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lundi 27 janvier 2020
Ce billet est dédié à Fred, qui, comme moi, recoud son âme...
Je vous recommande la lecture de son livre consacré à Étienne Daho.



***



Nous sommes ce dont nous sommes en deuil. Ce que nous pleurons est ce qui nous manque. Ce qui nous manque est ce qui troue la mémoire, ce qui échappe à notre prise. À jamais. Autrui. Autrui en nous aussi. Peut-être est-ce la quarantaine roulée en chien de fusil. Peut-être est-ce le sentiment que, de ma vie, je n'ai pas sucé tous les sucs, fait trop peu et suis passée à côté de grandes choses, non pas les plus grandes (aimer et être aimée), admettons-le, mais certaines qui étaient à portée et dont je me suis jugée indigne, autant par peur d'échouer que par cette idée folle que j'aurais, le cas échéant, trahi un destin en les saisissant. Je pensais que devait m'échoir la mauvaise part, ou la plus petite. Avoir un destin infernal est plus acceptable que de n'en avoir aucun, lorsque l'on est convaincu, de mille manières, de n'être qu'un triste accident dans la vie des autres. On n'estime jamais à leur juste violence le pouvoir des mauvaises fées de l'enfance, celles qui se penchent sur le berceau pour souffler des sorts de mort. Bien sûr que la magie, comme la chance  dont elle est jumelle, est exponentielle. Et l'inverse est parfaitement vrai. La triste mine, le cœur gros entraînent à eux le malheur. C'est pourquoi il faut saisir la magie par le col et ne plus la lâcher ! C'est l’œuvre d'une vie, à bien y songer. J'ai été ainsi une très grande partie de ma vie. Puis les termites (j'appelle ainsi les gens qui trouvent moyen de vous ronger à l'os, de tordre votre sens vital et d'éteindre, très lentement et très sûrement, votre feu de Joie) m'ont eue. Mais c'est fini ! Je sens que je peux VOLER, escalader la lune, caresser les étoiles ! Je le veux ! Peut-être est-ce de simple saison — la mienne. Peut-être parce qu'un beau film est toujours et seulement un film qui ne parle que de nous. Voilà, j'ai pleuré. J'ai pleuré pour les personnages de Lelouch et pour moi, qui étais en quête de l'auteur de mes jours littéraires, pour les amours défuntes et pour les erreurs. J'ai pleuré ce qui est semé aux quatre vents par des mains tremblantes. J'ai pleuré ce qui est à jamais perdu, wasted and lost. Pauvre Rutebeuf. 
Chaque jour, je remettais mes pas sur le sillon d'hier et, funambule aux pieds gourds, j'avançais sur cette ligne imaginaire qui s'enfonçait dans l'obscurité du souvenir. J'étais précise, je surjetais le présent ; il n'y avait plus d'avenir ; je faisais de la dentelle en évidant les émotions, pour ne garder que le noyau incassable et je m'y brisais. De lui germeraient peut-être des mots et des phrases. Je ne savais emprunter d'autres chemins que cette rigole. J’aimais trop les rites, de même que j'affectionne encore les reconnaissances, les ressemblances et les concordances, à l'instar, je le présume, de tous ceux qui ont une conscience quasi permanente de la mort. Frapper soi-même le temps, lui imprimer son propre mouvement, faire surgir ses échos hurleurs, pour s’en croire possesseur et maître, voilà qui me manquait. Oui, il ne me manquait que la grâce absolutiste de l’oubli pour que le paravent du passé ne laissât plus rien entrevoir du tout. J'étais un montreur d'ombres. Je ne l'ignore point : je battais de la fausse monnaie... Sur le chemin du retour, j’ai identifié très distinctement l’ennemi, cette anomalie, en moi, qui faisait fleur ou tache. Oui, il y avait toujours eu cette chose lourde et dissonante en moi, qui m'obligeait à pencher d'un côté ou de l'autre. Je le percevais d’emblée dans le regard des autres et, parfois, dans leur gêne ou leur retenue polie. Rien n'avait changé depuis l'’école maternelle. Je peux encore mentalement tracer les contours de ce qui me sépare d'eux. Cette zone impénétrable, cet espace de flottaison. On dirait un immense plateau que je porte (mais de moins en moins souvent à présent) à bout de bras et qui les maintient à distance. Sur ce plateau, il y a les têtes de tous mes revenants. Patte-de-canne me hante encore. Arrière, mon remords ! Patte-de-canne, la petite vieille, qui m'attendait à la fenêtre... J'avais huit ans, guère plus. Elle attendait de moi l'amour que je ne pouvais lui offrir, n'en ayant pas assez pour moi-même. Elle attendait mon sourire pour en boire le miel, sans savoir l'effroi qui s'emparait de moi, lorsque je laissais ses mains caresser mon visage et sa voix répéter mon prénom. Un dimanche après-midi, je l'ai tuée. J'ai pris la décision de ne plus jamais passer devant sa fenêtre. Après avoir disparu de son champ de vision pendant deux jours, elle est sortie de sa maison et m'a attendue à l'autre bout du chemin. Je me suis enfuie, pour la première fois. Elle m'a appelée. J'ai couru plus vite. Elle m'a attendu plusieurs jours, au même endroit, n'imaginant pas quel horrible monstre j'étais devenu. Je fuyais, fuyais... Je lui avais permis de m'aimer un peu, par faiblesse ou par pitié, et je l'avais abandonnée de toute la force de mon être, parce que je n'étais pas assez riche pour lui offrir une raison de vivre. Je me sentais volée, en danger. J'avais trahi son affection, parce que j'avais peur que la mort ne fût logée dans les plis de sa blouse. Je n'ai jamais pardonné à la petite Céline cette forfaiture. Pardonnerai-je à la Céline majuscule ses autres crimes ? N'ai-je donc pas le droit de vivre pour moi, rien que pour moi, aujourd'hui, sans que l'on me vole mes désirs, ma liberté ?

J'ai toujours été prévenue contre le risque de laisser glisser les heures dorées et pensais m'être prémunie de cette inconsistance de caractère et d'âme. Et pourtant... Le savoir ne protège de rien. Il est quelque chose de plus puissant que le savoir : l'aveuglement volontaire, qu'on le pratique par peur, par lâcheté ou bien parce que l'on naît coupable des fautes de nos ancêtres. 
Pour son quarante-neuvième film, Claude Lelouch revisite les vies et la mémoire de deux de ses personnages — mais n'est-ce pas la même chose ?  Nous ne sommes trop souvent que cendres et grains du souvenir avec quelques onces des rêves hérités. De ces heures dorées — piqûres d’éphémères sur la paume de notre âme — nous remplissons en vain nos mains vides. Poussière de fée ou poudre aux yeux. À la fin, croyez-moi, ce qui compte le plus, ce sont nos ratés et la trace de l'absence. Nous devenons ce qui nous fait défaut. Il m'est un peu étrange de penser que je n'avais pas été très touchée, il y a 25 ans ou plus, lorsque j'avais visionné Un homme et une femme pour la première fois.  Ce qui me manquait, à cette époque, c'était bien la mémoire, une mémoire spécifique, celle des choses évanouies que l'on a juste frôlées, celle de l'irrémédiable intime. Je vivais alors dans le plein et le futur — les rondeurs de l'enfance, de l'âme —, l'insouciante et légère éternité de la jeunesse. J'en suis désormais à la saison des possibles presque éteints, même si je suis encore pour un petit moment dans la fleur de l'âge. Ils sont presque éteints, non pas parce que je les aurais soufflés ou parce que j'aurais renoncé, mais parce que le temps ne passe qu'une seule fois, même pour quelqu'un comme moi qui n'ai pas une notion verticale ou horizontale du temps, mais une vision en tourbillon ou en spirale...
De temps en temps, moins souvent à présent, bien sûr, je reçois des messages de gens qui ont lu les Roses, il y a 14 ans ou plus récemment, qui les découvrent trop tard ou de manière asynchrone, et qui se demandent si la persona qui animait ces blancs d'Internet existe encore, réellement ou symboliquement. Oui, je suis là et le serai toujours pour ceux que j'ai aimés, même si j'en ai perdu quelques-uns en chemin, souvent par ma faute, parfois parce qu'ils sont morts. Je n'oublie jamais rien ni personne, pour le moment, et je suppose que la pire chose qui puisse advenir n'est pas de mourir, mais d'oublier ou d'être oublié. Voilà une mort plus terrible que la destruction physique — pourriture de la carcasse ou de la viande.


Parce que mon monde est spirale, les choses s'y déroulent de manière concomitante et me touchent en diagonale. 

Car la pensée est sombre ! Une pente invisible
Va du monde réel à la sphère invisible;
La spirale est profonde, et, quand on y descend,
Sans cesse se prolonge et va s'élargissant (…)

Oh ! cette double mer du temps et de l'espace 
Où le navire humain toujours passe et repasse, 
Je voulus la sonder, je voulus en toucher 
Le sable, y regarder, y fouiller, y chercher,
Pour vous en rapporter quelque richesse étrange, 
Et dire si son lit est de roche ou de fange. 
Mon esprit plongea donc sous ce flot inconnu, 
Au profond de l'abîme il nagea seul et nu, 
Toujours de l'ineffable allant à l'invisible... 
Soudain il s'en revint avec un cri terrible, 
Ébloui, haletant, stupide, épouvanté, 
Car il avait au fond trouvé l'éternité.

Victor Hugo, "La pente de la rêverie" in Feuilles d'automne


Cet été, déjà à sa moitié, a été entrelacé de films. À celui de Lelouch, se sont joints ceux de Pawel Pawlikowski, Cold War et Ida 


qui étaient remisés depuis un moment dans l'une des bibliothèques de la maison que j'ai quittée en décembre. Le point commun entre ces trois films est le contretemps. Or, le kairos ou ce que d'autres, sans souci de notre langue, nomment le timing est la chose essentielle en amour. Les planètes sont alignées ou elles ne le sont pas. La chimie mystérieuse est à l'oeuvre ou pas. Les aimants ont la juste polarité ou pas. Questions de rythme et de trajectoire. Tomber amoureux est l'expression d'une chorégraphie des âmes. Il y a la chute et, presque toujours, la fin brutale. Ce que refuse Ida, précisément : les suites de chute, de couches... L'amour est un absolu ou il n'est que vulgarité, il n'y a pas de demi-mesures, et je crois que chacun des personnages de ces films en est conscient, à des degrés divers. Et toute la beauté de l'amour tient sur la pointe de cette chute au ralenti. Et, puisque le chagrin chante encore plus haut et plus fort que le bonheur, les amours retenues par le temps, par nos maladresses ou par nos fautes et notre aveuglement sont les plus inspirantes pour l'art. 
Il y a presque 15 ans, j'ai chuté. Personne dans mon entourage ne l'a su, sauf un ami très intime, mon meilleur ami, David. J'ai continué à faire semblant, j'ai prétendu, make-believe du prestidigitateur, que rien n'était advenu... J'ai fini par y croire moi-même. Il est différentes façons d'aimer et de mentir, même pour les intégristes du cœur. Il est des confusions et des loupés. J'ai souffert. J'aspirais à l'absolu. J'étais écartelée entre divers mondes irréconciliables.
Il s'appelait S., il avait un an de moins que moi, il me rappelait Cary Grant, il riait fort, il s'exprimait en chansons. C'était fatal. J'ai comprimé dans mon petit cœur-caillou tout cet amour trop grand pour moi. J'ai étoffé ce que Winnicott appelait un faux self et ce qui me paraît être, à mi-chemin de la vie, une persona. J'ai pris 35 kilos. Je me suis métamorphosée en un ectoplasme, dont seule la maternité m'a sauvée pour une part, mais pas complètement. Je savais que tout cela finirait mal, mais je suis très forte pour écrire des histoires dans le réel, pour me conter. En juillet dernier, il s'est passé quelque chose. Le verrou a sauté. Trop de mensonges subis. J'ai décidé de tout plaquer en trente secondes. Fini de jouer avec la mort et avec mon être profond. J'ai commencé à chercher S. Il me fallait rétablir la vérité sur notre fin tragique, 14 ans plus tôt. Il y avait une promesse floue, tacite, irréelle entre nous. J'ignorais si elle pourrait être tenue. J'ai écrit à S. avec les premiers mots d'une chanson de Miossec (immense artiste que je pouvais plus écouter pendant 14 années) que nous aimions tant, que nous aimons toujours.

Est-ce que désormais tu me détestes
D'avoir pu un jour quitter Brest

La rade, le port, ce qu'il en reste

Le vent dans l'avenue Jean Jaurès

Je sais bien qu'on y était presque
On avait fini notre jeunesse
On aurait pu en dévorer les restes
Même au beau milieu d'une averse




Il m'a répondu de même. 


Pourquoi viens-tu si tard ?




et...




J'ai perdu 27 kilos en un temps record, sans effort. Il me reste un peu de chair à consumer et quelques stigmates — mes blessures de guerre. J'écris un livre sur l'absence et la mémoire. Sur la mutilation (in)volontaire, sur les amours  qui sont comme des corps fantômes... sur les frissons de la mémoire...
Le 4 octobre dernier, nous nous sommes revus, à Quimper.
Je l'aime comme je l'ai aimé. Je l'aimerai comme je l'aime. Ce n'est pas un choix, c'est une évidence.
Il est toujours très grand, rit un peu moins fort et parle toujours la langue des chansons. C'était et c'est toujours fatal entre nous. C'est parfait ainsi.
Nous nous aimons toujours. 


Je ne (me) mens plus. J'ai cassé un peu (beaucoup) de porcelaine, mais je me suis envolée vers lui. Je ne vis plus auprès de George Sand. Je me suis installée en Bretagne avec ma fille, lestée de 250 cartons de livres, de CD et de DVD. 
Je mets un point final aux Roses de décembre qui sont nées avec S. et se referment doucement alors que nous nous retrouvons. J'écrirai ailleurs, anonymement, des chroniques littéraires et cinématographiques. Ici, je ne donnerai plus que des informations concernant mon travail sur James Matthew Barrie et mes publications en rapport avec ce héros de mon existence. Je vous annonce d'ailleurs pour 2020 deux nouvelles soirées sur France Culture dont j'aurai la charge. La vie de Céline-Albin Faivre, mon pseudonyme, ne sera désormais que barrienne. Je compte vivre des vies littéraires parallèles sous une autre identité.
L'autre vie commence. L'endroit ou l'envers de la première. En Bretagne, dans une ville de pêcheurs, une ville désuète, merveilleuse, au bord de la mer, berceau d'artistes divers. J'ai fait la chose la plus folle de ma vie et, en même temps, c'était la plus raisonnable qui fût.
Je suis vivante et heureuse. 

En retard de 14 ans, mais je coïncide enfin avec moi-même, sans mauvaise foi, sevrée, enfin, de la peur. 
Peu importe ce qui adviendra. 
Tout ira bien !

FIN
mercredi 19 septembre 2012
Carnet de photographies du voyage à consulter ici. Pardon, par avance, pour l'indigence du graphisme de cette page, qui n'a d'autre vocation que d'héberger mes images. Cliquez sur les ronds, puis sur chaque image afin de l'agrandir. Pour revenir ensuite à la page précédente, appuyez sur la touche "Échap" de votre ordinateur. Comme à l'accoutumée, ces clichés sont extrêmement mauvais, je ne suis pas photographe. Ma fille de vingt-et-un mois prendrait de meilleures photographies... Il est possible que je "poste" ici, une ou deux vidéos, plus tard, si j'ai assez de temps pour cela. 

***

Lettre de voyage


[Buste de Barrie, conservé à la Beinecke. Photographie de Céline-Albin Faivre]


Voyager ne m’est pas naturel. C’est une violence que j’exerce à mon encontre, à chaque fois. Il suffirait de presque rien pour que j’y renonce, au dernier moment. Je suis une créature d’enracinement. Mes ailes sont pourtant bien là et elles me démangent de temps en temps. Mais quelqu’un, un jour, dans l’enfance, a dû passer une couche de goudron dessus et la salissure ne s'est jamais tout à fait effacée. Ce qu’il faut de volonté et d’humour à mon mari pour me soulever jusqu’aux étoiles… Mais, lui, il est léger, il caresse les nuages et fait danser l’univers dans ses yeux et sur ses mains. La Terre tiendrait en équilibre sur la pulpe de son index. Il est le magicien de mon existence. 

J’aime le voyage immobile. J’aime, sur le papier, dessiner l’exil provisoire – en détail. Je hais passer à l’acte. De même que je préfère vivre close, intérieurement, et communiquer par mots écrits : rayonner autour d'une idée, d'une émotion ou d'une image, cela ne se peut dans l'immédiateté du mot lâché qui éclate aussitôt comme une bulle de savon. Raté ou pas, je suis un écrivain dans l’âme, depuis l’enfance. Mais, là, il faudrait passer à l'acte... Mes souvenirs patiemment reconstruits, puis recréés, sont plus lumineux et plus précis que le présent jamais pleinement vécu. Comment d'ailleurs le pourrait-il ? Il faut vivre à rebours pour que le présent ait une chance de laisser une trace. Ou bien mourir idiot. 

Proustienne, malgré moi. Mais nous le sommes tous. 

Un écrivain a, malgré tout, besoin de réel (de matière, de terreau), d’expériences, de rencontres, pour créer, ou plus exactement pour nourrir et enraciner le monstre tapi en lui – car le véritable écrivain, c’est lui. Certes, nul besoin d’aller loin pour cela, mais s’enfuir donne de la perspective, du relief et, chez moi, a pour effet de polir une certaine rugosité. La motivation pour sortir de mon trou doit être suffisamment forte. Voyager équivaut pour moi à aller chercher ma pitance (mon encre) pour les mois et les années à venir. Je fais provision de réel et de présent éphémère, je les mets en bouteille. Et il n’est de meilleur mobile que Sir James. Et il n’est de plus grande tentation que l’idée de tenter l’aventure en emmenant avec moi mes amis réels et imaginaires : Virginia, Cary Grant, Truman Capote, Audrey Hepburn, quelques héros de sang, de papier et de pellicule… 

La condition première pour me faire à ce voyage, pourtant si désiré et depuis si longtemps, était donc de séjourner au Warwick, l’hôtel où vécut Cary Grant, mon second amour après Barrie, et de n’emprunter aucun transport en commun pour nous déplacer dans la ville et atteindre New Haven. Nous avons donc voyagé en stretch limo : ces voitures à rallonge, genre maffieux, d’un mauvais goût certain, donnent l’illusion de vivre dans un film et sont d’un grand confort (avec siège bébé, si on le demande). Avoir un chauffeur a un coût, mais peu importe, si cela me permet de glisser sur le réel, protégée dans un cocon de vapeur imaginaire. Et cela en valait la peine. Oh, oui ! À bien des égards, ce voyage fut le voyage de ma vie.

J’ai croisé quelques silhouettes nobles, d’autres inquiétantes.

Les ogres ne sont pas toujours ce qu’ils paraissent. 

New York est une ogresse de la pire espèce qui soit. Séduisante en diable, cabotine, et cruelle  – lorsque l’on s’y attend le moins. New York est une ogresse échappée d’un conte de fées désenchanté. Il faut toujours au moins deux rencontres et un peu de recul pour se faire une idée du monstre. Une juste idée, cela s’entend. La troisième rencontre, je ne sais pas encore ce qu’elle pourrait m’apprendre, mais je devine qu’elle ne ferait que confirmer ce que j’ai découvert pendant ce séjour entrecoupé d’un petit passage dans le Connecticut. 

J’ai fait la connaissance de New York, il y a six ans, à une époque où, bien que comblée, j’étais moins heureuse que je ne le suis aujourd’hui, lestée par une thèse inachevée – un autre monstre auquel j’ai fini – ô victoire ! – par faire la peau en 2009, d’un point final, au cœur –, et par la peur de grandir, à savoir de mourir, car ce n’est jamais que cela. Voilà, c’est dit. C’est pour cela que Peter Pan n’a pas peur de grandir : jamais il n’a réellement refusé de grandir, il n’a fait que le prétendre. Il est déjà mort. Non, plutôt non-vivant, non né, et une partie de lui le sait fort bien. Nous aussi, nous sommes déjà morts pour une part, mais il reste encore de la vie en nous et il en faut si peu pour tenir ; c’est bien cela la cause de tous nos tourments. Une goutte d’éternité coule dans notre temporalité et cette éternité, ce sont les fictions que nous nous créons pour continuer à avancer. Nous-mêmes, nous ne sommes qu’une histoire que quelqu’un a inventée.

Avoir un enfant, c’était admettre qu’il faut passer de l’autre côté, et accepter, in fine, de mourir. On met au monde des enfants pour qu’ils nous tuent et nous enterrent. Pas pour nous consoler ou pour convoler avec nos rêves demeurés à l’état d’épures. Il ne sert à rien de refuser, sinon on pourrit sur place. Je préfère mourir achevée dans toutes (une grande partie de) mes possibilités que de vivre desséchée. Vivre est une terrible aventure !

Tétanisée. 
Foudroyée par son esthétisme, New York m’était apparue alors, en 2006, comme l’endroit le plus vivant qui eût été en ce monde, le nerf vif de tous les rêves. Je rêvais d’y revenir. M. Golightly m’avait offert un billet pour New York sans date de péremption à utiliser quand bon me semblerait. 

Y revenir m’a fait voir New York sous un autre jour. 
J’ai pensé que l’une de nous deux avait changé. Moi, c’était incontestable. Je suis la même, mais je suis également autre depuis la naissance de notre enfant. J’ai toujours eu l’âme matriochka, mais je cache désormais une autre poupée, une autre personnalité. Mais New York s’est elle-même durcie, il me semble. Des pauvres mangent dans les poubelles à tous les coins de rue. Pourtant, je n’ai guère bougé de Manhattan.

New York s’est enfin révélée à moi telle qu’elle est : irréelle, magnifique, agressive, repoussante, sale, très catin – elle me fait penser à ces femmes fascinantes à la voix rocailleuse à force d’avoir trop fumé –, mais souvent grande dame. Je n’aimerais plus y vivre. Mais elle m’attire toujours. Je le dis sur l’une des vidéos que j’ai enregistrées à notre arrivée et je crois que c’est vrai : être blasé de New York, c’est être bon pour la tombe. Néanmoins, j’ai ressenti beaucoup de tensions dans cette ville. Les new-yorkais sont trop pressés, brutaux : ils marchent tellement vite qu’ils vous écraseraient d’un coup de talon. Il est évident que New York est une machine à produire non pas du rêve, mais de l’argent. Le rêve est pour celui qui contemple la ville derrière une vitre. Si l’on pénètre New York on devient sa chose, une pièce de sa machinerie. New York broie les âmes et les corps. Sur la cinquième avenue, un vieil homme aveugle qui sort prudemment d’une supérette. J’ai peur pour lui. J’essaie d’imaginer mes paupières cousues, seule, perdue et jouant à colin-maillard à Manhattan. Sur la cinquième avenue, de belles dames, diamant gros comme le Ritz à l’annulaire, sac Hermès ou Vuitton au bras, talons de 10 centimètres, manucurées à la perfection, coiffées au cordeau, que l’on dirait sorties d’un soap-opera, avancent comme des somnambules. Sur la cinquième avenue, de pauvres hères recroquevillés dans des coins, les vêtements collés à la peau par la crasse et la peur. Sur la cinquième avenue, des robots. Sur la cinquième avenue, nous trois, hébétés à force de lucidité. Sur la cinquième avenue, nous trois émerveillés et vaguement coupables d’être un rouage de cette mécanique qui tue. 

Toute autre fut l’aventure qui m’attendait à New Haven, ville charmante au style néo-gothique. L’Old Campus fut une merveilleuse surprise pour moi et un changement de panorama bénéfique pour mon imagination. Mon âme était en paix là-bas. Je me suis réconciliée un moment avec les États-Unis : le simple fait de passer plus d’une heure en douane avec un tout petit enfant dissuaderait n’importe quelle personne saine d’esprit de revenir dans ce pays ; surtout si l’on vous fouille, vous fait passer au scanner et vous interroge pendant vingt minutes comme si vous étiez un terroriste. Les Américains sont des paranoïaques. À juste titre, je ne le nie pas ; mais l’essence de la paranoïa est d’avoir tort même avec des raisons. Et, de toute façon, ces grands donneurs de leçons sont coupables de tant de crimes que j’ai du mal à les plaindre jusqu’au bout… L’Amérique est atteinte d’un doute pathologique. Politiquement, culturellement. Elle n’a plus d’identité, si tant est qu’elle en eût jamais eu une. La France prend le même chemin : nous sommes aux mains de personnes cyniques et lâches. La France perd son identité, fragment par fragment ; et le politiquement correct est cette arme de destruction massive qui répand la peur des mots. Le processus est en marche depuis longtemps et s’accélère depuis quelques années. Je ne me sens pas proche des Américains, pas même des plus cultivés et éduqués – espèce très rare et en voie de disparition. Je déteste leurs intonations, leur façon de parler fort et de ponctuer toutes leurs phrases de «Oh my God ! », « you know »... Leur langue est souvent une insulte à la noble langue anglaise. Je n’aime la démesure que lorsqu’elle est au service d’une œuvre. L’Amérique ne crée plus rien. L’Amérique ne se crée plus. (Mais j’aime encore quelques Américains : Eastwood, Allen…) 

Je ne savais rien de New Haven, je n’étais venue que pour être admise au sein de la bibliothèque de Yale, la Beinecke. Cette étrange construction abrite le plus grand fonds (trésor) barrien au monde. Vient le moment d’une précision, car la question me fut posée plusieurs fois : pourquoi ces archives sont-elles conservées aux États-Unis et non pas au Royaume-Uni ? Tout simplement parce qu’un dénommé Walter Beinecke Jr. a, en son temps, collecté une grande partie de ce qui constitue aujourd'hui ces archives inestimables. À son époque, les manuscrits, les lettres et les éditions rares se vendaient pour rien. Ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui : voir "l’album perdu" de la femme de Peter Davies vendu récemment et acheté par… la Beinecke ! Je n’ai d’ailleurs pas pu admirer ce dernier, car il n’était pas encore arrivé dans les coffres.



Source : ici.

Être immergée pendant huit heures, l’espace de quelques jours, dans les lettres, les manuscrits et les textes inédits de Barrie fut une expérience à la fois bouleversante et fortifiante. J’ai voyagé en compagnie de mon ange gardien littéraire de la fin de son adolescence jusqu’à la veille de sa mort. Nous avons traversé le temps et l’espace ensemble. En tant que biographe en devenir (puisque mon texte n’est pas achevé), j’ai pu vérifier certaines hypothèses, impressions ou intuitions ; seule une visite à la Beinecke pouvait permettre cela. Il me fallait rencontrer le fantôme de Barrie, caresser, embrasser les peaux mortes qu’il avait laissées derrière lui, sur cette terre. J’ai donc fait ce long voyage, prévu depuis plusieurs années, mais ajourné plusieurs fois pour le bien-être d’une petite fille, qui compte plus que Barrie – et il est peu d’êtres qui comptent plus que lui, car Barrie est bel et bien vivant pour moi et plus vivant que ceux qui portent ce nom. Dieu sait que je hais l’avion et seuls ceux qui me connaissent intimement savent le courage (n’ayons pas peur des mots) qu’il m’a fallu pour accepter d’être enfermée dans ce « truc » ronflant pendant plus de huit heures... Pour accéder à tous ces documents, il faut remplir certaines conditions : prouver son identité avec plusieurs documents, accepter de se faire prendre en photo et d’être en quelque sorte « fiché » dans leur base de données, mais aussi d’être filmé en permanence dans la salle de lecture. On adresse des « requêtes » par ordinateur interposé, on vous amène des boîtes, qui sont scannées lorsqu’elles vous sont remises, une par une, et rescannées lorsque vous les rendez. 
Dans la salle de lecture, on peut amener un ordinateur et un appareil photo (mais sans objectif), mais ne rien posséder d’autre que des feuilles de papier, des crayons de papier (les feutres, plumes, etc. sont interdits). Aucun autre objet ne doit être posé sur la table excepté ceux que je viens de mentionner. Tous les effets personnels sont stockés dans un casier (au rez-de-chaussée) dont on conserve la clef sur soi. Il est interdit de sortir plus d’un document de la boîte posée sur la table : en effet, si vous demandez une lettre ou un manuscrit, vous obtenez la boîte dans laquelle le document se trouve, parmi de nombreuses autres lettres ou manuscrits. C’est ainsi que, très vite, et par chance, j’ai glané des documents que je n’avais pas demandés. J’ai pris presque 1300 clichés et je pense pouvoir travailler quelques années à partir de cette collecte… Non pas tant pour la biographie que j’espère terminer rapidement, mais pour établir des éditions de textes inconnus ou rares. Lorsque vous quittez la salle de lecture, vous devez remettre tous vos biens personnels à un garde qui vérifie que vous n’avez rien volé… Hormis ce protocole un peu pesant, mais pleinement justifié (je demeure toujours émerveillée par le fait d’avoir pu toucher, et même discrètement embrassé, les lettres et les manuscrits de Barrie), l’expérience à la Beinecke est un pur rêve. J’ai totalement oublié où j’étais et qui j’étais. Cela ne m’était jamais arrivé (je pense toujours à dix choses en même temps et travaille toujours sur trois ou quatre choses à la fois).

La forme que j’avais choisie pour ma biographie de Barrie s’est trouvée justifiée a posteriori par certaines découvertes ou révélations, mais je n’en dirai rien ici… En outre, il me semble que, jamais plus, je ne traduirai Barrie de la même manière : les mots sont nés devant mes yeux. Ils vibraient de certains traits de plume particulier. J’ai toujours dit que j’entendais la voix de Barrie et que c’était elle qui me guidait, à la fois dans le choix des textes à traduire (leur chronologie, qui n’est pas celle de la rédaction barrienne) et dans le choix des mots auquel je donne une inflexion ; cette voix m’impose également une certaine rigidité ou rigueur quant à certains détails (qui ne le sont qu’en apparence pour celui qui connaît son petit Barrie comme je le connais). Me retrouver face aux manuscrits (certains de textes inédits et Barrie fut une espèce de graphomane – des deux mains !) de cet écrivain que j’aime comme on aime Dieu (avec la force du désespoir, avec la foi vierge d'un enfant), face à cette graphie si particulière qui était la sienne et qui a évolué de  l’âge de 17 à 77 ans (les lettres, manuscrits et autres dissertations d’université s’inscrivent dans cette période), sur divers supports, sillons tracés à l’encre noir ou au crayon de papier, a donné une autre réalité aux textes, leur a rendu vie, en quelque sorte. 

[Extrait d'un texte de Barrie, conservé à la Beinecke. Photographie de Céline-Albin Faivre]

Une incarnation. 

La composition de Barrie est très précise et suit toujours un ordre, qui va de la préparation très soigneuse (il creuse une obsession ou une idée pendant parfois dix ans ou plus) au tapuscrit annoté et, parfois, totalement modifié, à la dernière seconde. C’est ainsi que l’une de ses pièces que j’espère faire monter en France tourne de la comédie (initialement) à la tragédie par l’ajout d’une dernière phrase, au dernier moment. Mais cela n’est guère surprenant, car Barrie oscille toujours entre deux cieux… Je savais que Barrie était un grand écrivain, je savais qu’il ne cessait d’écrire, mais j’ai pris la dimension physique de tout cela. Dire mes émotions est impossible. J’y renonce. J’avoue toutefois avoir eu grand mal à refouler mes larmes en lisant une lettre écrite à Cynthia Asquith (j’ai toujours éprouvé force réserves à son endroit, mais j’ai désormais une vision d’elle plus nuancée) quelques jours avant sa mort. L’écriture tremblée, le ton… 


[Photographie de Céline-Albin Faivre]

La voir imprimée dans le livre de Viola Meynell et la contempler telle qu’elle fut écrite n’a rien de comparable. L’impression, le livre sont distance. Le contact avec le papier et l’encre, lui, est presque violent. Barrie est incarné dans son écriture. Sa graphie révèle vraiment sa psychologie, de même les supports et le crayon ou la plume utilisés. Je ne suis pas graphologue, je ne sais rien en ce domaine, mais j’ai eu la sensation de converser avec lui par ces lettres et textes rares ou inconnus pour certains. Barrie en hologramme, c’est un peu cela. Je vais avoir du mal à me contenter de traduire à partir de livres à présent. J’aimerais travailler sur le matériau brut. Cela sera possible pour certains textes que j’ai ramenés avec moi, photographiés en haute définition. Ce contact immédiat va désormais me manquer. J’espère retourner à la Beinecke dans quelques années. Il y a tant et tant à lire, à étudier… Une vie n’y suffirait peut-être pas. 

Pour cela, je pardonne volontiers à l’Amérique (oui, je sais : New York n’est pas l’Amérique et New Haven est probablement une exception) d’être aussi décevante. Un jour, un ami américain (de l’espèce rare, lui, et il parlait un français parfait ou presque) m’avait dit que l’Amérique que j’idolâtrais – celle des films et de la littérature – n’existait pas. Il avait raison, évidemment. Et tort : rien n’existe. Nous faisons exister tout ce qui est. Nous sommes des créatures de fiction produisant de la fiction. Notre vie est un rêve et la vraie vie commence peut-être lorsque nous mourons, mais de cela nous ne pouvons rien dire, car nous ne pouvons le penser.

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1/ Régulièrement, je déposerai certaines images issues de la Beinecke sur l'almanach barrien. 

2/ Le hasard faisant bien les choses, je suis tombée nez à nez avec ceci à la Beinecke: 




[Photographies de Céline-Albin Faivre ; cliquez sur les images pour les agrandir.]

Stevenson est, bien sûr, parmi mes écrivains préférés... et un ami de Barrie.

mardi 2 novembre 2010
Même si mon coeur de cinéphile appartient depuis longtemps à l'incomparable Cary Grant, James Stewart et Gary Cooper figurent eux aussi (loin derrière Cary, tout de même) parmi les acteurs que je chéris depuis toujours, et ce, pour toujours. Aucun acteur de mon époque, n'a su m'inspirer autant que ce trio. Bien sûr, je vénère un Charles Denner (sa voix est à jamais incrustée en moi), ou aime inconditionnellement un Alain Delon (et pas seulement pour Le Guépard !), un Gérard Depardieu (à une époque où il est, hélas, de bon ton de le répudier) ou un Clint Eastwood, par exemple, mais l'attachement que je conçois et l'admiration que je ressens pour ceux-ci se situent à un tout autre niveau. Ils sont réels, tandis que Cary, James ou Gary n'existent pas : le premier l'avait parfaitement compris en déclarant, sur le ton de la boutade : "Tout le monde veut être Cary Grant. Y compris moi..." Ils n'existent pas, car ils sont des êtres rêvés. L'incarnation en nous, au sein de notre vie, de ces êtres faits de silence et de lambeaux de paradis ou d'enfer a toujours un prix : une livre, non pas de chair, mais une livre d'âme et la rencontre avec la mort. Il faut que quelque chose de solide meure ou vacille en nous pour autoriser cette rencontre-là.

La nature d'un être rêvé est celle de l'intangible. Leur mode d'existence – ou d'inexistence – fait appel à ce qui se tapit dans les profondeurs de notre âme : notre insatiable besoin de divinité et notre invincible terreur à l'idée de manquer de courage si d'aventure nous avons moyen de la rencontrer.
Un rêve est toujours une histoire, une fiction, un roman que l'on écrit. Une énigme, certes, la plupart du temps, mais néanmoins une histoire, au sens le plus banal que l’on donne à ce mot.  Pourtant, le rêve ne parle pas tout à fait le langage prosaïque des hommes éveillés : il est une variation d’or sur le désir et son langage, qui est intraduisible en mots et en concepts, mais s’exprime au moyen d’images persistantes, aheurtées et fascinantes. Les êtres rêvés ressemblent aux personnages de fiction (celle des autres) dont on peut tomber amoureux. Cet amour est bien étrange puisqu’il exclut toute réciprocité. L’amour parfait, en somme ! Sauf, peut-être, que l’on n’aime jamais que son reflet à travers l’être rêvé qui devient le miroir de nos fantasmes et de nos impuissances… J’ai toujours imaginé que les rêves étaient de l’essence des simulacres lucrétiens (De Natura Rerum, IV, 34-45) Les rêves sont – il n’y a aucun doute là-dessus – des amours mortes ou des fragments de sentiments qui n’ont pas pu trouver en nous assez d’espace et de temps pour nidifier et arriver à maturité, jusqu'à l'incarnation. Parfois, les êtres humains, glissent  dans le ventre des livres des fleurs qui sèchent à l’intérieur, coincées entre deux pages. Il est à supposer que cet usage subversif et plein de cruauté présente des attraits pour les personnalités un tant soit peu romantiques. Les hommes agissent souvent sans raison, sans utilité. Tels sont les hommes.  Mais les rêves sont des sortes de fleurs séchées et nos romans de vastes herbiers.
Il m'arrive souvent de conserver certains films, de veiller jalousement sur leur statut d'inédits, pour les jours de disette ou simplement en guise de cadeau que je désire me faire en vue de certains jours de fatigue. Ainsi, j'ai découvert ce film réalisé par King Vidor il y a seulement quelques jours, alors qu'il figurait en bonne place dans ma filmothèque (assez conséquente, puisqu'elle abrite près de 2000 titres) depuis quelques années déjà. Le scénario fut écrit par Edwin Knopf qui s'inspira d'un couple d'amis célèbres, Zelda et Francis Scott Fitzgerald... afin de croquer les personnages de Tony et de Dora. Une version antérieure du film s'appelait Broken Soil et les deux personnalités littéraires étaient clairement identifiées sous le nom de Zelda et de Scott Fitzpatrick. Knopf et Vidor connaissaient intimement le couple et, même si d'immenses différences existent entre le premier scénario et le dernier, il demeure quelques traces de cette inspiration.
À ma connaissance, ce film n'existe qu'en zone 1 (mais il est très facile de l'acquérir et de rendre son lecteur de salon compatible ou d'en acquérir un multizone – cela présente un indéniable intérêt puisque certains très anciens films ne sont édités qu'en zone 1 et il y a fort à parier qu'ils ne le seront jamais en zone 2... Je pense notamment à certains films pré-code Hays).


Gary Cooper interprète le rôle d'un homme (Tony Barrett) un peu désinvolte, gâté par de trop favorables circonstances, qui survole l'existence en vulgaire dilettante et agit comme s'il ne s'agissait jamais que d'une fête perpétuelle. Il est écrivain, a obtenu quelques succès que l'on devine faciles et, très logiquement, il ne doute de rien : tout lui est acquis et seul les plaisirs éphémères lui importent. Mais ces êtres trop frivoles dissimulent souvent une faille tragique, on le devine aisément, car nous avons tous rencontré, un jour ou l'autre, dans le monde réel, ce genre de personnages taillés dans une étoffe trop lâche. Leur frivolité n'est alors que l'épais manteau de la lucidité et du désarroi qui ne protège qu'en apparence, et seulement un temps, des diverses tempêtes de l'existence. Nous sommes faits – les meilleurs d'entre nous – pour le climat de la tragédie, dans l'attente que le temps arrache, morceau par morceau, notre écorce d'être au monde. 
Le film débute au sein d'une immense party, où, comme il se doit, l'alcool coule à flot. Gary / Tony a envoyé une droite bien sentie à l'un des invités qui a eu l'outrecuidance d'émettre des réserves quant à la qualité de son dernier manuscrit, juste avant que son éditeur ne vienne en personne lui signifier qu'il refuse de publier ledit manuscrit et attend de lui qu'il écrive enfin un livre digne de ce nom !
Tony est à peine blessé dans son orgueil : ce qui lui importe le plus est, très prosaïquement, le manque à gagner : il a déjà dépensé l'argent avant de l'obtenir...
Le héros de cette histoire est marié à une femme (Dora) qui apparaît tout d'abord, et ce, jusqu'aux derniers moments du film, comme une fille un tantinet écervelée, qui ne songe réellement qu'à l'amusement (et, contrairement à son époux, elle ne semble point dissimuler de profondeur) ; il s'agit donc de ce que, communément, on nomme une gold-digger. L'argent venant à manquer, puisque l'auteur soudain déchu comptait sur le dernier manuscrit pour les renflouer, le couple est contraint de revenir dans la demeure familiale (celle des "Ancestors") et déserte de Tony, au grand dam de sa femme, qui hait la campagne (tout comme moi...).
Rapidement, le couple rencontre leurs voisins polonais qui leur font d'emblée une offre attrayante : acheter un champ (au-dessous de sa valeur), proposition qu'ils s'empressent d'accepter – même si, après l'enthousiasme premier, Tony semble plus réticent que sa femme à se séparer d'un bien familial. Tony remet l'intégralité de la somme à Dora et l'épouse désinvolte s'empresse de  repartir à New York afin de dépenser sur-le-champ les 5000 dollars ainsi acquis, tandis que l'écrivain, étrangement, choisit de demeurer sur place afin d'écrire son nouveau roman. 
Les adieux sont enjoués et la séparation semble soulager les deux protagonistes. Il y a tant de couples qui vivent de la sorte. Je ne ressens que mépris pour ces pisse-froid, capables de tenir bien droit entre les marges d'une vie sans passion, circonscrite par de rassurantes habitudes.
Entre-temps, Tony a découvert les curieuses moeurs de cette famille polonaise, qui cultive le tabac, et s'est délecté en leur compagnie d'une "prune soup". Amusé par ce qui lui semble être des bizarreries de la part de ses hôtes, il finit pourtant rapidement par comprendre qu'il est l'étranger au sein de cette enclave polonaise. Ses manières provoquent le rire de l'assemblée (il fait preuve de courtoisie envers les femmes, qui sont traitées comme des marchandises et des bêtes de somme, sans qu'il leur vienne à l'esprit de se rebiffer) et c'est lui qui, contre toute attente, devient un objet d'étude et de railleries. Il tente de se mettre au diapason en adoptant leurs façons (la serviette de table sous le cou, par exemple). La scène du repas est édifiante à cet égard, puisqu'elle cristallise les différences entre ces deux mondes et leur système de valeurs.
Très rapidement, à la faveur d'une livraison matinale de lait, le héros, abandonné par sa femme, puis par son domestique chinois, et en proie aux affres d'un foyer qu'il est incapable de tenir, se lie avec la jeune fille de la famille polonaise – Manya (l'actrice Anna Sten que Cooper surnommait Anna Stench* tant il la détestait).
Celle-ci, dotée d'une forte personnalité, ne se laisse point séduire par les manières de cet homme, qui tente de badiner avec elle. Il recevra une retentissante gifle – que l'on pourrait croire être les prémices d'un baiser, mais ce n'est pas (encore) le cas. 
Elle n'est nullement impressionnée par le rôle qu'il se donne, celui d'écrivain, et lui fait remarquer qu'il n'y a aucune différence entre le fait de tirer sa subsistance de l'écriture et le fait de travailler la terre ; elle le met au défi d'écrire quelques chapitres, avant qu'elle ne consente à lui livrer de nouveau le lait, chaque matin. 
Piqué au vif, mais surtout inspiré, Tony se lance dans l'écriture d'un livre dont l'héroïne, Sonia, ressemble étrangement à notre jeune Polonaise. 
Et, plus le livre s'écrit, plus Tony écrit son propre rêve, plus il en devient à la fois la proie et le maître. Le miroir et le reflet. 
N'est-ce pas le propre de tous les écrivains ? Il faut écrire à l'intérieur d'un rêve palpitant dont on maîtrise les contours, dont le coeur rivalise d'ingéniosité avec la vie réelle lorsqu'elle est sublimée, lorsqu'on lui demande l'impossible, une vie dont les personnages sont les fils de notre inconscient propre et de l'éternel humain – l'universelle tentation de l'Ailleurs et de l'Autre. 
Très subtilement – le scénario aurait pu, cependant, davantage s'appuyer sur cette idée qui n'est pas assez développée ni davantage exploitée –, le roman de Tony devient une image de la psyché des personnages : Tony y livre son désir pour cette jeune fille, Manya découvre la femme affranchie de la tyrannie paternelle qu'elle pourrait devenir et, plus tard, Dora y lira l'amour de son mari pour cette autre femme et la ruine de leur union.
Manya a été promise (vendue) par son père au fils d'un voisin, un grossier lascar qui courtise les filles en tuant des porcs devant elles pour les divertir... 
Le promis n'éprouve aucun sentiment pour la jeune fille, mais accepte l'union, car il acquerra le champ vendu par Tony (quelle ironie !), une maison et une bonne à tout faire, corvéable à merci : sa future femme. La jeune fille tente de refuser ce mariage à tout prix, mais le père la soumet brutalement à son autorité.
Une nuit de blizzard, Manya et Tony vont se retrouver seuls au monde, prisonniers dans la maison de l'écrivain. La nuit de noces, véritable, d'où le film tire son nom est celle-ci et non celle qui doit suivre le mariage de Manya et de son prétendant. Une nuit de noces rêvée, détachée des corps, de l'espace et du temps. Mais, paradoxalement, une nuit vécue. 
Tony et Manya, sans mot dire, dans un simple effleurement des lèvres, reconnaissent implicitement leur attirance. Non, leur amour, celui qui est forclos, qui rend impuissant jusqu'au songe de lui-même. 
Avec une infinie délicatesse, une pudeur qui semble aujourd'hui, hélas, bien surannée, les deux êtres vont se reconnaître sans que l'union soit scellée autrement que par des regards. Les âmes communient et les corps se taisent.
Le lendemain matin, le père viendra rechercher son bien (sa fille), furieux, puisque celle-ci s'est déshonorée aux yeux de toute la communauté, quand bien même celle-ci est demeurée aussi pure que la veille. 
Le patriarche décide donc de précipiter le mariage, de peur que le prétendant ne change d'avis, de peur que la jeune fille ne soit ravie par Tony.
Manya n'épouse pas encore son destin. Mais ses larmes n'y peuvent rien et sa mère de lui dire que les femmes polonaises pleurent "à l'intérieur" et qu'il faut bien se résoudre... 
Lorsque Manya rendra visite en cachette à Tony pour lui annoncer que le mariage doit avoir lieu le lendemain, elle se retrouvera face à l'épouse, revenue de manière fort inopportune. Cette dernière, sans aucune élégance, après avoir lu le manuscrit de son mari et compris qu'elle avait perdu son mari, va tenter d'éloigner Manya en effleurant la corde morale et en faisant montre d'une confiance en Tony qu'elle est bien loin de ressentir. L'épouse fait éprouver à l'aimée de la honte pour son sentiment. Et seul ce sentiment pouvait la perdre, parce que le rêve n'a qu'un ennemi : le doute. 
Seulement à cet instant, Manya renonce vraiment. 
Le mariage a lieu selon les rites consacrés de la communauté. 
Dora, songeant que le mal est fait, avoue à son mari la venue, la veille, de Manya et l'échéance du mariage. Tony se précipite à la fête qui succède à cette union et réclame le droit de danser avec la mariée. Tout peut se lire dans ce regard échangé. Et cette mèche vagabonde sur le front de Gary (sa petite marque de fabrique) est comme une larme. 
Nous pensions assister, depuis les premiers instants de ce film, à une comédie fluette et agréable, voire  à un aimable mélodrame, mais les derniers instants transforment ce film, qui aurait pu être anodin, en une tragédie véritable, qui choque autant qu'elle laisse désemparé. 
La nuit de noces est venue et Manya se refuse ou s'offre contre sa volonté à son époux. Celui-ci, blessé dans son orgueil, devine la raison de cette attitude et décide de se rendre à la maison de Tony afin de le tuer. Manya arrive la première et s'interpose entre les deux hommes, pour sauver celui qu'elle aime ; et, malheureusement, elle tombe dans l'escalier. 
Alors qu'elle est mourante, Tony lui avoue enfin son amour – le songe traverse la paroi du monde réel – et Manya lui dit, haletante, qu'elle a été contrainte à cette union. 
Il est trop tard. Il est plus tard qu'on ne le pense. Il est toujours trop tard. 
L'épouse prend une autre dimension à ce moment-là, se révélant à elle-même autre ; elle essaie de soutenir son mari, mais le glas a sonné : et pour elle et pour lui.
Imperceptiblement, ce petit film, fort imparfait, se métamorphose, peu à peu, en une histoire de rédemption qui émeut aux larmes : le héros est transfiguré par cette rencontre avec cette femme et brûlé par la pureté de chaque fibre de son être. Morte, elle ne cesse d'être vivante en lui, plus que jamais. Elle a irradié Tony et celui-ci refuse alors de rendre un dernier hommage à son cadavre, car elle vit en lui désormais. C'est ainsi que Tony devient un être sensible, accordé au la mineur des sentiments les plus nobles, ceux qui éclosent à bas bruit et nous font rencontrer (trop rarement) notre moi rêvé... 
Son regard au loin devine la silhouette fantomatique de cette jeune fille qui a traversé comme une ombre son existence, dont l'ombre a croisé et fracturé à jamais la sienne. 
 Elle le salue au loin. D'elle, il ne reste dans le monde réel que la membrane du rêve ou du simulacre, le coeur de toutes les histoires... La meilleure part du rêve, le velours des songes, ce tissu que bien peu d'êtres humains peuvent toucher. 
Et, Tony, avec un pauvre sourire, lui rend ce signe de la main qui signifie, peut-être, un adieu à cette peau morte d'homme qu'elle emporte avec elle, cette membrane déchirée dans laquelle il ne peut plus se réfugier, en proie à la cruauté du réel, à sa vérité... Tony est à nu et  à vif. Il a répudié les simulacres d'un monde frivole pour ceux de l'âme profonde. 
Il coïncide avec un destin. Il le détruit. Il devient ce qu'il est. 



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 Voir le film sur Youtube.

* "Puanteur" en anglais.

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Billet écrit en écoutant ce magnifique disque :
jeudi 14 octobre 2010
Très lentement, je mets à jour mes divers sites internet, entre deux pages d'un roman ou d'une traduction, le tout entrecoupé de divers projets théâtraux... et de quelques surprises littéraires que je prépare secrètement dans mon antre. 
Aujourd'hui, je vous renvoie simplement, si le coeur vous en dit, à certaine page pour y découvrir deux petites raretés musicales que je viens de déposer sur mon site Cary Grant – qui n'est pas encore véritablement né, faute de temps. Mais Cary Grant est presque aussi important pour moi que Barrie et j'ai l'intention de le prouver... Depuis des années, je collecte des documents et des pièces rares, qui sont autant de preuves de mon amour et de ma dévotion à l'un des plus grands acteurs de tous les temps. Je suis un être constant, aux passions multiples, mais d'une fidélité à toute épreuve à ces dernières. Je tiens fermement les rênes  et, jamais, je ne renonce avant d'avoir réalisé mes rêves, et ce, quoi qu'il advienne. Probablement que, de l'extérieur, certains m'imaginent comme un papillon ivre, voletant, affolé, d'un point à un autre, mais il n'y a rien de plus faux. Chacune de mes pensées et de mes passions, chacun de mes actes, est la perle d'un même collier. Il y a une cohérence en moi que bien peu perçoivent – en particulier, ceux qui attendent de moi que je fasse des choix. J'éprouve le besoin de préciser cet état afin, une fois pour toutes, que mes lecteurs (ceux qui ont la bonté de m'écrire et pour qui, d'une manière générale, j'éprouve de l'amitié) me pardonnent de n'avoir pas toujours le temps de leur répondre comme ils le mériteraient certainement. Parfois, je préfère laisser un courrier orphelin plutôt que de n'accorder que des miettes. Peut-être ai-je tort. Probablement ai-je blessé des êtres (qui attendaient trop de moi, et à qui, cependant, je n'avais rien promis), mais Holly n'est pas tout à fait Céline, et si la première oeuvre avec l'accord et toute la sincérité possible de la seconde, il me semble que le meilleur de moi est ici, dans mes divers sites, dans les livres que j'essaie de publier... et qu'il n'est guère utile de vouloir mieux me connaître. 
Louis-Ferdinand Céline, mon autre versant – de même que Barrie avait une écriture dextre et sénestre, il me semble que ma persona a deux hémisphères – disait ceci, dans une lettre à l'une de ses amies : 
"Si on se laissait aller à aimer les gens qui sont gentils la vie deviendrait atroce. Je ne sais pourquoi mais ce serait ainsi. Il faut se raidir pour vivre."
Et ceci, dans Mort à crédit : 
"L'essentiel c'est pas de savoir si on a tort ou raison. Ce qu'il faut c'est décourager le monde qu'il s'occupe de vous.. Le reste c'est du vice."
J'ai toujours, plus ou moins consciemment, adopté ces préceptes dans ma vie, depuis l'enfance, probablement pour me défendre de la tendance inverse. Mais force est de constater que, de temps en temps, j'oublie ces règles d'hygiène existentielle.
Je me souviens d'une ancienne relation amicale, qui a beaucoup compté pour moi à l'époque, qui m'a même aidée à progresser, mais qui voulait, à tout prix, me soumettre au joug de la raison et de l'équilibre, me restreindre dans mon appétit, rogner sur mes possibles... et qui s'étonnait que l'on puisse se consacrer à Barrie et à Louis-Ferdinand Céline, priser Cary Grant et Hegel, aimer à la folie Bach et Michael Jackson... Il en est trop de ces tristes sires qui, jamais, ne comprendront que la vie n'est belle qu'entrelacée de mille fils - de fer, de coton, d'or ou prélevé sur une toile d'araignée – mais qui tous concourent à dessiner le même motif dans une existence. 
lundi 28 septembre 2009
{Note du 26 décembre 2011 : suite à la destruction de mon compte Picasa, je n'ai pu restaurer les captures d'écran qui illustraient ce billet et celles, bien rares, qui furent retrouvées ne le furent pas dans leur taille originelle...}
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"Hottoytoy*" ! ai-je envie de m'exclamer, ne serait-ce que pour goûter à ce mot, encore et encore.
Et pourquoi ne pas dire, avec mon odieux accent, très vite, pour le plaisir de la sonorité ou de l'association des idées, ces expressions élégamment démodées auxquelles le film fait la part belle : "shove in your clutch" (casse-toi !) , "patch my pantywaist" (ça alors !), "squirrel fever" (cela me rappelle certains dessins animés de Tex Avery quand les personnages perdent totalement pied ; l'expression indique la folie), "corn right off the cob" (quelque chose de vraiment "corny", à savoir une blague éculée, par exemple) et "sucker for succotash"(quelqu'un qui aime les vieilles blagues) ?
Aujourd'hui, à l'occasion d'une nouvelle séance de cinéma improvisée dans mon bureau, il y a quelques jours, je vous présente un de mes films préférés, une délicieuse comédie à la sauce Howard Hawks et Billy Wilder, comme on n'en fera jamais plus, hélas ! Howard Hawks a réalisé ce film, Ball of Fire, et Billy Wilder en avait écrit l'histoire (alors intitulée From A to Z), en allemand, alors qu'il vivait à Paris. Plus tard, Thomas Monroe l'aida à américaniser le propos. Le résultat ? Un excellent film dans son registre, une gemme, le type même de film qui me rend heureuse et qui me donne envie de vivre. Rien de moins.
Dans ce livre passionnant - en tout cas, il l'est pour qui s'intéresse à Billy Wilder et est friand d'anecdotes - mais un peu aigre, Conversations avec Billy Wilder, on peut lire quelques passages (pp.167-168) concernant Ball of Fire.
Wilder me plaît infiniment en tant que cinéaste ; l'homme me semble moins sympathique à lire ses entretiens, et c'est une déception (mineure) pour (l'enfant en) moi. Mais il était à la fin de sa vie et la vieillesse n'est pas toujours tendre à l'égard des souvenirs, puisque les souvenirs sont en quelque sorte le seul avenir du dernier âge. Il semble notamment éprouver un certain ressentiment à l'égard de Hawks, avec qui il n'est pas très aimable, même si la critique est parfois subtile ou n'ose pas s'exprimer tout à fait. Le propos est quelque peu inélégant, pour ne pas dire mesquin, et c'est coutumier de l'homme qui se présente, sans néanmoins se dévoiler, dans ce livre - je pense à certaine page où est évoquée l'avarice supposée et un peu exagérée de MON Cary Grant (qui n'accepta aucun de ses films, mais tourna dans plusieurs films de Hawks)... Tout se passe comme si Wilder ne pouvait jamais dire une chose tendre sans la contrepartie du fiel. Est-ce bien ce que l'on nomme avoir le sens des nuances ? J'en manque cruellement, dit-on. Est-ce ce qui donne cette saveur aigre-douce à nombre de ses films ?
À le lire, Wilder ne doit rien du tout à Hawks (mais il était caché dans les cintres à observer sa direction pendant tout le tournage du film !) et ne reconnaît comme influence que Lubitsch (ce qu'on ne lui reprochera pas).
Hawks, esprit vif, certainement un peu escroc et improvisateur, a suggéré à ses deux coscénaristes, qui ne parvenaient pas à lui rendre un scénario, "en état de marche" d'écrire en songeant à Blanche-Neige et les sept nains et c'est ainsi que Wilder a pu se dépêtrer d'un scénario qui patinait.

C'est en effet, en quelque sorte, une réécriture de Blanche-Neige et les sept nains, une version pour adultes, zébrée de sous-entendus croquignolets, sexuels, qui contournent malicieusement le code Hays, une histoire où le Prince charmant est une jeune danseuse avec des jambes interminables et la princesse vierge, endormie, un Gary Cooper (le huitième professeur) qui vit dans la lune entouré de sept nains, qui ne sont pas nains, mais de charmants vieux, caractérisés chacun par un trait distinctif assez plaisant (j'adore "Timide" qui raconte comment il ne déflora pas sa jeune épouse).
Cependant, Wilder estime que "Ce n'était pas un très bon film... (...) Ce n'était pas mal. C'était beaucoup mieux quand c'était nouveau, quand cela se situait en Allemagne. Je pouvais aborder un peu plus profondément les diverses questions que les gens abordaient. Les professeurs travaillent tous ensemble, c'est très bête de les mettre sous le même toit, chacun écrivant sur son sujet, l'histoire ou la géographie. C'était idiot et puis il y avait tellement de faiblesses. Je ne sais pas. Je ne l'aimais pas, c'est tout. Mais j'ai écrit ça en Allemagne et je l'ai vendu ici, à Goldwyn. Gary Cooper. Barbara Stanwyck." Il me semble que Wilder n'aime pas le film simplement parce qu'il ne l'a pas filmé lui-même - ce qui peut se comprendre... Ses arguments n'en sont pas, c'est une évidence. Quelles faiblesses ? Ou bien suis-je aveuglée, comme le prétend mon ami américain, James, par mon amour du cinéma américain, juste parce qu'il est américain et porteur de presque tous mes fantasmes cinéphiliques ? Non, décidément, je ne crois pas...
J'aime un film lorsqu'il donne de l'inspiration à mon existence. Ici, en écoutant les dialogues, je me plais à rêver d'être aussi brillante (et un peu chipie) dans la vie réelle. Mais ne nous leurrons pas, il faut le physique de l'emploi. L'insolence, cette sorte d'insolence très sexuée, n'est plaisante que dans la bouche et les gestes d'une très jolie fille. Uniquement. Et c'est ainsi que Sugarpuss est brillante,



là où d'autres seraient certainement vulgaires.Il est certain que l'on doit avoir envie de mordre dans cette pomme-là... quand on est un homme ou que l'on aime les femmes...
Ceux qui ont de l'esprit, un sens de l'à-propos, sont ceux que j'admire le plus (M. Golightly, tu es le plus fort dans ce domaine) : l'intelligence, lorsqu'elle n'est jamais mise au service du rire, est une faculté perdue. Il y a quelque chose d'un peu criminel à ne pas savoir rire et faire rire. J'aime assez la citation de Barrie à cet égard :
"Tout le monde peut écrire des livres mais savez-vous remuer les oreilles?"
Le propos du film est celui-ci, en creux.
D'aucuns pensent qu'avoir de l'esprit (le Witz allemand) est une qualité superficielle, et c'est ainsi qu'un (génial) Guitry fut et est encore (trois soupirs) méprisé ou sous-estimé par les fats et soi-disant intellectuels (rares sont les universitaires qui ne le méprisent pas ; on leur pardonne tant ils en manquent... de ça aussi...). Avoir de l'esprit, c'est la plus grande des politesses, en certaines occasions tragiques, et l'élégance suprême jour après jour, une générosité à l'égard de ses contemporains ; c'est également avoir une sorte de septième sens, le tact. Avoir de l'esprit, c'est avoir une conduite esthétique et morale dans la vie quotidienne. On devrait mettre au bagne ceux qui ne nous font jamais rire et qui refusent cette expression.
Si vous n'avez jamais lu cette étude de Freud** (dont il est question dans le film à propos d'un acte manqué...), vous avez raté une autre occasion de vous réjouir.
Bien évidemment, Freud fait preuve de beaucoup d'esprit dans cet essai ; c'eût été un comble d'en manquer, vous l'avouerez. Je vous signale aussi l'excellent livre de mon "maître" philosophe:

Le seul professeur (de faculté aussi bien que de lycée ou de collège) qui m'ait jamais fait mourir de rire et, probablement, le seul que je regretterai jamais. D'où mon refus catégorique de devenir professeur, afin de ne pas grossir les rangs des médiocres. On est fatalement médiocre, et décevant, dans ce genre de profession, quand on n'est pas exceptionnel. En effet, ils sont très rares ceux qui allient la puissance intellectuelle qui officie dans le raisonnement logique, l'abstraction la plus aiguë et le maniement ou la construction du concept et ceux qui sont capables de condenser toutes ces facultés de l'esprit pour faire de l'esprit, dans l'instant éphémère, pour une tournure, pour un bon mot ou une réplique qui sont comme l'expression d'une perfection ou la "suradéquation" du sujet à une situation donnée, ou plus exactement qui miment la création d'un instant parfait en étant détenteur, en acte, de cet esprit. Le sens du kairos, ni plus ni moins. C'est un art de vivre et une fulgurance de la pensée qui ne s'apprennent pas. Et ne me parlez pas de pédagogie ou je vais m'étrangler.
J'ai un principe dans l'existence - il en faut quelques-uns, quitte à les sacrifier de temps en temps: si une personne ne me fait jamais rire, ne fait montre d'aucun humour, je sais que je ne pourrai jamais apprécier entièrement cette personne et que ma réticence, tôt ou tard, se transformera en dégoût, voire en haine et en ressentiment. Les passions tristes engendrent les passions tristes, n'est-ce pas Baruch ? Je hais par-dessus tout les donneurs de leçons : ceux qui vous disent comment penser ou écrire, par exemple, et qui n'en sont bien sûr pas capables eux-mêmes - celui qui sait ne conseille pas, il fait ; il montre, il ne démontre pas. Les dogmatiques, les pisse-froids, les bien-pensants en un mot, ceux qui s'imaginent que l'on est dupes de leur médiocrité masquée par un complexe de supériorité. Sans vouloir être plus misogyne que je ne le suis d'ordinaire, mon expérience m'a appris que très peu de femmes ont vraiment de l'esprit. Je ne déroge pas à la règle, je le crains. Je n'ose interroger Schopenhauer ou Nietzsche à ce sujet... (Je connais déjà leur réponse.)
Sugarpuss, l'héroïne de ce film, est brillante mais n'éprouve pas, son rire est un tantinet méchant, sans aller cependant jusqu'à la cruauté ; Potts, sa victime, semble idiot, trop cérébral ou séparé de son corps pour éprouver, et il fait rire, malgré lui, en épousant pour un temps le rôle de la dupe, en étant exclu des raisons souterraines du rire. Avoir de l'esprit, c'est se rendre maître d'une situation et Potts ne fait pas le poids face à Sugarpuss.
Barbara Stanwyck exsude la sexualité



et Gary Cooper joue le rôle d'un puceau qui découvre des tentations qu'il pensait ne jamais connaître. L'ignorance de Sugarpuss est, paradoxalement, sa meilleure arme contre le savoir absolu, mais mort, de Potts. Au fond, on assiste à un subtil renversement des valeurs dans ce film : l'ignorance de l'un est le savoir de l'autre. Et le mariage des deux est la véritable intelligence.

Cette screwball comedy est une pure merveille : l'esprit dont font preuve les dialogues, le rythme allegretto (mais pas allegro, contrairement à d'autres comédies de Hawks, comme His Girl Friday, par exemple, ou encore I Was a Male War Bride), la vitalité exceptionnelle de Barbara Stanwyck et le charme naïf du personnage interprété par Gary Cooper en font une perfection du genre.
Je mets au défi quiconque de ne pas jubiler en dégustant ce film. J'applaudissais pendant certaines scènes, repue de jouissance.
Sept professeurs (conduits par un autre professeur, le huitième, assez guindé, le professeur Potts aka Gary Cooper) travaillent pendant neuf ans (tiens, cela me rappelle quelque chose...) à l'écriture d'une encyclopédie. Chacun d'entre eux a un domaine de compétence spécialisé. Ils vivent enfermés dans une gigantesque demeure où tout est réglé, y compris leur promenade quotidienne dans le parc, comme du papier à musique, sous la férule d'une vieille gouvernante peu avenante (désexualisé, comme il convient), qui fait une gueule longue comme un jour sans pain, qui va jusqu'à les priver de confiture (leur seul plaisir sensuel).
Le professeur Potts s'intéresse à l'argot (le langage dans toute sa vitalité, le langage en marge mais qui influe sur la langue orthodoxe de manière détournée) et écrit un article à ce sujet dans leur encyclopédie commune, lorsqu'il se rend compte que toutes les expressions qu'il a recensées sont périmées. Il trouve dans le personnage de Sugarpuss un réservoir inépuisable d'un langage dont il ne soupçonnait même pas l'existence. C'est une espèce de complexe de Pygmalion (imaginez Eliza Doolittle qui réformerait ou éduquerait le professeur Higgins) inversé qui est l'épine dorsale du film. En ce sens, cela répond parfaitement à l'un des schémas de la screwball comedy : une interversion des valeurs. Sugarpuss - admirez le choix du nom - va apprendre à Potts à vivre et lui va lui révéler l'existence d'une profondeur dont elle faisait montre mais qu'elle ignorait posséder.

L'intrusion de cette danseuse un peu dévêtue, totalement décorsetée, au propre et au figuré, qui plus est affiliée à des gangsters, dans leur vie, va provoquer un changement. Surgarpuss va les contaminer (apporter la joie et la lumière, le mouvement et la vie) et briser leur ordre, mais les professeurs vont aussi introduire en elle le germe d'une révolution intérieure. Sugarpuss est émue. Son esprit incarné, qui épouse plus des situations que les mouvements de son for intérieur, ne peut plus la protéger contre l'émotion, cette petite chose volatile contre laquelle rien ne peut lutter lorsqu'on lui fait, par mégarde, une place. Et son humour devient triste, comme la fin de cette scène le suggère, quand Potts ayant pris au sérieux la déclaration d'amour antérieure de Sugarpuss, la demande en mariage. Le jeu n'est plus drôle ; il est le sérieux même. Sugarpuss découvre cette vérité bien cachée que le frivole cache toujours, in fine, l'abîme du possiblement tragique.

Il est une délicatesse étrange de sentiments dans ce film, lors d'une ou deux scènes, qui en fait autre chose qu'une délicieuse comédie.
Et quel cœur pourrait résister à cet anneau où est gravée une référence (tronquée et subvertie, pleine de sous-entendus) à Richard III ?
Vois comme mon anneau enserre ton doigt :
Ainsi ta poitrine enclôt mon pauvre cœur.
Porte-les tous les deux car tous deux sont à toi.
(trad. Jean-Michel Déprats)

Sugarpuss ne pourra plus jamais vivre insouciante après cette déclaration, elle qui était habituée au badinage, à cette séduction facile à laquelle elle répondait avec la même aisance de fille détachée, des conséquences de ses actes, d'elle-même. Elle ne peut plus tricher, car l'esprit est escamoteur et passe sans cesse de la lettre à l'esprit du réel, ou l'inverse. Potts et Sugarpuss échangent leurs manques et leur savoir. Ils réconcilient ensemble l'esprit avec lui-même : l'esprit, simple faculté intellectuelle qui masque sa superficialité en approfondissant des détails ou des savoirs et qui n'est, en profondeur, parfois, que myopie et l'esprit incarné, faussement de surface, qui donne ou révèle au réel sa profondeur, parfois malgré lui. Ils réconcilient ce que Kant nomme l'esprit et le jugement. Ainsi, faut-il comprendre la distinction de Kant (qui, à défaut d'être volontairement drôle, est passionnant) : "La combinaison spirituelle [l'esprit] court après les trouvailles [les saillies, les traits] ; le jugement aspire à des vues claires [à une détermination conceptuelle précise d'une chose à connaître]." Ou encore cette définition: "L'esprit recherche davantage l'accommodement du mets, le jugement davantage sa partie nutritive." Dommage, donc, que pour Kant, comme bien d'autres, l'esprit ne soit que superficialité, "un manteau pour la raison"... [Cf. Anthropologie du point de vue pragmatique, première partie, paragraphes 44, 54 et 55]
Et que dire d'Alain qui pensait qu'"un trait d'esprit est toujours la mort d'une idée" ?
Après quelques péripéties maffieuses, les "nains" vont quitter leur maison, entrer dans le monde réel, voyager avec un permis de conduire périmé (comme leur existence) et... prendre au piège les gangsters et empêcher in extremis le sacrifice (le mariage) de Sugarpuss ; un membre de la pègre veut l'épouser afin qu'elle ne puisse pas témoigner contre lui.


Armé d'un manuel censé lui enseigner la boxe, Potts est prêt au combat, mais c'est lorsqu'il renonce au savoir théorique (il envoie valser les livres) qu'il devient réellement efficient. [De même, la philosophie ne m'intéresse que lorsqu'elle devient pratique...]
Puis, les sept "nains" vivent par procuration ce bonheur qui, jamais, ne les touchera. Ou peut-être que si... Maintenant, ils savent ; et ils peuvent bénéficier de l'expérience de leur jeune collègue.

La reddition de Potts :


les livres qui ne sont traités que comme des objets matériels et non plus comme le réceptacle d'un savoir désincarné. Le triomphe, cependant, de l'esprit sur la matière, à bien y songer... puisque cet usage détourné (en guise de trépied) des livres est fort malicieux bien qu'efficient.

Concluons avec Guitry : "On peut faire semblant d'être grave, on ne peut pas faire semblant d'avoir de l'esprit."

[Toutes mes captures d'écran sont issues du DVD américain. Le film n'a pas été édité en DVD zone 2,pour le moment. Merci de ne pas reprendre mes captures d'écran sans en mentionner la provenance.]

*****
Un petit détail amusant : alors que je découvrais The Mad Miss Manton de Leigh Jason, DVD extrait de la nouvelle fournée RKO de l'éditeur Montparnasse, un personnage fait allusion à Blanche-Neige en parlant de Miss Manton interprétée par Barbara Stanwyck... Prémonition ?!
The Mad Miss Manton est une comédie assez charmante, mais elle ne peut rivaliser, même de loin, avec les grandes comédies du même genre. Ceci dit afin de prouver à M. James que je ne suis pas aveugle...
Gary Cooper a toujours été le troisième dans mon cœur, juste après Cary Grant et James Stewart. Mais, dans ce rôle ou dans celui du séducteur de Love in the Afternoon, ou encore dans l'inégalable Peter Ibbetson, il me trouble presque autant que Cary, et je me sens coupable de ne pas lui avoir fait une plus grande place dans mon existence. Bien sûr, il n'est pas trop tard...

*****

LES citations révélatrices du film :

Professor Bertram Potts : "Well, I see what you mean. Very interesting. Make no mistake, I shall regret the absence of your keen mind; unfortunately, it is inseparable from an extremely disturbing body."

Le professeur qui découvre qu'il est des choses que le savoir (théorique) ne peut maîtriser, lui qui ne désirait être que pur esprit.

Sugarpuss O'Shea : "I love him because he's the kind of guy who gets drunk on a glass of buttermilk, and I love the way he blushes right up over his ears. I love him because he doesn't know how to kiss, the jerk!"

Sugarpuss qui s'émeut de l'impuissance de Potts face à ses émotions ; il ne maîtrise rien qui soit incarné, incapable (provisoirement) d'être un corps, en plus d'être un esprit... et qui découvre en même temps sa propre puissance émotionnelle introvertie.

*************

Si vous aimez ce film, vous aimerez également celui-ci... Croyez-moi sur parole.

Et je vous recommande également ce livre-essai de Manny Farber, qui parle du cinéma avec acuité.

*prendre du bon temps, s'amuser, passer un bon moment, etc.
** Wilder eut le privilège d'être mis à la porte par Freud himself, alors qu'il était venu l'interviewer... Freud avait horreur des journalistes et il avait raison. C'est ainsi que je ne suis pas devenue journaliste.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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