans le décor. C’est un joueur mais il ne met jamais que de l’argent sur le tapis, songeant que sa vie et son art sont déjà perdus. Jusqu’à la rencontre avec une fille plus tout à fait jeune, qui n’ose pas plus que lui faire le grand saut. Sauf qu’il ne s’agit pour elle que d’aimer, n’ayant jamais eu affaire au démon de l’écriture, pour lequel on vendrait son moindre coin de paradis et jusqu’à son dernier souffle, avant de renoncer et de sombrer dans l’alcool ou l’aigreur. Rien ne vous rend plus minable que la constipation littéraire.
J’ai toujours eu beaucoup d’affection pour ceux qui passent leur vie à façonner leur échec, parce qu’ils sont mes frères. Some Came Running (1959) parle précisément de l’échec, mais avec le plus grand tact et une élégance que seuls quelques très grands artistes possèdent. Si un film pouvait me parler, à ce moment précis, ce ne pouvait qu’être celui-ci.
Shirley MacLaine dans le rôle de la fausse écervelée, peinturlurée et facile, y trouve son plus beau rôle. Elle incarne le seul personnage du film qui a le courage que j’évoquais plus haut, alors que tous les autres fuient leur désir, leur talent et diluent leur essence (si l’on me permet ce terme philosophique) dans des faux-semblants de pacotille. On devine qu’elle va payer le prix fort pour tant de cran et finir tragiquement. Peut-être est-elle le bouc émissaire de l’hypocrisie et de la lâcheté des autres et sa mort paiera-t-elle leur possible rédemption. Je ne sais pas, mais on ne leur souhaite que le pire, puisque contre toute attente ce sont eux qui ont manqué de dignité.
Vincente Minnelli a toujours su brosser avec beaucoup de tendresse, de chaleur et de véracité des portraits d’homme et de femme dans la tourmente et reproduire avec la précision d’un sismographe les grands et petits bouleversements de la famille, qui est l’un des thèmes de son oeuvre (Cf. un de ses chefs-d’œuvre, Meet me in St. Louis, ou encore d’autres films comme The Courtship of Eddie's Father ou bien le superbe Home from the Hill). Le génie de Minnelli n’éclate pas à la vue, malgré l’utilisation magistrale de la couleur (qui n’a jamais eu le sentiment de recevoir en pleine figure une palette de gouaches en regardant un de ses films ? Je pense notamment, mais pas exclusivement, à sa Vie passionnée de Vincent Van Gogh, Lust for life, ou encore à ce fabuleux songe barrien, Brigadoon…) à nulle autre comparable. Il se fait discret, mais, dans sa modestie sincère et raisonnée, éclate un certain perspectivisme qui donne toute sa valeur aux mouvements de sa caméra qui nous racontent patiemment, sans effort apparent, une (très belle) histoire. Je crois que le secret du cinéaste est sa manière de regarder - l’œil innocent mais jamais naïf, l’esprit fier mais humble - et surtout de prendre le temps d’écouter ses personnages, comme s’il se tenait au milieu du flot de leurs pensées intimes. Il ne brusque jamais aucun mouvement du cœur sans pour autant céder à un défaut de lenteur. Minnelli a le rythme dans l’image. Je le rapproche volontiers de Mankiewicz, lorsque ce dernier tourne The Late George Apley ou le plus dramatique A Letter to Three Wives.
Dire du cinéma qu’il restitue avec naturel ou réalisme certaines scènes bien connues de l’existence humaine (combien une vie comporte-t-elle d’actes ? Combien de scènes interchangeables d’un vécu l’autre ?) serait une erreur, puisque l’art n’a vraisemblablement pas pour but d’imiter la vraie vie, mais de la transcender, en extirpant peut-être quelque universel ; néanmoins, Minnelli, malgré la sophistication de son cinéma, bannit tout maniérisme ou raccourci narratif.
Some Came Running est un mélodrame sans la moindre affectation, sans forfanterie ou facilité déplacées. L’exercice est délicat, mais il l’est moins au cinéma qu’en littérature, où neuf fois sur dix on se brise le dos et l’esprit pour restituer cette mélodie intermittente du sentiment.
La grandeur de l’homme (et de l’art) ne tient à rien : à un mot ou une image en trop.
Catégorie :
Libellés :cinéma,Frank Sinatra,Shirley MacLaine,Vincente Minnelli
samedi 29 septembre 2012
Le pays d’hiver
de James Matthew Barrie
***
« Je trouve très
raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus
sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose
inanimée, perdues en effet pour nous jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient
jamais, où nous nous trouvons passer près de l'arbre, entrer en possession de
l'objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt
que nous les avons reconnues, l'enchantement est brisé. Délivrées par nous,
elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.
Il en est ainsi de notre
passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de
notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa
portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet
matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous
le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. »
(Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann)
***
« La mémoire est ce
qui en nous est sommeil, elle est notre eau dormante.»
« Mais je crois que
son mal d’un pays natal a une autre source. Ce n’est pas le passé qu’il
idéalise, ce n’est pas au présent qu’il tourne le dos, c’est à ce qui meurt.
Son souhait : que partout – qu’il change de continent, de ville, de
métier, d’amours – il puisse trouver son pays natal, celui où la vie naît, renaît. Le désir que porte la
nostalgie est moins celui d’une éternité immobile que de naissances toujours
nouvelles.
Avec
le temps qui passe et détruit cherche à prendre la figure idéale d’un lieu qui
demeure. Le pays natal est une des métaphores de la vie. »
(J.-B. Pontalis, Les Fenêtres)
***
Ailleurs est toujours un songe. L’enfance n’existe pas. Pas
plus que la jeunesse. Non, il ne faut pas croire en cette enfance ou en cette
jeunesse ordinaires que l’on prend toujours à témoin pour mettre en défaut ce
que l’on est devenu, bon gré mal gré, plus tard, trop tard. On naît déjà mort et tari, mais sans le savoir d’abord, et
c’est parce que l’on naît mort et tari que nous ne mourrons jamais de
nostalgie.
Bien au contraire : la nostalgie fortifie certaines
peaux d’âme, les moins épaisses. La nostalgie est l’appel vers cet Ailleurs
auquel personne ne répond. Nous sommes comme le Voyageur[1] de Walter de
la Mare, qui revient sur ses pas, peut-être pour tenir une ancienne promesse,
et qui se retrouve face à une horde de fantômes silencieux. Les fantômes du
poème sont les nôtres, les peaux mortes de notre passé, laissées sur le chemin
comme autant de serments oubliés. Adam Yestreen a beaucoup à voir avec le
Voyageur de Walter de la Mare. La nostalgie, contrairement à la tristesse,
n’est pas une maladie mortelle ; mais c’est un mal très contagieux, bien
qu’il ne s’attaque qu’aux âmes des poètes. Il ne les corrode d’ailleurs que
pour leur bien, il faut le dire. Être nostalgique, malade d’une utopie, d’une uchronie, c’est le seul état qui vaille
pour celui qui se noie dans l’écrit, dans ce Léthé épais où il aimerait se
fondre, fragment de temps dans un bain de fusion.
Commençons par la fin, puisqu’il n’est question que de
cela : de la fin d’une chanson, de la fin d’un homme et du silence ultime
d’un grand écrivain. Précisément, la fin de cette histoire est légèrement
différente dans les deux versions que Barrie écrivit de ce conte – car cette
Julie Logan qui se présente devant vous, aujourd’hui, est une Julie rediviva, ainsi que nous nous en
expliquerons plus avant –, celle pour le Times
et celle du livre enfin traduit ici. La fin écrite pour les lecteurs du Times est plus ambiguë, davantage portée
vers la raison et la négation du rêve, celle du livre résolument acquise à la
cause de l’imagination, au monde secret et clos – mais poreux – de
l’intériorité. Le pauvre Adam de la première version concluait ainsi : « Je n’ai pas besoin de me répéter
qu’elle n’existait pas, car je le sais parfaitement, mais c’est à lui, à ce
pauvre fou, à ce jeune self [2] que je charrie derrière moi, que je dois le dire », tandis que
celui de la seconde version attend la mort afin de rejoindre cet être rêvé, ce
simulacre, cet être atomique dont il
a croisé la trajectoire, à moins que ce ne fût l’inverse. Ces deux versions
d’un même texte révèlent assez bien le mode de fonctionnement de la pensée
barrienne et la dualité de l’écrivain, tout autant que celle de l’homme. Ce petit
roman de Barrie manifeste au plus haut point son art et le trésor que
l’écrivain laissa en dépôt à la postérité.
Les écrits les plus simples de Barrie sont les plus
complexes. On pourrait presque toujours vérifier cet axiome : plus Barrie
s’exprime avec limpidité, plus l’histoire semble suivre une ligne droite (mais
il s’agit toujours d’une illusion, car Barrie avance selon « une ligne de
sorcière »[3]), plus le
texte dissimule et couve le feu de sa psyché, à savoir ce qu’il se refuse à
dire – à moins que le lecteur ne mérite cet aveu, en se dessaisissant un peu de
lui-même. Barrie accepte que l’on ouvre toutes les portes de son âme, mais il faut
d’abord trouver seul la clef – en soi.
Si le vécu se mesure à l’intensité
d’une émotion, nous ne vivons peut-être vraiment que dans le regret et
l’inachevé. Sûrement faudrait-il regretter moins ce qui ne fut pas et aimer davantage
ce qui est, mais nous ne serions plus alors qu’une âme sans musique, sourde à
toute poésie. La « vraie vie » se recroqueville dans nos songes, nuit
après nuit, dévorée par nos regards d’ogre, rapetissant tant et si bien qu’à la
fin il ne reste plus qu’une poussière, un fragment doré, un conditionnel passé,
un « si jamais », dissimulé sous les ruines de nos ambitions et de
nos désirs – les vestiges de la jeunesse ardente. Tout le reste n’est rien. La
vieillesse n’est qu’un long processus d’aveuglement. Comme le Docteur John qui oblitère
sa vision avec ses poings ou le jeune David qui réfléchit fort en serrant ses
tempes entre ses mains dans The Little
White Bird, il faut opacifier notre vision extérieure afin d’entrevoir notre
intériorité. Le marchand de sable est passé entre la fin de l’enfance et le
début de l’adolescence et nous entrons dans la nuit, peu à peu, lorsque la
jeunesse, si brève et décevante, s’enfuit, emportant avec elle toutes les
promesses. Nous avançons dans le noir pour entrevoir, encore une fois, à chaque
fois, l’éclat du royaume perdu, qui n’a jamais existé ; nous passons notre
vie à reprendre une ritournelle trouvée dans le ventre de notre mère, afin de
nous endormir tout à fait, afin de vivre vraiment, hors de portée du réel
décevant, pour enfin devenir ce chant que nous portons en nous, et n’être plus
que le dernier écho d’une chanson à la gloire des héros que nous aurions pu
être.
L’hiver est l’avers de la
nuit ; c’est le manteau du printemps endormi ; c’est de notre
printemps qu’il s’agit, tombé dans le sommeil de l’éternité ; et, du
domaine d’éternité, nous n’avons que les regrets pour seule preuve de l’existence
de cet Ailleurs. Pip, personnage de Great
Expectations, est l’un des rares héros de la littérature à se voir accordé le
privilège de revenir sur ses pas et de réintégrer ce Pays Natal, le domaine
d’éternité, l’Ailleurs, qui n’existe pour aucun d’entre nous autrement que sous
la forme du songe. Mais Dickens eut tort, là où Barrie eut raison, car Sir
James savait bien que personne ne revient d’un voyage au Pays de l’Hiver. Pas
même les héros[4].
Hiver est autant le nom d’une
couleur que celui d’une saison, la nostalgie. La nostalgie est cette
temporalité que l’on porte en nous, qui s’effrite, s’égrène et voltige dans un
rayon de soleil volé aux dieux. Et ce grain rugueux qui, soudain, va irriter la
paupière du lecteur est une poussière de jeunesse, tombée d’un pan de ce
manteau de printemps. Dès que l’on ouvre le livre, ce grain se loge en nous,
sur le rebord de l’œil et la vision devient trouble. On peut maintenant lire le
conte. L’eau des paupières tombe sur la page et aquarelle les personnages ; ils se diluent à notre contact : l’œil
qui lit et celui qui pleure, côte à côte, faux jumeaux, font vivre cette
ancienne ballade. Les couleurs des personnages sont estompées, nous dit Barrie. Peut-être parce qu’ils ont longtemps
séjournés au fond de la mémoire. La mémoire de Barrie est blanche comme ce glen
enclavé, barré, par la neige ; et blanc est notre cœur gelé par l’émotion
– brisée dans son déploiement.
Barrie nous fait pénétrer dans
un univers clos, scellé, dans un moment blanc, qui est comme l’année zéro de cette
mémoire, qui est celle des écrivains et des rêveurs – si une telle chose
pouvait être figurée. Là est le génie de l’écrivain écossais : nous donner
à vivre la naissance de la nostalgie, la naissance de nos fantômes, et surtout la
naissance de celui qui va usurper notre rôle au sein de notre propre existence :
un être monté en graine, enté sur l’oubli de la jeunesse, sur l’oubli des
promesses que nous nous étions faites, avant de prendre au sérieux les menaces du
réel et ses affirmations qui congédient le rêve et crucifient l’âme des poètes,
puis éteignent ce feu qui était en chacun de nous au premier jour. Nous sommes
tous des Adam Yestreen, mais Adam, lui, sait qu’il s’est trahi. Il a construit
une vie calme et honnête sur un mensonge.
Nous vivons deux vies : une vie prosaïque et une vie
secrète, intérieure et inavouable. C’est cette vie presque honteuse – parce que parée tandis
que l’autre est toujours désemparée – que le narrateur nous donne à vivre en
écrivant ce journal que nous lisons ; et, en le lisant, nous devenons peu
à peu voyeurs et non plus simple lecteurs. De même que Barrie double toujours
le regard de ses personnages, par le biais d’une longue-vue, d’une vitre, ou de
toute autre surface réfléchissante, il nous convie à pénétrer dans les pensées
de son héros, lui-même voyeur… Nous sommes donc doublement voyeurs. Barrie –
qui avait étudié les philosophes pendant ses années de formation – se montre
très platonicien dans la mise en scène de ce conte d’hiver. L’avant-dernier
chapitre, à cet égard, est une merveilleuse rémanence ou réminiscence de
l’allégorie de la Caverne développée dans la République de Platon, au livre VII[5]. Au clair de
lune, Adam observe des reflets dans l’eau, mais eux-mêmes ne sont que les
reflets de personnages que les vitres de la fenêtre laissent entrevoir. De même
ces reflets ne sont que des reflets de personnages appartenant au passé… Barrie
met en scène divers degrés de réalité, qui ne manquent pas de rappeler Platon
et ses eidôla (des images, des
fantômes, des simulacres).
Nous avions déjà remarqué[6] que Barrie
construisait toujours ses histoires au moyen d’un verre au travers duquel il
regarde le monde et ses personnages[7]. Ce verre
est à la fois dépoli et a valeur de loupe. Il est aussi une sorte de peau
protectrice, une cloison poreuse qui sépare le voyeur et le monde extérieur.
Imaginons un instant que ce conte se tienne dans une boule à neige et que
l’auteur, Barrie, secoue cette boule à neige devant nous, lecteurs. Le conte a
la forme de ce globe de verre et, à l’intérieur de ce globe imaginaire,
métaphore du conte d’hiver, il y a un glen, à l’intérieur duquel le narrateur
est piégé, de même que nous sommes piégés dans une certaine conception du temps
que Barrie construit pour nous : un temps à la fois subjectif (un temps
subverti par le génie et la malice[8] de Barrie)
et objectif (le temps littéral, celui de l’écrit présenté à un tiers, le
lecteur possible, et qui répond à la logique de la langue ; le temps du
livre que nous lisons, qui se trouve être, en outre, le Journal du narrateur). À
la fin du chapitre X, un étrange télescopage temporel se produit, lorsque le
narrateur vieillissant retourne sur les lieux de sa rencontre avec Julie Logan,
près du ruisseau. Trois « strates » de temps passés sont mises en
perspective. D’abord, un passé récent (« Je ne suis
revenu qu’une seule fois sur les lieux de ma première charge, il y a un mois ») ; puis
un passé à la saveur du présent – mais un présent éternel –, qui est celui du
journal intime que nous lisons et dont Adam donne l’illusion d’avoir écrit, il
y a un instant, les dernières pages ; et, enfin, un passé, parfois plus-que-parfait,
qui nous ramène (de manière très ambiguë) tout autant au début du Journal qu’à
une réalité inscrite dans un passé, désormais inaccessible, même en remontant
le cours du livre, en tournant les pages. En effet, le passé du narrateur, relaté
dans les chapitres précédents du Journal, est comme aboli par la révélation à
laquelle consent Adam au dernier chapitre. Un mensonge, une omission a
contaminé le Journal et ce qui y est relaté. Dans ce paragraphe, Barrie ouvre
une faille temporelle de manière fort subtile. Le passé s’empare littéralement
du présent (qui est déjà un passé au moment où nous le lisons et même au moment
où le narrateur l’écrit) ; le Jeune Adam – éternellement jeune, vierge de
toute altération, puisque simple possible jamais réalisé de l’autre Adam, celui
qui vit au premier plan – fait vivre à cet
Adam-ci (le narrateur que nous accompagnons en lisant le livre, depuis la
première ligne) ce qu’il a vécu, lorsque Julie Logan l’a (ou ne l’a pas ?)
mordu. Les deux Adam possibles fusionnent un court moment : « L’instant d’après il cria, car il avait l’impression
que son sang s’écoulait et j’éprouvai moi-même une angoisse affreuse qui ne
s’estompa qu’après avoir passé un mouchoir sur mon cou. Quelle que fût la chose
qui avait été là, elle était partie, et je m’enfuis bien vite, car j’avais été
aussi frappé que s’il s’était agi du Spectre. » Nous sommes
donc en présence de deux narrateurs, de deux versions du même Adam, qui ne s’unissent
qu’en cette occasion.
Julie, une succube ? Julie, avatar de Lilith ? Julie,
spectre de la nuit ? Première femme avant Ève ? Julie, un
vampire ? Quoi qu’il en soit, elle vide littéralement Adam de son self, de
sa jeunesse, sinon de son sang, et emporte avec elle le meilleur de lui-même,
peut-être… Elle a permis le dédoublement du ministre. Et Adam, l’auteur des
dernières pages du Journal, retient prisonnier un fragment du Jeune Adam qui
vit encore en lui, par le souvenir de ce qui aurait pu être. Ce qui a été ne compte pas autant.
Un autre exemple de ce télescopage temporel, d’une nature
différente pourtant, se produit lorsque Julie Logan, en provenance du passé,
perd peu à peu, par degrés, son irréalité, pour entrer dans la temporalité du
narrateur, le dernier jour de l’année : Adam la regarde dans l’eau, par la
fenêtre reflétée dans l’eau, puis directement à la fenêtre ; et, lorsqu’elle
sort de la maison, elle devient réelle, présente dans ce passé que le narrateur
nous relate avec un léger décalage, jusqu’à ce qu’elle se fonde de nouveau avec
son reflet, au moment même où il la laisse choir dans l’eau. Le temps est anéanti
lorsque le glen est barré : demeure une sorte de présent éternel où aucune
ligne de démarcation ne peut être tracée. Chaque être et chaque événement sont placés
au même niveau, sur une même ligne, sans décrochage possible, ni spatial ni
temporel. C’est un fondu au blanc. La mémoire ne peut désormais être que
blanche, car aucun souvenir ne peut la noircir, y laisser son empreinte. Il
faut qu’Adam quitte le glen pour que sa mémoire (re)naisse au temps véritable.
Mais, lorsqu’il revient une dernière fois au glen, il revient au temps immobile,
bien que ce temps soit latent (et dans l’attente que le glen soit barré pour
produire les mêmes effets sur des êtres à peine différents) : même si ces
habitants vieillissent et meurent, rien ne change véritablement et les rôles
seront vraisemblablement repris par les descendants des habitants du glen. Le
glen, lorsqu’il est barré, est une espèce de Brigadoon[9].
Et Adam sait bien qu’il appartient à ce lieu auquel il reviendra après sa mort.
Il n’est pas assez courageux pour faire vivre son âme celtique au présent. « Au sein de cette monotone débauche de
neige qui recouvre le monde, le moment le plus maussade point lorsque,
machinalement, vous remontez votre montre. Si ce n’était le sabbat, je ne
saurais jamais quel jour nous sommes. » Tout est indistinct et il
n’est pas anodin que le partenaire de jeu, aux cartes, de la Vieille Dame, soit
un marchand ambulant de montres. Le
temps ne peut être marqué que de manière mécanique, par une machine,
artificiellement, car il ne passe pas, n’existe pas réellement. Il est porté et
créé par des êtres vivants.
Monochrome, monotone, le glen est un puits de silence,
une tombe ; les êtres demeurent enfermés dans le glen autant qu’en
eux-mêmes. Le statut de la musique est ambigu dans cette atmosphère. Les
vibrations produites par la cornemuse de Posty, puis par le violon d’Adam, semblent
réveiller Julie Logan et les autres Étrangers. Julie est décrite comme « l’écho mourant d’une chanson » qui
traverse les siècles pour prendre dans son halo le pauvre ministre
presbytérien. « Peut-être son écho
était-il de retour dans le glen et, par quelque malchance, avez-vous été pris
dans cet écho » déclare le Docteur à Adam. D’un point de vue
littéraire, métaphorique, c’est exact : Adam porte en lui l’écho de l’Écosse,
de ses ballades, chansons et légendes, mais l’on peut aussi prendre au premier
degré cette déclaration et décider que rien ne meurt jamais et que tout renaît,
par transmission, si une âme est prête à accueillir ces revenants… Les vibrations du violon se propagent dans le silence,
comme l’écriture qui court le long de la page, échouant à pouvoir imprimer quoi
que ce soit à cette blancheur, de même que la musique se fond dans le silence,
comme si, étrangement, le silence l’absorbait et se nourrissait d’elle. Et le Docteur
John de conclure : « Puisque
tout était plus silencieux qu’eux, cela les a réveillés… » Ce silence
du glen est également le silence du lecteur, écrin du Journal d’Adam – il faut
donc toujours prendre garde aux revenants
et ne pas se croire en sûreté dans le rôle de lecteur. Le revenant revient pour
nous ! Et Barrie est l’un de ces revenants…
Ce silence, c’est finalement celui de ce que nous avons nommé « la mémoire
blanche », souvenir qui ne laisse pas d’empreinte en elle du Pays Natal, ce
Never Never Never Land qui n’existe
pas concrètement, mais que l’on recherche toute sa vie, et dont l’absence
réelle est une présence qui fonde toute entreprise amoureuse, et donc poétique.
Personne mieux que J.-B. Pontalis, dans ce petit livre nommé Fenêtres, n’a exprimé « cette mémoire silencieuse (…), cette
étoffe dont nous sommes faits. (…) »[10]
et qui renvoie peut-être au « temps
de l’infans ou [au] silence des commencements. »[11] C’est sur cette mémoire non souillée de
souvenirs, cire molle où le réel n’a pas apposé son sceau, que l’on construit
une conscience de rêveur et un esprit romanesque. C’est sur cette mémoire
blanche que Barrie a écrit ses plus beaux textes, une mémoire héritée de
l’enfance, de l’oubli que la mère eut de lui, de sa naissance jusqu’à l’âge de
six ans[12].
[1] Cf. son merveilleux poème, The Listeners.
[2] Sans le savoir, Barrie, très étrangement,
anticipe les développements de Winnicott et sa théorie du self et du faux self.
L’idée qu’il existe un être véritable, dont la place a été usurpée par un
autre, la notion de double, est répétitive chez Barrie. Il s’est même inventé
un autre « Self » auquel il a donné le nom de
« M’Connachie »…
[3] Si Deleuze nous permet cet emprunt…
[4] Dickens écrivit deux fins à son roman et la
première était loin d’être aussi optimiste que la seconde.
[5] « D’abord ce seront les ombres qu’il distinguera
le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se
reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra,
affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement
pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même, que pendant le jour le
soleil et sa lumière. » (Platon, La
République, VII, 515 e, traduction de Robert Baccou, Garnier-Flammarion,
Paris, 1992)
[6] Cf. notre contribution in Barrie 2010, A Celebration of Imagination, Souvenir Brochure,
Kirriemuir, tirage privé.
[7] À bien des égards, on pourrait appliquer à Barrie
ce que Proust (qui aimait Barrie) écrit dans Le Temps retrouvé : « Même ceux qui furent favorables à
ma perception des vérités que je voulais ensuite graver dans le temple me
félicitèrent de les avoir découvertes au “microscope” quand je m’étais, au
contraire, servi d’un télescope pour apercevoir des choses, très petites, en
effet, mais parce qu’elles étaient situées à une grande distance, et qui
étaient chacune un monde. Là où je cherchais les grandes lois, on m’appelait
fouilleur de détails. »
[8] Il fait commencer son Journal en 186…, omettant
le dernier chiffre, pour laisser entendre au lecteur, avec humour, qu’il s’agit
de sa date de naissance, 1860.
[9] Le film de Vincente Minnelli emprunte certains
éléments barriens, communs à Mary Rose
et à Farewell Miss Julie Logan. Alan
Jay Lerner a expliqué comment Brigadoon
est né de son admiration pour Barrie et de son amour pour ses histoires
écossaises.
[10] Folio, Paris, 2007, p. 106.
[11] Ibidem,
p. 29, souligné par l’auteur.
[12] Cf. Portrait
de Margaret Ogilvy par son fils, Actes Sud, 2010, chapitre I.
SUITE DE LA POSTFACE ICI.
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