dimanche 6 août 2006
Petite sélection de livres

en rapport avec le message précédent. Il convient de lire l'essai de Freud, Un souvenir d'enfance de Leonard de Vinci, en parallèle avec celui d'André Green, Révélations de l'inachèvement, qui montre l'erreur possible de Freud quant à son interprétation. De ce texte, Freud était le plus fier, à juste titre selon nous car Freud s'y montre fort brillant. Qu'il y ait ou non une perception erronée importe peu tant ce qu'il écrit nous parle de lui, profondément. Car parler d'autrui est toujours, in fine, se révéler.

Je retiendrai ce texte en particulier :
"Nous nous plaisons ainsi à oublier qu'à vrai dire tout dans notre vie est hasard, à partir de notre commencement, par la rencontre du spermatozoïde et de l'ovule, hasard, qui participe certes aux lois et à la nécessité de la nature, mais qui est sans rapport avec nos désirs et nos illusions. Le partage, dans ce qui détermine notre vie, entre les "nécessités" de notre contitution et les "hasards" de notre enfance peut bien être encore incertain dans le détail ; mais dans l'ensemble, il ne subsiste aucune doute quant à l'importance de nos premières années d'enfance."
Je vous en dirai davantage bientôt si d'aventure j'ai le luxe de le faire, à savoir si du temps m'est accordé.
"La rigueur vient toujours à bout de l'obstacle."
Telle est la maxime que je retiendrai de Leonard et que je vais accrocher au fronton de ma salle de travail, car c'est la denrée qui me fait le plus défaut.
Et si l'inachèvement était une force plutôt qu'une faiblesse ? Et s'il fallait rechercher dans l'inabouti le secret de l'artiste ?
Merci à Gaëlle de m'avoir entraînée à ce questionnement.
Sur les traces de Leonard de Vinci... Vidéo envoyée par misshollygolightly
Le Clos Lucé est la dernière demeure du grand Leonard, à Amboise, dans un charmant encadrement et environnement, parfaitement mis en valeur, bien que l'ensemble soit peut-être trop dédié au dieu du commerce. Mais cette tendance est un péché universellement partagé. Il s'y est installé à 64 ans et il y est mort quelques années après. La propriété et ses dépendances appartiennent à la famille Saint Bris. L'un de ses membres, descendant de l'imprimeur Mame, Gonzague, biographe de son état, est un personnage très sympathique, qui aime tant sa Touraine natale qu'il en devient encore plus aimable. L'attachement des êtres à leurs racines est toujours un indice favorable à mes yeux. La visite est accomplie assez rapidement, même avec un pas léger : chambre de Leonard, cabinet de travail du grand homme, oratoire d'Anne de Bretagne, Salons du XVIIIe siècle, salle de réception du génie, cuisine et salle des maquettes. Ce sont ces dernières qui m'ont le plus intéressée, bien qu'inapte aux sciences. Toutes ces maquettes ont été fabriquées à partir des dessins de Leonard. On retrouve les machines, grandeur nature, dans le parc, qui est un havre délectable, propice à la rêverie et à la réflexion. La tradition rapporte que le jeune François Ier rendait visite au grand homme par le souterrain qui relie le Clos Lucé au château d'Amboise. Je n'ai pu le vérifier... Bien sûr, on retirera un peu de déception de cette nécessaire visite. Quelques anachronismes heurtent le regard (certains meubles) et le manque d'objets véritables, qui ne soient pas simples reflets de ce temps si lointain.
vendredi 4 août 2006

Le titre rappelle la chanson de Cole Porter, interprétée par Ella Fitzgerald, ella.
Sarah Vaughn ou encore plus récemment par Robbie Williams robbie.
dans un nouveau film autour de la vie d’un homme remarquable, après le Night and day de Michael Curtiz, De-Lovely, qui narre la vie de l’immense Cole Porter.
Les ayants-droit de Cole Porter ont d’ailleurs demandé à ce que le titre du film soit modifié.
Robin Wright, dans la première partie, semble avoir perdu les rondeurs des contes de fées, qu’ils soient parodiques (The Princess Bride,
délicieux livre et film) ou bien plus vraisemblablement ridicules (Santa Barbara, un soap des années 80), mais dans la seconde partie, nous retrouvons celle que le petit écran avait cru phagocyter.
Sean Penn n’est jamais aussi bon que dans les rôles de suppliciés, de personnages dérangés, en marge de la marche du monde (21 grammes, Mystic river, L’interprète…). La torture de son esprit ou de son âme se lit dans son regard. Ici, il est un peu fou, ou peut-être bien qu’il voit des choses que nous n’apercevons pas. Il donne l'impression d'un enfant pris sans cesse en faute, qui sent le sol se dérober sous lui.
Il est interné pour un acte de violence : il a tiré, accidentellement, sur un ambulancier. Alors que, dans la première partie du film, nous sommes conduits à penser que le personnage (singulièrement absent, dont le vide est dessiné par la présence contradictoire de ce monstre d'acteur qu'est James Gandolfini aka Anthony Soprano, par le désarroi d'une femme déséquilibrée, au propre et au figuré) est un petit malfrat, adepte de la brutalité facile, et que nous craignons pour la fragile Maureen, son épouse enceinte, nous nous apercevons peu à peu que la réalité est tout à fait autre.
Maureen et Eddie Quinn s’aiment.
Nous sommes sceptiques face à ce sentiment qui ne s'exprime presque que par l'absurde et par la distance, dans une quasi impossibilité. Pourtant, lorsqu'ils se mettent à danser
on ressent intensément le lien fusionnel. Mais, là encore, on imagine qu'il ne s'agit que d'une passion destructrice, peut-être simplement sexuelle, qui ne possède pas d'autre ressort qu'une inflammation des sens. Ce malentendu, qui porte bien son nom puisque nous sommes inaptes à écouter ce qui se dit et s'écrit dans leur relation, s'estompe quelque peu lors de l'internement d'Eddie. Nous découvrons qu'Eddie est différent. Le personnage de Sean Penn est-il inadapté ? Oui, probablement qu’il ne vit pas comme chacun de nous (les plus normaux d’entre nous), avec les limites que nous imposent la vie en société et notre lâcheté également de ne pas oser davantage. Eddie est fêlé. Le son qu'il rend n'est pas celui que l'on attend.
Il est potentiellement dangereux. Le feu réchauffe ou brûle, c'est selon. Il dépend du monde qui l'entoure. Il est un objet entre les mains des autres tout à coup.
Trois mois, avait-elle dit. Pas davantage. Il sortirait dans trois mois, le temps de guérir. Elle l'attendrait.
Dix ans ont passé. Elle est remariée à un homme (John Travolta, nerveux et bedonnant, qui aime pragmatiquement quoiqu'il devienne presque fou à la fin du film mais la démence ne sied pas à son tempérament), qui est le contraire de son grand amour, et a trois enfants (dont celui d'Eddie).
L'imcompréhension du spectateur subsiste. Il y a trahison. Pourtant, n'a-t-elle pas dit à celui qui l'avait prise pour femme qu'elle aimerait davantage l'autre ? Et, ce, toujours.
Eddie n'est pas mort. Il s'éveille dans l'idée que trois mois se sont écoulés. Quand il comprend la réalité qui est désormais la sienne : vivre sans Maureen, il ne peut s'y résoudre. Lorsque Maureen apprend la sortie de son ex-mari, elle sait qu'elle n'aura aucun choix sinon celui de le suivre. Deux moitiés d'enfant font peut-être un adulte viable. Qui sait ? Une scène exprime cette immaturité partielle d'Eddie : lorsque le mari de son ex-femme lui amène sa fille, afin qu'il en fasse la connaissance puisqu'elle est née pendant son internement, il découpe des poupées dans un journal et explique qu'il "fabrique des jouets" pour elle. Le film était le projet de John Cassavetes qui mourut avant d’avoir le temps nécessaire pour réaliser le film. Le fils reprit le flambeau avec élégance et sensibilité. On imagine aisément que le père eût filmé cette hsitoire avec moins de "désinvolture" - bien que cette dernière soit apparente.
C’est quoi l’amour ? Cette question essentielle est posée. La fin, qui n'est qu'à demi morale (tant mieux !), puisque Maureen laisse ses enfants derrière elle, apporte une réponse précise. L'amour consiste en une impossibilité : n'avoir pas le choix, à un certain moment de son existence. L'amour est une fuite vers ce que Platon appelait un inconditionné, même si pour lui l'Amour ne l'était pas. Eddie a besoin de Maureen mais cette dernière a tout autant besoin de son besoin à lui.
L'amour, c'est tout plaquer, devenir léger, plus léger que son passé et son avenir, n'être qu'instant, présence à l'autre.
Un absolu.
Personne ne demande à ceux qui n'aiment pas de comprendre.

Un manga de Kaori Yuki. Je lis des mangas* avec parcimonie. Mais je suis coupable de m'adonner, une fois ou deux par trimestre, à ce plaisir. Pardonnez-moi. Cet appétit d'oiseau pour ce met est dû à deux raisons principales, l'une prosaïque et l'autre d'ordre esthétique. Les mangas, en général, s'étendent sur un nombre important de volumes, qui peuvent aller jusqu'à la cinquantaine ou pire. Le prix d'un tome avoisine les 8 euros, parfois moins. Les histoires avancent souvent à pas de nain. Le genre exige cette lenteur, je suppose. Nous sommes proches de la réalité du feuilleton, bien qu'il existe des séries au sens strict du terme. Le lecteur potentiel de mangas est noyé par une pléthore de titres médiocres. Certes, il est des exceptions judicieuses. Toutefois, ne comptez guère moins de 5 volumes; 20 étant une moyenne. A moins d'adorer une série, je ne me sens pas d'humeur à investir autant pour un simple divertissement de la pupille car le problème se situe bien là. Peu de mangas présentent, à mes yeux, un réel intérêt. Les titres se multiplient miraculeusement mais l'on retrouve souvent un schéma identique et une construction mille fois reproduite, sans réelle originalité en ce qui concerne le trait de crayon et l'histoire. Toutefois, des artistes comme Urasawa ont su créer des séries palpitantes, à l'insoutenable suspense (Monster, 20th century boys) sans parler des maîtres que sont Tezuka (le dieu incontestable ; ne manquez pas de lire sa biographie en bande-dessinée chez Casterman) ou Taniguchi. Il en est d'autres. En cran en-dessous, des mangaka comme Tsukasa Hojo déploient des récrits encrés dans une veine humaniste et tendre (La mélodie de Jenny) qui portent à la tendresse, à l'amour et à la considération du prochain... Et que dire de Leiji Matsumoto qui a créé un univers entier autour d'une seule idée (j'exagère à peine) ? Toutefois, il est des titres encore plus éloignés du manga d'auteur, ainsi que nous aimons l'appeler, qui ont emporté sans réserve mon attention - pour de bonnes ou de mauvaises raisons : Fruits basket de Natsuki Takaya ou Nana de Ai Yazawa. Le premier est un récit goûteux, léger, mais pas inconsistant. Je suis émerveillée par la douceur du ton. Le second s'apparente davantage à un roman-photo bien que plus cru. Count Cain [on devrait d'alleurs le nommer Earl Cain, car "count" désigne un comte européen, alors que Earl désigne le même rang mais d'origine britannique !] en 5 volumes (suivi de God Child en 8 volumes) est mon préféré de très loin. Il est plus ambitieux et dépourvu de mièvrerie. Il est publié chez Tonkam, un éditeur qui n'est pas toujours à la hauteur de son travail... Il s'agit prétendument d'un Shojo (manga romantique, destiné aux jeunes filles ou femmes) par opposition au Shonen. Il existe d'autres espèces comme le Yaoi, par exemple, qui est un manga mettant en scène des relations homosexuelles masculines. Empreint de fureur et de folie gothique, dans une atmosphère victorienne, côté sombre, version bas-fonds, le héros est un enfant illégitime (comme il se doit) honni par son père. Devenu grand, il s'intéresse de près aux poisons et devient versé dans cet art maudit. Son père a d'ailleurs tenté de l'assassiner par ce biais. Les cinq premiers livres relatent des histoires indépendantes (bien que certains faits soient indispensables pour la suite de l'histoire) où il est question de meurtres, de suicides, d'actes ignobles. Cain mène des enquêtes au coeur d'événements sordides, horrifiques, étranges et répugnants, qui ont parfois, comme c'est le cas pour les romans d'Agatha Christie, pour trame une comptine... La suite concerne plus précisément le destin de Cain. Cette histoire est haletante. Le climat est délétère. Une merveilleuse rose noir ! Une fleur des champs en enfer ! 
 *Signifie étymologiquement : image dérisoire, irresponsable...
mardi 1 août 2006
La mairie de Biarritz m'a envoyé, sur ma demande, le certificat de décès de Mary Ansell, l'ex-femme de Barrie : http://www.sirjmbarrie.com/biographie/maryansell-deces.jpg Je mène une enquête sur sa vie en France. Elle a réussi, jusqu'à la fin, à cacher son âge véritable... Cette semaine, je vais poster sur mon site des documents offerts par Robert Greenham, mon ami anglais, qui a écrit un charmant livre en rapport avec Barrie, et des extraits musicaux du Peter Pan de Leonard Bernstein, entre autres. Il s'agit des morceaux additionnels à une comédie musicale de l'année 1950 (la première eut lieu le 24 avril, pour être précis, à New York), qui mettait en scène Jean Arthur (Peter Pan) et Boris Karloff (Crochet). Excusez du peu : deux pointures ! 
J'ai d'ailleurs acquis le programme de ce spectacle et je le partagerai avec vous.


 Les extraits seront tirées de cette version : 


Avant-goût ici : 
 - scène d'ouverture : Peter Pan.  
 - Who am I ?
  Peter Pan.
dimanche 30 juillet 2006
Contes de la folie ordinaire Vidéo envoyée par misshollygolightly
Inspiré très librement, avec une raison poétique et saine, des Contes de la folie ordinaire de Charles Bukowski - que j'admire avec la même douleur que Céline, et vis-à-vis de qui le premier fait preuve de dévotion - Marco Ferreri livre un film sans concession, presque exempt d'humour, mais non sans espoir. A condition de comprendre que l'unique espoir de l'homme réside dans l'acceptation d'une condition sans issue.Le malaise s'est emparé de moi en de nombreux instants du film, car le réalisateur - qui mêle son univers à celui de ce grand ivrogne, frère d'âme de John Fante ou de Dostoïevski - n'épargne rien à personne. Il oeuvre ici, dans un certaine mesure, pour ce que Ionesco appelait "le désapprendre à vivre". Ornella Muti, figure de la pute et de la sainte, qui s'ouvre la gorge ou s'enfonce une immense épingle de nourrice dans les joues, qui s'ampute d'un embryon au moyen de ce même objet barbare et purificateur, vous déchirera en mille morceaux. Vous n'échapperez pas au poison qui est contenu dans les images et dans le texte magnifique en voix-off. Si votre âme ne se brise pas, vous êtes déjà mort. L'héroïne est trop belle pour le monde, qui est une fange, d'où peut seul peut se dépêtrer celui qui ne tient que par la beauté (faussement) rédemptrice des mots.
Nous sommes seuls et les plus seuls d'entre nous sont encore ceux qui, peut-être, le sont le moins, puisqu'ils ont pour compagne la mort, qui ne leur fera jamais défaut...Ce semblant de monologue qui ouvre le film dit ce que je n'ai jamais su écrire.
Vivons et crevons avec style, mes frères !
samedi 29 juillet 2006
Cindy Sherman au Jeu de Paume, exposition du 16 mai au 03 septembre 2006. Je n'ai qu'une très lacunaire éducation en matière d'art contemporain. Et, très honnêtement, je ne sais qu'aimer ou haïr lorsqu'il s'agit d'art. Je crois bien que tous mes discours ne sont que fausseté car ils n'existent que pour justifier un penchant, une inclinaison viscérale, qui n'ont que l'instinct pour raison. Je pourrais reprendre ce fragment kantien de La faculté de juger, "L'Analytique du beau", mais je crains de ne pas trouver un meilleur point d'appui pour exprimer ce qui relève davantage d'une brutalité de l'émotion que d'un raisonnement ordonné. Par conséquent, je ne possède guère d'aptitudes pour parler de cette artiste que je considère pourtant comme tout à fait exceptionnelle. Tour à tour modèle, photographe (presque peintre lorsqu'elle reprend à son compte thèmes, lumière et composition des Maîtres anciens), cinéaste, elle a la particularité de ne mettre en scène qu'un objet : elle-même, avec la distance inquiétante d'un moi devenu étranger et protéiforme. Toujours autre sans cesser de modifier et de magnifier cette altérité, jusqu'au point de rupture : dans la grimace simiesque du clown ou la dislocation d'un double, d'un pantin. Héroïne hitchcockienne, façon Marnie,

dans la ville ou dans une chambre d'hôtel, pin-up agressive, ménagère prenant la pose, stéréotypes divers, abritant tous les personnages d'un muder mystery, clown à la Stephen King (dans Ça),
poupée déglinguée, obscène et plastique,
Cindy Sherman n'a pas de visage propre car elle les possède tous, les composant parfois au moyen de prothèses. La plupart de ses oeuvres ne s'affichent pas sous des titres personnels ; mais elles sont regroupées en séries et ma préférée est celle qui a pour thème les contes de fées. Cindy Sherman propose alors sa série la plus effrayante, morbide et fascinante. Putréfaction. Cadavres. Etrangetés. Perdition. Le cauchemar sous la verdeur du conte. Cindy Sherman est une sorcière. L'univers des frères Grimm lui donne l'air qu'il lui faut. Et ce n'est pas pour rien...
-->
La Mare au Diable
Vidéo envoyée par misshollygolightly

« Oui, mon garçon, dit-elle, c'est ici la Mare au Diable. C'est un mauvais endroit, et il ne faut pas en approcher sans jeter trois pierres dedans de la main gauche, en faisant le signe de la croix de la main droite : ça éloigne les esprits. Autrement il arrive des malheurs à ceux qui en font le tour. - Je ne vous parle pas de ça, dit Germain en s'approchant d'elle et en criant à tue-tête : n'avez-vous pas vu passer dans le bois une fille et un enfant ? - Oui, dit la vieille, il s'est noyé un petit enfant ! Germain frémit de la tête aux pieds ; mais heureusement, la vieille ajouta : - Il y a bien longtemps de ça ; en mémoire de l'accident on y avait planté une belle croix ; mais, par une belle nuit de grand orage, les mauvais esprits l'ont jetée dans l'eau. Oui, mon garçon, dit-elle, c'est ici la Mare au Diable. C'est un mauvais endroit, et il ne faut pas en approcher sans jeter trois pierres dedans de la main gauche, en faisant le signe de la croix de la main droite : ça éloigne les esprits. Autrement il arrive des malheurs à ceux qui en font le tour - Je ne vous parle pas de ça, dit Germain en s'approchant d'elle et en criant à tue-tête : N'avez-vous pas vu passer dans le bois une fille et un enfant ? - Oui, dit la vieille, il s'est noyé un petit enfant ! Germain frémit de la tête aux pieds ; mais heureusement, la vieille ajouta : - Il y a bien longtemps de ça ; en mémoire de l'accident on y avait planté une belle croix ; mais, par une belle nuit de grand orage, les mauvais esprits l'ont jetée dans l'eau. On peut en voir encore un bout. Si quelqu'un avait le malheur de s'arrêter ici la nuit, il serait bien sûr de ne pouvoir jamais en sortir avant le jour Il aurait beau marcher, il pourrait faire deux cents lieues dans le bois et se retrouver toujours à la même place. On peut en voir encore un bout. Si quelqu'un avait le malheur de s'arrêter ici la nuit, il serait bien sûr de ne pouvoir jamais en sortir avant le jour Il aurait beau marcher, il pourrait faire deux cents lieues dans le bois et se retrouver toujours à la même place. » Chapitre XIV
En route vers la Mare au Diable Vidéo envoyée par misshollygolightly
Enfant des alentours de Nohant, je ne suis pas une grande admiratrice de la "bonne dame"... Mais j'ai décidé d'entamer une révision de son procès, où je l'avais condamnée. Le coeur de Musset m'était trop cher pour que je ne lui fisse pas payer très cher les tourments du poète.
vendredi 28 juillet 2006

Le musée Maillol offre une bien belle exposition, jusqu'au 30 octobre, pour les amoureux de la divine Marilyn. Il s'agit d'une très petite sélection de 59 photographies de Bert Stern sur une totalité de 2571 clichés, qui appartiennent à des particuliers. Le catalogue de l'exposition est disponible aux Editions Gallimard. Les photographies que je propose ici en sont extraites. Le texte inséré dans le livre est celui du photographe. J'avoue avoir été sur le point de pleurer en pénétrant dans ce mausolée éphémère. Impression de troubler la tranquillité d'un fantôme qu'on ne laissera jamais en paix, de me faire voyeur (au masculin), d'être indigne. Envie de recouvrir ce corps trop malmené de son vivant. Les photographies de nus ont été refusées par Vogue. Suivra une seconde séance de photographies acceptée par Marilyn, plus habillée. Elle mourra un jour avant la publication du reportage, en 1962, dans les conditions troubles (ou troublées par l'esprit pervers des journalistes) que tout le monde sait.
Non, je n'ai pas troqué un ange (Julia R.) contre un autre. D'ailleurs, les courbes de Marilyn et sa tristesse sont tout ce qu'il y a de plus terrestres selon moi... Il suffit de la contempler dans cette pose, qui évoque une veuve, une femme de marin perdu en mer peut-être... L'imaginaire prend son envol. Mélancolie à perte de vue.
Mais Marilyn a toujours su m'émouvoir car je la crois très incomprise. Excellente actrice, beaucoup n'ont vu en elle qu'une ravissante idiote - rôle qu'elle endosse mieux qu'un chèque. Mais s'il ne s'agissait que de cela... Son dernier film, inachevé, celui de Cukor, la met dans une lumière qui dit une douleur que son sex-appeal ne dissimule plus. Marilyn exhibe le péché et la peccabilité, la blessure (comme cette cicatrice qui biffe chaque photographie, due à une récente opération de la vésicule)...
et la vulnérabilité, l'acte et la potentialité.
Y compris dans des poses indécentes - et il suffit de regarder attentivement cette bouche pour y apercevoir autre chose qu'une bouche -, Marilyn ne me choque pas. Elle m'émeut aux larmes. J'ai l'impression que sa solitude m'atteint au-delà du temps et de l'espace qui nous séparent. Ces courbes, amoindries par le chagrin et un état valétudinaire, ne sont-elles pas la huitième merveille du monde ?
Pourquoi publier et montrer les photographies que Marilyn ne désiraient pas voir figurer dans la sélection destinée à Vogue ? L'une d'entre elles est scarifiée - le commissaire de l'exposition y voit l'anticipation de sa mort prochaine, une forme de crucifixion ; l'image est belle mais elle manque de pudeur et est faussement symbolique - et elle figure au programme. Est-ce respectueux ? Marilyn... A qui pouvais-tu faire confiance ? ************************** 
"Kiss me tiger", extrait :
  Marilyn.
jeudi 27 juillet 2006
Suite à cet ancien billet (ici) et à plusieurs demandes de lecteurs via des courriers électroniques à mon adresse, je me résous à publier cet extrait de mon étude sur La bibliothèque de Villers de Benoît Peeters, Ed. Labor, 2004.
Je mets en garde le lecteur qui ne connaît pas cet ouvrage de ne point lire ce qui suit. Sous aucun prétexte. Il me semble même trahir l'auteur en révélant ce que je crois avoir compris, par moi-même, et encouragée par d'autres lumières, autrement puissantes.
Extrait donc d'une parcelle, qui entre en ligne de compte dans ma thèse de philosophie :
Ce minuscule roman policier est un chef-d’œuvre de perversité, pour peu que l’on définisse la perversité comme le fait P. Vignoles (1) : « Le pervers veut que l’autre se “fasse avoir”. » Il faut comprendre cette formule en ses deux sens, propre et figuré : prendre l’être de l’autre et ne lui laisser que le choix d’avoir et non plus d’être (2), le réduire à être un objet, et par cette dépossession, avoir le loisir et le champ libre pour le tromper. La lecture est un acte dangereux, car elle s’attaque à l’identité de celui qui lit. La fiction joue avec la réalité et ce qui est en jeu, précisément, est l’identité, à la fois celle du réel en question et celle de ceux qui participent à ce réel. Le lecteur peut-il demeurer lui-même en lisant ? Non, bien sûr, car comment pourrait-il demeurer l’homme ou la femme qu’il est, dans sa vie ordinaire, et s’abîmer dans la lecture ? Pour lire, il faut renoncer à être soi : il faut devenir un lecteur, c’est-à-dire un être poétique. Lire, c’est devenir autre. C’est devenir auteur et personnage à la fois, être et avoir. Le lecteur se met à la place de l’auteur, en reprenant à son compte le processus de création, car il anticipe (notamment dans le roman policier, mais pas uniquement, même si c’est plus flagrant dans ce cas) le déroulement de l’histoire et les actes des différents protagonistes. C’est aussi se découvrir un pouvoir d’identification et de compassion à l’égard des personnages. Cette transposition de mon jugement et de mes émotions vers un autre être est une sorte de métaphore.
Sous des dehors très comme il faut, tant au point de vue du fond que de la forme, au point que l’on pourrait presque trouver le livre trop prétentieux dans la proposition qu’il nous fait de le lire. La première lecture est innocente et l’on ne comprend que lors des dernières lignes combien la lecture peut être un acte dangereux. Ce livre est conçu comme un piège pour le lecteur, un défi de lecture. Il élimine par sa structure même ceux qui sont incapables de réellement lire. Lire véritablement, c’est écrire en même temps que lire. La lecture dévoile un texte imprimé, qui constitue déjà un tout, renfermé dans cette entité qui a pour nom « livre ». Or, ce dévoilement se vit plus qu’il ne se lit ; il faut refaire le chemin tout entier qu’a accompli le narrateur, ou l’auteur s’ils ne font pas semblant de se confondre. Il y a une réelle identification entre le lecteur et celui qui le mène par le bout des yeux.
Peeters s’inspire, entre autres influences, du texte de Borges « La mort et la boussole » et des Huit coups d’horloge de Maurice Leblanc, pour produire un texte qui ne demande pas à être interprété mais à être déchiffré, ce qui ne revient pas au même. L’interprétation amène de l’extérieur des éléments pour extirper le secret de l’œuvre, quand le déchiffrement suppose que le secret est contenu à l’intérieur du texte. Ce petit roman rappelle sans sa composition Le motif dans le tapis de Henry James. Frank Kermode, un auteur britannique, a écrit un livre follement excitant sur l’acte de la lecture, The genesis of secrecy (3), où il expose une théorie selon laquelle tout texte littéraire est destiné à deux types, pour ne pas dire deux genres, de lecteurs, qui n’ont aucune parenté entre eux : d’une part, ceux qui savent lire et ceux qui ne savent pas ; les premiers, savent déjà ce qu’il y a à comprendre - parce qu’ils présent une communauté d’esprit avec le texte - et ils sont déjà à l’intérieur du texte, et ceux qui restent à l’extérieur ou au bord du texte et qui n’ont que l’illusion de sa compréhension. A cette conception renvoient les derniers mots de La bibliothèque de Villers : « Dans ce récit, le mot de l’énigme ne sera jamais livré, car le texte en son entier ne cessera de l’épeler pour désigner l’étrange objet dépassant celui-là qui le conçut à l’initiale. Ainsi ceux qui véritablement le liront seront seuls à même de comprendre. Les autres n’auraient de toute façon jamais pu saisir la solution. » (4) Il n’y a rien d’élitiste ou de désinvolte dans ce refus de parler, de donner le fin mot de l’histoire ; au contraire, l’auteur engage ceux qui le lisent à opérer une révolution dans leur lecture. Le lecteur doit s’unir au texte afin de faire partie intégrante de l’organisme qu’il constitue ; la lecture devient un des rouages de la production de sens. La solution de l’énigme dont il est question est surinscrite dans la lettre même du texte. Le texte a ses lois propres qui répondent aux contraintes qu’a choisi de s’imposer l’auteur, en bon disciple de l’O.U.L.I.P.O. Si le lecteur ne se soumet pas aux mêmes contraintes, il sera incapable de lire le texte.
Cette fin qui est censée apporter assez de frustration pour décider le lecteur à devenir lui-même enquêteur, fait partie de la structure du texte. En effet, le texte consiste en un cercle. C’est parce que la fin est refusée que la relecture est possible, et ce à l’infini. Le texte est vivant parce que le lecteur le fait vivre. Peeters qui a une conscience aigue de son travail d’auteur écrit les lignes suivantes à propos d’Agatha Christie (5) : « L’importance d’un événement est avant tout fonction du nombre de lignes qu’il occupe. C’est une des forces d’Agatha Christie de l’avoir pressenti. Le référent de l’enquête n’est jamais chez elle le réel dans son irréductible profusion, mais bien le texte, c’est-à-dire l’ensemble des événements relatés. Un “présage” ne peut donc y être autre chose qu’une prédiction. Cela seul est à même de fonder la lecture comme autre chose qu’une suite de devinettes plus ou moins heureuses. Enquêter, dans les romans d’Agatha Christie, ce n’est pas se mouvoir dans les méandres d’un concret fantasmé, c’est repérer dans le corps du texte les signes qui y ont été disposés. Bref, osons le dire, enquêter, c’est apprendre à lire. Le coup de génie du roman policier à énigme est de faire fonctionner l’identification du lecteur à l’enquêteur, comme un adjuvant de la lecture. » Mais ce qui limite cette identification est le fait que le détective ait « toujours le dernier mot dans cette participation » (6), piège auquel échappe Peeters ici, puisque le lecteur est la fin du texte. En effet, une « conclusion trop explicite, attendue par le lecteur, opère comme une manière de dispense de “travail” et lui ferme le livre au nez. A quoi bon lire vraiment puisque le texte finira par lui-même se relire ? » (7) Un texte fermé est un texte qui renvoie à lui-même, un texte ouvert renvoie à quelqu’un, tout en renvoyant à lui-même, parce qu’il n’est pas complet sans la tierce personne qui doit se l’approprier.
« Il n’est pas impossible d’imaginer, en prolongeant cette idée, un roman dont la fiction serait suffisamment passionnante pour que le lecteur ressente, avec une très grande intensité, le désir de connaître son dernier mot. C’est ce dernier mot qui, précisément, lui serait refusé, le texte ne renvoyant, en sa fin, qu’à lui-même et à sa relecture. Le livre serait ainsi offert une seconde fois au lecteur qui pourrait alors, le relisant, y découvrir ce que, dans la fièvre première, il n’avait pas su lire. » (8)
La lecture doit se faire désir.
Le titre du roman est ambigu : il indique à la fois un lieu (la bibliothèque), un lieu dans un lieu (la bibliothèque de Villers), mais également une appartenance si l’on prend la locution « de » pour un complément du nom. C’est à la fois un lieu fictif (autant que ce qu’il contient) qu’un lieu réel.
De la dédicace, à la citation de Mallarmé mise en exergue, tout dans ce livre insiste sur le fait que rien n’est laissé au hasard : le fond et la forme sont liés pour dire ce qui ne sera pas dit ailleurs que dans la lecture personnelle de celui qui se prêtera au déchiffrement de l’énigme. La dédicace « Pour A. (B.) C. » renvoie au roman d’Agatha Christie, et à Agatha Christie elle-même, par ses initiales. Avant même que le roman ne se mette en marche, le premier indice est donnée : la solution sera une histoire de lettres. La citation de Mallarmé incite à la clairvoyance du lecteur et lui expose que tout est écrit (dans le sens aussi bien de destin que d’inscription en caractères d’imprimerie) noir sur blanc. La dualité chromatique du noir et du blanc est perceptible à chaque page. En premier lieu, celle des lettres sur la page blanche, comme dans la majorité des livres, mais également par un champ lexical très étendu qui met en contraste chaque fragment de la réalité les uns par rapport aux autres, et même qui oppose les personnages, en leur attribuant la couleur noire ou blanche. La partie d’échec qui va se dérouler dès les premières pages entre le narrateur et le bibliothécaire sera exemplaire de cette distribution de la couleur entre les deux personnages et une sorte de modèle pour le reste de l’histoire. Les échecs ont également eu la faveur de Lewis Carroll, comme chacun sait, dans De l’autre côté du miroir, mais l’usage qu’il en fit fut d’un autre ordre. Au narrateur (anonyme, et le fait qu’il ne soit pour nous qu’un « je » s’énonçant toujours au présent, permet une identification aisée avec lui) échoient les blancs et le bibliothécaire, qui a pour nom Lessing (qu’il faut comprendre par « les signes ») le met en garde, après qu’il ait remporté la partie : « (…) il est une chose qu’on néglige trop aux échecs : c’est de tenir compte de la couleur des cases. » (9) Cette déclaration elliptique insinue qu’il ne faut pas seulement s’attacher à la couleur que l’on porte ou que l’on incarne mais aussi à la couleur sur laquelle on avance. Or, aux échecs seule une pièce, qui porte une couleur, ne se pose toujours que sur la couleur contraire, le cavalier. Et, seule une pièce de ce jeu ne se pose toujours que sur la couleur qui est la sienne, le fou. Assurément, le narrateur est le fou et le bibliothécaire, le cavalier. En effet, le bibliothécaire est toujours décrit comme ambivalent, noir et blanc en même temps. Tandis que le narrateur, bien que possesseur des blancs, dans cette partie, n’est jamais définitivement connoté par une couleur ailleurs au cours du récit.
Les lettres qui importent dans cette composition sont au nombre de cinq : I. V. R. E. L. Mis à part le S. (qui trouvera son explication plus loin), elles composent déjà le nom de Villers. Ensuite, la pension où logera le narrateur se nommera ELVIRE et toute une série d’anagrammes formés à partir de ces cinq lettres prend place dans le livre. Celui-ci est d’ailleurs construit en quinconce : cinq chapitres, une étoile à cinq branches qui est le motif récurrent qui signe les meurtres, etc. Tout se passe comme si le chiffre était magique. Les noms des cinq victimes ne sont, bien sûr, pas innocents :
Ivan Imbert
Virginie Verley
René Roussel
Edith Ervil
Lessing (Albert)
Le cinquième nom diffère des autres, dans la mesure où il n’est que signe et parce que sa fonction est différente des quatre autres, qui ne sont « que » victimes. Si on lit l’acrostiche en commençant par la dernière lettre, on obtient le mot « livre ». Le fait que le L se place en dernière position suggère la circularité du procédé qui est engagé et auquel, maintenant, par le fait de la lecture, nous appartenons.
La série de crimes de La bibliothèque de Villers fait écho à celle de La dame à la hache de Maurice Leblanc ; dans cette nouvelle, toutes les femmes assassinées ont un prénom qui commence par un « h » et comprend huit lettres et elles sont toutes assassinées au moyen d’une hache et la lettre h est bien sûr la huitième de l’alphabet. Il doit y avoir huit victimes, la huitième étant le meurtrier qui doit se suicider pour parachever le motif.
Le motif qui gouverne donc cette série est numéral. On retrouve le même schéma chez Peeters, avec des variantes et quelques difficultés supplémentaires, afin de brouiller les pistes. Les analogies doivent être découvertes par le lecteur, lors de sa relecture. Suivant l’implacable logique, le meurtrier doit avoir un nom en cinq lettres. La logique de Peeters laisse plus de blancs dans le texte que celle de Leblanc. Il y a également une série de mises en abyme qui donnent presque la nausée ou le vertige : le narrateur enquête sur une ancienne série de cinq crimes survenus il y a vingt-cinq ans afin d’en créer le matériau pour un livre ; le bibliothécaire écrivait des policiers et s’essaie à la rédaction d’un livre qui lui échappe ; dans ce livre-ci, il est question d’une série de crimes et l’assassin se nomme RIVELLE (on retrouve une composition à partir des cinq lettres). C’est Lessing qui a commandité la venue du narrateur afin d’étudier sur l’ancienne série de crimes. Il est le suspect jusqu’à ce qu’il soit lui-même victime, mais sans possibilité qu’il se soit tué lui-même. Le crime reste insoluble. Si l’on peut lui imputer à bon droit les quatre crimes précédents, il n’est pas l’auteur de son meurtre. L’anonymat du narrateur le rend capable d’être qui il veut, finalement. Il est une pièce de la machinerie qui est en marche. Il prend peu à peu tous les rôles possibles : témoin, détective, complice (il ne donne pas tous les éléments qu’il a en sa possession à la police, et s’étonne lui-même de ne pas voir tout dit), et même victime potentielle (il croit être la cinquième victime). Mais, progressivement, à mesure que disparaissent les différents protagonistes, il ne reste plus que lui comme meurtrier possible. Nous sommes face à une fiction autodiégétique (le narrateur est aussi le héros de l’histoire) ; « la diégèse est l’univers spatio-temporel désigné par le récit » (Gérard Genette, Figures III) : Dans la terminologie propre à la narratologie, il s’est avéré utile de distinguer le contenu du récit, l’histoire et l’acte par lequel le récit « se narre ». En effet, cette distinction permet de s’interroger sur les rapports entre le narrateur et l’histoire qu’il raconte. Le terme diégèse est directement emprunté à Étienne Souriau par Gérard Genette qui lui donne un sens différent de celui que Platon et Aristote lui assignaient : ceux-ci opposaient mimésis et diégésis, couple « boiteux » pour Genette qui nie la pertinence de la notion d’imitation artistique.
Le narrateur est coupable, mais certainement pas de la même manière qu’il a pu l’être dans le roman d’Agatha Christie, Le meurtre de Roger Ackroyd. Le pacte implicite, qui lie toujours le lecteur et le narrateur, ne peut être brisé sous peine de détruire la fiction ; en effet, si le narrateur ment, tout ce qu’il a dit ne vaut rien. Or, si le narrateur de La bibliothèque de Villers ment et que l’on ne peut plus compter sur lui, la lecture perd tout son intérêt, de même si la fiction n’a pas de fin. Pourtant, Peeters réalise le prodige de rompre chacun de ces pactes et de donner à lire la plus cohérente et jouissive des fictions. Le meurtrier est le LIVRE et, par procuration, on peut supposer que le narrateur a tué et tuera à cause de ce livre dont il est prisonnier. En effet, la lettre L placée à la fin de l’acrostiche suggère un mouvement circulaire infini, de même que le S de VILLERS qui indique une pluralité de livres. Dans vingt-cinq ans, le narrateur prendra la place de Lessing et accompli quatre crimes selon le même modus operandi.
Le rôle du lecteur est de dire ce qui ne peut être dit par le livre ; en effet, le narrateur est prisonnier de cette vérité et seul le lecteur peut la prononcer.
Le narrateur ne travaille pas pour son compte, mais pour un autre (c’est un nègre, il est donc noir), qui ne sera jamais nommé, mais qui, on le découvrira à la fin, est le nouveau narrateur qui doit prendre sa place, de même que le narrateur va prendre la place de Lessing.
L’intérêt de ces fictions qui provoquent l’interrogation quant à la nature même de la fiction, aux univers qu’elle rend possible ou renferme, est de nous donner une image du fonctionnement de la pensée humaine et de nous montrer in concreto comment il est possible de se représenter le monde, comment on peut construire une représentation. La fiction permet de grossir les mécanismes à l’œuvre dans les théories cognitives, aussi bien que dans les univers créés par les malades mentaux, névrosés ou psychotiques.
Le hasard est la notion la plus fascinante. Borges, dans le recueil Fictions, écrit ceci dans la nouvelle intitulée « La loterie à Babylone » : « Cette pièce de doctrine observait que la loterie est une interpolation du hasard dans l’ordre du monde, et qu’accueillir des erreurs n’est pas contredire le hasard, mais le corroborer. (…) si la loterie est une intensification du hasard, une infusion périodique du chaos dans le cosmos, ne conviendrait-il pas que le hasard intervînt dans toutes les étapes du tirage et non pas dans une seule ? » (10)
Le hasard doit être entier sinon il est aboli par l’ordre. Mais cette intensification du hasard conduit à une infinité de tirages au sort : « Aucune décision n’est finale, toutes se ramifient. D’infinis tirages ne nécessitent pas, comme les ignorants le supposent, un temps infini ; il suffit en réalité que le temps soit infiniment subdivisible (…) » (11)
Le hasard est impossible à penser hors de l’ordre dans lequel il vient s’encastrer. L’ordre ne peut exister sans un certain degré de désordre à l’intérieur, car sinon comment pourrait-il prouver son existence ? Les habitants de Babylone se soumettent à une loterie qui décide pour eux des événements de leur vie, de toutes les circonstances qui affectent les divers éléments de leur existence. La vertu morale du hasard est ressentie comme nulle.
La seule solution pour cultiver le hasard est d’introduire volontairement des erreurs dans le réel, comme on le ferait dans un texte, dans celui-ci par exemple … D’un autre côté, des historiens et probablement d’autres corps de métier ont la charge de relever et de corriger ces erreurs, afin d’équilibrer l’ordre du monde, mais en y introduisant d’autres erreurs, et ce à l’infini, bien sûr. Ce qui importe est d’introduire une variation dans la réalité, supposée ordonnée à bon droit. Cette nouvelle très troublante, qui appartient au registre de la science-fiction, prend le contre-pied de ce que l’on imagine couramment : le monde n’est pas ordonné et il faut forcer le hasard à se plier à une structure que l’on veut introduire dans le monde, de force. Le hasard tel que le conçoit Borges ici est synonyme d’absurde, d’arbitraire. Il est le fait d’individus singuliers, exécutant - volontairement ou sans qu’ils soient conscients de leur obligation - les ordres de ce qu’il nomme la Compagnie, qui est une sorte de gouvernement cosmologique et une métaphore du Dieu.
1 La perversité, Essai et textes sur le mal, Ed. Hatier, Paris, 2000, p.121.
2 Cf. Gabriel Marcel, Être et avoir
3 Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1979.
4 Op. cit., p. 62-63.
5 Op. cit., « Tombeau d’Agatha Christie », p. 92-93.
6 Ibidem.
7 Ibidem.
8 Ibidem, p. 94.
9 Ibidem
10 Fictions, Ed. Folio, trad. P. Verevoye, Ibarra et Roger Caillois, Paris, 2004, p. 65-66.
11 Ibidem, p. 67.
mercredi 26 juillet 2006
Tournage dans un jardin anglais réalisé par Michael Winterbottom. Le titre anglais est tellement plus explicite qu'il est dommage de ne pas le citer :
  • A Cock and Bull Story
Ma (fausse) pudeur m'interdit presque de traduire ce qu'un simple dictionnaire vous dira, puisqu'il s'agit de l'anatomie masculine ainsi exhibée en larges lettres. Bien entendu, il est possible de concevoir l'autre sens (premier et bienséant) de l'expression : "une histoire abracadabrante". Tristram Shandy est un roman que j'adore. L'édition française, en Garnier-Flammarion, est très bien annotée, car c'est souvent le cas. Il me réjouit toujours par son audace, son caractère mutin et facétieux, son intelligence et ses secrets - car il en possède beaucoup, je le sais. Vous imaginez bien, pour ceux qui l'ont lu, que le roman est inadaptable, puisqu'il n'est que digressions en sarabande. La simple naissance du héros dure pendant plusieurs livres ! Le réalisateur, qui est aussi le scénariste sous un nom d'emprunt, a adopté une excellente et brillante solution pour remédier à la difficulté : raconter le tournage de cette impossible mise en images ! Ainsi, nous plongeons toujours plus loin dans diverses mises en abyme : des scènes du roman prétendument adapté, les digressions des comédiens, leur vie personnelle en dehors du tournage. La nuit américaine de Truffaut transpercée par des saillies qui clignent comme celles des Monty Python, et l'on joue à faire du pied ici et là (et du plat également) à l'industrie cinématographique et télévisuelle. Le propos est réjouissant et très malin. Je ne prétendrai pas qu'il s'agit là d'un très grand film mais sans conteste c'est un bon film qui mérite l'attention du spectateur et je gage que vous rirez et serez ravi, y compris si Tristram Shandy est votre livre de chevet. Rien n'est trahi. La célèbre page noire du roman y est, à sa façon, reproduite... Si Michael Winterbottom n'a pas autant d'esprit que Laurence Sterne - et qui aurait le front de le lui reprocher ? - il lui rend pourtant un hommage sans faille en étant digne de sa fantaisie. Et, pour mettre un point final à ce propos miniature, relisez donc Jacques le fataliste de Diderot et vous constaterez ce que chacun sait : l'encyclopédiste l'a plagié ouvertement et avec bonheur.
  • La fille à la valise de Valerio Zurlini Parisiens ! Profitez ! Deux films de Zurlini sont remis à l'affiche : La fille à la valise

(à l'Arlequin, dans le VIe) et Eté violent (toujours dans le VIe, au Saint-Germain-des-Près entre autres salles, que je n'ai pas eu le temps de voir, hélas...). Moins innocente que Holly Golightly* , le personnage de Claudia Cardinale, est difficile à saisir au vol. Est-elle une ingénue, pourrie au coeur malgré elle, ou une calculatrice de sang-froid, désinvolte et cruelle par inattention, qui anesthésie le coeur d'un jeune homme qui aime, vraisemblablement, pour la première fois ? Toute l'habileté du cinéaste est de ne pas répondre tout à fait à cette question et de faire de notre jugement une girouette. Probablement que rien n'est aussi simple à décider dans l'existence. Longtemps, j'ai vu la vie en noir et blanc, en une dichotomie serrée et aiguisée, quand tout le monde me répétait qu'elle était grise. Hélas, mes propres fautes m'ont conduite à fraterniser avec ceux que je méprisais de ne pas savoir choisir leur camp... Et j'ai pris la couleur de la cendre et de la poussière qui m'effrayait tant et j'ai failli. Pan ! Mais jamais je n'ai accepté cet état de compromis. Probablement ai-je, là encore, succombé à cette illusion qui s'empare de tous ceux qui blanchissent paradoxalement leur conscience au contact de la noirceur étalée et striée de ce qu'ils pensent être la norme. Cette conscience de la pureté est l'indice de ma déchéance, de la vôtre peut-être (sûrement, hélas), et le symptôme de mon échec. L'innocence ne se pense pas. Tout comme l'amour et le temps qui se détruisent dès qu'on les serre de trop près. Il faut la distance d'une forme d'inconscience bénie des dieux. "L'inexpérience est ce qui permet à la jeunesse de réaliser ce que la vieillesse sait impossible" disait Tristan B. Je suis persuadée que le premier amour
est celui qui va donner la forme au suivant- qui ne devrait peut-être pas exister car il nous rend définitivement mortels s'il n'est pas totale rédemption. Cette matrice du jouir et du pleurer est le squelette sur lequel viendra se greffer, lambeau après lambeau, les fruits du remords et de la chance, de l'impuissance et de la grâce. Pauvre enfant, qui sait bien qu'il n'est pas l'homme de la situation, comment pourras-tu aimer aussi bien dès lors ? La dernière image du film, lorsque l'angelot Perrin tend une enveloppe à la très jeune Claudia Cardinale et que la fausse ingénue demande s'il s'agit d'une lettre, il répond par l'affirmative. Précédemment, elle avait posé la même question, mais l'on comprenait qu'elle espérait de l'argent. Il lui avait dit qu'il s'agissait de billets, ne trouvant pas indélicat de l'aider aussi franchement. La vérité ne pouvait offenser puisque le coeur qui l'exprimait était pur et s'offrait à un autre coeur supposé aussi beau. Ici, elle réitère la question. Il répond cette fois qu'il s'agit d'une lettre. Il part. Elle ouvre le rectangle de papier qui ne contient que des billets. Son regard est triste. Le jeune homme a menti. Il a appris cette délicatesse qui, finalement, est offense et chute. Ce film m' a attristée parce qu'il dit trop bien ce que nous sommes. La sincérité n'est blessante que lorsque notre lâcheté nous a trop bien appris la politesse.

  • L'argent de la vieille (1972) - Lo Scopone scientifico est typique de la comédie italienne : exubérance, bavardage, hystérie collective et privée, humanité. Un des meilleurs films de Comencini selon moi !

Bette Davis, les dents jaunies par les ans, blanchie à la peinture satinée, est redoutable dans cette chance qu'elle étrangle d'une main de fer et qu'elle refuse de laisser aux autres. Joueuse de gros calibre, elle détruit sans pitié et avec le sourire un couple de chiffonniers qui pensent avoir moyen de la plumer, d'année en année. En vain. La couple Bette Davis et Joseph Cotten n'est pas sans rappeler celui incarné par Gloria Swanson et Erich von Stroheim dans Boulevard du crépuscule... Est-ce le destin du jeune Perrin évoqué plus haut ou bien se transformera-t-il en Lovelace ? La chute est un régal, facile à prévoir. La morale est que les enfants ont horreur de l'injustice. Et qu'ils sont de petits dieux, prêts à tout pour rétablir ce que la chance ou l'arbitraire leur vole ! * En 2005 est sorti un roman inédit de Truman Capote, retrouvé par hasard dans une boîte en cartons, qui annonce la nouvelle Breakfast at Tiffany's ! Il s'agit de ceci :
Je n'ai pas encore lu, puisque je l'ai acheté à Venise, mais je suis ivre de cette découverte. Je vais attendre pour le déguster. J'ai d'ores et déjà un programme de lecture concocté par Gaëlle.

J'ai acheté une vieille revue et j'ai trouvé des clichés qui m'inspirent. J'ai envie de partager mon enthousiasme. 
G.B. Shaw, une sacrée langue de pute (pardonnez l'expression facile et grossière mais qui correspond à la réalité, bien que lesdites langues doivent être plus généreuses que la sienne !), un esprit brillant, que j'aime et déteste à la fois... Sa nécrologie de Barrie (que je vais traduire pour le site de Barrie - je me remets en marche...) comporte à la fois des mots sublimes et une certaine incompréhension, que j'ai du mal à lui pardonner, car elle me paraît inspirée par un manque de tendresse.
Une Jane Eyre... Je ne sais pas qui est cette jeune femme qui prend la pose. Je lance une enquête...
De quelle Alice s'agit-il ? Celle du film de 1933, dans lequel joue Cary Grant ? [Je crois avoir trouvé ce film très rare et être en mesure de proposer des extraits ici même ! ] Peu probable puisque les photographies de Charlotte Henry ne semblent pas conduire à cette conclusion... Mais qui est-elle ? Dites-le, je vous en prie !
mardi 25 juillet 2006

Holly vous salue en son palais provisoire… Le carrosse se transformera bientôt en citrouille. Et j’aime autant la seconde, car les choses trop parfaites blasent vite. Je demeure muette mais je souris intérieurement. Et ce sourire est adressé à « Igor », qui se reconnaîtra par l’intermédiaire d’un autre…qui me l'a présenté, un jour.
J'espère pouvoir récupérer les vidéos des salons de l'inestimable Gritti - j'y ai croisé l'ombre de Julia Roberts et de Woody Allen ; ils l'avaient oubliée derrière eux... et je me propose, telle Wendy, de la recoudre - et surtout la vue de sa terrasse qui ouvre une vue inimaginable sur la Douane de mer, la Salute... Dîner ou prendre un petit-déjeuner sur le Grand Canal est presque irréel. Je n'oublierai jamais.
Jamais. Jamais. Jamais.
Et si l'éternité a un sens, à notre échelle microscopique d'homoncule, je l'ai vécue à un instant précis, lorsque le soir est tombé là-bas.
Je vous offre, pour finir, cette photographie d'une photographie (impossible double à la Hoffmann) de Julia à Venise...

Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

Rechercher sur mon JIACO

Qui suis-je ?

Ma photo
Holly Golightly
Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
Afficher mon profil complet

Almanach barrien

Rendez-vous sur cette page.

En librairie

En librairie
Où Peter Pan rencontre son double féminin...

Réédition !! (nov. 2013)

Réédition !! (nov. 2013)
Inédit en français

Actes Sud : 10 octobre 2012

Une histoire inédite de J. M. Barrie

En librairie le 2 juin 2010

Édité chez Actes Sud

En librairie...

Terre de Brume, septembre 2010.

Tumblr

Tumblr
Vide-Grenier

Cioran tous les jours

Cioran tous les jours
À haute voix, sur Tumblr

Une de mes nouvelles dans ce recueil

Oeuvre de Céline Lavail


Voyages

Écosse Kirriemuir Angleterre Londres Haworth Allemagne Venise New York

Copenhague Prague

Les vidéos de mes voyages sont consultables ici et là...

Liens personnels


Le site de référence de J.M. Barrie par Andrew Birkin (anglais)
Mon site consacré à J.M. Barrie (français ; en évolution permanente)
Site Barrie miroir (français ; en construction)
"Une fée est cachée en tout ce que tu vois." (Victor Hugo)

Blog Archive

Entrez votre adresse de courriel :

Lettre d'information barrienne

Archives