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dimanche 27 août 2006
Alors que j’attends l’air de ne pas y croire, faussement blasée de crainte d’être déçue, l’arrivée du Petit oiseau blanc, dans son costume de carton, avec des fourmillements dans la tête, je suis passementée de haut en haut par une appréhension bien légitime quant au nombre de coquilles qui auront échappé à l’imprimeur, mal à l’aise à la pensée de tout ce qui lui fera fatalement défaut à cause de moi. Le pire sera ce dont je ne suis pas responsable. J’ai le sentiment de l’avoir abandonné. Puis, je me remémore les étapes de ma rencontre avec James Matthew Barrie, et je me dois d’être pleinement honnête. Bien sûr, je mentirai un peu, ici ou là, car la mémoire aime à retoucher son tableau, mais qu’importe si la vérité subsiste, entière, malgré les jolis détails qu’on lui adjoint pour la rendre plus présentable ? C’est une politesse. Un cadeau de prix de la part de quelqu’un qui ne ploie guère ses façons devant la sainte décence.
Ma grand-mère, qui n’a peut-être jamais existé ailleurs que dans mes cauchemars ou ma prose, appelait tout cela, les artifices de la pudeur et les manières gentiment tournées, des « trompe-couillons ». Au même titre que les parfums et les cosmétiques dont s’enduisaient les dames plus riches et mieux conservées qu’elle. Elle les jalousait de pied en cap. La haine était sa ferveur. La verdeur de son langage n’avait rien de tendre ou d’enfantin, car sa bouche croupissante était celle d’un ogre qui vous engloutissait plus sûrement que la baleine de Pinocchio. Il ne fallait pas la regarder sans ciller de crainte d’être prise dans ses filets rompus à l’exercice.
Acceptez-vous, par conséquent, que je vous couillonne un peu ? Tous ceux qui écrivent un peu plus que de raison, dans l’échec ou dans la réussite, ont ceci en commun d’être des acteurs dans l’âme. Le mentir-vrai et le faire-croire sont le propres des scribouillards de l’intime (quoi de plus illusoire qu’un journal intime de qualité ?) ou de la fiction. Ecrire, c’est tenir à distance. Tenir à distance, c’est se mettre de côté, réserver la meilleure part de soi (la chair tendre et faible), quelque part, pour le grand festin, tandis que l’on prête des idées et des sentiments à son ombre. Celle-ci va jouer quelques tours, devant vous, et regagner ses pénates. Rien n’est aussi vrai que ce qui est réputé faux par la mémoire et le témoignage des spectateurs. Réciproquement, les médecins légistes de l’écrit, les vaniteux blessés de l’autobiographie ne livrent, dans leur mièvrerie égotique, qu’un feu d’artifice de faux-semblants. Je le sais parce que je ne suis jamais aussi médiocre que lorsque je dis « je » en y croyant.
Si je n’avais pas été appréhendée, dans mon enfance, par mon propre reflet démultiplié à l’infini dans Le petit Chose*, si ma vieille peau de sale gosse attardé n’avait pas été mille fois attendrie par Dickens, quelques années plus tard, je n’aurais certainement pas eu l’oreille assez fine pour entendre son murmure plaintif. Et si cette ouïe avait été assez puissante, il est des chances que j’eusse été tentée de la rendre moins sensible, par peur. Tout simplement par la crainte de découvrir, ailleurs, une sentence bien frappée qui dirait mon sale petit secret. Qu’ai-je à cacher, pourtant, sinon rien de très évident ? Tous les enfants éclopés du monde entier reconnaissent cette langue particulière, qui est celle des exilés de ce que mon ami de toujours, Baudelaire, pauvre âme trempée dans la tourbe des adultes, n’appelait pas si inconsciemment vert paradis.
Mais le vert paradis des amours enfantines Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets, Les violons vibrant derrière les collines, Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets, Mais le vert paradis des amours enfantines, L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs, Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine? Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs, Et l'animer encor d'une voix argentine, L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs?
Le vert est tout aussi bien celui de la jeunesse, imprégnée d’une sève vive et brûlante, que la couleur du cadavre à ses débuts, celui des souvenirs, vécus ou non. L’imaginaire est le croque-mort que j’exhorte à accomplir son ingrat labeur, avant qu’il ne soit trop tard. Je ne connais guère, à mon regret, Michael Jackson,
mais il a écrit et interprété une très belle chanson sur le sujet qui est le mien, My Childhood (Mon enfance), que m’a fait connaître un être sensible, ami de Barrie lui aussi, qui se reconnaîtra…
Have you seen my Childhood? I'm searching for that wonder in my youth Like pirates in adventurous dreams, Of conquest and kings on the throne... Before you judge me, try hard to love me, Look within your heart then ask, Have you seen my Childhood?

Jackson

Que l’on pense ce que l’on veut de lui, peu me chaut. Je l’admire d’avoir modelé une vie hors du commun, d’avoir atteint ses cieux inspirés en même temps que son inflexible enfer personnel. Avait-il le choix, un autre choix que la voie empruntée ? Il y a chez Jackson une fragilité presque métaphysique, qui alimente cette autre faiblesse, peut-être psychologique, qui se nourrit de cette enfance déficiente. A mes yeux, ce concept de résilience dont se gargarisent parfois un peu trop les psy-quelque-chose est un truisme. Ce qui ne tue pas rend plus fort. Tout le monde connaît ce constat nietzschéen, voire darwinien. Mais qui se demande le prix de cette force de vie ou de survie ? Il serait fou de ne pas estimer avec précision la valeur de cette rançon exigée par la sur-vie…
La thèse de Cyrulnik concernant la résilience est simple : tout sujet qui sait résister au malheur et se construire une vie enviable est nécessairement comparable à la figure littéraire que l’on nomme l’oxymoron. Alliance de contraires. Dommage qu’il ne s’engage pas à penser davantage l’autre versant de cette réussite âprement constituée. Les bons sentiments de Boris Cyrulnik peuvent agacer, légitimement, mais sa thèse, pour simpliste et évidente qu’elle soit, expose une réalité que tous les personnages convoqués par ce billet du jour ont vécue. De là, à faire intervenir Cioran, qui exultait dans cette formule faussement blasphématoire :
« Lorsqu’on n’a pas eu la chance d’avoir des parents alcooliques, il faut
s’intoxiquer toute la vie pour compenser la lourde hérédité de leurs vertus. »
J’ajouterai que ma haine profonde, instinctuelle, pour tout ce qui ressemble à la famille m’a sûrement sauvée de l’asile et m’économise, aujourd’hui, bien des peines et des désagréments. Une occlusion due à une tonne d’hypocrisies et de haines rentrées est le danger qui menace ceux qui plient. Au moins, je ne connaîtrais pas le léger tourment de conscience à l’idée de laisser crever dans leur pisse et leur merde mes parents. Qu’ils crèvent tous. Je suis fatiguée de jouer pour ces pauvres types. Pardon pour le plagiat. Cela m’importe moins réellement que la sauvegarde et la croissance de mon paradis intime. Je n’ai pas de cœur et je ne m’en porte pas plus mal.

Familles, je vous hais ! Qu’en est-il de la haine pour ces étrangers auquel le hasard vous a indéfectiblement liés ?

« Au soir, je regardais dans d'inconnus villages les foyers, dispersés durant le jour, se reformer. Le père rentrait, las de travail; les enfants revenaient de l'école. La porte de la maison s'entr'ouvrait un instant sur un accueil de lumière, de chaleur et de rire, et puis se refermait pour la nuit (…) — Familles, je vous hais ! foyers clos; portes refermées; possessions jalouses du bonheur. — Parfois, invisible de nuit, je suis resté penché vers une vitre, à longtemps regarder la coutume d'une maison. Le père était là, près de la lampe; la mère cousait; la place d'un aïeul restait vide; un enfant, près du père, étudiait (…) »

Gide, Les Nourritures terrestres, IV, I.

Certes, Gide est envieux de ces gens. Il y a toujours un peu de jalousie de la part de ceux qui n’ont pas goûté à cet état paisible de la joie domestique. Pourtant, la haine est davantage sincère que cette flammèche d’envie qui la parcourt et la chatouille de la pointe. Et puis le bonheur donne des responsabilités futures, qui entravent à jamais. La liberté est le bien le plus précieux. L’idée d’un dimanche en famille ou de vacances en compagnie d’oursins apprivoisés me paraissent plus insupportables qu’une séance chez le dentiste. Dieu merci mes crocs sont en parfait état ! Et je mords à la gorge. Faute de lait, je tête leur vice et leur sang gangrené. Serge Lama a parfaitement exprimé mon état d’esprit :

Lama Lorsque j’ouvre un livre de Barrie, j’entends des pleurs sourds. Bien sûr, il ne s’épanche comme le fait cet autre enfant que j’ai aimé en premier :

« Le vieux gymnase de l’école de marine est plein d’une ombre froide et sinistre. Par les grillages d’une fenêtre, un peu de lune descend et vient donner en plein sur le gros anneau de fer - Oh ! Cet anneau, le petit Chose ne fait qu’y penser depuis des heures-sur le gros anneau de fer qui reluit comme de l’argent... Dans un coin de la salle, un vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous l’anneau et monte dessus ; il ne s’est pas trompé, c’est juste la hauteur qu’il faut. Alors il détache sa cravate, une longue cravate en soie violette qu’il porte chiffonnée autour de son cou, comme un ruban. Il attache la cravate à l’anneau et fait un nœud coulant. Une heure sonne. Allons ! il faut mourir... Avec des mains qui tremblent, le petit Chose ouvre le nœud coulant. Une sorte de fièvre le transporte. Adieu, Jacques ! Adieu Mme Eyssette !... Tout à coup un poignet de fer s’abat sur lui. Il se sent saisi par le milieu du corps et planté debout sur ses pieds, au bas de l’escabeau. En même temps une voix rude et narquoise, qu’il connaît bien, lui dit : « En voilà une idée, de faire du trapèze à cette heure ! » Le petit Chose se retourne, stupéfait. C’est l’abbé Germane, l’abbé Germane sans sa soutane, en culotte courte, avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit tristement, à demi éclairée par la lune... Une seule main lui a suffi pour mettre le suicidé par terre ; de l’autre main Il tient encore sa carafe qu’il vient de remplir à la fontaine de la cour. De voir la tête effarée et les yeux pleins de larmes du petit Chose, l’abbé Germane a cessé de sourire, et il répète, mais cette fois d’une voix douce et presque attendrie : « Quelle drôle d’idée, mon cher Daniel, de faire du trapèze à cette heure ! » Le petit Chose est tout rouge, tout interdit. « Je ne fais pas du trapèze, monsieur l’abbé, je veux mourir. ─ Comment !... mourir ?... Tu as donc bien du chagrin ? ─ Oh !... répond le petit Chose avec de grosses larmes brûlantes qui roulent sur ses joues. ─ Daniel, tu vas venir avec moi « dit l’abbé. Le petit. Daniel fait signe que non et montre l’anneau de fer avec la cravate... L’abbé Germane le prend par la main : « Voyons ! Monte dans ma chambre ; si tu veux te tuer, eh bien, tu te tueras là-haut, il y a du feu, il fait bon. » Mais le petit Chose résiste : « Laissez-moi mourir, monsieur l’abbé. Vous n’avez pas le droit de m’empêcher de mourir. » Un éclair de colère passe dans les yeux du prêtre : « Ah ! C’est comme cela ! » dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture, il l’emporta sous son bras comme un paquet, malgré sa résistance et ses supplications... »
Daudet explore une veine autobiographique mais il ne perd pas pied. Je crois que l’autobiographie n’est acceptable pour le créateur et supportable pour le lecteur que si elle est revécue par celui qui l’écrit à la manière d’une fiction, où l’auteur peut remanier comme il le désire son passé, avec la distance et l’indifférence vermillonne d’un étranger. D’où la possibilité de la résilience. Il faut ronger la laisse, déporter en enfer la peau morte.

Mais Barrie pleure différemment. Trop subtil et trop assuré qu’il est de l’idée qu’il ne faut pas réveiller ce qu’il ne pourra pas rendormir, une ancienne douleur qu’il a colmatée avec de sacrés beaux mensonges. L’art, l’intellectualisation et surtout l’humour ou l’ironie dépersonnalisent et permettent au sujet singulier de se tenir à distance et de considérer son malheur comme détaché de lui-même.
Qui pourrait croire, en lisant l’hagiographie de sa mère, Margaret Ogilvy, qu’il aimait réellement cette femme ? Aimer sa mère au point d’en faire un dieu est selon moi à la mesure de la culpabilité qu’il ressent à la haïr. Je réserve cette analyse à un travail qui est en cours, mais je suis persuadée que cette femme fut nocive à l’extrême pour le petit Jaimie et sa sœur Jane Ann. Quelle mère digne de cette fonction accepterait que l’un de ses enfants sacrifie sa vie pour elle ? Barrie a combattu le complexe (inversé dans le cas présent) du Pélican de Strindberg.

Peter Pan était « L’enfant qui haïssait les mères ». Barrie était et n’était pas Peter Pan. Lisons le premier chapitre du livre consacré à sa génitrice.

« Le jour où je suis né, nous achetâmes six chaises cannées. Ce fut un événement d’importance, ramené à l’échelle de notre petite maison, mais cela représentait surtout une grande victoire dans la longue campagne d’une femme. La main d’œuvre qui avait été requise pour leur fabrication, le billet d’une livre et les trente-trois pennies qu’elles avaient coûtés, l’anxiété qui avait précédé leur achat, le spectacle qu’elles constituaient dans la pièce située à l’ouest, la froideur inhabituelle de mon père quand il les avait ramenées à la maison (son visage était pâle), tous ces détails étaient partie prenante de l’histoire que je devais entendre si souvent par la suite. J’ai participé à tant de triomphes de cette sorte lorsque j’étais enfant et, même ensuite, quand je fus un adulte, que l’arrivée des chaises me semble être un événement dont je suis en mesure de me rappeler, comme si j’avais sauté du lit le premier jour afin de regarder quel effet elles produisaient. Je suis persuadé que les pieds de ma mère faisaient tout leur possible afin de l’amener jusqu’à cette pièce, bien avant qu’ils ne pussent être assurés de leur stabilité. Et l’instant qui suivit, celui où elle se retrouva seule face à moi, on la trouva nus pieds dans la chambre à l’ouest en train de diagnostiquer une éraflure (qu’elle avait été la première à détecter) sur l’une des chaises, ou bien en train de s’asseoir royalement sur chacune d’entre elles, ou encore disparaissant et revenant sur ses pas ouvrir soudainement la porte, comme si elle avait l’intention de les prendre toutes les six par surprise. Et, alors, il me semble qu’un châle avait été jeté sur elle (et il m’est étrange de penser que ce n’était pas moi qui avait couru après elle avec ce châle) et elle fut fermement ramenée au lit. On lui rappela alors sa promesse de ne pas bouger. A ceci elle répondit que, probablement, elle s’était absentée, mais seulement un instant, et que l’on pouvait donc en conclure qu’elle n’avait pas quitté du tout son lit. Par conséquent, une petite part d’elle-même me fut révélée immédiatement : je me demande si, sur l’instant, je l’ai noté. Les voisins venaient afin de voir le garçon et les chaises. Je me demande si elle était sincère avec moi en affirmant qu’ils nous étaient semblables ou si je vis clair en elle dès le premier instant, car elle était si aisément transparente. Quand elle sembla d’accord avec eux sur le fait qu’il était impossible que je reçusse une éducation supérieure, me laissais-je abuser ou bien étais-je déjà conscient de la nature des ambitions brûlantes abritées par ce visage aimé ? Quand ils parlèrent des chaises comme d’un but rapidement atteint, étais-je si novice que ses lèvres timides fussent obligées de proclamer : « Elles ne sont qu’un début ! », avant même d’entendre ces mots ? Et quand nous fûmes laissés seuls en tête à tête, ai-je ri des grandes choses qui agitaient son esprit ou bien dut-elle m’en informer d’abord dans un murmure ? L’ai-je, ensuite, enlacée entre mes bras en lui disant que je l’aiderai dans ses projets ? Car il en est ainsi depuis si longtemps qu’il me paraît étrange qu’il n’en ait pas été toujours de même depuis le commencement.

Pendant six ans, tout fut matière à conjectures, et la femme que je vois et qui habite ces années-là est celle qui entra tout à coup en scène quand elles furent à l’agonie. Ses lèvres timides, ai-je dit, mais elles ne l’étaient pas à l’époque, mais elles le devinrent quand je fis sa connaissance. Le doux visage, ces années-là disent qu’il ne l’était pas autant alors… Le châle qui avait été jeté sur elle – nous n’avions pas commencé à la chasser avec un châle, nous n’avions pas fait écran avec notre corps entre elle et les courants d’air, ni pénétré sur la pointe des pieds dans sa chambre vingt fois pendant la nuit pour se tenir là pour la regarder dormir. Nous ne la voyions pas alors devenir petite, pas plus que nous ne tournions brutalement nos têtes quand elle disait d’un air étonné que ses bras avaient rapetissé. Dans ses moments les plus heureux, et jamais il n’y eut une femme plus heureuse, sa bouche n’était pas agitée par un tic soudain et les larmes n’emplissaient pas ses yeux bleus silencieux, dans lesquels je lus tout ce que j’ai jamais su et tout ce que j’ai à cœur d’écrire. En effet, lorsque vous regardiez dans les yeux de ma mère vous saviez, comme s’Il vous l’avait dit lui-même, pourquoi Dieu l’avait expédiée dans le monde. C’était pour ouvrir l’esprit de tous ceux qui se tournaient vers de belles pensées. Et ceci est le commencement et la fin de la littérature. Ces yeux que je ne peux voir avant d’avoir six ans m’ont guidé à travers la vie et je prie Dieu qu’ils puissent demeurer jusqu’au dernier jour mon seul juge sur cette terre. Ils ne furent jamais davantage mon guide que lorsque j’apportais mon aide pour la mettre en terre. Je ne pleurnichais pas parce que ma mère m’avait été reprise après soixante-seize ans d’une vie glorieuse, mais je me réjouissais en ce soir qui était le sien, devant sa tombe. Elle avait un fils qui était loin d’elle, parti à l’école. Je me rappelle si peu de lui, simplement qu’il possédait le visage joyeux d’un garçon, qu'il courait comme un écureuil jusqu’au somment d’un arbre et secouait les branches tandis que les cerises tombaient sur mes genoux. Quand il eut treize ans et que j’eus la moitié de son âge, une nouvelle affreuse arriva. On me raconta que le visage de ma mère était affreux dans son sang-froid, quand elle se mit en route pour se planter entre la Mort et son petit garçon. Nous nous dirigeâmes avec elle en direction de la colline qui menait à la gare construite en bois. Je crois que je l’enviais à cause de ce voyage dans ces mystérieux wagons. Je sais que nous jouions à ses côtés, fiers de notre droit à être présents en cet endroit, mais je ne m’en souviens pas. Je parle uniquement d’après ouï-dire. Son ticket était acheté. Elle nous avait dit au revoir avec ce visage combattant que je ne peux pas voir, quand soudain mon père sortit du bureau du télégraphe et dit d’une voix enrouée : « Il est parti. » Nous revînmes sur nos pas très silencieux et rentrâmes à la maison en montant la petite colline. Maintenant, je ne parle plus par ouï-dire. J’ai désormais fait à jamais la connaissance de ma mère. »

(Trad. rapide de Céline-Albin Faivre, je souligne.) Amour et haine confondus. Vérité et mensonge.

Culpabilité pressentie lorsque l’on relit les Carnets de Barrie et que l’on déchiffre (grâce au travail colossal d’Andrew Birkin) ceci :

« Histoire d’un amant qui, afin de faire plaisir à son aimée, tue sa propre mère et lui arrache le cœur. Il trébuche et le cœur sanguinolent dit ceci : "T’es-tu blessé, mon cher fils ?" »

Et de refermer, quelques instants, les pages de cet autre livre, celui de son existence, qui pourrait être aussi sœur de la mienne. * Les deux cariatides de mon enfance, Le petit chose et Le grand Meaulnes.

jeudi 24 mai 2007
"The ceremony of innocence is drowned." (W.B. Yeats, The Second Coming)

***

Scellons les passionnantes et invisibles associations d'idées qui nous conduisent d'une pensée l'autre, dans les drapés de ce faux hasard que nous provoquons, d'un état l'autre, de l'extase à la dépression, de l'excitation vibrionique d'instants égarés à l'ennui provoqué par la conscience de notre vanité et par la stérilité promise des échecs passés. Mais le pire n'est-il pas encore de ne pas essayer ? Je n'épouserai pas la honte de finir inachevée. Jamais, je ne renoncerai. Je réussirai peut-être car je suis désormais, paradoxalement, détachée du désir de victoire. Je réussirai au-delà de mon refus et de mon appréhension à dépasser ce carrefour. Le trop grand appétit est un mors. Le manque d'appétit est une mort.

Sachez simplement que, pendant que je rédige ce billet et que je manque par la même occasion à certaines de mes obligations, j'écoute Le tour d'écrou, l'opéra de Benjamin Britten.



Cette confession n'aura peut-être pas de sens, pour la plupart d'entre vous, mais l'un de mes lecteurs (je n'aime pas beaucoup ce terme qui me paraît prétentieux, car je ne donne rien à lire mais plutôt à observer) avait compris le sens de ma démarche - et il est le seul - et m'avait écrit ceci :

"Je ne sais pas si vous mesurez vraiment ce que vous faites qui me semble être une véritable expérience artistique, la construction publique et quotidienne d’un univers mental ? Je ne sais pas si le mot est le bon. "

Je fus stupéfaite par la facilité avec laquelle je fus trouvée et démasquée, sur ce point et d'autres plus sensibles. Je n'ai pas encore répondu à cette lettre qui date d'avant mon voyage en Ecosse et je le ferai. Je suis incapable d'écrire à mes amis en ce moment et je leur en demande pardon. Patience.
Ce billet est donc en lien avec le précédent, dans cette chaîne, qui, de maillon en maillon, aboutit jusqu'à ce jour de mai. L'enfance mise à nu, l'enfance dissimulée, l'enfance perdue et retrouvée. Nous y sommes, avec ce très beau film initiatique et onirique, doux et effervescent, simple et multiple, pur et indécent.

Je l'avais déjà effleuré ici, d'un cil. Ma Fauna m'avait parlé la première, en juin dernier, de cette histoire. Je m'étais empressée d'acheter, puis de voir ce film, mue par ma confiance en cette jeune personne qui allait devenir mon amie.
Autrefois, j'étais comme cette fillette nommée Alice, 
personnage du film au coeur de ce billet. La belle enfant désire à tout prix être choisie parmi les autres, afin de sortir plus vite. Sortir d'où ? Le sait-on mieux qu'elle ? De sa vie présente, de son enfance, de ce destin provisoire qui lui a mis les fers. Il ne faut rien précipiter. Il des êtres qui prennent plus de temps que d'autres à mûrir, à vivre, déliés. Le temps n'est rien si on vit intensément, en l'oubliant, en s'amusant avec lui comme on le ferait avec une corde à sauter ; il est tout si on le laisse nous voler l'innocence et entailler notre durée.
La nature est un autre visage du temps vivant ; elle est le modèle que doivent suivre les petites demoiselles, obéir à son ordre et à son rythme, sans compter les heures, comme les papillons qui ne le sont qu'après un certain nombre d'étapes. Jusqu'à ce qu'ils soient, plus tard, parfois, mis en boîte, sous verre, par les mains délicates de celle qui n'est jamais sortie, le professeur de sciences naturelles. Pénétrante image d'une métamorphose impossible que cette femme estropiée, condamnée à demeurer en cette place, à inculquer les lois de la nature qu'elle a dû refuser autrefois, en voulant faire fi des médiations. Elle fut punie (la jambe cassée) pour avoir manqué à ses obligations d'enfant.
Alice, elle aussi, a sauté par-dessus le mur. Elle a commis la suprême faute, renouvelant celle de son ancêtre, Eve. Elle ne reviendra jamais. Sûrement est-elle morte ou perdue. Mais, déjà, on entend les chasseurs et le loup dans le bois. Non, décidément, je ne suis pas comme elle. Pas plus que je ne ressemble à la délicate Iris 
qui aimerait toujours demeurer dans l'instant et le prolonger, jusqu'à certainement l'user. Bien sûr, je suis Bianca, comme chacun d'entre vous. Dans le présent, grosse du passé et avide de l'avenir.
Une école, quelque part, on ne sait où. Il pourrait tout aussi bien ne s'agir que d'une allégorie de l'enfance et de ses mues ou encore d'une seconde vie où arrivent les enfants morts dans la nôtre, avant d'être replongés (image de l'eau grouillante de poissons, à moins qu'il ne s'agisse de spermatozoïdes... La caméra ne le dit pas précisément.) dans le flux vital, un cycle différent, qui se prolongera dans l'amour et la maternité. Une autre vie ou bien la première, recommencée à un autre moment du cycle. On songe d'abord à une forme de purgatoire ou de paradis éventé. Rapidement, nous laissons de côté les explications et nous nous abandonnons au latent du film, appréciant le manifeste, souffle court et gorge serrée, émue de beauté et de tristesse.
Un cercueil s'ouvre et une enfant presque nue en sort, comme d'un second ventre. Elle est entourée de plusieurs petites filles d'âges différents. A chaque âge correspond une couleur. Les fillettes échangent leur couleur. Chaque nouvelle arrivante modifie la hiérarchie. Les plus âgées s'occupent des plus petites. Le film s'annonce au départ sans adultes, dont la présence se confirmera plus tard et au second plan. Il ne s'agit pas d'une société d'enfants comparable à celle représentée dans le roman de William Golding,









[images extraites du film de Peter Brook]



Les enfants ne singent pas les adultes. Ils doivent accomplir leur enfance et sont conduits jusqu'à la fin du voyage, pour être remis ensuite entre les mains de ce que Michel Tournier appelle la "fée puberté". Il n'y a que deux jeunes femmes professeurs, interprétées par Hélène de Fougerolles et la très sensible Marion Cotillard, qu'il suffit de regarder pour avoir envie de deviner et d'accueillir en soi la tragédie qu'elle porte en elle, dans la douceur et le silence de ce visage d'enfant grand. Elle enseigne la danse et son corps dit ce soupçon de grâce qu'elle insuffle à ses élèves.



On ne sait la raison de sa présence ici. On l'imagine à vieillir, comme les servantes grises des enfants, ou peut-être condamnée à une éternité de jeunesse. Ou peut-être fut-elle graciée et obtint-elle le privilège de demeurer spectatrice de ce vert paradis baudelairien. Qui sait ? Est-elle le fantôme de cette autre fillette, un peu cruelle, qui mourra noyée ou suicidée ?


Ce film, qui puise une petite part de son inspiration dans Pique-Nique à Hanging Rock, est celui de Lucile Hadzihalilovic, d'après une nouvelle de Frank Wedekind intitulée Mine-Haha, ou l'éducation corporelle des jeunes filles, que l'on peut lire dans certains recueils de nouvelles (parfois épuisés) de l'auteur allemand, ou mieux encore ici, en version originale.

Aimez-le !

" Une nuit, Naema vint près de mon lit, releva la couverture et m'emporta toute nue. Dehors elle me coucha dans une caisse étroite exactement à ma mesure et ferma le couvercle. Puis je ne sais rien de plus que d'avoir vu tout à coup la lumière du jour briller à travers les trous de la caisse. La caisse fut alors redressée et ouverte. J'en sortis. "


*


" Lorsque aujourd'hui je repense à ces sept années, elles me paraissent absolument dénuées de toute dimension temporelle, comme un instant, presque comme le rêve d'une seule nuit (...). D'aucune des filles ne m'est restée en mémoire leur façon de parler. Je sais seulement encore comment elles marchaient. "

Bande-annonce du film :


****************
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dimanche 22 novembre 2009
Il y a quelques années, Andrew Birkin, grand défenseur de la cause barrienne et l'un de mes chers amis, une personne que j'admire et que je respecte infiniment (ils sont rares ces êtres), m'avait envoyé une adaptation de Peter Pan, qui avait l'originalité et le mérite de tenir compte de toutes les versions de la pièce (elles sont nombreuses), du roman et des Carnets de l'auteur, James Matthew Barrie. En sous-titre de la pièce, il reprenait l'un des premiers titres que Barrie avait choisi : "The Boy Who Hated Mothers" - "Le garçon qui haïssait les mères". J'avais dévoré la pièce, dans la journée, et j'étais devenue fébrile au fur et à mesure que les scènes se jouaient devant mes yeux, dans mon théâtre imaginaire. Je savais que j'étais en train de lire un Peter Pan parfait, un Peter Pan selon mon cœur, qui faisait vivre tous les paradoxes et les ambiguïtés du personnage et de l'histoire. Et, lorsque le dénouement arriva, je me mis à pleurer, pétrifiée et ravie de la fin qu'Andrew avait imaginée, et ce dans le plus grand respect de Barrie, tirant au clair une conclusion que Sir James avait simplement imaginée.
Je savais que je traduirai cette pièce, un jour, ne serait-ce que pour mon plaisir personnel.
En juin dernier, alors que je me rongeai les sangs et donnai des coups de pied à chaque jour qui me séparait de ma soutenance de doctorat, je reçus un courriel d'un metteur en scène marseillais, Alexis Moati. Ce dernier me demandait quelques renseignements sur Peter Pan. Ses questions étaient précises et manifestaient un réel intérêt, une sensibilité, une sorte de pudeur, quelque chose d'alarmé et d'élégant dans les accents de sa prose, quelque chose de personnel en somme, qui me contraignirent à lui répondre, alors que d'ordinaire j'ai tendance à expédier - exécuter - ceux qui m'écrivent et qui, en général, ne cherchent qu'à tirer un parti ou un autre, sans la moindre sincérité. Bien sûr, je fus d'abord méfiante, mais j'ai très vite décidé de lui accorder ma confiance. Il avait en tête l'idée de porter à la scène Peter Pan et se demandait quel texte adopter. Très vite, avec la permission d'Andrew, je lui ai parlé de cette fameuse adaptation. J'ai rencontré Alexis à Paris et la confiance s'est nouée et l'amitié est née, j'ose le penser et le dire. Maintenant, j'ai hâte d'être spectatrice !

En ce moment, Alexis conduit les répétitions avec son équipe.


[Photographie d'Alexis.]

Il a choisi pour incarner Peter Pan une danseuse comédienne. On ne peut mieux faire et penser.
La première aura lieu en début d'année prochaine. Je vous tiendrai au courant, bien entendu, amis barriens. Probablement aurai-je l'exclusivité de quelques images dans les semaines à venir. Pour l'heure, je n'en dirai pas plus, puisque le projet est en construction et que le mystère doit demeurer.
Je suis profondément bouleversée, excitée, angoissée, curieuse et confiante. J'escompte me rendre sur place lorsque les répétitions seront bien avancés, puisqu'il est hors de question pour moi de gêner qui que ce soit. À chacun son travail !
J'ai écrit un petit texte pour Alexis. Je ne sais s'il l'utilisera pour sa plaquette de présentation de la pièce, mais j'avais le désir de le partager avec vous qui me lisez - à visage découvert ou en cachette... Vous n'y apprendrez vraisemblablement rien de nouveau, puisque j'ai abondamment commenté le sujet ici et là. L'absolument inédit viendra plus tard, dans ma biographie...

***

Peter Pan et la haine des mères
ou le souvenir d'un enfant jamais (jamais jamais) né

« Peter laisse mourir les enfants dans les bois, il jubile et s’en va (pour le dire à leur mère). » (James Matthew Barrie)

[Photographie des « tombes » des enfants perdus, diligemment enterrés par Peter Pan, dans les Jardins de Kensington. Photographie de Céline-Albin Faivre]

Nous consumons notre vie à la flamme de nos violents songes d'enfance, pour oublier la réalité qui nous tuera ; car vivre n’est que faire l’expérience de cette simple vérité : on ne peut que déchoir du bonheur, comme de l'enfance. Patatras ! Un jour, on est touché par la grâce, mais une seule fois, quand on ne sait même pas qu’un tel état existe. Accident ! Là est toute l’ « innocence » de l’enfance ; ici est l’entière méprise des adultes : rechercher un vert paradis qui n’a jamais existé en tant que tel ; s’adonner, les soirs d’automne, à une nostalgie qui n’a pas d’objet réel, mais a seulement pour fond un idéal fantasmé, imaginé – abandonné comme un jouet cassé, par lâcheté. L'adulte est dans l'enfant et l'enfant est dans l'adulte, mais sans commune mesure ; l'enfant est le père de l'homme, nous dit Wordsworth (la réciproque n'est jamais vraie). L'adulte n'enfante plus rien de sérieux. Il croit renoncer à l'enfance, quand c'est elle qui le quitte avec mépris. C'est le transvasement de l'enfant dans l'adulte, cette espèce de division cellulaire ou de dégénérescence, que cette pièce nous donne à contempler. C'est cela qui m'importe vraiment : non pas une idéalisation de l'enfance, par illusion rétrospective d'un état inaccessible, mais une immersion dans les profondeurs d’un univers, certes différent du nôtre dans ses apparences les moins sensibles, mais qui en est le négatif véritable. Peter Pan est le creuset de nos songes, de notre inconscient ; il permet toutes les projections du for intérieur. Peter Pan n'existe pas de notre existence, mais il vit en chacun de nous.
Andrew Birkin, l'auteur de l'adaptation théâtrale que j'ai traduite, le merveilleux connaisseur de l'œuvre barrienne, parle à très juste titre de « génial sadisme » quant à l'esprit si singulier de l’écrivain auquel il a consacré une part importante de sa vie. Un article du Times qu’il cite dans les premières pages de sa « biographie kaléidoscopique » résume assez bien la complexion littéraire de l’enchanteur écossais : «Barrie peut être sans cœur, aussi cruel que la mort, aussi cynique que le Démon. (…) La cruauté vient de sa vision intellectuelle, la tendresse de son cœur chaleureux, confiant, mais sensible jusqu’à la peine. »
Cette tendresse cruelle et cette tendre cruauté sont incarnées à la perfection dans l'histoire de Peter Pan. Le petit garçon sans cœur n'est-il pas celui qui s'écrie : « J’oublie les gens après que je les ai tués. » ? Il faut prendre l’expression « sans cœur » littéralement, semble-t-il, et pas seulement dans un sens métaphorique… Et seulement, peut-être, à ce moment-là, pourrons-nous comprendre à quel point Peter Pan est aussi ambigu et insaisissable que son créateur.
Peter Pan est une histoire qui ne parle, en vérité, que de la maternité et de la mort, mais aussi de l'ambiguïté des êtres humains – celle des femmes, surtout. L'histoire d'une perte, en tout cas. Rendons grâce à Andrew Birkin, sans dévoiler certain retournement de la pièce, d'avoir eu l'intelligence, la sensibilité et le courage suffisants pour nous présenter le motif secret de l'oeuvre barrienne – secret très bien gardé par le Capitaine Hook-Crochet.
Je ne suis pas une amie des mères, car les mères transmettent autant la mort qu’elles donnent la vie. J'ai de solides raisons de me méfier d’elles, comme Peter Pan, comme Barrie certainement. Je me méfie d'elles autant que je puis, hélas, les aimer quelquefois, leur reconnaissant de temps en temps ce rare mérite, qui est celui de l'inconditionné. Il est simplement dommage que la majorité d'entre elles confondent cet enfant intérieur, caché ou non dans un accroc fait à l'ombre de Peter Pan, avec celui auquel elles donnent vie. L'erreur est là, très aisée à commettre, voire tentante. Je me demande souvent si elles ont conscience, à certaine heure du crépuscule, de confondre l’amour de leur enfant réel avec l'amour d'un enfant rêvé ou l’amour de leur enfance passée. Peut-être bien. C’est pour ces raisons que l’adaptation d’Andrew m’a paru follement excitante et essentielle. Les mères sont vouées à décevoir. Qu'elles soient « suffisamment bonnes » ou qu'elles soient des sorcières indifférentes. On en veut toujours à sa mère. Dans l'insconscient, il y a davantage de mères assassinées que de pères... Et les pires mères, au fond, sont les meilleures !
Et puis, une fois pour toutes, cessons de voir en Peter un enfant qui ne veut pas grandir ! (Il n'y a bien qu'une mère pour refuser à son enfant le droit de grandir...) Tuons ce malentendu ! Barrie envisageait, comme titre possible d'une autre pièce mettant en scène Peter Pan, cette dénomination: « L'homme qui ne grandit pas (ne pouvait pas grandir) »... Peter prétend ne pas vouloir grandir – et il est si doué pour faire semblant qu'il en arrive à se convaincre lui-même d'une vérité qu'il fait advenir par son jeu, par ce jeu ou interstice qui existe soudain entre les coutures du réel et de l'imaginaire. Mais Peter sait très bien qu'il ne peut pas grandir ; et il ne le peut, car il n'est jamais réellement né, ou plutôt sa mère a presque oublié qu'il était né, un jour... Ce qui revient à n'être pas né du tout. Quoi de plus terrible que d'être prisonnier dans un pli de la mémoire oublieuse d'une mère ? S'il est vrai et peut-être un peu triste que Peter ne grandira jamais, il est tout aussi vrai et heureux qu'il ne mourra jamais. Si Peter n'est jamais né, il ne craint pas la mort. Mourir serait donc « une prodigieuse aventure », parce qu'elle ferait de lui un petit garçon comme les autres : de chair, de temps et de sang. On ne peut que s'incarner dans le temps ; on ne vit éternellement que dépossédé de la mémoire. Peter n'est pas tout à fait comme vous et moi : il ne lui arrivera jamais de se souvenir qu'un jour il fut un enfant et que, désormais, il est condamné à porter en lui la tombe de cet enfant qu'il n'est plus et ne sera jamais plus.
Roger Lancelyn Green, qui a écrit plusieurs fois au sujet de Barrie, livre cette vérité à propos de Peter Pan : « (…) il représente pourtant quelque chose qui est en chacun de nous. À l’instar de Tinker Bell, il n’est ni la lumière ni le miroir, mais le reflet, qui, seul, est visible. » Peter Pan est donc un reflet, l'esprit de l'enfance qui survit à tous les enfants morts, et c'est la raison pour laquelle il parle à chacun d'entre nous, grands ou petits. Ne doutez pas de lui ! Il reviendra vous saluer à chaque fois que vous vous retournerez sur vous-mêmes, afin de prendre par surprise l'ombre de l'enfant que vous fûtes et êtes encore – quelquefois.
La preuve !
Céline-Albin Faivre

dimanche 28 mai 2006

J’ai dégusté, frustre gloutonne, avec l’appétit d’un cétacé ce trop court essai. Ne suis-je pas le ventre qui abrite Pinocchio et son vieux Gepetto ? Impressionniste, Tournier caresse et flatte quelques livres et auteurs qui ont décillé son existence. Le premier d'entre eux est le plus célèbre roman de Selma Lagerlöf. Il laisse entrevoir la croisée, mais le livre délaissé, on regrette que la percée ne soit pas plus grande, plus profonde, et l’on a envie de se substituer au maître de céans. Mais l’étincelle a allumé un incendie. Dans mon esprit. Le vôtre de même, très certainement. Le souffle de Tournier ranime mes amours parfois chétives. Peut-être est-ce l’ultime mérite de cet ouvrage, de cette déclaration d’amour - en bonne et due forme. En effet, Michel Tournier possède cette qualité rare, qui est générosité, vertu même (et mériterait de figurer aux côtés des exigeantes cardinales nommées prudence, justice, courage et tempérance). Il est un frère qui partage ce qu’il aime, ce qui lui fait vivre, le nourrit. Sa définition du bonheur est, de ce point de vue, radieuse et lucide :

« Le bonheur, c’est très simple. Il n’y a qu’une seule condition, mais alors absolument nécessaire : aimer passionnément quelque chose ou quelqu’un. Si vous n’aimez rien, ni personne, vous êtes perdu, votre vie est finie avant d’avoir commencé. Au contraire, si vous vous passionnez pour la botanique, la musique indienne, le rugby ou les timbres postes, si vous voulez absolument tout savoir sur l’Egypte des pharaons, si vous passez vos nuits l’œil collé à un télescope parce que les étoiles vous fascinent, si vous adorez par-dessus tout une femme, un homme ou un enfant (ou les trois à la fois), et si vous êtes prêt à tous les sacrifices qu’exigera votre passion… alors peut-être serez-vous un grand écrivain, un peintre célèbre ou un naturaliste de renommée mondiale, mais ce qui est sûr et certain, c’est que vous aurez une vie digne d’être vécue. »
Tournier sautille de l’amour à la passion, de la passion à l’adoration, sans distinction conceptuelle. Il faut bien comprendre qu’il parle d’intensité, de ce que Descartes appellerait la dévotion. Il n’est pas question de flammèche d’émotion, de sentiment qui s’éteint en un claquement de doigt, faute de soins et surtout de foi – ai-je déjà dit que ce qui m’attire chez Barrie est cette foi en l’impossible, moi qui n’en possède aucune lorsque s’agit de Foi ? Le feu de l’esprit et du cœur requiert l’ardeur, quelque chose qui s’apparente à la grandeur de l’âme, qui n’est pas seulement état mais complexion. A mort ceux qui n’ont que de petites passions ai-je souvent envie de hurler ! L’homme se mesure sur l’échelle de ses passions. L’amour est viscéral ou n’est que médiocre fantaisie, pitance pour l’estomac incommensurable de l’arracheur des heures et des minutes. Je ne lis pas pour passer le temps. Je hais cette expression. Ne courons-nous pas au coude à coude avec lui ? Je ne passe pas le temps : je le vole, je le dupe, je le (dé)double, je le fustige, mais je refuse de le perdre. Je lis pour m’enfler de ma propre vanité et de quelques autres sentiments plus précieux ceux-là. Puis, je m’envole. Je suis montgolfière quand je lis. Je suis. Tournier a raté l’agrégation de philosophie (par bonheur !) sinon il ne serait pas devenu le conteur, l’écrivain libre, qu’il est. Il a conservé la rigueur de l’exercice mais l’activité douloureuse de la pensée en exercice ne l’a pas excipé de sa fantaisie, de son imaginaire. Pourtant, il ne cesse de répéter - et je ne suis pas certaine qu’il ait toujours été pris au sérieux - que tous ses livres sont des traités de philosophie déguisés, surtout ceux destinés aux plus jeunes… Justement ! Il précise que son Vendredi ou la vie sauvage (destiné aux plus jeunes) est bien supérieur à son Vendredi ou les limbes du Pacifique (philosophiquement viable). Je ne résiste pas au bonheur de citer ce qu’il écrit au sujet du Tour du monde en quatre-vingts jours de Verne :
« Le caractère philosophique de ce roman d’aventures est couronné par un coup de théâtre qui sort tout droit de La critique de la raison pure de Kant. Le philosophe allemand nous explique en effet que le temps et l’espace, même réduits à leurs dimensions les plus purement théoriques, n’en sont pas moins des intuitions de la sensibilité qui ne peuvent se réduire aux concepts de la raison abstraite.* Le temps et l’espace, il faut les vivre avec nos yeux et nos muscles, aucune construction abstraite ne remplacera cela. Et il nous donne l’illustration saisissante de son propos : “ Si le monde entier se composait d’un seul gant encore faudrait-il que ce fût un gant droit ou un gant gauche, et cela la raison seule ne le comprendra jamais.”»
Ce livre vous fera gagner une ou deux heures de bonheur. * Puis-je ajouter que l’imagination est la fonction qui fait liaison entre les deux, ce que Kant nomme le schématisme ? Je pense déjà à des développements fructueux...
mardi 4 janvier 2011
Simone avait raison.
Et, pourtant, la nostalgie possède encore aujourd'hui le goût que je lui donnais déjà hier. Même si, et surtout si, je procède, malgré moi, à une forme d'autopsie de ma jeunesse. Pour être tout à fait nostalgique, il faudrait  désirer et croire en une sorte de futur antérieur car, sans lui, point d'ombre du passé où il pourrait se mirer ; avoir le sens de la rupture ; être une créature du mouvement temporel ; se faire sinuosité ; sentir les battements de l'horloge dans mon corps, devenir l'écharde de la dernière seconde. Or je ne suis que fragment immobile et  désolidarisé de tout ; à chaque fois que je me pense, je n'ai ni passé ni futur : je ne me sens pas rejeton ou prolongement, mais je suis ou me veux origine. Je suis solide et inaltérable, sur la pointe de ma mémoire, mais une mémoire allégée de tout souvenir, une mémoire amnésique, car je ne vis le souvenir que dans l'instant, je ne le vis que comme présent, comme immédiateté sans la contrepartie vivante et douloureuse du regret. Je ne crois pas assez en mon identité pour être victime consentante ou aveugle de la nostalgie. Rien ne me fait défaut pour être nostalgique. Je suis en permanence ce défaut, cette béance en moi - un appel. Je ne suis pas nostalgique ; c'est bien pire : je suis conscience de la nostalgie. La nostalgie est curable (il suffit de s'y adonner et d'en tirer le suc, une jouissance stable et aisée) ; la conscience de la nostalgie est déjà mortelle, le symptôme d'une morbidité métaphysique, l'hydromel du sujet tragique. 
Je suis la pointe de cette mémoire-boussole qui n'indique rien, sinon ma douleur exquise, celle d'un être pour la mort, dans un monde en perdition, en deuil de tout et de tous, toujours. 
Je sais que tout finit mal. Et c'est pour cela que mon bonheur m'est souvent insupportable : j'ai tout à perdre. 
Mes souvenirs, s'ils étaient vraiment, seraient les frères de sang de mes regrets ou de mes remords ; ma nostalgie, elle, est la soeur de lait de mon inespérance. Je vis dans l'éternité impossible d'un présent qui s'illusionne en toute conscience sur lui-même et c'est la raison pour laquelle j'ai toujours refusé de choisir lorsque le choix s'imposerait à tout esprit plus efficient et davantage en prise avec le réel que le mien. Choisir est mourir, à chaque fois, car c'est accepter l’irréversibilité du temps, l'économie de nos projets et de nos passions. "La nostalgie est une réaction contre l'irréversible." affirme Jankélévitch. Ce en quoi il a parfaitement raison, de notre point de vue. La nostalgie est donc toujours porteuse de mauvaise foi et / ou de fiction. La nostalgie croit au retour, mais le retour n'existe pas. Seule la fuite est réelle. 
Je le sais, mais ce savoir n'altère rien. Je peux même en jouer.
Le prodige est peut-être là, le paradoxe aussi, très certainement. Si j'adoptais la rupture nostalgique, il ne me resterait plus qu'à m'éteindre de suite, car aucune pensée, aucun sentiment, aussi beaux fussent-ils, ne pourraient me faire dévier de cette conscience, en face de moi, de la mort prochaine, notre mère à tous. Je serais blessée au sang par la vanité et l'échec portés au creux de cette nostalgie. Je peux encore me tenir près de l'abîme, le regarder de biais, et feindre, en appeler à une nostalgie déniaisée, paradoxalement moins dangereuse au quotidien (il n'y a aucune déception à redouter), mais mortelle. 
Je n'ai eu que des premières fois merveilleuses que j'ai toujours vécues comme des dernières fois, ce qui est peut-être l'antidote à la nostalgie telle que l'entend la majorité et, néanmoins, le pire des poisons – pour moi.
En effet, cette manière de vivre à chaque instant dans l'inédit ne guérit de rien et certainement pas de la nostalgie véritable, sa conscience, qui est négation et compréhension de l'autre, celle que l'on entend généralement par ce mot – Jankélévitch, lui, l'a très bien dit et saisit : 
"Ulysse revient dans l'espace, mais, en raison de la secondarité du retour, il va tout droit et sans retourner dans le temps." Parce que le temps est à sens unique, alors que la nostalgie d'Ulysse est circulaire, adoptant les poses de l'éternel désir inassouvi. Je suis donc une véritable nostalgique, une nostalgique au carré, une nostalgique qui ne croit en rien sinon à l'échec déjà advenu et non à venir, si l'on se réfère encore aux phrases avec lesquelles Jankélévitch conclut son magnifique ouvrage : "(...) on peut dire que le nostalgique, dans l'espace comme dans le temps de la futurition, continue de partir et d'aller droit devant soi, il va tout droit même quand il revient ; il continue de chercher ce qu'il a retrouvé ; il apprend sans cesse ce qu'il sait déjà, ou comme l'Éros platonicien désire ce que déjà il possède... et ne possède pas : par exemple ceux qui ont trouvé Jérusalem continuent de la chercher ailleurs, à l'infini et au-delà. Ce retour, dans l'espace comme dans le temps, est encore un aller. Mais l'aller lui-même n'était-il pas une espèce de retour ? partir, n'est-ce pas encore revenir ? Le nostalgique cherche encore ce qu'il a trouvé ; mais il a déjà trouvé au moment où il cherche. Ulysse, rentrant à la maison, ne cesse de partir et pense déjà à l'odyssée suivante (...) Ulysse revient et il ne revient pas. (...) De même que chez Platon réminiscence et regret sont les formes rétrospectives du désir, de même l'espérance d'un passé à venir et le retour à un futur déjà advenu sont les deux formes réciproques d'une même nostalgie. En ce point l'âge d'or du passé le plus lointain ne fait qu'un avec l'avenir le plus chimérique. L'homme qui retourne vieilli à ses sources, à son origine, à son innocence, revient où il n'est jamais allé ; revoit ce qu'il n'a jamais vu ; et cette fausse reconnaissance est plus vraie que la vraie ; l'homme guidé par la vraie-fausse reconnaissance, revient dans une Venise inconnue, et qu'il reconnaît pourtant, comme Ulysse reconnaît Ithaque et sa vieille Pénélope. Ulysse reconnaît et méconnaît sa patrie ; les deux ensemble. Ulysse ayant quitté la grotte marine de la nymphe pour la maison de l'épouse. Ulysse rentré au foyer pleure en silence dans cette demeure bénie des dieux ; il pleure en regardant la vieille compagne de ses jours comme il pleurait de langueur sur le chemin du retour en regardant la mer."
Il n'existe donc pour Jankélévitch que le futur, le présent qui se verse dans le futur, puisque le retour au pays natal, à ce soi que l'on n'est plus, que l'on a peut-être jamais été, à ce fantasme de l'origine est une utopie – un NON lieu. La nostalgie n'a pas lieu d'être et elle n'est pas ce que l'on croit... 
Je n'ai eu que des premières fois merveilleuses que j'ai toujours vécues comme des dernières fois, dans la pleine conscience de leur perfection à venir, plutôt que passée, et cela ne m'a point empêchée de souffrir du jamais-plus. Il faut sensible à ce jamais-plus pour avoir le sens de la perte et il faut avoir le sens de la perte pour exister pleinement, être de plain-pied avec le sublime déchirement de soi à soi, de soi à l'aimé.
M. Golightly y tenait et, vingt ans après notre rencontre, c'est toujours sa préoccupation : l'incandescence de l'instant. Je n'ai commencé à exister que lorsque j'ai rencontré cet homme, le héros de ma vie, le metteur en scène de tous mes rêves. Parfois, j'ai le sentiment d'être née de son imagination. En tout cas, c'est en cet endroit que j'ai élu mon dernier domicile et j'ai commencé à y creuser ma tombe. Je ne veux pas vivre ailleurs. 
Frôler la mort a ceci de merveilleux que cela vous permet d'atteindre votre désir nu. Mon désir nu porte son nom et le reste n'a aucune importance. Je suis libre de tout, sauf de lui, et je ne veux pas d'autre liberté.
Il est très rare de rencontrer quelqu'un qui comprend d'instinct que vous ne vivez que pour faire de chaque instant une fiction, pour vivre éternellement en retard d'un regard ou d'une respiration, dans les marges de la temporalité. 
En retard, oui. 
Et, lui, a toujours été en avance de mes propres désirs. Et c'est parce que je n'ai jamais coïncidé avec mon propre présent ou passé que je ne cesse de le revivre à l'envi, à n'importe quel moment en le travestissant de nostalgies. Alors, je peux, à l'infini, le nourrir de fictions ou bien le mettre à la diète. Mais il demeure nu et vrai, à chaque instant, hors du temps des autres. 
Notre premier voyage eut pour destination Venise et l'on avait décidé de revivre cette première fois chaque année jusqu'à ce que mort s'ensuive. Mais le plus grand metteur en scène du monde ne maîtrise pas tout. Nous continuerons à aller à Venise, mais c'est un certain art de vivre qui vient de mourir dans l'indifférence générale. Le Grand Hôtel des Bains à Venise – ou plus précisément au Lido – n'est plus. Irréversibilité.
Avant d'être la toile de fond de Mort à Venise, c'était pour moi la promesse du paradis sans cesse retrouvé. C'est donc le décor de quinze ans de nos plus voluptueux souvenirs que l'on vient pourtant de détruire. Et c'est là le prosaïsme de toute vie. 
Chaque année, nous nous rendions là-bas, en juillet. Nous pensions y emmener notre enfant et jamais nous n'aurons la chance de lui transmettre un peu de cette élégance surannée qui n'appartenait qu'à ce lieu. Nous trouverons d'autres mythes à hanter, mais nous demeurerons inconsolables. 
Une jeune femme blonde, aux cheveux courts, mère de trois ou quatre enfants, nous avait inspirés plusieurs étés de suite. Comme beaucoup, comme nous, elle revenait chaque année, à la même époque, car cet hôtel était un lieu presque familial : son luxe réel, mais sans ostentation – toujours vulgaire –, donnait le sentiment d'être chez soi. Le personnel reconnaissait les habitués et savaient leurs désirs ; le luxe réel, c'était de figer le temps, d'avoir le sentiment de revenir habiter un souvenir posé sur le sable de la plage privée de l'hôtel et de le retrouver  intact l'année suivante. Le retour au vert paradis, à l'origine était donc possible. Du moins sur le mode de la fiction.
Pour une fois, l'image de la mère me touchait : elle était douce et élégante, d'une tendre autorité avec ses garçons. Je me projetais en elle. J'avais envie de lui ressembler, de prendre sa place un instant afin de voir si le rôle m'allait bien. Elle aussi, un jour, soudain, elle a disparu. Mais sa trace en moi demeurait et demeure. Elle ne sait pas, elle ne saura jamais ce que nous lui devons, cette belle inconnue allemande : l'apaisement et une forme de certitude, la matrice d'un songe devenu, plus tard, réalité. Nous n'avons jamais échangé qu'un sourire et des salutations polies, mais elle appartenait à ce lieu pour moi, tout autant que son histoire.
Depuis deux ou trois ans, nous sentions le relâchement, nous touchions de la paume le luxe un peu fané des dorures, nous ressentions, ici et là, la flétrissure des atmosphères ; même la merveilleuse salle à manger Thomas Mann abritait plus de fantômes que jadis ; mais nous ne voulions pas croire que c'étaient les prodromes d'une fin d'époque, pas même lorsque le distingué concierge nous avait dit, en juillet 2008, lorsque nous partîmes, que tout allait changer... Nous pensions simplement que l'hôtel subirait une cure de jouvence. Il fit semblant d'y croire, lui aussi. Ultime politesse qui consistait à ne point chagriner le client – non l'invité, car il n'y avait rien d'aussi commun qu'un client en cet endroit... 







Demeurent le Florian et quelques autres lieux, moins connus, que je tais. Mais pour combien de temps encore ? Demeurent des images, par centaines, dans mes tiroirs, et des vidéos que je conserve. Je devrais me réjouir d'avoir vécu au lieu de pleurer de ne plus jamais vivre, je le sais... et je le fais. 



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Note en mode mineur écrite en écoutant ce magnifique album de Christophe – et la respiration poétiquement syncopée de mon enfant, l'aboiement d'un gros chien derrière la porte de mon bureau et le ronflement d'un chat couché derrière mon ordinateur.  


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Lire ceci et cela.
vendredi 30 mars 2007
Here is my heart and I give it to you Take me with you across this land These are my dreams, so simple and few Dreams we hold in the palm of our hands Never-ending Road Loreena McKennitt  

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A thing of beauty is a joy for ever John Keats

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J'écris ces lignes en écoutant, avec mon sourire crochu et de travers, mon sourire en coin (my crooked smile, celui de Grizel et de Sylvia Llewelyn Davies) sur la tronche, Tom Waits et Loreena Mckennitt. La mère ou la soeur de ma petite fée personnelle, celle qui loge dans la poche gauche, m'a envoyé un coffre au trésor par la poste. Je suis un peu tremblante de découvir ton écriture, tes mots, ces choses trop belles, qui me font et me feront vivre encore plus fort. Mon enfant sauvage, mon amie de contes de fées, je ne sais pas remercier. Cela va au-delà des mots et de la pensée. Reste près de moi, toujours ; je serai là aussi pour toi autant que je le puis, tant que tu le voudras. Tu n'es pas comme ces gens qui n'ont rien compris et qui font pleurer les vieux enfants, parce que ce sont des brutaux, parce que les pleurs de ces petites personnes sont des perles qu'ils gobent. Croient-ils sonner moins creux du ventre et du crâne ensuite ? Le filament dans les yeux de ces barbares est grillé et leurs larmes à eux sont molles, sans vie à l'intérieur, alors que dans les tiennes il y a mille univers qui grouillent ; leurs poches sont percées et leurs mains vides car ils ne peuvent rien attraper de ce qui appartient à ton monde, ils ne peuvent que s'agripper à la pierre, à la roche dure et coupante, qui est leur linceul de vie. Mais la blessure ne tire aucun sang véritable de leurs plaies. Les pires, oh oui, sont encore ceux qui font semblant de savoir le chemin du terrier ou du château, du Repère dirait Barrie, et qui sont perdus dans l'entrelacs de leurs pathétiques imitations. Ce sont des voleurs et des imposteurs, mais ils ne trompent que leur enfance, ils ne font de tort qu'à l'once de vérité que nous conservons jusqu'à la mort et qui souvent dort en nous du sommeil de l'insensibilité et non de celui des sorts jetés. Claquons la porte au nez de ces gens, des infâmes, les adultes infantiles et les adultes convaincus, les inconscients, les fourbes et les êtres en toc ! Laissons vivre l'enfance, noble, fière et aveugle à ce qui la souille.
Toi, tu es inaccessible pour ces malheureux, perfides pathétiques de tout acabit, et tu rayonnes haut et loin. Continue d'éclairer le chemin pour les enfants perdus. Je vais me réchauffer dans ta lumière.
Beatrix Potter était autrefois comme toi. Mais tu ne ressembles décidément à personne.
Tu es originale.

Tout le monde, ne serait-ce que par la pléthore de produits dérivés (mais Beatrix Potter elle-même déposa le brevet d'une poupée de Peter Lapin en 1903 qu'elle fabriqua elle-même) connaît ses personnages (Jemima Puddle-Duck, Jeremy Fisher, Peter Rabbit, Mrs Tittlemouse et tant d'autres)

mais la vie de leur auteur est plus obscure pour les français, si peu intéressés, me semble-t-il (disons qu'ils ne sont pas aussi obsédés par cette époque que moi), par la littérature et l'art victoriens. Je la connais depuis longtemps et mon antre recèle ses livres et des ombres de lapins, de grenouilles, des canes... sont tapies ici et là, jusque dans le grenier. Beatrix Potter (Cf. ce mini-billet de votre Holly en sucre et en cristal) est née en 1866, à Londres, à South Kensington (je pense que vous pouvez visualiser un peu l'endroit grâce à mes petits films), mais son coeur appartient à la campagne anglaise, à l'Ecosse. Son enfance fut assez solitaire, auprès de parents plus ou moins oisifs (son père était membre du barreau mais ne travaillait guère), et entourée d'animaux (des lapins, des grenouilles et même d'une chauve-souris). Dès l'âge de quinze ans, elle commence à rédiger un journal intime codé, qui ne sera décrypté (de quel droit, au fait ? Même s'il est toujours profitable de vivre dans l'intimité d'artistes, il n'en demeure pas moins que c'est peut-être un procédé constestable) que des décennies après sa mort. Elle manifeste un goût profond pour la nature, qui est la source d'inspiration première de son univers, scientifique, littéraire et pictural. Son oncle appuiera sa demande afin d'être admise aux Royal Botanical Gardens. En vain, car elle est une femme et l'époque n'est pas propice à cette émancipation intellectuelle. Cette rebuffade ne la dissuadera pas de faire, par elle-même, des études et des recherches sur la faune et la flore, manifestant en ce domaine une intelligence certaine. Elle devint un mycologue respecté et des découvertes seront ajoutées à son crédit. Henry Enfield Roscoe, son oncle, essaiera de proposer à la publication ses travaux mais la Royal Society refusera d'accepter, en vertu du sexe de leur auteur. Elle commence à écrire et à illustrer des histoires, qui mettent en scène des animaux aux propriétés anthropomorphiques. Elle attendra d'avoir 36 ans avant de trouver un éditeur en la personne de Norman Warne. Le succès est alors instantanément au rendez-vous et elle devient très vite indépendante financièrement. Elle se fiance en secret à Norman car ses (stupides) parents s'opposent à son mariage, puis la mort lui ravit son amour avant même que le mariage puisse être prononcé. Elle écrivit 23 petits (par la taille) livres. Sa vue baissa peu à peu et elle cessa de sacrifier à la fiction. Ses histoires sont à la fois extrêmement simples et, néanmoins, témoignent et d'une cruauté innocente, passagère, mais bien réelle :
They lived with their mother in a sand-bank, underneath the root of a very big fir tree. "Now, my dears," said old Mrs. Rabbit one morning, "You may go into the fields or down the lane, but don't go into Mr. McGregor's garden. Your father had an accident there; he was put in a pie by Mrs. McGregor."
Le père de Benjamin Lapin finit en tourte (moins bonne j'en suis sûre que celles de Mrs Lovett)
Once upon a time there was an old cat, called Mrs. Tabitha Twitchit, who was an anxious parent. She used to lose her kittens continually, and whenever they were lost they were always in mischief ! On baking day she determined to shut them up in a cupboard.
Et les enfants sont parfois enfermés dans un placard, à moins d'être perdus par leur mère (tiens, tiens...) !
Ses personnages sont adorables mais j'ai toujours pensé qu'ils dissimulaient une froideur...
Vous pouvez vous délecter en ligne en cliquant sur les liens que je joins ici :
The Story of Miss Moppet The Tailor of Gloucester The Tale of Benjamin Bunny The Tale of Ginger and Pickles The Tale of Jemima Puddle-Duck The Tale of Johnny Town-Mouse The Tale of Mr. Jeremy Fisher The Tale of Mrs. Tiggy-Winkle The Tale of Mrs. Tittlemouse The Tale of Mr. Tod The Tale of Peter Rabbit The Tale of Samuel Whiskers The Roly-Poly Pudding The Tale of Squirrel Nutkin The Tale of the Flopsy Bunnies The Tale of the Pie and the Patty Pan The Tale of Timmy Tiptoes The Tale of Tom Kitten

 Avec son argent, elle acheta de grandes parcelles de la terre qu'elle aimait tant. Et, puisque rares sont ceux qui meurent de chagrin, elle épousa à l'âge de 47 ans William Heelis, son notaire. Le couple n'eut pas d'enfants mais une ménagerie - ce qui revient peut-être au même. C'est ainsi qu'elle devint une fermière solide et heureuse - on peut visiter sa maison et ses terres - puis elle mourut en 1947 ; sans autre préambule, j'abrège maintenant son existence. Le cinéma, après s'être emparé de la vie de mon Jamie, avec l'inconséquence certaine que l'on sait - même si certains de ses admirateurs les plus sincères ont vu, certainement à juste titre, je l'admets à contrecoeur, une manière de permettre une rencontre avec le véritable Barrie -, s'attaque à celle de Beatrix Potter. Le film est sur nos écrans et je vais prendre le risque d'aller le voir samedi ou dimanche. Je vous en reparlerai. Je m'attends au pire ; je ne saurais donc être déçue. J'espère qu'ils sauront la montrer dans sa force, dans la vigueur qu'elle transmet à son oeuvre. Galerie de portraits. Le plus remarquable sur toutes les photos d'elle que j'ai contemplées est son sourire pincé qu'elle possède déjà enfant et qu'elle conservera jusqu'à la fin. Que signifie-t-il ?


Une photographie très célèbre de Beatrix, âgée de 15 ans, avec Spot ("tache" in French), l'épagneul adopté pendant des vacances en Ecosse (où je me rends bientôt ; je me le répète pour solidement m'installer dans cette croyance). Beatrix, à 25 ans, avec le lapin Benjamin (septembre 1891) en laisse.


  A la fin de sa vie ou peu s'en faut... Les livres que je vous recommande personnellement : La biographie peut-être la plus précise bien qu'ancienne, mais elle fait autorité : Les travaux de Judy Taylor, qui a fait paraître plusieurs ouvrages en rapport avec Beatrix Potter. Une petite biographie, très bien illustrée, qui est un excellent point de départ : Des lettres adressés à des enfants, qui ne manquent pas de nous la faire rapprocher de Barrie ou de Lewis Carroll :


  "Je me souviens : j'avais l'habitude de croire à moitié mais de jouer sans retenue avec les fées quand j'étais une enfant. Qu'est-ce qui, mon Dieu, peut être plus réel que de conserver l'esprit qui est celui du monde de l'enfance, celui-ci étant tempéré et équilibré par la connaissance et le sens commun ?"

Beatrix Potter, son Journal, le 17 Novembre 1896 (National Trust collection). Rien ne saurait mieux dire le secret de son oeuvre, qui demeure d'une ambiguïté certaine, entre un réalisme exacerbé dans la description du monde animal et un anthropomorphisme de contes pour enfants. Derrière le charme et la joliesse, le sourire pincé de l'adulte en devenir, blessé d'avoir perdu le vert paradis, malgré tout.

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