Il est à noter, dès à présent, que le sursis est toujours, en quelque sorte, présent dans la tragédie : tous les événements qui se déroulent - qui retardent, devrions-nous dire - et qui mènent au dénouement ne sont que l'expression d'un sursis accordé par Atropos. C'est un espace de temps neutre, une durée sans conséquence, une coupure dans le temps. En effet, rien de ce qui se passe n'a d'influence réelle sur le cours des choses, puisque la fin est déjà inscrite dans le commencement. C'est ainsi que Rosset écrit fort judicieusement :
"Le tragique, c'est d'abord l'idée de l'immobilité introduite dans l'idée du temps, soit une détérioration de l'idée du temps : au lieu du temps mobile auquel nous sommes accoutumés, nous nous trouvons soudain dans le temps tragique, un temps immobile."
"Au début, nous savons la fin ; à la fin, nous comprenons le début."
Tout est déjà joué avant que ne se joue la tragédie. Mais le temps tragique est circulaire tandis que le temps du sursis est stationnaire et sans forme. Toutefois, ces deux temps sont à rapprocher parce qu'ils s'opposent à la temporalité, si l'on définit celle-ci par la succession d'événements qui importent à l'homme, à savoir le temps qualitatif bergsonien (celui de la durée intérieure) ou le temps existentiel (à tonalité affective) défini par Gaston Berger. Le temps du sursis et le temps circulaire de la tragédie ont aussi en commun de ne pas avoir de sens, c'est-à-dire qu'ils ne renvoient pas à quelque chose d'extérieur à eux-mêmes (soit une signification transcendante ou divine, un destin… ou, de façon immanente, à un cours logique d'une suite d'événements dans lesquels ils s'emboîtent). Néanmoins, le sursis vit sur le dos d'un paradoxe : il n'y a de véritable sursis qu'a posteriori, après qu'un épisode singulier brise la période de latence, ou de repos, de la temporalité. Cependant, c'est la conscience qui crée le sursis, et quand bien même celui-ci ne serait jamais interrompu par un épisode singulier - nous expliciterons cette expression plus loin, disons simplement que cet épisode singulier se doit de marquer la fin d'une certaine temporalité chère à l'homme, par la mort ou par un événement tragique - et quand bien même cette période rejoindrait la temporalité la plus ordinaire, le sursis n'en aura pas moins été vécu comme tel. De même, le cercle tragique peut être perçu comme une abstraction de la conscience ou de l'intelligence, par ceux qui sont hors de ce cercle.
La notion de liberté (en tant qu'affirmation de mon éternité) telle qu'elle se définit en relation avec la notion de sursis a certains traits de la liberté kantienne : elle se situe hors du monde sensible - "dans une région où les mots n'ont plus de sens "-, hors du monde soumis aux lois de la causalité, en dehors du repère orthonormé par l'espace et le temps. Elle est pensable (ici la liberté sartrienne est perçue plus que pensée, ressentie en l'être comme une illumination vive, une joie qui assaille l'homme, sans qu'il puisse ou cherche à la comprendre ; elle est en moi à l'état d'une évidence qui n'a rien à voir avec l'évidence cartésienne, elle serait plutôt de la nature de ce que l'on appelle - à tort ou à raison - une "expérience métaphysique") et inconnaissable, parce qu'elle ressort du domaine purement intelligible. C'est ce qui explique que cette liberté soit cause d'angoisse (qui s'oppose au souci, en tant que ce dernier est circonscrit par nos intérêts précis, sensibles et immédiats), car l'angoisse est diffuse et ne se fixe sur rien de déterminé ; on peut même dire de l’angoisse qu’elle est l’absence de tout souci sur lequel se greffer et s’éteindre. Toutefois, ainsi que le précise Lacan, « l’angoisse n’est pas sans objet, même si cet objet on ne sait quel il est ». Or, de même la liberté, si l’on suit Kant, est d’ordre intelligible, nouménal, donc non soumise à des séries causales, et ainsi elle est véritablement libre. Elle se détermine elle-même, et tourne pour ainsi dire « à vide », ce qui donne naissance à l’angoisse dite existentielle. En effet, la liberté se pose comme un absolu, c’est-à-dire comme un terme premier, un principe premier, qui se suffit à lui-même et porte en lui sa propre justification. Or, cette justification nous est invisible ou, pour le moins, incompréhensible. C’est le sens de cette phrase : « l'absolu, sans cause, sans raison, sans but, sans autre passé, sans autre avenir que la permanence, gratuit, fortuit, magnifique. "je suis libre", se dit-il soudain. Et sa joie se mua sur-le-champ en une écrasante angoisse. » C’est pourquoi nous recherchons cette justification de la liberté hors d’une liberté dont nous ne savons que faire, et c’est peut-être de cette manière que l’on peut expliquer l’hétéronomie de la volonté kantienne. C’est la gratuité de la liberté qui engendre l’angoisse chez Sartre, ce qui ne peut avoir lieu chez Kant, car dans la philosophie de ce dernier liberté et loi morale forment un couple : la loi morale est la ratio cognoscendi de la liberté et le liberté est la ratio essendi de la loi morale. Loi morale et liberté se justifient réciproquement. Dans le même sens, nous comprenons le passage suivant :
« Dehors. Tout est dehors : les arbres sur le quai, les deux maisons du pont, qui rosissent la nuit, le galop figé d’Henri IV au-dessus de ma tête : tout ce qui pèse. Au dedans, rien, pas même une fumée, il n’y a pas de dedans, il n’y a rien. Moi : rien. Je suis libre, se dit-il, la bouche sèche.
Au milieu du Pont-Neuf, il s’arrêta, il se mit à rire : cette liberté, je l’ai cherchée bien loin ; elle était si proche que je ne pouvais pas la voir, que je ne peux pas la toucher, elle n’était que moi. Je suis ma liberté. Il avait espéré qu’un jour il serait comblé de joie, percé de part en part par la foudre. Mais il n’y avait ni foudre ni joie : seulement ce dénuement, ce vide saisi de vertige devant lui-même, cette angoisse que sa propre transparence empêchait à tout jamais de se voir. Il étendit les mains et les promena lentement sur la pierre de la balustrade, elle était rugueuse, crevassée, une éponge pétrifiée, chaude encore du soleil d’après-midi. Elle était là, énorme et massive, enfermant en soi le silence écrasé, les ténèbres comprimés qui sont le dedans des choses. Elle était là : une plénitude. Il aurait voulu s’accrocher à cette pierre, se fondre à elle, se remplir de son opacité, de son repos. Mais elle en pouvait lui être d’aucun secours : elle était dehors, pour toujours. Il y avait ses mains, pourtant, sur la balustrade blanche : quand il les regardait, elles semblaient de bronze. Mais justement parce qu’il pouvait les regarder, elles n’étaient plus à lui, c’étaient les mains d’un autre, dehors, comme les arbres, comme les reflets qui tremblaient dans la Seine, des mains coupées. Il ferma les yeux et elles redevinrent siennes : il n’y eut plus contre la pierre chaude qu’un petit goût acide et familier, un petit goût de fourmi très négligeable. Mes mains : l’inappréciable distance qui me révèle les choses et m’en sépare pour toujours. Je ne suis rien, je n’ai rien. Aussi inséparable du monde que la lumière et pourtant exilé, comme la lumière, glissant à la surface des pierres et de l’eau, sans que rien, jamais, ne m’accroche ou ne m’ensable. Dehors. Dehors. Hors du monde, hors du passé, hors de moi-même : la liberté c’est l’exil et je suis condamné à être libre. (…) Et qu’est-ce que je vais faire de toute cette liberté ? Qu’est-ce que je vais faire de moi ? (….) « Je suis libre pour rien », pensa-t-il avec lassitude. (…) Partir, rester, fuir : ce n’étaient pas ces actes-là qui mettraient en jeu sa liberté. Et pourtant il fallait la risquer. Il s’agrippa des deux mains à la pierre et se pencha au-dessus de l’eau. Le repos. Pourquoi pas ? Ce suicide obscur ce serait aussi un absolu. Toute une loi, tout un choix, toute une morale. Un acte unique, incomparable qui illuminerait une seconde le pont et la Seine. Il suffirait de se pencher un peu plus et il se serait choisi pour l’éternité. Il se pencha, mais ses mains ne lâchaient pas la pierre, elles supportaient tout le poids de son corps. Pourquoi pas ? Il n’avait pas de raison particulière pour se laisser couler, mais il n’avait pas non plus de raison pour s’en empêcher. Et l’acte était là, devant lui, sur l’eau noire, il lui dessinait son avenir. Toutes les amarres étaient tranchées, rien au monde ne pouvait le retenir : c’était ça l’horrible, l’horrible liberté. Tout au fond de lui, il sentait battre son cœur affolé ; un seul geste, des mains qui s’ouvrent et j’aurai été Mathieu. Le vertige se leva doucement sur le fleuve ; le ciel et le pont s’effondrèrent : il ne resta plus que lui et l’eau ; elle montait jusqu’à lui, elle léchait ses jambes pendantes. L’eau, son avenir. A présent c’est vrai, je vais me tuer. Tout à coup, il décida de ne pas le faire. Il décida : ce ne sera qu’une épreuve. Il se retrouva debout, en marche, glissant sur la croûte d’un astre mort. Ce sera pour la prochaine fois. »
Ce texte est construit sur l’opposition dehors / dedans et se réfère sans aucun doute à la phénoménologie : il y a tout un jeu, ou une dialectique de l’être, de l’apparaître et du disparaître, mise en branle par la conscience du sujet, ou plus simplement par son regard. « l’inappréciable distance qui me révèle les choses et m’en sépare pour toujours » permet le regard qui éprouve les êtres et les choses comme différents de moi, qui les comprend de l’extérieur, mais n’en autorise jamais une connaissance intime, en profondeur ; paradoxalement, la distance est la condition de toute forme de connaissance de l’objet en tant qu’autre que moi-même, mais une connaissance de l’extérieur, non intuitive, donc partiellement fausse. Toutefois, la connaissance de soi-même, dans la transparence du sujet à lui-même, ou dans l’intuition qu’il a de son être ne lui livre rien, car il n’y a pas assez de distance entre moi et moi-même. Nous disions précédemment de la liberté qu’elle « tournait à vide », nous aurions pu dire aussi qu’elle était vide, qu’elle attendait un contenu (des actes) pour lui donner un sens qu’elle ne perçoit pas autrement qu’en acte. Je ne suis rien d’autre que ma liberté, je ne suis rien d’autre qu’une forme sans contenu, prête à me matérialiser dans n’importe quel acte qui me ferait exister. L’angoisse, comme la nausée, est le résultat de la confrontation entre mon être, ma conscience d’être et le sentiment d’un vide ou, au contraire, dans le cas de la nausée, d’un trop-plein. Les choses sont pleines, opaques, alors que les êtres sont vides, transparents par le regard que l’on porte sur eux. Transparents et cependant incompréhensibles. Incompréhensibles parce que dépourvus d’aspérités par lesquelles les saisir. Le regard (ou la conscience) découpe les choses et les êtres ; lui seul reste intact, un. Je puis me détacher des autres, et même de mon propre corps, de mes propres actes, mais je demeure tout entière dans ma conscience, même si je ne puis m’appréhender que comme un « rien ». Un « rien », à savoir une liberté ou un être sans support, sans essence dans laquelle se reconnaître. Au contraire, la nausée est le sentiment éprouvé devant une surabondance de déterminations qui remplissent et alourdissent la liberté ou l’être. En réalité, l’être se sent toujours au-delà de cet être sensible, réducteur, qui n’est qu’une matérialisation singulière de ses infinies possibilités. L’angoisse et la nausée sont des expériences métaphysiques, dans la mesure où elles font fi de l’aspect sensible de mon être. La description sartrienne de l’être libre ressemble à se méprendre à la monade leibnizienne, à cette différence près que la monade est harmonieuse ; elle est une entité métaphysique, et bien que singulière, elle est d’une tonalité mathématique, tandis que la liberté sartrienne est avant tout humaine, existentielle.
" "Te casse pas la tête. La guerre , la paix, c'est égal.
- C'est égal ? dit Jacques, étonné. Va donc dire ça aux millions d'hommes qui se préparent à se faire tuer.
- Eh bien, quoi ? dit Mathieu avec bonhomie. Ils portaient leur mort en eux depuis leur naissance. Et quand on les aura massacrés jusqu'au dernier, l'humanité sera toujours aussi pleine qu'auparavant : sans une lacune, sans un manquant.
Moins douze à quinze millions d'hommes, dit Jacques.
Ce n'est pas une question de nombre, dit Mathieu. Elle n'est plaine que d'elle-même, personne en lui manque et elle n'attend personne. Elle continuera à n'aller nulle part et les mêmes hommes se poseront les mêmes questions et rateront les mêmes vies."
Jacques le regardait en souriant, pour montrer qu'il n'était pas dupe :
"Et où veux-tu en venir ?
Eh bien, justement, à rien", dit Mathieu. "
Comme précédemment, la vie humaine est présentée dans ce dialogue comme quelque chose qui n'a pas de valeur en elle-même, comme un phénomène ordinaire, banal, un léger soubresaut du cours de la nature qui englobe toute forme de vie : les hommes, les chiens, les mouches et la mauvaise herbe. C'est l'aboutissement au néant, d'où n'est peut-être jamais réellement sorti l'homme. De cette conception de l'individu humain, de son existence est nécessairement corrélative une certaine vision de la liberté humaine, qui n'est pas sans rappeler celle mise en scène par André Gide, dans Les Caves du Vatican :
"La liberté au second degré ; la liberté contestant la liberté. A dix heure moins trois il décida de jouer son départ à pile ou face. (…) il prit la pièce de quarante sous, pile je pars ; il la lança en l'air, pile, je pars ! pile, je pars. Elle retomba pile. Eh bien, je pars ! dit-il à son image. Non parce que je hais la guerre, non parce que je hais ma famille, non pas même parce que j'ai décidé de partir : par pur hasard, parce qu'une pièce a roulé d'un côté plutôt que de l'autre. Admirable, pensa-t-il ; je suis à l'extrême pointe de la liberté."
Drôle de moyen de prouver sa liberté en la niant, en refusant d'en faire usage, en la subordonnant au hasard ! Philippe, adolescent révolté du Sursis, qui a pour dessein de devenir "un martyr de la paix", n'assume pas sa liberté de choix, ne veut pas être responsable et c'est ainsi, qu'en se détachant en apparence de tout déterminisme, en préservant sa liberté de toute décision libre (et donc douteuse puisque peut être soumise à des déterminismes invisibles), il n'a que l'illusion d'un acte gratuit. L'acte gratuit n'existe pas, de même peut-être le hasard n'est -il qu'une causalité sont nous n'apercevons pas la chaîne. Un acte gratuit serait un acte qui n'aurait pas de raison, or un tel acte n'est jamais possible pour nous, même si nous n'apercevons pas toujours clairement les raisons qui nous guident, même si nous nous les dissimulons soigneusement. Au fond, ceci constitue une affirmation très spinoziste. Philippe fait preuve de mauvaise foi. C'est encore le problème de la coïncidence entre mon existence et mon essence.
De même, comme nous l'avons vu plus haut, Sartre chosifie la mort, l'individu qui refuse sa liberté, l'homme de mauvaise fois chosifie tous ses actes, tous ses sentiments, comme si ceux-ci étaient des parcelles de lui-même qu'il détachait, comme des peaux mortes qui se décollent. Le personnage sartrien qui se découvre existant a la tentation du sédiment :
" Une chose opaque, passive, une présence impénétrable. Mon projet.
Son projet de boire, qui s'était déposé par plaques ternes sur la transparence du verre, son projet de fumer, son projet d'écrire, l'homme avait accroché ses projets partout. "
"Un nouveau monde était en train de naître : le monde austère et pratique des ustensiles. (…) Une église de village [Sartre évoque ici l'église de Saint-Germain-des-Prés]. Elle était neuve, elle était belle ; elle ne servait à rien [puisque "Dieu n'existe pas"]. Un vent léger se leva ; une auto passa, tous feux éteints, puis un cycliste, puis deux camions qui firent trembler le sol. L'image de pierre se troubla un instant, puis le vent tomba, le silence se fit et elle se reforma, blanche, inutile, inhumaine, dressant au milieu de tous ces outils verticaux, au bord de la route de l'Est, l'avenir impassible et nu du rocher. Eternelle. Il suffirait d'un tout petit point noir au ciel pour la faire éclater en poudre et cependant elle était éternelle. Un homme tout seul, oublié, mangé par l'ombre en face de cette éternité périssable. Il frissonna et pensa : moi aussi, je suis éternel.
Cela s'était fait sans douleur. Il y avait eu un homme tendre et timoré qui aimait Paris et qui s'y promenait. L'homme était mort. (…) Cet homme s'était taillé un avenir à sa mesure, culotté, boucané, résigné, surchargé de signes, de rendez-vous, de projets. Un petit avenir historique et mortel : la guerre était tombée dessus de tous son poids et l'avait écrasé. Pourtant, jusqu'à cette minute, il restait encore quelque chose qui pouvait s'appeler Mathieu, quelque chose à quoi il se cramponnait de toutes ses forces. Il n'aurait pas pu dire ce que c'était. Peut-être quelque habitude très ancienne, peut-être une certaine manière de choisir ses pensées à son image, de se choisir au jour le jour à l'image de ses pensées, de choisir ses aliments, ses habits, les arbres et les maisons qu'il voyait. Il ouvrit les mains et lâcha prise ; cela se passait très loin au fond de lui, dans une région où les mots n'ont plus de sens. Il lâcha prise, il ne resta plus qu'un regard. Un regard tout neuf, sans passion, une simple transparence. "J'ai perdu mon âme", pensa-t-il avec joie. Une femme traversa cette transparence. Elle se hâtait, ses talons clapotaient sur le trottoir. Elle glissa dans le regard immobile, soucieuse, mortelle, dévorée de mille projets menus, elle passa la main sur son front, tout en marchant, pour rejeter une mèche en arrière. J'étais comme elle ; une ruche de projets. Sa vie est ma vie ; sous ce regard, sous le ciel indifférent, toutes les vies s'équivalaient. (…) L'église peut crouler, je peux choir dans un trou d'obus, retomber dans ma vie : rien ne peut m'ôter ce moment éternel. Rien : il y aurait eu, pour toujours, cet éclair sec, enflammant des pierres sous le ciel noir ; l'absolu, sans cause, sans raison, sans but, sans autre passé, sans autre avenir que la permanence, gratuit, fortuit, magnifique. "je suis libre", se dit-il soudain. Et sa joie se mua sur-le-champ en une écrasante angoisse."
Tous les thèmes de l'existentialisme sartrien sont présents dans ce passage : l'angoisse d'être, la liberté, la facticité, le refus de l'essence, la liberté, l'éternité, la mauvaise foi, le regard … Il y a, dans la philosophie sartrienne, deux mondes qui s'opposent et, cependant, se construisent en s'appuyant l'un sur l'autre : il s'agit, d'une part, du monde de la liberté, de l'être agissant, de l'éternité, de la conscience de soi et, d'autre part, le monde de l'ustensilité ou de la facticité, de l'essence-sédimentation, du temps et de la difficulté de coïncider avec soi-même (c'est-à-dire de la mauvaise foi). Le monde des ustensiles est le monde des êtres perçus comme des moyens, sédimentés dans leur utilité, dans leurs actes, dans leur ponctualité, tandis que le monde de la liberté est celui des êtres qui sont, indépendamment de leurs actes ou de leur fonction dans un monde condamné à la disparition, qui existent au-delà de leur essence immédiatement accessible au regard des autres. C'est pour cette raison que ces derniers sont éternels, car ils vivent dans le présent véritable, dans une conscience infragmentable d'eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils ne se réfèrent ni à un passé (qui les solidifierait, les fossiliserait dans des actes ou des sentiments susceptibles de les définir en tant qu'essence : "honnête", "menteur", nymphomane", "tricheur", etc.) ni dans un hypothétique futur (où ils immobiliseraient des parties d'eux-mêmes dans des projets, nécessairement réducteurs de leur existence, nécessairement parcellaires). L'éternité s'oppose au temps, à l'histoire. Cette conscience de l'éternité est celle d'un présent vécu qui ne peut être périmé par le temps et transformé en passé, une conscience qui exprime un être qui adhère à lui-même, sans s'enfuir par la pensée dans le futur. Le présent vécu de cette manière est éternel, il est indestructible, il ne peut être "dépassé" car il est expression de l'être véritable qui ne se solidifie pas. C'est dans ce sens précis que Jankélévitch disait, selon certains de ses anciens élèves, en se frappant la poitrine : "Voici une vérité éternelle qui va mourir". Rien ne peut faire que je n'ai pas été ; cette éternité ne concerne que mon être, pas mon essence, c'est-à-dire l'ensemble de mes actes décidus.
La guerre a, en quelque sorte, permis un arrêt du temps, rendant insignifiantes toute idée de passé et, plus encore, de futur ; elle restitue aux êtres le sens du présent, en leur ôtant la certitude du futur et l'idée du projet, puisque seul importe le maintenant qui peut se prolonger mais qui demeure, malgré tout, comme par magie, indéfiniment du présent. Expliquons-nous. Si Sartre a intitulé son roman Le sursis, c'est bien pour signifier que ce présent qui s'éternise, dans l'attente de la déclaration de guerre, paradoxalement, ne durera pas, qu'il n'est qu'un contretemps, un délai, un retard, une parenthèse ; il permet la remise d'un événement à un autre temps. En un mot, le sursis donne naissance à un temps sans temporalité, à une durée indépendante du reste du temps, sans contact avec l'essence même du temps, qui est fuite et succession d'instants ou d’événements : le sursis est un temps amorphe, immobile, une contradiction dans les termes. En réalité, le sursis n'est pas de l'essence du temps ordinaire, il est d'une autre nature : il tutoie l'éternité, puisqu'il semble n'exister que pour lui-même, sans autre raison, indépendamment de toute série causale. Bien sûr, ceci n'est qu'une illusion causée par la présence d'un danger que perçoit la conscience du sujet. Un danger qui rend précieux le présent et vain tout autre temps. La conscience du temps n'est plus diachronique mais synchronique, non plus horizontale, mais verticale. Le sursis ronge le temps, alors que d'ordinaire, c'est le temps qui dévore les êtres et les choses. L'on peut définir également le sursis par un moment que s'octroie l'être sur son essence, la liberté sur la facticité, l'éternité sur la temporalité.
Notre existence est un sursis dont nous n'avons qu'une vague inconscience ou, au mieux, une conscience diffuse, momentanée et fragmentaire, qui regarde de biais ce qu'elle ne peut soutenir par le regard. A ce titre, le roman de Sartre intitulé Le sursis pourrait être une illustration, à travers les réflexions et les sentiments des divers personnages, de notre (in)conscience quant à notre mort prochaine. Bien sûr, ici, il s'agit de l'attente par des personnages très différents (et donc représentatifs des divers degrés possibles d'une conscience qui appréhende une mort soudain devenue plus proche, plus réelle, presque incarnée) d'une éventuelle (et pourtant menaçante) déclaration de guerre. Tout ce que Sartre dit ici de la peur, de l'angoisse, du sentiment de liberté, de l'interrogation sur le sens de l'existence humaine ou encore de l'instinct de mort des divers êtres qui se croisent dans ce livre, à propos de cette guerre qui n'en finit pas d'arriver, pourrait être dit aussi justement de notre attente quant à la mort, la nôtre ou celle des autres. Une seule phrase illustre notre propos et elle est prononcée par Daniel : "Ce qu'il y a de terrible, c'est que rien n'est jamais bien terrible. Il n'y a pas d'extrêmes." Pas d'extrêmes, c'est-à-dire ni naissance ni mort, pas d'événements saillants qui soient graves, sérieux, et moins encore tragiques. La vie humaine peut être considérée de ce point de vue comme une entité amorphe, une continuité sans queue ni tête, un presque rien. Dans le même esprit, on peut comprendre le dialogue entre deux des personnages de Fin de partie, un dialogue qui sert en quelque sorte de leitmotiv ou de refrain à la pièce puisqu'il est répété plusieurs fois :
"Hamm (avec angoisse). - Mais qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce qui se passe ?
Clov. - Quelque chose suit son cours."
"Quelque chose suit son cours", c'est-à-dire que "ça" passe, une vie humaine, indéterminée, impersonnelle se produit, suivant le processus biologique qui est le sien, selon des lois naturelles. Le "ça" renvoie à une indétermination universelle, à une espèce de masse indistincte, un magma d'êtres et d'événements. Affirmation qui équivaut à celle de Mathieu, personnage du Sursis qui déclare peut-être péremptoirement "On est toujours n'importe qui", écho à l'auteur de l'épigraphe de La nausée. Point de vue qui semble anti-tragique par excellence. De même cette description de la mort par Sartre : "Mort. Et sa vie était là, partout, impalpable, achevée, dure et pleine comme un œuf, si remplie que toutes les forces du monde n'eussent pas pu y faire entrer un atome, si poreuse que Paris et le monde lui passaient au travers (…)"Cette description contradictoire ("pleine", "si remplie" et "poreuse") d'une vie achevée et figée en statue de pierre par la mort pourrait être celle d'un objet ; sa description d'une mort singulière est faite à la manière de celle d'un objet inerte et sans importance. La mort transforme une vie humaine en sédiment.
"Moi marié, moi soldat : je ne trouve que moi. Même pas moi : une suite de petites courses excentriques, de petits mouvements centrifuges et pas de centre. Un centre : moi, Moi - et l'horreur est au centre. (…) Etre de pierre, immobile, insensible, pas un geste, pas un bruit, aveugle et sourd, les mouches, les perce-oreilles, les coccinelles monteraient et descendraient sur mon corps, une statue farouche aux yeux blancs, sans un projet, sans un souci ; peut-être que j'arriverais à coïncider avec moi-même. Pas pour m'accepter, dieu non : pour être enfin l'objet pur de ma haine. (…) Etre ce que je suis, être un pédéraste, un méchant, un lâche, être enfin cette immondice qui n'arrive même pas à exister."
La mort se présente ici, bien qu'à titre d'hypothèse, comme le moment qui permettrait à l'homme de "coïncider avec lui-même", à savoir de se reconnaître en tel qu'entité une et singulière dans chacun des actes, des sentiments qu'il doit reconnaître comme les siens. La mort devrait, selon cette perspective, unir, ou plus exactement souder dans la rigidité cadavérique l'existence et l'essence. Seul le mort a une existence qui épouse les contours de son essence, puisqu'il n'y a plus de sujet, de conscience, pour s'interroger et se tourmenter sur cette "coïncidence" qui fut, jusqu'à la dissolution de cette conscience singulière qui n'a jamais pu tout à fait s'éprouver comme sujet de ses actes et de ses sentiments, le fait de tous les regards étrangers à son être. La "coïncidence" entre une existence et une essence est le fait de tous, sauf de celui qui s'éprouve comme existence en quête d'une essence dont il ne sait pas si celle qui se présente est la sienne
"(…) c'est moi qui ai raison, c'est moi qui ai raison, j'ai raison d'avoir peur, je suis fait pour vivre, pour vivre, pour vivre ! Pas pour mourir : rien ne vaut la peine de mourir."
Cette affirmation désespérée va à l'encontre des passages précédemment mis en lumière : l'existence se présente ici, dans la bouche du personnage, comme un "droit naturel", ou plus précisément comme un fait qui est inhérent à la nature de l'homme, comme une nécessité qu'il porte en lui, comme une finalité biologique. L'existence ne dépend ni d'un choix ni d'une volonté ; elle est considérée ici d'un point de vue que l'on pourrait presque qualifier d'animal. On aurait aisément l'envie de comparer ce passage à la définition que donne Schopenhauer du vouloir-vivre ; c'est un point de vue corporel qui est adopté ici. Pas de valeurs transcendantes, pas d'idées, qui justifieraient la mort. La vie et la mort n'ont pas partie liée avec l'intellect.

"Combien de fois l'homme dévia-t-il de la route qu'il était censé suivre à cause du rêve d'une femme ? Ainsi fut créé l'homme : pour avoir faim d'un idéal qui le dépasse, jusqu'au jour où la magie est dans l'air, lorsque les yeux d'une fille se posent sur lui. Il ne sait pas qu'il l'a élue, oui, lui et personne d'autre : si la fille est aussi pure qu'il l'est, leur amour est l'une des formes de l’idolâtrie qui n'est pas tout à fait ignoble. C'est l'union de deux âmes dans leur chemin vers Dieu. Mais, si la femme est mauvaise, l'épreuve de l'homme se révèle lorsqu'il s'éveille de son rêve. Plus noble était son idéal, plus long sera ce chemin tortueux. Pour ceux qui ne courent qu'après de petites choses, il ne sera pas trop long. Son amour peut maintenant sombrer dans la passion : peut-être seulement ternir ses ailes et s'élever de nouveau, peut-être se noyer."


Échecs. Un adage selon lequel Dieu aurait créé des hommes blancs et noirs, afin qu'il pût jouer aux échecs avec eux.
Histoire d'un homme sur le point de se suicider en se jetant du pont de... Un étranger l'en empêche. Ils discutent de la chose. Finalement, ils sautent tous les deux du pont.

"Je suis ainsi pourvu de deux écritures, l'une adroite, aimable, sociale, commerciale, reflétant le personnage masqué que je feins d'être aux yeux de la société, l'autre sinistre, déformée par toutes les gaucheries du génie, pleine d'éclairs et de cris, habitée en un mot par l'esprit de Nestor." (souligné par l'auteur) Inutile que je radote. Cf. ici et ici. "Je me suis arrêté à l'âge de douze ans, âge de l'enfant par excellence [vérité d'il y a 30 ans, moins authentique dans notre société décadente], ayant atteint en quelque sorte sa pleine maturité enfantine, parvenu à son bel épanouissement et aussi hélas au seuil de la catastrophe pubertaire." Barrie exprime autrement cette idée en affirmant qu'après douze ans il ne se passe rien d'important. "Comme si les enfants étaient des brutes épaisses, aussi peu intelligentes et sensibles que possible, que seules des histoires abominables - véritables tord-boyaux littéraires - peuvent réussir à émouvoir ! Perrault, Carroll, Busch, des sadiques auxquels le divin marquis n'aurait rien à apprendre."
James Matthew B. semble avoir compris la nature de l'enfant. J'y reviendrai bientôt...

"Je suis ainsi pourvu de deux écritures, l'une adroite, aimable, sociale, commerciale, reflétant le personnage masqué que je feins d'être aux yeux de la société, l'autre sinistre, déformée par toutes les gaucheries du génie, pleine d'éclairs et de cris, habitée en un mot par l'esprit de Nestor." (souligné par l'auteur) Inutile que je radote. Cf. ici et ici. "Je me suis arrêté à l'âge de douze ans, âge de l'enfant par excellence [vérité d'il y a 30 ans, moins authentique dans notre société décadente], ayant atteint en quelque sorte sa pleine maturité enfantine, parvenu à son bel épanouissement et aussi hélas au seuil de la catastrophe pubertaire." Barrie exprime autrement cette idée en affirmant qu'après douze ans il ne se passe rien d'important. "Comme si les enfants étaient des brutes épaisses, aussi peu intelligentes et sensibles que possible, que seules des histoires abominables - véritables tord-boyaux littéraires - peuvent réussir à émouvoir ! Perrault, Carroll, Busch, des sadiques auxquels le divin marquis n'aurait rien à apprendre."
James Matthew B. semble avoir compris la nature de l'enfant. J'y reviendrai bientôt...





















à l'image du Ellery Queen Mystère Magazine :
Inutile de préciser que je suis friande de tout ceci.
J’ai commencé à lire Stephen King, il y a quelques années, ayant longtemps été prémunie contre lui par d’affreux préjugés. Ceux-là même qu’énoncent les critiques bien-pensants qui ne l’ont vraisemblablement jamais lu (sachant parfaitement de quoi je parle : le monde de la critique littéraire ne m’étant pas tout à fait étranger…), des gens qui ont sans doute peur du pouvoir de la fiction.
Il s’agit bien de ce danger. Lire n’est pas un acte anodin : l’acte est fondateur, au même titre que toutes les premières fois auxquelles nous nous hasardons ou, plus exactement, qui nous éprouvent. Le livre ouvre une brèche dans notre conscience et se glisse dans l’arrière-boutique de notre esprit. Nous ne sommes plus tout à fait capitaine du vaisseau. Le livre est un passager clandestin qui tient le gouvernail. Le risque est immense. L’enjeu exorbitant : se perdre à jamais ou devenir l'éternel dieu de notre for(t) intérieur.
L’horreur dont King est le meilleur façonnier heurte et refoule parfois un tel ou un tel sur le pourtour de son abîme personnel. Le rejet est révélateur de notre bonne ou mauvaise santé psychique. Affronter ou fuir la peur est symptomatique de notre force, de notre résistance et de notre (in)capacité à conquérir l’univers, le nôtre d’abord, et celui, plus vaste, de nos semblables…
Mon premier livre fut Misery et force est de constater que je fus hypnotisée par le récit, tant et si bien que je ne pouvais me détacher du livre avant de l’avoir consommé de bout en bout. Il s’agissait bien de cela : d’une fringale inextinguible. Je le dévorais plus que je ne le lisais, sautant presque des mots, dans ma course folle pour arriver à la dernière page. Je retrouvais tout à coup la magie qu'exerçait sur moi, autrefois, mes lectures d’enfant (celles de Jules Verne, par exemple, ou encore les livres policiers d’Enid Blyton, les premiers livres qui avaient à jamais élaboré mon goût pour telle ou telle variété de lecture). J’avais retrouvé une histoire où me lover. Je pouvais sauter un repas et ne pas répondre au téléphone, pestant contre le moindre importun. J’étais lecture !
Je dévorai d’autres romans de Stephen King et le phénomène se renouvela. J’étais séquestrée par ses romans. Le mal n’était pas encore bien grand. J’étais loin d’avoir découvert son chef-d’œuvre en 7 volumes, La tour sombre, inspiré d’un poème de Robert Browning.
La tour sombre est un prodige, où l’auteur en arrive à se mettre lui-même en scène, ainsi que certaines de ses œuvres.
King est un conteur exceptionnel. Il n’est pas un styliste, certes, bien que certains de ses romans soient écrits avec plus d’application que d’autres, voire avec un certain raffinement. Mais c’est un homme cultivé, qui n’hésite pas à pratiquer l’intertextualité, et il possède un regard acéré et ironique sur son propre travail (Cf. ses essais). C’est un très bon artisan. Il sait mêler le suspense, la psychologie et l’horreur, sans jamais se tromper dans les dosages. Indéniablement, il y a un côté Grand-Guignol dans la plupart de ses œuvres, mais cet aspect est pleinement assumé et, partant, acceptable pour le lecteur.
Pour qui veut écrire, la lecture de Stephen King est un apprentissage de premier ordre. Il n’est pas donné à tout le monde le pouvoir d’animer notre désir et de lui imposer un rythme différent de celui qu’il adopterait, seul.
http://www.stephenking.com/DarkTower/
Pardon pour les non-anglophiles, le poème est un peu long à traduire, mais je le ferai, sachez simplement qu’il s’agit de la quête d’un roi en devenir (d’où le child Roland, qui ne signifie pas qu’il s’agit d’un enfant), celle de la tour sombre, et de son cheminement jusqu’à elle.
Child Roland to the Dark Tower Came
by Robert Browning (1812-1889)
My first thought was he lied in every wordThat hoary cripple, with malicious eyeAskance to watch the working of his lieOn mine, and mouth scarce able to affordSuppression of the glee that pursed and scoredIts edge, at one more victim gained thereby. What else should he be set for, with his staff?What, save to waylay with his lies, ensnareAll travellers who might find him posted there,And ask the road? I guessed what skull-like laughWould break, what crutch 'gin write my epitaphFor pastime in the dusty thoroughfare, If at his counsel I should turn asideInto that ominous tract which, all agree,Hides the Dark Tower. Yet acquiescinglyI did turn as he pointed: neither prideNor hope rekindling at the end descried,So much as gladness that some end might be. For, what with my whole world-wide wandering,What with my search drawn out thro' years, my hopeDwindled into a ghost not fit to copeWith that obstreperous joy success would bring,I hardly tried now to rebuke the springMy heart made, finding failure in its scope. As when a sick man very near to deathSeems dead indeed, and feels begin and endThe tears and takes the farewell of each friend,And hears one bid the other go, draw breathFreelier outside ("since all is o'er," he saith,"And the blow fallen no grieving can amend";) While some discuss if near the other gravesBe room enough for this, and when a daySuits best for carrying the corpse away,With care about the banners, scarves and staves:And still the man hears all, and only cravesHe may not shame such tender love and stay. Thus, I had so long suffered in this quest,Heard failure prophesied so oft, been writSo many times among "The Band"--to wit,The knights who to the Dark Tower's search addressedTheir steps--that just to fail as they, seemed best,And all the doubt was now--should I be fit? So, quiet as despair, I turned from him,That hateful cripple, out of his highwayInto the path he pointed. All the dayHad been a dreary one at best, and dimWas settling to its close, yet shot one grimRed leer to see the plain catch its estray. For mark! no sooner was I fairly foundPledged to the plain, after a pace or two,Than, pausing to throw backward a last viewO'er the safe road, 'twas gone; grey plain all round:Nothing but plain to the horizon's bound.I might go on; nought else remained to do. So, on I went. I think I never sawSuch starved ignoble nature; nothing throve:For flowers--as well expect a cedar grove!But cockle, spurge, according to their lawMight propagate their kind, with none to awe,You'd think; a burr had been a treasure-trove. No! penury, inertness and grimace,In some strange sort, were the land's portion. "SeeOr shut your eyes," said Nature peevishly,"It nothing skills: I cannot help my case:'Tis the Last Judgment's fire must cure this place,Calcine its clods and set my prisoners free." If there pushed any ragged thistle-stalkAbove its mates, the head was chopped; the bentsWere jealous else. What made those holes and rentsIn the dock's harsh swarth leaves, bruised as to baulkAll hope of greenness? 'tis a brute must walkPashing their life out, with a brute's intents. As for the grass, it grew as scant as hairIn leprosy; thin dry blades pricked the mudWhich underneath looked kneaded up with blood.One stiff blind horse, his every bone a-stare,Stood stupefied, however he came there:Thrust out past service from the devil's stud! Alive? he might be dead for aught I know,With that red gaunt and colloped neck a-strain,And shut eyes underneath the rusty mane;Seldom went such grotesqueness with such woe;I never saw a brute I hated so;He must be wicked to deserve such pain. I shut my eyes and turned them on my heart.As a man calls for wine before he fights,I asked one draught of earlier, happier sights,Ere fitly I could hope to play my part.Think first, fight afterwards--the soldier's art:One taste of the old time sets all to rights. Not it! I fancied Cuthbert's reddening faceBeneath its garniture of curly gold,Dear fellow, till I almost felt him foldAn arm in mine to fix me to the placeThat way he used. Alas, one night's disgrace!Out went my heart's new fire and left it cold. Giles then, the soul of honour--there he standsFrank as ten years ago when knighted first.What honest men should dare (he said) he durst.Good--but the scene shifts--faugh! what hangman handsIn to his breast a parchment? His own bandsRead it. Poor traitor, spit upon and curst! Better this present than a past like that;Back therefore to my darkening path again!No sound, no sight as far as eye could strain.Will the night send a howlet or a bat?I asked: when something on the dismal flatCame to arrest my thoughts and change their train. A sudden little river crossed my pathAs unexpected as a serpent comes.No sluggish tide congenial to the glooms;This, as it frothed by, might have been a bathFor the fiend's glowing hoof--to see the wrathOf its black eddy bespate with flakes and spumes. So petty yet so spiteful! All alongLow scrubby alders kneeled down over it;Drenched willows flung them headlong in a fitOf mute despair, a suicidal throng:The river which had done them all the wrong,Whate'er that was, rolled by, deterred no whit. Which, while I forded,--good saints, how I fearedTo set my foot upon a dead man's cheek,Each step, or feel the spear I thrust to seekFor hollows, tangled in his hair or beard!-It may have been a water-rat I speared,But, ugh! it sounded like a baby's shriek. Glad was I when I reached the other bank.Now for a better country. Vain presage!Who were the strugglers, what war did they wage,Whose savage trample thus could pad the dankSoil to a plash? Toads in a poisoned tank,Or wild cats in a red-hot iron cage-- The fight must so have seemed in that fell cirque.What penned them there, with all the plain to choose?No foot-print leading to that horrid mews,None out of it. Mad brewage set to workTheir brains, no doubt, like galley-slaves the TurkPits for his pastime, Christians against Jews. And more than that--a furlong on--why, there!What bad use was that engine for, that wheel,Or brake, not wheel--that harrow fit to reelMen's bodies out like silk? with all the airOf Tophet's tool, on earth left unaware,Or brought to sharpen its rusty teeth of steel. Then came a bit of stubbed ground, once a wood,Next a marsh, it would seem, and now mere earthDesperate and done with; (so a fool finds mirth,Makes a thing and then mars it, till his moodChanges and off he goes!) within a rood--Bog, clay and rubble, sand and stark black dearth. Now blotches rankling, coloured gay and grim,Now patches where some leanness of the soil'sBroke into moss or substances like boils;Then came some palsied oak, a cleft in himLike a distorted mouth that splits its rimGaping at death, and dies while it recoils. And just as far as ever from the end!Nought in the distance but the evening, noughtTo point my footstep further! At the thought,A great black bird, Apollyon's bosom-friend,Sailed past, nor beat his wide wing dragon-pennedThat brushed my cap--perchance the guide I sought. For, looking up, aware I somehow grew,'Spite of the dusk, the plain had given placeAll round to mountains--with such name to graceMere ugly heights and heaps now stolen in view.How thus they had surprised me,--solve it, you!How to get from them was no clearer case. Yet half I seemed to recognise some trickOf mischief happened to me, God knows when--In a bad dream perhaps. Here ended, then,Progress this way. When, in the very nickOf giving up, one time more, came a clickAs when a trap shuts--you're inside the den! Burningly it came on me all at once,This was the place! those two hills on the right,Crouched like two bulls locked horn in horn in fight;While to the left, a tall scalped mountain . . . Dunce,Dotard, a-dozing at the very nonce,After a life spent training for the sight! What in the midst lay but the Tower itself?The round squat turret, blind as the fool's heartBuilt of brown stone, without a counterpartIn the whole world. The tempest's mocking elfPoints to the shipman thus the unseen shelfstrikes on, only when the timbers start. Not see? because of night perhaps?--why, dayCame back again for that! before it left,The dying sunset kindled through a cleft:The hills, like giants at a hunting, layChin upon hand, to see the game at bay,--"Now stab and end the creature--to the heft!" Not hear? when noise was everywhere! it tolledIncreasing like a bell. Names in my earsOf all the lost adventurers my peers,--How such a one was strong, and such was bold,And such was fortunate, yet each of oldLost, lost! one moment knelled the woe of years. There they stood, ranged along the hillsides, metTo view the last of me, a living frameFor one more picture! in a sheet of flameI saw them and I knew them all. And yetDauntless the slug-horn to my lips I set,And blew. "Childe Roland to the Dark Tower came." Quelques chapitres...
Les roses du Pays d'Hiver
Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.
!doctype>Rechercher sur mon JIACO
Qui suis-je ?
- Holly Golightly
- Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
- Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
Almanach barrien
En librairie
Où Peter Pan rencontre son double féminin...
Oeuvre de Céline Lavail
Lettres
Voyages
Liens personnels
Le site de référence de J.M. Barrie par Andrew Birkin (anglais)
Mon site consacré à J.M. Barrie (français ; en évolution permanente)
Site Barrie miroir (français ; en construction)
Blog Archive
- 2020 (1)
- 2019 (1)
- 2018 (4)
- 2017 (8)
- 2016 (1)
- 2015 (22)
- 2014 (15)
- 2013 (22)
- 2012 (34)
- 2011 (20)
- 2010 (34)
- 2009 (66)
- 2008 (74)
- 2007 (143)
-
2006
(447)
- décembre(21)
- novembre(19)
- octobre(20)
- septembre(21)
- août(33)
- juillet(23)
- juin(43)
- mai(44)
- avril(62)
- mars(50)
- février(51)
-
janvier(60)
- janv. 31(3)
- janv. 30(3)
- janv. 27(1)
- janv. 26(1)
- janv. 25(4)
- janv. 24(3)
- janv. 23(3)
- janv. 22(1)
- janv. 20(2)
- janv. 19(3)
- janv. 18(2)
- janv. 17(1)
- janv. 16(2)
- janv. 15(1)
- janv. 13(5)
- janv. 12(2)
- janv. 11(2)
- janv. 10(3)
- janv. 09(1)
- janv. 08(1)
- janv. 07(2)
- janv. 05(4)
- janv. 04(2)
- janv. 03(2)
- janv. 02(2)
- janv. 01(4)
- 2005 (217)
Archives
-
►
2018
(4)
- ► juillet 2018 (1)
- ► avril 2018 (1)
- ► février 2018 (1)
-
►
2017
(8)
- ► juillet 2017 (6)
- ► avril 2017 (1)
-
►
2015
(22)
- ► décembre 2015 (3)
- ► octobre 2015 (1)
- ► avril 2015 (1)
-
►
2014
(15)
- ► juillet 2014 (3)
- ► janvier 2014 (1)
-
►
2013
(22)
- ► novembre 2013 (1)
-
►
2012
(34)
- ► novembre 2012 (1)
- ► juillet 2012 (12)
- ► avril 2012 (1)
-
►
2011
(20)
- ► décembre 2011 (1)
- ► octobre 2011 (1)
- ► septembre 2011 (1)
- ► janvier 2011 (1)
-
►
2010
(34)
- ► novembre 2010 (1)
-
►
2009
(66)
- ► juillet 2009 (11)
- ► avril 2009 (8)
-
►
2008
(74)
- ► novembre 2008 (1)
- ► septembre 2008 (4)
- ► juillet 2008 (17)
- ► avril 2008 (11)
-
►
2007
(143)
- ► décembre 2007 (8)
- ► novembre 2007 (6)
- ► juillet 2007 (14)
- ► avril 2007 (18)
- ► février 2007 (16)
-
►
2006
(447)
- ► décembre 2006 (21)
- ► novembre 2006 (19)
- ► octobre 2006 (20)
- ► septembre 2006 (21)
- ► juillet 2006 (23)
- ► avril 2006 (62)
- ► février 2006 (51)
- ► janvier 2006 (60)
-
►
2005
(217)
- ► décembre 2005 (62)
- ► novembre 2005 (98)
- ► octobre 2005 (49)