mercredi 4 avril 2007
"Les questions ne sont jamais indiscrètes, mais parfois les réponses le sont".

Qui pourrait contredire, sur ce point comme sur bien d'autres, cet esprit remarquable qu'était Oscar Wilde ? Vanessa est si jolie - je l'imagine ainsi, car son journal est bien délicat et il ne peut en être autrement- que j'accède à sa demande concernant un questionnaire (un de plus qui traîne sur le net pas très net), mais je vous préviens que c'est la dernière fois ! Comprenez bien que je suis atrabilaire et que j'aime ma tranquillité. J'ai horreur des sujets imposés. Je ne sais pas danser sur le même rythme que les autres et, quand j'essaie avec de la bonne volonté, je me tords les chevilles. Pardonnez-moi de ne pouvoir mieux m'acquitter de la tâche.

De plus, j'ai déjà plus ou moins répondu à ces questions et j'ai dressé une autre liste ici. Ce préambule étant achevé, je crois que les livres aimés ou haïs en disent plus long sur nous que nous ne le pensons. Il est également vrai que cette aveu en forme de liste n'est pas tout à fait authentique dans la mesure où je pourrais fournir d'autres réponses tout aussi légitimes.
  • Les quatre livres de mon enfance :
Mon enfance fut indigente et je n'ai de cesse de la raccommoder.
Lire était un acte de provocation qui ne pouvait s'accomplir sans danger et toujours en cachette, de jour comme de nuit. Je suis née chez des illettrés pour qui les mots devaient cogner sur la gueule plutôt que vous éclabousser joyeusement la pupille. D'où ma répugnance à verbaliser de gorge. Mais j'eus quelques marraines de papier et ce privilège changea la destinée de Miss Holly tête de bois, coeur de sucre et âme en verre pilé. Depuis, le carrosse ne s'est jamais changé en citrouille. Ouf !





Je me souviens cependant parfaitement des livres d'Enid Blyton




et, sur ce point, je ne puis guère être originale, puisque je partage ce penchant un peu coupable (Enid Blyton n'était pas une styliste inoubliable) avec les gens de ma génération. Toutefois, je crois que je puis avouer que ses livres m'ont permis de tenir dans mon cachot et que, bien des années après, j'ai racheté ces anciennes éditions en occasion (je désirais les couvertures d'époque), afin d'entretenir ma mémoire et ma colère. J'aimais beaucoup les îles qu'elle faisait surgir avec beaucoup de facilité et je m'en inventais aussi quelques-unes avant même de connaître Sea Cook. Claude, le personnage du Club des Cinq, était une jeune personne que j'aurais aimé être. Les enfants étaient plus fortiches que les adultes dans ces divers livres et c'est ce qui me plaisait.


Le Petit Chose d'Alphonse Daudet, parce que c'est moi, dans les moindres détails. J'en ai parlé ici en long et en large, mais pas tant que ça. Je ne dirai rien de plus à son sujet, car ce serait en dire trop à coup sûr. Je me souviens simplement de mon choc en découvrant, pour la première fois, que mes pensées et mes sentiments n'étaient pas originaux et pouvaient être réverbérés par un étranger, qui, soudain, m'offrait une enclave de normalité au sein de ce monde étrange où j'avais germé trop vite.

La case de l'Oncle Tom de Harriet Beecher Stowe (en version non abrégée, bien sûr). J'aimais les sacrifices d'enfants, comme celui de l'ange blond, Evangeline. J'ai toujours été un peu sadique. Pourquoi aurais-je dû être la seule à souffrir ?

"Adieu, enfant bien-aimée ! les portes brillantes, les portes éternelles
sont closes sur toi. Nous ne reverrons plus ton doux visage ! Malheur à
ceux qui l’ont vue entrer aux cieux lorsqu’ils se réveilleront, pour ne plus
trouver que le jour terne et gris de la terre, et toi, sa lumière, à jamais
éclipsée !"

Les Quatre filles du Docteur March de Louisa May Alcott (avant de découvrir, bien plus tard, à mon soulagement, qu'il y avait quatre romans et non pas seulement cette moitié que j'avais lue), La petite maison dans la prairie de Laura Ingalls Wilder ou la série Anne et la maison aux pignons verts de Lucy Maud Montgomery conservent toute ma tendresse aujourd'hui encore.

  • Les quatre écrivains que je lirai et relirai encore :
Louis-Ferdinand Céline ;
James Matthew Barrie ;
Mervyn Peake ;
Marcel Proust, car lui et moi nous n'en avons pas terminé. Inutile de justifier la présence des trois autres tant elle est évidente pour ceux qui me connaissent un peu.

  • Les quatre auteurs que je ne (re)lirai jamais :

Virginia C. Andrews. Adolescente, j'avais été captivée par sa saga des Fleurs captives. En effet, ces ouvrages publiés par les éditions J'ai Lu sont terriblement mal écrits et destinés à des écervelées. Beaucoup d'ouvrages ont été publiés après la mort de son auteur, car son nom est devenu une sorte de franchise ! Mais l'histoire était et demeure fascinante à mes yeux : une mère qui enferme ses quatre enfants dans un grenier pendant des années, afin de palper un gros magot et qui, peu à peu, les empoisonne à l'arsenic. Il est aussi question d'inceste et de relations plus ou moins perverses.
95 pour 100 des "auteurs" vivants. Les mauvais choix de lecture, assez rares, sont les fautes que je me pardonne le moins.
  • Les quatre livres que j’emmènerais sur une île déserte :
Non pas parce que ce sont mes livres préférés, mais parce qu'ils me paraissent capables d'être lus et relus, avec des plaisirs divers, je mettrais dans mon baluchon :
L'homme sans qualités de Musil (oeuvre majeure, stimulante, déroutante, que l'on peut ouvrir à n'importe quelle page) ;
Tom Jones de Henry Fielding (j'ai de la sympathie pour ce bâtard et Fielding possède un sacré esprit) ;
A la recherche du temps perdu de Marcel Proust (encore lui !) ;
La phénoménologie de l'esprit de Hegel (parce que j'aime me torturer ou, plus exactement, parce que c'est une oeuvre qui demeure mystérieuse pour moi malgré mes lectures).

  • Les quatre premiers livres de ma liste à lire :
J'ai des centaines de livres en attente et je n'exagère, hélas, pas. Je me shoote aux livres (et à autre chose). Alors, je pioche parmi les derniers achetés (depuis mon retour de Londres ; oui, je suis consciente que je ne suis pas raisonnable) :











  • Les quatre derniers mots d’un de mes livres préférés :

    Je préfère les débuts, je suis désolée.
    Alors, je choisirai ceci :

    "Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. C'est Arthur Ganate qui m'a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C'était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l'écoute."

    ou ceci :

    "Whether I shall turn out to be the hero of my own life, or whether that station will be held by anybody else, these pages must show. To begin my life with the beginning of my life, I record that I was born (as I have been informed and believe) on a Friday, at twelve o'clock at night. It was remarked that the clock began to strike, and I began to cry, simultaneously."
Merci à Vanessa de m'avoir fait subir cette petite torture. Je vous recommande chaudement son journal.
Je romps la chaîne ici et ne passe le flambeau à personne.
lundi 2 avril 2007
Je dédie ce tout petit billet à Xavier, qui, presque tous les lundis, m'envoie des liens pour me faire rire.
*

En me promenant, je me suis arrêtée un instant à Murder One (une librairie qui ne parle que du crime et des assassinats de première ou de seconde classe) ;



j'ai farfouillé dans les casiers et j'ai trouvé des pièces holmésiennes d'intérêt, dont des scenarii et quelques vieilleries précieuses ou anodines. Mais mon étape ultime était située un peu plus loin.




Aller à Londres et ne pas passer chez Foyles est un crime. La librairie est mondialement connue. Que ce soit en matière de livres neufs, récents ou classiques, ou bien d'antiquités vénérables (au dernier étage, j'ai eu entre les mains l'édition originale illustrée par Rackham de Peter Pan dans les Jardins de Kensington ! J'ai découvert, parmi les cinquante planches en couleur et les 12 illustrations noir et blanc, certaines qui m'étaient encore inconnues) vous trouverez votre bonheur. Le mieux est encore d'y aller sans argent ; je vous le recommande. Hélas, il me restait de l'argent de poche. J'ai glané quelques livres, dont je vous offre un échantillonnage.



  • Un thriller  que je suis en train de lire avec grand plaisir. Freud et sa bande, la "horde sauvage"



    comme le grand homme appelait ses disciples, sont des personnages de cette histoire haletante, où il s'agit de retrouver un meurtrier particulièrement pervers. Jed Rubenfeld a écrit une thèse ou un travail d'importance sur Freud (le bienheureux !) et on a le sentiment qu'il exploite cette connaissance sans pour autant céder à diverses tentations qui feraient mauvais ménage avec le sens du romanesque, mais bizarrement avec peut-être trop de retenue, cajolant un vice inverse de celui attendu. L'écriture proprette, qui adopte à la fois la narration en première personne et celle du narrateur omniscient, est plaisante mais elle manque de vivacité, de nerf, de piquant. Néanmoins, le livre demeure fermement entre les mains et la lectrice appliquée, imbibée de freudisme, que je suis savoure des clins d'oeil et des perspectives qui frôlent de temps en temps le parodique (involontairement, semble-t-il). Freud était quelqu'un de très drôle et je regrette que beaucoup l'ignorent. L'enquête est bien menée mais manque d'ambition. A moins que le final ne m'emporte - ce dont je doute.
  • Petit détour chez Virginia Woolf, un auteur dont la prose m'a toujours beaucoup inspirée et cette collection-ci est très élégante avec sa tranche dorée et son délicat papier : elle enveloppe à merveille sa prose.

“Yes, of course, if it’s fine tomorrow,” said Mrs Ramsay. “But you’ll have to be up with the lark,” she added.

  • En occasion, mais en parfait état, mon magicien de mari a trouvé ce livre :

    Il s'agit d'un ouvrage plutôt universitaire (synonyme de sérieux mais pas d'assommant), illustré (mais en noir et blanc) qui recense les divers courants et oeuvres que l'on peut qualifier de préraphaélites. Excellent aide-mémoire et puits dans lequel je me noie volontiers.
  • Un livre indispensable pour ceux qui s'intéressent aux comptines, aux berceuses et autres petites histoires anglaises, celles qui nourrissent la culture et l'imaginaire anglo-saxons, et qui ont parfois servi de fil conducteur à certains romans d'Agatha Christie :

  • Les deux auteurs restituent les textes dans leur contexte historique, nous en explicitent le sens et nous en découvrent les origines, avec beaucoup de précision. Plus de cinq cents Nusery Rhymes sont passées en revue et au tamis d'une érudition indubitable. 

  • Un petit cahier, pour un usage futur, édité par la National Gallery (où je n'ai pas eu le temps de retourner), qui représente Jane Austen sur sa couverture, un auteur important pour votre Holly en sucre et en verre pilé.

Et maintenant ?


Beaucoup de travail en perspective : finir le gros volume Barrie qui devrait voir le jour en 2008, écrire un petit portrait de l'Inspecteur Morse (l'article est dans ma tête) très rapidement pour le volume Maigret de la Bibliothèque rouge, préparer le voyage en Ecosse...


Et, dans cette délicieuse idée, je m'allonge et me perds dans cet ouvrage et effleure les contours d'une carte des lieux :



Puis, je me reposerai, en écoutant ces deux disques qui nous encoconnent dans l'atmosphère du film noir :



Ce double disque est un paradis pour tous ceux qui éprouvent une excitation brutale aux évocations de Laura, du Faucon Maltais, du Troisième homme, de Gilda, de Key Largo, de La femme au gardénia, de Bob le flambeur... La part belle est faite aux films américains, c'est légitime puisque le modèle du genre n'est pas français.
Chandler, Goodis, Hammett, Irish... Je vous rends hommage et porte le deuil pour vous, même si je ne suis pas une femme fatale.

Bientôt, je reviendrai vous parler très bientôt des jolies pensées de Frédéric Clément :


Ce livre, presque trop beau pour être vrai, vous emmènera loin et vous apercevrez l'ombre de James Mathew Barrie et celle de Lewis Carroll... Mademoiselle Alys a décidément bien de la chance d'avoir un tel papa et cela me ferait presque regretter de n'en avoir jamais eu ! Juste un battement de coeur et une larmichette plus tard, j'oublie cet inconsidéré regret et je prends mes aises dans cette quête poétique.


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dimanche 1 avril 2007
[Affiche du film de George Cukor, 1964, avec audrey Hepburn et Rex Harrison]


[Le premier film qui date, lui, de 1938 d'Anthony Asquith et de Leslie Howard, avec dans les rôles principaux Leslie Howard et Wendy Hiller]

Extrait du premier film cité :

 

Je me suis prise, un instant, pour Eliza Doolittle,



lorsque j'ai visité Covent Garden, encouragés que nous fûmes par Robert à nous délecter de l'endroit.
Dieu merci, moi, j'ai épousé mon Pygmalion. Beaucoup semblent avoir oublié que la fin écrite par ce vieux grincheux de Shaw n'est pas celle attendue par le public. Volonté qui ne fut pas respectée ni par les films ni par la comédie musicale. Et l'auteur de s'expliquer dans une sorte de postface à sa pièce sur son choix de séparer les deux destins.
"This being the state of human affairs, what is Eliza fairly sure to do when she is placed between Freddy and Higgins? Will she look forward to a lifetime of fetching Higgins's slippers or to a lifetime of Freddy fetching hers? There can be no doubt about the answer. Unless Freddy is biologically repulsive to her, and Higgins biologically attractive to a degree that overwhelms all her other instincts, she will, if she marries either of them, marry Freddy. And that is just what Eliza did."
Eliza épouse donc Freddy parce qu'elle aura le dessus sur lui ? Mauvais choix (et analyse psychologique biaisée de Shaw) selon moi. Elle va s'ennuyer.

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[Façade du Palace Theater]





Je ne pouvais décidément pas refermer l'album londonien sans glisser un clin d'oeil en direction de mon ami Robert et de son épouse Sue, qui nous ont conviés à un spectacle hilarant,


comme seuls Londres ou Broadway sont capables d'en monter. A Paris, les comédies musicales sont grotesques et minables. Tant mieux ! Dans bien des domaines, les français ne méritent que du son et une sacrée avoinée. Ici, comme peut-être ailleurs, on ne peut plus rire de rien, surtout pas de certaines religions et encore moins se gausser de certaines préférences sans être accusés de racisme, de fascisme, d'avoir l'esprit à l'extrême-droite, etc. Le plus sage est de fermer sa gueule avec une fermeture éclair et un cadenas. La morale change d'habits au gré des situations. C'est un caméléon et un thuriféraire. Je parle bien entendu de la fausse morale, celle qui sévit dans la manifestation publique et qui recouvre les bas instincts privés.

Lorsqu'il s'agit de prendre fait et cause pour un assassin - que l'on nommera au mieux un "dissident", "un révolutionnaire", ou mieux encore, je fais confiance à tous ces gens - en cavale, vous pouvez compter sur certaine coterie bien pensante pour hurler avec les loups gras et rebondis. Hélas, ce ne sont pas les loups des contes de fées, mais bien des mercenaires, dévoués à des idées haineuses. Leurs mains sont ensanglantées mais vous trouverez toujours un écrivain, un pseudo-philosophe (avoir une maîtrise de philosophie n'a jamais délivré un titre de philosophe à personne, ce n'est pas non plus une indulgence signée pour tenir des discours criminels). Lire, à ce sujet, l'article sensé de Max Gallo dans le "Figaro Magazine" en date de cette semaine, "La fascination pour le terrorisme perdure au sein de notre élite." Vous savez bien que je ne fais pas de politique. Je vous ai déjà dit que parler de cul, de fric ou de politique ne m'intéresse pas.
Je suis trop misanthrope pour me soucier de la marche du monde, qui n'a pas besoin de moi pour sombrer, chaque jour davantage, dans l'obscurantisme (un "miracle" est à la une des journaux !), la haine et la connerie.
Tout ceci est franchement émétisant. Ainsi va notre monde que l'on ose à peine nommer de crainte du procès ou du lynchage public. Vous voyez : je ne cite personne ; je me contente d'arabesques ; je me vautre dans l'allusion. Je prends soin de ma petite personne.
Cela dépasse la crainte des coups ou le confort de l'hypocrisie quotidienne, pour laquelle certains sont plus doués que d'autres. La France n'est pas le seul pays. La Warner a supprimé, il y a deux ou trois ans, certains dessins animés de Tex Avery sous prétexte de respect et de dignité à l'égard des noirs (devrais-je dire "black" ou "personnes de couleur" pour prouver que je ne suis pas raciste ? Suis-je, moi-même, blanche ou de profil caucasien ? ). Comment accepter tant d'aveuglement et de bêtise ? Bientôt, on censurera Le marchand de Venise de Shakespeare et d'autres oeuvres littéraires sous prétexte que des usuriers y sont présents. A-t-on oublié que les autres ne pouvaient être usuriers, à cette époque, puisque leur religion ne le permettait pas ? Est-ce cela signifie que l'on est raciste et que Shakespeare était un fasciste (mot employé à tort et à travers) ?
Le racisme s'enracine loin et profond lorsque l'on oblige les gens à ne pas employer certains mots, lorsque l'on soupçonne son prochain de penser mal, lorsque l'on introduit une orthodoxie dans le langage et la pensée. Nous devons traiter autrui comme nous-mêmes, dans l'idéal, car il n'en va jamais ainsi puisque nous nous préférons toujours. Cependant, l'inégalité, même si elle procède d'un désir de "discrimination positive", est en soi l'entérinement du racisme. Ce paradoxe absolu qui consiste à être raciste, à favoriser une distance entre les êtres, en désirant combattre ces vils penchants, peu de politiques ou de citoyens semblent le relever ou même le comprendre. De même, cette notion imbécile de "parité" dont on a nous a gavés. Être une femme ou un homme ne confère aucune once de plus-value. Les hommes et les femmes ne sont pas égaux ; ils sont différents.
Qu'y a-t-il de plus beau dans l'univers que la différence ? Mais la différence n'est pas discrimination.
Combattre le racisme, la discrimination, la haine, ce n'est pas faire une gentille loi, c'est agir individuellement, dans le repli de sa conscience morale, dans la charité (l'agapè) que l'on doit au prochain. Nous sommes tous des êtres singuliers. Les meilleurs d'entre nous, en tout cas. Il n'est, hélas, de discrimination que négative.
Dans le même temps, personne ne s'offusque que des pédophiles notoires publient des romans ou des journaux de leurs crimes - car, dans le cas précis, il s'agit bien d'actes pervers, qui détruisent des enfants (mineurs dans leur esprit et dans leur corps) qui ont eu la malchance de naître à Manille, par exemple.
Le politiquement correct sévit partout. Y compris sur les blogs, puisqu'il est de bon d'afficher que l'on aime son prochain, qu'on le révère. Flattons dans le sens du poil ! Même mon chien y trouverait à redire car il me mord lorsque je suis trop câline. On irait bien, sans précautions particulières, jusqu'à lui lécher le cul si l'on était assuré d'y trouver quelques lecteurs de plus. Nous en connaissons tous qui procèdent ainsi. Soyez vigilants. C'est plus facile à attraper que la scarlatine ou les oreillons (que vous ayez ou non des couilles, c'est dangereux). Je me demande même si, depuis tout à l'heure, je ne suis pas atteinte de ce mal et si ce billet n'est pas politiquement correct ! Je commence à souffrir d'érythème.


Mais là n'est pas la question, car j'avais envie de parler de ce spectacle pythonesque avec lequel je vous ai alléchés. Spamalot (extraits vidéo ici)



[Une image du somptueux décor]

est une variation sur Monty Python and the Holy Grail mais l'on retrouve aussi quelques séances de Monty Python's Life of Brian.
Petite chanson que je dédie à tous les grincheux de l'existence :
spamalot

Le mythe et les légendes arthuriennes (chers à mon coeur), ainsi que le diktat du politiquement correct (je me demande sincèrement si certaines scènes pourraient être montrées à Paris sans un risque de procès), sont mis à mal pour notre plus grand plaisir. Tous les membres de la clique Monty Python n'ont pas apprécié de la même manière ce spectacle qui reprend leur univers. Je me suis laissée dire que Terry Gilliam et Terry Jones n'avaient pas adoré. Néanmoins, j'ai fort apprécié l'irrévérence de certaines scènes et le dynamisme exacerbé de chacun des acteurs. En ce qui me concerne, je n'ai pas été lésée : j'ai reconnu leur ironie et leur humour décalé et je n'ai pas eu le sentiment d'une trahison, bien au contraire. Eric Idle a écrit le livret de la pièce, ce qui est un petit gage d'authenticité. Mike Nichols en personne a dirigé les acteurs.
J'ai compris la quasi-totalité du spectacle - ce qui prouve indubitablement que les acteurs articulent correctement - mais je sais que certaines références fines m'ont glissé entre les deux oreilles. Si vous avez l'occasion d'assister à ce spectacle, n'hésitez pas.

Le rire est ce qui nous sauvera tous et, d'abord, de nous-mêmes.


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  • vendredi 30 mars 2007
    Here is my heart and I give it to you Take me with you across this land These are my dreams, so simple and few Dreams we hold in the palm of our hands Never-ending Road Loreena McKennitt  

    ****** 

    A thing of beauty is a joy for ever John Keats

    ******

    J'écris ces lignes en écoutant, avec mon sourire crochu et de travers, mon sourire en coin (my crooked smile, celui de Grizel et de Sylvia Llewelyn Davies) sur la tronche, Tom Waits et Loreena Mckennitt. La mère ou la soeur de ma petite fée personnelle, celle qui loge dans la poche gauche, m'a envoyé un coffre au trésor par la poste. Je suis un peu tremblante de découvir ton écriture, tes mots, ces choses trop belles, qui me font et me feront vivre encore plus fort. Mon enfant sauvage, mon amie de contes de fées, je ne sais pas remercier. Cela va au-delà des mots et de la pensée. Reste près de moi, toujours ; je serai là aussi pour toi autant que je le puis, tant que tu le voudras. Tu n'es pas comme ces gens qui n'ont rien compris et qui font pleurer les vieux enfants, parce que ce sont des brutaux, parce que les pleurs de ces petites personnes sont des perles qu'ils gobent. Croient-ils sonner moins creux du ventre et du crâne ensuite ? Le filament dans les yeux de ces barbares est grillé et leurs larmes à eux sont molles, sans vie à l'intérieur, alors que dans les tiennes il y a mille univers qui grouillent ; leurs poches sont percées et leurs mains vides car ils ne peuvent rien attraper de ce qui appartient à ton monde, ils ne peuvent que s'agripper à la pierre, à la roche dure et coupante, qui est leur linceul de vie. Mais la blessure ne tire aucun sang véritable de leurs plaies. Les pires, oh oui, sont encore ceux qui font semblant de savoir le chemin du terrier ou du château, du Repère dirait Barrie, et qui sont perdus dans l'entrelacs de leurs pathétiques imitations. Ce sont des voleurs et des imposteurs, mais ils ne trompent que leur enfance, ils ne font de tort qu'à l'once de vérité que nous conservons jusqu'à la mort et qui souvent dort en nous du sommeil de l'insensibilité et non de celui des sorts jetés. Claquons la porte au nez de ces gens, des infâmes, les adultes infantiles et les adultes convaincus, les inconscients, les fourbes et les êtres en toc ! Laissons vivre l'enfance, noble, fière et aveugle à ce qui la souille.
    Toi, tu es inaccessible pour ces malheureux, perfides pathétiques de tout acabit, et tu rayonnes haut et loin. Continue d'éclairer le chemin pour les enfants perdus. Je vais me réchauffer dans ta lumière.
    Beatrix Potter était autrefois comme toi. Mais tu ne ressembles décidément à personne.
    Tu es originale.

    Tout le monde, ne serait-ce que par la pléthore de produits dérivés (mais Beatrix Potter elle-même déposa le brevet d'une poupée de Peter Lapin en 1903 qu'elle fabriqua elle-même) connaît ses personnages (Jemima Puddle-Duck, Jeremy Fisher, Peter Rabbit, Mrs Tittlemouse et tant d'autres)

    mais la vie de leur auteur est plus obscure pour les français, si peu intéressés, me semble-t-il (disons qu'ils ne sont pas aussi obsédés par cette époque que moi), par la littérature et l'art victoriens. Je la connais depuis longtemps et mon antre recèle ses livres et des ombres de lapins, de grenouilles, des canes... sont tapies ici et là, jusque dans le grenier. Beatrix Potter (Cf. ce mini-billet de votre Holly en sucre et en cristal) est née en 1866, à Londres, à South Kensington (je pense que vous pouvez visualiser un peu l'endroit grâce à mes petits films), mais son coeur appartient à la campagne anglaise, à l'Ecosse. Son enfance fut assez solitaire, auprès de parents plus ou moins oisifs (son père était membre du barreau mais ne travaillait guère), et entourée d'animaux (des lapins, des grenouilles et même d'une chauve-souris). Dès l'âge de quinze ans, elle commence à rédiger un journal intime codé, qui ne sera décrypté (de quel droit, au fait ? Même s'il est toujours profitable de vivre dans l'intimité d'artistes, il n'en demeure pas moins que c'est peut-être un procédé constestable) que des décennies après sa mort. Elle manifeste un goût profond pour la nature, qui est la source d'inspiration première de son univers, scientifique, littéraire et pictural. Son oncle appuiera sa demande afin d'être admise aux Royal Botanical Gardens. En vain, car elle est une femme et l'époque n'est pas propice à cette émancipation intellectuelle. Cette rebuffade ne la dissuadera pas de faire, par elle-même, des études et des recherches sur la faune et la flore, manifestant en ce domaine une intelligence certaine. Elle devint un mycologue respecté et des découvertes seront ajoutées à son crédit. Henry Enfield Roscoe, son oncle, essaiera de proposer à la publication ses travaux mais la Royal Society refusera d'accepter, en vertu du sexe de leur auteur. Elle commence à écrire et à illustrer des histoires, qui mettent en scène des animaux aux propriétés anthropomorphiques. Elle attendra d'avoir 36 ans avant de trouver un éditeur en la personne de Norman Warne. Le succès est alors instantanément au rendez-vous et elle devient très vite indépendante financièrement. Elle se fiance en secret à Norman car ses (stupides) parents s'opposent à son mariage, puis la mort lui ravit son amour avant même que le mariage puisse être prononcé. Elle écrivit 23 petits (par la taille) livres. Sa vue baissa peu à peu et elle cessa de sacrifier à la fiction. Ses histoires sont à la fois extrêmement simples et, néanmoins, témoignent et d'une cruauté innocente, passagère, mais bien réelle :
    They lived with their mother in a sand-bank, underneath the root of a very big fir tree. "Now, my dears," said old Mrs. Rabbit one morning, "You may go into the fields or down the lane, but don't go into Mr. McGregor's garden. Your father had an accident there; he was put in a pie by Mrs. McGregor."
    Le père de Benjamin Lapin finit en tourte (moins bonne j'en suis sûre que celles de Mrs Lovett)
    Once upon a time there was an old cat, called Mrs. Tabitha Twitchit, who was an anxious parent. She used to lose her kittens continually, and whenever they were lost they were always in mischief ! On baking day she determined to shut them up in a cupboard.
    Et les enfants sont parfois enfermés dans un placard, à moins d'être perdus par leur mère (tiens, tiens...) !
    Ses personnages sont adorables mais j'ai toujours pensé qu'ils dissimulaient une froideur...
    Vous pouvez vous délecter en ligne en cliquant sur les liens que je joins ici :
    The Story of Miss Moppet The Tailor of Gloucester The Tale of Benjamin Bunny The Tale of Ginger and Pickles The Tale of Jemima Puddle-Duck The Tale of Johnny Town-Mouse The Tale of Mr. Jeremy Fisher The Tale of Mrs. Tiggy-Winkle The Tale of Mrs. Tittlemouse The Tale of Mr. Tod The Tale of Peter Rabbit The Tale of Samuel Whiskers The Roly-Poly Pudding The Tale of Squirrel Nutkin The Tale of the Flopsy Bunnies The Tale of the Pie and the Patty Pan The Tale of Timmy Tiptoes The Tale of Tom Kitten

     Avec son argent, elle acheta de grandes parcelles de la terre qu'elle aimait tant. Et, puisque rares sont ceux qui meurent de chagrin, elle épousa à l'âge de 47 ans William Heelis, son notaire. Le couple n'eut pas d'enfants mais une ménagerie - ce qui revient peut-être au même. C'est ainsi qu'elle devint une fermière solide et heureuse - on peut visiter sa maison et ses terres - puis elle mourut en 1947 ; sans autre préambule, j'abrège maintenant son existence. Le cinéma, après s'être emparé de la vie de mon Jamie, avec l'inconséquence certaine que l'on sait - même si certains de ses admirateurs les plus sincères ont vu, certainement à juste titre, je l'admets à contrecoeur, une manière de permettre une rencontre avec le véritable Barrie -, s'attaque à celle de Beatrix Potter. Le film est sur nos écrans et je vais prendre le risque d'aller le voir samedi ou dimanche. Je vous en reparlerai. Je m'attends au pire ; je ne saurais donc être déçue. J'espère qu'ils sauront la montrer dans sa force, dans la vigueur qu'elle transmet à son oeuvre. Galerie de portraits. Le plus remarquable sur toutes les photos d'elle que j'ai contemplées est son sourire pincé qu'elle possède déjà enfant et qu'elle conservera jusqu'à la fin. Que signifie-t-il ?


    Une photographie très célèbre de Beatrix, âgée de 15 ans, avec Spot ("tache" in French), l'épagneul adopté pendant des vacances en Ecosse (où je me rends bientôt ; je me le répète pour solidement m'installer dans cette croyance). Beatrix, à 25 ans, avec le lapin Benjamin (septembre 1891) en laisse.


      A la fin de sa vie ou peu s'en faut... Les livres que je vous recommande personnellement : La biographie peut-être la plus précise bien qu'ancienne, mais elle fait autorité : Les travaux de Judy Taylor, qui a fait paraître plusieurs ouvrages en rapport avec Beatrix Potter. Une petite biographie, très bien illustrée, qui est un excellent point de départ : Des lettres adressés à des enfants, qui ne manquent pas de nous la faire rapprocher de Barrie ou de Lewis Carroll :


      "Je me souviens : j'avais l'habitude de croire à moitié mais de jouer sans retenue avec les fées quand j'étais une enfant. Qu'est-ce qui, mon Dieu, peut être plus réel que de conserver l'esprit qui est celui du monde de l'enfance, celui-ci étant tempéré et équilibré par la connaissance et le sens commun ?"

    Beatrix Potter, son Journal, le 17 Novembre 1896 (National Trust collection). Rien ne saurait mieux dire le secret de son oeuvre, qui demeure d'une ambiguïté certaine, entre un réalisme exacerbé dans la description du monde animal et un anthropomorphisme de contes pour enfants. Derrière le charme et la joliesse, le sourire pincé de l'adulte en devenir, blessé d'avoir perdu le vert paradis, malgré tout.

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    Catégorie :
  • Par son livre livre miniature,



    mais ô combien précis et fin, Roger Lancelyn Green fait preuve d'un talent que ne possèdent pas tous ceux qui ont écrit de grosses biographies consacrées à Barrie et qui diluent l'insipide dans de larges étendues. Dans cette monographie raffinée (Editions Bodley Head*, Londres, 1960) à la page 21 une citation de Barrie nous est rapportée :

    "Qu'est-ce qui vous fait écrire, Monsieur Barrie ? demanda une des petites filles actrices pendant les premières répétitions de Peter Pan.
    - Ne le sais-tu donc pas, altesse ? répondit-il. Mes doigts dégoulinent d'encre et il faut que ça sorte."

    Oui, il faut que ça sorte. Se purger quotidiennement sur la page, comme si ce seul acte permettait de ventiler la conscience.

    Tommy, l'alter ego de Barrie n'est-il pas présenté ainsi : " "C'est facile pour vous : vous n'avez qu'un esprit ! Mais si, comme moi, vous en possédiez plusieurs... !" Cette déclaration provoquait chez Tommy des larmes de désespoir."

    ***


    Portrait de Barrie par Leslie Brooke. Je ne reconnais pas mon Jamie à gauche.



    Gravure, un peu ratée.



    Autographe de J.M. Barrie.



    J.M. Barrie, Adelphi Terrace. Portrait d'Alvin Langdon Coburn , 1882-1966. Barrie semble prématurément vieilli et accablé. Ce sont ses yeux qui m'ont toujours le plus frappée. Un vieil enfant, n'est-ce pas ma Fauna ?

    * Une monographie qui prend pour objet la vie et l'oeuvre de Beatrix Potter, écrite par Marcus Crouch, a été publiée chez le même éditeur, dans les années 60. Nous en reparlerons certainement.

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    mercredi 28 mars 2007




    Je finis l'évocation rapide et maladroite des grands lieux barriens (mais non pas de mon voyage londonien, car il me reste deux ou trois billets à écrire) avec ce lieu très célèbre pour les lecteurs de Barrie (et pas seulement). 3 Adelphi Terrace.
    Non loin de Charing Cross, j'ai retrouvé l'endroit où Barrie a emménagé après son divorce et où il a achevé son existence, en 1937.
    Il logeait au troisième étage. Les Shaw habitaient en face. C'est ici, sur un lambris, que Maurice Maeterlinck écrira un hommage à Barrie et à son Petit oiseau blanc, qui est le grand-père de son Oiseau bleu.






    [Photographies de l'intérieur de cet appartement que m'a transmises Andrew Birkin et que l'on retrouve sur son site]
    Je signale l'existence d'une page sur les "plaques bleues" qui ornent les maisons de gens célèbres dans Londres.

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    Le théâtre aujourd'hui. La petite boutique des horreurs est à l'affiche.



    Je n'ai pas été autorisée à filmer l'intérieur du théâtre. Un Cerbère en jupons, avec du poil au menton (je rajoute cet attribut au crayon de papier sur le portrait mental qui me reste de la dame), m'a barré la route. Je ne la remercie pas. Je reviendrai, madame, avec une autorisation du directeur... et nous verrons ce que nous verrons !
    Mais je ne pouvais manquer d'évoquer, même en courant, le lieu où fut donné, pour la première fois, Peter Pan, le 27 décembre 1904.




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  •                   
    Lewis par misshollygolightly


    Certes, je gueule un peu (beaucoup) sur cette vidéo, mais le bruit alentour, celui des voitures, était réellement assourdissant. Impression d'être un bateleur de foire - ce qui tombe plutôt bien, puisqu'une des prochaines étapes sera Covent Garden, avec une évocation d'Eliza Doolittle - ou une poissarde en regardant ce petit film. Envie d'éclater de rire. Je suis ridicule.

    J'aime assez ma bêtise.
    Imaginez que nous sommes en 1897. Le 31 décembre, pendant le réveillon, chez les Lewis qui ont eu l'excellente idée d'inviter Barrie



    et Sylvia Llewelyn Davies. Ils ne se connaissent pas encore mais le sort est déjà jeté. Nous sommes privilégiés parce que nous connaissons l'avenir de cette rencontre capitale.
    Je cite dans ma traduction le biographe par excellence, Denis Mackail, qui a écrit LA vie de Barrie et dont le travail fut titanesque : "Les Barrie ont, à ce moment-là, dîné plus d'une fois avec Sir George et Lady Lewis dans leur maison de Portland Place (...) Barrie se tourne vers l'un des convives près de lui. Et, à cet instant précis, elle [Sylvia] doit se contenter d'avoir, de l'autre côté, une vue sur son petit dos. Car il y a là, juste de l'autre côté, celle qui est vraisemblablement la plus belle femme dans cette pièce. Sylvia Llewelyn Davies, qui, cinq ans auparavant, était encore Sylvia du Maurier. Aucun des deux n'oubliera jamais cette rencontre, car ce qui adviendra bientôt sera plus que particulier et participera aussi de la légende."




    [Sylvia en 1894 avec George et Jack]



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    "That strange and terrible summer" ended with the onset of September, and the Davieses set sail for London, Home and Wilkinson's — George to Wilkinson's for his second term, and the family to their new home at 23 Kensington Park Gardens ..." (Cf. le site d'Andrew Birkin, je souligne)
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  • Nous cheminions d'un pas alerte en quête du Graal.


    Je portais pour la dernière fois mes gants de cuir couleur guimauve :

    Et puis, voilà ! Pan ! Vlan ! Flap ! Clic !
    Une maison très importante.

    Un lieu mythique pour la lectrice et la traductrice de Barrie que je me plais à être. L'autre lieu, tout aussi porteur d'évocations, est Black Lake Cottage, dans le Surrey, où je me rendrai un jour, car Robert m'a promis de m'y emmener.
    La résidence située à Bayswater Road est le second et dernier domicile qu'il partagea avec Mary A. (de 1902 à 1909), à Londres, jusqu'à leur divorce. Le Petit oiseau blanc a été publié en 1902 et Peter Pan a été révélé au public en 1904.
    Lorsque j'ai découvert cette maison, je crois bien que mon coeur a fait naufrage. J'étais, inexplicablement, pétrifiée. J'avais l'impression absurde de connaître cette maison, comme si... Comme si j'avais été familière des lieux autrefois. Je ne fais pas mon miel de l'irrationnel. Mais force est de constater qu'une vague m'a emportée loin de notre monde et que je crois en certaines présences "surnaturelles", d'autant plus que je suis une fille ultra-logique. Un paradoxe de plus à apporter à mon crédit.




    Mon mari m'a suggéré de sonner, puisque la maison donnait l'allure d'une demeure habitée (par des vivants, j'entends). Je n'ai pas pu le faire. La timidité est l'un de mes plus grands handicaps. Je puis faire des choses "extraordinaires" ou excentriques (aux yeux des autres) mais je suis inapte aux actes élémentaires de la vie quotidienne (un travail mercenaire, téléphoner, entrer dans un magasin vide, etc.) !

    Dieu merci, lui, appuya sur le bouton.

    A deux reprises.

    J'étais presque soulagée de trouver porte close.

    Un homme, pourtant, nous ouvrit la porte. Je commençais à lui exposer mes raisons, avec le débit et le ton de quelqu'un qui va commettre un crime, me donnant des airs coupables, avant de me rendre compte, à ses habits, qu'il n'était pas le maître des lieux, mais un ouvrier (la maison est en travaux).

    Le propriétaire arriva. En retrait. Superbe. L'Angleterre, la Tradition tout entière, reposait sur ses épaules. Le geste et le verbe étaient nobles et mesurés. Pas un gramme en excès ou par défaut. Il avait cette manière d'être au monde, un peu désinvolte, qui me fait défaut. Il y avait aussi, ce qui est essentiel, une lueur ironique dans l'oeil qui me mit à l'aise. Car je suis une sale petite roturière timide.
    Je suis une souillon. Je me réprimande à chaque mouvement disgracieux : un squelette qui offense le dos du fauteuil à table, cette façon inélégante de me mordre la lèvre inférieure lorsque je bois un chocolat au lait, les gants que je retire d'un coup de dents avec violence, avec rage, les ongles que je mastique légèrement, les tics de langage. Tout ce qui trahit mon absence d'éducation pour un regard exercé et averti. Je m'en défends mais l'on porte toujours avec soi, de manière indélébile, le sceau de son éducation, et il me semble que plus on la refuse, plus elle se venge sur vous, en ressurgissant au moment le plus inopportun. Nous brinqueballons tous notre passé, un casier judiciaire qui se lit sur le visage. Peut-être est-ce la raison pour laquelle j'ai cette complexion indéformable.

    Dans mon sac en plastique, il y avait mon exemplaire du Petit Oiseau blanc, que je destinais au bookcrossing et qui pouvait justifier à la fois de mon réel intérêt pour Barrie et de mon identité. J'ai commencé à parler au propriétaire des lieux, qui me regardait d'un air, d'abord interloqué, puis franchement amusé. Je lui demandai si je pouvais entrer dans le jardin. Simplement pour demeurer un instant dans la mémoire de cet écrivain, de ce frère d'âme, auquel j'ai décidé de consacrer une part de ma vie. Il a éclaté de rire, m'a poussée en avant, sans ménagement, et m'a demandé de le suivre. Notre conversation oscillait du français (qu'il parlait avec une certaine habilité) à l'anglais, l'un adoptant la langue de l'autre, délicatesse due à autrui.
    Nous étions là.

    Tout simplement.
    Oui.

    C'est ainsi que je me suis retrouvée avec mon mari dans le salon de James Matthew Barrie, sans pouvoir y croire.

    J'ignorais encore qui était en face de moi.

    Un Lord et une Lady (qui brodait, royalement installée dans un canapé, lorsque nous arrivâmes), comme en témoignaient la qualité de leur accueil et leur parfaite éducation. Mais je ne l'appris qu'avant de partir, lorsque la dame me remit sa carte et que je me retrouvai, soudain, démunie. Je n'avais emporté aucune de mes cartes de visite. Un comble ! J'en possède une belle quantité. Elles ont été imprimées à Venise, par le dernier imprimeur de qualité, Gianni Basso, 

    et portent le nom de plume que j'ai choisi. Elles sont d'un raffinement exquis, car il n'y a ni adresse ni numéro de téléphone. Je suis une citoyenne du monde : j'habite dans mes rêves. Mais je n'avais rien à offrir en retour. Le summum du manque d'éducation, ajoutez à cela un anglais de charretier, et je suis mortifiée. A l'extrême fin de l'entretien, mon mari se souvint qu'il possédait une de mes cartes, qui reposait dans son porte-cartes depuis au moins une décennie. Elle était complètement usée, voire crasseuse. Que vont-ils penser de moi ?

    Ajoutez (encore) à cela que j'ai embrassé un mur (oui, encore), que j'étais à deux doigts de hurler, que j'ai manifesté un enthousiasme immodéré pour le jardin de Barrie, que je me suis extasiée devant leur cheminée quand la dame des lieux m'a indiqué que l'installation avait été certainement faite à la demande de Mary A.
    Abruptement, j'ai demandé si le fantôme de Barrie leur rendait visite. Sans ciller ni rire, Lord K. m'apprit qu'il venait une ou deux fois par an, toujours le samedi et après neuf heures du soir.
    Mais le propriétaire était confondant de gentillesse et ne manifesta aucune surprise de mauvais aloi face à mon comportement inapproprié - je demandai permission de les prendre en photo devant cette cheminée, ce qu'ils acceptèrent. Puis, il m'apprit qui il était, sans anticiper le cri qui succéda (le mien).
    J'estime être la gardienne de leur tranquillité, donc je ne parlerai pas davantage d'eux ni de leur maison, pas plus que je ne joindrai leur photo dans ce JIACO. Je puis seulement préciser qu'il est le demi-frère du fils de l'explorateur Scott. Sa mère avait épousé le fameux explorateur Sir Robert Falcon Scott, avant de devenir veuve et d'épouser ensuite son père. Elle était une amie intime de Barrie et Sir R. F. Scott était une personne très proche de Barrie. Je connaissais, bien entendu, Sir R. F. Scott, mais seulement par les livres. Imaginez ma stupéfaction. Que diriez-vous si, d'un coup, un personnage de romans et de biographies se détachait du papier et sautait à pieds joints devant vous ?
    En serrant les mains de Lord K., je tenais le maillon d'une petite chaîne au bout de laquelle se trouvait Barrie. C'est à ce moment précis que j'ai décidé de m'enfuir, n'étant plus en mesure de retenir mes larmes.
    Je suis consciente que je puis me donner dans une lumière de grandiloquence, mais je n'ai rien à cacher ni rôle à jouer : je suis de cette eau.
    Et c'est ainsi que mes gants couleur guimauve sont restés dans la maison de Barrie et que j'ai vécu ma terrible aventure.
    Je n'ai pas osé retourner les chercher. Pour deux raisons : je suis timide (je le répète) et je ne pouvais envisager de briser le souvenir magique de ma venue en ce lieu et surtout l'idée que Jamie avait escamoté mes gants me plut tellement que nous en restâmes là. Croyez ce que vous voulez, mais personne ne retrouvera ces gants, j'en suis persuadée. J'ai demandé l'aide de Sherlock Holmes, qui est tout de même très lié à Barrie, et il m'a affirmé que Jamie était d'un naturel taquin, ce que je savais déjà... Je n'ai pas davantage oublié son amour pour les manchons des femmes, dévorante et insoutenable passion qui s'exprime dans plusieurs de ses oeuvres.
    "Mais, si un tel costume n’est pas convenable, je jure qu’il y avait au moins des petites plumes bleues dans son bonnet trop coquet et qu’elle portait un manchon assorti. Aucune partie de la femme n’est plus dangereuse que son manchon. Comme les manchons ne sont pas portés au début de l’automne - y compris par les malades -, je compris, en un éclair, qu’elle avait mis toutes ces jolies choses pour m’amadouer."
    Le Petit Oiseau blanc
    "Elle portait un manchon de fourrure  et, parfois, elle l’élevait jusqu’à son visage, comme si c’était un flacon de parfum, ou bien elle observait le monde par-dessus ce manchon et, alors, elle m’évoquait un oiseau niché dans un tronc d’arbre"
    Adieu, Miss Julie Logan
    Les gants guimauve seraient-ils à la fille du XXIe siècle ce que le manchon était à la femme du XIXe siècle ? Tout m'incline à le croire et je suis flattée que Barrie ait eu cette attention coquine à l'égard de ma petite personne.
    Le pire est que je n'ai aucun souvenir de les avoir ôtés. J'ai enlevé un instant mon gant gauche pour serrer la main de mes hôtes, mais je l'ai remis aussitôt cette politesse rendue et je n'ai en aucun cas délesté ma main droite de son gant.
    Il ne me restait plus qu'à me contenter de leurs jumeaux, noirs et patinés.
    Si vous désirez obtenir une copie de mes gants magiques, rendez-vous ici. Quant à moi, je devrais attendre mon prochain séjour à Venise pour que M. mon mari m'en offre une nouvelle paire.

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    Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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