Affichage des articles triés par date pour la requête Julie logan. Trier par pertinence Afficher tous les articles
Affichage des articles triés par date pour la requête Julie logan. Trier par pertinence Afficher tous les articles
samedi 29 septembre 2012

Petites précisions quant à la vidéo du jour (révélant à la fois ma maladresse légendaire et mes incapacités à l'oral – défauts que je n'essaie ni de masquer ni de corriger) : l'histoire intitulée Farewell Miss Julie Logan a été publiée, sous forme de livre, en 1932, soit cinq ans avant la mort de Barrie ; mais il l'a écrite au cours des années 1930 / 1931, et publiée pour la première fois, dans une version un peu différente, dans le supplément du Times, le 24 décembre 1931. 
Cette histoire en forme de testament littéraire a, en vérité, mûri pendant des décennies dans l'esprit de Barrie...
La traduction française sera en librairie aux alentours du 3 octobre. 
Avant de me rendre à la Beinecke, j'avais déjà eu la chance (et la volonté) de pouvoir étudier et comparer la version du Times et l'édition originale de Hodder and Stoughton. Cela a considérablement enrichi et éclairé ma traduction. Mon idéal aurait été de proposer les deux versions au public français. Un jour, peut-être... 

À la Beinecke, j'ai pu admirer et étudier plusieurs des manuscrits et tapuscrits originaux de ce court roman. Il subsistait dans mon esprit un doute sur un mot du texte et j'ai trouvé la solution, que seul Barrie détenait, dans l'un des manuscrits. Mais le bon à tirer était déjà parti... Peu importe, cela ne change pas grand-chose, même si j'aime (extrêmement) la précision .
Que mon mari (qui est, et il a bien d'autres qualités, un latiniste et un génie du mot juste) soit loué ici pour son aide ; il sait tout ce que je lui dois, tout ce que cette traduction lui doit. 


J'ai déposé sur mon site Barrie une postface que j'ai écrite pour ce texte... Suivra un fichier avec diverses notes de bas de page qui ne sont pas présentes dans l'édition d'Actes Sud, mais me paraissent tout de même intéressantes pour le lecteur français... Voir le billet précédent pour découvrir un aperçu de cette postface.

***


Je remercie du fond du coeur mon éditrice chez Actes Sud pour sa confiance et ses encouragements. J'espère que nous publierons ensemble bien d'autres romans et surprises barriens.
J'espère que ce texte vous rendra heureux autant que moi.

À très bientôt, ici et, surtout dans les pages d'une nouvelle publication barrienne... 

***


Exemple typique d'une "critique" vaine et stupide, superficielle et inutile,
qui n'a rien compris à la profondeur et à la subtilité du texte. 

{Cliquez sur les images pour les agrandir.}





Le pays d’hiver
de James Matthew Barrie


***

« Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l'arbre, entrer en possession de l'objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l'enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.
Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. »

(Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann)

***

« La mémoire est ce qui en nous est sommeil, elle est notre eau dormante.»

« Mais je crois que son mal d’un pays natal a une autre source. Ce n’est pas le passé qu’il idéalise, ce n’est pas au présent qu’il tourne le dos, c’est à ce qui meurt. Son souhait : que partout – qu’il change de continent, de ville, de métier, d’amours – il puisse trouver son pays natal, celui où la vie naît, renaît. Le désir que porte la nostalgie est moins celui d’une éternité immobile que de naissances toujours nouvelles.
           Avec le temps qui passe et détruit cherche à prendre la figure idéale d’un lieu qui demeure. Le pays natal est une des métaphores de la vie. »

(J.-B. Pontalis, Les Fenêtres)


***


Ailleurs est toujours un songe. L’enfance n’existe pas. Pas plus que la jeunesse. Non, il ne faut pas croire en cette enfance ou en cette jeunesse ordinaires que l’on prend toujours à témoin pour mettre en défaut ce que l’on est devenu, bon gré mal gré, plus tard, trop tard. On naît déjà  mort et tari, mais sans le savoir d’abord, et c’est parce que l’on naît mort et tari que nous ne mourrons jamais de nostalgie.
Bien au contraire : la nostalgie fortifie certaines peaux d’âme, les moins épaisses. La nostalgie est l’appel vers cet Ailleurs auquel personne ne répond. Nous sommes comme le Voyageur[1] de Walter de la Mare, qui revient sur ses pas, peut-être pour tenir une ancienne promesse, et qui se retrouve face à une horde de fantômes silencieux. Les fantômes du poème sont les nôtres, les peaux mortes de notre passé, laissées sur le chemin comme autant de serments oubliés. Adam Yestreen a beaucoup à voir avec le Voyageur de Walter de la Mare. La nostalgie, contrairement à la tristesse, n’est pas une maladie mortelle ; mais c’est un mal très contagieux, bien qu’il ne s’attaque qu’aux âmes des poètes. Il ne les corrode d’ailleurs que pour leur bien, il faut le dire. Être nostalgique, malade d’une utopie, d’une uchronie, c’est le seul état qui vaille pour celui qui se noie dans l’écrit, dans ce Léthé épais où il aimerait se fondre, fragment de temps dans un bain de fusion.
Commençons par la fin, puisqu’il n’est question que de cela : de la fin d’une chanson, de la fin d’un homme et du silence ultime d’un grand écrivain. Précisément, la fin de cette histoire est légèrement différente dans les deux versions que Barrie écrivit de ce conte – car cette Julie Logan qui se présente devant vous, aujourd’hui, est une Julie rediviva, ainsi que nous nous en expliquerons plus avant –, celle pour le Times et celle du livre enfin traduit ici. La fin écrite pour les lecteurs du Times est plus ambiguë, davantage portée vers la raison et la négation du rêve, celle du livre résolument acquise à la cause de l’imagination, au monde secret et clos – mais poreux – de l’intériorité. Le pauvre Adam de la première version concluait ainsi : « Je n’ai pas besoin de me répéter qu’elle n’existait pas, car je le sais parfaitement, mais c’est à lui, à ce pauvre fou, à ce jeune self [2] que je charrie derrière moi, que je dois le dire », tandis que celui de la seconde version attend la mort afin de rejoindre cet être rêvé, ce simulacre, cet être atomique dont il a croisé la trajectoire, à moins que ce ne fût l’inverse. Ces deux versions d’un même texte révèlent assez bien le mode de fonctionnement de la pensée barrienne et la dualité de l’écrivain, tout autant que celle de l’homme. Ce petit roman de Barrie manifeste au plus haut point son art et le trésor que l’écrivain laissa en dépôt à la postérité.
Les écrits les plus simples de Barrie sont les plus complexes. On pourrait presque toujours vérifier cet axiome : plus Barrie s’exprime avec limpidité, plus l’histoire semble suivre une ligne droite (mais il s’agit toujours d’une illusion, car Barrie avance selon « une ligne de sorcière »[3]), plus le texte dissimule et couve le feu de sa psyché, à savoir ce qu’il se refuse à dire – à moins que le lecteur ne mérite cet aveu, en se dessaisissant un peu de lui-même. Barrie accepte que l’on ouvre toutes les portes de son âme, mais il faut d’abord trouver seul la clef – en soi.
Si le vécu se mesure à l’intensité d’une émotion, nous ne vivons peut-être vraiment que dans le regret et l’inachevé. Sûrement faudrait-il regretter moins ce qui ne fut pas et aimer davantage ce qui est, mais nous ne serions plus alors qu’une âme sans musique, sourde à toute poésie. La « vraie vie » se recroqueville dans nos songes, nuit après nuit, dévorée par nos regards d’ogre, rapetissant tant et si bien qu’à la fin il ne reste plus qu’une poussière, un fragment doré, un conditionnel passé, un « si jamais », dissimulé sous les ruines de nos ambitions et de nos désirs – les vestiges de la jeunesse ardente. Tout le reste n’est rien. La vieillesse n’est qu’un long processus d’aveuglement. Comme le Docteur John qui oblitère sa vision avec ses poings ou le jeune David qui réfléchit fort en serrant ses tempes entre ses mains dans The Little White Bird, il faut opacifier notre vision extérieure afin d’entrevoir notre intériorité. Le marchand de sable est passé entre la fin de l’enfance et le début de l’adolescence et nous entrons dans la nuit, peu à peu, lorsque la jeunesse, si brève et décevante, s’enfuit, emportant avec elle toutes les promesses. Nous avançons dans le noir pour entrevoir, encore une fois, à chaque fois, l’éclat du royaume perdu, qui n’a jamais existé ; nous passons notre vie à reprendre une ritournelle trouvée dans le ventre de notre mère, afin de nous endormir tout à fait, afin de vivre vraiment, hors de portée du réel décevant, pour enfin devenir ce chant que nous portons en nous, et n’être plus que le dernier écho d’une chanson à la gloire des héros que nous aurions pu être.
L’hiver est l’avers de la nuit ; c’est le manteau du printemps endormi ; c’est de notre printemps qu’il s’agit, tombé dans le sommeil de l’éternité ; et, du domaine d’éternité, nous n’avons que les regrets pour seule preuve de l’existence de cet Ailleurs. Pip, personnage de Great Expectations, est l’un des rares héros de la littérature à se voir accordé le privilège de revenir sur ses pas et de réintégrer ce Pays Natal, le domaine d’éternité, l’Ailleurs, qui n’existe pour aucun d’entre nous autrement que sous la forme du songe. Mais Dickens eut tort, là où Barrie eut raison, car Sir James savait bien que personne ne revient d’un voyage au Pays de l’Hiver. Pas même les héros[4].
Hiver est autant le nom d’une couleur que celui d’une saison, la nostalgie. La nostalgie est cette temporalité que l’on porte en nous, qui s’effrite, s’égrène et voltige dans un rayon de soleil volé aux dieux. Et ce grain rugueux qui, soudain, va irriter la paupière du lecteur est une poussière de jeunesse, tombée d’un pan de ce manteau de printemps. Dès que l’on ouvre le livre, ce grain se loge en nous, sur le rebord de l’œil et la vision devient trouble. On peut maintenant lire le conte. L’eau des paupières tombe sur la page et aquarelle les personnages ; ils se diluent à notre contact : l’œil qui lit et celui qui pleure, côte à côte, faux jumeaux, font vivre cette ancienne ballade. Les couleurs des personnages sont estompées, nous dit Barrie. Peut-être parce qu’ils ont longtemps séjournés au fond de la mémoire. La mémoire de Barrie est blanche comme ce glen enclavé, barré, par la neige ; et blanc est notre cœur gelé par l’émotion – brisée dans son déploiement.
Barrie nous fait pénétrer dans un univers clos, scellé, dans un moment blanc, qui est comme l’année zéro de cette mémoire, qui est celle des écrivains et des rêveurs – si une telle chose pouvait être figurée. Là est le génie de l’écrivain écossais : nous donner à vivre la naissance de la nostalgie, la naissance de nos fantômes, et surtout la naissance de celui qui va usurper notre rôle au sein de notre propre existence : un être monté en graine, enté sur l’oubli de la jeunesse, sur l’oubli des promesses que nous nous étions faites, avant de prendre au sérieux les menaces du réel et ses affirmations qui congédient le rêve et crucifient l’âme des poètes, puis éteignent ce feu qui était en chacun de nous au premier jour. Nous sommes tous des Adam Yestreen, mais Adam, lui, sait qu’il s’est trahi. Il a construit une vie calme et honnête sur un mensonge.
Nous vivons deux vies : une vie prosaïque et une vie secrète, intérieure et inavouable. C’est cette  vie presque honteuse – parce que parée tandis que l’autre est toujours désemparée – que le narrateur nous donne à vivre en écrivant ce journal que nous lisons ; et, en le lisant, nous devenons peu à peu voyeurs et non plus simple lecteurs. De même que Barrie double toujours le regard de ses personnages, par le biais d’une longue-vue, d’une vitre, ou de toute autre surface réfléchissante, il nous convie à pénétrer dans les pensées de son héros, lui-même voyeur… Nous sommes donc doublement voyeurs. Barrie – qui avait étudié les philosophes pendant ses années de formation – se montre très platonicien dans la mise en scène de ce conte d’hiver. L’avant-dernier chapitre, à cet égard, est une merveilleuse rémanence ou réminiscence de l’allégorie de la Caverne développée dans la République de Platon, au livre VII[5]. Au clair de lune, Adam observe des reflets dans l’eau, mais eux-mêmes ne sont que les reflets de personnages que les vitres de la fenêtre laissent entrevoir. De même ces reflets ne sont que des reflets de personnages appartenant au passé… Barrie met en scène divers degrés de réalité, qui ne manquent pas de rappeler Platon et ses eidôla (des images, des fantômes, des simulacres).
Nous avions déjà remarqué[6] que Barrie construisait toujours ses histoires au moyen d’un verre au travers duquel il regarde le monde et ses personnages[7]. Ce verre est à la fois dépoli et a valeur de loupe. Il est aussi une sorte de peau protectrice, une cloison poreuse qui sépare le voyeur et le monde extérieur. Imaginons un instant que ce conte se tienne dans une boule à neige et que l’auteur, Barrie, secoue cette boule à neige devant nous, lecteurs. Le conte a la forme de ce globe de verre et, à l’intérieur de ce globe imaginaire, métaphore du conte d’hiver, il y a un glen, à l’intérieur duquel le narrateur est piégé, de même que nous sommes piégés dans une certaine conception du temps que Barrie construit pour nous : un temps à la fois subjectif (un temps subverti par le génie et la malice[8] de Barrie) et objectif (le temps littéral, celui de l’écrit présenté à un tiers, le lecteur possible, et qui répond à la logique de la langue ; le temps du livre que nous lisons, qui se trouve être, en outre, le Journal du narrateur). À la fin du chapitre X, un étrange télescopage temporel se produit, lorsque le narrateur vieillissant retourne sur les lieux de sa rencontre avec Julie Logan, près du ruisseau. Trois « strates » de temps passés sont mises en perspective. D’abord, un passé récent (« Je ne suis revenu qu’une seule fois sur les lieux de ma première charge, il y a un mois ») ; puis un passé à la saveur du présent – mais un présent éternel –, qui est celui du journal intime que nous lisons et dont Adam donne l’illusion d’avoir écrit, il y a un instant, les dernières pages ; et, enfin, un passé, parfois plus-que-parfait, qui nous ramène (de manière très ambiguë) tout autant au début du Journal qu’à une réalité inscrite dans un passé, désormais inaccessible, même en remontant le cours du livre, en tournant les pages. En effet, le passé du narrateur, relaté dans les chapitres précédents du Journal, est comme aboli par la révélation à laquelle consent Adam au dernier chapitre. Un mensonge, une omission a contaminé le Journal et ce qui y est relaté. Dans ce paragraphe, Barrie ouvre une faille temporelle de manière fort subtile. Le passé s’empare littéralement du présent (qui est déjà un passé au moment où nous le lisons et même au moment où le narrateur l’écrit) ; le Jeune Adam – éternellement jeune, vierge de toute altération, puisque simple possible jamais réalisé de l’autre Adam, celui qui vit au premier plan  – fait vivre à cet Adam-ci (le narrateur que nous accompagnons en lisant le livre, depuis la première ligne) ce qu’il a vécu, lorsque Julie Logan l’a (ou ne l’a pas ?) mordu. Les deux Adam possibles fusionnent un court moment : « L’instant d’après il cria, car il avait l’impression que son sang s’écoulait et j’éprouvai moi-même une angoisse affreuse qui ne s’estompa qu’après avoir passé un mouchoir sur mon cou. Quelle que fût la chose qui avait été là, elle était partie, et je m’enfuis bien vite, car j’avais été aussi frappé que s’il s’était agi du Spectre. » Nous sommes donc en présence de deux narrateurs, de deux versions du même Adam, qui ne s’unissent qu’en cette occasion.
Julie, une succube ? Julie, avatar de Lilith ? Julie, spectre de la nuit ? Première femme avant Ève ? Julie, un vampire ? Quoi qu’il en soit, elle vide littéralement Adam de son self, de sa jeunesse, sinon de son sang, et emporte avec elle le meilleur de lui-même, peut-être… Elle a permis le dédoublement du ministre. Et Adam, l’auteur des dernières pages du Journal, retient prisonnier un fragment du Jeune Adam qui vit encore en lui, par le souvenir de ce qui aurait pu être. Ce qui a été ne compte pas autant.   
Un autre exemple de ce télescopage temporel, d’une nature différente pourtant, se produit lorsque Julie Logan, en provenance du passé, perd peu à peu, par degrés, son irréalité, pour entrer dans la temporalité du narrateur, le dernier jour de l’année : Adam la regarde dans l’eau, par la fenêtre reflétée dans l’eau, puis directement à la fenêtre ; et, lorsqu’elle sort de la maison, elle devient réelle, présente dans ce passé que le narrateur nous relate avec un léger décalage, jusqu’à ce qu’elle se fonde de nouveau avec son reflet, au moment même où il la laisse choir dans l’eau. Le temps est anéanti lorsque le glen est barré : demeure une sorte de présent éternel où aucune ligne de démarcation ne peut être tracée. Chaque être et chaque événement sont placés au même niveau, sur une même ligne, sans décrochage possible, ni spatial ni temporel. C’est un fondu au blanc. La mémoire ne peut désormais être que blanche, car aucun souvenir ne peut la noircir, y laisser son empreinte. Il faut qu’Adam quitte le glen pour que sa mémoire (re)naisse au temps véritable. Mais, lorsqu’il revient une dernière fois au glen, il revient au temps immobile, bien que ce temps soit latent (et dans l’attente que le glen soit barré pour produire les mêmes effets sur des êtres à peine différents) : même si ces habitants vieillissent et meurent, rien ne change véritablement et les rôles seront vraisemblablement repris par les descendants des habitants du glen. Le glen, lorsqu’il est barré, est une espèce de Brigadoon[9]. Et Adam sait bien qu’il appartient à ce lieu auquel il reviendra après sa mort. Il n’est pas assez courageux pour faire vivre son âme celtique au présent. « Au sein de cette monotone débauche de neige qui recouvre le monde, le moment le plus maussade point lorsque, machinalement, vous remontez votre montre. Si ce n’était le sabbat, je ne saurais jamais quel jour nous sommes. » Tout est indistinct et il n’est pas anodin que le partenaire de jeu, aux cartes, de la Vieille Dame, soit un marchand ambulant de montres. Le temps ne peut être marqué que de manière mécanique, par une machine, artificiellement, car il ne passe pas, n’existe pas réellement. Il est porté et créé par des êtres vivants.
Monochrome, monotone, le glen est un puits de silence, une tombe ; les êtres demeurent enfermés dans le glen autant qu’en eux-mêmes. Le statut de la musique est ambigu dans cette atmosphère. Les vibrations produites par la cornemuse de Posty, puis par le violon d’Adam, semblent réveiller Julie Logan et les autres Étrangers. Julie est décrite comme « l’écho mourant d’une chanson » qui traverse les siècles pour prendre dans son halo le pauvre ministre presbytérien. « Peut-être son écho était-il de retour dans le glen et, par quelque malchance, avez-vous été pris dans cet écho » déclare le Docteur à Adam. D’un point de vue littéraire, métaphorique, c’est exact : Adam porte en lui l’écho de l’Écosse, de ses ballades, chansons et légendes, mais l’on peut aussi prendre au premier degré cette déclaration et décider que rien ne meurt jamais et que tout renaît, par transmission, si une âme est prête à accueillir ces revenants… Les vibrations du violon se propagent dans le silence, comme l’écriture qui court le long de la page, échouant à pouvoir imprimer quoi que ce soit à cette blancheur, de même que la musique se fond dans le silence, comme si, étrangement, le silence l’absorbait et se nourrissait d’elle. Et le Docteur John de conclure : « Puisque tout était plus silencieux qu’eux, cela les a réveillés… » Ce silence du glen est également le silence du lecteur, écrin du Journal d’Adam – il faut donc toujours prendre garde aux revenants et ne pas se croire en sûreté dans le rôle de lecteur. Le revenant revient pour nous ! Et Barrie est l’un de ces revenants… Ce silence, c’est finalement celui de ce que nous avons nommé « la mémoire blanche », souvenir qui ne laisse pas d’empreinte en elle du Pays Natal, ce Never Never Never Land qui n’existe pas concrètement, mais que l’on recherche toute sa vie, et dont l’absence réelle est une présence qui fonde toute entreprise amoureuse, et donc poétique. Personne mieux que J.-B. Pontalis, dans ce petit livre nommé Fenêtres, n’a exprimé « cette mémoire silencieuse (…), cette étoffe dont nous sommes faits. (…) »[10] et qui renvoie peut-être au « temps de l’infans ou [au] silence des commencements. »[11] C’est sur cette mémoire non souillée de souvenirs, cire molle où le réel n’a pas apposé son sceau, que l’on construit une conscience de rêveur et un esprit romanesque. C’est sur cette mémoire blanche que Barrie a écrit ses plus beaux textes, une mémoire héritée de l’enfance, de l’oubli que la mère eut de lui, de sa naissance jusqu’à l’âge de six ans[12].



[1] Cf. son merveilleux poème, The Listeners.
[2] Sans le savoir, Barrie, très étrangement, anticipe les développements de Winnicott et sa théorie du self et du faux self. L’idée qu’il existe un être véritable, dont la place a été usurpée par un autre, la notion de double, est répétitive chez Barrie. Il s’est même inventé un autre « Self » auquel il a donné le nom de « M’Connachie »…
[3] Si Deleuze nous permet cet emprunt…
[4] Dickens écrivit deux fins à son roman et la première était loin d’être aussi optimiste que la seconde.
[5] « D’abord ce seront les ombres qu’il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même, que pendant le jour le soleil et sa lumière. » (Platon, La République, VII, 515 e, traduction de Robert Baccou, Garnier-Flammarion, Paris, 1992)
[6] Cf. notre contribution in Barrie 2010, A Celebration of Imagination, Souvenir Brochure, Kirriemuir, tirage privé.
[7] À bien des égards, on pourrait appliquer à Barrie ce que Proust (qui aimait Barrie) écrit dans Le Temps retrouvé : « Même ceux qui furent favorables à ma perception des vérités que je voulais ensuite graver dans le temple me félicitèrent de les avoir découvertes au “microscope” quand je m’étais, au contraire, servi d’un télescope pour apercevoir des choses, très petites, en effet, mais parce qu’elles étaient situées à une grande distance, et qui étaient chacune un monde. Là où je cherchais les grandes lois, on m’appelait fouilleur de détails. »
[8] Il fait commencer son Journal en 186…, omettant le dernier chiffre, pour laisser entendre au lecteur, avec humour, qu’il s’agit de sa date de naissance, 1860.
[9] Le film de Vincente Minnelli emprunte certains éléments barriens, communs à Mary Rose et à Farewell Miss Julie Logan. Alan Jay Lerner a expliqué comment Brigadoon est né de son admiration pour Barrie et de son amour pour ses histoires écossaises.
[10] Folio, Paris, 2007, p. 106.
[11] Ibidem, p. 29, souligné par l’auteur.
[12] Cf. Portrait de Margaret Ogilvy par son fils, Actes Sud, 2010, chapitre I. 

SUITE  DE LA POSTFACE ICI. 
vendredi 24 août 2012

« Ainsi, si l’on accorde quelque crédit à ces histoires semblables à la brume rampant le long de nos collines – où les Anglais ont dû les ramasser –, il existerait des apparitions nommées “Étrangers”. Sans que vous en ayez conscience, le trouble s’empare peu à peu de vous et vous vous adressez à ces revenants, vous vous promenez en leur compagnie, pensant qu’ils appartiennent à votre monde, jusqu’au moment où, peut-être, ils vous joueront de sales tours. »

Bientôt, si vous vous rendez dans la librairie la plus proche, vous en saurez davantage...

Pendant de longues années, cette citation fut "l'incipit" de mes Roses de décembre... 

J'espère de toute mon âme que l'on fera très bon accueil à ce magnifique texte de Barrie intitulé Adieu, Miss Julie Logan – le dernier livre qu'il a publié, en 1932, et qui est demeuré inédit en français jusqu'à ce jour. Il sera publié par Actes Sud, en octobre prochain, dans ma traduction annotée. 

Je vous raconterai prochainement l'histoire de ce conte d'hiver, dernier soupir poétique de Barrie... 


Prince Charlie's Farewell to Flora MacDonald

George William Joy




mardi 13 mars 2012
Almost every Briton alive has been prouder these last days because a message from a tent has shown him how the breed lives on; but it seems almost time to remind him  of that more practical Englishman who said of a friend in need, "I am sorry for him £ 5; how much are you sorry?"

Extrait d'une lettre que J.M. Barrie envoya à la presse (à noter l'usage du mot "Briton" plus vaste que le mot "Englishman"...) après la mort de son ami Scott, afin de lever des fonds en faveur de sa famille désormais privée de ressources. 


***

En 1913, Hodder and Stoughton, l'éditeur de Barrie, publia un charmant petit livre, destiné aux enfants, et dédié à Peter Scott* (le fils de l'explorateur) ; il portait pour titre Like English Gentlemen et, fait notable, était dépourvu de tout nom d'auteur. Bien évidemment, je possède ce livre.
Le titre fait référence aux mots prononcés par Wendy, alors que Hook menace de faire passer ses frères sur la planche. 

Our sons will die like English gentlemen

Nul doute que l'explorateur Scott mourut ainsi. Avec toute la noblesse ou force d'âme qui échoit aux grands hommes. On ne naît pas héros. C'est la mort qui fait d'un homme un héros. Ou, parfois, les circonstances. Mais il n'existe pas d'autres héros, en pleine connaissance de cause, en pleine conscience. La mort crée la légende ou la parachève, ce qui revient au même.
En ce qui me concerne, je suis dubitative : si le texte comporte certains passages qui sont proches de l'humour ou de l'esprit de Barrie (il y a imitation en tout cas), il manque indéniablement la patte un peu sournoise de Jamie, à savoir cet aspect légèrement tortueux de la phrase qui procède par détours, qui avance en diagonale. Je peux me tromper, bien sûr. Barrie aurait pu falsifier son propre style. 
Quoi qu'il en soit, le texte est charmant et est écrit à la gloire du Capitaine Robert Falcon Scott  qui trouva la mort (son destin) dans l'Antarctique –, afin de récolter des fonds pour sa femme et son fils qui lui survivaient. Barrie était d'ailleurs le parrain du jeune Peter. 
Tout le monde connaît l'histoire de cette fameuse lettre que Scott écrivit à Barrie, dans sa tente, sa dernière lettre dans laquelle il demandait au célèbre écrivain de prendre soin de son épouse et de son fils après sa mort – qu'il savait inéluctable. Il lui disait aussi regretter la froide distance qui s'était installée entre eux et l'assurait que, jamais, il n'avait cessé de le respecter et de le considérer comme son ami.  Il lui écrivit même ces mots si émouvants : "De toute mon existence, je n'ai jamais rencontré un homme que j'ai autant admiré et aimé que vous, mais je n'ai jamais pu vous montrer ce que votre amitié représentait pour moi, car vous aviez beaucoup à donner et moi rien du tout..."
Jamie conserva longtemps cette lettre dans sa poche pour des raisons que j'évoquerai peut-être un jour... 
Barrie aimait terriblement les explorateurs, les voyageurs (Paul du Chaillu, Joseph Thomson...). Rien d'étonnant à cela : l'aventure est le combustible de l'imagination. Scott fut l'un de ses amis aventuriers. Tous les deux comparaient les mérites de leurs destins respectifs, celui de l'écrivain et celui de l'aventurier, l'un enviant l'autre d'être ce qu'il était. Écrire est aussi une aventure, mais une aventure invisible, intérieure. Tout aussi périlleuse, pourtant. 
J'ai toujours rêvé des aventuriers, moi qui suis si casanière... 

J'ai été contactée, il y a quelques semaines, par Richard White, qui est le coauteur d'une pièce qui sera donnée dans quelques jours à Londres. 
Il est très rare que j'évoque une oeuvre dont je ne sais encore rien de très précis, mais un bon pressentiment s'est emparé de moi. Tant et si bien que, même si je n'avais pas prévu de me rendre à Londres avant les derniers souffles du printemps, je ne manquerais pour rien au monde l'occasion d'assister à l'une des représentations de cette pièce, dont j'attends beaucoup ; je vous en donnerai des nouvelles à mon retour. 


Pour l'heure, je dépose ici les affichettes de la pièce, ainsi qu'une présentation. 








[Cliquez sur les images pour les agrandir dans une nouvelle fenêtre]


L'histoire d'une amitié inattendue... 

Évoquer la glace, c'est évoquer la mort...

Dimanche 18 mars à 19h30 / Dimanche 25 mars à 15h et 19h30
Pour réserver votre place, veuillez cliquer ici.  

Scott, le héros de l’Antarctique, et J.M. Barrie, le père de Peter Pan, étaient des hommes célèbres à leur époque, mais peu de gens savent qu'ils étaient également de proches amis. De récentes recherches ont révélé certains faits : on sait désormais ce qui les rapprocha, pourquoi ils furent fascinés l'un par l'autre ; on connaît les rêves et les chagrins qu'ils partagèrent, les raisons pour lesquelles l'un rêvait du destin de l'autre et ce qui – tragédie ! – les éloigna l'un de l'autre, et ce, avant le départ de Scott pour sa dernière expédition...

Pourquoi Barrie tourna-t-il le dos à son ami et ne le revit-il jamais ? Pourquoi Scott devint-il un héros, bien qu'il n'arrivât pas le premier au Pôle Sud (il fut battu dans cette course au Pôle par Roald Amundsen) ? The Mythmakers (littéralement, "les créateurs de mythes" – excellente définition de Barrie aussi bien que de Scott...) est l'histoire intime de deux hommes publics dont les existences exercent autant d'attrait sur les esprits d'aujourd'hui que sur ceux d'il y a 100 ans. 

***
Tout a commencé en Écosse. 
Le glen Prosen (peut-il y avoir meilleur endroit sur terre ?) fut le cadre dans lequel cette histoire prit forme, à la fin d'une représentation de Farewell Miss Julie Logan – une adaptation écrite par Rosie MacLennan Craig, à partir de la dernière histoire de Barrie –, donnée devant un petit comité. L'idée d'une autre pièce vint alors, celle qui narrerait les relations du Capitaine Scott et de l'illustre Barrie. Il fallut deux ans d'efforts afin que la pièce vît le jour. Elle aurait dû être créée pour les 150 ans de Barrie, à Kirriemuir ; elle le sera, finalement, pour les 100 ans de la mort de Scott... 


          Vous pouvez également en apprendre davantage sur le Capitaine Scott en lisant les pages suivantes : celle-ci et celle-là.

Et je vous recommande la lecture de ce livre-ci :

Et surtout de celui-ci, 

car il contient une introduction / notice biographique de Scott écrite par Barrie, où il évoque leur rencontre et leur amitié. Ils se sont rencontrés peu après la première expédition de Scott dans l'Antarctique. Ils ont passé toute une nuit à se raccompagner l'un l'autre à leurs domiciles respectifs, parlant jusqu'aux premières lueurs de l'aube... 

****


*J'avais fait la connaissance de son demi-frère il y a quelques années... Merveilleux souvenir (les gants mauves). 


*******


dimanche 19 avril 2009
En l'honneur de ce 19 avril, pour mon amie Véronique, ces quelques lignes. Véronique, qui est un cœur pur (Cf. La chanson de Caussimon), comme l'on n'en fabrique plus guère, hélas.


Nous avons revu hier soir Brigadoon.
Gene Kelly est en retrait ici : on sent ce flottement autour de lui tout au long du film, mais Brigadoon n'en demeure pas moins un émouvant hymne à l'amour fou, pour lequel on doit tout donner - et c'est bien normal car il donne tout en retour. J'aime infiniment l'idée que la foi absolue en quelque chose d'impossible ou de très improbable fasse advenir cette chose. Si, un jour, je devais perdre tout à fait cette foi extrême - naïve aux yeux des grandes personnes, certainement, mais que celles-ci envient en secret à ceux qui en sont détenteurs -, je mourrais. Bien souvent, je pense à James Stewart et à son lapin (son pooka), Harvey. Hé bien, il n'est pas invraisemblable qu'il ait fait, sans le savoir, un émule...Et si j'aime tant Barrie et l'Écosse, c'est parce que cela me conforte dans cette invincible folie, qui consiste à ne pas pactiser avec la normalité avec laquelle d'ailleurs je n'ai jamais rien eu en commun, il faut bien le reconnaître : enfant, j'étais un vieillard ; adulte, je suis une enfant. Et si j'aime tant certains de mes amis, c'est parce qu'en chacun d'entre eux il existe, qu'ils en soient conscients ou non, une parcelle de déraison, plus ou moins importante. Cette île en eux se nomme Poésie. Ils viennent à elle dans la barque qui porte Prose pour nom. Le danger est de croire que le voyage a simplement pour destination la fin estimée du voyage. On risque de perdre Poésie de vue. Poésie est dans l'intervalle. Le miracle tient dans la flamme d'une chandelle.

Barrie exalte ceci en moi mais il ne voile jamais rien du tragique de notre condition.

En partance pour Brigadoon, je vous convie à mes côtés à ce voyage vers le pays du jamais qui est aussi le pays du toujours.

Ce film de Minnelli emprunte - je l'ai souvent rappelé, à divers endroits - certains de ses traits à des histoires écossaises de James Matthew Barrie, au folklore magnifié par la plume tenue par la main droite ou gauche du spécimen scots qui a volé mon esprit, et en particulier à sa pièce, Mary Rose. Il y aussi le prénom du personnage principal - Tommy - ou encore l'idée de la bruyère blanche, qui à mon sens ne sont pas de simples coïncidences...
Lire ceci, pour savoir d'où provient la bruyère blanche évoqué dans Brigadoon selon le très romantique Barrie qui met en scène Bonnie Prince Charlie et donne à saisir à travers Julie Logan une émanation de Flora MacDonald - à peine entre les lignes :

"À une occasion, ils dirent : « La Personne Qui Était Avec Lui », comme s’il n’était pas prudent d’en dire davantage. « Lui » était l’Étranger qui passait, aux yeux du pauvre d’esprit, comme le Chevalier en personne. On dit de lui qu’il a séjourné dans le glen pendant un moment au cours du mois de juillet, fiévreux et si harassé qu’aucun ami n’osa se rapprocher de lui avec de la nourriture de crainte qu’il ne fût capturé. Je n’ai pas vu cette cachette, mais le docteur m’a dit qu’elle existe encore et n’est rien d’autre qu’un repaire, niché sous ce que nous appelons un abri, un refuge pour les moutons. À l’origine, c’était probablement l’embouchure du terrier d’un renard, élargi à coup de dague. S’il a jamais existé, le repaire a depuis longtemps été comblé avec des pierres, qui sont tout ce qui rappelle la résidence royale.
Les moutons s’abritent à nouveau dans ce refuge, mais il n’y en avait aucun au temps du Prince, s’il vint jamais ici. Pas plus, si l’on se fie aux histoires, que l’on ne pouvait lui apporter de la nourriture. Dans ces conditions, il avait été sauvé par la mystérieuse Personne Qui Était Avec Lui.
Bien sûr, la légende veut qu’elle fût jeune et belle , de haute naissance, l’aimant beaucoup. Elle le nourrit avec l’aide involontaire des aigles. La Roche aux Aigles, qui n’est pas loin de l’abri, est une masse imposante, que les ghillies prétendent inaccessible à un homme qui entreprendrait de l’escalader - à cause de ce que l’on appelle la Pierre de Logan. Aucun aigle ne fait son nid ici de nos jours ; ils sont tombés sous les balles de leur ennemi moderne, les garde-chasses, qui jurent qu’un couple d’aigles ramènera une centaine de tétras, ou plus, à leur nid, afin de nourrir leurs petits.
À cette époque, il y avait un nid d’aigles au sommet du rocher. L’escalade est périlleuse, mais de nos jours les gens robustes peuvent monter jusqu’à la Pierre de Logan, d’où ils font ensuite marche arrière. Il y a des pierres de Logan, m’a-t-on dit, tout autour du monde et ce sont des pierres qui se balancent. On dit qu’il est possible de les voir se balancer dans le vent et, pourtant, elles sont là depuis des siècles. Un tel monstre se tient au sommet de notre Roche aux Aigles et vous ne pouvez atteindre le sommet sauf en l’escaladant mais vous pouvez sauter. Par deux fois des hommes du glen ont sauté et elle les a rejetés. Néanmoins, l’histoire veut que cette Personne Qui Était Avec Lui se soit faufilée à travers le noir, entre les chercheurs, et ait atteint le sommet par le chemin de la pierre de Logan. Puis, après quelques bagarres avec les aigles pour le gain de leurs possessions, elle aurait ramené en bas quelques jeunes tétras pour son seigneur.
Au dire de tous, il s’agissait d’une jeune fille et, dans le glen, la bruyère blanche est le symbole de son ancienne présence. Avant sa venue, de bruyère blanche on n'avait jamais vu le moindre brin, et elle est donc supposée - ceci n’a pas le moindre sens - être la trace de ses jolis pieds nus.
La bruyère blanche lui porta peu chance. Dans cette fuite rapide et peut-être ensanglantée, elle fut laissée en arrière. Rien de plus ne circula à son sujet, excepté que, lorsque son seigneur et maître embarqua pour la France, il demanda à ses highlanders « de la nourrir et de l’honorer comme elle l’avait nourri et honoré. » Ils furent loyaux bien que malavisés et j’ose croire qu’ils auraient accompli cette tâche s’ils l’avaient pu. Certains pensent qu’elle est dans l’abri, dans le trou sous les pierres, et qu’elle attend encore. Ils disent que, peut-être, il y eut une promesse."

Adieu Miss Julie Logan (la dernière histoire de Barrie, que j'ai également traduite et qui attend une publication...)
{ Trad. Céline-Albin Faivre avec l'aide et la complicité de son ami "Parker Ogilvy"- ne pas reproduire sans mon consentement. }

Hier, entre autres emplettes à l'usage de l'Écosse, nous avons acheté le dernier disque de Jordi Savall

et je l'écoute depuis quelques heures. Une extase. Il va rejoindre mes bagages, car toute l'Écosse mais aussi l'Irlande sont contenues dans ce disque. Et il y a des réminiscences ici et là de Bonnie Prince Charlie. J'aime que tout soit lié dans mon existence.
Vous pouvez écouter des extraits ici.

Je vous offre à tous, mais en particulier à Véronique, son "Prince Charlie's Last View of Edinburgh" :
savall

Je vous dis au revoir. N'oubliez que la vie... est exactement ce que l'on décide qu'elle sera. Je l'avais oublié ces derniers mois.
C'est terminé. Je sais exactement ce que doit être ma vie et je n'ai plus peur. C'est aussi simple que cette déclaration de foi.
mercredi 2 mai 2007



Les détails techniques m'ennuient - ce n'est pas de la paresse, mais de l'impatience - et je ne suis pas encline à faire effort d'expliquer moins bien que d'autres ne l'ont fait avant moi un procédé simple dans l'agir mais délicat dans l'exposition, alors je vous renvoie à la savante description de mes compagnons de vagabondages intellectuels, si vous ignorez le principe de la chambre obscure :

"Le concept de chambre noire remonte à l'Antiquité. Dans un de ses traités de philosophie naturelle, Aristote (385 env.-322 av. J.-C.) évoque la possibilité d'observer directement certains phénomènes célestes, comme le mouvement solaire, dans une pièce obscure au fond de laquelle on recueille une projection inversée de la réalité extérieure grâce à la lumière transmise par une petite ouverture. Ce dispositif sera régulièrement employé au Moyen Âge pour se prémunir des lésions rétiniennes liées à l'observation directe des éclipses du soleil. À la Renaissance, ses performances sont améliorées par l'introduction d'une lentille biconvexe, puis par le montage d'un diaphragme placé au contact de la lentille. Au XVIIe siècle, les perfectionnements successifs apportés à la camera obscura, comme la mise en place d'un miroir incliné à 45 degrés permettant de restituer l'image fournie sur un plan horizontal, en font une « machine à dessiner » dont l'usage se répand auprès des peintres et des dessinateurs. Sous cette dernière forme, la camera obscura a incontestablement suscité, auprès de certains de ses utilisateurs, le besoin d'un outil encore plus performant pour les relevés exécutés d'après nature, et a participé à la mise en place d'un besoin de la photographie."
© Encyclopædia Universalis 2006, tous droits réservés


-------------------------------

"CHAMBRE OBSCURE, ou CHAMBRE CLOSE, en terme d'Optique, est une chambre fermée avec soin de toutes parts, & dans laquelle les rayons des objets extérieurs étant reçus à travers un verre convexe, ces objets sont représentés distinctement, & avec leurs couleurs naturelles, sur une surface blanche placée en-dedans de la chambre, au foyer du verre. Outre ces expériences que l'on peut faire dans une chambre ainsi fermée, on fait des chambres obscures, ou machines portatives, dans lesquelles on reçoit l'image des objets extérieurs par le moyen d'un verre. Voyez OEIL ARTIFICIEL.
La premiere invention de la chambre obscure est attribuée à Jean-Baptiste Porta.
La chambre obscure sert à beaucoup d'usages différens. Elle jette de grandes lumieres sur la nature de la vision ; elle fournit un spectacle fort amusant, en ce qu'elle présente des images parfaitement semblables aux objets ; qu'elle en imite toutes les couleurs & même les mouvemens, ce qu'aucune autre sorte de représentation ne peut faire. Par le moyen de cet instrument, sur-tout s'il est construit conformément à la derniere des trois manières de le construire dont on parlera plus bas, quelqu'un qui ne sait pas le dessein pourra néanmoins dessiner les objets avec la dernière justesse ; la dernière exactitude ;  celui qui sait dessiner ou même peindre, pourra encore par ce même moyen se perfectionner dans son art.

(...) Construction d'une chambre obscure, dans laquelle les objets de dehors seront représentés distinctement & avec leurs couleurs naturelles, ou de haut en bas, ou dans leur vraie situation. 1°. Bouchez tous les jours d'une chambre dont les fenêtres donnent des vues sur un certain nombre d'objets variés, & laissez seulement une petite ouverture à une des fenêtres. 2°. Adaptez à cette ouverture un verre lenticulaire, plan, convexe, ou convexe des deux côtés, qui forme une portion de surface d'une assez grande sphère. 3°. Tendez à quelque distance, laquelle sera déterminée par l'expérience même, un papier blanc ou quelques étoffes blanches, à moins que la muraille même ne soit blanche ; au moyen de quoi vous verrez les objets peints sur la muraille de haut en bas. 4°. Si vous les voulez voir représentés dans leur situation naturelle, vous n'avez qu'à placer un verre lenticulaire entre le centre & le foyer du premier, ou recevoir les images des objets sur un miroir plan incliné à l'horison sous un angle de 45 degrés ; ou enfermer deux verres lenticulaires, au lieu d'un dans un tuyau de lunette. Si l'ouverture est très-petite, les objets pourront se peindre, même sans qu'il soit besoin de verre lenticulaire.
Pour que les images des objets soient bien visibles & bien distinctes, il faut que le soleil donne sur les objets [par chance, il faisait grand beau temps pendant tout notre séjour] : on les verra encore beaucoup mieux si l'on a soin de se tenir auparavant un quart-d'heure dans l'obscurité. Il faut aussi avoir grand soin qu'il n'entre de la lumiere par aucune fente, & que la muraille ne soit point trop éclairée."
L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert


-------------------------------------------------

Nous nous retrouvons dans un univers où les distances sont confondues, trompeuses, où lilliputiens et géants se donnent la main. Un peu à la manière de Gulliver, bien sûr, dans un état d'esprit swiftien fort délectable et nous nous affalons sur le tapis moelleux de notre imagination.
James Matthew Barrie avait songé et conçu le projet de cette Chambre Noire à l'intention des enfants, en premier lieu, afin de les amuser et de les émerveiller. Il offrit ce cadeau somptueux à Kirriemuir en 1929 et fut enfin fait citoyen d'honneur de la ville, ce qui dut le rendre très heureux et ceci constituait une manière de réconciliation, car les Scots lui en voulaient un peu de s'être moqué d'eux - ce n'était pas le cas, ou alors très gentiment, mais cela fut perçu ainsi par certains - dans ses esquisses de Thrums. Les écossais, m'explique une enfant du pays, Sheila, aiment que l'on réussisse dans la vie, mais pas de manière trop éclatante, et surtout pas trop loin du lieu natal. Barrie est parvenu au sommet, mais à Londres... et l'on sait la relation passionnée, pour ne pas dire pire, qui existe entre les anglais et les écossais. A juste titre, car je défendrai toujours les écossais. Je suis une Jacobite farouche dans mes jeux, comme Barrie, enfant, le fut dans le bois de Caddam...



Et ses oeuvres en portent la trace :
"The mystery of woods by moonlight thrilled the little minister.His eyes rested on the shining roots, and he remembered what hadbeen told him of the legend of Caddam, how once on a time it was amighty wood, and a maiden most beautiful stood on its confines,panting and afraid, for a wicked man pursued her; how he drewnear, and she ran a little way into the wood, and he followed her,and she still ran, and still he followed, until both were for everlost, and the bones of her pursuer lie beneath a beech, but thelady may still be heard singing in the woods if the night be fine,for then she is a glad spirit, but weeping when there is wildwind, for then she is but a mortal seeking a way out of the wood." The Little Minister, entre autres exemples.
Nous rencontrons le gardien des lieux. Je lui demande depuis combien de temps il travaille ici. Il me répond qu'en réalité il a cessé d'y travailler depuis 10 ans (!) mais qu'il est difficile de trouver quelqu'un qui accepte de prendre la relève, alors il sort de sa retraite pour l'agrément des rares visiteurs. Il n'y a aucune lassitude en lui. Pourtant, il vit dans la solitude d'un gardien de phare, qui sculpte l'échec des heures avec la faux de la mélancolie. Parfois, la visite d'un autre camarade de vieillesse, qui vient remplir des grilles de mots croisés près de lui, dans l'attente de l'aventureux visiteur, lui tient compagnie. Il ne lèvera pas le regard sur nous, acharnés à gommer son journal. Je ne sais pourquoi mais je songe aux allumeurs de réverbères de jadis. Le guide met une étincelle dans ses mains et la porte devant mes yeux. Il est le maître des ombres, du clair-obscur, là-haut, dans la petite chambre. Il dit de ne pas avoir peur, car il va éteindre la lumière. C'est un homme sympathique, avec un bel accent écossais, que je prends et fait tourner dans mon oreille comme sur un tour de potier. J'ai l'impression alors d'écouter des bruits fauves et secs dans le ventre d'un coquillage. Mon bonheur est indécent. Je paierai au centuple, un jour, cette jouissance de l'instant, je le pressens. On offense toujours les dieux en proclamant le bonheur.
On se sent menés avec une main sûre d'elle dans ce voyage immobile. Il actionne pour notre plaisir (nous sommes seuls, l'endroit est désert, comme chacun des lieux que nous avons visités, ayant le sentiment à chaque fois d'une invitation privée) la machinerie féerique. Apparaissent peu à peu sur l'écran rond, autour duquel on tourne de temps en temps, des paysages à plusieurs dizaines de miles (jusqu'à 70 miles !). Vous n'imaginez pas l'effet saisissant ! On voit un chien courir, des enfants sur une balançoire. Si lointains et si proches. Parfois, il prend une loupe et la pose sur l'image. On pourrait les prendre dans la main ces bonhommes, alors qu'ils sont éparpillés à des kilomètres de nous dans l'espace. On dirait des miettes de pain qu'un géant aurait semé du ciel sur la terre. Tout est possible.
C'est beau et c'est simple.
Je mange de ce pain-là avec gourmandise.
Petites images extraites de la vidéo réalisée par M. Holly, si je puis me permettre de l'appeler ainsi.




La main de notre guide nous désigne le Glen Prosen, lieu de promenade de Jimmy, dont je devrais vous reparler bientôt, car le voyage n'est pas terminé... et il me reste des vidéos et des mots à engranger ici.



Cette technique, et on le comprend aisément, a beaucoup inspiré les peintres.
Je profite de l'aubaine de rencontrer un habitant de Kirriemuir cultivé et affable, bien intentionné à l'égard de Barrie, afin de lui demander des détails sur une de mes recherches depuis quelques mois, les pierres de Logan. En effet, le mini-roman de Barrie, Adieu Miss Julie Logan, fait implicitement référence à ces "rocking stones" et je veux vérifier mes intuitions et informations sur le sujet. L’Angleterre recèle beaucoup de ces formations géologiques étranges, de ces pierres énormes et étonnantes qui, sous l’effet de forces diverses, à différents endroits de leur stature, peuvent se mouvoir d’avant en arrière, sans pour autant dégringoler. Une très faible poussée – un doigt ou un souffle de vent - peut les faire bouger dans un sens, mais toute la force de plusieurs hommes ne parvient pas à les mouvoir dans un autre sens. Il en existe à divers endroits du monde, notamment en Galicie. Beaucoup de légendes évoquent ces pierres qui se balancent... Qui me lira en saura davantage un jour... Pour l'heure, je pense être en mesure d'affirmer qu'il en existait une aux alentours de Kirriemuir autrefois, à l'époque de Jimmy ou avant sa naissance...
Il ne peut pas me renseigner, pas plus que ne furent en mesure de le faire ceux à qui je l'ai demandé, mais il m'indique une autre espèce de pierre, située non loin, sur le même terrain (pour information, je mesure un tout petit mètre soixante-sept, ceci afin de vous faire une idée de la taille de la pierre) :



Kirriemuir recèle beaucoup de pierres, certaines sculptées, et qui ont un rôle plus ou moins précis dans le folklore local. Mais je m'éloigne de mon premier sujet...

***********
Catégories:

  • Les roses du Pays d'Hiver

    Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

    Rechercher sur mon JIACO

    Qui suis-je ?

    Ma photo
    Holly Golightly
    Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
    Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
    Afficher mon profil complet

    Almanach barrien

    Rendez-vous sur cette page.

    En librairie

    En librairie
    Où Peter Pan rencontre son double féminin...

    Réédition !! (nov. 2013)

    Réédition !! (nov. 2013)
    Inédit en français

    Actes Sud : 10 octobre 2012

    Une histoire inédite de J. M. Barrie

    En librairie le 2 juin 2010

    Édité chez Actes Sud

    En librairie...

    Terre de Brume, septembre 2010.

    Tumblr

    Tumblr
    Vide-Grenier

    Cioran tous les jours

    Cioran tous les jours
    À haute voix, sur Tumblr

    Une de mes nouvelles dans ce recueil

    Oeuvre de Céline Lavail


    Voyages

    Écosse Kirriemuir Angleterre Londres Haworth Allemagne Venise New York

    Copenhague Prague

    Les vidéos de mes voyages sont consultables ici et là...

    Liens personnels


    Le site de référence de J.M. Barrie par Andrew Birkin (anglais)
    Mon site consacré à J.M. Barrie (français ; en évolution permanente)
    Site Barrie miroir (français ; en construction)
    "Une fée est cachée en tout ce que tu vois." (Victor Hugo)

    Blog Archive

    Entrez votre adresse de courriel :

    Lettre d'information barrienne

    Archives