jeudi 20 avril 2006

Léo écrivait sa lettre annuelle, lorsqu’un bruit, la chute d’une larme ou de quelque autre chose qui pouvait lui donner une impression comparable, vint le déranger dans sa réflexion. Une grosse goutte de sang était tombée du plafond, dans un fracas d’insecte écrasé, et s’était aplatie sur son bureau. Elle fit une tache sur le papier et se mélangea à l’encre qui n’était pas encore tout à fait sèche. Il s’étonna à peine et prit un buvard pour absorber le liquide, qui vira d’un beau rouge brillant à une teinte moins exagérée, mais qui menaçait de diluer son texte dans un incarnat finalement de mauvais goût ou du pire des augures. Une sorte de papillon rosâtre s’étalait maintenant au milieu des lettres qu’il avait tracées à grand-peine et le narguait ; il se demanda si son âme ressemblait à ce lépidoptère. On eût dit une figure mystérieuse, une forme du genre de celles qui étaient connues autrefois comme des composantes du test de Rorschach.
Bien sûr, Léo ne savait rien de ces choses. Il était trop fou et trop jeune pour connaître ce genre d’examen de la conscience. Il se contentait d’avoir une âme provisoire, à défaut de conscience. Il approcha la feuille de ses yeux, déjà tristement rehaussés d’une paire de lunettes, et décida que la tache ne déparait pas trop sa page d’écriture, pas assez en tout cas pour le convaincre de la réécrire. Il se remit à sa tâche avec le peu de bonne volonté qui lui restait. Mais, soudain, il se sentit aussi sec à l’intérieur que de l’amadou. Instantanément la panique le saisit à la gorge comme un chien enragé. Il sortit sa langue de sa bouche pour la passer sur ses lèvres, elles-mêmes tout aussi flétries que son gosier et son être. Le sang l’avait éclaboussé à cette endroit. S’il avait pu se résoudre plutôt facilement à trouver une réponse à la première et à la deuxième question, la troisième le prenait au dépourvu, bien qu’elle ne constituât en rien une surprise pour lui, puisque l’interrogatoire ne variait jamais dans sa forme d’une année sur l’autre. Qu’avait-il déjà répondu l’an passé, et les autres fois ? Il ne se souvenait plus.

*
Je suis la goutte de sang. Je suis le papillon. Je suis différent.
*
Les ogres ne mentent pas. D’aucuns pourraient penser que réside en ce manque de disposition en l’art du travestissement leur faiblesse. Je pense, pour ma part, que c’est leur unique force, et leur supériorité sur vous. En général, les gens mentent pour des tas de raisons, et c’est une des expériences les plus banales et universelles que de contrefaire êtres et événements du bout de la langue. Cet art du travestissement a la force et le sérieux de la magie la plus puissante souvent mise en scène dans les contes de fées. Le principal motif du mensonge, vous l’avouerez, est la peur. Nul besoin de redouter de grandes choses pour mentir ; un simple inconfort conduit de lui-même à cette extrémité facile. Il suffit d’être frivole. Personne n’apprend à mentir. C’est la preuve que nous voici en présence d’une disposition innée chez l’être humain. Seulement chez l’être humain, notez cette restriction. Aucune autre créature dans l’univers ne sait mentir, pour ce que je sais de l’univers en tout cas. Parce qu’elles n’en ont pas besoin, pardi ! Peu de vérités en ce monde et beaucoup de mensonges. Mais il y a toujours une part de vérité, là où on s’y attend le moins : dans les plaisanteries et les histoires que l’on narre aux enfants notamment, dans tous ces mensonges que l’on ne prend pas au sérieux et que l’on prononce pour jouer à se faire peur avec des fausses peurs, afin de dissimuler les objets véritables des peurs sans remèdes : la vérité et la mort. Pour subir les deux sans tiquer, il faut être monstre.
Les ogres n’existent pas, sinon dans l’espace restreint de l’imagination des enfants et des grandes personnes qui écrivent des récits avec des ogres. Considération d’homme mûr et sage. Applaudissez ! Ce qui revient à dire que, si je vous affirme en être un d’ogre, vous penserez que je suis fou ou bien que je me moque de vous. Libres à vous de me croire cinoque, cinglé, agité du bocal ou sous l’emprise de substances chimiques. Je me dois malgré mes préventions à l’encontre de votre ouverture d’esprit de vous confesser ce qui va suivre. Je ne suis en rien obligé de faire ni de dire, penserez-vous. Vous avez tort. En effet, je suis incapable de mentir, n’étant pas humain, et celer la vérité est un mensonge par omission (le plus odieux de tous). J’ai essayé de parler mais on m’a enfermé. Alors, j’ai cru pouvoir apprendre l’art du mensonge dans cet hôpital psychiatrique où je suis enfermé depuis cinq mois et quatre jours. Mais j’ai lamentablement échoué et j’en suis réduit à demeurer en ce lieu, une chambre, ou plutôt une boîte non hermétique dotée d’un couvercle, tant que je ne serais pas capable de leur pondre un joli petit mensonge qui les rassurera sur mon état psychique. Cercle vicieux impossible à briser. Si je ne mens pas, en faisant croire aux médecins, que je suis tout ce qu’il y a de plus humain, je vais finir mes jours ici. Or, je ne peux mentir, puisque je ne suis pas humain, et que je suis inapte à tout ce qui n’est pas du registre du langage au premier degré. La logique est également une forme de magie qu’ont inventée les hommes pour tenir à l’écart leur peur. Elle est même plus efficace que le mensonge. Que peut-on trouver à redire au principe du tiers exclu ou du principe de contradiction, hein ? J’ai bien songé à adopter une conduite, faite de réserve polie et de silence. Mais, là encore, le démon de la vérité s’est emparé de moi, et je n’ai pu rester impassible lorsque le psychiatre m’a demandé si je me payais sa tête.
Le psychiatre qui s’occupe de mon cas m’a préconisé l’écriture, car j’avais des dispositions, selon lui à m’épancher – d’où la goutte de sang qui a crevé le couvercle de la chambre. Je crois plutôt qu’il s’est lassé de mon silence et de mes absences. Je sens qu’il m’a déjà classé dans les paranoïaques incurables, dans la boîte où il épingle les divers psychopathes qui tombent entre ses mains. Je suis impardonnable de n’avoir pas commencé par le début. Tout est de ma faute. Les ogres sont dans l’esprit du commun des êtres monstrueux et cruels, amateurs de chairs enfantines, genre petit Poucet. Or, c’est totalement faux ! Perrault était un menteur, comme chacun d’entre vous. Je ne suis ni plus cruel ni plus monstrueux que vous. Certes, j’aime beaucoup les enfants, mais vous aussi, si je ne m’abuse… ? Quel crime est-ce là ? Je n’en ai pas moi-même et il me semble normal de prendre soin de ceux des autres.
mardi 18 avril 2006

En contrepoint de ce qui était écrit ici : « Les invités se séparèrent assez tôt, et Eddie Knoblock me murmura à l’oreille que Sir James Matthew Barrie souhaitait nous inviter dans son appartement d’Adelphi Terrace pour prendre une tasse de thé. L’appartement de Barrie était comme un atelier, une grande pièce avec une magnifique vue sur la Tamise. Au milieu de la pièce se trouvait un poêle rond avec un tuyau qui montait jusqu’au plafond. Barrie nous conduisit à une fenêtre qui donnait sur une ruelle étroite avec une fenêtre juste en face. - C’est la chambre à coucher de Shaw, dit-il d’un ton malicieux avec son accent écossais. Quand je vois de la lumière, je lance des noyaux de cerises ou des noyaux de prunes sur les carreaux. S’il veut bavarder, il ouvre et nous commérons un peu, et non, il ne bronche pas ou bien il éteint. Généralement, je lance à peu près trois noyaux, puis je renonce. La Paramount s’apprêtait à tourner Peter Pan à Hollywood. [Cf. cette page]* 
- Peter Pan, dis-je à Barrie, a même plus de possibilités en tant que film qu’en tant que pièce - et il était de mon avis. Il tenait tout particulièrement à une scène montrant Wendy balayant des fées dans l’écorce d’un arbre. Barrie me dit également ce soir-là : 
- Pourquoi avez-vous intercalé une séquence de rêve dans Le Gosse ? Cela interrompt le cours du récit. 
- Parce que j’étais influencé par A kiss for Cinderella [Un baiser pour Cendrillon**], répondis-je franchement. »
Charles Chaplin, Histoire de ma vie, Ed. Robert Laffont, Paris, 1993, pp. 271-272 (traduction de Jean Rosenthal). * Ce site prend des proportions folles. C'est un chantier ! Peu de choses en ligne pour le moment mais ce devrait être plein comme un oeuf si je parviens à faire ce que j'ai en tête ! ** Belle pièce de Barrie.
J'ai lu une très belle étude sur Barrie et son univers, A study in fairies and mortals par Patrick Braybrooke. Je vous livre quelques citations, qui décrivent parfaitement l'auteur écossais et son écriture :
« Les personnages de Barrie sont-ils réels ? (…) On perd souvent de vue que le monde féerique est peut-être le plus réel de tous les mondes, parce qu’il se soucie de l’aspect réel de la nature humaine, le point de vue qui nous relie à l’enfance, la part en nous qui croit aux fées. (…) A travers ses écrits, Barrie semble avoir une manière de regarder l’humanité comme si sa double nature  ne cessait de lui apparaître. Il donne l’impression de regarder l’homme ou la femme tels qu’ils se donneraient à voir si nous les rencontrions dans la rue et, en même temps, il semble regarder dans leur âme. » 
«Les fées de Barrie sont le moyen d’exprimer ce que tant ressentent et si peu sont capables d’exprimer : le miracle de la maternité, la réalité du refus de grandir ; ce sont les pensées de Barrie peintes sous une forme concrète. Aussi longtemps que ces êtres féeriques ont souci des idéaux, qui semblent être la possession de l’humanité en général, ils peuvent être dits réels, car la part réelle de l’humanité n’est pas ce qui est nécessairement visible, mais cette part qui est enterrée profondément sous la surface même. »


« Nous en sommes arrivés à la conclusion que les personnages de Barrie sont réels, bien qu’il faille admettre que ce mot « réel » doive subir une extension considérable à partir du sens populaire qu’il recouvre. Mais Barrie enseigne, peut-être plus que n’importe quel dramaturge, l’extraordinaire complexité de la nature humaine, le fait merveilleux que l’humanité n’est pas seulement humaine mais également surhumaine. Dans les rues bondées, dans les chemins tranquilles, dans les vastes étendues du monde, nous rencontrons des Peter Pan incarnés dans des personnes ordinaires. Ces gens détachés du monde réel n’ont jamais vraiment perdu leur enfance et ne s’autorisent jamais à être durs ou cyniques. Les personnages de Barrie, loin d’être irréels, sont par hasard surnaturels. Et, si nous sommes réellement immortels, alors cette part de nous-mêmes qui est surnaturelle est la part la plus réelle de nous-mêmes. »

« De son nid d'aigle, seul, Barrie regarde en bas le monde qui s’étend. Il voit l’humanité qui se débat, ici et là. Au loin, il voit les royaumes des immortels ; il comprend à quel point les pauvres humains que nous sommes se battent pour cette contrée, bien que nous feignons le contraire.
Barrie écrit d’abondance sur l’aspiration mystique de l’homme, sur l’homme, non pas en tant que masse de chair, mais en tant qu’expression extérieure de l’âme intime (…) »
(Trad. C.-A. F.)
lundi 17 avril 2006
Chesterton, dont j'ai déjà parlé ici, écrivit ceci en parlant de Barrie : "Le plus timide et le plus impudent des artistes. Par impudence, j'entends une sorte d'impossibilité, une soudaine raideur dans une histoire qui serpente à travers d'étranges contrées dont je ne connais aucun équivalent et qu'il m'est difficile de décrire. Il y a une malignité de l'imagination qui se rebiffe contre la fantaisie elle-même, une rébellion au royaume des fées. Chez Barrie, l'imagination travaille d'une façon imprévisible, même si l'on s'attend à l'inattendu." in The Bookman. (Trad. C.-A.F.)
dimanche 16 avril 2006
Au sujet de Michael et de la fin de son enfance, Barrie écrit ceci dans Neil and the Tintinnabulum :
"L’opinion de Tintinnabulum sur sa personne était plus modeste que celle de Neil à son propre sujet. Parfois, les jours de cafard, c’est cette modestie qui rend heureux. Il se dégradait en comparaison de Neil, mais il se fortifiait (…) Il dut se refaçonner d’après un modèle plus sévère ; il s’énervait ; puis, il remporta la victoire. Il me blâma de ne pas lui avoir avoué à quoi point ce monde pouvait être hideux (…) A cette époque, mes visites à Eton étaient plus souffertes qu’acclamées. Bien entendu, ceci était exprimé avec une exquise politesse." (je souligne)
Les parents sont condamnés. Avoir un enfant, c'est s'exposer à cette immense perte de l'autre. Risque de se retrouver face à un étranger, une étrangère, pourtant ancien locataire de son corps et, parfois, de son cœur. Est-ce que cela en vaut la peine ? (Oui.)
Articles liés à ce petit billet pascal : ici, ici et ici... Kant dans son Essai pour introduire le concept de grandeurs négatives en philosophie, explique la différence qui existe entre l’opposition logique et l’opposition réelle. Il est également possible de rapprocher cette opposition de la distinction que l’on peut faire entre les vérités de raison et les vérités de faits. Une vérité de raison est une vérité établie par la raison, fondée sur une structure logique. Elle est vraie parce qu’on peut la prouver avec des principes logiques. Une vérité de fait est une vérité humaine, qui appartient au registre du sentiment ou de la perception, par exemple, et dont la seule justification réside dans le fait qu’elle est vécue ou éprouvée par un sujet. Elle est vraie parce que vécue. L’opposition logique permet de caractériser et de définir les vérités de raison ; l’opposition réelle donne moyen de distinguer ce qui appartient ou non au réel du sujet. Considérer la peine par rapport au plaisir, c’est les affronter logiquement, et ne pas les percevoir en tant que forces réelles, valant l’une indépendamment de l’autre. Il ne faut pas confondre le manque et la privation, le premier suppose une simple absence et la seconde une force en activité contre une autre force qui crée activement ce manque. Le manque est une conséquence de la privation. On peut donc, d’après Kant, appeler la douleur un plaisir négatif, pour signifier son existence en tant que principe actif. En accordant une existence à ce qui est supposé, d’après la logique, comme négatif, et en distinguant ce qui est réel et ce qui est parfait, Kant s’oppose à Descartes et à ses épigones, selon lesquels toute existence est une perfection et le négatif un pur néant de réalité. Pour Kant, le rapport de - A à + A (qui exprime la réalité, le – A est aussi positif que le + A) n’est pas identique au rapport de – A à A (ou A et non-A, opposition logique) ; logiquement, une chose n’admet pas de prédicats opposés, ce qui n’est pas le cas dans la réalité. En effet, une chose, un sujet, un événement peuvent être crédités de prédicats qui s’opposent (un arbre est « vert » et « non vert » par exemple, un homme est « bon » et « non bon »). L’opposition réelle n’est pas réductible à l’opposition logique : le rapport de cause à effet n’est pas assimilable au rapport de principe à conséquence ; le réel et le possible appartiennent à deux domaines différents, comme l’existence et le concept : le donné spatio-temporel, la sensibilité, est irréductible à l’entendement. Il n’y a pas de contradiction dans la réalité ; la contradiction n’a d’existence que logique. Il faut donc distinguer « opposition logique » et « opposition réelle », et comprendre que la distinction entre les deux formes d'opposition repose justement sur la présence, en elles ou non, de la « contradiction ». L'opposition « logique » est « par contradiction », durch den Widerspruch : elle est qualifiée, pour cela, de « contradiction logique ». L'opposition « réelle », au contraire, est ohne Widerspruch, « sans contradiction ». La différence est essentielle pour comprendre le statut de la douleur. La contradiction suppose le jugement. Ce qu’on appelle contradictions dans la réalité sont des conflits. L’opposition logique de deux prédicats contradictoires pour une chose ne produit rien, tandis que l’opposition réelle produit quelque chose, même si ce quelque chose est une annulation réciproque des effets des forces en présence, comme le repos en mécanique ou le zéro en mathématiques. Dans ces conditions, le plaisir peut être perçu comme le positif de la douleur ou l’inverse, mais ils sont positifs en eux-mêmes. De tout ceci, il faut conclure que rien de ce qui est négatif en soi ne peut exister ; la réalité ne peut se contredire. La douleur considérée comme une force positive sert donc nécessairement à quelque chose en ce monde. Nécessairement ? Une force ne peut rester inactive, sinon comment existerait-elle ? Kant va finalement inspirer Schopenhauer, sur ceci et bien d’autres choses, lequel ne cessera de répéter que seule la douleur est positive car « Si elle n’a pas pour but immédiat la douleur, on peut dire que notre existence n’a aucune raison d’être dans le monde. Car il est absurde d’admettre que la douleur sans fin qui naît de la misère inhérente à la vie et qui remplit le monde, ne soit pas qu’un pur accident, et non le but même. (…) Tout ce qui se dresse en face de notre volonté, tout ce qui la traverse ou lui résiste, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de désagréable ou de douloureux, nous le ressentons sur-le-champ, et très nettement. Nous ne remarquons pas la santé générale de notre corps, mais seulement le point léger où le soulier nous blesse ; nous n’apprécions pas l’ensemble prospère de nos affaires, et nous n’avons de pensées que pour une minutie insignifiante qui nous chagrine. Le bien être et le bonheur sont donc tout négatifs, la douleur seule est positive. Je ne connais rien de plus absurde que la plupart des systèmes métaphysiques qui expliquent le mal comme quelque chose de négatif ; lui seul au contraire est positif, puisqu’il se fait sentir… Tout bien, tout bonheur, toute satisfaction sont négatifs, la douleur seule est positive. » ("Douleurs du monde", extrait des Parerga et Paralipomena, Trad. Jean Bourdeau, Ed. Rivages Poches, Paris, 1991, p. 27 et 28) On peut avancer un argument contre Schopenhauer quant à la fin supposée de l’existence : quand bien même on admettrait que la douleur soit la couleur dominante de notre vie Certes, il faut bien comprendre ce que recouvre le mot « positif ». Ce n’est pas un jugement de valeur qui est exprimé mais seulement la constatation d’une force qui est à l’œuvre. Schopenhauer tire également ses idées de l’étude des philosophies bouddhistes, pour qui le désir est douleur, la douleur étant l’état « normal » de l’homme que vient rompre, parfois, le plaisir d’une satisfaction provisoire et vaine. Il a recueilli dans sa philosophie « pessimiste » certains des enseignements des pensées bouddhistes (qui, elles, ne sont en rien pessimistes). Le Sermon de Bénarès, qui a en quelque sorte comme pendant, dans la religion chrétienne, le Sermon sur la montagne, proclame que tout est douleur : en acte ou en puissance ; la cause de cette douleur est la triple soif des plaisirs, de l’instinct de conservation et l’envie d’en finir (chaîne sans fin, désirs irrationnels) ; pourtant le diagnostic est rassurant : on peut mettre un terme à la douleur, et la méthode « simple » : il faut corriger la parole, la pensée, la conduite et trouver une assiette stable et recueillie, ce qui équivaut à la moralité, à la concentration, et à la sapience. On remarquera que la philosophie stoïcienne est extrêmement proche de cette pensée par certains aspects : maîtrise de ce qui nous blesse par la rectitude de la pensée ou le bon usage des représentations. Schopenhauer, écrivain et philosophe de génie, a trouvé un raccourci célèbre : « La vie de l’homme oscille, comme un pendule entre la douleur et l’ennui (…) » (Ibidem, p. 45) Douleur de la privation de l’objet du désir et ennui du désir comblé (ou manque du manque). Mais l’ennui, comme l’illustrent peut-être la peccabilité d’Adam et Eve, est encore une douleur, plus redoutable que n’importe quelle autre douleur, morale en tout cas. Plutôt les ennuis qui remplissent ou encombrent l’esprit que l’ennui qui est synonyme de vacuité ! Où l’on retrouve ce paradoxe de la douleur souligné précédemment que l’absence de douleur est peut-être la pire des douleurs. L’ennui est un manque et la douleur une privation. L’ennui, une douleur négative, et la privation, une douleur positive. Voici ce qui est supposé de ce qui vient d’être découvert. Est-ce aussi simple ? Rares sont les hommes qui, à l’instar d’Antoine Doinel peuvent s’exclamer : « L’ennui, qu’est-ce que c’est que l’ennui ? Je ne m’ennuie jamais. Qu’est-ce que j’aimerais avoir le temps de m’ennuyer !» (Domicile conjugal, la citation n’est sûrement pas exacte, simplement restituée de mémoire, mais l’idée, elle, est authentique). Encore faut-il préciser que le personnage interprété par Jean-Pierre Léaud, sorte de doppelgänger de Truffaut s’agite beaucoup pour ne point souffrir de cet état… Il semble donc que vivre soit douleur, dans tous les cas, et que la douleur n’ait aucune autre fonction que d’accompagner les manifestations de notre volonté de vivre, et qu’elle se manifeste sous la forme d’une sorte de vibrato qui ne se tait jamais, que nous soyons ou non heureux. On peut le déplorer. On peut aussi bien objecter que la douleur nous rend vivants ou conscients de cette vie que nous habitons. En outre, cette douleur crée en l’homme une volonté d’y échapper qui se traduit ou se sublime par l’art, par exemple, mais aussi – nous le verrons – par certains choix de vie, telle la sagesse. C’est la positivité de la douleur, en tant que force qu’il faut analyser mais l’on pressent que cette force ne s’exerce qu’en tant qu’intermédiaire, médiation, et non en tant que telle. Schopenhauer illustre la thèse de la positivité de la douleur dans son œuvre tout entière, et très précisément dans Le monde comme volonté et comme représentation. Pour le philosophe la vie ne vaut la peine d’être vécue, puisque la douleur est condition nécessaire du plaisir et que la somme des plaisirs ne sera même jamais égale à l’addition des peines. Seule la douleur nous fait de l’effet, nous marque, agit réellement sur nous et nous aiguillonne. Tous les penseurs ne sont pas du même avis que le plus talentueux des misanthropes, sans être béats d’optimisme pour autant. Eduard von Hartmann, le penseur qui inspira à Nietzsche des pages enfiévrées de ses Considérations inactuelles, dans sa Philosophie de l’inconscient, s’accorde avec Schopenhauer tout en le désavouant : en effet, s’il affirme que l’existence de ce monde est pire que sa non-existence, il ne considère néanmoins pas comme son maître que le plaisir n’ait pas d’existence positive, car il est des plaisirs qui ne sont pas issus de douleurs. (…)
vendredi 14 avril 2006
Je parlais ici de cette nouvelle biographie de Barrie. Je suis coutumière de monographies qui remontent à plusieurs décennies. J'étais sur la défensive. Il était difficle de surpasser la minutie maniaque d'un Denis Mackail ou l'enthousiasme d'un Birkin (dont l'oeuvre est plus concentrée sur une facette de la vie de Barrie : ses relations avec Llewelyn Davies), et autres Hammerton ou Darlington. Je l'ai enfin lue et je puis apporter un jugement définitif, eu égard à ma connaissance qui s'affermit de jour en jour de l'homme et de l'oeuvre. C'est une bonne biographie, qui, certes, n'apporte pas sa pierre à l'édifice de l'exégèse barrienne, mais rend l'auteur proche de nous. Lisa Chaney rapporte les propos de Pamela Maude, dont le père avait été acteur dans les meilleures pièces de Barrie :

"Il était différent de ceux que nous avions déjà rencontrés et de ceux que nous rencontrerions. (...) il nous parlait des fées comme s'il savait tout à leur sujet. Il était pétri de silences, mais nous ne trouvions pas ces silences étranges : ils faisaient partie de lui (...) Madame Barrie était adorable (...) mais nous ne sentions pas à l'aise avec elle. Elle ne nous parlait pas et ne souriait jamais, lorsque nous étions avec elle. Barrie ne parlait pas et ne souriait pas et, pourtant, il était notre compagnon. Quand nous étions loin de lui, il semblait être avec nous. Il était plus présent que nos parents ou madame Barrie, qui étaient à côté de nous. Le soir (...) monsieur Barrie nous tendait à chacun d'entre nous, dans le silence, la main. Et nous glissions notre main dans la sienne, puis nous marchions, toujours en silence, en direction du bois de hêtres. Nous marchions à pas feutrés, à travers les feuilles et nous écoutions (...) des bruits soudains produits par les oiseaux et les lapins. Un soir, nous vîmes une cosse de pois qui reposait dans le trou d'un grand tronc d'arbre. Nous l'apportâmes à monsieur Barrie. Il y a avait à l'intérieur de la cosse une petite lettre pliée, qu'une fée avait écrite. Monsieur Barrie dit qu'il pouvait lire l'écriture des fées et il nous la lut. Nous en reçûmes plusieurs autres dans des cosses de pois avant la fin de notre séjour."
(Trad. C.-A.F.)
P.S. : Je désire ardemment recevoir une épître semblable.


jeudi 13 avril 2006
Je parlais d'Harold Lloyd et d'un des films burlesques les plus connus.
Joyeuse surprise en entamant le premier coffret DVD de la série Clair de lune / Moonlighting, que je n'ai jamais vue à l'époque où elle fut difusée à la télévision (ni les récentes rediffusions sur France 3), et de découvrir ce premier clin d'oeil. L'un des ressorts de la série est de glisser quelques références au cinéma et à l'histoire de la télévision et de détourner les schémas habituels de la série, en faisant intrusion dans l'univers du spectateur, en s'adressant à lui, etc. La relation entre les deux héros est savoureuse et, même si l'on se doute dès le départ, qu'ils sont destinés à partager plus qu'un travail, un jour ou l'autre, l'attention ne faiblit pas et n'est pas seulement embarrassée par la question de savoir quand ils "le" feront. Les histoires sont proprement torchées et l'humour en première ligne. Classique et délirante. Un excellent substitut au café, en ce qui me concerne.

De deux choses l'une : ou Michel Tournier est le plus adorable des hommes, celui qui use de la politesse la plus raffinée par souci de prévenance envers autrui, et il traite avec égard la lectrice un peu folle que je suis ; ou bien il éprouve une certaine sympathie envers Holly. Car, en effet, il a répondu, à nouveau, à ma réponse, en me faisant parvenir une photo, avec une lettre au dos et un petit fascicule écrit par une "consoeur" universitaire pour reprendre ses termes. Je vais m'empresser de lire tout cela. Je suis aux anges. Même s'il ne me répond que par pitié. En effet, ma lettre était réellement débridée. Et je n'ai rien à lui apporter. Certains auteurs répondent à leurs lecteurs. D'autres jamais. Et cela n'est pas en rapport avec leur célébrité. La proportion est même souvent inverse.

« La vie affective » pour Freud signifie passivité : celle de l’émotion, du sentiment, de la pensée, du sensible, tout ce qui appartient au principe de plaisir. Opposer cette vie à fleur de peau au travail intellectuel revient à mettre face à face la matière et l’outil. Le jeu théâtral est un catalyseur qui va permettre au sujet de laisser remonter à la surface des eaux de sa conscience ce qui est enfoui. Le jeu auquel nous prenons goût adulte n’est pas de nature différente de celui auquel l’enfant prend plaisir. Dans un cas comme dans l’autre, il a une fonction compensatrice qui passe par une fiction. Nous nous mettons à la place de…, nous imitons ce que nous ne sommes pas, en ayant les avantages de ce qui est imité sans les inconvénients. Il y a un intéressant dédoublement de personnalité à l’œuvre dans le jeu. Cette identification qui a pour cause selon Freud l’exiguïté d’une vie ordinaire, terne, plate où rien d’exceptionnel ne vient briser le rythme ordinaire des vies sans intérêt, compense la vexation que ressent l’homme du commun à n’être rien de plus ou de mieux. Cette humiliation rejoint les trois vexations majeures subies par l’homme qui portent trois noms : Copernic, Darwin et Freud. L’homme aimerait être la nécessité – à savoir être un acteur au sens strict de celui qui agit, au sens où David Copperfield s’écrie : «Serai-je le héros de ma propre histoire, ou ce rôle sera-t-il tenu par un autre ? Ces pages l'apprendront au lecteur. Pour commencer par le commencement, je note que je naquis un vendredi à minuit - du moins me l'a-t-on dit, et je n'ai aucune raison d'en douter (...)» - et non la subir. Qui pourrait donc prendre la place de David Copperfield dans son histoire (et non sa vie) ? Qui, sinon l’auteur lui-même de l’histoire ou quelqu’un d’autre, appartenant à son existence (et non à son histoire) ? Nous n’avons donc comme choix que la fiction, du côté créateur ou du côté spectateur / lecteur. Le cas de l’acteur, l’intermédiaire entre le spectateur et sa représentation, n’est pas étudié. On pourrait presque ajouter qu’il ne l’est jamais ou très rarement, comme si sa fonction était accessoire, comme si le seul intérêt résidait dans le ressenti du spectateur qui se prend au jeu du personnage. Dans la fiction, le spectateur / lecteur (et plus encore le spectateur qui vit dans sa chair, par les yeux et l’ouïe, alors que la lecture demeure un phénomène intérieur) a le droit d’échouer, mais la jouissance n’en sera que plus forte si l’échec est grandiose. A contrario, on imagine mal un processus d’identification comparable avec des anti-héros tels que Don Quichotte ou le protagoniste principal d’un film tel que The Party de Blake Edwards interprété par le gaffeur Peter Sellers. De même, les personnages incarnés par un Charley Chase ou un Harold Llyod par exemple. Le burlesque, le ridicule, la peau de banane (même si elle est anti-déparante comme celle de Charley Bowers*)

ne sont pas dignes de nos envies d’identification. Il en va de même pour les salauds absolus – certains personnages des films noirs par exemple, comme celui qui est joué par Richard Widmark dans Kiss of death de Henry Hathaway ou la monstrueuse sœur (Bette Davis) de Joan Fontaine dans le chef-d’œuvre de Robert Aldrich, What ever happened to baby Jane ?

Les limites de l’identification nous en apprennent beaucoup sur ce que nous recherchons dans le fait de se projeter dans la vie, actes, pensées et ressentis d’un personnage, d’un être virtuel, ni tout à fait vrai ni tout à fait faux. Pourtant des personnages plutôt négatifs comme le Richard III de Shakespeare ou même le Roi Lear nous attirent, malgré leur noirceur. Ou leur « manque d’intelligence », et qui n’est pas un peu familier ou complices avec les personnages de Charlie Chaplin ou de Buster Keaton, lorsque leur aspect lunaire recouvre leur maladresse burlesque ? Le partage entre ce qui produit ou non en nous l’émotion fictionnelle n’est pas si aisé qu’il n’y paraît ou que semble l’affirmer Freud dans cet essai auquel je fais implicitement référence. Une de ces limites pour Freud est la dégradation corporelle. La souffrance peut être morale ou psychologique mais pas seulement ou trop physique. La limite de l’identification est posée.

* Restauration et édition en dvd par la société Lobster.
Seuls un grand malheur ou un grand bonheur créent une interrogation valable sur le sens de la vie pour l’homme. Il est très remarquable de constater que le suicide est considéré à notre époque si moderne comme une maladie. Le suicide est recensé comme une maladie par l’O.M.S., comme un mal qui doit être combattu par la prévention. Le suicide que les anciens considéraient comme un acte libre se métamorphose donc en un acte non libre, fruit d’une pathologie. Admettons, mais nous demandons des preuves que personne ne saurait apporter. Nous ne nions pas qu’il existe des suicides qui sont consécutifs d’une certaine constitution psychologique que l’on peut qualifier de défaillante et qui peuvent être évités avec un traitement médicamenteux ou psychothérapique. Certes, mais il existe vraisemblablement des suicides qui ne sont pas provoqués par une faille dans la psyché. La vie n’est en rien pour l’homme une obligation, une nécessité, ni sur le plan physique, métaphysique ou moral. Dès qu’il est question de ses devoirs envers lui-même ou la société, il y a toujours un idéal qui édicte le simple fait de vivre en droit ou en devoir. Il y a quelque chose de tout à fait absurde à vouloir faire du suicide un mal à éviter. De même qu’il est tout aussi absurde et contradictoire de vouloir légiférer sur l’euthanasie - l’avortement étant encore un autre problème, insoluble celui-ci, car on est en prise avec le non-être. On ne peut pas parler de droit à mourir dans la dignité (pour les vieux et les légumineux !) d’un côté et de prévention du suicide (sous-entendu du suicide des personnes valides, avec une espérance de vie assez longue) de l’autre. La valeur de la vie serait-elle finalement le prix qu’on lui donne à l’aune des capacités que l’homme a de jouir et, plus cyniquement, de produire, d’être utile à la société ? N’y a-t-il pas non plus une absurdité qui confine au délire de juger du droit à ne pas naître, comme ce fut le cas pour cet handicapé dont les parents saisissaient la justice parce qu’il n’était pas normalement constitué, affirmant sans l’ombre d’un doute ou d’un scrupule qu’il eût préféré ne pas naître dans ses conditions ! La société est hypocrite et elle ne peut l’être que parce que la raison n’est pas raisonnable … ou parce qu'elle l'est trop ? Ce qui revient, in fine, au même.
mercredi 12 avril 2006

GILBERT KEITH CHESTERTON (1874-1936)
Le géniteur du Père Brown est insurpassable dans le maniement délicat du paradoxe. Les éditions Actes Sud en ont donné un aperçu dans ce recueil de divers textes,
coupés pour la plupart dans The Defendant (dont je possède une édition originale) mais aussi ailleurs. Mais, dans ce remarquable ouvrage, il est dommage que ne figure pas le petit essai que je vous offre, partiellement, aujourd'hui. Le Défendeur « Une défense de la gloire du bébé »

« Les deux raisons qui attirent presque toujours une personne normalement constituée [vers les bébés] sont, en premier lieu, leur sérieux et, en second lieu, la conséquence de ceci : leur bonheur. Ils sont aussi enjoués que le permet leur absence d’humour. Les plus insondables gens d’université et les sages n’ont jamais atteint la gravité qui habite les yeux d’un enfant de trois mois. C’est la gravité de l’étonnement face à l’univers. Et cet étonnement face à l’univers n’est pas du mysticisme mais un sens commun transcendant. La fascination des enfants repose sur ceci : avec chacun d’entre eux toutes les choses sont recréées et l’univers passe à nouveau en comparution. Quand nous marchons dans les rues et que nous voyons, au-dessous de nous, ces grosses têtes charmantes, trois fois trop grosses pour leur corps, qui désignent à notre vue ces champignons humains, nous devrions toujours, dans un premier temps, nous rappeler que, dans chacune de ces têtes, il y a un nouvel univers, aussi neuf qu’il le fut le septième jour de la Création. Dans chacun de ces globes, il y a un nouveau système stellaire, de l’herbe nouvelle, des villes nouvelles, une mer nouvelle. (…) Mais l’influence des enfants dépasse cet insignifiant effort pour recréer le ciel et la terre. Elle nous contraint, en fait, à remanier notre conduite, en conformité avec cette théorie révolutionnaire : toutes les choses sont merveilleuses. (…) La vérité, c’est que notre attitude envers les enfants est juste et que notre attitude envers les grandes personnes est fausse. Notre attitude envers nos égaux en âge consiste en une servile solennité, qui recouvre un degré considérable d’indifférence ou de mépris. Notre attitude envers les enfants consiste en une indulgence condescendante, qui recouvre un insondable respect. Nous nous inclinons devant les grandes personnes, nous ôtons nos chapeaux devant elles, nous nous abstenons de les contredire catégoriquement, mais nous ne les apprécions pas comme il conviendrait. Nous transformons les enfants en marionnettes, nous leur faisons la leçon, nous leur tirons les cheveux, mais nous les révérons, nous les aimons et les craignons. Quand nous révérons quelque chose dans l’âge mûr, ce sont leurs vertus et leur sagesse ; c’est une tâche aisée. Mais nous révérons les défauts et les folies des enfants (…) la principale justesse de notre conception des enfants repose sur la sensation qu’eux-mêmes et leurs façons sont surnaturels, tandis que nous ne nous ressentons ni notre personne ni nos manières comme étant surnaturelles. La très petitesse des enfants nous les fait regarder comme des merveilles. Nous donnons l’impression de nous occuper d’une nouvelle espèce, qui pourrait être seulement perçue par l’intermédiaire d’un microscope. Je doute que quiconque, doté de quelque tendresse ou imagination, puisse voir la main d’un enfant et ne pas en être un peu effrayé. Il est affreux de songer que l’énergie vitale humaine se meut dans une chose si petite. C’est comme imaginer que l’humaine nature puisse vivre dans l’aile d’un papillon ou la feuille d’un arbre. »
Trad. C.-A. F. (merci de ne pas reproduire sans autorisation)
mardi 11 avril 2006
...crispée, en attente d'elle, ma belle inconnue. Je me suis découvert une passion pour les pirates, corsaires et autres flibustiers. Tout ceci s'entrechoque dans la boîte à pépins. La vie est étrange. On ignore les milliers de ramifications d'un seule acte, d'une pensée qui faufile l'ourlet de nos si courtes existence. La toile internet ressemble à ceci.
Quelle trace laisserai-je de moi, demain, si je meurs dans l'avion ?

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La réalité fut à la hauteur du mythe et mieux encore...


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Post-scriptum :
Je traduisais un petit texte de Chesterton que je vous livrerai demain et qui a trait à l'enfance.
Par associations d'idées, j'ai repensé à cette boutique de jouets sur la Cinquième Avenue, FAO Schwartz, où un indescriptible malaise s'est emparé de moi. Oh, le magasin est sublime, immense et couve des trésors. Mais il y a un "mais" tonitruant.
De fausses infirmières, avec des toques, s'occupent d'une fausse nursery, remplie de faux bébés. Elles les confient à de petites filles traitées comme de jeunes accouchées. Elles les font asseoir et leur mettent leur enfant dans les bras.
Je ne sais si cette mascarade existe en France. Je suis effrayée face à cette absurde pantomime.
Avant de refermer provisoirement mon album new yorkais - car je reverrai New York, si Dieu le veut ! [étrange d'invoquer systématiquement une puissance en laquelle je ne crois pas...] -, je recopie ici, mes impressions d'avant, je colle l'image que je me faisais de New York, avant qu'elle ne me fasse son numéro de strip-tease, avant d'éplucher la grosse pomme (une granny smith à mon avis, eu égard au goût qui demeure sur la pointe de ma langue).



Paris, 27 mars 2006, 21h30.
Un de mes morts a treize ans. Un de ces jours, je vais devenir si vieille que je serai la mère de mon enfance. Non, je crèverai avant. J'ai pas le coeur pour durer. Concupiscente. New York, deux syllabes qui m'ont toujours fait tressauter. Peut-être à cause de Sinatra. Sûrement à cause des films des années 50, mais aussi ceux de Woody Allen. Evidemment à cause de Céline in Journey to the end of the night

et d'Auster. L'Amérique a toujours été pour moi un rêve défendu, la porte d'un imaginaire fermé à clef, pour cause d'impuissance. J'étais attachée à mon enfance ; un corsaire à son épave. C'est sale, petit, pauvre et puant. Les odeurs, j'ai jamais supporté depuis. Je reconnais la pestilence du pauvre à dix kilomètres et je me taille. Pas sain pour mes bronches. Faut respirer chic. Voir my Zola et le vieux qui crève sous un escalier dans L'Assommoir. On le retrouve tout vert. Il pue. J'ai pué. J'arrête la conjugaison ici. La misère et ses fragments de beau, l'honnêteté des gens modestes : mon oeil ! Le luxe est une dépravation moins dommageable que celle du manque. New York dépasse mon imagination. Je ne sais pas à quoi m'attendre. Je suis un peu effrayée parce que je crois être une ville à la taille des dieux, une ville à la verticale, "une ville debout", un symbole de l'hubris. Et je connais la leçon première des Grecs à ce sujet. Niveau lycée. Faut dire que le Grec ne s'enseignait qu'en seconde à mon époque. La démesure est punie. toujours. Récemment, j'ai rêvé que la ville m'étouffait et me brisait entre ses gratte-ciel. Je me suis réveillée, la gorge serrée. Un raccord à la Hitchcock, lorsqu'Eva Marie-Saint est retenue par la main de Cary Grant et que le plan suivant nous montre les deux héros dans la couchette d'un train. J'ai le vertige : penser New York et ne pas la connaître. Peur et attrait. L'un dans l'autre. Et, au sein de cette frayeur, il demeure place pour la passion. J'en suis convaincue. New York est une boîte de conserve, dans laquelle loge une mythologie qui m'est personnelle. Elle me contient et je la contiens. Certains des traits de cette mythologie sont des clichés, mais j'ai le sentiment d'aller au-devant d'une vieille dame austère, droite, divine et impatiente. New York est un réflexe. J'y associe les noms suivants : Scorsese, Woody Allen, les taxis, la danger, le jazz, l'aventure, le glamour, l'appartement de Julia R. et la maison de Paul A., Helene Hanff,
des tas de livres. Et bientôt, par hasard, Hugo et Stevenson, car ils seront mes deux compagnons de voyage. Au sein de tout ceci se tient le Moleskine sur lequel je berce et balance ces pensées banales au moyen d'un stylo à plume (encre violette depuis quelques années déjà) en argent, acheté à Venise, l'an passé. Parler est une condamnation : tout dire, comme chez le psychanalyste (où je n'ai jamais mis les pieds). La mémoire charrie pépites et ordures. Avant qu'il ne soit trop tard, je suis crispée [Blogger a mangé la fin de mon message ! Un comble. Je reviens dès que possible...]
Le M.O.M.A. m'a donné une impression de froideur chirurgicale, de perfection forcée, de solitude et de désespoir métaphysiques. Ne m'en demandez pas plus. Je suis dans le bain de mes impressions, d'une perception : celle d'un atome buissonnier. Malgré la foule, venue en masse, ce vendredi soir, là-bas. Gratuité oblige.
L'art moderne ? J'ignore de quoi il s'agit. Je suis kantienne : il y a le beau et le sublime. Le reste n'est que dénominations de spécialistes, d'amoureux peut-être, de faisans ou de faiseurs souvent. "Art conceptuel" est une expression qui me fait rire. Tout n'est-il pas conceptuel à bien y songer ? La vie, elle-même... Je ne viens pas vous parler de ceci. Je ne suis pas historienne de l'art. Je m'en tape, à vrai dire. Que l'on pisse dans l'urinoir de Duchamp me réjouit. C'est tout aussi conceptuel que l'objet lui-même et que l'idée qui l'a érigé au statut d'oeuvre.
L'intelligence peut tout expliquer, magnifier, élever. A croire que les justifications sont, quelquefois, plus artistes que les oeuvres elles-mêmes. Alors si l'urinoir de Duchamp fait bander mon prochain ou ma prochaine, j'en suis fort aise.
En ce qui me concerne, entre La mariée mise à nu par ses célibataires et n'importe quelle oeuvre de Chagall, mon émotion me porte vers le second. Ce n'est ni bien ni mal. C'est l'évidence du coup de foudre ou du coup de poing. Je ne donne pas (de) raison à ce qui est ressenti. Et puis ces deux-là peuvent être proches à certains instants.
Seule l'émotion m'importe. Sa présence ou son absence. Je devrais dire mon émotion.
La jouissance est égoïste, quoi qu'on en dise.
Munch m'étrangle. Comme ses compatriotes, Ibsen et Strindberg, ailleurs et autrement. Je crève devant ses tableaux. Je souffre. Je vis, décuplée et magnifiée.
L'exposition du M.O.M.A. m'a paru équilibrée et révélatrice des diverses facettes de la personnalité du peintre.
Obsessions majeures. Trois chevaux de trait : l'amour, la mort et le métabolisme. La dernière étant le principe des deux premières. Je résume ainsi ma perception qui est, déjà, ma compréhension, même si elle procède davantage de l'instinct que de la réflexion prolongée et diffuse. Dans ce sens, je pense ne pas trahir ce qui a guidé Munch dans son oeuvre ; ce n'est pas une facilité si Le Cri est son tableau le plus célèbre. Il y a une forme d'immédiateté non contrôlée chez lui, malgré le dur labeur de l'artiste. Quelque chose échappe, se dérobe, ce qui précisément donne sens et émotion à son travail.
Bergsonien et nietzschéen, Munch peint le cycle éternel de la vie.


Le tableau qui m'a le plus impressionnée :
La mort dans une chambre de malade. La soeur de Munch, Sophie, est à l'agonie.
Théâtrale, la scène l'est sans aucun doute, car toute manifestation de douleur comporte une part d'hystérie. Le plus troublant est de songer que Munch a peint les divers protagonistes de la scène, non pas à l'âge qu'ils avaient au moment de l'événement, mais à l'âge qui était le leur pendant qu'il peignait la toile. Il recrée la douleur, comme pour prendre de la distance par rapport à l'urgence de l'émotion brute, stérile, invalidante.
J'aime Munch et mon propos est vain.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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