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samedi 29 septembre 2012
Le pays d’hiver
de James Matthew Barrie
***
« Je trouve très
raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus
sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose
inanimée, perdues en effet pour nous jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient
jamais, où nous nous trouvons passer près de l'arbre, entrer en possession de
l'objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt
que nous les avons reconnues, l'enchantement est brisé. Délivrées par nous,
elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.
Il en est ainsi de notre
passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de
notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa
portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet
matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous
le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. »
(Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann)
***
« La mémoire est ce
qui en nous est sommeil, elle est notre eau dormante.»
« Mais je crois que
son mal d’un pays natal a une autre source. Ce n’est pas le passé qu’il
idéalise, ce n’est pas au présent qu’il tourne le dos, c’est à ce qui meurt.
Son souhait : que partout – qu’il change de continent, de ville, de
métier, d’amours – il puisse trouver son pays natal, celui où la vie naît, renaît. Le désir que porte la
nostalgie est moins celui d’une éternité immobile que de naissances toujours
nouvelles.
Avec
le temps qui passe et détruit cherche à prendre la figure idéale d’un lieu qui
demeure. Le pays natal est une des métaphores de la vie. »
(J.-B. Pontalis, Les Fenêtres)
***
Ailleurs est toujours un songe. L’enfance n’existe pas. Pas
plus que la jeunesse. Non, il ne faut pas croire en cette enfance ou en cette
jeunesse ordinaires que l’on prend toujours à témoin pour mettre en défaut ce
que l’on est devenu, bon gré mal gré, plus tard, trop tard. On naît déjà mort et tari, mais sans le savoir d’abord, et
c’est parce que l’on naît mort et tari que nous ne mourrons jamais de
nostalgie.
Bien au contraire : la nostalgie fortifie certaines
peaux d’âme, les moins épaisses. La nostalgie est l’appel vers cet Ailleurs
auquel personne ne répond. Nous sommes comme le Voyageur[1] de Walter de
la Mare, qui revient sur ses pas, peut-être pour tenir une ancienne promesse,
et qui se retrouve face à une horde de fantômes silencieux. Les fantômes du
poème sont les nôtres, les peaux mortes de notre passé, laissées sur le chemin
comme autant de serments oubliés. Adam Yestreen a beaucoup à voir avec le
Voyageur de Walter de la Mare. La nostalgie, contrairement à la tristesse,
n’est pas une maladie mortelle ; mais c’est un mal très contagieux, bien
qu’il ne s’attaque qu’aux âmes des poètes. Il ne les corrode d’ailleurs que
pour leur bien, il faut le dire. Être nostalgique, malade d’une utopie, d’une uchronie, c’est le seul état qui vaille
pour celui qui se noie dans l’écrit, dans ce Léthé épais où il aimerait se
fondre, fragment de temps dans un bain de fusion.
Commençons par la fin, puisqu’il n’est question que de
cela : de la fin d’une chanson, de la fin d’un homme et du silence ultime
d’un grand écrivain. Précisément, la fin de cette histoire est légèrement
différente dans les deux versions que Barrie écrivit de ce conte – car cette
Julie Logan qui se présente devant vous, aujourd’hui, est une Julie rediviva, ainsi que nous nous en
expliquerons plus avant –, celle pour le Times
et celle du livre enfin traduit ici. La fin écrite pour les lecteurs du Times est plus ambiguë, davantage portée
vers la raison et la négation du rêve, celle du livre résolument acquise à la
cause de l’imagination, au monde secret et clos – mais poreux – de
l’intériorité. Le pauvre Adam de la première version concluait ainsi : « Je n’ai pas besoin de me répéter
qu’elle n’existait pas, car je le sais parfaitement, mais c’est à lui, à ce
pauvre fou, à ce jeune self [2] que je charrie derrière moi, que je dois le dire », tandis que
celui de la seconde version attend la mort afin de rejoindre cet être rêvé, ce
simulacre, cet être atomique dont il
a croisé la trajectoire, à moins que ce ne fût l’inverse. Ces deux versions
d’un même texte révèlent assez bien le mode de fonctionnement de la pensée
barrienne et la dualité de l’écrivain, tout autant que celle de l’homme. Ce petit
roman de Barrie manifeste au plus haut point son art et le trésor que
l’écrivain laissa en dépôt à la postérité.
Les écrits les plus simples de Barrie sont les plus
complexes. On pourrait presque toujours vérifier cet axiome : plus Barrie
s’exprime avec limpidité, plus l’histoire semble suivre une ligne droite (mais
il s’agit toujours d’une illusion, car Barrie avance selon « une ligne de
sorcière »[3]), plus le
texte dissimule et couve le feu de sa psyché, à savoir ce qu’il se refuse à
dire – à moins que le lecteur ne mérite cet aveu, en se dessaisissant un peu de
lui-même. Barrie accepte que l’on ouvre toutes les portes de son âme, mais il faut
d’abord trouver seul la clef – en soi.
Si le vécu se mesure à l’intensité
d’une émotion, nous ne vivons peut-être vraiment que dans le regret et
l’inachevé. Sûrement faudrait-il regretter moins ce qui ne fut pas et aimer davantage
ce qui est, mais nous ne serions plus alors qu’une âme sans musique, sourde à
toute poésie. La « vraie vie » se recroqueville dans nos songes, nuit
après nuit, dévorée par nos regards d’ogre, rapetissant tant et si bien qu’à la
fin il ne reste plus qu’une poussière, un fragment doré, un conditionnel passé,
un « si jamais », dissimulé sous les ruines de nos ambitions et de
nos désirs – les vestiges de la jeunesse ardente. Tout le reste n’est rien. La
vieillesse n’est qu’un long processus d’aveuglement. Comme le Docteur John qui oblitère
sa vision avec ses poings ou le jeune David qui réfléchit fort en serrant ses
tempes entre ses mains dans The Little
White Bird, il faut opacifier notre vision extérieure afin d’entrevoir notre
intériorité. Le marchand de sable est passé entre la fin de l’enfance et le
début de l’adolescence et nous entrons dans la nuit, peu à peu, lorsque la
jeunesse, si brève et décevante, s’enfuit, emportant avec elle toutes les
promesses. Nous avançons dans le noir pour entrevoir, encore une fois, à chaque
fois, l’éclat du royaume perdu, qui n’a jamais existé ; nous passons notre
vie à reprendre une ritournelle trouvée dans le ventre de notre mère, afin de
nous endormir tout à fait, afin de vivre vraiment, hors de portée du réel
décevant, pour enfin devenir ce chant que nous portons en nous, et n’être plus
que le dernier écho d’une chanson à la gloire des héros que nous aurions pu
être.
L’hiver est l’avers de la
nuit ; c’est le manteau du printemps endormi ; c’est de notre
printemps qu’il s’agit, tombé dans le sommeil de l’éternité ; et, du
domaine d’éternité, nous n’avons que les regrets pour seule preuve de l’existence
de cet Ailleurs. Pip, personnage de Great
Expectations, est l’un des rares héros de la littérature à se voir accordé le
privilège de revenir sur ses pas et de réintégrer ce Pays Natal, le domaine
d’éternité, l’Ailleurs, qui n’existe pour aucun d’entre nous autrement que sous
la forme du songe. Mais Dickens eut tort, là où Barrie eut raison, car Sir
James savait bien que personne ne revient d’un voyage au Pays de l’Hiver. Pas
même les héros[4].
Hiver est autant le nom d’une
couleur que celui d’une saison, la nostalgie. La nostalgie est cette
temporalité que l’on porte en nous, qui s’effrite, s’égrène et voltige dans un
rayon de soleil volé aux dieux. Et ce grain rugueux qui, soudain, va irriter la
paupière du lecteur est une poussière de jeunesse, tombée d’un pan de ce
manteau de printemps. Dès que l’on ouvre le livre, ce grain se loge en nous,
sur le rebord de l’œil et la vision devient trouble. On peut maintenant lire le
conte. L’eau des paupières tombe sur la page et aquarelle les personnages ; ils se diluent à notre contact : l’œil
qui lit et celui qui pleure, côte à côte, faux jumeaux, font vivre cette
ancienne ballade. Les couleurs des personnages sont estompées, nous dit Barrie. Peut-être parce qu’ils ont longtemps
séjournés au fond de la mémoire. La mémoire de Barrie est blanche comme ce glen
enclavé, barré, par la neige ; et blanc est notre cœur gelé par l’émotion
– brisée dans son déploiement.
Barrie nous fait pénétrer dans
un univers clos, scellé, dans un moment blanc, qui est comme l’année zéro de cette
mémoire, qui est celle des écrivains et des rêveurs – si une telle chose
pouvait être figurée. Là est le génie de l’écrivain écossais : nous donner
à vivre la naissance de la nostalgie, la naissance de nos fantômes, et surtout la
naissance de celui qui va usurper notre rôle au sein de notre propre existence :
un être monté en graine, enté sur l’oubli de la jeunesse, sur l’oubli des
promesses que nous nous étions faites, avant de prendre au sérieux les menaces du
réel et ses affirmations qui congédient le rêve et crucifient l’âme des poètes,
puis éteignent ce feu qui était en chacun de nous au premier jour. Nous sommes
tous des Adam Yestreen, mais Adam, lui, sait qu’il s’est trahi. Il a construit
une vie calme et honnête sur un mensonge.
Nous vivons deux vies : une vie prosaïque et une vie
secrète, intérieure et inavouable. C’est cette vie presque honteuse – parce que parée tandis
que l’autre est toujours désemparée – que le narrateur nous donne à vivre en
écrivant ce journal que nous lisons ; et, en le lisant, nous devenons peu
à peu voyeurs et non plus simple lecteurs. De même que Barrie double toujours
le regard de ses personnages, par le biais d’une longue-vue, d’une vitre, ou de
toute autre surface réfléchissante, il nous convie à pénétrer dans les pensées
de son héros, lui-même voyeur… Nous sommes donc doublement voyeurs. Barrie –
qui avait étudié les philosophes pendant ses années de formation – se montre
très platonicien dans la mise en scène de ce conte d’hiver. L’avant-dernier
chapitre, à cet égard, est une merveilleuse rémanence ou réminiscence de
l’allégorie de la Caverne développée dans la République de Platon, au livre VII[5]. Au clair de
lune, Adam observe des reflets dans l’eau, mais eux-mêmes ne sont que les
reflets de personnages que les vitres de la fenêtre laissent entrevoir. De même
ces reflets ne sont que des reflets de personnages appartenant au passé… Barrie
met en scène divers degrés de réalité, qui ne manquent pas de rappeler Platon
et ses eidôla (des images, des
fantômes, des simulacres).
Nous avions déjà remarqué[6] que Barrie
construisait toujours ses histoires au moyen d’un verre au travers duquel il
regarde le monde et ses personnages[7]. Ce verre
est à la fois dépoli et a valeur de loupe. Il est aussi une sorte de peau
protectrice, une cloison poreuse qui sépare le voyeur et le monde extérieur.
Imaginons un instant que ce conte se tienne dans une boule à neige et que
l’auteur, Barrie, secoue cette boule à neige devant nous, lecteurs. Le conte a
la forme de ce globe de verre et, à l’intérieur de ce globe imaginaire,
métaphore du conte d’hiver, il y a un glen, à l’intérieur duquel le narrateur
est piégé, de même que nous sommes piégés dans une certaine conception du temps
que Barrie construit pour nous : un temps à la fois subjectif (un temps
subverti par le génie et la malice[8] de Barrie)
et objectif (le temps littéral, celui de l’écrit présenté à un tiers, le
lecteur possible, et qui répond à la logique de la langue ; le temps du
livre que nous lisons, qui se trouve être, en outre, le Journal du narrateur). À
la fin du chapitre X, un étrange télescopage temporel se produit, lorsque le
narrateur vieillissant retourne sur les lieux de sa rencontre avec Julie Logan,
près du ruisseau. Trois « strates » de temps passés sont mises en
perspective. D’abord, un passé récent (« Je ne suis
revenu qu’une seule fois sur les lieux de ma première charge, il y a un mois ») ; puis
un passé à la saveur du présent – mais un présent éternel –, qui est celui du
journal intime que nous lisons et dont Adam donne l’illusion d’avoir écrit, il
y a un instant, les dernières pages ; et, enfin, un passé, parfois plus-que-parfait,
qui nous ramène (de manière très ambiguë) tout autant au début du Journal qu’à
une réalité inscrite dans un passé, désormais inaccessible, même en remontant
le cours du livre, en tournant les pages. En effet, le passé du narrateur, relaté
dans les chapitres précédents du Journal, est comme aboli par la révélation à
laquelle consent Adam au dernier chapitre. Un mensonge, une omission a
contaminé le Journal et ce qui y est relaté. Dans ce paragraphe, Barrie ouvre
une faille temporelle de manière fort subtile. Le passé s’empare littéralement
du présent (qui est déjà un passé au moment où nous le lisons et même au moment
où le narrateur l’écrit) ; le Jeune Adam – éternellement jeune, vierge de
toute altération, puisque simple possible jamais réalisé de l’autre Adam, celui
qui vit au premier plan – fait vivre à cet
Adam-ci (le narrateur que nous accompagnons en lisant le livre, depuis la
première ligne) ce qu’il a vécu, lorsque Julie Logan l’a (ou ne l’a pas ?)
mordu. Les deux Adam possibles fusionnent un court moment : « L’instant d’après il cria, car il avait l’impression
que son sang s’écoulait et j’éprouvai moi-même une angoisse affreuse qui ne
s’estompa qu’après avoir passé un mouchoir sur mon cou. Quelle que fût la chose
qui avait été là, elle était partie, et je m’enfuis bien vite, car j’avais été
aussi frappé que s’il s’était agi du Spectre. » Nous sommes
donc en présence de deux narrateurs, de deux versions du même Adam, qui ne s’unissent
qu’en cette occasion.
Julie, une succube ? Julie, avatar de Lilith ? Julie,
spectre de la nuit ? Première femme avant Ève ? Julie, un
vampire ? Quoi qu’il en soit, elle vide littéralement Adam de son self, de
sa jeunesse, sinon de son sang, et emporte avec elle le meilleur de lui-même,
peut-être… Elle a permis le dédoublement du ministre. Et Adam, l’auteur des
dernières pages du Journal, retient prisonnier un fragment du Jeune Adam qui
vit encore en lui, par le souvenir de ce qui aurait pu être. Ce qui a été ne compte pas autant.
Un autre exemple de ce télescopage temporel, d’une nature
différente pourtant, se produit lorsque Julie Logan, en provenance du passé,
perd peu à peu, par degrés, son irréalité, pour entrer dans la temporalité du
narrateur, le dernier jour de l’année : Adam la regarde dans l’eau, par la
fenêtre reflétée dans l’eau, puis directement à la fenêtre ; et, lorsqu’elle
sort de la maison, elle devient réelle, présente dans ce passé que le narrateur
nous relate avec un léger décalage, jusqu’à ce qu’elle se fonde de nouveau avec
son reflet, au moment même où il la laisse choir dans l’eau. Le temps est anéanti
lorsque le glen est barré : demeure une sorte de présent éternel où aucune
ligne de démarcation ne peut être tracée. Chaque être et chaque événement sont placés
au même niveau, sur une même ligne, sans décrochage possible, ni spatial ni
temporel. C’est un fondu au blanc. La mémoire ne peut désormais être que
blanche, car aucun souvenir ne peut la noircir, y laisser son empreinte. Il
faut qu’Adam quitte le glen pour que sa mémoire (re)naisse au temps véritable.
Mais, lorsqu’il revient une dernière fois au glen, il revient au temps immobile,
bien que ce temps soit latent (et dans l’attente que le glen soit barré pour
produire les mêmes effets sur des êtres à peine différents) : même si ces
habitants vieillissent et meurent, rien ne change véritablement et les rôles
seront vraisemblablement repris par les descendants des habitants du glen. Le
glen, lorsqu’il est barré, est une espèce de Brigadoon[9].
Et Adam sait bien qu’il appartient à ce lieu auquel il reviendra après sa mort.
Il n’est pas assez courageux pour faire vivre son âme celtique au présent. « Au sein de cette monotone débauche de
neige qui recouvre le monde, le moment le plus maussade point lorsque,
machinalement, vous remontez votre montre. Si ce n’était le sabbat, je ne
saurais jamais quel jour nous sommes. » Tout est indistinct et il
n’est pas anodin que le partenaire de jeu, aux cartes, de la Vieille Dame, soit
un marchand ambulant de montres. Le
temps ne peut être marqué que de manière mécanique, par une machine,
artificiellement, car il ne passe pas, n’existe pas réellement. Il est porté et
créé par des êtres vivants.
Monochrome, monotone, le glen est un puits de silence,
une tombe ; les êtres demeurent enfermés dans le glen autant qu’en
eux-mêmes. Le statut de la musique est ambigu dans cette atmosphère. Les
vibrations produites par la cornemuse de Posty, puis par le violon d’Adam, semblent
réveiller Julie Logan et les autres Étrangers. Julie est décrite comme « l’écho mourant d’une chanson » qui
traverse les siècles pour prendre dans son halo le pauvre ministre
presbytérien. « Peut-être son écho
était-il de retour dans le glen et, par quelque malchance, avez-vous été pris
dans cet écho » déclare le Docteur à Adam. D’un point de vue
littéraire, métaphorique, c’est exact : Adam porte en lui l’écho de l’Écosse,
de ses ballades, chansons et légendes, mais l’on peut aussi prendre au premier
degré cette déclaration et décider que rien ne meurt jamais et que tout renaît,
par transmission, si une âme est prête à accueillir ces revenants… Les vibrations du violon se propagent dans le silence,
comme l’écriture qui court le long de la page, échouant à pouvoir imprimer quoi
que ce soit à cette blancheur, de même que la musique se fond dans le silence,
comme si, étrangement, le silence l’absorbait et se nourrissait d’elle. Et le Docteur
John de conclure : « Puisque
tout était plus silencieux qu’eux, cela les a réveillés… » Ce silence
du glen est également le silence du lecteur, écrin du Journal d’Adam – il faut
donc toujours prendre garde aux revenants
et ne pas se croire en sûreté dans le rôle de lecteur. Le revenant revient pour
nous ! Et Barrie est l’un de ces revenants…
Ce silence, c’est finalement celui de ce que nous avons nommé « la mémoire
blanche », souvenir qui ne laisse pas d’empreinte en elle du Pays Natal, ce
Never Never Never Land qui n’existe
pas concrètement, mais que l’on recherche toute sa vie, et dont l’absence
réelle est une présence qui fonde toute entreprise amoureuse, et donc poétique.
Personne mieux que J.-B. Pontalis, dans ce petit livre nommé Fenêtres, n’a exprimé « cette mémoire silencieuse (…), cette
étoffe dont nous sommes faits. (…) »[10]
et qui renvoie peut-être au « temps
de l’infans ou [au] silence des commencements. »[11] C’est sur cette mémoire non souillée de
souvenirs, cire molle où le réel n’a pas apposé son sceau, que l’on construit
une conscience de rêveur et un esprit romanesque. C’est sur cette mémoire
blanche que Barrie a écrit ses plus beaux textes, une mémoire héritée de
l’enfance, de l’oubli que la mère eut de lui, de sa naissance jusqu’à l’âge de
six ans[12].
[1] Cf. son merveilleux poème, The Listeners.
[2] Sans le savoir, Barrie, très étrangement,
anticipe les développements de Winnicott et sa théorie du self et du faux self.
L’idée qu’il existe un être véritable, dont la place a été usurpée par un
autre, la notion de double, est répétitive chez Barrie. Il s’est même inventé
un autre « Self » auquel il a donné le nom de
« M’Connachie »…
[3] Si Deleuze nous permet cet emprunt…
[4] Dickens écrivit deux fins à son roman et la
première était loin d’être aussi optimiste que la seconde.
[5] « D’abord ce seront les ombres qu’il distinguera
le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se
reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra,
affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement
pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même, que pendant le jour le
soleil et sa lumière. » (Platon, La
République, VII, 515 e, traduction de Robert Baccou, Garnier-Flammarion,
Paris, 1992)
[6] Cf. notre contribution in Barrie 2010, A Celebration of Imagination, Souvenir Brochure,
Kirriemuir, tirage privé.
[7] À bien des égards, on pourrait appliquer à Barrie
ce que Proust (qui aimait Barrie) écrit dans Le Temps retrouvé : « Même ceux qui furent favorables à
ma perception des vérités que je voulais ensuite graver dans le temple me
félicitèrent de les avoir découvertes au “microscope” quand je m’étais, au
contraire, servi d’un télescope pour apercevoir des choses, très petites, en
effet, mais parce qu’elles étaient situées à une grande distance, et qui
étaient chacune un monde. Là où je cherchais les grandes lois, on m’appelait
fouilleur de détails. »
[8] Il fait commencer son Journal en 186…, omettant
le dernier chiffre, pour laisser entendre au lecteur, avec humour, qu’il s’agit
de sa date de naissance, 1860.
[9] Le film de Vincente Minnelli emprunte certains
éléments barriens, communs à Mary Rose
et à Farewell Miss Julie Logan. Alan
Jay Lerner a expliqué comment Brigadoon
est né de son admiration pour Barrie et de son amour pour ses histoires
écossaises.
[10] Folio, Paris, 2007, p. 106.
[11] Ibidem,
p. 29, souligné par l’auteur.
[12] Cf. Portrait
de Margaret Ogilvy par son fils, Actes Sud, 2010, chapitre I.
SUITE DE LA POSTFACE ICI.
vendredi 11 juillet 2008
Pour Sophie.
***
Le 13 juin 1886, le roi est mort.Une croix plantée dans un lac indique le lieu où fut retrouvé son corps.
« Le malheur est plus fort et la folie plus vraie que la vie. »
« Quand les armoires s'ouvriront, on sera stupéfait d'apprendre que Louis II n'a jamais été fou. » (Elisabeth d'Autriche citée in La dame blanche des Habsbourg de Paul Morand, Paris, J'ai lu l'histoire, 1984, p. 207 et p. 209)
« La tristesse m'est plus précieuse que la vie. » (Elisabeth d'Autriche)
« J'aurais accepté qu'on m'interdise de régner, qu'on me prive du pouvoir, mais je n'accepte pas qu'on me déclare fou et qu'on m'enferme. »
(Ludwig II)
Nous avons trouvé le chemin vers le mémorial de Ludwig et la Votivkapelle (construite entre 1896 et 1900 par Julius et Rudolf Hofmann).
Une route en voiture qui me fut pénible – j'ai une très petite santé - mais qui est oubliée tant elle fut récompensée en émotions. Un aimable inconnu allemand nous a indiqué quel chemin suivre à pied, une fois la voiture garée. Une demi-heure de marche pour rejoindre le lieu qui a été témoin des derniers moments de la vie du Roi.
Un lac qui a englouti les secrets du monarque et des traîtres qui l'ont perdu. Un immense lac qui se souvient de Ludwig II et de sa cousine, Sissi (l'Aigle et la Colombe).
« Entre deux voyages, ils se voient. A Munich, rarement. Le plus souvent à Linderhof, à Hohenschwangau, et surtout au bord du lac de Starnberg, où ils sont en quelque sorte voisins. De Possenhoffen, Sissi voit Berg, le château de Louis II.
C'est le roi qui trouve l'endroit idéal de rendez-vous : l'île des Roses.
Ils se retrouvent au milieu du lac.
(...)
Elisabeth adore les promenades au clair de lune. Les nuits d'été, sur le Starnberger See, le petit vapeur à aubes du roi, le Tristan, glisse sur l'eau calme. Jusqu'au matin, ils se comprennent, unissent leurs infortunes et, en un sens, se consolent. »
Louis II de Bavière ou Le roi foudroyé par Jean des Cars, Paris, J'ai Lu l' histoire, 1984, p. 277) {J'aurais bien des reproches à formuler à l'endroit de cet ouvrage, mais il est assez honnête dans l'ensemble et l'on ressent, malgré tout, une empathie de l'auteur pour le héros de ce presque roman... Ainsi, je le recommanderais assez, bien que j'émette des réserves.}
A bientôt, je ne sais pas exactement quand, pour le récit en images et en vidéos de ce voyage qui n'est pas encore terminé.
lundi 5 février 2007
Alors que je traduis A kiss for Cinderella,
une très belle pièce de Barrie (ce personnage est capital dans son oeuvre), et que je tente vaille que vaille d'écrire quelque chose qui pourrait ressembler à un roman, avec l'idée serrée entre deux angoisses existentielles d'oser finir un petit truc, songeant qu'à mon âge il est temps et plus que temps... Je prends quelques vitamines littéraires ou cinématographiques pour me donner le teint frais. Si cela ne repose pas mes yeux, qui sont en très mauvaise santé en ce moment, cela apaise un peu la douleur d'écrire des foutaises avec un style à qui pas un lecteur ne ferait la mendicité, moi la première. Je crois que je suis bien trop lucide et exigeante envers les livres pour jamais prétendre faire mieux qu'essayer d'en donner un au monde. Je ne compte plus les rebuts dans mon ordinateur et dans ma poubelle. Je n'ai jamais compris tous ces médiocres qui publient sans avoir honte d'eux-mêmes. Je comprends encore moins leurs lecteurs. Je préférerais toujours Sophocle, Homère, Dickens, Céline... à ces putes des lettres ; je ne parle même pas de leurs maquereaux d'éditeurs qui sont encore mille fois plus coupables. Il n'ont même l'excuse de l'innocence, c'est bien là leur plus grande faute.
Je me gâte et l'un de ces plaisirs est celui de retrouver, chaque jour, deux vieux amis.
Je vous offre cette petite sucrerie avant de revenir bientôt poster un billet un peu plus conséquent et peut-être même un peu plus sérieux.
Nul besoin de vous les présenter, je crois que la plupart d'entre vous les connaissent.
Sinon, la voix d'Al Jarreau devrait vous rafraîchir un peu la mémoire.
Some walk by night,
Some fly by day,
Nothing could change you,
Set and sure of the way.
There is the sun and moon,
They sing their own sweet tune,
Watch them when dawn is due,
Sharing one space.
We'll walk by night,
We'll fly by day,
Moonlighting strangers
Who just met on the way.
Dans les années 80, j'étais une (très) petite fille et je ne regardais pas la télévision. Ce n'était pas tellement le genre de la maison. J'avais très peu de permissions pour les divertissements. Ce n'était pas un mal en soi. J'ai ainsi pu profiter de mon enfance en mourant d'ennui chaque jour et cet ennui m'a conduite à inventer mes premières histoires et à écrire mes premières bêtises (mais je ne devins pas Jacques Laurent pour autant).
Ce n'est que que très récemment que j'ai découvert la série Clair de lune, qui fit, jadis, les beaux jours de la télévision française (et mondiale). C'est une chance, somme toute, car à l'époque je n'aurais pas été capable de goûter les subtils clins d'oeil au cinéma, à la télévision ou à la littérature que cette série ne cesse de provoquer. Dans un épisode, vous pouvez savourer une parodie du Crime de l'Orient-Express mêlée à certaines scènes ou propos décalqués d'Un cadavre au dessert ; dans un autre, la scène du miroir de Duck soup fait bon ménage avec la plus farfelue des enquêtes... J'avais dit un mot sur le sujet il y a quelques mois. Je n'en étais qu'au début de ma relation avec cette oeuvre loufoque, qui traitait le téléspectateur avec beaucoup de galanterie, faisant tout autant appel à son intelligence qu'à sa mémoire.
Les maîtres mots de cette création télévisuelle étaient non-sens et deuxième (ou troisième) degré. Cette série avait la classe et la répartie de certaines screwball comedies, celles de Howard Hawks, par exemple, qui demeurent une référence en matière d'esthétique du comique, de vivacité dans les dialogues et dans les situations, et d'intelligence dans l'auto et l'extra-référentiel. Brillant est le mot qui convient pour dire l'indicible.
La Dame du Vendredi
est le modèle le plus évident pour décrire à la fois les rapports entre les deux protagonistes principaux (l'homme qui titille et la femme qui s'énerve jusqu'à l'hystérie collective) et le principe nerveux qui soutient l'ensemble. Souvenez-vous de cette scène, lorsque le personnage incarné par Cary Grant fait référence à un certain Archie Leach (qui n'est autre que lui-même, puisque Cary Grant est un pseudonyme) ou encore ce moment où il évoque "the Mock Turtle" et qu'il fait alors écho au film où il jouait ce personnage de Lewis Carroll...
On pourrait tout aussi bien citer certains films de Billy Wilder, de Leo McCarey, de Capra ou de Preston Sturges, qui sont le vivier où puise cette série, sans compter mille autres choses, qui sont toutes assumées par les scénaristes et les réalisateurs.
Ce qui me plaît le plus, ce sont peut-être les références les plus fines que, somme toute, assez peu de gens peuvent saisir, surtout s'ils n'ont aucune connaissance en matière de cinéma (mais pas seulement, car que serait un cinéphile qui ne goûterait à aucun autre aspect de la culture ?).
Aujourd'hui, je puis dire que je suis confondue par tant de métalepses et de mises en abyme et même de profondeur, oserai-je dire, de la part d'une oeuvre dont le premier but était un innocent divertissement.
Aucune autre série télévisée n'a peut-être créé une complicité aussi exacerbée entre les personnages et leurs admirateurs (nous). Les acteurs s'adressent à nous et nous demandent notre avis. On a l'impression, parfois, qu'ils viennent cogner contre la vitre du téléviseur.
Force est de constater que Moonlighting fit date et inspira ses suivantes, au moins quelques-unes.
Cette époque est plus ou moins révolue et hormis des productions télévisuelles de haut vol (Six feet under, The Sopranos, Angels in America, Carnivale...) et quelques O.V.N.I. (Dead like me), nous sommes entrés dans l'ère de la vulgarité et de l'insipide. Je n'allume jamais ma télévision sans m'être assurée que je ne risquais rien et, exceptés quelques moments de grâce passés en compagnie de Morse ou de Frost, je préfère m'abstenir...
C'est un scénariste de la série Remington Steele, Glenn Gordon Caron, qui eut l'idée de cette fausse série policière. En effet, les enquêtes policières ne sont qu'un prétexte, parfois on démonte même le décor avant de terminer l'histoire... Le véritable sujet est la relation entre les deux protagonistes, David et Maddie, que tout oppose, qui ne cessent de se crêper le chignon, de s'insulter et de se séduire sans oser se l'avouer. Je me souviens d'un coup de poing dans l'oeil gracieusement envoyé par la dame au monsieur...
Dans cette scène-ci que je vous présente en images, Maddie croit s'adresser à l'homme qui l'a demandée en mariage (Sam) et elle lui explique qu'elle ne peut accepter car elle aime aussi un autre homme (David). Bien sûr, elle n'est pas encore capable de se dire qu'elle n'aime que ce dernier. Elle veut leur offrir une nuit d'adieux. Or, il se trouve que c'est David et non Sam qui est dans le lit... Situation on ne peut plus classique de quiproquo mais quel fantastique affrontement !
Leur histoire durera un peu moins de cinq ans. Ce qui devait arriver arriva mais... vous le savez mieux que moi.
Qui pourrait encore se vanter d'avoir une standardiste
qui parle en vers plutôt qu'en prose ?
"Blue Moon Detective Agency. If persons are missing, if objects are lost, we'll find then for you at a reasonable cost. Your runaway husband that non-paying louse. We'll find and bring him back to the house. Lost a prize winning dog? Lost a prize winning cat? We'll find them both for you in just no time flat. So tell us your problem, it'll all work out fine. Just tell me your problem, it's why I'm on the line. "
est le modèle le plus évident pour décrire à la fois les rapports entre les deux protagonistes principaux (l'homme qui titille et la femme qui s'énerve jusqu'à l'hystérie collective) et le principe nerveux qui soutient l'ensemble. Souvenez-vous de cette scène, lorsque le personnage incarné par Cary Grant fait référence à un certain Archie Leach (qui n'est autre que lui-même, puisque Cary Grant est un pseudonyme) ou encore ce moment où il évoque
"Blue Moon Detective Agency. We're detectives with a heart, we really do our part. In your moment of need, we'll be there indeed. So please don't be shy, just give us a try. We're co-operative and discreet, we really can't be beat. And if I may be so bold, I'd like to put you on hold."
Allyce Beasley, qui donne vie au personnage d'Agnes DiPesto, est une actrice remarquable. Les yeux écarquillés et le visage tendre, c'est peut-être elle la véritable héroïne... Tous ces gens, trop discrets, dont la présence semble ne point compter et qui font pourtant la différence dans la vie des autres. Il en existe certainement un dans votre propre existence. Regardez bien.
Le personnage sera chouchouté pendant quelques épisodes (North by North DiPesto, par exemple, sur le modèle de La mort aux trousses d'Alfred Hitchcock ! ) qui seront centrés sur son personnage. Sa présence est indispensable, car elle apporte une touche de générosité et de naïveté au sein de toute cette agitation. J'aimerais beaucoup rencontrer une telle personne dans la vie réelle...
Qui pourrait encore se vanter d'obtenir la présence d'Orson Welles (mon admiration pour lui est sans bornes)
pour présenter un épisode réalisé en noir et blanc, une variation sur le film de Tay Garnett, Le facteur sonne toujours deux fois et un hommage aux film de la MGM et de la Warner ?
Le grand Orson mourra quelques jours après avoir enregistré sa participation à Clair de lune.
Qui pourrait nous refaire le coup de La mégère apprivoisée et nous entraîner au pays de Shakespeare ?
Les scripts étaient deux fois plus longs que les autres séries contemporaines et la série coûtait beaucoup plus chère que toutes les séries qui étaient à l'écran à l'époque et qui épuisaient un concept malingre (des séries policières niaises et sans intérêt : L'Amour du risque - Hart to Hart - par exemple) et se donnait à coeur joie de se moquer de ses consoeurs.
L'alchimie entre les deux acteurs est tellement intense
que l'on en vient à se demander si tout n'est que fiction !
Mais ceci est une autre histoire...
Je n'ai jamais été fan de Bruce Willis (son cinéma n'est pas du tout le mien) et de Cybill Shepherd je me souvenais surtout de son rôle dans le film de Scorsese, Taxi driver. J'ai fait connaissance, jour après jour, de ces deux acteurs avec la plus grande des objectivités et je dois reconnaître que Cybill Shepherd pouvait rivaliser avec une Katharine Hepburn et Bruce Willis, l'oeil goguenard, le mot impertinent et le smoking de travers, n'avait rien à apprendre des grands acteurs des années 40 et 50.
Deux coffrets DVD sont sortis en France. Ils couvrent les saisons 1 à 3. Nous attendons avec impatience les deux derniers.
Quelques extraits vidéo ici sur l'excellent site David and Maddie.
***********
Catégorie :
Séries
mardi 16 janvier 2007
« Chercher le bonheur dans son travail, c'est comme creuser une galerie dans la roche dure, à la recherche de l'or. On a besoin de toute son énergie, de toute la force et de l'ardeur de sa nature pour y parvenir. »(Elizabeth Goudge, L'arche dans la tempête)
*****
Il y a quelques jours, alors que je peinais à ma table de travail, sans mon ordinateur personnel (suite de cet épisode-ci : c'est la carte mère qui a grillé ; ce matin, je devrais être délivrée de mon tourment et retrouver mon précieux caisson de survie), et à la faveur de la lecture inspirée de l'excellent site de Greg, qui a su si bien créer une atmosphère étrange et poétique, en mêlant peintures, images et littérature, j'ai relu d'une traite Les contes du Whisky de Jean Ray.
Vieux souvenir d'une lecture, alors que je me trouvais autrefois sur les îles anglo-normandes, lieu idéal d'une villégiature pour amoureux d'Elizabeth Goudge. Je ne connaissais pas encore cette dernière ni Barrie. Je n'étais donc pas encore née.
Comment ? Je n'ai encore jamais parlé d'elle ici ? Et pourtant, si vous saviez comme elle m'importe ! Je repense à elle car j'ai besoin d'écrire, pour cause d'éruption romanesque, sur ces lieux où le vent et la mer appellent déjà les âmes perdues mais aussi creusent le sentier des fées... Mais... Peut-être qu'elle reviendra ici vous parler. Ne perdons pas le sujet de ce mince billet en se laissant emporter quelques années en arrière.
La littérature et le thé sont mon whisky, moi qui autrement ai la sobriété d'un nouveau-né, et qui pour alcool fort n'ai que la sève de certains auteurs. Jean Raymond Marie de Kremer est très connu, sous ses divers pseudonymes. Jean Ray est celui que j'ai envie de retenir.
Bien sûr, les gens associent d'abord son nom à Harry Dickson,
celui que l'on a nommé "le Sherlock Holmes américain". Au départ, il ne s'agissait pour Ray que de traduire, mais très vite il s'est mis à réécrire les histoires, puis à en inventer de nouvelles, pour le plus grand bien du personnage. Mais je crois que le meilleur de lui est ailleurs.
Malpertuis, par exemple, est une œuvre baroque en diable, construite sur le pan le plus fragile de notre insconcient, comme l'était autrefois la maison Usher.
« Elle est là, avec ses énormes loges en balcons, ses perrons flanqués de massives rampes de pierre, ses tourelles crucifères, ses fenêtres géminées à croisillons, ses sculptures menaçantes de guivre et de tarasques, ses portes cloutées. Elle sue la morgue des grands qui l'habitent et la terreur de ceux qui la frôlent. La façade est un masque grave où l'on cherche en vain quelque sérénité. C'est un visage tordu de fièvre, d'angoisse et de colère, qui ne parvient pas à cacher ce qu'il y a d'abominable derrière lui. »
Ne frissonnez-vous pas un peu ? Je ne suis pas étonnée. Quoi ? Non, ce n'est pas le froid, mais la prose de Jean Ray. Vous êtes en grand danger. Vous venez simplement de comprendre. Soyez assurés que je le regrette.
Il faut aussi voir le film de Harry Kümel, avec Orson Welles, dans le rôle de l'oncle Cassave.
Même si Jean Ray a un style incarné par des images puissantes, parfois terrifiantes, ce film-ci est une réussite dans sa trahison, ne serait-ce que par la présence de celui que je nomme, très respectueusement, L'Ogre. Je suis persuadée cependant que Roger Corman en aurait fait quelque chose de plus inquiétant et de plus esthétiquement insupportable, pris dans le sens positif de ce dernier terme.
Un livre, (Les frontières du fantastique, Approches de l'impensable en littérature », de Roger Bozzetto et d'Arnaud Huftier ) essaie de donner une définition de ce genre presque impossible à circonscrire et peut-être même artificiel que l'on nomme "le fantastique" et auquel Jean Ray est plus ou moins affilié par les manuels savants :
« (...) si les philosophes dits des Lumières avaient pour ambition de mettre au clair mes choses cachées, ils oubliaient qu’allumer une bougie c’est aussi créer une ombre : cette ombre, le fantastique l’explore »
Cette belle définition convient par certains égards à l'écriture violemment et magnifiquement imagée de Jean Ray, qui revêt tout à tour manteau d'orage et robe couleur de lune (vous voyez à qui je fais allusion !), est à sa façon un surréaliste, au sens où l'entendait Breton dans son premier Manifeste :
"L'image est une création pure de l'esprit.
Elle ne peut naître d'une comparaison [comme le ferait l'entendement qui compare et pèse des réalités concrètes ou absraites] mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées.
Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l'image sera forte - plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique..." (p. 31)
L'image est une peinture mentale dont la justesse ou vérité n'est pas déterminée d'après un critère universel, tel celui appliqué par les sciences, par exemple, dans ce qu'elles ont souvent de tristement utilitaire et de volonté féroce à maîtriser le réel, mais par le pouvoir d'évocation, d'ouverture et d'abandon de notre esprit à ces images. Au fond, Breton fait bien de convoquer Freud, car il semble appliquer les découvertes de ce dernier quant au rêve et nous provoquer à imaginer. Il n'y aucune différence de nature entre le rêve, tel que Sigmund l'analyse, et l'image dessinée par l'imagination. La différence est simplement donnée par le degré de conscience que nous prêtons à ces images.
Jean Ray, par sa force d'écrivain, parvient à nous libérer de ce fallacieux réel dans lequel nous nous inscrivons au quotidien, par l'exercice vital de nos facultés dans un travail, une famille, une vie d'homme ordinaire. Il nous invite au vertige et à la perte des repères et la naissance ou à la résurrection d'une autre réalité, celle de l'imaginaire qui n'est pas irréelle (Cf. ce billet-ci où il est question de Clément Rosset, puis celui-ci, où il est question, en creux, de l'imaginaire de l'enfance.)
Alors, Jean Ray est peut-être un écrivain du fantastique, mais je lui préfère un autre terme, plus vague, plus lâche, plus libre, le merveilleux. Je redonne la parole à Breton :
"(...) le merveilleux est toujours beau, n'importe quel merveilleux est beau, il n'y a même que le merveilleux qui soit beau." (pp. 24-25)
Tant que l'on considère que le beau est seulement le produit ou l'effet de l'art, on ne peut que souscrire à cette déclaration d'amour d'où est exclue toute raison. Il faut toutefois comprendre, dans ce cas, que l'art n'est pas seulement création d'une oeuvre, mais aussi le regard du sujet (comme ce regard, peut-être, évoqué précédemment lorsque je parlais d'une nouvelle de Walter de la Mare) qui s'aiguise et se perd au-delà des simples apparences paragées par le sens commun. Voici une autre déclaration de Breton à laquelle aurait applaudi Sir J. M. Barrie, mon tendre Jamie :
" De bonne heure ceux-ci [les enfants] sont sevrés de merveilleux, et, plus tard, ne gardent pas une assez grande virginité d'esprit pour prendre un plaisir extrême à Peau-d'âne.
Si charmants soient-ils, l'homme croirait déchoir à se nourrir de contes de fées, et j'accorde que ceux-ci ne sont pas tous de son âge. Le tissu des invraisemblances adorables demande à être un peu plus fin, à mesure qu'on avance, et que l'on en est encore à attendre ces espèces d'araignées... Mais les facultés ne changent radicalement pas. La peur, l'attrait de l'insolite, les chances, le goût du luxe sont ressorts auxquels on ne fera jamais appel en vain. Il y a des contes à écrire pour les grandes personnes, des contes encore presque bleus." (p. 26)
Que serait le monde si les adultes conservait ce pouvoir ? Qui sait peut-être que tout serait pire ? Peut-être qu'il ne faut qu'une goutte de merveilleux sinon la solution deviendrait instable. On ne saura jamais.
Hé bien, je crois que Jean Ray en a écrit quelques-uns de ces contes-là, des très beaux, des un peu gothiques, des un peu étranges, des souvent surprenants et des toujours nécessaires, afin que le lecteur ne s'endorme pas dans le réel et perde ce sens ultime du beau, le secret de l'enfance.
"Cette imagination qui n'admettait pas de bornes, on ne lui permet plus de s'exercer que selon les lois d'une utilité arbitraire ; elle est incapable d'assumer longtemps ce rôle inférieur et, aux environs de la vingtième année, préfère, en général, abandonner l'homme à son destin sans lumière." (p. 14)
***********
"On m'a appris que Dieu, dans sa bonté infinie, a donné à notre âme d'ombre un frère de lumière qu'on nomme notre ange gardien."
"Il y avait un soleil sanglant, sinistre, posé sur la ligne d'encre de la mer ; un immense goéland volait longuement sur la bavure rouge de l'horizon, des butors ont crié... et, ma foi, je ne sais pas trop pourquoi j'ai senti qu'autour de moi il y avait quelque chose pas trop en ordre... Et j'ai bu..."
***********
Des vapeurs du whisky, dans une atmosphère gothique et marine, s’élèvent un cousin fantôme de Scrooge, la petite prostituée de Whitechapel, ou un fils ingrat, une main secourable dans la nuit ou encore une froide et implacable vengeance aux relents wildiens ou hawthorniens. Jean Ray est le plus londonien des belges. Ce n’est pas en vain qu’il se réclame du plus grand, de notre père littéraire à tous, Charles John Hufman Dickens. Jean Ray est sans conteste l’un de ses héritiers, de même qu’il y a en lui des traits qui font songer à Maupassant (et, contrairement à l’évidence, pas seulement le Maupassant des histoires fantastiques), mais aussi à Lovecraft. Parmi les contemporains, un grand écrivain comme Ray Bradbury me semble assez proche, non pas tant de son univers que de sa manière de raconter, de piquer au vif le lecteur sans l'ébouillanter.
Jean Ray n’est pas seulement un conteur exceptionnel à l’écriture tiède (comme un Stephen King par exemple, que j'aime). C’est aussi un peintre, à mi-chemin entre le flamand Jan Van Eyck, le néerlandais Bosch et l’allemand Hans Holbein. Certains tableaux m’évoquent son œuvre, tels The Ambassadors.
L’anamorphose du crâne au premier plan est une métaphore possible de l’œuvre de Jean Ray.
Il y a de la folie dans les histoires de Jean Ray, mais lui-même apparaît résolument sain, à la différence d’un Maupassant. Horla. C'est cette distance entre ce qu'il écrit et l'esprit qui maintient à distance le fantastique qui crée cette atmosphère langoureuse et presque fétide.
****
vendredi 10 novembre 2006
The Listeners (1912)
Ceux qui écoutent
"Is there anybody there?" said the Traveller,
"Y a-t-il quelqu'un ici ?" demanda le Voyageur,
Knocking on the moonlit door;
Frappant à l'huis, tenu en lisière par un rayon de lune ;
And his horse in the silence champ'd the grasses
Et son cheval, dans le silence, mâchonnait l'herbe
Of the forest's ferny floor:
Du tapis de fougères, qui recouvrait la forêt ;
And a bird flew up out of the turret,
Et de la tourelle un oiseau s'envola
Above the Traveller's head:
Par-dessus la tête du Voyageur...
And he smote upon the door again a second time;
Et, derechef, il frappa, et frappa, à la porte ;
'Is there anybody there?' he said.
Y a-t-il quelqu'un ici ? demanda-t-il
But no one descended to the Traveller;
Mais personne ne descendit répondre au Voyageur ;
No head from the leaf-fringed sill
Nul, du rebord frangé de feuilles,
Lean'd over and look'd into his grey eyes,
Penchant la tête ne plongea son regard dans ses yeux gris,
Where he stood perplex'd and still.
Comme il demeurait là, perplexe et silencieux.
But only a host of phantom listeners
Seule, une légion de fantômes à l'écoute,
That dwelt in the lone house then
Qui peuplait la maison solitaire,
Stood listening in the quiet of the moonlight
Prêtaient l'oreille, dans la paix du clair de lune,
To that voice from the world of men:
À cette voix qui leur provenait du monde des hommes ;
Stood thronging the faint moonbeams on the dark stair,
Ils se tenaient là, serrés entre les pâles rayons de lune, sur l'obscur escalier
That goes down to the empty hall,
Qui descend vers la salle déserte,
Hearkening in an air stirr'd and shaken
Attentifs à l'atmosphère tremblante et agitée
By the lonely Traveller's call.
Par l'appel du Voyageur solitaire
And he felt in his heart their strangeness,
Et, en son coeur, il éprouvait toute leur étrangeté :
Their stillness answering his cry,
Leur silence répondant à son cri,
While his horse moved, cropping the dark turf,
Tandis que son cheval piaffait et broutait l'herbe noire,
'Neath the starr'd and leafy sky;
Sous le ciel d'étoiles et de feuilles,
For he suddenly smote on the door, even
Car il frappa soudain à la porte, cette fois
Louder, and lifted his head :
Plus fort encore, puis il leva la tête :
'Tell them I came, and no one answer'd,
"Dites-leur que je suis venu, que personne n'a répondu,
That I kept my word,' he said.
Et que j'ai tenu ma parole", dit-il.
Never the least stir made the listeners,
Pas le moindre frémissement de la part de ceux qui écoutaient ;
Though every word he spake
Toutefois, chaque mot qu'il prononça
Fell echoing through the shadowiness of the still house
Donna de l'écho à travers les ombres de la maison silencieuse,
From the one man left awake:
Les mots du seul homme qui demeurait éveillé...
Ay, they heard his foot upon the stirrup,
Ils entendirent parfaitement son pied sur l'étrier,
And the sound of iron on stone,
Et le bruit du fer sur la pierre,
And how the silence surged softly backward,
Et comme le silence reflua doucement,
When the plunging hoofs were gone.
Quand les sabots plongeants furent au loin.
Merci à mon ami Robert pour la découverte, il y a quelques minutes, de ce poème si mystérieux. Je connaissais l'auteur, j'en ai déjà parlé au sujet de Lewis Carroll (dont je donnerai des nouvelles sous peu !), mais ce poème est la pépite d'or de ma journée. Cela s'harmonise particulièrement bien avec le conte de Noël de Barrie (a creepy tale) que je suis en train de traduire...
J'ai pensé à ceux qui sont fâchés avec la langue de Shakespeare et, même si le poème ne présente aucune difficulté de compréhension, j'ai apposé une très vulgaire translation (la plus rapide de ma courte carrière!) auprès des vers originaux, afin de leur donner un idée du propos. Bien sûr, il faudrait poétiser tout ceci. Quand bien même, il faut l'entendre de la bouche d'un anglais pour apprécier le rythme de ce conte versifié, pour entendre cette musique qui donne la chair de poule aux mots.
A bientôt, lecteur de passage.
La semaine prochaine, je vous présenterai un cynique...
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