mardi 7 mars 2006

" "Te casse pas la tête. La guerre , la paix, c'est égal.

- C'est égal ? dit Jacques, étonné. Va donc dire ça aux millions d'hommes qui se préparent à se faire tuer.

- Eh bien, quoi ? dit Mathieu avec bonhomie. Ils portaient leur mort en eux depuis leur naissance. Et quand on les aura massacrés jusqu'au dernier, l'humanité sera toujours aussi pleine qu'auparavant : sans une lacune, sans un manquant.

Moins douze à quinze millions d'hommes, dit Jacques.

Ce n'est pas une question de nombre, dit Mathieu. Elle n'est plaine que d'elle-même, personne en lui manque et elle n'attend personne. Elle continuera à n'aller nulle part et les mêmes hommes se poseront les mêmes questions et rateront les mêmes vies."

Jacques le regardait en souriant, pour montrer qu'il n'était pas dupe :

"Et où veux-tu en venir ?

Eh bien, justement, à rien", dit Mathieu. "

Comme précédemment, la vie humaine est présentée dans ce dialogue comme quelque chose qui n'a pas de valeur en elle-même, comme un phénomène ordinaire, banal, un léger soubresaut du cours de la nature qui englobe toute forme de vie : les hommes, les chiens, les mouches et la mauvaise herbe. C'est l'aboutissement au néant, d'où n'est peut-être jamais réellement sorti l'homme. De cette conception de l'individu humain, de son existence est nécessairement corrélative une certaine vision de la liberté humaine, qui n'est pas sans rappeler celle mise en scène par André Gide, dans Les Caves du Vatican :

"La liberté au second degré ; la liberté contestant la liberté. A dix heure moins trois il décida de jouer son départ à pile ou face. (…) il prit la pièce de quarante sous, pile je pars ; il la lança en l'air, pile, je pars ! pile, je pars. Elle retomba pile. Eh bien, je pars ! dit-il à son image. Non parce que je hais la guerre, non parce que je hais ma famille, non pas même parce que j'ai décidé de partir : par pur hasard, parce qu'une pièce a roulé d'un côté plutôt que de l'autre. Admirable, pensa-t-il ; je suis à l'extrême pointe de la liberté."

Drôle de moyen de prouver sa liberté en la niant, en refusant d'en faire usage, en la subordonnant au hasard ! Philippe, adolescent révolté du Sursis, qui a pour dessein de devenir "un martyr de la paix", n'assume pas sa liberté de choix, ne veut pas être responsable et c'est ainsi, qu'en se détachant en apparence de tout déterminisme, en préservant sa liberté de toute décision libre (et donc douteuse puisque peut être soumise à des déterminismes invisibles), il n'a que l'illusion d'un acte gratuit. L'acte gratuit n'existe pas, de même peut-être le hasard n'est -il qu'une causalité sont nous n'apercevons pas la chaîne. Un acte gratuit serait un acte qui n'aurait pas de raison, or un tel acte n'est jamais possible pour nous, même si nous n'apercevons pas toujours clairement les raisons qui nous guident, même si nous nous les dissimulons soigneusement. Au fond, ceci constitue une affirmation très spinoziste. Philippe fait preuve de mauvaise foi. C'est encore le problème de la coïncidence entre mon existence et mon essence.

De même, comme nous l'avons vu plus haut, Sartre chosifie la mort, l'individu qui refuse sa liberté, l'homme de mauvaise fois chosifie tous ses actes, tous ses sentiments, comme si ceux-ci étaient des parcelles de lui-même qu'il détachait, comme des peaux mortes qui se décollent. Le personnage sartrien qui se découvre existant a la tentation du sédiment :

" Une chose opaque, passive, une présence impénétrable. Mon projet.

Son projet de boire, qui s'était déposé par plaques ternes sur la transparence du verre, son projet de fumer, son projet d'écrire, l'homme avait accroché ses projets partout. "

"Un nouveau monde était en train de naître : le monde austère et pratique des ustensiles. (…) Une église de village [Sartre évoque ici l'église de Saint-Germain-des-Prés]. Elle était neuve, elle était belle ; elle ne servait à rien [puisque "Dieu n'existe pas"]. Un vent léger se leva ; une auto passa, tous feux éteints, puis un cycliste, puis deux camions qui firent trembler le sol. L'image de pierre se troubla un instant, puis le vent tomba, le silence se fit et elle se reforma, blanche, inutile, inhumaine, dressant au milieu de tous ces outils verticaux, au bord de la route de l'Est, l'avenir impassible et nu du rocher. Eternelle. Il suffirait d'un tout petit point noir au ciel pour la faire éclater en poudre et cependant elle était éternelle. Un homme tout seul, oublié, mangé par l'ombre en face de cette éternité périssable. Il frissonna et pensa : moi aussi, je suis éternel.

Cela s'était fait sans douleur. Il y avait eu un homme tendre et timoré qui aimait Paris et qui s'y promenait. L'homme était mort. (…) Cet homme s'était taillé un avenir à sa mesure, culotté, boucané, résigné, surchargé de signes, de rendez-vous, de projets. Un petit avenir historique et mortel : la guerre était tombée dessus de tous son poids et l'avait écrasé. Pourtant, jusqu'à cette minute, il restait encore quelque chose qui pouvait s'appeler Mathieu, quelque chose à quoi il se cramponnait de toutes ses forces. Il n'aurait pas pu dire ce que c'était. Peut-être quelque habitude très ancienne, peut-être une certaine manière de choisir ses pensées à son image, de se choisir au jour le jour à l'image de ses pensées, de choisir ses aliments, ses habits, les arbres et les maisons qu'il voyait. Il ouvrit les mains et lâcha prise ; cela se passait très loin au fond de lui, dans une région où les mots n'ont plus de sens. Il lâcha prise, il ne resta plus qu'un regard. Un regard tout neuf, sans passion, une simple transparence. "J'ai perdu mon âme", pensa-t-il avec joie. Une femme traversa cette transparence. Elle se hâtait, ses talons clapotaient sur le trottoir. Elle glissa dans le regard immobile, soucieuse, mortelle, dévorée de mille projets menus, elle passa la main sur son front, tout en marchant, pour rejeter une mèche en arrière. J'étais comme elle ; une ruche de projets. Sa vie est ma vie ; sous ce regard, sous le ciel indifférent, toutes les vies s'équivalaient. (…) L'église peut crouler, je peux choir dans un trou d'obus, retomber dans ma vie : rien ne peut m'ôter ce moment éternel. Rien : il y aurait eu, pour toujours, cet éclair sec, enflammant des pierres sous le ciel noir ; l'absolu, sans cause, sans raison, sans but, sans autre passé, sans autre avenir que la permanence, gratuit, fortuit, magnifique. "je suis libre", se dit-il soudain. Et sa joie se mua sur-le-champ en une écrasante angoisse."

Tous les thèmes de l'existentialisme sartrien sont présents dans ce passage : l'angoisse d'être, la liberté, la facticité, le refus de l'essence, la liberté, l'éternité, la mauvaise foi, le regard … Il y a, dans la philosophie sartrienne, deux mondes qui s'opposent et, cependant, se construisent en s'appuyant l'un sur l'autre : il s'agit, d'une part, du monde de la liberté, de l'être agissant, de l'éternité, de la conscience de soi et, d'autre part, le monde de l'ustensilité ou de la facticité, de l'essence-sédimentation, du temps et de la difficulté de coïncider avec soi-même (c'est-à-dire de la mauvaise foi). Le monde des ustensiles est le monde des êtres perçus comme des moyens, sédimentés dans leur utilité, dans leurs actes, dans leur ponctualité, tandis que le monde de la liberté est celui des êtres qui sont, indépendamment de leurs actes ou de leur fonction dans un monde condamné à la disparition, qui existent au-delà de leur essence immédiatement accessible au regard des autres. C'est pour cette raison que ces derniers sont éternels, car ils vivent dans le présent véritable, dans une conscience infragmentable d'eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils ne se réfèrent ni à un passé (qui les solidifierait, les fossiliserait dans des actes ou des sentiments susceptibles de les définir en tant qu'essence : "honnête", "menteur", nymphomane", "tricheur", etc.) ni dans un hypothétique futur (où ils immobiliseraient des parties d'eux-mêmes dans des projets, nécessairement réducteurs de leur existence, nécessairement parcellaires). L'éternité s'oppose au temps, à l'histoire. Cette conscience de l'éternité est celle d'un présent vécu qui ne peut être périmé par le temps et transformé en passé, une conscience qui exprime un être qui adhère à lui-même, sans s'enfuir par la pensée dans le futur. Le présent vécu de cette manière est éternel, il est indestructible, il ne peut être "dépassé" car il est expression de l'être véritable qui ne se solidifie pas. C'est dans ce sens précis que Jankélévitch disait, selon certains de ses anciens élèves, en se frappant la poitrine : "Voici une vérité éternelle qui va mourir". Rien ne peut faire que je n'ai pas été ; cette éternité ne concerne que mon être, pas mon essence, c'est-à-dire l'ensemble de mes actes décidus.

La guerre a, en quelque sorte, permis un arrêt du temps, rendant insignifiantes toute idée de passé et, plus encore, de futur ; elle restitue aux êtres le sens du présent, en leur ôtant la certitude du futur et l'idée du projet, puisque seul importe le maintenant qui peut se prolonger mais qui demeure, malgré tout, comme par magie, indéfiniment du présent. Expliquons-nous. Si Sartre a intitulé son roman Le sursis, c'est bien pour signifier que ce présent qui s'éternise, dans l'attente de la déclaration de guerre, paradoxalement, ne durera pas, qu'il n'est qu'un contretemps, un délai, un retard, une parenthèse ; il permet la remise d'un événement à un autre temps. En un mot, le sursis donne naissance à un temps sans temporalité, à une durée indépendante du reste du temps, sans contact avec l'essence même du temps, qui est fuite et succession d'instants ou d’événements : le sursis est un temps amorphe, immobile, une contradiction dans les termes. En réalité, le sursis n'est pas de l'essence du temps ordinaire, il est d'une autre nature : il tutoie l'éternité, puisqu'il semble n'exister que pour lui-même, sans autre raison, indépendamment de toute série causale. Bien sûr, ceci n'est qu'une illusion causée par la présence d'un danger que perçoit la conscience du sujet. Un danger qui rend précieux le présent et vain tout autre temps. La conscience du temps n'est plus diachronique mais synchronique, non plus horizontale, mais verticale. Le sursis ronge le temps, alors que d'ordinaire, c'est le temps qui dévore les êtres et les choses. L'on peut définir également le sursis par un moment que s'octroie l'être sur son essence, la liberté sur la facticité, l'éternité sur la temporalité.

Notre existence est un sursis dont nous n'avons qu'une vague inconscience ou, au mieux, une conscience diffuse, momentanée et fragmentaire, qui regarde de biais ce qu'elle ne peut soutenir par le regard. A ce titre, le roman de Sartre intitulé Le sursis pourrait être une illustration, à travers les réflexions et les sentiments des divers personnages, de notre (in)conscience quant à notre mort prochaine. Bien sûr, ici, il s'agit de l'attente par des personnages très différents (et donc représentatifs des divers degrés possibles d'une conscience qui appréhende une mort soudain devenue plus proche, plus réelle, presque incarnée) d'une éventuelle (et pourtant menaçante) déclaration de guerre. Tout ce que Sartre dit ici de la peur, de l'angoisse, du sentiment de liberté, de l'interrogation sur le sens de l'existence humaine ou encore de l'instinct de mort des divers êtres qui se croisent dans ce livre, à propos de cette guerre qui n'en finit pas d'arriver, pourrait être dit aussi justement de notre attente quant à la mort, la nôtre ou celle des autres. Une seule phrase illustre notre propos et elle est prononcée par Daniel : "Ce qu'il y a de terrible, c'est que rien n'est jamais bien terrible. Il n'y a pas d'extrêmes." Pas d'extrêmes, c'est-à-dire ni naissance ni mort, pas d'événements saillants qui soient graves, sérieux, et moins encore tragiques. La vie humaine peut être considérée de ce point de vue comme une entité amorphe, une continuité sans queue ni tête, un presque rien. Dans le même esprit, on peut comprendre le dialogue entre deux des personnages de Fin de partie, un dialogue qui sert en quelque sorte de leitmotiv ou de refrain à la pièce puisqu'il est répété plusieurs fois :

"Hamm (avec angoisse). - Mais qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce qui se passe ?

Clov. - Quelque chose suit son cours."

"Quelque chose suit son cours", c'est-à-dire que "ça" passe, une vie humaine, indéterminée, impersonnelle se produit, suivant le processus biologique qui est le sien, selon des lois naturelles. Le "ça" renvoie à une indétermination universelle, à une espèce de masse indistincte, un magma d'êtres et d'événements. Affirmation qui équivaut à celle de Mathieu, personnage du Sursis qui déclare peut-être péremptoirement "On est toujours n'importe qui", écho à l'auteur de l'épigraphe de La nausée. Point de vue qui semble anti-tragique par excellence. De même cette description de la mort par Sartre : "Mort. Et sa vie était là, partout, impalpable, achevée, dure et pleine comme un œuf, si remplie que toutes les forces du monde n'eussent pas pu y faire entrer un atome, si poreuse que Paris et le monde lui passaient au travers (…)"Cette description contradictoire ("pleine", "si remplie" et "poreuse") d'une vie achevée et figée en statue de pierre par la mort pourrait être celle d'un objet ; sa description d'une mort singulière est faite à la manière de celle d'un objet inerte et sans importance. La mort transforme une vie humaine en sédiment.

"Moi marié, moi soldat : je ne trouve que moi. Même pas moi : une suite de petites courses excentriques, de petits mouvements centrifuges et pas de centre. Un centre : moi, Moi - et l'horreur est au centre. (…) Etre de pierre, immobile, insensible, pas un geste, pas un bruit, aveugle et sourd, les mouches, les perce-oreilles, les coccinelles monteraient et descendraient sur mon corps, une statue farouche aux yeux blancs, sans un projet, sans un souci ; peut-être que j'arriverais à coïncider avec moi-même. Pas pour m'accepter, dieu non : pour être enfin l'objet pur de ma haine. (…) Etre ce que je suis, être un pédéraste, un méchant, un lâche, être enfin cette immondice qui n'arrive même pas à exister."

La mort se présente ici, bien qu'à titre d'hypothèse, comme le moment qui permettrait à l'homme de "coïncider avec lui-même", à savoir de se reconnaître en tel qu'entité une et singulière dans chacun des actes, des sentiments qu'il doit reconnaître comme les siens. La mort devrait, selon cette perspective, unir, ou plus exactement souder dans la rigidité cadavérique l'existence et l'essence. Seul le mort a une existence qui épouse les contours de son essence, puisqu'il n'y a plus de sujet, de conscience, pour s'interroger et se tourmenter sur cette "coïncidence" qui fut, jusqu'à la dissolution de cette conscience singulière qui n'a jamais pu tout à fait s'éprouver comme sujet de ses actes et de ses sentiments, le fait de tous les regards étrangers à son être. La "coïncidence" entre une existence et une essence est le fait de tous, sauf de celui qui s'éprouve comme existence en quête d'une essence dont il ne sait pas si celle qui se présente est la sienne

"(…) c'est moi qui ai raison, c'est moi qui ai raison, j'ai raison d'avoir peur, je suis fait pour vivre, pour vivre, pour vivre ! Pas pour mourir : rien ne vaut la peine de mourir."

Cette affirmation désespérée va à l'encontre des passages précédemment mis en lumière : l'existence se présente ici, dans la bouche du personnage, comme un "droit naturel", ou plus précisément comme un fait qui est inhérent à la nature de l'homme, comme une nécessité qu'il porte en lui, comme une finalité biologique. L'existence ne dépend ni d'un choix ni d'une volonté ; elle est considérée ici d'un point de vue que l'on pourrait presque qualifier d'animal. On aurait aisément l'envie de comparer ce passage à la définition que donne Schopenhauer du vouloir-vivre ; c'est un point de vue corporel qui est adopté ici. Pas de valeurs transcendantes, pas d'idées, qui justifieraient la mort. La vie et la mort n'ont pas partie liée avec l'intellect.

lundi 6 mars 2006
À l'invitation d'une lectrice, je me plie à son jeu et me mets en devoir de révéler six vérités farfelues concernant ma personne : 
- lorsque l'on manifeste une quelconque bienveillance face à certains de mes "talents", je me méfie tellement que j'ai tendance à croire que l'on se moque de moi et, si le tendre jugement persiste et se révèle sincère, je me réfugie dans l'idée que l'âme charitable manque de clairvoyance et se fourvoie ; partant, son opinion devient caduque ; 
- je suis, par excellence, un esprit illogique, donc j'ai fait de très longues études de philosophie (si l'on songe que la logique est le nerf de guerre de l'argumentation...) et j'ai décidé, tout naturellement, de devenir traducteur littéraire... Je persiste à croire que la voie la plus courte est le zigzag ; 
- à propos de traduction, je suis un traducteur kleptomane, à l'instar de Dezsö Kosztolányi ; 
- je procrastine, donc je suis toujours en retard, ce qui m'incite à procrastiner toujours davantage, car je ne travaille bien que dans l'urgence ; 
- je suis tellement perfectionniste que j'attends de mourir afin de commencer à vivre ; c'est un peu faux mais la formule me plaît plus que l'effeuillage psychique ;
- la sincérité me conduit souvent à me mentir à moi-même, car je suis la seule à pouvoir déguster en gourmet mes fictions ; 
- ayant un esprit rebelle, procastinateur et illogique, je prends un malin plaisir à faire le contraire de ce qui est attendu, et je révèle ici sept idées farfelues au lieu des six escomptées ; rien ne vaut un règlement brisé, car la triche est mon passe-temps.

J'aime les facteurs, surtout lorsqu'ils ont le bon goût de m'apporter de jolies pièces pour mon musée personnel ! Aujourd'hui, une photographie certifiée d'époque (1930)

de James Matthew Barrie et de la duchesse d'York, suite à une représentation de sa pièce, What Every Woman Knows (Ce que chaque femme sait)... Que sait-elle donc, la femme ? Que, derrière tout homme, il y a une femme qui aide cet homme à gravir les marches du succès, mais que cette femme sait lui laisser croire qu'il est parvenu seul au faîte. Tel est le sens de la pièce de Barrie susnommée.
"Combien de fois l'homme dévia-t-il de la route qu'il était censé suivre à cause du rêve d'une femme ? Ainsi fut créé l'homme : pour avoir faim d'un idéal qui le dépasse, jusqu'au jour où la magie est dans l'air, lorsque les yeux d'une fille se posent sur lui. Il ne sait pas qu'il l'a élue, oui, lui et personne d'autre : si la fille est aussi pure qu'il l'est, leur amour est l'une des formes de l’idolâtrie qui n'est pas tout à fait ignoble. C'est l'union de deux âmes dans leur chemin vers Dieu. Mais, si la femme est mauvaise, l'épreuve de l'homme se révèle lorsqu'il s'éveille de son rêve. Plus noble était son idéal, plus long sera ce chemin tortueux. Pour ceux qui ne courent qu'après de petites choses, il ne sera pas trop long. Son amour peut maintenant sombrer dans la passion : peut-être seulement ternir ses ailes et s'élever de nouveau, peut-être se noyer."

J'ai mis la main sur cet ouvrage indispensable
pour un prix ridicule. Je l'avais lu et compulsé en bibliothèque, au début de ma passion pour l'ère victorienne, il y a quelques années. Qui veut déchirer la doublure de ce siècle aux dessous plus que douteux doit se plonger dans cet essai, qui se déguste comme un élégant roman de cette époque. L'horreur est de mise. Le sang coule noir et épais. Ceci vaut bien quelques penny dreadfuls... Vous connaissez certainement ces mauvais livres imprimée sur du papier médiocre, qui ne coûtaient que le prix de leur nom et qui relatait des histoires affreuses ; la littérature populaire (dans le mauvais sens de l'expression, quoique...) était née. Aujourd'hui, on peut goûter sans risque véritable cette nourriture indigne. La patine des siècles lui donne un charme fou. On y apercevra un faux reflet de la grande littérature de l'époque. Surtout celle de Dickens, où le marchandage des cadavres, par exemple, ne passe pas complètement inaperçu... La littérature victorienne, peut-être plus qu'aucune autre, doit être mise en perspective par la connaissance de son contexte. Celui du Londres du XIXe siècle est aussi trouble que l'eau glauque de la Tamise.

Mon week-end parisien fut enchanteur, comme de coutume, puisque je me nourris de la substantifique moelle des plaisirs de la capitale, qui se réduit pour moi à trois arrondissements : tournée de mes librairies du VIe arrondissement (dans l'une d'entre elles, consacrée au cinéma, j'ai discuté avec la propriétaire, admiratrice d'Audrey Hepburn, qui s'affola en constatant que mon adresse électronique exprimait ma dévotion à la divine Audrey ! Elle crut bon de me préciser qu'elle rédigeait un livre sur l'actrice. Hélas, je dus partir, car un train m'attendait, et n'eus le loisir de prolonger cette conversation..), recensement de mes cantines et cafés habituels, promenade dominicale sur les quais et chez les bouquinistes (j'ai enlevé un petit trésor dont je parlerai dans un prochain billet). Le week-end n'aurait pas été complet sans un divertissement qui n'avait rien de pascalien. J'ai eu le bonheur d'assister au récital d'Alain Souchon.
L'Olympia
était comble comme prévu. Des malheureux faisaient le trottoir dans l'attente d'un billet... Ce petit gamin rachitique est généreux sur scène. Son ironie mordante passe presque inaperçue tant son allure d'enfant moqueur dissimule les piques qu'il lance ; il ne se trompe pas de cible. La grande messe des Victoires de la musique en a pris pour son grade, lorsqu'une équipe est venue pendant le spectacle mais, visiblement, personne n'a compris son propos acidulé... et tout le monde était content. Il a fait un tabac. Les minets d'aujourd'hui ne sont pas à sa hauteur. Ce grand dadais de soixante berges est l'un des derniers chanteurs qui bat le briquet avec mon coeur. Sous des dehors simplicistes, voire naïfs, il chante une prose étudiée et chavirée, qui dit les tourments dérisoires et tragiques de nos âmes étriquées. Souchon est la complexité travestie en facilité. Sa mélancolie, ses sourires désabusés que l'on entend dans ses mélopées, sont la berceuse de mon mal de vivre. Il habille mes pensées secrètes. Haute couture. J'ai pensé à Truffaut lorsqu'il a interprété L'amour en fuite, générique du film bien connu... S'il savait...

Michel Tournier

est un immense écrivain. Cette assertion dans ma bouche est un cri, car je n'ai guère d'admiration pour les auteurs français contemporains, qui ne savent pas écrire d'histoires. Aucun risque que je me prosterne devant ces idoles en toc. Moins de cinq font peut-être exception à cette haine de la fiction, à cette gangrène généralisée. Moins de cinq qui ferment son clapet aux éructations d'un vermisseau, qui renversent les émois d'un tyran que l'on nomme le Moi. Mais Tournier... Il faut que je me débrouille pour le rencontrer ou, faute de mieux, lui écrire. C'est urgent. Je l'adorais de mémoire, l'ayant lu il y a longtemps. A trente ans, "longtemps" veut dire au moins dix ans. J'étais petite, sotte, inculte. Je ne comprenais rien. Ou si peu. J'ai une dette envers Simonne. J'en parlais ici. En effet, il y a d'étonnants échos en lui de Barrie ; pourtant, je suis presque sûre qu'il ne l'a pas lu. Je ne saurais dire d'où me vient cette certitude ; peut-être parce que j'y verrai à coup sûr un signe du destin, à moi destiné. Quelle prétention ! Ce livre était dans ma bibliothèque et il ne provient pas de mon inspiration, ne s'accorde a priori pas avec la ligne éditoriale des mes achats. Une édition originale qui attendait que je l'ouvre, que je la défigure par mes notes et mes pensées. Étrange. A l'instar d'Abel Tiffauges, je vais déchiffrer le monde. Je ne serai pas la première. Je relève au cours de ma lecture des indices barriens :

"Je suis ainsi pourvu de deux écritures, l'une adroite, aimable, sociale, commerciale, reflétant le personnage masqué que je feins d'être aux yeux de la société, l'autre sinistre, déformée par toutes les gaucheries du génie, pleine d'éclairs et de cris, habitée en un mot par l'esprit de Nestor." (souligné par l'auteur) Inutile que je radote. Cf. ici et ici. "Je me suis arrêté à l'âge de douze ans, âge de l'enfant par excellence [vérité d'il y a 30 ans, moins authentique dans notre société décadente], ayant atteint en quelque sorte sa pleine maturité enfantine, parvenu à son bel épanouissement et aussi hélas au seuil de la catastrophe pubertaire." Barrie exprime autrement cette idée en affirmant qu'après douze ans il ne se passe rien d'important. "Comme si les enfants étaient des brutes épaisses, aussi peu intelligentes et sensibles que possible, que seules des histoires abominables - véritables tord-boyaux littéraires - peuvent réussir à émouvoir ! Perrault, Carroll, Busch, des sadiques auxquels le divin marquis n'aurait rien à apprendre."
James Matthew B. semble avoir compris la nature de l'enfant. J'y reviendrai bientôt...

Michel Tournier

est un immense écrivain. Cette assertion dans ma bouche est un cri, car je n'ai guère d'admiration pour les auteurs français contemporains, qui ne savent pas écrire d'histoires. Aucun risque que je me prosterne devant ces idoles en toc. Moins de cinq font peut-être exception à cette haine de la fiction, à cette gangrène généralisée. Moins de cinq qui ferment son clapet aux éructations d'un vermisseau, qui renversent les émois d'un tyran que l'on nomme le Moi. Mais Tournier... Il faut que je me débrouille pour le rencontrer ou, faute de mieux, lui écrire. C'est urgent. Je l'adorais de mémoire, l'ayant lu il y a longtemps. A trente ans, "longtemps" veut dire au moins dix ans. J'étais petite, sotte, inculte. Je ne comprenais rien. Ou si peu. J'ai une dette envers Simonne. J'en parlais ici. En effet, il y a d'étonnants échos en lui de Barrie ; pourtant, je suis presque sûre qu'il ne l'a pas lu. Je ne saurais dire d'où me vient cette certitude ; peut-être parce que j'y verrai à coup sûr un signe du destin, à moi destiné. Quelle prétention ! Ce livre était dans ma bibliothèque et il ne provient pas de mon inspiration, ne s'accorde a priori pas avec la ligne éditoriale des mes achats. Une édition originale qui attendait que je l'ouvre, que je la défigure par mes notes et mes pensées. Étrange. A l'instar d'Abel Tiffauges, je vais déchiffrer le monde. Je ne serai pas la première. Je relève au cours de ma lecture des indices barriens :
"Je suis ainsi pourvu de deux écritures, l'une adroite, aimable, sociale, commerciale, reflétant le personnage masqué que je feins d'être aux yeux de la société, l'autre sinistre, déformée par toutes les gaucheries du génie, pleine d'éclairs et de cris, habitée en un mot par l'esprit de Nestor." (souligné par l'auteur) Inutile que je radote. Cf. ici et ici. "Je me suis arrêté à l'âge de douze ans, âge de l'enfant par excellence [vérité d'il y a 30 ans, moins authentique dans notre société décadente], ayant atteint en quelque sorte sa pleine maturité enfantine, parvenu à son bel épanouissement et aussi hélas au seuil de la catastrophe pubertaire." Barrie exprime autrement cette idée en affirmant qu'après douze ans il ne se passe rien d'important. "Comme si les enfants étaient des brutes épaisses, aussi peu intelligentes et sensibles que possible, que seules des histoires abominables - véritables tord-boyaux littéraires - peuvent réussir à émouvoir ! Perrault, Carroll, Busch, des sadiques auxquels le divin marquis n'aurait rien à apprendre."
James Matthew B. semble avoir compris la nature de l'enfant. J'y reviendrai bientôt...

Le dernier coffret de l'ultime saison sort en zone1 le 28 mars. Rarement une série aura atteint ce degré de perfection et de vérité. Ne lisez et ne regardez pas ce qui suit si vous n'avez pas vu l'épisode final... Une série qui parle autant de la vie et de la mort entremêlées ne pouvait qu'offrir une conclusion de cette nature. Nous avons le privilège de faire un bond dans le temps et d'assister en accéléré à la vie des protagonistes principaux, et surtout à leur mort. Sur le site de HBO, un supplément de choix : la notice nécrologique des personnages, ce qui ajoute une touche de crédibilité et d'émotion.
jeudi 2 mars 2006

L'un des génériques les plus réussis pour une série télévisée, hormis Le Prisonnier (personne ne fera mieux) était celui du Saint. Je posterai des images du générique en couleur dans les prochains jours...
La série est disponible dans son intégralité en DVD. Je suis plus que tentée de rafraîchir mes vieux souvenirs, qui tombent en loques. Il y eut également, en plus de la série et des romans, un magazine-recueil d'histoires non exclusivement signées Leslie Charteris,
à l'image du Ellery Queen Mystère Magazine : Inutile de préciser que je suis friande de tout ceci.
Le 15 mars prochain ce livre
sortira en librairie, par le même auteur que ce livre-ci. A cette occasion, un nouvel opus de la série Fantômette viendra combler l'attente des jeunes et de ceux qui le sont moins. En ce qui me concerne, c'est Enid Blyton qui me préoccupe. Trois séries de la prolixe dame habitent encore mes songes : le Club des cinq, la série des Mystères (que j'adore toujours), mais surtout ses deux séries : Les Jumelles et Malory School. J'ai mis des mois à reconstituer ces séries que j'empruntais à la bibliothèque, lorsque j'étais une petite fille. Je suis satisfaite de songer que mon enfance est enfin à l'abri d'une de mes bibliothèques. Je hais les rééditions qui se sont octroyé le droit de moderniser les personnages, les dialogues, etc. Un excellent site : http://perso.wanadoo.fr/serge.passions/livres_d_enfants.htm et un bouquiniste qui m'a aidée à trouver ces reliques : http://archivesbidard.free.fr/ 

J’ai commencé à lire Stephen King, il y a quelques années, ayant longtemps été prémunie contre lui par d’affreux préjugés. Ceux-là même qu’énoncent les critiques bien-pensants qui ne l’ont vraisemblablement jamais lu (sachant parfaitement de quoi je parle : le monde de la critique littéraire ne m’étant pas tout à fait étranger…), des gens qui ont sans doute peur du pouvoir de la fiction.

Il s’agit bien de ce danger. Lire n’est pas un acte anodin : l’acte est fondateur, au même titre que toutes les premières fois auxquelles nous nous hasardons ou, plus exactement, qui nous éprouvent. Le livre ouvre une brèche dans notre conscience et se glisse dans l’arrière-boutique de notre esprit. Nous ne sommes plus tout à fait capitaine du vaisseau. Le livre est un passager clandestin qui tient le gouvernail. Le risque est immense. L’enjeu exorbitant : se perdre à jamais ou devenir l'éternel dieu de notre for(t) intérieur.

L’horreur dont King est le meilleur façonnier heurte et refoule parfois un tel ou un tel sur le pourtour de son abîme personnel. Le rejet est révélateur de notre bonne ou mauvaise santé psychique. Affronter ou fuir la peur est symptomatique de notre force, de notre résistance et de notre (in)capacité à conquérir l’univers, le nôtre d’abord, et celui, plus vaste, de nos semblables…

Mon premier livre fut Misery et force est de constater que je fus hypnotisée par le récit, tant et si bien que je ne pouvais me détacher du livre avant de l’avoir consommé de bout en bout. Il s’agissait bien de cela : d’une fringale inextinguible. Je le dévorais plus que je ne le lisais, sautant presque des mots, dans ma course folle pour arriver à la dernière page. Je retrouvais tout à coup la magie qu'exerçait sur moi, autrefois, mes lectures d’enfant (celles de Jules Verne, par exemple, ou encore les livres policiers d’Enid Blyton, les premiers livres qui avaient à jamais élaboré mon goût pour telle ou telle variété de lecture). J’avais retrouvé une histoire où me lover. Je pouvais sauter un repas et ne pas répondre au téléphone, pestant contre le moindre importun. J’étais lecture !

Je dévorai d’autres romans de Stephen King et le phénomène se renouvela. J’étais séquestrée par ses romans. Le mal n’était pas encore bien grand. J’étais loin d’avoir découvert son chef-d’œuvre en 7 volumes, La tour sombre, inspiré d’un poème de Robert Browning.

La tour sombre est un prodige, où l’auteur en arrive à se mettre lui-même en scène, ainsi que certaines de ses œuvres.

King est un conteur exceptionnel. Il n’est pas un styliste, certes, bien que certains de ses romans soient écrits avec plus d’application que d’autres, voire avec un certain raffinement. Mais c’est un homme cultivé, qui n’hésite pas à pratiquer l’intertextualité, et il possède un regard acéré et ironique sur son propre travail (Cf. ses essais). C’est un très bon artisan. Il sait mêler le suspense, la psychologie et l’horreur, sans jamais se tromper dans les dosages. Indéniablement, il y a un côté Grand-Guignol dans la plupart de ses œuvres, mais cet aspect est pleinement assumé et, partant, acceptable pour le lecteur.

Pour qui veut écrire, la lecture de Stephen King est un apprentissage de premier ordre. Il n’est pas donné à tout le monde le pouvoir d’animer notre désir et de lui imposer un rythme différent de celui qu’il adopterait, seul.

http://www.stephenking.com/DarkTower/

Pardon pour les non-anglophiles, le poème est un peu long à traduire, mais je le ferai, sachez simplement qu’il s’agit de la quête d’un roi en devenir (d’où le child Roland, qui ne signifie pas qu’il s’agit d’un enfant), celle de la tour sombre, et de son cheminement jusqu’à elle.

Child Roland to the Dark Tower Came by Robert Browning (1812-1889)

My first thought was he lied in every word
That hoary cripple, with malicious eye
Askance to watch the working of his lie
On mine, and mouth scarce able to afford
Suppression of the glee that pursed and scored
Its edge, at one more victim gained thereby.
 
What else should he be set for, with his staff?
What, save to waylay with his lies, ensnare
All travellers who might find him posted there,
And ask the road? I guessed what skull-like laugh
Would break, what crutch 'gin write my epitaph
For pastime in the dusty thoroughfare,
 
If at his counsel I should turn aside
Into that ominous tract which, all agree,
Hides the Dark Tower. Yet acquiescingly
I did turn as he pointed: neither pride
Nor hope rekindling at the end descried,
So much as gladness that some end might be.
 
For, what with my whole world-wide wandering,
What with my search drawn out thro' years, my hope
Dwindled into a ghost not fit to cope
With that obstreperous joy success would bring,
I hardly tried now to rebuke the spring
My heart made, finding failure in its scope.
 
As when a sick man very near to death
Seems dead indeed, and feels begin and end
The tears and takes the farewell of each friend,
And hears one bid the other go, draw breath
Freelier outside ("since all is o'er," he saith,
"And the blow fallen no grieving can amend";)
 
While some discuss if near the other graves
Be room enough for this, and when a day
Suits best for carrying the corpse away,
With care about the banners, scarves and staves:
And still the man hears all, and only craves
He may not shame such tender love and stay.
 
Thus, I had so long suffered in this quest,
Heard failure prophesied so oft, been writ
So many times among "The Band"--to wit,
The knights who to the Dark Tower's search addressed
Their steps--that just to fail as they, seemed best,
And all the doubt was now--should I be fit?
 
So, quiet as despair, I turned from him,
That hateful cripple, out of his highway
Into the path he pointed. All the day
Had been a dreary one at best, and dim
Was settling to its close, yet shot one grim
Red leer to see the plain catch its estray.
 
For mark! no sooner was I fairly found
Pledged to the plain, after a pace or two,
Than, pausing to throw backward a last view
O'er the safe road, 'twas gone; grey plain all round:
Nothing but plain to the horizon's bound.
I might go on; nought else remained to do.
 
So, on I went. I think I never saw
Such starved ignoble nature; nothing throve:
For flowers--as well expect a cedar grove!
But cockle, spurge, according to their law
Might propagate their kind, with none to awe,
You'd think; a burr had been a treasure-trove.
 
No! penury, inertness and grimace,
In some strange sort, were the land's portion. "See
Or shut your eyes," said Nature peevishly,
"It nothing skills: I cannot help my case:
'Tis the Last Judgment's fire must cure this place,
Calcine its clods and set my prisoners free."
 
If there pushed any ragged thistle-stalk
Above its mates, the head was chopped; the bents
Were jealous else. What made those holes and rents
In the dock's harsh swarth leaves, bruised as to baulk
All hope of greenness? 'tis a brute must walk
Pashing their life out, with a brute's intents.
 
As for the grass, it grew as scant as hair
In leprosy; thin dry blades pricked the mud
Which underneath looked kneaded up with blood.
One stiff blind horse, his every bone a-stare,
Stood stupefied, however he came there:
Thrust out past service from the devil's stud!
 
Alive? he might be dead for aught I know,
With that red gaunt and colloped neck a-strain,
And shut eyes underneath the rusty mane;
Seldom went such grotesqueness with such woe;
I never saw a brute I hated so;
He must be wicked to deserve such pain.
 
I shut my eyes and turned them on my heart.
As a man calls for wine before he fights,
I asked one draught of earlier, happier sights,
Ere fitly I could hope to play my part.
Think first, fight afterwards--the soldier's art:
One taste of the old time sets all to rights.
 
Not it! I fancied Cuthbert's reddening face
Beneath its garniture of curly gold,
Dear fellow, till I almost felt him fold
An arm in mine to fix me to the place
That way he used. Alas, one night's disgrace!
Out went my heart's new fire and left it cold.
 
Giles then, the soul of honour--there he stands
Frank as ten years ago when knighted first.
What honest men should dare (he said) he durst.
Good--but the scene shifts--faugh! what hangman hands
In to his breast a parchment? His own bands
Read it. Poor traitor, spit upon and curst!
 
Better this present than a past like that;
Back therefore to my darkening path again!
No sound, no sight as far as eye could strain.
Will the night send a howlet or a bat?
I asked: when something on the dismal flat
Came to arrest my thoughts and change their train.
 
A sudden little river crossed my path
As unexpected as a serpent comes.
No sluggish tide congenial to the glooms;
This, as it frothed by, might have been a bath
For the fiend's glowing hoof--to see the wrath
Of its black eddy bespate with flakes and spumes.
 
So petty yet so spiteful! All along
Low scrubby alders kneeled down over it;
Drenched willows flung them headlong in a fit
Of mute despair, a suicidal throng:
The river which had done them all the wrong,
Whate'er that was, rolled by, deterred no whit.
 
Which, while I forded,--good saints, how I feared
To set my foot upon a dead man's cheek,
Each step, or feel the spear I thrust to seek
For hollows, tangled in his hair or beard!
-It may have been a water-rat I speared,
But, ugh! it sounded like a baby's shriek.
 
Glad was I when I reached the other bank.
Now for a better country. Vain presage!
Who were the strugglers, what war did they wage,
Whose savage trample thus could pad the dank
Soil to a plash? Toads in a poisoned tank,
Or wild cats in a red-hot iron cage--
 
The fight must so have seemed in that fell cirque.
What penned them there, with all the plain to choose?
No foot-print leading to that horrid mews,
None out of it. Mad brewage set to work
Their brains, no doubt, like galley-slaves the Turk
Pits for his pastime, Christians against Jews.
 
And more than that--a furlong on--why, there!
What bad use was that engine for, that wheel,
Or brake, not wheel--that harrow fit to reel
Men's bodies out like silk? with all the air
Of Tophet's tool, on earth left unaware,
Or brought to sharpen its rusty teeth of steel.
 
Then came a bit of stubbed ground, once a wood,
Next a marsh, it would seem, and now mere earth
Desperate and done with; (so a fool finds mirth,
Makes a thing and then mars it, till his mood
Changes and off he goes!) within a rood--
Bog, clay and rubble, sand and stark black dearth.
 
Now blotches rankling, coloured gay and grim,
Now patches where some leanness of the soil's
Broke into moss or substances like boils;
Then came some palsied oak, a cleft in him
Like a distorted mouth that splits its rim
Gaping at death, and dies while it recoils.
 
And just as far as ever from the end!
Nought in the distance but the evening, nought
To point my footstep further! At the thought,
A great black bird, Apollyon's bosom-friend,
Sailed past, nor beat his wide wing dragon-penned
That brushed my cap--perchance the guide I sought.
 
For, looking up, aware I somehow grew,
'Spite of the dusk, the plain had given place
All round to mountains--with such name to grace
Mere ugly heights and heaps now stolen in view.
How thus they had surprised me,--solve it, you!
How to get from them was no clearer case.
 
Yet half I seemed to recognise some trick
Of mischief happened to me, God knows when--
In a bad dream perhaps. Here ended, then,
Progress this way. When, in the very nick
Of giving up, one time more, came a click
As when a trap shuts--you're inside the den!
 
Burningly it came on me all at once,
This was the place! those two hills on the right,
Crouched like two bulls locked horn in horn in fight;
While to the left, a tall scalped mountain . . . Dunce,
Dotard, a-dozing at the very nonce,
After a life spent training for the sight!
 
What in the midst lay but the Tower itself?
The round squat turret, blind as the fool's heart
Built of brown stone, without a counterpart
In the whole world. The tempest's mocking elf
Points to the shipman thus the unseen shelf
strikes on, only when the timbers start.
 
Not see? because of night perhaps?--why, day
Came back again for that! before it left,
The dying sunset kindled through a cleft:
The hills, like giants at a hunting, lay
Chin upon hand, to see the game at bay,--
"Now stab and end the creature--to the heft!"
 
Not hear? when noise was everywhere! it tolled
Increasing like a bell. Names in my ears
Of all the lost adventurers my peers,--
How such a one was strong, and such was bold,
And such was fortunate, yet each of old
Lost, lost! one moment knelled the woe of years.
 
There they stood, ranged along the hillsides, met
To view the last of me, a living frame
For one more picture! in a sheet of flame
I saw them and I knew them all. And yet
Dauntless the slug-horn to my lips I set,
And blew. "Childe Roland to the Dark Tower came."
 

mercredi 1 mars 2006

J'ai failli manquer cette sortie du film de Capra en DVD ! J'ai racheté cette faute capitale. C'est un des rares films de Capra, parmi ceux que l'on peut aisément dénicher, que je n'ai pas vus. Loretta Young et Jean Harlow, dans un rôle qui l'a rendue infiniment célèbre, sont d'ores et déjà un gage de bonheur pour moi. Capra, Lubitsch, Hitchcock, Hawks, Wilder, Cukor, Wyler, Ford et Huston, Mankiewicz et une poignée d'autres de cette trempe, chacun à leur façon, à des degrés divers, sont les papes de ce cinéma qui n'existe plus à mes yeux.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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