lundi 6 février 2006
«Je voudrais ajouter quelques mots sur la notion de kairos, dont il a été question plusieurs fois. C'est une notion spécifiquement grecque. Elle s'est développée dans une réflexion sur la pratique, pratique rhétorique, militaire, médicale. Le kairos, qu'on traduit en latin par opportunitas, en français par occasion, relève de la nature des choses : l'état par exemple des sentiments d'une foule, de la santé d'un patient; mais il relève aussi d'un savoir: la connaissance que le rhéteur a du moment où l'on peut faire basculer un auditoire, que le médecin a du moment où l'on doit donner le médicament pour renverser la situation. C'est aussi du temps, mais qui est hors de la durée; c'est l'instant fugitif mais essentiel, soumis au hasard mais lié à l'absolu. Ainsi, considérer la sensation comme le kairos est une vue très profondément grecque, parce que le kairos renvoie au cours du monde, au hasard, au déroulement imprévisible des choses, mais aussi à un savoir antérieur. Le kairos n'est rien sans le savoir qui permet de le reconnaître ; il n'est qu'événement parmi d'autres pour celui qui ne sait pas. Mais, pour celui qui sait, il est ce qui lui révèle son propre savoir, par le choc de la réalité qui se révèle comme signifiante.» 
Jackie Pigeaud, Louis Guillermit, lecteur de Platon.
vendredi 3 février 2006
Sartre a écrit dans L’être et le néant des lignes d’une grande profondeur psychologique concernant la liberté et la facticité, nous retiendrons ce qui suit : «L’histoire d’une vie, quelle qu’elle soit, est l’histoire d’un échec. Le cœfficient d’adversité des choses est tel qu’il faut des années de patience pour obtenir le plus infime résultat. Encore faut-il "obéir à la nature pour la commander", c’est-à-dire insérer son action dans les mailles du déterminisme. Bien plus qu’il ne paraît "se faire", l’homme semble "être fait" (…) Le cœfficient d’adversité des choses, en particulier, ne saurait être un argument contre notre liberté, car c’est par nous, c’est-à-dire par la position préalable d’une fin, que surgit ce coefficient d’adversité. (…) Ainsi, bien que les choses brutes (ce que Heidegger appelle les "existants bruts") puissent dès l’origine limiter notre liberté d’action, c’est notre liberté elle-même qui doit préalablement constituer le cadre, la technique et les fins par rapport auxquels elles se manifesteront comme des limites.  Si le rocher, même, se révèle comme "trop difficile à gravir", et si nous devons renoncer à l’ascension, notons qu’il ne s’est révélé tel que pour avoir été originellement saisi comme "gravissable" ; c’est donc notre liberté qui constituera les limites qu’elle rencontrera par la suite. Certes, après ces remarques, il demeure un residuum innommable et impensable qui appartient à l’en-soi considéré et qui fait que, dans un monde éclairé par notre liberté, tel rocher sera plus propice à l’escalade et tel autre non. Mais loin que ce résidu soit originellement une limite de la liberté, c’est grâce à lui – c’est-à-dire à l’en-soi brut, en tant que tel – qu’elle surgit comme liberté. Le sens commun conviendra avec nous, en effet, que l’être dit libre est celui qui peut réaliser ses projets. Mais pour que l’acte puisse comporter une réalisation, il convient que la simple projection d’une fin possible se distingue a priori de la réalisation de cette fin. S’il suffit de concevoir pour réaliser, me voilà plongé dans un monde semblable à celui du livre, où le possible ne se distingue plus aucunement du réel. Je suis condamné dès lors à voir le monde se modifier au gré des changements de ma conscience, je ne peux pas pratiquer, par rapport à ma conception, la "mise entre parenthèses" et la suspension du jugement qui distingueront une simple fiction d’un choix réel. L’objet apparaissant dès qu’il est simplement conçu ne sera plus ni choisi ni seulement souhaité. La distinction entre le simple souhait, la représentation que je pourrais choisir et le choix étant abolie, la liberté disparaît avec elle. (…)»
Ce qui doit être retenu est l’idée que la liberté se crée ses propres obstacles par sa nature même. L’évitement, qui témoigne de notre volonté de ne pas affronter l’échec, possible ou nécessaire, d’une situation donnée ou imaginée est pourtant ce qui donne à cet échec possibilité d’exister. « En sorte que les résistances que la liberté dévoile dans l’existant, loin d’être un danger pour la liberté, ne font que lui permettre de surgir comme liberté. Il ne peut y avoir de pour-soi libre que comme engagé dans un monde résistant. En dehors de cet engagement, les notions de liberté, de déterminisme, de nécessité perdent jusqu’à leur sens. »    
Sans négation de la liberté ou résistance des êtres et des choses, comment la liberté pourrait-elle s’affirmer ? L’homme sait qu’il est libre uniquement parce qu’il ne l’est pas toujours ou ne se sent pas comme tel toujours. Il ne peut se distinguer du monde qui l’entoure que par la force de résistance, par la force contraire qui est opposée à la sienne et qui la soumet ou se soumet à elle. Sartre relève un contre-argument possible à cette manière de concevoir qu’il s’empresse de détruire : « Montrer que le coefficient d’adversité de la chose et son caractère d’obstacle (joint à son caractère d’ustensile) est indispensable à l’existence d’une liberté, c’est se servir d’un argument à double tranchant car s’il permet d’établir que la liberté n’est pas dirimée par le donné, il indique d’autre part  quelque chose comme un conditionnement ontologique de la liberté. Ne serait-on pas fondé à dire, comme certains philosophes contemporains : sans obstacle, pas de liberté ? Et comme nous ne pouvons admettre que la liberté se crée à elle-même son obstacle – ce qui est absurde pour quiconque a compris ce qu’est une spontanéité -, il semble y avoir ici comme une préséance ontologique de l’en-soi sur le pour-soi. (…) Nous avons établi que le pour-soi était libre. Mais cela ne signifie pas qu’il soit son propre fondement. Si être libre signifiait être son propre fondement, il faudrait que la liberté décidât de son être-libre, c’est-à-dire non seulement qu’elle fût choix d’une fin, mais qu’elle fût choix d’elle-même comme liberté. Cela supposerait donc que la possibilité d’être libre et la possibilité de n’être pas libre existent également avant le libre choix de l’une d’elles, c’est-à-dire avant le libre choix de la liberté. (…) Si l’on définit la liberté comme l’échappement au donné, au fait, il y a un fait de l’échappement au fait. C’est la facticité de la liberté. (…) C’est qu’en effet le fait de ne pas pouvoir ne pas être libre est la facticité de la liberté, et le fait de ne pas pouvoir ne pas exister est sa contingence. Contingence et facticité ne font qu’un : il y a un être que la liberté a à être sous la forme du n’être-pas (c’est-à-dire de la néantisation). Exister comme le fait de la liberté ou avoir à être un être au milieu du monde, c’est une seule et même chose et cela signifie que la liberté est originellement rapport au donné.» 
L’obstacle qui est ustensile est ce que Jankélévitch nomme « l’organe-obstacle ». L’évitement procède de cette dualité contradictoire, ancrée au cœur de la liberté humaine. La liberté n’est pas libre d’être libre. Elle est une puissance qui ne se choisit pas comme telle ou telle. La liberté porte sur l’objet du choix, pas sur le fait de choisir qui est la nécessité si l’on veut ou la limite de cette liberté. Etre libre signifie être libre de l’objet du choix. Choisir et être libre revient au même, bien que l’objet du choix puisse être imposé, il n’en demeure pas moins qu’il est librement choisi. Ainsi, l’on comprend pourquoi Descartes dit de la liberté d’indifférence qu’elle le plus bas degré de la liberté : ne pas choisir revient à être mort du point de vue de la liberté, à se transformer en objet. Ce qui peut être contestable, de notre point de vue, dans la position cartésienne est que seuls le bon et le vrai déterminent la volonté libre. N’est-il pas possible d’aimer de son plein gré le mauvais et le faux ? A quoi rétorquerait Platon que ce que nous choisissons est ce qui nous paraît bon (et vrai). Pourtant, son argumentation nous semble critiquable au plus haut point : si l’on ne peut désirer les choses mauvaises qu’en ignorant qu’elles le sont, comment expliquer que certains êtres, tels les personnages mis en scène par Pasolini, d’après Sade, dans Salo, choisissent le mal pour le mal ? Certes, il faut bien comprendre que le « méchant » de l’expression « Nul n’est méchant volontairement » à laquelle nous nous référons à mi-mots ne traduit pas le mot grec qui signifie « mauvais » mais celui qui signifie « misérable ». Il ne s’agit pas du pervers (celui qui est dépourvu de sens moral, de sentiments, toujours pris dans un sens pathologique) mais de l’homme perdu, du damné. En outre, le mal voulu est le mal voulu pour autrui pas pour soi, mais faire du mal à autrui, dans la perspective platonicienne, c’est se faire du mal à soi. Ceci est conditionné par deux présupposés : que l’homme ne puisse pas vouloir le mal pour le mal sans que cela lui fasse un bien quelconque et la croyance en une nature de l’homme, qui soit rationnelle et raisonnable, c’est-à-dire morale. Ces deux présupposés étant ce que nous considérons comme des expressions de l’ordre que le philosophe s’évertue à donner à l’homme et à l’univers. La raison a remplacé Dieu ou est l’un de ses avatars. Prétendre qu’un mal n’est pas conçu par le sujet comme un mal parce qu’il le conçoit comme moyen d’un bien est une manière de se voiler la face. Thomas d’Aquin a le même raisonnement : « L’objet de la volonté étant (…) le bien qui est saisi par l’intelligence, la volonté ne peut se porter au mal à moins que ce mal ne lui soit proposé d’une certaine manière comme un bien, ce qui ne peut se faire sans qu’il y ait erreur. » Les stoïciens ont exactement le même type de raisonnement : on ne peut choisir le mal pour lui-même, car cela heurte la nature raisonnable de l’homme, ils qualifient cette attitude comme un errement de l’homme. Il s’agit donc pour tous ces philosophes d’une erreur du sujet qui choisit le mal, parce qu’il le considère comme un bien. La distinction aristotélicienne quant à la nature de notre méconnaissance, volontaire ou non, est plus proche d’une conception lucide de la perversité en l’homme. L’ignorance peut être cause ou effet de notre choix du mal ; or, il appert que nous puissions, par notre comportement, engendrer l’ignorance dans notre esprit et donc être responsable de notre choix du mal. Si cette pensée a le mérite de nous rendre responsables du choix du mal, elle repousse le problème, sans jamais l’affronter de plein fouet : pourquoi choisir le mal doit-il être absolument le fait de l’ignorant ? Pourquoi le mal ne pourrait-il pas seoir à notre complexion ?
Sans la possibilité du bien ou du mal, la liberté deviendrait caduque. En effet, sans la possibilité d’un objet à choisir, la liberté devient inutile. Pourrait-il s’agir du choix entre plusieurs biens ? Non, car il existe toujours un bien meilleur que les autres, qui les rend mauvais au regard de la relative perfection du meilleur. Celui-ci est déterminé par la raison qui calcule en quelque sorte le rapport qui existe entre une question et sa réponse, le meilleur étant déterminé par l’efficience de cette réponse et l’économie de moyens qu’elle permet.
Le mal est le corrélat de la liberté, car il permet que nous soyons responsables, du bien dispensé et du mal commis. Si nous n’agissions que bien ou que mal, nos actes ne pourraient plus être qualifiés de l’un ou de l’autre, ils seraient neutres. Aristote, dans le passage précité, a l’extrême finesse de présenter les choses ainsi : « La maxime selon laquelle "Nul n’est volontairement pervers, ni malgré soi bienheureux" est semble-t-il, partiellement vraie et particulièrement fausse. Si personne, en effet, n’est bienheureux à contrecœur, par contre la perversité est bien volontaire. » Platon n’a jamais voulu dessaisir la bonté de la volonté du sujet et s’est bien gardé de faire de la bonté le produit de la connaissance, de la science. En effet, si nul n’est misérable volontairement, il n’y aucune espèce de raison pour que nul ne soit vertueux volontairement. Or, si la vertu n’est pas la conséquence de la volonté bonne, mais le fait d’un intérêt bien compris, elle devient intéressée et, partant, impure, donc non vertueuse. La vertu est inséparable de la notion de gratuité.    
jeudi 2 février 2006

James Matthew Barrie est le meilleur écrivain de la "fantasy" quotidienne. Je crois même que l'on pourrait dire qu'il a inventé un courant particulier dans ce genre littéraire plus général que l'on nomme la "fantasy", dont il serait presque le seul représentant. Chez lui, la "fantasy" ne tient qu'à un fil, celui si ténu de l'humeur et de l'instant. En vue d'un travail assez ample sur cet auteur, je le fréquente chaque jour. Je me rends un peu mieux compte de ses influences littéraires, comme celle de H. G. Wells, Ik Marvel (dont les Reveries of a bachelor / Rêveries d'un célibataire ont un certain nombre de points communs avec Le Petit Oiseau blanc de Barrie) ou encore Stevenson. Le Petit Oiseau blanc est une des oeuvres que je préfère – "je" c'est-à-dire "moi", non vêtue de noir pour une fois :
"je" qui consent à se livrer un peu ici, car ON a sous-entendu avec humour que "je" était un vieux monsieur ; certes, la photo truquée ne prouve rien, mais elle fortifiera l'imaginaire de ceux qui ont bien envie de croire que je suis une dame qui balance dangereusement vers l'âge mûr, avant l'âge pourri ... Non mais ! Tout ceci a un petit côté Lemony Snicket qui me plaît... Je traduis en ce moment, une pièce en un acte très émouvante, qui fait partie d'un diptyque (Echoes of the War composé de deux pièces en un acte : celle que j'évoque plus bas et l'autre, la première, A New World), The Old Lady Shows Her Medals / La vieille dame montre ses médailles est une pure merveille : une vieille dame, femme de ménage s'invente un fils parti au front, parce qu'elle a envie de participer à l'inquiétude de ses amies qui ont toutes un enfant ou un proche parti à la guerre et qui racontent de si jolies histoires. Elle va même jusqu'à produire un sac de lettres ! Jusqu'au jour où le pasteur lui annonce que son fils vient de rentrer à la maison !
mercredi 1 février 2006

J'ai eu la chance de pouvoir me procurer ce livre, en rapport avec mon obsession number one.
On y trouve des photographies intéressantes, telle celle de son père :
ou encore celle de sa vénérée et ambiguë mère :

L'auteur de cette biographie pense ce que j'ai toujours pensé : à savoir que Le Petit Oiseau blanc contient la quintessence de Barrie. Même si j'ai traduit ce roman étrange en dilettante (je révise cette traduction pour la rendre digne de Barrie), je suis très heureuse de l'avoir fait. Je suis tombée sur ce livre par hasard, sur internet. Et j'ai su que j'avais découvert un trésor. Céline est l'auteur de mon adolescence ; Barrie est l'auteur de mes 30 ans.
Je cite le Times, à la suite de l'auteur : "(...) c'est l'une des meilleures choses que Barrie ait écrites. Du début à la fin, c'est une fantaisie absolue : il y a des fées, des oiseaux, des vieux célibataires avec de vieilles histoires d'amour, de jeunes épouses et des enfants - spécialement des enfants. Si un livre existant contient plus de savoir et d'amour vis-à-vis des enfants, nous ne le connaissons pas."
Je trouve très amusant et ironique de m'être entichée à ce point de Barrie de cette manière, quand je me délectais de propos incorrects, il y a quelques années, avec la méchanceté infinie qui me caractérise : "Comme si la vie d’un mioche avait plus de valeur que tout le genre humain réuni. Comme si un môme avait plus de cœur que n’importe quel adulte fini. Pourtant, dans la balance, qu’est-ce que ça pèse un gosse, même comparé à un vieux machin, hein ? Le vioque au moins a une pension, une petite retraite, une rente, un truc qu’on peut lui piquer ou pomper : il produit rien mais il rapporte encore à qui sait le traire, tout l’inverse du bébé ou de l’enfant premier ou deuxième âge. A quoi ça sert un nenfant pour parler clair ? C’est rien qu’une décoration dans la vie des gens qui s’ennuient, surtout des dames qui les portent en sautoir, parce qu’elles ne savent rien faire de mieux. Ça les remplit jusqu’au menton un moment. Ah, la boulangerie ou la pâtisserie, c’est autre chose que l’alchimie des ovaires pourris ! Saleté de mioches ! Si les gens savaient, par exemple, ce qu’un gniard de neuf ans a dans la caboche, ils ne se donneraient pas tant de mal à l’élever et le laisseraient ramper. Plus fastoche à écraser du talon dans la posture animale.""
Désormais, je serais presque prête à pousser des landaus, à condition que ce soit dans les Jardins de Kensington, car tous les landaus conduisent à cet endroit, dit Barrie.
Je finirai ce billet échevelé en citant Barrie, une fois de plus, lorsqu'il dit à H.G. Wells : "Tout le monde peut écrire des livres mais savez-vous remuer les oreilles ?"
C'est une encyclopédie gratuite rédigée par des gens comme vous et moi. L'initiative est très belle dans son principe. J'ai lu dans le Figaro qu'il n'y avait pas plus d'erreurs que dans L'Encyclopaedia Britannica. Elle est, par conséquent, assez fiable. Cela donne confiance en l'humanité. Je n'ai à mon actif que ce mini-article, mais je compte y participer plus activement. J'aime l'idée d'échanger des savoirs.
Suite de ceci. Autre perspective. Je suis venu à la mort par la vieillesse. Détour commode. Apprivoisement progressif mais difficulté décroissante : pas besoin de s’excuser d’être bel et bien vivant devant un mort. La vieillesse, puis la mort, et ensuite l’oubli. C’était une suite logique. Si tant est que la logique entre en ligne de compte dans nos choix. Mais, enfin, l’homme n’est pas très raisonnable, n’est-ce pas ? Ai-je choisi la vieillesse ? La mort ? L’une plutôt que l’autre comme fonds de commerce ? Non, je me suis trouvé là, par hasard. Je n’ai jamais eu beaucoup de résistance face aux événements. Ça ne date pas d’hier. On a toujours dit que j’étais un indifférent. Je ne pose pas de questions ; je n’ai pas le temps. J’aimerais de temps en temps avoir moins de mémoire. C’est la raison pour laquelle j’ai une passion pour le sommeil. Qu’est-ce que j’ai réellement voulu dans ma vie ? Que le hasard soit une forme de nécessité ou rien de plus que ce qu’il exprime, je suis la dernière main qui caresse les vieux et les morts. Je ne cherche pas à m’en excuser. J’aime mon travail et j’éprouve des états d’âme féroces pour mes clients. Le mot « patients » me gêne, car je suis payé et je ne supporte pas l’hypocrisie. Je sais que cela peut paraître emphatique de parler de sentiments, mais pourtant je suis un homme de cœur. Je n’irais pas jusqu’à dire que j’agis par bonté, car ce serait présomptueux et sûrement faux, mais je marche à l’émotion, bien que je ne sache pas très bien ce que ça veut dire. Je me méfie toujours des gens qui se disent généreux. Je ne m’estime pas meilleur que les autres ; je suis peut-être simplement un peu moins solide que les autres devant le désespoir. Je suis une petite nature, une proie facile pour la culpabilité. La mort ne me fait rien, lorsqu’elle est nécessaire, ou plutôt lorsque je suis trop fatigué pour m’imaginer qu’elle pourrait ne pas l’être. Est-il des circonstances où elle ne l’est pas ? La mort des autres l’est presque toujours –on ne peut se substituer aux décrets du destin des gens, qu’ils le suivent docilement ou qu’ils l’écrivent - mais la sienne propre ? Mis à part les accidents, volontaires ou involontaires, la mort peut-elle être évitée ? Apparemment non. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui ne finisse pas. Un fou pourrait sûrement démontrer que ça ne veut rien dire et qu’il est peut-être possible de ne pas mourir. On est habitué à la mort, mais cela signifie-t-il pour autant qu’elle doive se produire ? Il nous manque peut-être un ingrédient pour l’abolir. Et si la mort n’était pas ce qu’on imagine ? Difficile de me faire avaler ça tout de même. Bizarrement, le seul truc non nécessaire dans cette histoire est le moment où elle se produit. Mais, là encore, il peut s’agir d’une illusion. Et puis quelle importance de mourir in utero ou dans son caca ? La vie, cet intervalle qui s’allonge entre deux catastrophes, est-elle si plaisante qu’on ne puisse court-circuiter cet intermédiaire ? Je ne sais pas, il me semble juste que je n’aimerais pas être vieux. Pourtant, j’aime les vieux. Je fais pour eux ce que j’aimerais qu’on fasse pour moi si j’étais à leur place. Je n’aimerais pas être dans leur peau. Pourtant, j’y suis condamné, à moins que je ne donne le change au moment venu. Mais comment savoir qu’on est vieux ? N’est-il pas déjà trop tard quand on se pose la question ? Je suis venu à la mort par la vieillesse. Aux morts par les vieux. Je suis médecin généraliste. Mon emploi du temps est soigneusement partagé entre la maison de retraites et les gens de l’Extérieur. Je vis dans une ville de province, de taille moyenne, sans bruit mais non sans rumeurs, où les meurtres et les assassinats sont des exceptions. Je n’ai donc que peu d’occasions d’exercer mes talents de légiste. J’ai passé le diplôme il y a cinq ans, quand on a retrouvé une fille éventrée, puis trois mois plus tard un couple assassiné dans leur lit. C’est moins coûteux et plus rapide d’employer un médecin sur place plutôt que d’envoyer les corps dans la plus proche grande ville, qui a son propre médecin légiste, qui, lui, ne fait rien d’autre de la journée que fourrager dans les corps. On a dû penser que la mode était à l’assassinat et qu’il valait mieux avoir sous le coude un fouille-morts. Je ne sais pas si les patients de la maison de retraite savent que j’emploie mes talents ailleurs. Seraient-ils jaloux de cette infidélité ? Choqués ? Il est possible qu’ils n’aimeraient pas que je les touche, sachant que je touche aussi des chairs froides, comme les femmes qui n’aiment pas que leur amant se partage entre deux corps. Comme si l’exclusivité de ce petit bout de chair ou de ce petit trou avait vraiment de l’importance. Je n’ai pas de femme. Je n’en ai jamais eu. Cela ne me serait pas venu à l’idée. A quoi pourrait-elle me servir ? Quand j’en caresse une, j’aime lui chuchoter ce que mes mains ont l’habitude de faire. En général, je leur coupe tous leurs effets. J’aurais pu refuser d’être légiste. Nous sommes cinquante médecins en ville. On me l’a proposé et, sans réfléchir, j’ai accepté. Je n’ai pas pensé que c’était pire que de s’occuper des vieux. J’ai même eu le sentiment que ce serait une sorte de récréation, quelque chose de facile. La première fois que j’ai disséqué un corps, c’était dans les années soixante-dix, alors que je n’étais qu’un étudiant de première année. C’est la grande épreuve qui permet de faire le tri entre ceux qui ont le truc et ceux qui ne l’ont pas. En somme, on garde les plus résistants, ceux qui ont le moins de tripes, mais peut-être le plus de cœur. Pourtant, un cadavre est plus reposant pour l’âme qu’un grabataire. Si, vraiment, on voulait conserver les étudiants qui feront les médecins les plus solides, on devrait les obliger à passer une année entière dans une maison de retraite ou un service de gériatrie sans possibilité d’en sortir. Je crois que peu d’entre eux supporterait l’épreuve jusqu’au bout. Et moi, pourquoi est-ce que je tiens debout ?
mardi 31 janvier 2006


Harvey est un lapin imaginaire... ou pas.
Qu'est-ce qu'un pooka, me direz-vous ?
Vous le saurez en regardant ce charmant film d'Henry Koster où le grand et magnifique James Stewart est en vedette, dans le rôle d'un doux rêveur, dont on ne sait s'il est fou ou très sage (ce qui revient au même, parfois), aux côtés de Josephine Hull (une des vieilles dames d'Arsenic and old laces). Le film est une adaptation d'une pièce de Mary Chase.

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"Puck :
In medieval English folklore, a malicious fairy or demon. In Elizabethan lore he was a mischievous, brownielike fairy also called Robin Goodfellow, or Hobgoblin. As one of the leading characters in William Shakespeare's Midsummer Night's Dream, Puck boasts of his pranks of changing shapes, misleading travelers at night, spoiling milk, frightening young girls, and tripping venerable old dames. The Irish pooka, or púca, and the Welsh pwcca are similar household spirits."
Encyclopædia Britannica

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En parlant d'Henry Koster, me vient à l'esprit un autre film de lui que j'affectionne particulièrement, The Bishop's wife (Honni soit qui mal y pense) où Cary Grant
(toujours lui !) interprète le rôle d'un ange pour le moins facétieux qui surgit dans la vie d'un couple en difficulté.
Loretta Young me semble sur le point de succomber à cet ange peu orthodoxe. Je l'y encouragerais presque...
La représentation et le double : A la manière de la croûte terrestre constituée de plaques, ou à la manière dont un texte peut être tissé, nous aimerions fournir une palette de couleurs possibles pour rendre les sentiments et les idées de l’âme humaine aux prises avec le réel. Cette palette pourra constituer en quelque sorte une grille de lecture pour les textes philosophiques ou littéraires qui seront soumis à notre étude. Bien sûr, elle n’a rien de scientifique, et ne repose que sur notre manière propre d’appréhender le champ lexical du tragique et du philosophique. Le contact que l’homme a avec la réalité passe par la « représentation placentaire » qui permet les échanges entre lui et le monde. Cette représentation peut être d’ordre rationnel, fantasmatique (imaginative) ou sentimentale. Ou encore tout à la fois. L’homme s’approprie donc le monde par :
  • la représentation qu’il s’en est fait
  • l’interprétation qu’il en donne
  • l’action qu’il exerce sur lui
Ces trois moments principaux se conditionnent réciproquement les uns des autres. En tout cas, ils ne sont pas juxtaposés mais coordonnés. La représentation est l’élément central de sa relation au monde et la condition sine qua non de son appropriation. 1) L’homme interprète avec sa raison et avec les catégories que cette faculté sécrète :
  • le sensé / l’absurde
  • le raisonnable / le déraisonnable
  • le rationnel / l’irrationnel
  • dramatique (théâtral) / mécanique
Trois couples de catégories qui reflètent l’ordre que la raison impose au monde. Il peut aussi l’interpréter en fonction de ses croyances, de ses désirs, de ses besoins, mais il a besoin de sa raison pour justifier et étayer cette interprétation. L’interprétation donne le sens du monde. 2) L’homme (se) représente avec sa raison, ses sens et ses sentiments, et le monde lui apparaît :
  • comique / tragique
  • risible / attristant
  • ridicule / grand – respectable
La représentation donne le ton du monde, qui sera de nature à engendrer en l’homme l’optimisme, le pessimisme, le pathétique ou le tragique. 3) L’homme agit avec :
  • gravité
  • sérieux
  • frivolité
  • dérision
  • tragique

conformément à sa représentation et à son interprétation de l’univers. L’action donne la valeur et la profondeur que l’acteur attribue au monde. Avant d’expliciter ces différents aspects, posons le schéma suivant qui nous permettra de commenter et d’expliquer chacun des concepts :
L’abscisse symbolise l’échelle où se positionnent les critères (subjectifs) qui servent à nous représenter le monde. L’ordonnée supporte les catégories (censées être objectives) qui nous aident à construire une interprétation raisonnée du monde. L’abscisse et l’ordonnée nous permettent de distinguer des couples de notions, le mot et son contraire, qui se font face, comme dans un miroir. Les deux diagonales donnent une image de notre champ d’action, notre manière d’arpenter, de couper et d’utiliser le réel. Elles se coupent en un point qui correspond à la position de la notion de « grave », centre de gravitation du réel, sorte de tare dans notre balance imaginaire. Le frivole, le sérieux, le tragique et le dérisoire sont un peu les points cardinaux qui orientent notre action. L’intersection de l’abscisse, et de l’ordonnée dessinent quatre rectangles qui désignent quatre tons ou « goûts » du réel. Les quatre tons se font face, soit en vis à vis, soit en diagonale. Le pathétique est le refus du combat, l’écrasement d’un sujet, à la différence du tragique qui, bien que sans espoir, entretient la lutte. Le pathétique et le tragique sont toujours le fait d’un sujet. Le pathétique et le tragique ont cette autre chose en commun, qu’ils sont du côté déraisonnable de la représentation, tandis que l’optimisme et le pessimisme sont du côté de ce qui peut être dit ou expliqué par la raison. Le pessimisme serait un tragique qui aurait cessé de l’être, dont la tension aurait été apaisée par la raison. L’optimisme pourrait être perçu comme un pathétique ayant bien (mal ?) tourné. Le pessimisme et l’optimisme sont des contraires, des perspectives qui gouvernent en ordre inverse de l’autre, Le pathétique n’est pas de manière aussi parfaite ou flagrante le contraire du tragique. Le pessimisme et l’optimisme, vassalisés à la raison, font front contre le tragique et le pathétique, non domestiqués par cette même raison. Mais l’optimisme et le pathétique vont de pair contre le pessimisme et le tragique, dans la mesure où le premier couple se situe du côté du rire, d’une certaine joie, tandis que le second est du côté des larmes ou de la tristesse. Précisons que le rire ou les larmes n’ont pas la même qualité en haut et en bas, en fonction de leur rapport positif ou négatif à la raison : le rire appuyé par la raison est un rire sans arrière-pensée, un rire franc bien que, peut-être, un brin dramatique, c’est le rire de l’optimiste qui se réjouit de tout ce qui chatouille son imagination. Ses rires sont appelés par des situations comiques et risibles. Le rire délaissé par la raison est pathétique, parce que mécanique, et on peut le qualifier de jaune : on rit pour ne pas pleurer. Est pathétique l’homme qui, à la différence de celui qui incarne le tragique, fait pitié ou rire par sa petitesse. Son rire est associé au ridicule d’une situation. De même la différence de qualité des larmes du pessimiste et du tragique. Le pessimiste a encore et toujours la raison pour lui, dans son malheur même, tandis que le tragique est seul. Les larmes du pessimiste sont des larmes de dépit ou de rage, de quelqu’un qui pleure sur soi, tandis que celles du tragique sont des pleurs d’épuisement et des larmes offertes au monde, pour rien. L’homme, en fonction du goût ou du ton qu’il trouve à l’univers, agit plus ou moins profondément dans ou sur le réel. La gravité est au centre de notre schéma, car c’est la seule manière possible d’aborder le monde, en tout cas immédiatement ; elle en est le premier niveau, car le monde doit peser ne serait-ce qu’un gramme pour exister à mes yeux. Le sérieux est le fait de l’homme optimiste qui croit au réel raisonné, ordonné, rationalisé ou rationalisable. Cet homme-là vit dans un monde où les choses, les êtres et les événements sont à leur juste place. Le sérieux adhère aux choses et leur ajoute du poids. Le monde de l’homme sérieux est un bloc de granit dans lequel il taille La frivolité est l’attitude de l’homme pathétique, qui palpite à la surface du monde et de son moi. L’univers du frivole est léger et superficiel. Le pessimiste est un être qui a beau jeu d’être cynique et d’user de dérision (il suffit de penser à Schopenhauer ou Cioran). De même que dans le cas du sérieux, la raison permet à l’homme de s’enkyster dans le monde, de même la raison permet de s’en détacher et de le traiter avec dérision. La parenté du terme avec l’illusion et sa signification de « trop insignifiant pour être pris en considération » illustre notre idée selon laquelle, dans le pessimisme le monde est tenu pour « moins que rien » (puisqu’il n’est pas en faveur de l’homme), l’on peut donc se jouer de lui. A voir le rectangle en bas à gauche, on s’aperçoit de la triple présence du tragique. S’agit-il du même ? Oui et non. Le tragique comme un certain type d’action et de profondeur du réel, le tragique comme représentation du monde et le tragique comme ton. C’est l’action qui détermine la profondeur du réel qui, en lui-même n’a ni poids ni couches, et le dédouble en quelque sorte. Le tragique comme représentation correspond à une certaine configuration de ma représentation, de mon interprétation et de mon action. Cette configuration est unique : celle d’un être singulier alourdi par une expérience, un vécu face à des circonstances tout aussi singulières et inimitables. La métaphore théâtrale, avec sa scène, sa mise en scène, et surtout ses éclairages est propice à nous faire comprendre cette configuration qui, telle la configuration céleste désigne la place de chaque astre. La configuration de l’univers a comme équivalent la complexion de l’individu, entendue dans le sens où l’entendaient les anciens.
Siegfried Kracauer conclut son essai sur le roman policier en affirmant : « La fin du roman policier est la victoire incontestée de la ratio – une fin sans tragique mais teintée de cette sentimentalité qui est l’un des constituants esthétiques du kitsch. » Le philosophe a raison pour une part, mais pour une part seulement. En effet, il suffit de lire les romans policiers de William Irish pour se convaincre que, si la raison remet en ordre le monde, les ombres ne disparaissent pas complètement pour autant. On pourrait nous objecter que les romans d’Irish sont moins des policiers, des hard boiled ou des polars, que des romans noirs ou blêmes, mais la structure en est néanmoins celle de l’enquête et de la résolution finale du ou des problèmes initiaux. En outre, une fin sans tragique n’implique pas pour autant que le tragique ne soit pas diffus dans le reste de l’œuvre, et demeure en suspension, une fois le livre achevé. Même dans le roman policier type – s’il en est – ce qui a été cassé ou détruit n’est jamais réellement remis en place ou replacé : rien ne sera plus comme avant.
lundi 30 janvier 2006

Lorsque je vais à Paris, je déambule en priorité dans les librairies. Je me soûle de livres, à défaut d'enfiler whiskies et compagnie. Je fais ma tournée des librairies. J'ai une bien mauvaise nouvelle pour les non-parisiens, qui ne lisent pas la presse, peut-être : l'ancienne lirairie des P.U.F - qui ne portait déjà plus ce nom et qui avait été sauvée une première fois - a rendu l'âme. Elle va fermer ses portes très prochainement pour laisser la place à une boutique de fringues. En plein cœur de la place de la Sorbonne, ma chère Sorbonne. Je tremble pour VRIN, la célèbre librairie philosophique. Que de tristesse d'entrer dans une librairie désertés par les livres. Je ne sais qui nous devons blâmer. Sûrement sommes-nous tous coupables... J'ai ramené plein de livres dans ma valise, dont le Sherlock Holmes des Moutons électriques.
Quel beau livre !!! Je l'ai à peine feuilleté mais je vais le caresser et le dévorer, ce soir, dans mon lit. J'ai également trouvé un recueil de nouvelles de Conan Doyle ayant trait au monde médical auquel il appartenait. J'ai lu quelques nouvelles dans le train et je suis sous le charme. La lampe rouge désignait l'enseigne des médecins généralistes à l'époque victorienne.

Je suis une lectrice assidue et admirative de Jane Austen. Je me languis toujours du second volume de la Pléiade, qui se fait très attendre... Les livres de la Pléiade sont des coquets. Espérons qu'il sortira avant ma mort. Je ne suis pas la seule, il faut croire, à priser fort le style de Jane A. ! J'ai commandé le DVD du téléfilm produit par la BBC. Je n'ai pas encore eu le temps de le visionner, mais mon préjugé est favorable si j'en crois les éloges de certains. Il me semblait naturel de voir le film de Joe Wright. Encore un cinéaste que je n'ai pas le plaisir de mieux connaitre. L'affiche du film attire l'oeil et n'est pas mensongère : elle dit l'esprit élégant du film. Contrairement à la dernière adaptation d'un classique anglais que j'ai eu l'heur de voir, ce film est parfait. Rien de moins. La mise en scène est intelligente, la réalisation somptueuse : il y a des plans continus d'une hardiesse à couper le souffle. Que dire de la scène du bal qui représente à elle seule des difficultés sans nombre pour la caméra ? Le travail de la photographie est impressionnant. J'ignore comment l'on peut donner naissance à un tel prodige. Les décors sont magnifiques, aucun acteur n'est déplacé dans ce jeu subtile de l'amour et de l'intelligence ; l'esprit austenien est respecté. Il y a une puissance joyeuse dans ce film qui sourd et pourtant ce monde-là n'a rien d'idyllique. Se marier pour une femme, à l'époque, était la seule ambition raisonnable. Et, si possible, avec un homme ayant une fortune... Difficile d'être romantique dans ces conditions. Et pourtant... Avec la meilleure volonté du monde, je ne saurais faire grise mine. Keira Knightley est une Elizabeth Bennet presque trop belle (j'imaginais l'héroïne d'Austen bien moins gracieuse) mais elle porte le film avec l'élan de sa jeunesse. Son charme réside, entre autres, dans le petit défaut de la numéro 22 (entendez sa dent numéro 22, en léger décalage avec les autres). M. Darcy, quant à lui, est sûrement une image possible de l'homme idéal : un homme qui ne sait dire les mots d'amour que la mâchoire crispée ; un homme loyal, généreux et sensible à l'extrême ; un homme qui ne sentimentalise pas pour rien mais néanmoins un homme romantique. Que le goût de l'amour d'antan devait être doux ! Que l'amour donnât de l'esprit et de la noblesse me paraît la moindre des choses. Ma scène préférée : le baiser que dépose Elizabeth sur la main de M. Darcy, lorsqu'il la demande en mariage pour la seconde fois.
Et que dire de ce baiser non épanoui lorsque leurs deux front se touchent et que la pudeur les retient ? Je suis une néo-romantique. Je n'y puis rien. Nous touchons au sublime dans ces instants.

Je dédie ce billet à Guérine, sans qui je ne serais peut-être pas allée voir ce film. Tout choix est un deuil et il y a tant à découvrir en ce bas monde... Mille mercis à elle pour sa suggestion qui a atteint sa cible, au-delà de ses espérances. Je suis heureuse qu'elle ait pensé que ce film me ferait de l'effet, cet effet : cela signifie que j'exprime assez justement ce que je suis ou crois être, dans ce JIACO. Je suis allée le voir, samedi, au MK2 Odeon, à la séance de 16h15.
Dieu merci, il était en V.O. Depuis cette date très précise, les personnages me tannent. J'ai la gorge serrée. J'ai très peur d'en mal parler, car je suis incapable de restituer l'émotion qui fut mienne. A trop y penser, je n'ai qu'une envie : pleurer. Je me suis sentie très nouille, avec mon visage boursouflé de larmes à la fin de la séance. Ce n'est pas très classe de se moucher dans son écharpe, vous me l'accorderez. Et puis il y a cette honte : que les autres voient votre faiblesse... De plus, le film ne se prête pas à ce dégoulinage.

D'abord une nouvelle que je n'ai pas encore lue mais achetée. Une nouvelle écrite par une inconnue (pour moi), E. Annie Proulx. Je suis impatiente de découvrir si le film d'Ang Lee est conforme à l'oeuvre originale et si je vais y découvrir d'autres secrets de ces deux héros, Heath Ledger dans le rôle d'Ennis Del Mar et Jake Gyllenhaal interprétant l'impétueux Jack Twist. Le film nous montre une histoire d'amour qui s'exprime sur une vingtaine d'années. Les deux amants se retrouvent une semaine deux ou trois fois par an. Entretemps, ils vivent en sourdine. Cela suffit à la plupart des gens, dans le fond. Hélas. Deux hommes, un peu cow-boys, très paumés et fauchés : l'un est orphelin, l'autre est incompris de ses parents. Cela revient au même. Ils sont frères de solitude. Une rencontre au coeur de la nature et de l'oubli du monde. Ils gardent des troupeaux de moutons. Mille bêtes. Un geste, une nuit. Refusé par l'autre, puis finalement consenti, dans une certaine brutalité. Mais ne vous y fiez pas : le geste violent n'est qu'un bâillon pour ne pas dire ce qui est à l'oeuvre entre les deux hommes. De l'amour. Comme ça, qui vous tombe dessus. Dégringolade. Celui qui se défend (Ennis) lutte contre une révélation sur lui-même, qui met en péril ce qu'il imaginait être son identité. L'autre, Jack, sait déjà et accepte. Personne n'a tout à fait le choix de ses passions. L'un plus solitaire et peu loquace donne l'impression que ses sentiments sont coincés dans sa poitrine et ne peuvent jamais franchir le barrage des dents et de la bouche. Alors, il cogne quand il a trop mal de ne pas dire ce qui le meut à l'intérieur. L'autre, plus honnête avec lui-même, plus à l'aise avec ce qu'il est, le bouscule, mais avec délicatesse. Cette disharmonie entre les deux est le secret de leur entente. Deux hommes qui s'aiment en 1963, c'est le risque d'être lynché et pire. L'atrocité est évoquée et montrée en une simple image. L'homme émasculé fait pendant au mouton éviscéré dans le cours du film. La sauvagerie des hommes est moins acceptable que celle des bêtes. Truisme. Un homme tué parce qu'il aimait, autrefois. Ennis pense que leur destin pourrait être le sien.

D'ailleurs rien ne nous dit que l'un d'entre eux n'adoptera pas cette destinée... L'amour est beauté. La dernière scène du film, lorsque Ennis touche la chemise de Jack, enfin sa chemise que Jack lui avait dérobée, me brise. Que de gâchis ! Ennis n'a pas eu la force d'assumer leur amour ou peut-être n'a-t-il simplement pas eu le courage de s'avouer ce qu'il ressentait. Cet amour me semble lui apparaître tout entier lorsqu'il est trop tard. Paradoxe d'un amour qui est né complet une nuit. L'amour n'est ici pas construction, jeu des petits pas, tentatives d'approches. Il est d'un coup. Je crois savoir que, parfois, il vaut mieux ne pas savoir à quel point l'on aime l'autre. Devant le risque de se perdre, il convient de temps en temps d'adopter une forme de cécité. L'un des passages que je conserve en mémoire immédiate est la rencontre entre Ennis et les parents de Jack. La mère de ce dernier, petite femme sans importance, est peut-être l'un des personnages les plus émouvants du film. Son rôle est minime mais l'amour qu'elle exprime est troublant. De même pour la femme d'Ennis qui sait et ne dit rien, souffrant en silence. Longtemps. Son mutisme est remarquable. Il est évident que l'amour de son mari, sa passion pour un autre homme, la heurte mais il semble que son amour à elle pour lui ne soit pas atteint pour autant. Au-delà de la rupture demeure une attente de cette femme face au silence de l'homme. La principale qualité de ce film réside justement dans son silence. La mise en scène, la réalisation suggèrent au spectateur des faits qui ne sont ni montrés ni évoqués, mais que les personnages portent en eux. Il y a un remarquable sens de l'ellipse qui contre toute velléité de pathos. Un exemple fort : la carte postale qu'Ennis envoie à Jack et qui lui est retourné avec une atroce balafre : un coup de tampon qui lui signifie son "décès". Ce refus d'un exutoire par des images trop fortes ou sentimentales nous contraint à exprimer plus violemment nos propres affects face à cette histoire belle et triste.
vendredi 27 janvier 2006

"Pourtant ce ne sont que des personnages de fiction,
ce n’est qu’une histoire trop belle pour être tout à fait vraie.
N’y a-t-il que les imbéciles qui aiment ?
N’y a-t-il que les gens réputés intelligents qui supposent que la moindre trace de guimauve soit un crime contre l’esprit, contre la pensée ? Faut-il toujours se justifier d’aimer le rêve ?Il y a toujours de la gêne de la part des gens à avouer qu’ils aiment se sentir sentimentaux, comme si l’intelligence véritable ne s’attardait pas à la contemplation de ce qu’ils appellent des clichés, des stéréotypes, à moins de se désavouer.
Justement, je suis une spécialiste en matière de clichés. Rien n’est moins figé qu’un cliché, même celui qui est le plus net. Les photos floues ont une autre origine.
La plupart des gens s’imaginent qu’une photo floue est une photo ratée. Cet échec pouvant être imputé à un mauvais usage de l’appareil ou bien au fait que le chasseur de clichés bouge pendant la prise. Or, ce sont des inventions de la raison pour masquer une incompréhension d’un phénomène bien plus intéressant mais dont la révélation remettrait en cause trop de certitudes pour être dévoilé au grand public. Une photo floue capture le mouvement d’un rêve en train de s’extirper de l’homme ou de la femme qui le porte. Certains de mes confrères ont deviné ce secret et sont passés maîtres dans l’art de saisir sur le vif de tels évasions : Julia Margaret Cameron, par exemple, grand-tante de Virginia Woolf."
La rédemption du bonheur par le chagrin et le deuil. Les histoires tristes sont les plus belles.
jeudi 26 janvier 2006
Nathaniel Hawthorne est un exquis auteur de romans, de nouvelles et de contes. C'est dans ces derniers qu'il excelle. Il y a en lui un peu d'Oscar Wilde, d'Edgar Allan Poe et... beaucoup de lui-même ! Il a l'art de nous plonger dans des atmosphères excentriques sans nous déranger, en nous laissant penser que les choses folles et perturbantes qu'il nous raconte sont la norme du réel. Son écriture est précise et claire, ambitieuse, mais jamais absconse. Les chutes de ses contes et nouvelles sont, en général, surprenantes et froides. Tout le monde a lu La lettre écarlate, mais peu se sont plongés dans ses nombreux contes et nouvelles. Je vous livre le résumé, à peine éclairé, de l'une de ses histoires.
Les portraits prophétiques.
L’histoire est la suivante : Walter et Elinor s’aiment et vont se marier. Le fiancé déclare à sa promise connaître un peintre doué d’un don étonnant. Il est capable de peindre avec une telle perfection le visage de ses modèles que ceux-ci croient se mirer dans un miroir. Le prodige ne s’arrête pas là, car «il rend, à ce que l’on prétend, non seulement les traits du visage, mais jusqu’aux passions et aux sentiments les plus secrets du cœur.» Le peintre lit dans les pensées et l’âme des gens qui lui confient la réalisation de leur portrait, et grâce à son œuvre, pour qui sait la contempler, on peut apercevoir le destin de l’être représenté, en lisant dans le regard peint. Or, Walter a peur de laisser contempler son regard et, lui-même, entrevoit un regard étrange sur le visage de sa bien-aimée. Malgré tout, ils vont faire faire leur portrait respectif. L’un contemplant l’autre. Le peintre met en garde la jeune femme à l’encontre de son fiancé et, celle-ci refuse d’en tenir compte. Le peintre revient voir ses portraits et leurs propriétaires et, devant ses yeux, la prophétie lue dans le regard de l’homme et dans celui de la femme se réalise : Walter tue sa femme en déclarant : «Quoi, (…) le destin peut donc révoquer ses propres décrets ? » au moment où le peintre tente de s’y opposer. Elinor, à qui le peintre reproche son manque de prudence («Malheureuse femme, ne vous avais-je pas avertie ? » ) réplique : «Oui, mais je l’aimais» avant d’expirer.
Ce petit conte nous intéresse pour au moins deux raisons.

La première raison de notre intérêt concerne l’idée que la destinée humaine puisse être contenue dans un regard, dans un portrait ou en miniature. Ce thème a été repris, bien sûr, par Oscar Wilde (Le Portrait de Dorian Gray). Ce n’est qu’une variation sur le thème de la représentation et du double ; le destin ou la fatalité étant pensées comme double ou miniature de l’existence d’un sujet.
Le second titre d’intérêt est le suivant : un des personnages à qui il a été révélé son assassinat par l’être aimé ne se dérobe pas et n’essaie donc pas d’éviter son destin. La morale du conte semble aller à l’encontre de nos idées, selon lesquelles c’est l’évitement qui permet la réalisation de ce qui voulait être évité. Peut-on comprendre malgré tout différemment cette fin ? Il n’y a pas de doute : Elinor croit en la vérité de la prophétie, mais elle veut son destin, car elle aime Walter (et son destin) : une illustration de l’amor fati de Nietzsche. Sur ce point, au moins, elle est comparable aux héros tragiques qui croient en leur destin. Mais, elle ne fuit pas, contrairement aux modèles que nous avons passés en revue et tâche même de faire bonne figure, ce qui est le cas de dire ici. Et si, comme Œdipe, elle voulait son destin, mais consciemment alors que les héros tragiques le désirent sans le savoir ? Les contes d’Hawthorne ne sont pas tragiques mais bizarres, étranges, parfois inquiétants ; il y a quelque héritage gothique dans leur semblant de noirceur ; les personnages semblent s’abandonner et veulent toujours ce qui leur arrive, mais mollement, sans raison violente ou même sans raison du tout, si cela est possible. Ainsi, l’histoire de M. Wakefield qui, un jour, « sans l’ombre d’un motif » quitta sa femme et alla s’installer clandestinement pendant vingt ans dans une maison en face de la sienne. Pourtant, Hawthorne affirme que «Chaque événement, le plus futile en apparence, a sa raison d’être » et ajoute plus loin, à propos du caractère du héros en question, «il s’abîmait souvent en de longues et paresseuses méditations dont il ne voyait pas en lui-même le but, ou, s’il l’entrevoyait, qu’il n’avait pas l’énergie d’atteindre. Le sens des mots échappait souvent à son esprit errant. (…) Bref, c’était un caractère indéfinissable que celui de Wakefield, et probablement le seul de son espèce.» On peut dire que l’homme agit ainsi dans le seul but de faire une expérience, il tente le diable, il a envie d’aventure sans pour autant désirer le risque qui lui est inhérent. Il hésite à rentrer chez lui, s’y apprête, puis renonce, la main sur la poignée de la porte : « A cet instant, sa destinée tourné sur le pivot du hasard ». Il trouve à chaque instant des raisons – qui n’en sont pas - pour remettre à plus tard son retour : « Cette idée, en s’enracinant dans son esprit, y creuse, à son insu, un abîme entre sa femme et lui. ». Or, voilà que dix années après, il rencontre, par hasard, sa femme et en est saisi ; il tombe sur elle et s’enfuit avant qu’elle n’ait eu le temps de reconnaître. Encore dix ans plus tard, un soir de pluie, il rentre chez lui, sans plus de motifs qu’il n’en était sorti et reprend sa place auprès du feu qui réchauffe le foyer. La morale qu’en tire l’auteur est la suivante : « C’est qu’il n’est pas bon d’être sans but dans la vie ; si l’on reste trop longtemps seul avec d’inutiles rêveries, elles dégénèrent en divagations. »

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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